VIII
En remontant le cours des temps jusqu'aux anciens jours, l'imagination peut se représenter un adolescent passant à côté de ceux de son âge, et qui longtemps, dans les siècles à venir, s'appellera Alexandre-le-Grand. Portait-il au front le signe visible des conquérants d'un monde? On a raconté que sa tête penchait un peu vers l'épaule. L'histoire rapporte que ce fils d'un petit roi de Macédoine allait rêvant d'Achille, le blond jeune homme d'Homère.
Ainsi s'avançait, rêvant, à son tour, dejournées homériques, le futur peintre de Patrocle. Et lui aussi avait, d'un œil ferme, regardé en face sa destinée. Et sans doute, il allait au devant d'elle du pas reconnaissable de ceux qui se sont prêté un serment terrible à eux-mêmes. Car, rien, à l'époque où je le vis pour la première fois, ne révélait son nom aux passants. Seulement, son aspect laissait une trace dans les esprits, et
(I) Ceci se passait en l'automne de 18i6.
ceux qui l'avaient vu se souvenaient de son pas et de son masque.
Cependant, avant de fouler au grand jour la poussière des âges héroïques, il avait aussi un secret à demander aux tombes séculaires. Pour attacher son nom à une conquête plus immortelle que l'empire des Indes, le disciple du bon Mathieu Van Brée avait à conquérir le pinceau de Rubens suspendu, depuis tantôt deux cents ans, au trophée de l'Achille flamand.
C'était le moment de la veillée des armes, et tout rappelle à l'esprit l'heure silencieuse qui, au sein des armées, annonce l'approche du signal. Deux noms alors, pendant qu'il revêt, pièce à pièce, l'armure de guerre, lui servent de mot d'ordre et le font frémir d'une maie impatience : Homère, Rubens. Bien des fois, j'ai eu dans la main le volume noirci par les veilles où il interrogeait l'âme du poète grec. Je tiens de sa bouche deux épisodes où, à cette date, il se trouve face à face avec Pierre-Paul Rubens. Car il avait choisi le maître pour rival et, dans la contemplation investigatrice des secrets de l'art, s'apprêtait à le combattre avec ses propres armes.
Une fois, c'était au Musée d'Anvers, devant l'une des grandes pages du formidable émule. Il était debout, muet, emporté par le glorieux spectacle vers de lointains champsclos. Quand, tout à coup, un mouvement se fait autour de lui, au milieu duquel il reste immobile et insensible. A ce moment, une voix émue lui glisse rapidement deux mots à l'oreille : « Wiertz, le prince! Découvrez-vous. »
C'était le futur roi qui s'approchait, le prince d'Orange dans le prestige de son heure de Waterloo. Or, comme Wiertz, brusquement rappelé au monde visible, se retournait vers la voix troublée : « Le prince ! répéta Mathieu Van Brée. Otez donc votre chapeau ! — Je ne l'ai pas ôté pour celui-là,»»
répond l'élève en indiquant Rubens , tandis que le prince héréditaire passait derrière lui, escorté d'artistes effarés et nu-tête.
L'autre fois, c'était à Notre-Dame d'Anvers, et devant la Descente de croix. Ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la pensée en action. Le chapeau était tombé à ses pieds. Il embrassait, dans tous les détails de l'ensemble, ce désespérant dernier mot de l'art que sa plume devait retracer sur le papier (1), comme après lui personne no le fera. Car, dans cette pago aussi, l'homme du Triomphe du Christ lutte avec l'homme du crucifiement et, son égal au pinceau, il est son maître à la plume. Il le fut aussi aux combats de l'artiste pour l'art lui-même (2). Il le fut plus encore aux combats de l'art pour l'idée humaine.
En ce moment, passait entre lui et le splcndide sujet de son enthousiaste rêverie, une ombre qui, d'un mouvement de lamain vers le sol, lo ramène à la perception des objets étrangers. Il regarde, machinalement relève son chapeau, et y trouve quatre sous glissés par le passant. C'était une bonne âme qui, touchée de la pâleur du jeune homme à la tunique noire, avait déposé son obole dans lo feutre à larges bords et, du pas satisfait d'un chrétien qui a fait l'aumône à son frère, se dirigeait vers la porte du temple.
(1) Éloge de Rubens, 1810. Le manuscrit, illustré d'un grand nombre de dessins à la plume, est religieusement conservé a la bibliothèque d'Anvers, depuis la dissolution de la Société des Sciences, Lettres et Arts, par qui avait été ouvert, a l'occasion des fêtes bis-séculaires, le concours où Wiertz remporta le prix.
(2) Témoin cette lettre en réponse à une commande où Rubens commence parfaire remarquer que le choix du sujet dépend du lieu, l'espace étant une condition de l'effet, et où il ajoute que, si le choix lui était permis, il s'arrêterait au martyre de saint Pierre « qui pourrait fournir un ouvrage extraordinairemenl beau, » mais pour conclure par ce mot, que la faim môme n'eût pas arraché à \\\v\U : « Cependant je laisse le choix et la volonté à celui qui en fera la dépense. »
Ces deux scènes se passaient vers 182G, à l'époque où le fier écolier prenait le grand maître à témoin de ses préparatifs de lutte, et lui demandait de l'armer chevalier. Et cependant, qui lui fournira « le pain, les couleurs et le soleil, » à ce rêveur inconnu qu'un prince a pu prendre pour un hardi compagnon, mais qu'un vieillard charitable prend, lui, pour un mendiant?
Ici se présente, sous le pied de l'athlète, le point où un grain de sable, à l'entrée do l'arène, renverse les hautes destinées. Un autre jour sonnera l'heure où, comme le héros de l'Homère anglais, il s'écriera, avec une mortelle sueur aux tempes : « Un cheval ! un cheval ! Un royaume pour mon cheval de bataille ! »
Wiertz, au printemps des joies humaines, ne devait connaître que les premiers grands battements du cœur de l'artiste. Mais pour lui, dans les émotions de la veillée créatrice, il y avait le monde invisible des jouissances surhumaines. Quelque chose du premier tressaillement des entrailles de la jeune mère, mêlé au baiser fécond du poëte à Béatrix, de Raphaël à sa Madone.
Le cœur de don Juan est assez vaste pour contenir l'insatiabilite*. Car il est condamné à la poursuite de l'idéal, et don Juan n'est qu'un homme. Le poète imprime à sa conception la beauté morale et physique du réve de l'imagination amoureuse. Il crée de sa main l'idéal qu'il porte dans son âme. Pygmalion aime la femme do marbre blanc à qui il a transmis son souffle et infusé le sang de ses veines. Que si elle a trompé son idéal, libre à lui de briser, d'un coup de maillet, l'imparfaite créature de son amour. C'est ainsi qu'on devait
voir Wiertz, dans une heure de désespérance, marquer d'une lettre rouge les œuvres de ses premiers triomphes et, comme le poëte romain, léguer à l'amitié le terrible mandat d'anéantir, lui tombé, son Enéide inachevée.
Il avait tracé de sa main les conditions de sa destinée. Dans l'immolation de l'homme à l'artiste, il n'avait accordé au premier, voué à l'immortalité de l'autre, que le pain de chaque jour. Ce pain du condamné, l'homme le devrait aux seuls portraits à faire par l'artiste, à l'approche de la faim. Jamais ne serait sacrifiée aux besoins de la vie et vendue une seule des œuvres déjà vivantes en son imagination.
Une telle résolution ne pouvait être comprise d'une époque comme la nôtre. Notre génération y a vu jusqu'ici une déclaration de guerre. Jamais elle ne lui a pardonné ce dédain sans exemple de la fortune. Nous savions bien, nous autres, pourquoi il avait juré de ne pas livrer aux convoitises du roi Million un seul des enfants du génie; que c'était ou pour avoir le temps de les faire immortels (1) ou, sinon, pour les
(i) Telle était son aspiration vers un idéal impossible à la main de l'homme, qu'il n'est pas une de ses œuvres dont on puisse dire qu'il y a mis la dernière main. La Révolte des Enfers avait été et devait être encore l'objet de grands changements. Les Forges de Vulcain, entre autres, étaient une des conceptions qu'il appelait ses ébauches. Le Phare du C.olgotha, pour lequel, au témoignage de f un de nos sculpteurs qu'il aimait, M. A. Van den Kerckhove, il avait une sorte de prédilection, était aussi, aux yeux du peintre, une œuvre inachevée. Il aurait également recommencé le Triomphe du Christ.
Le Patrocle peint ù Rome qui a été donné comme prix d'un concours rapporté plus loin, et qui se trouve aujourd'hui la propriété de M. Van Zuylen, * Anvers, offre aux artistes les plus iutéressants points de comparaison avec celui qui figure au premier rang dans le Musée Wiertz. M. Pierre Waulers de Malines, oncle d'un de nos peintres connus du même nom, possède, avec quel* ques autres toiles admirables, une réduction de ce grand tableau. La lithographie offerte aux souscripteurs dans la vente par actions de l'original, et qui est elle-même un tableau, est également, comme on sait et comme cela est asseï visible pour les artistes, l'œuvre du maître.
vouer, après lui, au feu et à l'oubli. Ainsi le voulait sa conception de la beauté idéale. L'antique droit de vie et de mort du père sur les enfants n'était, dans cette âme romaine, que le culte de la foi jurée aux mains augustes de l'art. Mais, quand la société marchande, au milieu de laquelle il a vécu, le vit refuser de convertir en or les toiles scellées de son loyal serment de pauvreté, son premier mouvement fut de douter de la raison de l'artiste. Et longtemps encore ce doute lui survivra comme la mémoire d une injure publique.
Cependant, déjà se faisaient sentir les misérables empêchements qui attendent les plus énergiques vouloirs. Dès les nuits enthousiastes de la mansarde anversoise, apparaît, dans ses lettres à sa famille, l'appréhension lointaine de la maladie tuant le travail au sein de la pauvreté. A la mémo époque, un fantôme pareil poursuit l'esprit de sa mère : l'image de la faim. Wiertz repousse avec tristesse ou colère chacune de ces apparitions. Et pourtant, sinon la faim, la pauvreté est là, avec tout son cortège d'obstacles, à l'entréo de la carrière.
Ainsi que ses pareils chez le grand Corneille, l'un des siens, ce jeune homme sait qu'il ne se présentera au monde que par un coup de maître. Mais qui donc lui apportera ses armes, la palette aux fières couleurs, la gigantesque toile à déploj*er comme un drapeau, avec la devise chevaleresque? Qui lui ouvrira la barrière dans l'immense atelier où se rencontreraient ses héros? Car ceux-ci sont prêts. Ils attendent le signal dans son cerveau. Mais une poignée decus manquant à Achille, l'arrête devant les murs de Troie, loin de la bataille entendue et contcmpléo dans la fièvre de l imagination. Et quand viendra-t-il, le cheval qui porte sur ses flancs la victoire?
Trempe pour la grande guerre de l'art dans la ville de
Rubens, c'est dans la cité de Michel-Ange que l'attend la tardive place au combat. Or, à quoi tiennent les destinées plus grandes que nature ! Avant d'aller se mesurer aux victorieux de la Grèce et de Rome, il faut que le successeur promis au triomphateur flamand essaie ses forces contre des camarades d'école, ceux-là qui, à son cri de «Gloire !» répondent par le sourire de l'ironie, les mêmes jeunes hommes sans enthousiasme de qui il disait : « Ce ne sont pas là des hommes qui vivront plus tard! » Il faut que lui, le compagnon sans peur, soit proclamé vainqueur, dans un tournoi académique, par ces pacifiques maîtres d'armes, les professeurs juges du camp!
Sinon, non. Et qui sait combien de contemporains seulement apprendront qu'il y avait, en 1828, à Anvers, un insensé jeune homme qui se portait prétendant à l'héritage du grand Pierre-Paul et qui, quelques années plus tard, aura dû mourir de faim et fou à l'hôpital d'une petite ville appelée - Dînant?
Dans chacune des lettres qui nous restent de lui , on entend alors comme le lointain hennissement du biblique cheval de guerre. Il y a là un bruit de clairon. On sent, on croit entendre les battements du cœur de ce jeune homme qui frappe du pied la terre et dit : « Allons ! « C'est à cette heure des indescriptibles émotions de la veille, qu'apparaît, en face de lui, une bonne et enthousiaste figure dont l'histoire gardera le touchant souvenir.
M. Gilain Disière , batelier diuantais sur la Meuse , était le cousin germain de l'artiste. Digne d'une telle parenté, il croyait en Wiertz comme Wiertz en son pinceau. Il était, par cette foi , un trait saillant de sa fraternelle physio-
nomie , l'ami et le confident nécessaire aux jours d épreuve qui allaient luire-
En écrivant son nom, j'ai devant moi une pâle photographie du portrait de cet homme simple qui, autant qu'il était en lui, voulait donner Wiertz à la patrie belge et à l'universelle république des arts. L'étudiant la peint sur ses chers bords de la Meuse, ses bateaux en vue. A ses pieds est un sac de céréales entrouvert, marqué de ses initiales G. D. Il a une main pleine de grains qu'il contemple , l'autre main dans la poche. Cet essai de la grande jeunesse de l'artiste est resté l'une de ses plus vivantes reproductions de la face humaine (1).
Par un trait où nous le reconnaissons , il représente son parent dans le costume du travail , en blouse et en casquette. On sent qu'il s'est complu dans ce souvenir de sa gratitude. C'est avec son cœur qu'il l'a vu et peint, ce bon batelier dont le cœur échauffait l'intelligence à ce point, qu'en reconnaissance de son dévouement et do ses conseils, Wiertz lui écrivait un jour : « C'est ainsi qu'aurait pensé mon père. » Or, une telle parole est, à elle seule, un beau portrait de l'homme. De môme est-elle un noble portrait de l'âme qui la dictait à la plume.
Le batelier, en sa simplicité croyante, avait l'intuition de l'avenir. Il avait deviné Wiertz longtemps avant d'autres confidents et d'autres juges. Eujuillot 1828, arrive, àAnvers, le concours d'épreuve pour l'admission au concours définitif du prix de Rome. C'est son parent quo l'artiste prend pour témoin entre lui et son jury professoral. Son premier mot exprime la défiance des sentences rendues par « des juges d'opinions si différentes , que le meilleur ouvrage n'est pas
(!) Il se retrouve dans la collection des souvenirs gardés par la famille.
plus sûr de l'emporter que le plus mauvais. » La proclamation du vainqueur justifie le pressentiment du concurrent : on lui décerne l'accessit (1). Telle est la foi du condamné dans le fidèle ami de son avenir, que c'est à lui qu'il adresse ce touchant et fier appel du verdict fatal : « Mon cher cousin, si vous étiez ici, vous verriez les ouvrages, et vous pourriez juger par vous-même combien le caprice des juges est quelquefois ridicule ! >»
Cependant quatre nouvelles années d'attente, un siècle en ce moment, se dressent entre cette chute et le retour du concours périodique. Le vaincu s'est redressé , lui aussi , de toute la vertu de sa foi en lui-môme. Mais sa poitrine est comprimée, près d'éclater , s'il ne trompe la dévorante impatience guerrière.
Paris, le théâtre du Romain David, devait être, après la victoire, sa première étape d'Anvers à Rome. Une première fois, il y court. Dans le long intervalle qui sépare la défaite académique de 1S28 de la palme officielle de 1832, il va demander au Louvre le spectacle des grandes œuvres étrangères. A Paris aussi il saura si , la pension romaine venant à lui manquer derechef, les portraits bourgeois ne lui fourniraient pas de quoi marcher seul sur l'Italie ou revenir à
(I) Voici le thème du concours. Démocèdcde Crotone est tiré de son cachot, ayant encordes liens au mains, et conduit devant Darius, qui, depuis sept jours et sept nuits, souffre d'une inflammation aux pieds, et lui demande s'il possède des connaissances en médecine (Rollin, Histoire ancienne). Le résultat du * concours, consigné dans les procès-verbaux de l'Académie, porte : « l fr , Jean Verschaeren (n° 5); 2", Antoine Wiertz (n° 1). » Le procès-verbal du jury contient ces lignes : « ...Ayant examiné séparément et comparé avec soin les œuvres des concurrents, le prix a été accordé, a l'unanimité des voix, au n» 5, comme dépassant de beaucoup le n» 1, bien que le nM, comme composition et expression, possède beaucoup plus de mérite que le n° 5, et soit digne, par conséquent, d'être encouragé. » — Voir la lettre de Wiertz, 23 août 1828.
Anvers, à Liège, à Dinant, y chercher les cent pieds d'espace voulus pour les funérailles de l'ennemi troyen.
Mais là, du premier pas, la nuit se fait dans son horizon. Des maîtres du jour qu'il veut faire juges de ses premiers coups de pinceau , Guérin et Gérard , chacun combat et repousse le drapeau de l'autre. Ils ne s'accordent tous deux que pour imprimer à l'esprit de l'inconnu le mortel sentiment du doute sur le Beau et le Vrai (1). Ils ne font qu'irriter cette défiance née aux concours anversois de l'infaillibilité des sentences contemporaines , contre laquelle on le verra arborer si haut le drapeau de l'insurrection.
Il tente, en même temps, l'autre épreuve, l'épreuve du gagne-pain. Il demande des faces bourgeoises à peindre. Car là est, en ce moment et pour l'avenir, la question de vie et de mort. « Du pain ou du plomb ! » comme les ouvriers lyonnais. Et le pale étranger qui porte Patrocle tout armé dans son cerveau, s'offre à peindre au prix de 100 francs, de 75, de 50, le portrait du premier venu. Mais ce premier-là no vint pas. Les bons bourgeois se demandaient entre eux quel était donc ce monsieur qui aspirait à la gloire de les pourtraicter, eux et leurs dames, ou leurs héritiers. Puis, à ce monosyllabe étranger et barbare pour une bouche du Marais, « Wiertz, » ils souriaient spirituellement en promenant sur leur gousset une main gantelée de fil.
L'épreuve était amère. Elle ne suffisait pas. Il voulut l'expérience complète de ce que, pour le droit à la vie en ce pays, peut l'art sans l'estampille d'un nom connu sur la place. Voici ce qu'il fit : il afficha à sa porte, sur le boulevard, cette simple annonce : « Portraits gratis. » Cet avis suprême resta là bien des jours. Les jours et la foule s'écoulèrent, et
(1) L'artiste raconte cette anecdote dans : Un mot sur le Salon de 1812.
des 800,000 hôtes de la grande capitale, pas un ne vint confier pro deo ses traits au pinceau qui tracera pour les siècles le Phare du Golgotha !
Seulement , qui sait si co n'est pas des révoltes de son esprit contre les rois du jour que devait surgir cette race des Titans escaladant l'Olympe et des anges montant à l'assaut du ciel ?
Neuf ou dix ans plus tard , après la chute éclatante qui , en 1839, marqua une expérience définitive, il se posa à luimême une question redoutable pour l'artiste , ainsi que pour l'écrivain en Belgique : — Peut-il , sans le sceau du public parisien, conquérir, même dans son pays, le rang auquel il a droit dans le monde de l'intelligence? Ce problème, il nous jura de le résoudre affirmativement, et il nous a tenu parole.
Mais , à son entrée dans la carrière , la question était debout, tout entière. Paris, avec son million d'hommes qui passe sans s'arrêter, lui apparaissait comme un océan de » têtes sourdes à la voix humaine. Ou bien , sur ses rives inhospitalières, il lui semblait revoir le monstre Polyphème qui , avec son seul œil au milieu du front , ne reconnaît que les siens , et dont la masse écrasante attend les voyageurs à l'entrée de l'abîme sans fond et de son infranchissable caverne. A l'aspect de l'abîme humain, sa jeune conscience se troubla. Un moment, contre la masse énorme, sa tête crut se briser.
Le trait que je vais raconter pourrait paraître invraisemblable. Si pourtant je le raconte , c'est que je le sais vrai , et je le sais tel, parce que je le tiens de la bouche de Wiertz lui-même , l'homme qui ne mentait pas. Dans la violence du premier choc de ses jeunes illusions avec la réalité, il y eut comme un subit refoulement de son âme sûr elle-même. Il
eut peur d'un plus long froissement de cette foule. Avec la même hâte que s'il eût vu un ennemi en chaque être vivant dans ce pays, il regagna sa nouvelle mansarde. Il s'y enferma. Et là, sans un pas vers la porte, sans un regard à la fenêtre, seul avec les spectres fraternels des artistes et des poètes morts de faim dans l'oubli et le silence de la nuit parisienne , ne prononçant pas une parole et refusant d'ouïr, dans sa propre voix , le son de la voix humaine , il passa de longs jours et de longues veilles.
Je sais bien aussi quel souvenir peut amener aux lèvres bourgeoises cet état éperdu d'une âme qui se reconnaissait dans Timon d'Athènes et se retrouvait dans Alceste , après* s'être en vain cherchée dans Philinte. Aussitôt qu'il a vu, dans la maîtresse de son cœur, la reine des faciles amours; dans la justice, une courtisane; dans les honnêtes gens, les complaisants de la sottise, de l'iniquité et de la bassesse, Alceste se sent pris d'une maladie plaisante : la misanthropie. Il jure de renoncer au spectacle des hommes en société , annonce qu'il va vivre au désert , refuse de répondre à son ami Philinte. C'est le moment où les bons gentilshommes , satisfaits d'eux-mêmes, s'arment de leur sourire de cour contre le sauvage malade. Leur belle humeur de gens sains et forts éclate alors qu' Alceste, le trop grand honnête homme, déclare qu'il ne se croyait pas « si plaisant que cela. »
Laissons les seigneurs du jour mesurer à leur aune ce qu'éprouva un pauvre jeune homme, qui croyait à des choses saintes parmi les hommes, et qui, du premier coup, apprenait que, dans la capitale du monde, au tribunal suprême des choses de la vie et de la pensée, la gloire peut s'appeler Célimône; que la justice publique y peut être une fille banale ; qu Oronte y tient dans ses mains de courtisan le droit, l'honneur et la fortune d'Alceste ; que celui-ci y perd son
procès, sans être entendu par le juge. Aussi bien Wiertz lui-môme sourit-il plus tard au souvenir d'un fait si plaisant pour le public. Toutefois , son sourire était triste , et bien des années après l'aventure , il lui échappa d'appeler Paris « la ville du suicide. »
D'ailleurs, trempé comme il l'était pour une vie de combat, le mouvement instinctif auquel il avait cédé en fuyant un spectacle nouveau pour son imagination, put être considéré, au jour terrible de la chute réelle, comme l'effet d'un pressentiment qui ne l'avait pas trompé. Passé ce grand bouleversement de l'être moral , l'artiste se retourna froidement vers le lieu de la scène. Mais ce n'était pour dire adieu ni à la dame dont il portait les couleurs, ni à la foi militante d un fils du peuple dans la justice à venir, ni même au théâtre de l'énorme mêlée parisienne. Il la regarda d'un cœur ferme, avec la résolution de revenir, cette fois, armé en guerre, et pour livrer au géant à l'œil unique, au milieu de sa masse interlope, le combat qui sera raconté plus loin.
Et même il ne devait pas sortir de Paris sans une sorte de défi ironique de l'écolier qui bientôt sera un insurgé. Deux ou trois jeunes peintres vinrent le trouver dans la retraite où on le sut enfermé depuis un mois. De joyeux compagnons d'Académie, par qui la question du succès dans la grande ville fut aussitôt abordée et résolue. Cette foule qui passe sans regarder, n'était pas aussi terrible quelle en avait l'air. La mortelle difficulté était pour les nouveaux venus de la forcer à s'arrêter par quelque coup d'éclat. « Morbleu! dit Wiertz, avec cette guitare et ce chapeau, je vais de ce pas arrêter 3,000 passants. »
Le défi accepté, drapé dans son manteau, le chapeau renfoncé sur les yeux, la guitare en bandoulière, l'élève anversois descend de sa chambre, gagne le seuil de la maison,
traverse le large trottoir, s'arrête au beau milieu du boulevard. Les premiers passants qui voient ce personnage immobile à cette place, s'arrêtent, de leur côté. Bientôt le groupe a grossi. En moins de temps qu'il n'en faut pour le récit, le héros se trouve au milieu d'un immense cercle de badauds représentant à ses yeux le juge suprême du monde. A ce moment solennel, il fait un pas , étend le bras pour qu'on lui livre passage et, à travers la haie que lui ouvre la docile et stupide multitude, il rentre dans la maison, regagne son septième étage et, du haut de cet Olympe, au milieu des jeunes camarades stupéfaits, éclate d'un rire homérique sur la tête de ce grand public qui n'a pas voulu poser gratis devant un inconnu !
De sa première rencontre avec la multitude bourgeoise, il était revenu à Anvers, lame pleine de coups vengeurs à frapper dans la mêlée enthousiaste des Grecs avec les Troyens. Toutes ses lettres de l'époque respirent une soif de lutte, et, avec la défiance des premiers juges, une foi dans la vertu de son bras qui annonce, à qui veut l'entendre, quelle sera la force du premier coup frappé.
Enfin , une brûlante journée de juillet 1832 a lui, le concours périodique est terminé, la proclamation du vainqueur a subi un nouveau retard, lorsqu'un beau matin, le brave batelier dinantais décacheté, en tremblant comme un enfant, et, avec des larmes de joie sur ses bonnes grosses joues paternelles, lit une missive portant le timbre de la poste d'Anvers, 10 septembre, et apportant la glorieuse nouvelle si longtemps attendue (1).
Le cri échappé à la poitrine du prisonnier devenu libre,
(1) Le sujet à traiter était Scipion l'Africain recevant son jeune fils des mains des ambassadeurs du roi d'Antiochc (Rollin, Histoire ancienne). Le tableau se trouve dans la salle des réunions de la direction académique.
un long baiser pour sa mère, mille caresses pour les petits enfants de l'homme bienfaisant qui a eu foi dans le vaincu, telle est l'explosion achilléenne empreinte dans le laconique message. Pour la fortune, pas un mot. Le prix de Rome, c'est-à-dire le pain de quatre ans assuré (1), le droit au travail et au soleil, des couleurs sur la palette, une grande toile dans un atelier italien ! Le rêve d'une vie dans un seul mot. La lettre qui suit n'est qu'une ardente et longue déclaration d'amour à la reine de ses pensées. « Le chemin de la gloire m'est ouvert. Encore quelques pas, et je montrerai quelle est ma destinée. »
Le 30 octobre de l'année 1832 fut un jour mémorable pour une cité depuis longtemps descendue au rang des petites villes, après avoir conquis devant l'histoire ses lettres de noblesse. A cette date, les archives de la commune dinantaise rapportent un événement qui rattachait l'avenir aux pages ineffaçables du passé. La cité dégradée par l'épée des princes inscrivait sur son arbre généalogique un nom promis au Livre d'or des peuples.
Le vent mortel qui, depuis une nuit de décembre, souffle de la frontière impériale, n'a pas éteint l'esprit ancien qui animait nos communes. Le souvenir vivant des grands jours de la liberté ne permettra pas qu'après avoir surpris le coq gaulois dans son sommeil, l'aigle de César vienne renverser le lion belge. A cette époque, réveillé par une rencontre récente avec le despotisme du dehors, l'esprit patriotique res-
{{) Le chiffre annuel de la pension accordée au lauréat était alors de. 3,000 fr. Il a depuis été, comme insuffisant, porté à 5,000.
suscitait le culte des noms et des choses populaires. Avec le sang de ses enfants, la ville de Dinant venait de retremper ses armoiries dans la guerre de l'indépendance. C'était, dans ce moment même, au milieu de l'enthousiasme de la victoire nationale , que la patrie prononçait un nouveau nom dinantais qu'un jour lui enviera le monde de la pensée.
Il faut se reporter aux heures où tous les cœurs vibraient à l'idée de toutes les nobles luttes (1), pour entrer par l'imagination dans le mouvement d'orgueil patriotique qu'avait excité, dans la ville de Wiertz , la lecture des bulletins anversois. Ses concitoyens suivaient, depuis 1828, l'entrée d'un hardi volontaire des arts dans la carrière. Les détails des premières blessures reçues à Anvers et à Paris, étaient connus. A la nouvelle qu'une glorieuse bataille venait d'être livrée sur les bords de l'Escaut, et qu elle était gagnée
(!) Dans Y École flamande de peinture (Bruxelles, 1863), après avoir rappelé comment pour nos artistes « la peinture de David était devenue la peinture à la mode, » AYiertz retrace l'admirable mouvement d'émancipation dont le tocsin de 1830 avait donné le signal aux hommes de sa génération.
« La révolution politique amena, dit-il, la révolution artistique. L'amour de la patrie éveilla l'amour de l'art. On avait combattu pour le bon droit, on voulut combattre pour la bonne peinture. Ce fut un élan superbe : le fusil donnait du cœur au pinceau.
« Toutes les têtes alors s'enflammaient au mot de Patrie. La Patrie ! Chacun voulait sacrifier sur son autel. Les uns offraient leurs bras ; les autres, leurs capacités, leur fortune. Le peintre sentit qu'il devait aussi quelque chose au pays. Tous les hommes de l'art n'eurent plus qu'une pensée: ressusciter l'École flamande, relever ce glorieux fleuron national. On criait : Vive la Belgique! on criait: Vive Rubens !
« Il fallait voir cette jeunesse ardente ! il fallait la voir, dans nos Musées, s'attacher a nos vieux maîtres, les étudier, les analyser, les expliquer! il fallait la voir empoigner des toiles immenses, répandre à flots d'éclatantes couleurs, faire trembler nos grands hommes sur leur piédestal ! Singulière époque et heureux effet de l'enthousiasme! On maniait le pinceau, on maniait la carabine; au feu des barricades s'allumait le feu du génie. Toutes les palettes sentaient à la fuis le bitume rubénien et la poudre à canon ! »
par un enfant des bords de la Meuse, la patrie dinan taise se sentit prise d'un long et joyeux battement de cœur. La mère, au jour que nous rappelons ici, célébrait le retour de son fils.
L'attente aussi avait été longue. Depuis le 18, le Conseil de la commune avait décidé qu'Antoine Wiertz avait bien mérité de sa ville natale. Une médaille avait été frappée en commémoration de la grande journée. Mais le vainqueur avait été retenu à Anvers par les derniers préparatifs de sa campagne d'Italie. Dans ses adieux à la bonne nourrice flamande, il avait recueilli, comme autant d'armes pour l'expédition lointaine, tous ses chers et vaillants souvenirs do Rubens. Fidèle à la parole jurée à Paris, il s'était armé en guerre. Plusieurs semaines s'étaient passées dans cette suprême veillée. Enfin, le jour du retour était venu. La veille, il était parti d'Anvers. 11 avait passé la nuit à Namur. On savait à quelle heure il avait dû quitter le chef-lieu de la province. Et maintenant le moment approchait où la voiture publique le rendrait à la ville en liesse.
Mais, longtemps avant l'heure, le peuple dinantais , en habits de fête, attendait sur la Grand'Place où débouche le vieux pont qui, de l'autre rive, ramenait les voyageurs au cœur de la cité Ses magistrats en personne attendaient aussi, mêlés à la foule qui inondait los abords du pont. Car c'était de là que lé lauréat devait être conduit triomphalement à l'Hôtel-de-ville, où aurait lieu, dans la grande salle des séances, la remise solennelle do la médaille. Pendant ce temps-là, les cloches sonneraient à toute volée, et les fanfares de la Soeiété d'Harmonio marieraient leurs éclats patriotiques aux saluts de l'artillerie bourgeoise répercutés par les rochers natals.
En échangeant entre eux les divers détails de l'émouvante
cérémonie, les bourgeois trompaient les impatiences de l'attente. Mais, au milieu de l'enthousiasme public, les plus pauvres citoyens sentaient quelque chose à part leur remuer la poitrine. Ils se disaient tout bas que c'était pourtant le fils d'un ouvrier comme eux qui allait être reçu comme un fils de roi par les premiers de la ville. Une nuance perdue dans le mouvement de fierté générale, mais visible pour l'observateur, marquait les diverses impressions des groupes. A l'étranger qui, en passant, demandait quel était donc le personnage attendu ainsi , les bons bourgeois répondaient, d'une voix sonore : « Le grand prix de Rome. » Soit que ce titre sonnât plus agréablement à leurs oreilles que le nom encore nouveau de Wicrtz, soit qu'il fût plus propre à frapper l'imagination de l'étranger, ou qu'il leur en revînt une part plus immédiate de l'honneur conquis à la commune par le jeune artiste. L'ouvrier, interrogé d'un autre côté, répondait, la tête haute : « C'est le fils d'un petit tailleur qui s'appelait François Wicrtz (1). »
Lorsque, tout à coup, du milieu du pont qui domine le cours du fleuve, une voix signala l'approche de la diligence, une acclamation telle qu'au dire du bon Plutarque, il s'en échappait de la large poitrine du peuple romain, à la nouvelle d'une grande victoire , jaillit du cœur de la foule vers le ciel natal. Mais aussitôt le cri s'arrôta comprimé. Un silence non moins admirable en sa cause que l'explosion spontanée, y succédait sur toute l'étendue de la Grand'Place.
Car, par un trait caractérisque de l'enthousiasme de la petite ville, ce qui portait au comble la joie publique, c'était l'idée de la surprise réservée a celui qui arrivait, où chacun d'avance trouvait l'objet d'une jouissance personnelle. Si le
(I) Mon le 19 mai 1822.
jeune artiste avait appris qu'une médaille municipale devait perpétuer le souvenir de la journée anversoise, du moins ne pouvait-il deviner ce détail improvisé au programme de la frte : la présence de toute la commune au débarcadère. Cette surprise était la part du peuple dans l'ovation officiellement décrétée. Elle lui tenait au cœur à ce point que, bien que tout le monde sût , dès la veille , que la veuve de Louis- François Wiertz, accompagnée de madame Gilain Disicro , irait chercher son fils à Namur, ni la parente ni la mère n'avaient été prises pour confidentes du secret public. Qui savait si un seul mot ne ferait pas reculer le farouche héros de la fête ?
Le peuple dinantais avait d'instinct deviné Antoine Wiertz. Son premier mouvement , devant l'étendue de son triomphe, fut celui d'une surprise telle qu'il regarda autour de lui comme cherchant un refuge contre la foule. Il était trop tard. Comme à un signal invisible, les chevaux avaient cessé de marcher. La voiture s'était arrêtée au point même où le pont s'inclinait alors vers la Grand'Place. Pour s'y réfugier, le foyer maternel était trop loin. Le triomphe public était là, personnifié dans la cité et ses magistrats, qui déjà, à la voix guerrière du canon bourgeois, emmenaient le grand prix de Rome vers la maison commune.
Ceux à qui quelque chose disait qu'on se souviendrait de cotte journée, purent remarquer comment le héros se laissa conduire au Capitole municipal. Il leur était donné de saisir, au passago de cette jeune figure, un des traits qui, plus tard, expliquent les destinées.
Entre les diverses armes de guerre et les flèches sans portée qui devaient bientôt l'assaillir, s'est, dès les premiers coups, signalé le reproche d'orgueil. Lui-même alors se complut à le provoquer par des traits sans peur, lancés aux
amours-propres qui, de la modestie, se font un bouclier contre l'accusation autrement sanglante d'impuissance. Les eunuques sont modestes, et ils savent pourquoi. Que si 1 orgueil est chez l'homme taillé pour la conquête au champ des idées, ce vaillant sentiment de sa force hautement porté, le reproche était légitime. Wiertz le recevait dans un fier silence. Il l'avouait avec la franchise du capitaine, lorsqu'il tire l'épée en jurant de vaincre ou mourir. Force oblige. En tirant le pinceau devant la toile blanche d'où allait surgir le combat des Grecs et desTroyens, l'orgueilleux s'engageait à attacher son nom à une page immortello ou à tomber misérablement au rang des modestes.
Le peintre, avec un trait de plume qui honorerait un grand penseur, a laissé ce laconique portrait des hommes et de la chose : « Modestie, raffinement d'orgueil. » De l'Orgueil, de cette vertu du fort qui accomplira les choses héroïques qu'il a osé rêver, son pinceau, à son tour, a tracé l'image ressemblante dans le beau jeune homme qui, superbement appuyé sur lui-même, embrasse le ciel du regard (1). Sa beauté virile n'est rien que cette conscience productive de sa force. Il se comprend qu'à cette vue, les impuissants, par un naturel retour sur leur misère, se sentent monter à la face toute la rougeur de la modestie.
Ce n'est pas d'ailleurs sur le témoignage des passions contemporaines que se rend le verdict souverain de l'histoire. Les accusateurs, condamnés par la marâtre nature, ont trouvé la mort aussi cruelle que la vie. Il n'est rien sorti pour leur mémoire du baiser de la tombe, fécond pour ceux qui lèguent les fils de leurs œuvres à l'avenir. Ils sont morts tout entiers,
(1) L'Orgueil fut le premier tableau exécuté d'après le procédé de la peinture mate, de l'invention de l'artiste. Voir sa brochure explicative, publiée en 1859, ù Bruxelles : Peinture mate.
sans postérité. Leur nomapérisur la route, avec leurs stériles personnes, longtemps avant le jour du jugement. Seul, avec l'œuvre produite, l'accusé est arrivé devant le juge, et lui et les impérissables témoins de son orgueil y ont été les bienvenus.
Un trait signalé dans son fier profil distinguait souverainement Wiertz des vulgaires conquérants de la renommée. Ce qu'il poursuivait dans la lutte, n'était ni le nœud de ruban attaché à une branche de laurier, ni la victoire présente pour elle-même. L'homme dont nous essayons de tracer le portrait, n'a pas cru au jugement des vivants, et, dans le regard tourné dès le premier pas vers l'avenir, a pu se lire un des secrets de sa force incomparable. On ne saurait se le représenter fidèlement, sans l'idée du soldat qui, joyeusement, meurt au cri de : « Vive la République ! » Car il sait qu'après lui son œuvre vivra, et qu'on parlera du Vengeur. Môme la renommée à conquérir de son vivant n'était aux yeux do l'artiste qu'un auxiliaire de la sainte cause. Elle avait pour lui le prix unique d'une bonne arme, sans laquelle ne viendrait jamais la victoire définitive du drapeau.
Ce signe distinctif auquel l'avenir le reconnaîtra dans sa noble devise : « Bien faire, » se montra, pour la première fois, sous son jour, dans la circonstance qu'on remémore ici. On savait, dans la ville natale, avec quelle tension de tous ses muscles il s était présenté au concours pour le prix de Rome. Cependant on venait de voir comment, amené par surprise en face de l'ovation populaire, son premier mouvement avait été de fuir la célébration de ses simples fiançailles avec la victoire. A Anvers, théâtre de l'événement, averti des honneurs qui l'attendaient à l'Hôtel du Gouvernement , il y avait échappé par la fuite (1). De même le verra-t-on, quel-
(I) Le gouverneur d'Anvers était alorsM. Charles Rogier,qui depuis, durant
ques années après, refuser la gloire d'un fauteuil à l'Académie. Un beau jour aussi, un roi le fera prévenir de sa présence dans l'atelier, et l'artiste fera répondre au roi qu'il est absent (1). En téte-à-tête avec l'inspiration, le fils de l'ouvrier dinantais n'accordait pas d'audience aux Majestés. Lorsque, vers la môme époque, un titre do noblesse lui sera offert, il déclinera en silence cette distinction sociale qui fait d'un citoyen un comte ou un baron, sans en faire un prince de l'art et un maître de la pensée. Alors aussi, ceux qui apprendront sa réponse seront les bienvenus à l'accuser d'orgueil. Ce qui est certain, c'est qu'il n'avait pas la modestie nécessaire pour ces honneurs étrangers à sa devise.
Il en avait une pourtant, mais celle-là seule qui lui défendait de s'asseoir dans le fauteuil des maîtres du jour, en présence des souverains du pinceau debout sur leur piédestal, maître des temps. C'étixit elle qui lui ordonnait de récuser comme juges des hommes qui s'appellent rois, mais non pas Michel-Ange. Le nom de Majesté prononcé dans son atelier, lui rappelait Rubens, et, même dans l'auguste peintre, l'importunait comme un souvenir du passé pesantsur l'avenir. Donc, tandis qu'on le voyait repousser d'une main les honneurs octroyés par privilège royal, on le voyait, de l'autre, diriger tous les coups de sa pensée libre vers des provinces à conquérir pour l'art contemporain, et vers des royautés à
son ministère de 18*7, obtint des Chambres, malgré l'opposition d'un député catholique de Dînant, M. le comte de Liedekerke, les fonds nécessaires à l'érection de l'atelier de Wierlz, moyennant l'abandon à l'État de quelques tableaux.
Tout porte à croire que son successeur au département de l'intérieur, M. A. Vandenpeereboom, aux mains de qui a eu lieu la remise de l'œuvre entière léguée au pays, réalisera, malgré la nouvelle opposition cléricale, le vœu de l'artiste de reposer à jamais parmi les enfants de son génie.
(l)Eni8.7.
faire descendre, dans un effort possible à l'homme, au rang de légalité.
Seulement, s'il avait mesuré l'étendue de la lutte, ce n'était ni pour reculer devant la rencontre, ni pour s'endormir sur les lauriers préliminaires. Il n'y voyait qu'un gage de force jeté, ainsi qu'un gant, à l'entrée de l'arène. Pas même au sein d'une jeune victoire, il ne se reposa une nuit. Trop haute était son estime des champions qui l'attendaient au terme du champ-clos, pour que cette même victoire de la veille fût, à ses yeux, la gloire auprès de laquelle on s'attarde, et non pas simplement une forte compagne pour la journée suivante. C'est pourquoi il ne s'arrêtait pas au trophée présent. Il lui tournait le dos en silence, tout plein de la grandeur de l'heure définitive.
Ain^i, par le dédain de l'honneur acquis, s'affirmait une ambition de l'honneur à venir qui, dans le défi aux rivaux sacrés par la main du temps, comprenait le salut du jeune adversaire sous les armes. Il les voyait trop puissamment armés eux-mêmes des droits du génie et de la chose jugée, pour ne point pâlir d'impatience au bruit triomphal de son entrée en lice. Ce fut donc avec la conscience do leur force et de la sienne qu'il commença, par des coups homériques et bibliques, une marche qui ne devait avoir pour halte que la tombe. Car sa vie était l'enjeu. Mais il savait que ce n'était pas trop pour le combat d'un mortel avecies dieux, ni trop de toutes les armes de l'art et do la pensée , le pinceau , l'ébauchoir , le crayon , la plume , avec tout l'orgueil d'un homme trempé , comme la lance, 1 epée et la dague, dans le serment de vaincre. De sorte qu'attaché , corps et âme, à ce combat de tous ses jours, c'était un héroïque spectacle que de le voir rentrer, le soir, dans sa tente. Car il avait laissé sur le terrain le butin de la journée, n'emportant, pour tout prix d'avoir bien fait la
veille, que le droit aux armes du lendemain. Lion sur le champ de bataille ; doux et souriant comme un enfant, au seuil du foyer et la journée tinie. Alors, il était modeste, et c'est cette modestie-là qu'on no lui pardonna pas.
Le cortège triomphal arriva à l'IIôtel-de-ville. Il s'arrêta dans la grande salle du Conseil. C'était là que devait avoir lieu, après un discours de M. le bourgmestre, la remise de la médaille commémorative. Les éclats de la mousqueterie ne cessaient d'annoncer 1 événement aux rives de la Meuse. La Société d'Harmonie y mêlait ses fanfares et ses airs patriotiques. Au dehors, le joyeux brouhaha populaire. A l'intérieur, l'émotion des parents et des spectateurs pressés devant la pâle figure du héros de la fête. C'est dans ce moment solennel que le premier magistrat de la ville, l'honorable M. Lion-Coupienne , déploya son manuscrit, et d'une voix paternelle où la légitime fierté du représentant de la commune avait sa note, commença la lecture do l'adresse du Conseil.
Lorsqu'à la distance de près d'un tiers de siècle, on a sous les yeux ces pages jaunies au souffle des années , il so peut que les souvenirs qu'elles faisaient revivre , à cette heure-là, amènent un furtif sourire aux lèvres du lecteur. Peu d'hommes de notre génération ont ouï parler des anciens personnages évoqués devant le triomphateur, à titre de témoins, de modèles ou de rivaux. C'étaient pourtant des enfants de la cité qui avaient , à leur heure , jeté de l'éclat sur le berceau commun.
A cette revue d'honneur des morts figuraient un hardi
métaphysicien du XIII e siècle (1), des savants au nom latinisé , des professeurs de droit aux universités de Louvain et de Douay, le premier desquels « était consulté de son temps comme l'oracle de la Belgique (2), » et le second avait mérité le surnom de « Bouche d'or (3), » de vaillants hommes de guerre et des artistes, dont l'un avait été le peintre de l'empereur Joseph II (4), et un autre, l'architecte du roi Guillaume I er (5).
Tels étaient les noms jadis brillants tirés pour l'occasion de la poussière des archives municipales. Mais que la naïve exhumation d'aïeux rentrés dans la nuit de l'oubli dût ou non présenter au jeune artiste , ou un exemple à suivre ou un rival à égaler, toujours est-il qu'elle offrait à son imagination un émouvant tableau. Qu'est-ce donc que cette chose appelée la gloire contemporaine, et qui, à une distance d'un demi-siècle, permet à la ville natale d'oublier, avec d'autres titres de noblesse ancienne, quelle fut la mère d'un peintre d'empereur £
Une circonstance signalée depuis devait également frapper l'esprit du nouveau venu. Au milieu même de ce rappel au jour des illustrations effacées du souvenir public, la liste dressée par les édiles oubliait le seul peintre dont le lauréat anversois eût pu apprendre le nom sur les bancs do l'Académie (6} ,
(1) David, disciple d'Amaury. Il fut, pour ses œuvres, accusé d'hérésie.
(2) Ignace-François Hamayde.
(5) Simon, désigné comme député du Tiers-État, en i"89, et qui, vu son grand âge, céda l'honneur à son élève, Merlin de Douay. (i) Pierre Lion.
(5) Henri, qui avait remporté, à Rome, le premier prix d'architecture.
(G) Pateiniers. Cet oubli involontaire, mais curieux dans la circonstance, était rappelé naguère, dans le Journal d? Dinant, par M. E. Monty, un homme de cœur et de talent qui, à l'heure même où ces pages sont écrites, a à défendre contre les fureurs cléricales la mémoire de Wierlz, mort, ainsi qu'il a vécu, en libre penseur.
et entre tous ces fils de la famille dinantaise revendiqués dans le passé, celui-là même dont le nom, attaché aux plus immortels souvenirs de la commune liégeoise , traverse les siècles, inséparable du nom de la ville natale, Henri do Dînant (1).
Il se présenta une coïncidence non moins curieuse à se rappeler aujourd'hui. Des morts évoqués devant l'artiste qui allait être un soldat de la libre pensée et résumer sa vie en ce mot : « Une toile est mon champ de bataille , » et devant ce citoyen qui allait être le peintre de la civilisation dans sa lutte contre le dernier canon et la peine de mort, le premier était un ancêtre des libres penseurs ; les derniers, des hommes d'épée et de gloire militaire.
Tel fut le caractère de cette journée, doù il fut permis aux témoins de tirer des présages divers. Lorsque, le 28 juin 1865, l'honorable bourgmestre d'aujourd'hui, M.Wala, dans cette même maison commune , en présence dune urne couronnée d immortelles et de lauriers qui contenait un cœur, rappela les paroles de son prédécesseur, la destinée d'Antoine Wiertz était accomplie. Alors aussi il était permis à tous ceux qui se souvenaient du 30 octobre 1832, de déclarer si , autant qu'un peintre ou un général au service des empereurs, l'héritier de Louis-François AViertz et de Catherine Disière avait fait honneur à sa petite ville.
L'intervalle qui va de la proclamation du prix de Rome
(I) Voir, sur ce grand homme qui, lui aussi, attend sa statue sur les places publiques de Liège et de Dinant, les récentes publications historiques et, entre autres, les belles pages de MM. Polain et Ilenaux où revit la glorieuse figure du tribun populaire.
jusqu'à l'arrivée de Patrocle à Anvers, est rempli par les aimées aux doux souvenirs. Un jour, après avoir trempé ses lèvres à la coupe amère de la gloire, c'est aux riants présages de cette époque que le peintre viendra demander l'heure bienfaisante de l'oubli du présent. L'esprit du vaillant homme s'y retrempera, comme dans une source pure, à l'ombre des jeunes rêves et des fraîches émotions qui bordaient le chemin de la bonne ville natale à la Ville éternelle.
Le départ de Dinant avait eu lieu à la fin de l'été do 1833. Malgré l'impatience qui dévore l'espace, et malgré les réminiscences irritantes du premier séjour, il s'arrête à Paris jusqu'au retour du printemps. Avant l'entrée définitive en campagne, l'élève de Mathieu Van Brée avait à passer une dernière revue des grandes pages des maîtres anciens et de leurs successeurs présents. Il voulait aussi s'habituer à la vue de cette foule qui bientôt recevrait son défi, et, de sa fenêtre , regarder passer , « comme dans une lanterne magique, » la reine de la renommée.
Cependant tout, dans les récits qu'il nous faisait plus tard, ainsi que dans ses lettres d'alors à sa famille, marquait bien que des circonstances nouvelles dataient ses impressions dans la grande ville. Rien qui, dans l'état présent de son âme, ne sourie à l'imagination maîtresse de l'espace. Les portraits mêmes, joyeux augure ! les portraits, gagne-pain de l'avenir, semblent ne devoir pas manquer. Par une sorte de présage non moins précieux, à Rome aussi, il aura des figures à peindre, et des étrangers qui auront la foi voulue pour poser devant son pinceau, l'un le fera avec les vues de la ville de Michel-Ange et de Raphaël pour prix. Celui-là sera lui-même un graveur célèbre en Italie, et il se trouvera qu'il porte le nom immortalisé par un triomphateur do l'art, tombé, un soir, à Paris. C'était le frère de Rossini !
Tout enfin, à cette date de sa vie, annonce au lauréat anversois que le chemin lui est ouvert. A l'horizon lointain lui apparaît une radieuse image. Et joyeusement le jeune captif de la mansarde du Pont-Saint-Bernard allait, libre et appelé par le destin, au rendez- vous que lui donnait, à Rome, une maîtresse plus belle, à ses yeux, que la Fornarina.
Tandis qu'il franchit les Alpes, un penser, un seul, trouble les gais battements de son cœur, à l'approche de la terre d'Italie, et ramène son regard en arrière. C'est le souvenir de la femme qui, do loin, mesure la distance et comptera toutes les heures de la séparation, sa mère. Nous le retrouvons aujourd'hui, présent dans toutes ses lettres, avec celui de la jeune famille du bon Gilain Disière. Mais, si l'image des petits enfants sourit à l'esprit du voyageur, quelque chose de triste sattache au nom chéri de cette mère pour qui l'absence n'a qu'un nom : le danger ou la mort de son fils.
Une des impressions de majeunesse me retrace cette exaltation sans exemple dune âme maternelle. C'était en 1830, durant les journées parisiennes de juillet. Le bruit des combats qui annonçaient un premier réveil de la France de S9 et auxquels bien des Belges prirent part, arrivait à Dinant, retentissant au cœur de toutes les mères dont les fils assistaient à la glorieuse insurrection. Mais aucune nouvelle des vivants ni des morts. L'anxiété de l'inconnu, aussi cruel que la réalité qu'il représente alors dans tout son deuil, dura plusieurs jours. Il se prolongea après la lutte et la victoire. Et je me souviens que des mères , frappées au cœur par le doute de l'attente, l'une remplissait la petite ville de l'éclat de son désespoir. C'était la mère d'Antoine Wiertz.
L'un des portraits qu'il a laissés d'elle la représente, assise à son rouet, dans le repos du travail suspendu par un rêve à l'état de veille. Elle n'en eut qu'un au monde : son fils. La peindre avec la plume pour l'imagination, serait une tentative insensée pour ceux-mêmes à qui cette mère se montra tout entière. Je l'ai pourtant essayé plus d'une fois, en prenant Wiertz à témoin de l'impossibilité de la ressemblance matérielle. Un seul trait le frappait, et je le livre au lecteur, ainsi que je le faisais au peintre lui-môme, dans sa forme réaliste. Je lui disais : « C'est bien là, en un mot, le moule d'où vous êtes sorti. » En effet, ainsi que lui, elle n'avait dans la vie qu'un seul objet. Pour elle, c'était son enfant, comme pour lui, sa peinture. Mais, par la force de la passion unique, l'imagination de la mère arrivait à toute la souffrance créatrice de la réalité.
Après que son fils lui fut rendu, et à l'approche des couronnes qui se tressaient, peut-être aurait-on pu lire un mystère plus profond dans cette âme en peine. On sait comment l'artiste avait renoncé à livrer à l'amour une part dans sa vie. . S'il avait donné une pensée à une femme, sa mère en eût été jalouse. Elle eût pu devenir jalouse de ses enfants. Qui oserait m'afBrmer qu'elle ne le fût pas de la peinture ?
Les habitants du quai de la Sauvenière, à Liège, se la rappellent encore, savançant, dans les soirées d'été, appuyée au bras du peintre. Que de mères lui portaient envie ! Là et ailleurs, que de belles et pures jeunes filles eussent voulu donner le nom de mère à cette pauvre vieille femme !
Elle, de sa glorieuse maternité ne connut guère que le côté douloureux à l'imagination. Lui absent, elle le voyait mort. Présent, malgré le trésor de tendresse d'un amour filial égal au sien, elle ne le savait pas assez uniquement à sa mère.
Entre cette femme et cet homme se passait un drame où
les deux grandes passions humaines se trouvaient en présence : l'amour exclusif d une mère pour l'enfant unique, et l'amour de ce fils partagé entre sa mère et Fart.
A l'approche du dernier adieu , le cœur de la femme pardonna à la rivale qui allait sacrer son nom entre tous les noms, et de la mort de sa mère (1) l'artiste pensa mourir. A mourir du môme coup étaient condamnés tous ceux de ses tableaux marqués de 1M fatal.
Il arriva à Rome, à la fin de l'été de 1834, après avoir suivi, avec Turin, Milan, Bologne, etc., pour étapes, l'itinéraire tracé par le paternel Mathieu Van Brée.
La lettre où semblaient palpiter toutes les impressions de l'arrivée, est de celles dont la dispersion ou peut-être le vol par des mains pieuses, constitue aujourd'hui une perte irréparable. Je l'ai lue au moment où M. Gilain Disière venait de la recevoir, et je me rappelle comment, à l'entrée par la Porte du Peuple , un superbe orage éclatait sur la cité. La foudre tomba, ainsi que le voulait l'antique présage favorable. Un vieux Romain eût conclu que le Destin savait le nom de ce jeune étranger qui passait le seuil de la Ville.
Qui redira, sans lui, dans quel enthousiasme se passèrent les jours du salut filial aux monuments qui, de la maîtresse déchue de l'univers, ont fait pour toujours la mère auguste de l'artiste et du poëte ? Mais l'indicible soif de lutte qui, au sein de la nécropole devenue le berceau du génie moderne, s'empara de l'hôte belge, a laissé, sous sa plume, une trace ineffaçable. Dès le premier mot des lettres conservées où il
(l)Le 2G août 1814.
apprend au batelier dinantais qu'avant même de trouver un atelier, il a commandé une grande toile, on sent, de toute la force de sa martiale expression, qu'il « voudrait déjà avoir les armes à la main, » et que ses« coups de brosse seront furieux et terribles comme la lance des héros grecs. »
Ces lettres, dont la famille Disière ma confié la publication, me sont, avec celles que, plus tard, j'ai reçues moi-même de l'artiste, le plus précieux auxiliaire pour cette Étude. Je n'en aurais pas moins tenté de reconstituer avec mes seuls souvenirs, une figure altérée par l'ignorance ou la passion contemporaine. Mais, pour sincère et fidèle qu'il dût être, le portrait n'en était pas moins l'œuvre d'une main amie. Dans ce qui nous reste de sa correspondance, c'est le témoignage de sa propre main que je rapporte ici.
Le 10 janvier 1835, le jeune homme annonce à son parent qu'il « veut se mesurer avec les Rubens et les Michel-Ange. » Mais l'orgueilleuse déclaration débute par ces mots : « Je veux, pour me donner de 1 émulation, porterie défi aux plus grauds coloristes, » et résume dans ceux-ci la pensée de la formidable entreprise: « Par ce moyen, j'espère qu'il en sortira quelque chose. » Le moyen est à la hauteur du but, et « loin, dit-il ailleurs, que cette pensée soit en moi le fruit d'une téméraire présomption, elle est, au contraire, la manifestation sincère de l'enthousiasme ardent qui m'inspire tout ce qui peut me conduire au but où tendent tous mes efforts. »
Le Vatican et la Chapelle Sixtine le voyaient alors, après le Louvre et Notre-Dame d'Anvers, passer devant le front des phalanges sacrées et, du regard de l'aigle, reconnaître tous les secrets de leur force. Comme si, sous l'œil même des bons chevaliers, le jeune homme sans peur s'essayait au maniement de Tépée à deux tranchants, trop lourde pour les hommes de nos jours. Cependant, le moment venu de soulever
l'arme à deux mains, à l'aide do son bras son imagination convie, comme autant d'enthousiastes camarades, tous les belliqueux souvenirs de l'histoire et de la poésie.
La vue des montagnes jadis fermées à l'orgueil des armées et qu'il vient de franchir avant de répéter le cri antique : « Italiam !» lui a rappelé une des victoires de la volonté sur l'impossible. « Napoléon montant les Alpes, était un insensé. Passé les Alpes, c'était un César (1). » Mais des images plus lointaines et plus familières à son esprit, alimentent l'enthousiasme de l'artiste. « Je m'imagine, comme Alexandre-le- Grand, que l'univers aies yeux fixés sur moi, ou bien je pense à cette lutte terrible d'Ajax et d'Hector. — C'est singulier, dit-il alors , comme la lecture d'Homère me donne do la fureur ! » Il s'en était nourri, ainsi que le jeune Achille, de la moelle des lions.
C'est ainsi que, devant les « géants de l'art à combattre, » son imagination ne hantait que les géants des batailles. Sa jeunesse avait grandi parmi eux, à tel point qu'elle n'avait eu pour compagnons de ses jours de vaillante misère que les soldats de l'Iliade. « Ce sont eux qui m'échauffent, quand jo veux faire quelque chose, » nous disait-il, et il ajoutait qu'il se sentait alors « une sorte d'héroïsme » qui lui inspirait « l'envie de combattre les plus grands maîtres. » Pour compagnon do ses nuits, il avait choisi le poëte de ce monde d'un autre Age. «Je le tiens sous mon chevet, comme le vainqueur de Darius ! » De là le souffle antique qui respire dans son œuvre. De cette vie passée au sein de la race homérique, une nature trop profondément trempée d'héroïsme pour l'époquo qui la vit surgir, et qui, l'identifiant à ces fils do la muse
(!) Dans Une scène de VEnfer où le glorieux mangeur de chair à canon se voit enlacé dans un cercle de mères, d'épouses et de fiancées veuves, le peintre a mprinié avec du sang le dernier mot de l'histoire sur les Césars.
grecque, lui permettait de se rappeler, devant une toile déployée, que « les peintres et les poètes aussi sont des héros. »
Homère se retrouvait le compagnon de sa marche sur Rome. Le nouveau champion de la jeune Ecole flamande l'avait appelé à la rescousse , et c'est au souvenir des éperons d'or, conquis sous les yeux de l'homme de la chevalerie antique, qu'il nous écrivait : « La brosse à la main, il mo semble balancer le terrible frêne du Pélion. Une toile est mon champ de bataille ; mes Troyens, Raphaël, Michel- Ange, Rubens. » Enfin, par une sorte de défi à la façon homérique lancé, en passant, aux porte-couronne du jour : «Vous concevez, ajoutait-il, qu'avec de telles idées, on oublie bien l'argent et les glorieux succès de nos Pygmées modernes. » /
Mais ceux-ci sourirent, en se regardant, de la bravade, et n'ayant pas oublié que le camarade qui parlait ainsi avait, en 1828, trouvé son Achille dans M. Jean Verschaeren, leur modestie mesurait de loin la chute promise à un orgueil titanesque.
Voici ce qui arrivait, pendant ce temps-là. L'atelier tant rêvé s'était ouvert, la grande toile avait été déroulée et s'était couverte de couleurs; puis, elle avait été exposée devant l'armée entière des G,000 artistes réunis à Rome, et, à l'aspect de l'œuvre terminée, un prince de l'art européen, le vieux sculpteur Thorwaldsen , avait prononcé une seule parole : « Ce jeune homme est un géant (1). » L'orgueil qui avait conçu un rêve insensé, venait de léguer au monde une impérissable réalité : les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle (2).
(1) Parmi les témoins auriculaires, nous pouvons citer M. Dutrieux, l'auteur de la belle statue de la Princesse (TÊpinoy élevée sur une des places publiques de Tournay.
(2) Cette toile, comnieucée en mai 1835, et achevée vers la môme époque de
Je rappelle ici un jour marqué pour moi d'une craie . blanche : le dimanche 17 juin 1837. La matinée était pleine de soleil. Sur la Place des Barricades, du point où Bruxelles a élevé depuis une statue à celui de ses fils qui fut, au xvi e siècle, l'illustre martyr do la science, André Vesale, des voyageurs se dirigeaient vers la maison que j'habitais. J'entendais mon nom prononcé par des voix connues. J'accourus et vis s'avancer, au milieu de trois compatriotes dinantais (i), la face rayonnante de Gilain Disière. Une grande nouvelle se lisait dans tous les regards. Wiertz et Patrocle venaient de débarquer à Anvers , et ensemble nous allions souhaiter la bienvenue aux deux héros.
Le trajet de Dinant à Bruxelles par la diligence leur avait fait l'effet d'un voyage sans fin. A son tour, la merveilleuse rapidité relative du chemin de fer de Bruxelles à Anvers , la première ligne tracée sur le continent , parut bien lente à toutes nos imaginations réunies. Du débarcadère au petit hôtel du Courrier », où s'était logé l'artiste, nous ne fîmes qu'un pas. Le batelier courut le chercher et le serrer sur son cœur, et l'amena au milieu de la cour ou nous attendions. L'auteur de Patrocle arriva souriant et nous tendant la main. Il nous invitait à entrer. Mais il fallait d'abord aller saluer l'ami d'Achille dans ses funérailles triomphales. Au seuil de la porte , Wiertz me prit le bras , comme si nous savions tous deux que cet instant nous attachait l'un à l'autre , et
Tannée suivante, après la longue interruption d'un hiver rigoureux, n'avait, en réalité, demandé que quelques mois de travail. Dans l'intervalle, le peintre avait exécuté plusieurs tableaux, tels que le Brigand, le Carnaval de Rome, la Vierge, etc., offerts en souvenir à M. Gilain Disière. (1) MM. P. Henry, Victor et Alphonse Lion.
bientôt nous nous trouvâmes au milieu d une grande salle de l'ancien couvent des Récollets , qui depuis a fait place au Musée actuel , et où était déroulée une toile de trente pieds de largeur. Nous étions , avec son vengeur , en face du beau Patrocle, au moment où il devient, aux bras de la mort, le prix d'une bataille de Ylliade.
Je ne pourrais ni ne veux rappeler nos émotions devant cette scène. L'œuvre entière du peintre appartient au jugement des générations qui n'auront pas entendu les premiers battements des mains de l'amitié. Seulement, en face d'un coup d essai que le jeune Cid aurait signé de son épée , me revenait, comme la plus simple expression de l'enthousiasme naturel à ce spectacle , le mot castillan du héros cornélien :
Mes pareils, à deux fois, ne se font pas connaître ,
et plus fidèlement que la parole, le silence, aujourd'hui comme alors , exprimerait le mouvement de nos âmes et de nos poitrines.
Tout ce que je puis dire, pour ma part, c'est qu'après le brûlant entraînement de la première vue, mon avide contemplation se reportait alternativement de l'objet de nos impressions sur l'auteur et le témoin. Ceux-là n'oublieront jamais l'aspect du lion blessé, qui auront vu Wiertz aux prises avec le monstre Cyclope, déjà entrevu à Paris , ou le cœur gonflé par le long silence do la justice nationale. Pour l'avoir connu dans l'expression , si douce au repos , de sa martiale physionomie, il fallait le voir à l'heure sereine de la destinée conquise. Sur le champ d'honneur , en face du premier trophée, je le voyais tout entier sous le charme de ce souvenir qui attend le réveil, au premier lendemain du cher rêve couronné par la réalité. Chez ce môme homme, qui ne devait pas dire à une femme : * Je t'aime, » tout me repré-
sentait la grande fête de l'âme dans l'amour partagé. Il était aussi cet homme -là, et à ce môme moment" pour le cœur, de la possession de l'idole. Mais j'ignorais alors et d'autres ignorent encore le nom sans rival écrit dans le révo de sa vie. Et si le nom idéal de Gloire y personnifiait la plus belle des femmes , et si l'augusto maîtresse lui avait donné son premier rendez-vous? au pied du Capitole , le regard plein de mystère du riancé disait qu'elle s'y était trouvée, à l'heure marquée. Au front de l'amant restait pour jamais la trace sacrée du premier baiser.
Nous étions seuls avec lui. Car, pour des motifs que j'ai oubliés, l'exposition publique du Patrocle, à Anvers, ne put se faire qu'en 1840. A l'extrémité de la salle, se trouvait, à gauche , une petite pièce obscure où l'auteur se réfugiait volontiers contre les curiosités importunes. Là , il lui arrivait de passer des heures entières, seul avec sa pensée, un volume d'Homère et sa guitare, qu'il maniait d'une main à en désespérer les rares et derniers maîtres. Et, tandis que les anciens camarades de l'Académie se groupaient bruyamment ou en silence devant le grand tableau, quelques notes lointaines s'élevaient du réduit, confidentes des mystérieuses rôveries de l'artiste. Parfois, comme prélude à de nouvelles pages guerrières, il y semblait peindre un bruit de bataille, de fanfares et de canon. Car il fut peintre en chacun des arts étrangers au pinceau auxquels il laissa, en passant, son empreinte. Il l'était, avec la plume, ainsi que le prouve cet Eloge de Rubens qui, en tout autre pays que le sien, eût suffi à une réputation d'écrivain. Il fut aussi le peintre de Patrocle dans ses audacieuses esquisses sculpturales. Il prouvait, sur l'ingrat instrument , qu'il l'eût été en musique. Il nous fit entrer dans la pièce solitaire.
On conçoit si, sous le feu de nos impressions, le voyageur
se vit aussitôt assailli de questions. Le peu que nous savions de l'apparition de l'œuvre à Rome nous était revenu de cette ville par la voix publique disant : qu'elle avait été exposée à l'académie de Saint-Luc, aux applaudissements de milliers d'artistes parlant toutes les langues ; qu'au bruit des acclamations , le peintre se tenait caché derrière sa toile , impatient de recueillir, avant toute chose, les impressions de l'ardent aréopage cosmopolite ; qu'enfin , comme couronnement de son début , il avait été proclamé membre d'honneur de l'illustre Académie. Le mot de Thorwaldsen avait aussi retenti jusqu'à nous , comme l'infaillible prédiction de l'avenir. Quant aux mille détails curieux de l'événement, nous les ignorions , ainsi que les autres circonstances artistiques du voyage. Et, comme les Carthaginois de Didon, nous nous apprêtions à accueillir de la bouche du héros le récit de tout ce qu'il avait fait et vu sur la terre classique des prodiges.
Mais , s'il s'échauffait promptement au souvenir des grands monuments du génie , il ne s'arrêtait , un bref instant , aux choses exécutées par lui-même, qu'avec le sentiment du peu qu'il avait fait, en présence de tout ce qu'il lui restait à faire. Car, là, sa modestie se mariait si naturellement à l'ambition de ses audacieux projets , qu'on eût dit que pour lui seul les lauriers présents n'étaient rien. Ainsi que le penseur, l'artiste n'aura vécu que dans l'avenir.
Rien, en revanche, n'était plus facile que de le faire parler, s'il s'agissait des souvenirs étrangers aux graves pensers ,de l'art. Il leur souriait aussitôt, et les rassemblait avec la touchante gaîté d'un enfant. A ceux-là il s'attachait , en ce moment, comme aux derniers compagnons de la jeunesse, et avec le pressentiment que les joies de la veille auraient peu de retour, passée l'heure qui avait sonné, à son départ de la
Ville éternelle. C'est ainsi qu'il se complaisait tant à raconter les folles excursions de la bande artiste dont il était l'âme, et les divers chapitres de cette Odyssée où son imagination se reposait, par des fantaisies d'atelier, des bouillonnantes veillées do \ Iliade. Belges, Français, Italiens, Allemands, ils s'en allaient tous chevauchant à âne par la campagne de Rome , et l'un de leurs artistiques exercices consistait dans des improvisations parlées ou chantées du haut de leurs montures. Lui, il improvisait sur la guitare ou sur la flûte, et il se vantait d'avoir, plus d'une fois, remporté le prix dans ces concours, qui, bien des années après son retour en Belgique, étaient rappelés par la tradition romaine à la jeune population des peintres , des sculpteurs , des architectes et des musiciens.
Parmi les compagnons de ces pèlerinages se trouvaient, entre autres Belges, des Anversois et des Liégeois. De ces derniers, l'un seulement, M. Eugène Simonis, aujourd'hui directeur de l'Académie de Bruxelles, a donné un artiste à son pays. Un autre, qui promettait un architecte à sa ville natale (1), était cité parWiertz comme l'exemple le plus triomphant du charme de l'existence humaine sous le ciel de Rome. Insensiblement, il avait, dans la contemplation passive des glorieux monuments, dit adieu à la pratique de l'art qui l'appelait. Mêlé au peuple, parmi lequel il se laissait vivre au soleil, il en avait pris les goûts, la langue et le costume. Pour faire face aux médiocres besoins de la vie matérielle en ce pays , il devait finir par se faire ouvrier cordonnier , et alors habiter leTrastévère, après y avoir épousé une superbe Trastévérine.
Ce dénoûment silencieux d'une vocation d'artiste, bien qu'il
(I) M. Maréchal.
en eût vu les premiers tableaux, amenait encore un sourire d'incrédulité sur les lèvres de Wiertz. Cela lui rappelait le romanesque sommeil d'Achille à Scyros, dont soudainement la vue d'une arme de guerre venait rompre le charme. Il comprenait pourtant l'ivresse de ce sommeil du corps dans la première jouissance de Rome, mais avec la pensée à l'état de veille, et le pinceau, 1 ebauchoir ou la plume au côté. C'est ce viril embrassement de l'imagination à la muse romaine d'où avait jailli Patrocle, et il avait célébré par ces mots la sainte joie du travail : « Tous les jours sont des fêtes pour moi. y>
Pourtant, sur toutes les splendeurs et la séduction naturelle de cette terre bénie des dieux, nos questions faisaient descendre les ombres du régime pontifical. La royauté du prêtre représentait aux yeux du voyageur les sombres coups de pinceau, antithèse de cette lumière céleste, la honte et la prose de cette poésie. Entre mille autres détails d'un empire divin et qui, en vérité, n'a d'humain que la mort sous ses pas de la pensée humaine, le brigandage aujourd'hui florissant, croissait et se multipliait sous l'œil du Saint-Père. Au sein même de la ville, « on n'est, disait le peintre, environné que de voleurs. On en est harcelé. Pas un étranger qui n'ait été volé. Les portes et les coffres s'ouvrent comme par enchantement, n
A l'appui de ce simple tableau, il nous racontait alors l'histoire des brigands qui s'étaient « introduits dans sa chambre, à l'aide d'une fausse clef, avaient fait sauter les serrures de son coffre , et enlevé 22 louis doubles que je conservais, ajoutaitil, pour mon voyage de Naples et de Venise. « Seulement, ils y avaient laissé religieusement « les autres objets. »» La police pontificale, avertie, n'ayant pu mettre la main sur ses voleurs, le peintre adapta à son coffre une sorte de machine
infernale, « bien décide à faire sauter la cervelle à ceux qu v font sauter les serrures. » Mais il en fut pour ses frais. Les voleurs, plus infaillibles que la police du pape, ne s'approchèrent plus du coffre vide, et, pour achever son voyage par Naples, Venise et Florence, l'auteur de Patrocîc attendit le prochain trimestre expédié d'Anvers au grand prix de Rome.
Il nous parlait aussi des femmes d'Italie. Mais c'était au point de vue suprême du beau pittoresque et sculptural , et avec ce culte de l'idéal qui nie la perfection de l'ensemble plastique chez la plus belle. Il citait la Vénus do Médicis comme un splendide assemblage de formes empruntées à diverses filles de la beauté, dont aucune n'avait pu réunir tous les détails du chef-d'œuvre de l'art antique. Ainsi, dans la réalisation de l'idéal souverain, il faisait à l'imagination du statuaire la part égale à l'œuvre de la nature. Pour l'adorable pureté des lignes et le charme divin du dessin, ni une seule femme n'avait pu fournir le type complet, ni un mémo âge de la vie, tous les détails.
* Nous quittâmes Anvers le lendemain, nos concitoyens dinantais, pour aller annoncer chez eux que Wiertz n'avait pas fait mentir les espérances proclamées à l'Hôtel-de-ville, en octobre 1832; moi, pour apporter à Bruxelles le bulletin de la bataille gagnée à Rome par un jeune Wallon en qui Rubens reconnaîtrait sa race.
Je faisais, au Courrier belge, mes premières armes dans la presse. Ce journal, qui avaitdonné deshommes à la Révolution, appartenait àM. Lucien Jottrand, nature enthousiaste et sympathique au mouvement artistique et littéraire qui rappelait au souvenir de l'Europe l'ancien génie de la nation, rentrant en possession de ses destinées. Mais, à côté du nom de Rubens, il entendait prononcer, pour la première fois, celui de l'homme nouveau. M. Jottrand voulut voir. Nous
dby
repartîmes ensemble pour Anvers. Il vit et me déclara que, pour annoncer au pays la bonne nouvelle, toutes les colonnes du Courrier m'étaient ouvertes.
Il faut rappeler ici un fait à peine croyable aujourd'hui, et c'est que, sauf une ou deux exceptions, les autres organes de la publicité bruxelloise se recueillirent huit ans et des mois, avant de consacrer un feuilleton au début d'Antoine Wiertz. Celui du Courrier avait paru le 23 juin 1837. Celui de YObservateur est daté du 27 août 1845. L'article du Moniteur belge est de la même époque. L'un et l'autre, il faut le dire, respirent l'enthousiasme. Mais, pour preuve que le nom du peintre est alors prononcé pour la première fois par le journal officiel, son analyse du Patrocle débute par ces mots : « Un M. Wiertz a osé se prendre corps à corps avec Homère, et, dans sa lutte, a jeté sur une toile de colossales figures, qui s'acharnent autour d'un colossal cadavre. »
Wiertz avait rejoint sa mère, à Dinaut. Mais, dans les fêtes de la famille, un souci connu raccompagnait. Le même qui le poursuivait à la veille du départ pour Rome, revenu plus palpitant avec la perspective des mêmes obstacles matériels. Hormis la force de son bras, rien n'était prouvé, et maintenant comme alors, le sol manquait sous ses pas aux œuvres gigantesques déjà déroulées dans son imagination. « Plaignez-moi, nous disait-il. s'adressant aux écrivains, vous qui, avec une plume et un canif, pouvez faire des chefs-d'œuvre. Il me faut, moi, des couleurs, des toiles, un atelier et le temps pour exécuter! »
Ce rêve de sa jeunesse, l'atelier qui verrait surgir ses héros, et où, réunis, ils attendraient la visite de la postérité,
ne devait se réaliser que vingt ans après-(l). Jusque-là, rien ne lui dit qu'il s'accomplirait jamais, et on l'entendit s'écrier, en contemplant d'un regard jaloux une de ces baraques servant de Cirque dans les kermesses : « Voilà pourtant la seule chose que je demande au monde ! »
En attendant, notre batelier dinantais, ministre de la destinée, veillait sur l'auteur de Patrocle. Liège était le terme de ses traversées sur la Meuse. Comme il comptait des amis dans cette ville, autrefois unie à Dinant par les liens do la commune, il avait résolu que, sur ses rives hospitalières, Wiertz irait planter sa tente. Là, les portraits arriveraient d'abord, et, avec eux, de l'argent pour une grande toile. Et qui savait si, un beau jour alors, l'atelier aussi ne s'ouvrirait pas de lui-même (2)?
Wiertz s'embarqua pour Liège avec sa mère. Un bateau, conduit par son radieux parent, portait, avec quelques vieux meubles, une palette, des pinceaux et des esquisses, toute la fortune du vainqueur des Troyens.
Lorsque, vers la fin de l'année suivante, j'allai saluer ses pénates, les portraits suffisaient déjà aux humbles besoins du foyer. Dans la chambre où je logeais etquilui servait d'atelier, il s'en trouvait deux que j'ai revus depuis dans son Musée. Je ne saurais dire s'il les avait gardés en souvenir de cette époque, ou si, pour un motif quelconque, il avait refusé de les livrer aux originaux. C'était la célèbre cantatrice aile-
(1) En 4847, on lui accorda, dans les ateliers abandonnés du Renard, à Bruxelles, une vaste pièce où fut peint, la même année, le Triomphe du Christ. Le ministère obtint ensuite des Chambres un crédit pour l'érection de l'atelier où il acheva sa carrière.
(2) Ce ne fut qu'en 4810 que le Conseil communal de Liège lui ouvrit les portes de l'ancienne église de Saint-André où fut, en quelques semaines, exécutée la Révolte des Enfers.
mande , Sabine Heinefetter , avec Mgr Mercy d'Argenteau , évôque do Tyr in partibus.
Sur les murailles de ma chambre, on voyait, attachés avec des épingles ou des clous, des morceaux de papier ou de toile qui, s'ils existent et s'ils étaient à vendre, se couvriraient aujourd'hui de flots d'or. C'étaient des esquisses tracées à Anvers, à Rome et à Dinant, dont l'une devait s'appeler, un jour, la Fin du monde. La scène se passait à Rome. Le ciel funèbre qui l'éclairait, semblait se rouler sur lui-même. Les eaux de la mer ensevelissaient la terre, se confondant avec le ciel. Une lutte suprême entre tous les éléments. Les monuments s'écroulaient, sous la droite invisible qui présidait au dernier cataclysme. La coupole de Saint-Pierre, enlevée par la main de Michel-Ange au temple païen pour s'élever, avec la croix, dans le ciel romain, descendait dans la ruine du monde, au bruit des célestes trompettes. Cette toile aurait eu cent pieds de long, et, dans sa pensée d'alors, devait clore la carrière du jeune peintre.
C'était, au milieu de mille autres qui n'auront pas eu le temps de prendre un nom pour la postérité , un des projets qu'il roulait alors dans son vaste cerveau. En attendant, il venait d'achever la suave page du Christ au tombeau , dont un panneau représente, dans Ève, la pomme à la main, le mystère de la science , et l'autre, dans l'Ange catholique du mal, le beau et mâle génie de la révolution humaine.
Dans cette figure aussi on retrouverait empreint l'esprit qui animait l'artiste à l'époque de la composition. Avec Patrocle, il avait franchi, d'un bond furieûx, l'entrée de la carrière. Mais le premier obstacle renversé le mettait en face
du monstre entrevu dès 1828 et qui, debout à la même place, menaçait de mort quiconque, étranger ou Français, refuserait le serment de foi et d'obéissance à l'opinion parisienne , souveraine et infaillible. En peignant l'ange de la révolte première, il retraçait sur un panneau son propre serment de rébellion aux faux dieux du monde moderne. Le géant Paris se présentait le premier sur son chemin. La campagne de France y était marquée d'avance comme suite fatale des victoires d'Italie.
A cette époque, le plus mortel ennemi de l'honneur français n'aurait pas prévu le jour où , sous la solidarité des monarchies d'Europe, nous voyons l'Empire de la nuit ici présent fournir sa quinzième année de dictature politique universelle. Mais les peuples, donnant, sur un autre terrain, l'exemple à leurs maîtres, ne setaient-ils pas librement soumis à la suprématie des mêmes magistrats de l'opinion publique qui avaient ri au nez du Misanthrope, condamné Shakspeare comme un «sauvage ivre, » et livré Rubens aux bêtes du Cirque, sous le nom de « grand boucher flamand (1)? » Tous autant qu'ils étaient, n'avaient-ils point jusque-là aliéné le droit national à la vie de leur propre génie, que de cette superbe Flandre ellemême les successeurs du victorieux Pierre-Paul s'en vinssent faire actedevasselage au pied du suzerain trônant au Louvre? Comme à la voix d'un suffrage universel à l'état d'abdication, Paris ne s'était-il pas , à la façon d'un Bonaparte à Notre- Dame, sacré de sa propre main dictateur de l'intelligence humaine ? Ne voyait-on pas, dans toute patrie, des maîtres de la pensée proclamés citoyens du monde , l'autocrate de l'art et de la poésie armé du droit impérial de mort sur qui-
(1) Le mol est attribué à M. Ingres. Le « sauvage ivre » est de Voltaire en personne.
conque, mort ou vif, n'avait pas reçu, de la main de ses grands prêtres, l'encre du baptême parisien?
Or, àr cette heure surtout où il fait nuit dans l'âme de la France et où, durant le long silence du coq gaulois, on peut voir l'œil morne de l'aigle comme cloué par une idée fixe sur nos frontières, il nous plait de rappeler au pays convoité par le stupide oiseau , un trait de fierté nationale bien marqué au front de l'artiste. Il voyait, avec un frémissement qui se traduisit un jour dans le Lion de Waterloo (1), l'annexion territoriale favorisée par l'incessante invasion de la mode française dans les arts et les lettres. S'il aimait, dans la terre natale, la mère do tant de f soldats du droit montés au premier rang de l'histoire, il honorait, en même temps, l'héroïne des luttes séculaires avec l'étranger dans tous les domaines de l'esprit humain. Si bien qu'entre tous les pays tributaires de la France dans l'empire usurpé do la renommée, il voyait, avec une sorte de deuil filial, l'exemple de la plus profonde soumission donné par celui-là même qui avait porté dans ses flancs, avec les Van Artevelde et les hommes de la bataille des Éperons d'or, les Roland Delattre, les Vésale, les Marnix et tant d'autres génies devenus l'honneur de l'humanité. Et c'est à l'idée que, de sa propre patrie et des autres nations solidaires, tous les libres esprits lui viendraient à la rescousse dans une guerre d'émancipation intellectuelle, qu'il s'écriait, donnant le signal : « Il est temps que les peintres do notre Belgique chantent leur Marseillaise! n
S'il comptait, pour sa part dans la cause commune, sur l'ancien esprit de résistance à l'invasion do nos provinces, également avait-il foi dans les autres signes historiques du
(I) Le Salit 4s la Dame beige est conçu dans le môme esprit, et date de la
même époqus.
caractère de notre race. Il savait qu'il y a, au cœur du peuple belge, comme un principe inhérent au sang, un sentiment du beau et du droit dont le voisinage du Nord n'exclut pas l'enthousiasme. Mais il s'y est trouvé, de plus que dans l'impressionnable esprit français, une constance des idées qui , par une même loi physique, assure la durée aux jugements publics dans lo patrimoine de l'imagination, avec le maintien des libres institutions dans le champ politique.
Au seul souvenir des grandes choses produites par ce petit pays, il croyait interdit par l'honneur décéder, sans combat, *une palme quelconque à qui que ce fût. Parce fait, la famille belge se fût elle-même proclamée inapte à succéder aux aïeux. C'était, dans sa bouche, la déclaration publique d'abâtardissement de la race , le bilan de la faillite à l'honneur du nom, signé de sa propre main. Dans les choses de l'art, il s'expliquait par une simple cause matérielle comment les étrangers semblent donner dans Paris une capitale au monde de la pensée. « Paris est un but d'attraction, non par son bon goût, son jugement ou son esprit , mais par son énorme masse. Sa population fait sa force. C'est un tyran devant qui le génie ne s'incline que parce qu'il a un suprême pouvoir matériel. »
Même sur lo théâtre aujourd'hui vermoulu de la gloire militaire, cette supériorité de nos voisins si naïvement proclamée par eux-mêmes, il la ramenait à une simple question de masse. À nombre égal , il ne croyait pas plus à l'invincibilité do lepée que des pinceaux de la France , ou de ses lyres. Voici une image qui lui souriait alors : 11 supposait qu'acceptant un concours de la força et de l'intelligence , ce grand pays se réduisît lui-même au nombre des cinq millions que nous sommes, et se demandait ce que, de part et d'autre, il sortirait, hommes et choses, de ce duel à armes égales.
Par le caractère profondément mobile de la nation, la capitale de la France lui paraissait , ;plus que toute autre., inapte aux fonctions d'organe des lois immuables dans la république de la pensée humaine. Au milieu des qualités généreuses qui font du peuple cosmopolite de Paris la plus hospitalière et vaillante agglomération d'hommes et de races, ni la reine bourgeoisie, ni ses représentants dans la presse et à la tribune ne revendiquent la constante impassibilité de jugement, premier titre à l'arbitrage de l'opinion.
A 1 âge de vingt-quatre ans , Wierlz avait vu cette grande ville capitale de cinq gouvernements. En moins de temps qu'il n'en faut à la jeunesse pour faire place à l'âge mûr, il y vit la République renaître pour porter aussitôt dans ses flancs, ainsi que sa mère, un Gésar. La chute de cette fille du peuple fut encore l'ouvrage d'une nuit. Pour la seconde fois, en moins d'un siècle, s'écroulait, avec elle , tout l'édifice des conquêtes remportées sur un fleuve de sang. De plus , lo nouveau maître, à cheval sur des ruines, retrouvait, pour reconstruire le passé , les fils des mêmes manœuvres qui avaient jeté aux vents les cendres de la Bastille. Les légitimes héritiers de Brutus étaient là pour faire Auguste empereur.
Que la nouvelle dictature fût sortie du viol de la patrie endormie par des serments prêtés aux dieux et aux hommes, l'infâme circonstance ne faisait point qu'elle n'eût trouvé, toute mort-née qu'on l'annonçât, un principe de vitalité dans la nuit de la conscience publique. Cette maladie périodique des esprits semblait arrivée à ce moment de crise où la suppression des idées par le sabre est admise par le patient lui-même à titre i do loi historique. A ce prix, l'empereur de la nécessité promettait le * couronnement de. l'édifice, * et chez le ;peuple le plus^pirituel de la "terre ,. il se trouva des
milliers de plumes et de bouches pour affirmer que l'homme disait vrai, et des millions d'hommes sains de corps pour le croire.
Le jour vint où, dans les hallucinations d'un cerveau en proie aux fièvres du changement, seul parmi ses amis et ses ennemis, le malade n'eut plus conscience de son état. Certains organes se relevaient aussi fièrement que si rien n'était arrivé. D'autres ne ressentaient le mal honteux que pour se dire : « C'est un simple cauchemar. Ne croyons pas à ce fantôme. Les peuples nous calomnient. » Comme, dans la constitution présente du corps français , la capitale y représente l'âme de la nation , et comme , après avoir, dans son sommeil , laissé passer la justice de l'empereur sur le corps entier, elle donnait quelque signe de réveil, parfois des paroles telles que celles-ci nous arrivaient des frontières : « Sachez que Paris est le cœur et la tète de la France. Quand Paris se lèvera, vous reconnaîtrez le peuple français. * Ainsi, en attendant l'honneur, l'amour-propre était sauf. Vous auriez dit que , seule , sur l'abîme où tout périssait , droits, dignité, raison, la vanité nationale surnageât, dernier témoin survivant pour attester que là avait vécu la grande nation.
Car, Paris ne se levant pas et les pavés ne se soulevant
point d'eux-mêmes , il fut manifeste qu'avec la tête et le cœur, les bras aussi pouvaient manquer à la France. Un silence de mort se fit enfin , durant lequel nul autre signe de vie ne se constatait que le mouvement convulsif d'où l'on conclut que la matière survit à l'esprit. Aux yeux des peuples fraternels, ce ne pouvait être qu'une léthargie. On en mesura la durée d'abord avec des mois, puis avec des années. Mais, puisqu'un autre 18 brumaire était bien venu, un autre 24 février viendrait bien , à son heure, qui réveillerait le
géant en sursaut , effacerait de son histoire une page lamentable, lui rendrait, une fois encore, la soif des héroïques changements.
L'artiste démocrate le savait comme nous , et avec nous tous, aurait salué le retour du tocsin entendu par le monde entier en 89, en 1830, en 1848. Son cœur de fils du peuple aurait bondi de joie au glas funèbre ouï par la liberté au matin de brumaire et de décembre , et sonnant derechef la dernière heure de la Bastille.
Cependant le rêve seul avait son réveil , et c'était pour s'évanouir au spectacle de la réalité. La main d'un ancien repris de justice avait mis à nu cette grande misère du caractère national : l'infidélité de la France à elle-même causée par une impressionnabilité telle que , chez elle , la chaleur vitale semble réduite au culte enthousiaste du nouveau. Si bien que même l'amour du beau et du droit, même la vaillance naturelle , même le soin de l'honneur ne reparaissent là-bas que sous l'aspect d'une affaire de mode.
Tout ce qu'il nous fut donné de voir depuis 1851, lui disait alors si ses terribles impressions du premier voyage à Paris n'avaient été qu'un jeu cruel de l'imagination. S'il n'avait contemplé avec toute la pitié de la pensée les effets mortels pour la famille humaine et pour la France elle-même, do la fébrile inconstance de l'esprit sans quoi cette nation, en effet, légitimerait devant le monde son orgueil natif, quel réalisme le flegmatique petit-fils d'une Créole n'imprimait-il pas au portrait que l'écolier belge s'était fait de l'héroïque et puéril pays !
Quoi qu'il en fût, l'avenir était chargé de nous apprendre si c'était à la fois un droit pour le citoyen et un devoir pour l'artiste que l'insurrection projetée, à l'époque de sa vie où nous sommes arrivés. Un jour sans doute, aux assises de
l'histoire, il sera dûment acquis que celui-là a menti à la terre et au ciel, qui a déifié, au nom d'une loyale et généreuse patrie, le guet-apens, le parjure, le meurtre; qu'il en a menti comme un prêtre ou comme un juge décembriste, celui qui a proclamé qu'à un moment venu, 1 etouffement du génie national par décret impérial y est loi périodique de salut public; Iln'en sera pas moins démontré atout jamais qu'au même moment, quiconque exprimait une pensée par la bouche ou la plume, s'y est trouvé d'accord avec le sabre et la croix pour porter contre elle-même ce faux témoignage et cette fausse nouvelle au monde.
Plus solennellement alors il sera jugé que la presse parisienne fut, sous l'Empire, lehontée courtisane dont le nom seul faisait rougir les témoins, plus on saura qu'il avnit bien mérité de la cause commune, le peintre patriote du Uni de Waterloo. Vingt ans avant l'avènement de ce monde- ci, il signalait le danger pour l'Europe d'une simple dictature littéraire et artistique, à Paris. Et si lui ni personne n'eût pu se représenter le tableau auquel il nous est donné d'assister, encore n'avait-il pas besoin, pour conclure à la suppression du sceptre dans ces mains légères, de l'amnistie morale qu'allait lui apporter le second Empire. 11 suffisait à sa conscience de ce qui se voyait alors et s'était vu avant nous sur cette grande scène changeante.
Le drame de décembre n'aura fait que couronner, par le spectacle de la dégradation de la presse, l'édifice des crimes et des folies de ce ministre de l'opinion publique. Seulement, et c'est ainsi que l'auteur et le héros aura servi, de tout le poids de son despotisme, la loyale insurrection de l'artiste, lui maître, une heure, de cette maîtresse de l'opinion , la question est tranchée; le dernier mot a été dit. Pas plus la Franco qu'aucune autre nation amie ou hostile, ne peut laisser
la magistrature de la pensée à une courtisane, eût-elle fait, sous la prochaine République, amende honorable de ses orgies impériales aux Filles repenties; eût- elle, dans un autre serment aux dieux et aux peuples renouvelé des Grecs, abjuré pour jamais la religion bonapartiste, et condamné au feu par la main du bourreau ses œuvres et sa mémoire.
Môme à n'envisager le passage de Louis Bonaparte sur la scène du monde qu'à l'état d'anachronisme dans la vie de la France, le même principe organique qui, à point nommé, permettait l'éclipsé do la conscience publique, devait survivre à ce revenant d'un autre Age. Cet Empire, après l'autre, aura pu laisser son effigie sur les institutions , ainsi que sur la monnaie du temps, sans toucher à une loi de la nature. Après la question d'indignité vidée contre les faux témoins, organes de l'opinion à cette époque, reviendrait la question de compétence d'un parterre qui avait, sans rien abdiquer de l'orgueil national, regardé passer ces hommes et ces choses de la tombe.
Do quelque côté que se tournât l'imagination endolorie du peintre belge, les archives de la haute cour parisienne étaient là, toutes grandes ouvertes à un affligeant spectacle. Car, si l'art, citoyen du monde, revendique en tout pays des droits imprescriptibles, le goût public, sur cette terre mobile, se montre aussi variable que l'humeur et les institutions locales. Le moment vient où le jugement du parterre y apparaît aussi profondément endormi que la conscience des juges ordinaires. Cest alors qu'il rend, lui aussi, dos arrêts sommaires, au nom du goût régnant, César d'un jour, ou bien, avec toute la galanterie française, au nom d'une impératrice-
régente qui s'appelle la mode. Il les date de l'éphémère dictature, s'appuyant sur ses impressions présentes, comme l'unique code en vigueur au moment du procès. C'est ainsi qu'à l'égal de la justice politique, le tribunal de la mode a ses tables de proscription du génie. Alors aussi, comme les honnêtes et modérés sous les magistrats de César, on voit les estimables et les médiocres s'avancer en paix et triomphe, à coté des libres esprits réduits au silence et prenant le chemin de l'exil.
Notre compatriote contemplait ce spectacle, l'imagination travaillée par la pitié et la colère. Pas une cause jadis célèbre de l'esprit contre les contemporains qui n'eût été l'objet d'une mémorable erreur judiciaire ! Pas un attentat contre le droit commun du beau qui n'eût eu son heure d'acquittement et de gloire par ordre du tribunal ! Pas une héroïque manifestation du génie qui ne gardât la marque d'une condamnation publique !
Une de ces sentences avait, à ses } T eux, le sanglant mérite de réaliser une sorte d'idéal dans l'inique. C'était celle qui, à Paris, dans la soirée du 4 juin 1606, fut rendue contre le Misanthrope. Cependant, s'il est constant aujourd'hui que cette terre de France ait produit, dans Molière, le type de la raison et de l'honnêteté humaines, il l'est également que les hommes y naissent si naturellement loyaux et francs, que le public ne rend pas ses légères sentences de mort avec plus de spontanéité qu'il ne les casse, dans la journée du lendemain. Ainsi des autres arrêts. Sa bonne foi n'y est pas moins manifeste que cette rapide faculté d'expansion qui fait de lui tour à tour le plus admirable ou le plus insensé des juges, sans en faire, pour plus de vingt-quatre heures, un juge sûr de lui-même. Si donc de tant de faux arrêts rendus et cassés dans l'intervalle d'une nuit et d'un jour, on recherche la cause
permanente chez un public compatriote des plus merveilleuses intelligences, à qui une mobilité do sensations féminine et l'honneur de l'orgueil patriotique doivent inspirer le désir complexe de la justice dans l'inconstance, il résulte d'une fidèle analyse que cette cause première, attachée tout entière au tempérament, s'y montre, peu s'en faut, indépendante du libre arbitre. De sorte qu'au résumé, de tout ce qu'il a fait ou fera jamais en mal, ainsi qu'en bien, on ne constaterait, pour unique agent responsable, que le mouvement trop prompt avec lequel le sang est porté, chez le Français, du cœur à la tête.
L'analyse d'un caractère en apparence compliqué fournit un autre détail intéressant. C'est, à côté d'une succession inouïe de sensations que la vanité nationale, dans sa bonne foi reconnue, prend pour des idées nettement formulées dans le cerveau de son public, une répulsion instinctivement provoquée par chaque idée ou forme nouvelle, laquelle produit, à première vue, le plus étonnant contraste avec un immuable besoin de changement. C'est en vertu de ce principe constaté dans l'organisme français que fut rendu le jugement qui condamnait le Misanthrope, dans sa nouveauté. Se présentant sans aïeux et seul de sa race dans le monde, il n'apportait pas sur la scène française l'autorité de la chose jugée. Faute d'une formule connue, il ne pouvait, sans un effort renouvelé, arracher l'intelligence publique à la souveraine jurisprudence de la routine.
En conséquence, il fut condamné tout d une voix, sans que ce terrible exemple des arrêts sommaires dans les grands cas nouveaux, présentât un caractère inconciliable avec le mouvement perpétuel du public vers le changement. Une môme loi physique rend logiques, au contraire, les deux effets différents d'une même cause. Seulement, c'était un fait
grave acquis pour la mise en suspicion de la justice parisienne, que celui d'où il résultait que, chez le grand justicier de l'Europe, en de'pit d'un tempérament ennemi des lois immuables et universelles, la nature a mis une soumission de sujet au vieil empire de la coutume française.
De là sur la tète du nouveau venu et de l'étranger une double menace, nuit et jour suspendue. Un glaive à deux tranchants dans des mains aussi fidèles à la pesante servitude de la chose établie qu'aux journalières révolutions des humeurs. Une conscience déjuge qui ne s'appartient pas à ellemême, pour l'intervalle qui rapproche de l'heure sombre du couvre-foule réveil matinal aux fraîches sensations. Bref, pour tout gage de justice offert à l'inconnu, une si effrayante versatilité de toutes les facultés sensitives, qu'elle semble son unique garant contre elle-même. Elle apparaît comme son propre juge en appel. La même loi organique qui lui permet les arrêts rendus dans des causes non entendues, répond delà cassât ion, pour le lendemain, des blessants triomphes de la banalité, comme de la réhabilitation des plus grands condamnés.
Le peintre belge considérait ce fait comme aussi constant que le phénomène qui, en conséquence d'une facile digrstion ou de tout autre réactif favorable de l'estomac sur le cerveau, peut faire, à certains moments, d'un tyran un bonhomme. Seulement, s'il en concluait à l'innocence du juge jusqu'à la plus entière irresponsabilité morale, c'était pour en tirer la conclusion non moins légitime de la parfaite incompétence d'une juridiction établie sur un terrain aussi mouvant que la bile d'un despote ou les nerfs d'une femme. En un mot, il résumait en ces termes le caractère judiciaire de l'onde vant et divers public parisien : « S'il admire Molière, c'est que c'est la mode de l'admirer. Si Molière se présentait à lui sous un nom inconnu, il serait sifflé. »
Ce qui est certain, c'est qu'à voir M. Clairville traverser une suite de règnes, en honneur croissant sur toutes les scènes des 89 départements, quand Molière n'a pour refuge, en France, que le théâtre reconnu par le décret de Moscou, c'est encore une question de savoir si, pour l'immense majorité de leurs concitoyens, ce ne sont pas, quant au dernier, les juges du premier soir qui ont dit le mot durable. A supposer qu'entre le Misanthrope et la Foire aux idées, ainsi qu'entre la République et l'Empire, la question reste aujourdhui indécise, il n'on est pas moins acquis que, môme en matière de réhabilitation du génie, les causes gagnées en appel retombent derechef en suspens. Le définitif ne semble pas plus français que l'impossible.
Dans ce temps-là, le monde saluait le retour de Corneille et de Racine à la scène parisienne. Malheureusement, deux causes passagères disaient à quoi l'un, et l'autre devaient de revoir la lumière de la rampe. C'est qu'à point nommé de la réaction contre les vivants, s'était trouvée une jeune fille à la voix assez sonore pour évoquer les morts de la poussière des coulisses. Avec la mode Ponsard, arrivait une autre Clairon. Le vieux viol do Lucrèce était, à Paris comme à Rome, le signal d'une révolution populaire. Contre le poète présent des Dur- (jravts,\ii perruque de Corneille au front du tragique viennois servait de drapeau au nouveau. L'archaïsme à la scène était pour lors la source où venait se désaltérer l'universelle soif du changement. L'auteur à'Horace et l'auteur de Phèdre profitaient de cette restauration de cent jours pour faire entendre leurs étranges voix d'ombres. Ils se hâtaient. Car, au premier chant du coq, les revenants s'évanouissent, et, Ponsard et Rachel passés, il fallait, avec ces doux causes fugitives d'apparition, rentrer dans la nuit de 1/oubli.
L'oubli, une autre forme des sentences de l'opinion pu-
blique en France, mais une forme si facile à l'esprit de la nation et tellement sûre dans ces effets, qu'Edgar Quinet propose à la justice politique de substituer l'exil qui le représente, à l'ancien glaive des révolutions. J'aurais pu, sur ce sujet, ainsi que sur les autres détails du caractère esquissé ici à un simple point de vue, invoquer les mille témoignages de l'histoire. Les faits sont trop constants pour qu'il ne suffise pas d'en appeler aux Français mêmes qui liront ces lignes. Je ne saurais pourtant résister au désir de dértache du nouveau livre de l'illustre proscrit, la Révolution, cette page où le deuil du citoyen laisse passer la justice de l'histoire :
a Chez un peuple aussi mobile que le nôtre, l'exil produit absolument les mêmes effets que la mort. Il tue moralement celui qui en est frappé, tant nous avons horreur de ce qui ressemble a la défaite. Il rompt tous les liens de famille. Après dix ans, le peuple ne se souvient plus de ses chefs les plus aimés; il a oublié jusqu'à leurs noms.
« La légèreté produisant ainsi les mêmes effets que la cruauté, vous pouvez vous fier à l'exil du soin de tuer les exilés dans les cœurs de leurs concitoyens.
« Le retentissement du supplice entretient encore un reste d'intérêt ou de curiosité. On veut savoir si le condamné est bien mort, quel a été son visage, son altitude, son geste; quelquefois même on recueille et on répèle ses dernières paroles. Mais qui se soucie de ce qu'a fiait l'exilé? Qui veut uvoir où se trouve son tombeau? Les Terroristes avaient pour maxime que les morts seuls ne reviennent pas ; cela s'est trouvé faux. Ce qui ne revient pas, en France, c'est l'exilé, ou, comme on dit plus complaisamment, le réfugié.*
« Dans les pays où la mémoire est plus robuste, en Italie, en Hollande, en Angleterre, on a vu, après de longues années, des bannis reparaître, el leurs partisans se retrouver à point nommé plus fidèles, plus enthousiastes et plus nombreux.
« Cela ne s'est jamais rencontré en France sous aucun régime, tant le vaincu ou tout ce qui le touche nous devient promptemenl odieux, si nous l'avons combattu, indifférent, si nous l'avons aimé. Quelques Girondins se sont dérobés à l'échafaud et ont vécu à l'étranger. Ils n'y ont gagné qu'un oubli plus profond. Pour leur parti, la perte fut égale.
« Quelle est la différence de Duport mourant sur l'échafaud ou de Duport
mourant au loin dans les montagnes d'Appenzell? Le supplice ne l'aurait pas si bien enseveli qu'a fait le long exil.
« J'ai vu moi-même, en 4830, le retour des conventionnels, exilés depuis 1815. Ce souvenir me navre encore au moment où j'écris. (Et me préserve le ciel de pareille avanie dans mes vieux Jours!) Personne ne leur tendit la main. Ils reparurent étrangers dans leur propre maison; leur ombre toute seule eût fait plus de bruit; leurs enfants avaient pris d'autres opinions, le plus souvent toutes contraires ; ce reniement domestique, journalier, incessant, était un de leurs supplices.
« Ils voulurent revoir leurs provinces natales où ils avaient été autrefois honorés, applaudis. Pas un seuil ne s'ouvrit a eux ; le séjour leur devint bientôt insupportable. Après s'être convaincus qu'ils étaient incommodes aux vivants, ils se retirèrent à l'écart dans quelque abri obscur, regrettant, comme l'un d'eux me l'a avoué, l'exil lointain d'où ils étaient sortis, et trouvant le retour pire cent fois que la mort qui ne pouvait tarder de suivre.
« De nos jours même, nous avons vu des foules de proscrits rentrer, après de longues années, dans leur pays, et le peuple, qui n'avait témoigné aucune douleur de les perdre, ne témoigner aucune joie de les retrouver. C'étaient des revenants qui excitaient la surprise. On les tenait pour morts. Ils embarrassèrent les vivants. »
Ainsi finissent en France les représentants de cette vertu étrangère au pays, la foi au drapeau de la veille. A ces hommes chez qui un souvenir vivacc est crime envers la nation, le sol moins mouvant de nos bonnes provinces tint souvent lieu de l'oublieuse patrie. L'histoire dira qu'alors mémo qu'en ces derniers temps, nos frontières se fermèrent aux martyrs d'une constance exceptionnelle chez nos voisins, la police de ce pays ne fit que courber la tête sous le bras de la France impériale. Dans ces coups de sa main qui, jusque sur notre sol, venaient frapper ses propres proscrits, il y avait un viol du caractère et de la terre belges que notre peuple n'oubliera jamais.
Sur un terrain étranger aux changements politiques,
l'hospitalité ancienne donnait droit de cité aux proscrits du public français. Wiertz, dès ses premiers voyages à Paris, y avait été témoin de sentences condamnant, en 'l'honneur des morts, des poètes et des artistes vivants à la mort par la faim et par le suicide, et d'autres décrets prononçant contre le génie la peine d'exil à temps. Parmi ces derniers, se remarquaient ceux qui venaient de frapper deux hommes dont un seul suffirait à la gloire d'une génération : Rossini, l'Italien, et Hérold, le Français. Alors on vit ces deux grands condamnés de la mode parisienne venir s'asseoir au foyer du peuple belge, et le parterre bruxellois signer de< deux mains, à Guillaume Tell ai à Zampa, des lettres de naturalisation dans le monde de la poésie.
Ce n'est pas que, dans sa lutte contre le chauvinisme en matière do goût, qui monte, en France, au degré du chauvinisme militaire, l'artiste revendiquât pour le pays natal un droit de haute justice sur les œuvres de l'esprit qu'il déclinait dans tout autre. Si, aux yeux d'un tel homme, la patrie était un point trop étroit dans l'espace pour ne pas disparaître devant l'humanité et l'art, de même ne reconnaissait-il ni dans un seul pays, ni dans l'époque présente, le juge universel et la voix des temps. Une ligne do sa main contient, avec un portrait réaliste, toute sa pensée sur le juge contemporain: « Le public est un animal têtu, à l'oreille dure et à la vue basse. »
Avec une loyauté comparable à son culte de 1 éternellement et humainement beau, il déclinait parmi nous l'autorité des « connaisseurs » et des *« protecteurs des arts » Il y constatait, aiusi que chez nos voisins, le règne étroit des lois de l'école devant lesquelles, si Rubcns est un « barbouilleur flamand » pour M. Ingres et les siens, aux yeux des artistes flamands « Raphaël, c'est du pain d'épice; les Allemands,
des hommes secs comme du bois. » A la veille même du voyage à Paris qui va être rappelé, il écrivait, parlant des tableaux qu'il venait d'exposer à Liège: « Cesontde véritables hiéroglyphes pour notre pays. »
Seulement, à part la forme des jugements qui, rendus sous l'influence de variations atmosphériques sans exemple sous le ciel plus fixe du Nord et du Midi, ne revêt nulle part ailleurs le caractère superficiel de la vanité. française, l'injustice même des autres publics d'Europe ne lui présentait un danger égal en rien, quant aux effets sur l'opinion générale. Nul d'entre eux ne rêve d'usurper la royauté spirituelle sur le monde. Seul, grâce à sa masse, sa langue et une cEaleur intermittente du sang compliquée de la foi en sa propre infaillibilité, le parterre parisien possède la force d'expansion voulue pour communiquer aux publics étrangers la foi en lui-même. Phénomène d'autant plus dangereux pour ces publics d'humeur plus stable, que rien, même dans les justes sentences du premier moment, n'assure pour le lendemain la croyance du juge à la chose jugée; qu'en aucun cas, pas plus les arrêts en cassation que les jugements en première instance ne lient devant lui-même l'inamovible et mobile magistrat.
C'est pourquoi, à part égale d'ignorance (1), nulle autre opinion nationale ne semble réunir les conditions d'iucom-
(!) An Louvre, au milieu d'un groupe arrête devant le Patrocle, au bas duquel est écrit on italien le nom de la ville de Rome, un Parisien s'écriait, Wiertz. et moi présents : « Roma! M. Roma ! Oh ! ce nom ! » A Liège, lors de l'exposition de la Révolte des Enfers, un Belge s'approcha, chapeau bas, de l'artiste, et lui demanda « Combien pouvait bien lui coûter cette grande toile. » Le Français, prôt à rire de l'œuvre sur le seul nom étranger de Roma; le Belge, prêt a l'admirer, devant la dimension de la toile. Dans ces deux traits, il y avait pour le peintre toute l'étendue de la frontière naturelle entre les caractères nationaux.
yétence judiciaire, naturelle aux balances et au glaive français. Avec cela que les erreurs passagères n'ont point, dans les autres pays, force de loi passé la frontière, le peintre belge savait que, sous un ciel où le sang coule plus «'gaiement, une fois la voix du temps entendue, l'autorité de la chose jugée survivrait à la passion ou au bandeau contemporain ; qu'alors le jugement }' serait définitif, et l'artiste en possession de sa place dans l'histoire.
Ainsi en devait-il advenir pour lui-môme au tribunal de la patrie. Si, dans le silence des premiers jours, les voix favorables se comptèrent, il n'en est pas moins acquis, pour l'honneur du jugement belge, que les années suivantes amenèrent l'unanimité d'un durable suffrage populaire. Si bien qu'on put dire que c'était au nom de la nation que, du sein de la métropole anversoise, le populaire poëte flamand, Van Ryswyck, formulait dans ces termes le verdict de la postérité : « Chacun retrouve en Wiertz lame de Rtibens ! »
Telle était son opinion de la cour de justice siégeant ;ï Paris, lorsque l'homérique jeune homme résolut de comparaître devant ces juges de l'univers moderne. Il arrivait d'ailleurs avec toute la fierté propre à provoquer les bravos de la générosité française. Car, en homme qui dédaigne de combattre avec le masque, il se déclarait hautement décidé à * attaquer de front tous les vils moyens, » et, avec une furie digne du moins d'être comprise d'un peuple militaire, il ajoutait qu'il avait le défau'. « de vouloir tout emporter d'assaut et par la force de la baïonnette.?» Sa résolution aussi méritait d'autant plus les applaudissements du public européen, que c'était à la cause commune de l'émancipation intellectuelle qu'il allait se dévouer. Cette cause était, en outre , celle des provinces de France qui. aujourd'hui même,
poursuivent l'œuvre de la décentralisation dont le jeune Belge allait donner le signal (i) .
Bref, on saurait enfin si le génie naît, oui ou non, avec le droit naturel à la vie dans sa propre patrie, et a sa part du soleil parisien. Car, la question allait être posée au tyran et, quoi qu'il advînt, serait résolue « avec lui, sans lui ou contre lui (2). »
Ce fut, comme on le sait déjà, à l'Exposition de 1839 qu'eut lieu l'expérience définitive . Wiertz, dans son impatience, la voulait dès l'année précédente. Mais, comme si la nature aussi lui donnait un avertissement de ce qui l'attendait sur la terre de France. Patrocle, surpris par un dégel subit, avait vu le chemin de Paris se fermer à son approche. Lorsque enfin il se présenta au Louvre, le terme fatal était expiré. Les portes ne s'ouvraient plus.
C'était, du premier pas, le retard d'une année. Le peintre, , dans son impatience, ne pouvait l'accepter sans combat. De Liège, il court rejoindre son héros à Paris, va frapper aux terribles portes, accusant le ciel de son arrivée tardive au rendez-vous. Mais le gardien ne connaît ni ciel ni terre.
(t) Les tentatives de décentralisation littéraire ont précédé, sur les théâtres de Nantes, de Rouen, de Bordeaux, etc., le signal de la liberté municipale donné par les petits livres de Nancy. On annonce, en ce moment, vingt Expositions de peinture dans les départements, et nous apprenons qu'il vient de se fonder, à Londres, une Société internationale des beaux-arts.
(2) Celte formule, comme on sait, est de Mazzini, avec qui l'artiste lutteur offrait des traits remarquables de ressemblance physique et morale. Il avait exprimé à deux de nos amis communs, MM. J. N. Colard, J. Pauwels et moi, le désir de peindre celte grande ûgure. Ce projet d'oeuvre immortelle fut, avec tant d'autres, anéanti par la mort.
Tout ce qu'il sait, c'est que le règlement est là, et que l'heure irrévocable a sonné. Repoussé avec perte par cet homme sourd dont les réponses ressemblaient « à celles de l'inflexible geôlier qui conduit les ombres du Styx, » l'artiste demande à tous les échos de la grande ville un refuge hospitalier. Tout en frappant de porte en porte, son regard s'arrête sur l'Ecole des Beaux-Arts, qui, « dans son vaste local, » pourrait lui « prêter un petit coin. » Mais « une permission est une grande affaire dans Paris, quand, privé de la protection de princes ou de ducs, l'on ne se présente qu'au nom des beaux-arts. — Je m'y présentai, m'écrivait-il, comme artiste, comme étranger, comme Belge, et pour me prouver qu'on était fort sensible à tous ces titres, on me refusa très -poliment. »
Un écrivain qui, contrairement à l'usage de ses confrères parisiens, avait toujours professé des sentiments de justice envers notre pays, M. D. Nisard, vit le peintre belge en cette détresse, et lui tendit la main. Mais ce protecteur unique trouva, à son tour, l'École des Beaux-Arts fermée à Patrocle. Wiertz, dans l'intervalle, avait conçu un projet désespéré. Il voulait dresser sur la place du Louvre, une tente où se réfugiât le guerrier grec. « Mais obtenir cela, me disait-il, me paraît plus difficile que les douze travaux d'Hercule. Une descente aux Enfers. » L'asile en plein vent fut refusé au proscrit. Ses lettres dépeignent admirablement la position d'un étranger « isolé au milieu de la foule, comme dans une foret où chaque arbre est un être vivantauquel on adresse vainement laparole. »
Un seul détail frappe, en ce moment, dans l'attitude physique du lutteur. C'est une volonté de résignation attestée par un regard déjà familiarisé avec ces premiers signes de l'hospitalité parisienne aux inconnus, et qui, pour s'enflammer, attend les coups à venir. Sauf un pli railleur de la
lèvre, rien, dans le masque de l'homme, ne trahit la blessure déjà ancienne de l'artiste. Le Salon du Louvre s'était ouvert à quelques milliers d'objets expédiés et déballés à temps, et à cette exhibition des modes de l'année, il trouve l'occasion d'une étude sur le goût du jour où, avec les exposants, le public pose devant lui. Cet essai de sa plume offre cela de remarquable qu'il est tracé avec des couleurs tranquilles et porte, dans l'ironie de la forme, l'empreinte d'un jugement impassible autant que sa volonté.
Le fond est triste toutefois. Car, si, sous le règne toujours nouveau de la mode, spectacle était fait pour révolter une conscience d'artiste comme la sienne, c'était celui du mercantilisme dans le patrimoine de la pensée. Celui-là devait renouveler amèrement toutes les impressions rapportées plus haut de son premier séjour à Paris. Il lui apprenait, en outre, qu'on n'avait calomnié âme qui vive, en rattachant aux questions do commerce et de concurrence industrielle que soulève, dans la grand' ville, une exhibition d'objets d'art, le refus d'admettre son œuvre au Salon, malgré le cas do force majeure qui avait produit le retard d'un jour. « C'est, lui dit-on, que souvent des artistes du premier ordre exposaient à la fin ; que, captivant alors l'opinion publique, ils empêchaient les autres de vendre leur marchandise; quo d'autrei enfin, profitant des défauts des ouvrages exposés, faisaient bien vite un tableau qui, par sa supériorité, éclipsait tous les autres. La Commission a voulu remédier à cela, et elle s'est dit : — Tout tableau arrivant trop tard ne sera point reçu, comme faisant tort au commerce de la généralité des exposants. » Aussi de ces raisons assez claires, ainsi que des preuves matérielles que lui fournissait le Salon, concluait-il en ces termes : « Crovezvous qu'un artiste songe à faire une belle chose par amour
pour l'art? Non. Il calcule quels sont les goûts ou les caprices de la mode. Puis, comme les nombreux industriels de la capitale, il va porter son ouvrage dans un marché qu'on nomme Exposition du Louvre.»
Une telle conclusion, pour une nature moins dévouée à une cause, c'était la défaillance, la désertion avant le combat. Wiertz, dans ce sujet de panique , ne voit qu'un but ardu d'émulation. « Je reviendrai avec de nouvelles forces. » Voilà son premier mot. « De nouveaux projets roulent dans ma téte, » ajoute-t-il. Voilà l'homme tout entier.
L'un de ces projets, exécuté dès son retour à Liège, était le Christ au tombeau. Il m'annonce ses premiers coups de pinceau, en me disant que son - duel est commencé. » Le duel avec Rubens, dont Paris sera témoin, le duel avec Paris, où Rubens sera son second. À celte œuvre succèdent , sans intervalle , les Femmes romaines , les Trois souhaits, d'autres impérissables improvisations, qu'en termes d'atelier il appelle « de petites bamboches, pour Je c.w. traste. *
Tant de travaux coup sur coup abordés et tCii.;> - m* suffisent à son cerveau ni à sa main. En même temps que la lutte avec les maîtres de la peinture, sa pensée commence la lutte avec le public et les maîtres de la presse. Pour le triomphe de l'idée expriméepar l'art, ilrceonnait l'impuissance du pinceau, et s'exerce au maniement d'un instrument plus lumineux, la plume (1). Tous les problèmes d'esthétique et de critique, qu'il n'eut que le temps d'effleurer dans de rapides
(i) Un de ses essais, daté du moisd'aoïlt 1838, avait pour sujet lue leçon d'anatomic par Mathieu Van Brée. Celait, pour le lecteur, tout un tableau pittoresque de renseignement de l'excellent professeur, qui fut un peintre médiocre. C'était aussi un monument de la reconnaissance de I eleve.
écrits (1), et qu'il eût résolus dans un livre sur le Beau où il voulait dire « le grand pourquoi, » se dressent à la fois entre son époque et lui. C'est l'heure où toutes les facultés de la plus large organisation artistique d'un siècle, s'apprêtent ensemble à ce vaillant combat qu'un homme seul livre à son temps pour une éternelle vérité.
L'Exposition de 4839 devait s'ouvrir le l^mars. Aussitôt la date fixée, son premier mouvement est de partir pour Paris. Car, cette fois, c'est à la porte du Louvre qu'il attendra l'heure du rendez-vous. Mais, à l'approche du moment fatal, le pressentiment le moins trompeur qui ait annoncé à une âme un amer calice à vider, lui apporte son troisième avertissement. Le 1 1 janvier, il m'écrit : « Quand je pense qu'il faudra passer un grand mois à Paris en attendant l'Exposition, j'éprouve un certain dégoût, une certaine frayeur qui s'augmente encore à l'idée de mon misérable voyage de l'année passée. Les humiliations et les déceptions retentissent encore au fond de mon co3ur, et si l'espoir dont vous m'encouragez ne soutenait point mon entreprise, j'enverrais au diable Paris et les Parisiens. Il est affreux qu'un artiste de bonne foi soit obligé de se montrer à des gens qui ne reconnaissent de talent qu'en celui qui rachète. »
Malgré ce que je savais des hommes et des choses à Paris, j'avais longtemps combattu, comme trop absolu, ce que je regardais alors comme une prévention née, chez lui, des premières impressions. J'avoue que je le trouvais injuste, et qui m'aurait prédit, après lui, que l'événement irait au delà de
(i) V Éloge de Rttbens, — le Secret du diable, — Un mol sur le Salon de 1812, — Petite promenade au Salon de 1818, — la Critique en matière d'art est-elle possible ? — École flamande de peinture, etc.
Ces divers éerits, réunis aujourd'hui, formeraient un volume précieux pour les artistes, les écrivains e le public.
ses propres prévisions, ineût semblé outrager la grand ville dans son honneur de foyer intellectuel. C'est pourquoi il désirait m'avoir pour compagnon de voyage et témoin de ce qui allait se passer. Il m'annonça qu'il serait à Bruxelles le 21 janvier, et, le lendemain, nous partions, en compagnie du Christ au tombeau, des Femmes romaines et de deux autres petites toiles de genre, pour aller rejoindre Patrocle, attendant, depuis l'année précédente, aux abords, du Louvre.
Au premier pas à la frontière, se présenta un augure hostile. A Quiévrain, un douanier belge lui avait demandé à combien il évaluait ses tableaux, et il avait répondu: « 300,000 francs. » A la même question, posée par le douanier français, il répondit : « 600 francs. » En Belgique, c'était un simple renseignement de statistique artistique. En France, une question de droits d'entrée. « Monsieur, nous pouvons préempter, lit remarquer le représentant de l'hospitalité française. — Préemptez, » dit l'artiste. Le douanier entra au bureau de l'inspecteur, pour lui donner avis qu'il se présentait un marché à faire. Il reparut, suivi de l'officier qui, ayant promené un regard d'expert sur le Christ au tombeau et les autres toiles, déclara que la préemption allait se faire, et, de ce pas auguste du droit, regagna son bureau.
Ce mot barbare de préemption, Wicrtz l'entendait pour la première fois. Quand il sut ce qu'il voulait dire en bon français, et que, moyennant la somme de G00 francs, la douane avait le droit de faire main basse sur ses œuvres, l'artiste frémit. Je vois encore son regard subitement reporté de ses tableaux sur l'ennemi. Croyez bien qu'il eût été un brave,
celui qui se fût chargé de traduire en fait le mot qui venait detre prononcé!
J'avais suivi le chef, et lui représentais que l'auteur du Christ au toinbeau n'était pas un marchand de tableaux, mais seulement un artiste allant se présenter à l'Exposition française, dont les toiles ne faisaient que passer pour rentrer en Belgique, l'Exposition terminée. Mais le terrible personnage restant froidement à cheval sur son droit de préemption, je finis par lui demander : « Est-ce donc pour cela que la France invite les artistes étrangers au salon du Louvre ? En Belgique, on ne préempte que la marchandise fraudée. » L'homme, sans rouvrir la bouche, se leva de sa chaise, et, sortant, pour la seconde fois, du sanctuaire, revint vers les tableaux, sur lesquels Wiertz veillait, sans une parole, mais l'œil en flamme.
Après une nouvelle inspection des objets, il constata derechef son droit à la préemption, mais, bref, vu l'absence d'intention frauduleuse, consentit à descendre de ce droit souverain, se bornant, comme amende honorable au tarif, à la perception d'un droit d'entrée à calculer sur la valeur des cadres. Dès que l'artiste eut versé la somme, une trentaine de francs, aux mains de la France personnifiée en un douanier, celui-ci nous déclara que nous étions libres de passer. Mais, tout en remballant les toiles, il y laissa un autre souvenir de leur bienvenue. Une pointe, dont on retrouverait la trace,' clouée brutalement sur une des caisses, traversa la face du Christ ou de Tune des saintes femmes qui pleurent l'homme divinisé par le gibet.
Après ce premier présage de l'hospitalité qui attendait le peintre au Louvre, il fallut boire le vin d'honneur présenté par l'hôte d'un coupe-gorge, et achever, comme sur une barricade, le dîner deux fois interrompu par l'ennemi, les
douaniers d'abord, le conducteur de la diligence ensuite. Comme nous reprenions nos places, seuls à l'intérieur, un Hollandais, consul, je crois, àConstantinople, avant de rentrer dans le coupé, vint fraterniser avec nous, à la portière. C'était, malgré le cri de guerre poussé aux frontières du Limbourg et du Luxembourg, une figure amie et internationale qui nous venait souhaiter la bienvenue à la frontière de France.
La nuit arriva bientôt. Je voulais communiquer à mon compagnon mes impressions du passage. Mais, en homme qui va avec calme où la destinée l'appelle, il s'était endormi.
Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous aperçûmes le dôme du Panthéon, où avaient reposé Mirabeau et Marat : où reposaient alors Rousseau, Voltaire et des sénateurs de l'Empire; où, depuis, ont été inscrits en lettres d'or les noms des insurgés de 1830, tombés les armes à la main, et qu'en attendant sa propre chute, le second Empire a rendu à sainte Geneviève, son ancienne propriétaire. Au-dessous du fronton, œuvre de David, que la nuit de décembre 1851 devait proscrire, on venait de rétablir l'inscription décrétée, le 4 avril 1791, par l'Assemblée nationale : « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante, » et que la mobile Patrie avait effacée dans un de ses incessants changements d hommes et de choses.
Une heure après, nous débarquions rue du Bouloy. Le lendemain, après avoir passé la nuit dans le voisinage des Messageries, où étaient déposés les tableaux qui venaient rejoindre Patrocle, nous accompagnâmes au Louvre ces victimes vouées aux dieux infernaux. Après quoi, nous allâmes occuper, pour la durée de l'Exposition, un appartement composé de deux chambres, dans un petit hôtel de la rue de Rivoli, ayant vue sur le Louvre. Il s'appelait Y Hôtel des deux Pavillons.
C'était là qu'Antoine Wicrtz devait passer les nuits sans sommeil de la campagne de France.
Dans le cri de guerre à Paris qui fut le Delenda Carthago du peintre belge, ceux qui n'ont pas vu l'homme de près ont pu se figurer le cri de rage d'un Titan blessé au cœur, et demandant vengeance. Or, ce serait renouveler contre sa mémoire l'iniquité du coup reçu dans le plus héroïque dévouement à une idée où il voyait pour l'art une question de vie ou de mort. Mais, outre que les lettres déjà citées font foi que la malédiction artistique ne date pas de 1839, il y a, à Paris même, un témoin qui redirait quelle était, avant le désastre personnel, l'opinion de l'artiste sur les chutes ou les triomphes dans la grand' ville.
On a rappelé comment M. D. Nisard avait tendu la main au peintre dePatrocle, dans ses déboires del'annéeprécédente. Ce critique célèbre, le seul que Wiertz ait connu dans ce pays, présentait un des traits non moins naturels au caractère français que la foi ambulatoire allant du bonnet phrygien au coq gaulois et du coq à l'aigle : la courtoisie et la bienveillance. Il était, de plus, comme il a été dit, connu en Belgique par un esprit d'équité, oiseau rare dans la presse parisienne, pour le génie de notre nation. Wiertz désirait son témoignage dans la catastrophe qu'il pressentait. Nous allâmes le voir ensemble. Mais, au premier mot de bienvenue à Paris, le critique français sut quelle question Patrorle venait poser sur ce grand théâtre.
A peine félicitait-il le peintre d'y être venu chercher la consécration du triomphe remporté à Rome, que l'homme d'Homère s'enflammant : « Je défierais, dit-il, Michel-Ange,
Raphaël et Rubens de triompher ici sans des moyens étrangers à leur art ou sans les bonnes chances du hasard, de même que je défierais Corneille, Racine et Molière inconnus d'y faire rendre les armes aux dieux de l'École du jour et aux déesses de la mode. — Fournissez-moi la preuve d'une telle accusation, répondit l'écrivain français, et je m'engage à mettre moi-même le feu aux quatre coins de Paris. »
Que de fois depuis, à chacun des spectacles qui faisaient saigner sa conscience, au Salon, au théâtre, à la tribune, dans la presse, Wiertz me répéta : « Allez donc dire à M. Nisard d'exécuter son serment ! Voici le moment. »
Un long mois devait encore s'écouler avant l'ouverture, de l'Exposition, et nous attendions un autre témoin de l'épreuve dont l'idée faisait alors palpiter trois cœurs belges, le fidèle batelier dinantais. Mais ce fut, au lieu de sa vaillante et joyeuse figure, une image de deuil qui vint remplir les jours de la fiévreuse attente. Un matin que, contre l'habitude, Wiertz était allé déjeuner seul dans un café voisin, je reçus deux lettres de notre ville natale. Je les ouvris en même temps, croyant y trouver la date de l'arrivée de l'ami commun. Elles m'annonçaient sa mort !
Ma main se retrouve glacée en retraçant ce souvenir. Comment préparer Wiertz à une telle nouvelle? Il allait revenir. Sentant qu'à ma seule vue, il devinerait le coup qui le frappait au cœur, je n'osai l'attendre. Je m'enfuis, emportant les lettres fatales. Je me précipitai, sans autre but que d'échapper à sa rencontre, de l'extrémité de la rue do Rivoli jusqu'à la rue transversale qui me menait je ne savais où, loin de lui. Je me trouvai place Vendôme, et par je ne sais quel instinct, machinalement et éperdûment, je me réfugiai dans la colonne. J'étais dans l'ombre de l'étouffante spirale,
et n'osais m'arrêter. Au bruit de mes pas je croyais reconnaître les siens dans les flancs du trophée césarien. Je me souviens qu'arrivant aux pieds de l'homme de bronze, je reculai, comme devant un fantôme. Je restai là je ne sais combien de temps, sans respiration, regardant tout autour dans l'espace, si, d'aucun côté, Wiertz n'accourait, conduit par un pressentiment, à ma poursuite.
La nuit était venue, lorsque nous nous retrouvâmes à Y Hôtel des deux Pavillons. Je me croyais assez maître de moi pour le préparer doucement au coup cruel. Je lui annonçai donc que j'avais appris, le matin, que son parent ne viendrait pas nous rejoindre. Et comme aussitôt il m'interrompait pour me demander de qui je tenais cette nouvelle, j'ajoutai que des lettres de Dinant m'apprenaient qu'il était malade. Mais, à ce mot, comprenant que je lui cachais un malheur, et dépassant la réalité : « Ma mère est morte ! s'écria-t-il. — Non. lui dis-je. pas elle, mais le pauvre Gilain Disière. » Alors, il retomba affaissé, dans un long silence. Seulement, de grosses larmes roulaient sur ses joues. Tel fut le deuil avec lequel nous attendîmes l'ouverture de l'Exposition.
Enfin, le jour se leva, et le l or mars vit luire son pâle soleil sur le Louvre. Nous attendions l'heure fatale , au milieu du groupe énorme des artistes, des critiques et des bourgeois amoncelés aux abords du temple. A dix heures sonnantes, apparut au seuil un huissier solennel, armé de sa canne et harnaché de sou baudrier. La porte sacrée roulait sur ses gonds , et le tourbillon des prêtres de l'art, mêlés à leurs juges et aux profanes, s'engouffrait dans l'étroite entrée ouvrant sur l'escalier qui monte au salon d'honneur.
Nous avions gravi, nous donnant le bras, la moitié des marches , lorsque , comme s'il eût voulu renverser cette montagne humaine trop lente dans % son ascension , Wiertz tout
à coup prit son élan et, les deux poings sur les reins de tout ce Paris présent, m'entraîna, dans unu homérique trouée, jusque sur le palier.
Nous ne devions arriver que trop tôt au but de l'irritante marche. Au troisième pas dans le premier salon, une violente contraction de son bras , accompagnée d'un sourd cri d'angoisse , m'annonça que ses pressentiments n'avaient pas menti. Il ne parlait pas. Son poing crispé me montrait vers les hauteurs un vaste objet enseveli dans un mélange sans nom de faux jour et d'ombre. Des membres et des tronçons do géants. Des fragments de casques et do boucliers. Des cuirasses et des épées brisées. Tous les sanglants restes d'une bataille , sur lesquels se jouait une lumière horrible , plus infâme qu'une nuit de trahison. Somme toute, une mêlée ridicule et odieuse, où seul l'œil d'un père aurait reconnu son enfant. Car c'était Patrocle! Pour couronnement de la sanglante ironie du jury, il avait pris place au salon d'honneur!
Wiertz avait eu beau pressentir le sort de cette journée, beau le rêver av«c un nm^r désir, en combattant dont la chute , plus profonde sera-t-e!le , d'autant jplus servira-t-elle la cause publique. Ce premier moment trouva l'homme en proie à toutes les angoisses du soldat vaincu sans combattre. Devant l'héroïque premier né de sa gloire voué aux ténèbres d'un jour dérisoire, il restait là, immobile à la même placo d'où il avait, d'un premier coup d'œil, découvert son désastre. Il le contemplait dans toute son étendue. Après le gémissement do détresse, perceptible pour moi seul, échappe'* à sa mâle poitrine, pas une parole, plus un souffle, plus un mouvement. Mais si jamais face humaine , sur la toile ou dans la réalité, dut représenter l'âme d'un capitaine trahi sur le champ de bataille, ce fut, à cette heure, la figure d'Antoine Wiertz.
La bataille, en effet, était bien perdue. L'objet informe qu'il avait devant les yeux, c'était bien lui, Patrocle, le beau jeune homme d'Homère , mais mort sans honneur et sans vengeance , de la main des barbares Troyens du jury parisien! Je venais seulement de le reconnaître à mon tour.
Je regardai le peintre dans les yeux. « Eh bien ? me ditil. Maintenant, cherchons les autres. » Hors une légère rougeur aux joues, plus rien, en cet instant, ne révélait le combat qui venait de s'achever dans l'âme vaillante.
Il s'avançait dans les longues galeries où l'on débouche du salon d'honneur. Il s'arrêta, sans ouvrir la bouche, devant un tableau exposé, ainsi que Patrocle, dans les combles , mais celui-ci du moins dans une nuit complète. C'était le Christ au tombeau! « Allons! » me dit-il, en poursuivant la sanglante recherche.
Nous avions à traverser des rassemblements pressés devant les modes de l'année. Nous entendions les cris de joie de la foule et les applaudissements des groupes stationnant devant les étalages de nouveautés. Mais, au milieu de ces railleries de son sort, il ressentait une âpre joie. Ces jugements simultanés du Paris imbécile le flattaient , dès ce moment, comme une vengeance personnelle. Au bout d'une demi-heure environ, nous parvînmes â découvrir, dans un étroit et obscur couloir , le troisièmo tableau admis aux honneurs du Louvre. C'était un petit tableau do genre représentant, sur son lit de mort à Rome, Madame Lœtitia, la mère des Bonaparte, un de ceux qu'il comprenait sous le nom académique de « bamboches, » et auquel M. Jules Janin consacra dans Y Artiste une de ces balourdises parisiennes que je me reproche d'avoir oubliées. Car elle rappelait avantageusement cette impression d'une visite à Anvers , où notre prince des critiques prit un nom de fleuve pour un nom de mer.
Nous passâmes , recherchant une quatrième toile représentant les Femmes romaines. Mais , cette fois , la démarche était vaine. Ce chef-d'œuvre de grâce ne figurait pas au catalogue. Le jury lui avait fermé les portes du Louvre (1).
« Quand j'exposerai , je ne demande que le jour et la distance. » Le vœu du soldat qui, à l'heure du combat, ne connaîtra qu'une peur : celle de ne pas voir l'ennemi , ou une autre plus terrible : la peur de n'en être pas vu. Le Christ était plongé dans une nuit plus profonde que celle du tombeau. De celle qui l'attendait là, je jure qu'un dieu mémo n'eût pu le ressusciter. Patrocle, exposé dans un jour plus mortel encore que cette nuit, s'entrevoyait dans des ombres sanglantes, au-dessus des têtes de la foule. Pour lui, pas seulement la distance sans laquelle même la lumière eût été une ironie. Aussi , pour l'un et l'autre , une chute plus complète que la mort réelle. Deux cadavres inconnus. Des funérailles sans nom.
Ce supplice de l'artiste était le seul qu'il n'eût pas prévu, à Paris. Jamais , on l'a vu , il n'avait cru au triomphe de ces héroïques étrangers parmi les galants exploits des modes de la saison. Quelle figure feraient les hommes d'IIomèroet de la Bible parmi les articles Paris? Cette question, résolue dans son esprit , n'avait pas arrêté le porte-drapeau de l'art européen. L'image qui seule peut-être l'eût fait reculer, c'était l'absence de combat au champ de mort. C'était l'ensevelissement de ses héros , par les mains du jury, avant la mort naturelle, sous la masse sans regard du Polyphème parisien.
(I) Wierlz l'exposa, moyennant une rétribution ù la semaine,! la porte d'un marchand d'estampes de la place du Louvre.
Assez do distance pour que la foule sût qu'il y avait là des morts sur son chemin; assez do lumière pour l'ignominie de la chute. Voilà tout.
Que la multitude eût, dans son écoulement cyclopéen, renversé, foulé aux pieds, écrasé sans les reconnaître , ces hôtes parlant une autre langue, ces ennemis se servant dune arme inconnue de nos jours , ce n'était pas là un coup imprévu pour celui qui les amenait non loin des mêmes galeries où Rubens avait été traité, comme Shakespeare, en « sauvage.» Que l'Olympe de la critique, douce aux Troyens et aux Juifs, applaudît à Hector ou se lavât les mains avec Pilate , réservât ses foudres à l'ami d'Achille et au crucifié d'Hérodo et de César, cela aussi était à prévoir. Et même , dans cette lutte superbe et railleuse de la valeur contre le nombre, il y avait quelque chose qui répondait aux mouvements enthousiastes de l'artiste. Lui, qu'on se le rappelle à jamais, n'avait pas rôvé pour lui-môme le triomphe public. Au milieu de l'imbécile dédain de la foule , ce qu'il cherchait, c'était le témoignage seul de quelques-uns contre la foule. « Pour moi, misérable , je ne demande , pour toute récompense , qu'un seul bravo , le bravo de deux ou trois hommes d'esprit qui ont de l'âme au corps.»» Seulement, ce bravo unique ne pouvait venir. Pour le combat d'un seul contre une armée, ni jour ni distance. Il n'y eut ni combat, ni, chose plus effrayante, un homme pour attester qu'il n'avait pu avoir lieu ; que les morts n'avaient eu ni leur place au soleil , ni leur part d'espace devant l'ennemi.
Au XVII e chant de Ylliade, au moment de la chute de Patrocle , les dieux favorables au vainqueur interviennent. Le ciel et la tej*ro se confondent , comme à la mort de Jésus, dans la profondeur des ténèbres. Homère lui-même a dit l'angoisso de Wiertz dans la nuit parisienne. Ajax apostrophe
en ces termes le maître des dieux : « Dissipe cette nuit qui nous couvre les veux , et , si ainsi le veut ta haine , combats contre nous à la clarté des cieux ! »
En vain, l'Ajax belge allait-il interpeller les dieux du Louvre. Ni le jour vengeur ni Achille ne vinrent. Ni une Ame ne vit mourir ces deux beaux jeunes hommes, ni personne ne sut pourquoi ils étaient morts pour la seconde fois.
Cette seconde mort fut si profonde qu'elle laissa ignorer la première. Hector et Hérode restèrent impunis, pour lors. Les morts purent, du fond de leur conscience, saluer le César de la place de la Bourse qui passait sans les regarder. C'était devant d'autres juges qu'ils devaient avoir vengeance d'un immortel assassinat juridique. Pour le moment, ils étaient livrés sans défense aux bétes du Cirque.
Que s'il plaît à la foule blasée d'aujourd'hui d'assister à un ineffable déchirement, qu'elle plonge un regard dans 1 ame d'où s'exhale cette plainte : « Nul ne saura jamais ni comment ni pourquoi cela a été fait. On ne saura jamais que, seul, renfermé sans modèle, sans ressource aucune, j'ai voulu mettre mes moyens à l'épreuve. On ne saura jamais l'enthousiasme, l'amour de l'art qui me brûlait, lorsque je fis cela ! »
Je dois avouer qu'au premier moment de la funèbre catastrophe, il y eut, chez le plus vaillant des hommes, quelques heures d'abattement. Dans la soirée de ce jour terrible, j'assistai, éperdu moi-même, à la violente tempête que m'avaient annoncée, non-seulement un sourd gémissement de sa poitrine, en face du Palrocle, mais surtout le silence sinistre qui l'avait suivi. Un de ses premiers mouvements fut de courir aux hommes du Louvre ; de les sommer, au nom de la bonne foi publique , d'avoir à faire le jour sur son grand tableau, ou sinon, de le descendre de son lieu d'ignominie et de le restituer à son auteur.
Il y avait là, en effet, pour moi comme pour lui, une sorte de droit des gens respecté même à la guerre. Mais ce qu'il savait par expérience du respect militaire porté au règlement dans ce château-fort des arts , ne lui permettait pas de se faire illusion sur le succès de cette démarche. En France , tout citoyen revêtu d'une autorité , y semble emprunter quelque chose de la raideur de la consigne. Ainsi que dans une caserne», il faut marcher à l'ordre. Placé dans un jour mortel au Salon, l'artiste devait , comme le soldat de Scribe, apprendre à « souffrir et se taire, sans murmurer. »
Dans un moment d'exaltation , une pensée violente traversa son esprit. 11 me jurait que, si on lui refusait le jour dont il avait besoin, il prendrait un couteau, une arme quelconque , et mettrait son œuvre en pièces. Je m'efforçais de calmer une fureur que je comprenais , en lui représentant que, sans nul doute, on lui accorderait le jour auquel il avait droit, sous peine de déloyauté de la part des maîtres du Louvre. Plus tard, un autre objet parvint à triompher de ses résolutions menaçantes. Ce fut la réflexion qu'il était venu à cette Exposition dans un but qu'il fallait atteindre pour une épreuve décisive , et que plus éclatante serait l'iniquité du juge souverain des arts, plus accablant serait, un jour, devant l'histoire, le témoignage porté par l'étranger contre le sceptre et le glaive parisiens.
Le lendemain matin, il se présenta au Louvre, demandant à paraître devant le directeur, qui s'appelait, je crois, M. de Cayeux. Je ne sais plus si ce fut ce puissant personnage ou quelqu'un de ses lieutenants qui lui accorda audience. Il lui fut répondu que, les tableaux placés, aucune réclamation ne pouvait, aux termes du règlement, se faire entendre avant la fin du mois. En vain objecta-t-il qu'à ce terme légal tout le mal serait fait devant le public; qu'alors il serait trop tard,
le spectateur se laissant aller à l'impression de la première vue. Tout fut' inutile. Comme le douanier de la frontière, le chef suprême du Salon artistique resta à cheval sur les règlements de l'endroit. Cependant Wiertz Avait trouvé, dans la nuit, un moyen de salut. Il demanda que, sans autre changement, le Patrocle fût penché d'une couple de mètres. Alors du moins.se verrait-il, sinon dans son jour, du moins dans une ombre plus égale. Il n'y avait , pour cela, qu'à relâcher d'autant la corde qui , d'en haut, le fixait à la muraille. C'en était encore trop pour le règlement. Il fallait attendre . a sa place et immobile , l'heure militaire.
Le premier mois se passa dans cette horrible position. Au jour fixé, Wiertz réclama de nouveau, et, cette fois, on consentit à lâcher la corde. Seulement , comme en punition d'avoir réclamé trop tôt, il ne lui fut accordé que la moitié de sa demande. Il avait besoin de deux mètres d'ombre. On lui en mesura un seul. Patrocle demeura attaché à ses demiténèbres. Le grand cadavre resta prisonnier aux mains des Troyens jusqu'à la fin de l'Exposition. Le supplice de l'artiste dura deux mois.
Durant cette éternité , l'énorme public s'écoula dédaigneux ou railleur, devant l'insaisissable spectacle. Or, la circonstance lamentable pour nous, c'est qu'il en avait le droit. Il ne pouvait pas même deviner que l'auteur de ces choses, ainsi entrevues , n'avait pas mérité la mort de ses héros. Ce qu'il y eut de plus torrible, c'est que des cent porte-plumes chargés du sacerdoce de la critique , pas un seul ne se trouva, pour s'aviser seulement que ces tableaux n'étaient pas vus , et faire au public part de sa découverte. Pas un ne consacra une denii-solonne au Patrocle et au Christ. Le Constitutionnel, digne organe de la badauderie parisienne, qui, après avoir trouvé le serpent de mer, devait proposer l'aigle im-
périale par la plume d'oie du marchand de pâte Véron , cet ' imbécile journal écrivit quelques lignes dont le sens était qu'il ne saurait dire , en présence de ces toiles , si l'auteur était « un jeune homme ou un vieillard. »
Au milieu de cet horrible abandon , pas un des milliers d'artistes parisiens ne se leva, du sein de la foule, pour protester contre l'indignité de la position. Pas une voix amie , pas une voix juste! Un million d'hommes et soixante jours s'écoulèrent, sans qu'un être vivant, dans cet abîme humain, soupçonnât qu'il y avait là, errant comme une âme en peine, et assistant à sa longue exécution, un homme que les bourgeois de Paris appelaient M. Roma, lequel était le grand artiste de son siècle, un des grands parmi les siècles (1).
C'est à lui seul aussi qu'il faut demander le tableau de sa misère dans le salon d'honneur. 11 en avait eu la perception dès Tannée précédente, lors de ses inutiles recherches d'un asile dans ce Paris qu'il dépeignait d'un mot : « On s'y perd, ou s'y noie ! » Lisez cette description où la plume est un pinceau : « Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver exemple d'une situation semblable à la mienne. C'est celle d'un homme qui, dans un songe, poursuit une ombre qu'il croit toujours atteindre et qui lui échappe sans cesse. C'est le supplice que fait endurer cette affreuse paralysie où l'homme semble mort Lui seul sait qu'il respire ; mais impossible de manifester son existence par aucun signe. On l'entoure, on l'enveloppe du drap mortuaire, on le descend
(i) M. D. Nisard, sur qui Wiertz, par l'originalité de son esprit et de toute sa personne, avait fait impression dès la première vue, nous écrivait le 9 mars: « J'ai bien mal vu son grand tableau, qui est si baut et en si mauvaise lumière.» Le premier de ses compatriotes et, sans doute le seul, à cette époque, l'écrivain français eut l'honneur de deviner le génie perdu dans cette lumière sans jour. Il ajoutait, dans la même lettre : « Il a le feu sacré. Ainsi point de découragement. Son jour viendra, je le lui prédis. »
dans la tombe, et impossible, impossible de s écrier : Grâce ! grâce, barbares ! je ne suis pas mort ! »
Le besoin de justice est profondément marqué au cœur de l'homme. Il contient celui qui constitue sa force et sa grandeur : le besoin de liberté et d'égalité. Il y est le même sentiment de la dignité humaine qui rappelle Cos sublime du poète latin, la face regardant le ciel. L'antiquité grecque Ta caractérisé dans la légende si vraie de l'homme qui, menacé de mort s'il révèle le signe surpris de la stupidité du maître, confie aux roseaux que « le roi Midas a des oreilles d'âne.»
Du haut de son inique pilori, Wierte n'avait pas même cette ressource désespérée. Condamné qu'il était à un jour ridicule, sa condamnation présentait l'aspect de la justice. Comme dans ce martyr ils auraient vu un grand coupable, les passants pressaient le pas sans regarder, ou, s'ils s'arrêtaient, restaient sourds à sa plainte. Et comme c'était "des oreilles du roi Paris qu'il fallait parler au monde, les roseaux de la presse, pris pour confidents, fussent restés muets.'
Wieriz, dans cet abandon universel, n'avait que moi pour témoin de la vérité. Mais, dans l'excès du mal, à peine si, comme il arrive dans les grands déchirements de 1 âme, il ne douta pas du trouble de mon ancienne foi en lui-même. Il se figura, un moment, n'avoir plus de recours en ma propre justice que dans mon amitié. Mais, croyant la conv science de ce dernier juge ébranlée par l'iniquité de tous, il voulut qu'au moins un seul homme fût entre lui et le reste de l'univers, le représentant présent delà justice à venir.
Pour cela, aussitôt, il entreprend de me refaire une con-
science inaccessible au bruit ou plutôt au silence du dehors. Le jour, il me conduit devant tout ce que le Louvre et les autres galeries publiques contiennent de monuments des écoles étrangères. Ensuite, il me ramène dans les salons de l'Exposition, et me fait toucher du doigt, après le secret du beau immortel chez les maîtres de l'art, les mystères lumineux du succès chez les heureux du moment. La nuit se passe en entretiens sur les lois éternelles du beau. Il provoque mes objections contre lui-même. Le crayon ou le pinceau à la main, il se fait le professeur de son juge. Et quel livre il y avait dans ces démonstrations palpables pour les artistes, les poètes et le public !
Comme exemple de ces leçons si propres à faire la lumière dans l'esprit même des profanes, je me rappelle un des traits conservés dans ses lettres. Il s'agissait, pour le moment, de l'étrange confusion où tombent les maîtres de la critique, lorsqu'ils ne sont pas 'frappés delà nuance profonde qui sépare, dans leurs tableaux, le pinceau et la plume. ^ Une robe légère d'une entière blancheur peut être belle en poésie ; en peinture, c'est un pâté tout blanc, à la manière de M.Dubuffe (I). » Et, en même temps qu'il parlait, en quelques coups de brosse, il traçait sa pensée sur le papier ou sur la toile. « De même, lui dis-je une fois, un monstre physique peut être représenté dans l'histoire ou le roman,
(1)11 écrivait en 1818, à propos du Salon de Bruxelles : « Les hommes de lettres répètent souvent que la peinture et la poésie sont sœurs. C'est vrai, mais qu'est-ce que cela prouve dans un compte-rendu?
« Ce que l'homme de lettres s'imagine être un beau sujet pour le peintre, une pensée sublime, souvent ne fournit qu'une brioche de rapin.
h Homère fait baisser le sourcil de Jupiter: tout l'Olympe tremble. Un peintre traite le même sujet : il fait baisser aussi le sourcil de son Jupiter, mais l'Olympe ne tremble pas. La peinture ne rend point les pensées qui ne s'expriment pas d'une façon matérielle. »
qui serait choquant à la vue, c'est-à-dire impossible dans les arts plastiques. » Je lui citais le héros de Notre-Dame de ftim, Quasimodo. A quoi il répondait que la couleur parvenait à idéaliser la laideur, ce personnage, représenté sous l'aspect de la force physique, pourrait offrir sur la toile des ressources pittoresques dont l'absence rendait impossible la « robe d'une entière blancheur. » Ce dont, le pinceau à la main, il m'improvisait la preuve vivante.
Un des objets à grand succès de la présente Exposition, était la Esméralda d'un peintre à la mode. C'était, comme qui dirait, une jeune Parisienne du jardin Mabille, que Victor Hugo n'eût reconnue pour sa danseuse qu'au tambour de basque et à la chèvre. Pour montrer comment, de la danseuse des rues, il y avait à faire une figure d'un type moins local et moins passager devant l'art, en quelques heures, il avait esquissé l'héroïne de Notre-Dame de Pari*, une des perles de son Musée. La pauvre bohémienne devait personnellement lui fournir devant moi l'objet d'une autre démonstration dans la question de l'art à Paris. Comme il revenait, à chaque pas, sur ce point, qu'en ce pays, « le talent n'est rien, la réputation est tout, » la Esméralda me semblait la bienvenue pour éclaircir l'objet du malentendu qui nie représentait à ses yeux comme subissant moi-môme, envers Patrocle f l'influence du décret sommaire qui le frappait au Louvre.
Mon opinion était, qu'en effet, pour un nouveau venu, le talent ni le génie n'était rien ; que la première arme à conquérir, pour la guerre d'une cause, c'était la réputation; que, pour cela, le choix des armes du début était la chose capitale ; qu'ainsi les sujets homériques ou bibliques étaient trop éloignés des traditions actuelles de l'École française, la forme et l'enthousiasme de l'exécution trop étrangères à l'esprit de
l'époque, les obstacles mômes de l'art, domptés, trop peu à la portée de l'intelligence publique. Cest ainsi, ajoutais-je, devant la Esméralda, que, connue d'un grand nombre de lecteurs, et revêtue de cette forme rêveuse, chère aux lectrices, avec ces couleurs et ce style qui eussent frappé quelques artistes et môme quelques écrivains, la fille de la Sachette eût fait pour sa réputation cent fois plus que le Christ et Patmle, ces héros en dehors de la nature bourgeoise eussentils obtenu du jury ces deux conditions du combat, la lumière et l'espace. A tout quoi l'artiste, comme s'il répondait à un défi, et saisissant son esquisse : «• Vous le voulez? me dit-il. Suivez-nous à deux pas. Je vous jure que vous en aurez le cœur net. » Je lui demandai où nous allions. « Chez le marchand de tableaux voisin. C'est lui qui vous dira ce que peut ici une œuvre d'art sans la réputation de l'artiste. » Il mit son manteau. « Et souvenez-vous bien, ajouta-t-il, que je vous préviens mot à mot de ce qui va arriver. Le marchand me demandera mon nom. Mais, comme il ne le connaît pas, je vous déclare qu'il ne me demandera pas autre chose. Voici une toile qu'il ne regardera même pas. » Il prit la danseuse de Notre-Dame sous le bras, et nous fûmes bientôt rue du Coq-Saint-Honoré, chez le marchand en question.
Au premier mot d'un tableau à lui montrer, l'intermédiaire entre les artistes et le public demanda au porteur du l'objet qui 3 était. Wiertz, me jetant un premier regard de triomphe, répondit qu'il était étranger et porteur d'un nom inconnu sur la place. Seulement, il faisait le mouvement de tirer son œuvre de dessous le manteau. Le marchand suspendit le geste, en lui déclarant, aussi courtoisement que la langue peut adoucir l'affront d'un refus, qu'alors l'exhibition ne pourrait que lui laisser un regret ; qu'à Paris, ce qu'il' faut sur le marché de l'art, c'est une signature connue au basr
de l'œuvre à vendre. Wiertz, rayonnant, soulevait son manteau, et, comme s'il s'adressait à moi, représentait quïl serait étrange et peu conforme à la haute opinion qu'ont de Paris les artistes étrangers, s'il était dit que même un chefd'œuvre privé d une signature ayant cours, n'y trouvât pas marchand. « Je suis marchand et non pas juge, dit l'homme. — C'est juste, fit Wiertz. Mais comme la vue n'en coûte rien... — Pardon, messieurs, reprit le marchand interrompant avec douceur le mouvement de la Esméralda sous le manteau, il m'en coûterait beaucoup de regarder une jolie chose que je ne puis acheter, certain que je suis de ne pouvoir m'en défaire. » Il n'y avait rien à répondre à cela, et nous quittâmes la boutique artistique, moi en croyant à peine mes yeux, et Wiertz aussi fier d'avoir été, devant moi, éconduit avec sa toile, qu'Alceste d'avoir perdu son procès.
Les deux mois que nous avions à attendre la clôture du Salon, se passèrent dans une étude du public, comme acteur dans les triomphes du jour, soit au Louvre, soit au théâtre, soit dans la presse ou à la tribune politique.
C'était pour celle-ci le moment de la question belge des XXIV articles et de la question d'Orient, signalée par cette coalition où les partis en présence brillèrent par des changements de front et des conversions de drapeaux opérés avec tout le brio de la furie française. On allait chanter la Marseillaise, en attendant qu'on rengainât 1 epée de la Franco.
Les objets et les noms qui, au théâtre et dans le roman, faisaient courir un public idolâtre, la France ne s'en souvient guère aujourd'hui. A part feu Scribe, qui pour la bourgeoisie fut le vrai Molière, et sauf M. Joseph Bouchardy, pour qui
alors, comme jadis pour le Cid, « tout Paris avait les jeux de Cbimène (1), » etM lla Rachel(2)qui, dans sa primeur, appelait les Parisiens blasés à la fête des morts, et qui eut la gloire de cueillir quelques branches de cyprès pour la tombe de Corneille et de Racine, sans pourtant avoir jamais atteint aux palmes de M Ue Thérésa, pas un Français ne se rappellerait le nom dune des étoiles qui, poètes, danseuses ou autres, faisaient battre les cœurs et occupaient les mille trompettes de la renommée.
Ainsi des étoiles apparues au ciel du Louvre, et dont la plupart, parmi lesquelles des meilleures, celles-ci les premières, avaient filé avant la fin de la présente année . Je retrouve dans les lettres de Wiertz la trace de quelques jugements portés sur les astres du Longcbamp artistique et les lions de la saison, au Louvre. Dans une de ces lettres, il demandait au public belge : « Devons-nous être de l'avis de plusieurs milliers de Parisiens qui pensent que M. Decamp est supé-
(1) L'auteur de cette Étude assista, avec Wiertx, a la cent et nous ne savons quantième représentation du Sonneur de Saint-Paul. L'énorme mélodrame arriva, sans s'arrêter un jour, a la deux-centième. Une statistique éloquente serait celle qui nous apprendrait après combien de générations Horace, Phèdre et le Misanthrope arrivèrent au chiffre réalisé en six mois et demi par le Sonneur ou Gaspardo le pêcheur. Mais, depuis, M. Boucha rdy a trouvé ses maîtres, et Corneille, Molière, Racine, Régna rd réunis ne sont pas parvenus, en deux siècles, au chiffre obenu, en quelques années du nouvel Empire, par le Pied de Mouton, ftothmayo, Peau d'âne, la Biche au bois et les autres monuments de l'esprit français du jour.
(?) Dans un article sur le Salon, à propos du buste de cette artiste par Dantan, M. Th. Gautier disait que le public n'avait pas encore remarqué que la jeune tragédienne était une femme d'une rare beauté. Il parlait de la grâce « vipérine » du col. A propos d'un autre détail du buste, il trouvait le mot beauté vulgaire, et écrivait, à la placée pulchérilude » Cet ancien lieutenant de Victor Hugo au temps du Roi s'amuse, que nous retrouvons feuilletoniste au Moniteur, tandis que le maître vil dans l'exil, était alors un des princes de la critique pittoresque et sculpturale.
rieur à Raphaël? M. Delacroix est-il le plu» grand coloriste da monde, ainsi que l'affirment plusieurs journalistes parisiens? » Je me rappelle toutefois que, parmi les objets qui se disputaient les faveurs du public des deux sexes, il j avait, avec les grandes photographies princières vertes ou jaunes de M. Winterhalter, les redingotes grises et les pantalons rouges d'Horace Vernet, toujours che»s aux cœurs bien nés, et les robes de soie, avec les fines dentelles de M. Dubuffe. En présence l'un de l'autre, le vieux drapeau de la gloire de la baïonnette, toujours nouveau et jeune, avec le point de Valenciennes, dernier mot de l'article Paris, pour la saison actuelle.
L'étude à laquelle nous nous livrions, nous fournit de tristes et précieuses données sur les moyens de succès infaillibles dans la concurrence de l'industrie et du commerce appliqués aux arts. C'étaient, avec la condition expresse, comme objet de première nécessité chez les producteurs, d'une banalité qui les mit au niveau de la médiocrité bourgeoise chez les consommateurs, et avec une recherche constante du nouveau dans les vieilleries et les fripes de la pensée, les frais de publicité à solder en beaux deniers comptants ou an nature» par les fabricants, les actrices et quiconque se livrait à l'étalage dés charmes de l'esprit ou du corps devant le public.
Un bon bourgeois de Paris, qui avait épousé une de nos
les ficelles techniques du succès, nous fournit une occasion que Wiertz saisit aux cheveux.
Il nous fit, un beau soir, obtenir, pour la 3 8 représentation d'un opéra-féerie, une place dans la claque à l'Académie royale de musique. Cette pièce, l'une des plus médiocres d'Auber, et qui cependant ne réussit pas, s'appelait le Lac des Fées. La phalange sacrée des romains avait été renforcée.
Nous étions, ce jour-là, sous le lustre seulement, cent cinquante hommes déterminés, vétérans et recrues* compris. Je ne parle que de lavant-garde. Car, au feu de l'action, j'eus l'occasion de reconnaître qu'une forte réserve, distribuée sur les deux ailes du champ de bataille, nous venait en aide dans les moments critiques. Bref, c'était une journée à gagner à la force des bras et à l'aide des autres chevaliers gantelés de blanc qui nous appuyaient des loges, et firent non moins bravement que les batteries du lustre, je puis dire que le compositeur, le poète, les chanteurs et les danseuses, comptèrent cette soirée parmi les radieuses de leur carrière.
Redire quelle révélation il y eut, dans cette courte campagne, pour mon frère d'armes, serait une tentative snperflue. Cëtait justement aux endroits les plus faibles de lœuvre, que, sur le signal des chefs, nous avions à faire éclater tous nos enthousiasmes réunis, et je voyais le peintre de Ylliade s'acquitter, avecune sorte de rage, de notre pénible et ridicule devoir. A la fin de l'affaire, il aurait serré sur son cœur le bon bourgeois qui nous avait conduits là. Témoin et acteur dans un des succès parisiens, il se croyait dès lors maître d'un secret qui lui expliquait tout, triomphes et chutes. Pour tout l'or que nous n'avions ni l'un ni l'autre, il n'aurait donné cette découverte d'un monde nouveau pour sa conscience (1). Car, malgré son opinion sur les choses devant ce grand tribunal des arts, à peine s r il ajoutait foi aux récits des historiens étrangers. Et si, malgré les efforts surhumains d'une claque formidable et sa médiocrité, la pièce tomba, il , n'en était pas moins acquis à l'histoire que la presse publiait chaque jour des bulletins de victoire, comme après un autre
(!) Cette soirée tenait une telfe place dans les souvenirs de Wierte que nous en avons noté la date. C'était le 40 avril.
Wagram ; que la grande prêtresse de l'art donnait la main aux mercenaires du lustre et de la salle, et, qu'à plusieurs reprises , les applaudissements du public s'étaient mariés à la pluie de nos claques.
Wiertz, dans sa reconnaissance, fit le portrait de la femme du brave Parisien qui nous avait introduits dans la grande armée. Ce fut, après celui de M. Nisard, qu'il peignit sous mes yeux en deux heures, le seul qu'il lui fut donné de faire durant ce voyage. Il eût voulu qu'il s'en présentât quelques-uns. Ils eussent allégé d'autant les dépenses, si modestes qu'elles fussent, d'un long séjour. Dans la nuit faite autour de ses tableaux et de son nom, il ne s'en trouva pas un. Que la critique lui eût fait l'honneur de le comparer à M. Dubuffe, ses rapides pinceaux n'eussent point suffi aux commandes dont la renommée l'eût accablé. Mais eût-il eu besoin d'en faire un seul pour couvrir les frais d'exposition des Femmes romaines chez le marchand d'estampes de la Place du Louvre, qu'il ne l'eût pas trouvé. Les eût-il offerts gratis, il n'eût pas plus trouvé d'amateurs qu'à l'époque dont il a été parlé plus haut.
Il y avait alors, à Paris, un étranger que Wiertz avait connu en Belgique. Je n'ose dire un peintre. Car, quoiqu'il eût, lui, des portraits sur le chantier, c'était le type le plus parfait de la nullité, je voudrais dire du néant artistique, que nous eussions jamais rencontré. Cet heureux mortel, ayant vu Wiertz de près, n'avait pu s'empêcher d'aimer en lui 1 homme. Je l'ai ouï donner bien des fois au condamné du Louvre des conseils pleins d'une fraternité naïvement outrageante. «- Ah ! s'il voulait mécouter ! me disait-il en sa présence, e lui en ferais bien avoir, moi, des portraits. Car vous voyez que j'en ai, moi. J'en ai plus que je n'en sais faire. » Et il allait répétant : « Ah ! s'il voulait ! * Je répondais : « Je le
sais bien. Mais il n'a rien de ce qu'il faut pour réussir dans ce pays. — Pardieu ! » répliquait le bienheureux. Et le pauvre Wiertz souriait, ayant du moins la consolation de trouver dans l'homme aux abominables portraits, celui d'un bon personnage de comédie. Je cite cette histoire, comme une des antithèses de la destinée artistique à Paris. C'était pour notre lion belge le coup de pied de l'âne triomphant. ■
Lorsque, Tannée suivante, malgré l'éclat de cette défaite, je m'obstinais dans la pensée que c'était à Paris qu'il devait poursuivre son combat contre Paris, voici ce qu'il me répondait, avec une raison attestée par la suite de sa glorieuse carrière: « Comment avez-vous oublié quel est mon but? Et puis, ne savez-vous pas que partout où il y a du pain, des couleurs et du soleil, I on peut enfanter des ouvrages à l'adresse delà postérité? Ces trois conditions indispensables à l'artiste, je les trouverai partout, excepté à Paris où l'on pourrait bien me refuser du pain. »
Nous avions quitté Paris dans les premiers jours de mai. Dès le 13, il m'annonce qu il a fait plusieurs portraits, et terminé la Esméralda et Quasimodo pour l'Exposition qui s'ouvre, la même année, à Bruxelles. Il avait hâte de se retremper dans le travail et « l'air pur de son atelier. » C'est Anthée qui, tombant de toute la hauteur de sa taille', retrouve sa vigueur en touchant la terre natale. C'est aussi l'homme revenu d'un pays où règno la peste et qui, dans la jouissance de se sentir vivant, repousse encore le spectre des nuits de fièvre. « Au premier coup de pinceau qu'il a donné, il a senti son imagination empoisonnée. Ses idées
étaient embarrassées, amollies par tous les souvenirs de l'impure peinture parisienne. » Un long cri de joie, avec l'arrière-douleur d'être échappé au supplice * de voir à mi tout ce que le matérialisme a de plus désespérant, dans ce pays où il n'est pas plus possible de rester artiste que d'y vivre en homme vertueux. !»
Avec une énergie accrue par la blessure, il appelle à son aide le souvenir toujours proche du temps qui ne reviendra pas. « Croyez-vous donc que la jeunesse soit éternelle? n Déjà prêt pour l'autre campagne qui l'attend dans son pays, et en même temps qu'il demande aux portraits, avec le toit et le pain pour sa mère, des toiles et des couleurs pour sa palette, il imagine « des batteries » contre l'allié des envahisseurs étrangers, le publie. 11 se déclare décidé à user da toutes les armes infaillibles du charlatanisme. 11 a rédigé des formules triomphales de réclame et, « les hyperboles » de la presse aidant, il y a trouvé un marche-pied plus sûr vers « la gloire » devant « la bêtise » que dans « un bon tableau. » Lune de ces réclames était ainsi conçue : « Sa Majesté l'empereur de Russie vient de décorer M. Wiertz, artiste le plus distingué de l'Europe. La cour vient de lui commander de nombreux ouvrages.» Après quoi, il ira se promener à la Belle vue, un restaurant champêtre, sur les hauteurs, d'où l'œil embrasse le panorama liégeois, et le lendemain, on lira ceci ; » M. Wiertz, le rival de Rubens, est allé faire un voyage à Dusseldorf. Les principaux artistes lui ont fait les honneurs de la ville. On distinguait, entre autres, MM. Overbeek, Cornélius, Zimmermann, etc. »
En attendant, l'Exposition de Bruxelles se présentait comme une épreuve d'autant plus redoutable, que l'affaire du Louvre avait eu sa réaction ordinaire sur l'opinion en Belgique. Le silence fait là-bas autour de son œuvre s'était
changé ici en une sort» de retentissement funèbre. Il y voyait le contre-coup si naturel de la perte d'une journée mémorable dans les murs de Paris , que la désertion par sob compatriotes de la cause publique, figurait, dans son plan de campagne, au premier rang des chances inévitables. J'ai rappelé qu'à peine si, abandonné comme il se voyait de tous dans l'abîme* parisien , il n'attribuait pas à mon seul dévouement à l'homme ma foi restée debout dans les destinées à venir de Patrocle. Et comme, au retour dans notre pays, je lui démontrais l'injustice d'un sentiment du à l'excès d'une souffrance dont j'avais eu ma part , il me demandait de « ne pas prendre tant à cœur ce qu'il m'avait dit concernant l'influence des Parisiens. — Moi-même , je me serais laissé prendre, ajoutait-il, si je n'avais été convaincu qu'ils étaient presque tous complètement niais. » Quelle explication plus loyale et plus suprême qu'un tel aveu dans cette bouche , de la haine d'artiste qui l'armait contre la dictature parisienne? Pour qui sera-ce un sujet de grande stupeur, si, à la première fois que ce nom, Paris , se représente sous sa plume, il se trouve illustré d'une foudre , et si depuis il n'y revient pas sans le signe d'anathème?
Le bulletin de la journée de Bruxelles dira quel fut pour l'artiste, sur le sol belge, le lendemain de la campagne de France. Devant le combat des Grecs et des Troyens , le public , sous le coup du silence de mort des juges étrangers , chercha et ne trouva pas l'instinct sauveun de sa conscience.
Moins encore qu'après l'arrivée à Anvers, l'opinion nationale ne pouvait acclamer le vainqueur d'Italie. La Roche Tarpéienne du Louvre était trop près du Capitole. Entre les lauriers de Rome et la grande voix de son peuple d'artistes et le silence des impressions françaises , le public belge se renferma derechef dans la neutralité. Des artistes, si rares
qu'on put les compter, rompirent quelques lances, qui pour Patrocle, qui pour le Christ, qui pour Esméralda, mais sans éclat et sans effet. Pour personne, l'heure n était venue de la réparation nationale.
La presse, sauf quelques exceptions qui, elles-mêmes, restèrent impuissantes, avait attendu de Paris le mot d'ordre qui, cette fois , ne devait pas venir. Il se trouva un de ses capitaines d'alors, celui-là môme qui s'appelait « le premier feuilletoniste de la Belgique, » pour imprimer ce mot-ci : « Nous faisons grâce à M. Wierte de son Pat rode. » Le pays officiel arriva, à la fin, pour couronner l'œuvre. De la main de M. le chevalier Xavier de Theux de Meylandt, ministre de l'intérieur, il allait décerner à l'homme baptisé par Thorwaldsen du nom de « géant, » la palme nationale proposée par la Commission des récompenses. La lettre ministérielle portait que « le roi, appréciant le talent distingué dont il avait fait preuve, lui accordait la médaille en vermeil ! »
Cette médaille surprenait l'artiste dans un des grands embrassements de la muse héroïque. Elle arrivait à l'heure de la conception de la Révolte des Enfers (1), et tandis qu'avec l'escalade du ciel par ses Titans bibliques , il rêvait pour les dieux du Louvre un de ces soufflets qui retentissent dans l'histoire. Je me le figure devant ce N° du Moniteur belge qui, par un matin de décembre, lui apporte son nom en lettres de vermeil sur la liste des récompenses nationales. Il me
(1) De cette époque aussi datent quelques-unes de'ses premières sculptures la Eméralda balançant une épée sur le front, la Baigneuse, tic.
semble le voir surpris par cette liste d'honneur, au milieu môme du souvenir dePatrocle au salon d'honneur du Louvre, et, comme en face de la plus ironique antithèse, debout entre l'esquisse de son orgueilleuse Révolte et les colonnes triomphales du journal officiel.
A la nouvelle de la récompense belge qui va couronner l'œuvre du jury français, l'artiste dépose son pinceau, et c'est le rapin au rire éclatant qui , la plume et le crayon en main, se charge de la réponse au roi Midas. J'ai gardé tous les souvenirs de l'épisode. Le premier est, sur un petit carré de papier , une superbe tête de lion hérissée de deux longues oreilles héroïquement tendues vers le ciel. Le second est le Foc simile d'une lettre du jury, illustrée d'un croquis du Christ au tombeau dans le style enfantin , et où l'aréopage donne au médaillé de Bruxelles , au milieu de pâtés et de fautes d'ortographe, une leçon de peinture de sa façon. Je retrouve également deux épitres commémoratives de l'événement. L'une , toute palpitante de l'enthousiasme excité chez l'exposant par la lecture du Moniteur, est une action de grâces à ces messieurs de la Commission , où il leur donne avis que « cette médaille sera, immédiatement et à toujours, incrustée dans un de ses tableaux. » Dans l'autre, au ministre qui, malgré la publication de la première et du Foc simile, lui annonce comment la médaille est le signe que « le roi a apprécié son talent distingué, » il répond en faisant remarquer d'abord que « Michel-Ange ne consentit jamais à porter un jugement définitif sur le mérite des ouvrages contemporains ; y qu'ainsi « il trouve impossible que S. M. , sachant fort bien qu'elle n'est pas un Michel- Ange, ait eu l'intention de juger, en un clin d'oeil, les ouvrages exposés; » que donc, il lui reste à désirer « que lui , M. le ministre ou la Commission, seuls capables de classer les artistes, soient les au-
teurs de cette balance des mérites, * ajoutant qu'alors, * assuré de la place que la médaille lui réserve dans l'avenir, il la recevra avec enthousiasme et reconnaissance. » Le ministre envoya l'objet qui , suivant la déclaration du peintre, fut sur le champ incrusté , en guise d'estampille , dans un des coins du Patrocle.
Le tour du jury parisien était venu. Dès les premiers jours de février 1840, Wiertz avait expédié au Louvre une Tête de Christ et une Tête de Vierge , l'une et l'autre portant sa signature (1). L'Exposition était à peine ouverte, qu'elles revenaient à Liège. Le jury les avait refusées. Or, quoique l'œil d'un maître n'eût pu saisir la différence des styles, si l'une seulement des têtes était du signataire, l'autre était de Rubens !
Rubens encore une fois pris pour un barbare et méconnu aux portes Ae ce Louvre dont il est, depuis deux siècles, l'hôte royal ; Rubens repoussé du temple où « M. Jomard entre comme dans un moulin ! » Qu'.on se représente le tableau qu'offrent à l'esprit le nom de cet homme et l'idée de cette chose réunis: Rubens refusé! Qu'on sépare ensuite, pour un moment, dans Wiertz, l'homme du peintre, et que, contrairement à ce qui fut la réalité, on se rigure le premier tout entier à la soif de la plus épique revanche d'une blessure personnelle. N'est-il pas vrai qu'il faut reconnaître qu'en présence d'un tel compagnon d'exil, il lui fut donné de goûter à cette suprême jouissance des dieux et des reines : la vengeance? « 0 prévention parisienne ! » Voilà le premier, l'unique cri de joie de Wiertz, à la vue des deux têtes
(1) On sait qu'à part les essais de sa grande jeunesse, il ne signa aucune de ses œuvres. Sa raison était que, si un tableau était assez médiocre pour qu'on n'y reconnût pas, même sans signature, la main du peintre, le nom ne méritait pas d'être mis sous les yeux du public.
proscrites. Les portes du Louvre fermées à l'hôte de la galerie de Médicis, c'était assez pour l'artiste et pour sa cause. L'homme avait disparu dans le rayonnement d'une victoire si exubérante du drapeau rebelle sur les faux juges que, pour les convaincre à jamais d'indignité , il suffirait de constater le flagrant délit de mystification publique. C'était, si le ridicule tue encore en France ou quelque part dans le monde, sa propre sentence que venait de porter contre ces têtes le tribunal dictatorial. Un arrêt de mort qui arrache le rire des lèvres du public et des condamnés eux-mêmes , au moment où ils s'aperçoivent que le glaive de la justice était une plume d'oie, et que le juge portait, sous son hermine, le nom do Brid'Oison (1)!
Comme nous l'avons vu et le reverrons à chaque déni d.? son droit , l'artiste belge avait laissé tomber à ses pieds l'affront de la récompense nationale. Il semblait que les coups indignes eussent sur lui une vertu pareille, sinon supérieure
(!) Le jury du Louvre n'ayant tenté aucune explication de sa solennellr bévue. Wierlz lui adressa, l'année suivante, une lettre qui fut imprimée et où le public put lire ceci: « C'est moi, sans vanité, qui, l'an dernier, ai eu l'honneur de vous envoyer sous mon nom un tableau de Rubens, que vous trouvâtes fort mauvais. Pardonnez-moi, messieurs, d'avoir ainsi exposé au public votre belle compétence en matière de peinture. Je dois aussi, en passant, m'excusesauprès de messieurs les feuilletonistes, d'avoir eu Timpudence d'ouvrir un concours littéraire sur cette question irrêvérente: a De l'Influence pernicieuse dj journalisme sur les arts et les lettres. »
«... A cette orgueilleuse folie, messieurs, se joignent deux autres folies, à l'aide desquelles j'ai la prétention de me maintenir dans une indépendance absolue, et de pouvoir défier, à coup sûr, toutes les puissances formidables qui tuèrent les Gilbert, les Géricaull, les lié^ésippe Moreau et beaucoup d'autres. La première de ces folies, la voici : je me soucie fort peu de tous les avantages de la fortune, messieurs, et ne redoute point l'hôpital. La seconde: je n'ambitionne que l'approbation de l'avenir, le sort de ceux qui, venus dans on temps où il n'y avait pourtant ni jury ni peinture ni même de feuilletonistes parvinrent à une gloire immortelle. »
au succès. Il n'y sentait qu'un aliment vital à l'esprit de combativité dont la nature l'avait si richement armé. Il nous a dit comment le souvenir des soldats antiques l'inspirait, aux jours des premières lances rompues avec les victorieux de l'art. Maintenant, c'est une rencontre directe avec ceux-ci, qu'au milieu des misères de la justice contemporaine, il propose pour but à son audacieuse émulation. Et, avec la virile modestie qui était la sienne , et aussi avec le naïf oubli de la médaille et de la main qui la lui a apportée, c'est au môme ministre, blessé par une sanglante acceptation, qu'il demande de lui prêter la main dans sa fière entreprise.
Au nom de l'art subissant en Belgique le joug de l'invasion étrangère , il propose à M. de Theux « d'admettre au sein des Expositions des tableaux modernes , quelques-uns des chefs-d'œuvre des grands maîtres. Ces ouvrages, posés là comme des géants à combattre , exciteraient l'enthousiasme et provoqueraient une noble lutte. » Que le ministre accepte, et il se déclare prêt à se mesurer , lui personnellement, avec le plus grand de tous, choisissant pour objet du fait d'armes, « son chef-d'œuvre, l'immortelle Descente de croix, » et pour lieu de la rencontre, la cathédrale d'Anvers, « où il règne, comme sur le trône de l'art. »
Car telle est l'émouvante formule du défi , qull en fait le plus profond hommage qui ait été rendu au roi de la peinture belge. S'il le provoque, c'est parce qu'il est le roi. S'il en savait un plus redoutable, c'est à celui-là qu'il enverrait, avec le gant , le salut de l'épée. Autant et mieux qu'homme vivant, le peintre qui, au mois d'août suivant, allait remporter une couronne littéraire , avec un livre qui serait le plus impérissable monument élevé au héros anversois (1),
{S)UÉlogedeRubcns.
lorsqu'il a osé faire choix do ce rival et de ce terrain , sait que là la victoire n'est pas donnée à un homme. Mais ce qu'il sait avant toute chose, c'est qu'à la taille de l'adversaire se mesurera l'honneur de la chute. Et, « comme aux champs de Troie, il était beau d'expirer sous la lance d'Achille , je veux, disait-il, en luttant contre Rubens, succomber avec gloire. »
Pour dramatique que dût être un spectacle empreint par l'art d'une solennité religieuse , ou il n'avait point de quoi enflammer l'imagination d'un ministre catholique, ou il devait l'effrayer, à l'égal d'un attentat aux choses augustes ef sacrées. Ce fut donc en vain que l'artiste, à la voix de sa conscience et de sa force, déclarait à M. le chevalier do T lieux « qu'il était temps que les peintres de notre Belgique chantassent leur Marseillaise. » Le souvenir de l'hymne qui gagna des batailles rencontra une bonne cuirasse sur le cœur ministériel. Notre-Dame d'Anvers ne vit point un tournoi dont le bruit eût retenti dans les siècles*
Seulement, le soldai sans peur n'en poursuivra pas moins la bataille, pour laquelle des armes lui sont refusées. Soit en prenant ^dour sujet de ses rencontres des œuvres consacrées par la justice des temps (1), soit en imposant à ses pinceaux des sujets qui, d'eux-mêmes, établissent la lutte et le point de comparaison dans l'avenir, pas une heure de sa vie , il ne cessera de rêver des combats tels que, même la journée perdue, l'honneur fût sauf.
(1) VÉducation de la Vierge, les Forges de Vulcain, etc. Sous le premier de ces tableaux, Wierlz avait écrit: a Pour être placé a Anvers, a côlé du môme sujet traité par Rubens. » A l'un des coins, on lisait : « A corriger. »
Las portraits suffisaient à la vie sans besoin du travailleur. Mais des trois objets nécessaires à l'exécution des chefsdïeitvre conçus, et dont il croyait que pas un ne lui était assuré à Paris, un seul, le pain, lui était acquis à Liège. L'aveu qu'il n'est pas assez riche pour subvenir aux frais de toile et d'atelier, se retrouve dans la lettre citée au ministre de 1 intérieur.
Cependant, avec cette activité d'esprit si merveilleuse qu'il s"rnble se reposer d'un travail par vingt autres, tandis que, dans ses duels mémorables avec les jurys, il fait d'ironiques funérailles aux magistrats rémunérateurs de l'art, il jette sur le papier cette superbe leçon aux artistes , qui s'appellera 17:%*- de Uubens (1). Alors aussi, de la même main qui n'attend qu'un pan de mur assez vaste pour y dérouler la plus gigantesque de ses toiles, il donne le signal d'une guerre littéraire à ces autres grands-prétres de l'art et de la science, les feuilletonistes. On se rappelle quelle était la question posée aux écrivains conviés à la joute avec les distributeurs de la renommée : « De l'influence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres. »
Le concours était ouvert depuis septembre de l'année précédente. L'annonce portait que, depuis assez longtemps , les écrivains se proclamaient les juges des artistes ; qu il était juste qu'à leur tour, les artistes se fissent les juges des écrivains. C'est pourquoi, à tel jour et dans tel lieu public qui
(1) Un concours sur ce sujet était ouvert par \z Société des sciences, lettres cl arts, à Anvers, pour l'inauguration de la statue du peintre qui aurait lieu au mois d'août. Les mémoires devaient être envoyés avant le 15 juillet, et celait seulement au mois de février que Wiertz avait eu connaissance du concours.
seraient fixes, aurait lieu le tournoi sur la question, tout écrivain étant libre de concourir et tout artiste quelconque faisant de droit partie du jury. Quant au prix commé*moratif, le peintre, trop pauvre pour décerner au lauréat une médaille d'or, d'argent ou de bronze, ne pouvait lui offrir que le Pa troc le.
Il n'appartient pas à celui qui remporta le prix, de discuter ici la question. Il lui sembla que, pour la résoudre dans les termes où elle était posée, il s'agissait d'établir fout simplement aux yeux du lecteur un fait de lui-même assez apparent, savoir-: qu'à Bruxelles, de môme qu'à Paris, il se voit, siégeant au rez-de-chaussée du journalisme, à l'endroit réservé aux causeries , aux fantaisies de la chroniquè et autres divertissements publics, des tribunaux spéciaux pour les choses de l'art et de la science , dont chaque membre individuellement a droit de haute et basse justice sur les toiles peintes, les marbres sculptés, la prose, les vers, la musique, les ballets, sans être pour cela plus danseur, artiste, musicien ou poète que le public lui-même (1). Voilà tout, et le public
(I) Huit ans après, on !8iS, non-seulement le public commençait à croire qu'en Wieilz la Mexique a\.iit donné au monde un grand artiste de plus, mais les poètes montaient, m l'honneur du peintre*, les cordes de leur lyre, et les artistes aussi lui accordaient une place à part parmi leurs légions rivales. Celle année-là. Wiertz se lit feuilletoniste un jour, et celait po »r qu'il fût constaté, par son propre exemple, combien non-seulement la critique est impossible à des hommes qui ne sont généralement ni artistes ni même écrivains, mais à ceux-ci et aux artistes les premiers, et cela dans le domaine même de leur art.
L'originale leçon consistait en huit feuilletons sur le Salon (TErpotition, qui parurent dans la Saiion, sous ce titre: Petite promenade , par M. Wiertz» Les cinq premiers cta eut consacrés à la démonstration de l ineoiupélence des (écrivains, des |»eintres et des sculpteurs égarés par la vanité personnelle el les questions de rivalité ou d'école, avec cette conclusion que a chacun est doué , d'un sentiment différent du beau et du laid, et qu'après tout, le beau n'e&
conclurait. Ce qui était curieux d'abord, c'était de voir comment les écrivains et les artistes répondraient à l'appel qui leur était adressé.
Il y avait un fait propice à l'intervention de ceux-ci. Le feuilleton s'était signalé, au dernier Salon de Bruxelles, par des coups dont la plupart, et des meilleurs, avaient saigné. Leur ressentiment des iniques blessures était tel que plusieurs parlaient d'en appeler au jugement de Dieu (1). La critique allait jusqu'à l'injurieuse négation des talents les plus sacrés , ce qui , plusieurs années après le concours et dans un cas de récidive , inspirait à Wiertz cette question , nouvelle pour bien des gens : « Pourquoi se fait-on moins de scrupule d'attaquer le talent que la probité? Je ne sais. On ne
antre chose que ce qui nous plaît. » Dans le sixième, où commence Pappréciatioii des tableaux, il pose la question de savoir si, puisque « nous n'avons pas d'idée fixe sur le beau, il n'est pas sage de s'en rapporter à ce que nous en disent les grands maitres dans leurs œuvres. » Il prendra donc pour modèle du beau les tableaux des artistes les plus renommés, et « les placera en imagination parmi ceux à l'examen desquels il va procéder. — Ses observations auront pour résultat d'indiquer dans chaque tableau deux choses seulement, deux choses plus intéressantes pour l'artiste, plus propres à lui suggérer d'utiles réflexions que tous les discours , toutes les appréciations poétiques de nos poétiques feuilletonistes: 1" Les parties les plus rapprochées du beau comme l'ont entendu les grands maîtres; 2° les parties les moins rapprochées. » Ainsi , il se bornera a dire : a Composition, dessin ou expression, etc., dans telle ou telle partie, » et on sous-entendra que ces parties « sont les meilleures de l'œuvre, conformément aux principes des grands peintres choisis comme types de perfecUon. Cette méthode, la plus propre, je crois, ajoulail-il, a formuler le jugement le moins absurde possible , je la conseille à messieurs les feuilletonistes, quand, toutefois, le goût, le sentiment et la mémoire des beaux modèles que procurent vingt ans d'études, leur permettront de la mettre en pratique. » Treize des objets exposés étaient dessinés en quelques traits, avec l'indication, en un mot, de leurs qualités relativement remarquables : « Composition, expression, » etc.
(I) Par le bâton.Voir le Mémoire couronné sous le titre : les FtuilUlonules. i»« lettre.
songe pas que porter atteinte au talent du pauvre artiste, est peut-être pour lui une chose aussi sensible que porter atteinte à sa moralité (1). » Il ajoutait : « S'il y avait, pour la défense des ouvrages de peinture, un tribunal, un code, des lois , que de gens seraient condamnés pour calomnie !
Pour les écrivains , eux, les premiers, devaient voir leur cause enjeu dans ce concours. N'est-ce pas dans les choses littéraires surtout que le feuilleton beîge soumet l'opinion publique, en lui personnifiée, à la suprématie de la juridiction française? N'est-ce pas là que, grâce à la môme langue parlée, le régime de l'assimilation se pratique jusqu'à l'annexion par l'esprit français, au théâtre, dans le roman, dans l'histoire ? Ne voit-on pas, aujourd'hui comme alors, que , moins encore pour l'écrivain que pour le peintre ou le compositeur, la confirmation du talent, par le feuilleton indigène, n'arrive avant le certificat en règle et imprimé du baptême parisien ? qu'aucun secours moral ou matériel ne lui vient du dedans contre la concurrence à outrance du marché français ? ( qu'en un mot, avec l'esprit et l'argot, la courtisane et le césarisme, la France dramatique ou romanesque nous envahit de toutes parts, sans que le feuilleton accoure à la rescousse des idées et des œuvres nationales?
Quant au public , pour ce seul détail de la question qui, depuis la question césarienne des frontières naturelles, attend un tableau et un concours à part, il n'y avait qu'un exemple à lui mettre sous les yeux. Comment son journal lui annonce-t-il une nouveauté française? « Ce tableau est le grand succès de la saison, à Paris. — Cette pièce fait, chaque soir, courir tout Paris. Nul doute que le
(1) Fenilleton (Je la Nation, 26 août 18 18.
public bruxellois n'applaudisse des deux mains le prodige de la féerie, qui est, à Paris, l'événement du jour. «Voilà lavis au lecteur Un décret du Moniteur universel portant que le coup d'État a passé la frontière, ne se présenterait pas sous une forme plus impériale. Le coup est fait : 6 peuple spirituel! vote oui. Quant au Moniteur national, il nous a fidèlement transmis la chose, et il s'en lave les mains. Siffle donc, peuple brabançon, si tu l'oses !
De tous les objets de doute, relatifs au résultat moral du concours, le premier était le public lui-même. Pris pour juge suprême entre les arlistes et les écrivains juges dans leur propre cause , et le feuilleton , son organe officiel, de quelle main tiendrait la balance ce public , dont le peintre avait de longtemps tracé le portrait à la plume, et aux deux oreilles duquel le sacramenlel : « C'est mon journal qui Ta dit, » ne sonne pas moins religieusement que le vieux Magister dixit ; pour qui le Verbe écrit n'est pas moins le dernier mot il e toute chose que l'antique Verbe parlé; pour qui la gazette adétrôné et remplacé la Bible? Le premier mouvement de sa justice sommaire ne serait-il pas, ou bien d'accuser le promoteur du concours de rallumer contre l'imprimerie la question incendiaire du feu Saint Père Grégoire XVI, et de nier le respect dû au quatrième pouvoir de l'État, ni plus ni moins que si le feuilletoniste portait à la pointe de sa plume tout l'honneur de la presse, ou bien aussi de susciter devant lui, bourgeois établi et honnête négociant, une question de boutique bonne à vider entre tous ces gens exclus de la République par un nommé Platon ?
Pour sa part, le penseur devant qui, dès lors, avaient posé tant de bons citoyens , maçons et autres , ne se livrait pas, de ce côté, à une illusion profonde. On peut croire que, pour féconde qu'elle fût, son imagination n'allait pas jusqu'à
prêter aux lances qui allaient être rompues, la vertu de renverser le pouvoir temporel du feuilleton. Ses coups, plus conformes au besoin des temps , ne visaient guère qu'au simple pouvoir spirituel. Ce qu'il voulait pour le moment, c'était que , devant le tableau des méfaits humains de 1 infaillible gazette, l'unique question de •* confiance publique » fût posée à un public qui, après tout, vient au monde deux cents ans après M. de Voltaire et trois cents ans après notre bon Philippe de Marnix, muni, par la Constitution, de la liberté de penser.
Dans la prévision de l'absence du juge définitif, et avec la seule et menaçante certitude de la présence du feuilletoniste désigné comme l'ennemi commun aux artistes et aux écrivains, restait à savoir si ceux-ci se feraient inscrire pour rompre une plume, si ceux-là consentiraient à venir, avec leurs récentes balafres , prendre publiquement place au fauteuil du premier juge. Autre question hérissée de points d'interrogation a l'adresse du courage civil chez ceux-là même qui, naguère, parlaient de justice à coups de canne, et à laquelle avait peut-être répondu d'avance l'attitude éloquente avec laquelle les uns et les autres avaient laissé à leur champion tout l'honneur de 1 insurrection contre la dictature étrangère.
En résumé , voici ce qui arriva. La lecture publique des mémoires envoyés au concours eut lieu, à Louvain.dans une des salles de l'Académie, le 11 mai 1810. Ils étaient, ainsi que les membres du jury (1), au nombre de cinq, dont l'un était un drame en cinq actes. On remarqua, comme détail curieux, que parmi les concurrents figuraient un poëte fran-
(I) Parmi lesquels Wterfz , Mathieu , le directeur de l'Académie, et Geerts, professeur de sculpture.
çaîs et un magistrat belge, homme d'un rare esprit (1), et que le prix fut remporté par un journaliste (2).
Pierre-Paul Rubens naquit en 1577, le jour de la féte des Apôtres dont, signe à noter dans sa destinée, on lui donna les noms au baptême. Il vécut 64 ans , et laissa au monde environ 2,000 tableaux. « Sa facilité est telle , dit Wiertz dans YÊloge , qu'il semble , comme un dieu , n'avoir besoin que d'un acte de volonté pour l'accomplissement de ses œuvres. «• Il mourut le 30 mai 1640. C'était donc ce second anniversaire séculaire que célébrait la ville d'Anvers , lorsque, au mois d'août 1840, elle venait saluer une statue de bronze sur l'une de ses places publiques.
Il peut sembler étrange que la patrie choisisse, pour l'apothéose de son fils, la date tumulaire. Mais, qu'une pensée poétique ou la simple volonté des tardives circonstances ait donné la préférence à cette date sur celle du berceau, l'idée na rien qui déplaise à l'imagination. La tombe est pour ceux qui ont imprimé leur nom à une œuvre durable , le seuil de l'immortalité (3). L'artiste se lève pour les siècles, à l'heure où l'homme se couche à l'ombre des choses accomplies.
Pourquoi Rubens attendit deux siècles son monument, cette autre question se présentera naturellement à l'esprit de
(1) M. G. G. G. G., aujourd'hui président de chambre à la cour d'appel de Liège, qui obtint la mention honorable .
(2) Pour la façon dont Wiertz comprenait l'idée du concours, voir sa curieuse lettre du 5 janvier 4840.
(3) L'auteur de ces pages a exprimé la même peusée devant le cercueil de Wiertz, aux funérailles du 21 juin 1 805.
l'étranger qui, dans les souvenirs qui précèdent, nous aura vu sauvegarder le caractère belge du reproche d'oubli de ses grands noms, dont nous n'avons pu défendre nos frères du Midi. Mais, pour l'honneur d'Anvers et de la nation , la réponse se trouvait écrite dans l'histoire des temps où vécut Rubens, et, avant toute chose, dans la faveur dont les étrangers, maîtres du pays, crurent honorer le prince du pinceau flamand.
Un signe impopulaire avait marqué son berceau. Son père, Jean Rubens, échevin de la ville d'Anvers, avait d'abord mérité un honneur civique auquel il devait bientôt se montrer infidèle. Son nom se lit encore sur la liste des citoyens suspects d'hérésie , dressée par les conseillers inquisiteurs, à l'arrivée du duc d'Albe dans nos Provinces. L'année suivante, « comme, dit un écrivain catholique de nos jours (1), il aimait la paix et la tranquillité, » il abandonne le champ de bataille , émigré en Allemagne et , accueilli par le Taciturne , séduit la facile Anne de Saxe , femme de son hôte, au moment où celui-ci arbore contre le bourreau espagnol le drapeau de l'indépendance nationale. Emprisonné de ce chef à Diilenbourg, il fait implorer sa grâce par sa propre femme, Marie Pypeling, et, relâché et interné à Sieghen, en Westphalie, où naît Pierre-Paul, son sixième enfant, il obtient, l'année suivante, l'autorisation d'aller vivre à Cologne, où il se refait catholique et, doublement renégat , meurt employé au service de Philippe II.
L'indignité paternelle désignait le jeune Rubens à la faveur des successeurs de Philippe au gouvernement des Provinces maintenues sous le joug. Là fut le malheur immérité de la tache originelle. Mais ce fut par le fait d'une volonté
(1) Boussard, les Leçons de P.P. Rubens, Bruxelles, 1838.
indépendante du nom d'un père traître à ses dieux et à sa patrie, que le peintre vint servir, en qualité de conseiller et • de diplomate (1), un régime pire que le règne de sang auquel il succédait : le régime de castration morale de la nation par les soins d'Albert et d'Isabelle. C'est à ce couple, plus mortel dans son œuvre d'apaisement que le glaive et les bûchers d'Albe, que le peintre catholique voua, comme Belge, ses services fidèles, et, comme artiste, apporta le prestige de son génie. Il allait peindre la Descente de croix , sans songer qu'alors le Christ s'appelait la Belgique, et que son martyre n'était pas consommé.
Avec l'administration écœurante des archiducs avait commencé, sous la forme de l'énervement, un régime destiné à perpétuer, en le renouvelant, le supplice de la patrie. Sous le règne restaurateur des couvents qu'illustra l'immortel pinceau du courlisan; dans cette longue apothéose du moine engraissé de la dernière sueur d'un peuple alors affamé pour plus de sûreté des dompteurs ; sous ces mains qui firent refleurir, avec la censure des livres, toutes les abrutissantes pratiques de la « Sodomc romaine , » ni la proscription des derniers penseurs échappés à l'ancien bourreau ne cessa, ni même le bûcher ne s'éteignit tout à fait (2). Seule-
(I) On sait qu'il remplit diverses missions à Londres, à Paris, a La Haye, à Madrid. Une de ces ambassades consistait a aller présenter à Philippe UI « un très-beau carrosse et sept superbes chevaux, » suivant l'expression de Boussard. — En 162'.). il fut nommé conseiller privé du roi d'Espagne.
(t) Ce fut au lieu de l'ancien crime d'hérésie, l'accusation de sorcellerie qui alluma les derniers bûchers sur notre sol. On put dire que, si moins de sang s'attacha au repue des archiducs qu'au rapide passage de l'exterminateur duc d'Albe, le fjit fut dû non-seulement à la politique d'énervement qu'ils choisirent, mais aussi, tant nos destinées connurent alors le comble des misères humaines, a l'absence d'ennemis debout dans un pays si épuisé d'hommes que des bandes de loups se montraient impunément aux portes des anciennes
ment, à la franche férocité espagnole et militaire d'Alvarez de Tolède, avait, pour le couronnement de la ruine monumentale, succédé, avec toute la science des raffinements, l'œuvre ecclésiastique de la mutilation du patient. Le rôle de l'Espagne proprement dit était fini. Pour achever de dompter le lion belgique, on avait fait venir cet ex-cardinal impuissant et cette fille aimée de Philippe II conjoints. Il fallait les mains d'un couple aux veines duquel coulât à pleins bords le sang connu de la maison d'Autriche.
Tels furent les maîtres que servit Rubens. Et, puisqu'il n'est pas sans intérêt de rechercher aujourd'hui quelles causes empêchèrent ses contemporains de lui élever des statues, du moins nous semblerait- il superflu de chercher la première en dehors du rôle qu'il joua à la cour des maîtres étrangers. Si nos bonnes Provinces avaient perdu aux combats passés le plus pur de leur sang et de leur or; si la Belgique parut alors comme à jamais couchée sur son lit d'ignominie, toutefois un reste de vie persistait au cœur de la suppliciée violée sur sa croix. Dans cette lente agonie* du soldat que souillait la main d'un prêtre et de sa compagne, un moment le peuple désarmé sembla se réveiller pour le refis légal de limpôt, et contre la suprême insurrection de la faim, l'époque silencieuse vit s'avancer les mornes canons d'Albert et Isabelle.
N'est-il pas assez naturel de penser que, si la décroissance des proscriptions et des tourments physiques trouvait son mot dans la dépopulation et la ruine publique, un tel fait ne pouvait exciter même relativement chez les survivants, en faveur des héritiers d une œuvre savante de meurtre, la po-
cilés, et d'argent qu'à la mort de l'infante Isabelle, l'état du trésor ne permit pas de lui rendre les honneurs royaux.
pularité mensonge qu'ils rencontrèrent chez l'histoire courtisane ? De même, si le serviteur et le peintre glorieux du règne avait reçu des maîtres le prix du double service diplomatique et artistique, n'était-il pas juste qu'on lui gardât deux parts équivalentes dans le ressentiment des blessures nationales?
La tombe pouvait jeter le nom de l'ambassadeur dans un rapide et profond oubli. Le service rendu aux archiducs par la splendeur de son pinceau devait avoir un effet plus durable pour la mémoire du peintre. Son œuvre artistique avait été le plus puissant complice de leur travail de restauration politique par le catholicisme. Ainsi dépouillé de l'idée nationale, le génie parut dans le courtisan trahison envers la pensée humaine expirant sur la terre des martyrs. Sa gloire, qui venait couvrir la tyrannie, lui fut imputée à crime envers cette chose sans quoi la gloire est une ironie, la liberté. Kilo était venue illuminer cette longue nuit des archiducs, au point de prêter aux ténèbres du règne une lueur qui eût pu égarer la conscience de l'avenir. Un seul jour, mais c'était trop, elle eut pour effet de faire amnistier le couple royal de son mémorable attentat. Si bien qu'aujourd'hui môme, en face de la « complaisance » de ses devanciers pour les archiducs, un jeune historien qui est, en outre, un législateur libéral (1), est amené à se poser cette question : « À quelle action mystérieuse faut-il attribuer ce singulier prestige qui s'attache à leur mémoire ? » et à y répondre dans les termes suivants : « L'éclat de quelques grands noms servit d'excuse à leurs fautes, d'égide à leur renommée. Le génie de Rubens, la protection qu'il reçut de leurs mains a sauvé la popularité des archiducs.... Les ar.ts, dans ce
(I) M. Louis Hyraans, Histoire populaire de la Belgique.
siècle, nous valurent des couronnes que ne tressait plus la liberté. »
Si tel fut aux yeux des contemporains le dernier mot ds rôle de Rubens, ne dut-il pas leur apparaître comme un génie suborneur et, puisqu'il fallait qu'un jour ce nom fût écrit, l'entremetteur de la basse tyrannie auprès de cette prostituée, la popularité ? La question du monument est résolue. Les lignes qu'on vient de lire nous disent pourquoi Anvers tarda deux siècles à faire revivre dans le bronze le glorieux fils de ses entrailles qui ne fut pas l'homme de la patrie. Au cœur de cette mère percé d'un glaive, il fallait le temps d oublier ce que son Rubens avait fait pour l'amnistie des plus mortels tyrans de la Belgique. 11 était nécessaire qu'une lointaine génération se levât, qui, libre du joug étranger, laissât descendre le voile du pardon sur le passé vaincu, et, « assez riche alors pour payer sa gloire artistique, » décernât au roi des peintres cette « couronne que n'avait pas tressée la liberté. *
Mais, la dette nationale payée à l'auteur de mille chefsd'œuvre, la liberté belge derechef menacée par l'étranger, ne s'est pas trouvée quitte envers elle-même. Wiertz, dans YÉloge couronné à Anvers, a pu proclamer Pierre-Paul le « dieu » de la peinture. 11 ne lui était pas donné d'en faire quelque chose de plus qu'un dieu: un homme voué à la cause divine de l'humanité. Il n'est pas dit que, lorsque justice est rendue à un pinceau regardé comme surhumain, le droit séculaire du génie au monument vienne prescrire le droit do passé à l'enseignement du présent. L'histoire de Rubens a aussi sa morale. Pour rayonnante et large que leur apparaisse sa couronne, les artistes de nos jours devaient savoir comment elle se fit attendre, et pourquoi l'avenir la trouvera incomplète.
Lui vivant, il fut permis de reconnaître que, chez le plus grand peintre de son siècle et celui qui, 1 égal des premiers dans tous les siècles, ne trouvera sans doute pas de vainqueur, non-seulement le citoyen manqua, mais en même temps que l'homme du pays, l'homme de son époque. C'est ainsi que, contemplée d'un point de vue où l'art ne domine pas tout, son œuvre, à part l'aide apportée aux reconstructeurs du passé, est là pour le penseur comme un anachronisme. Né à l'instant d'un suprême soulèvement de la conscience humaine, il la vit, jeune, livrer un combat de géant sur notre sol, et l'on se demande si le peintre n'applaudit pas à sa chute, puisque son œuvre allait consister à diviniser, sur la tombe immense des martyrs, l'ancienne foi du Christ faite bourreau.
Le regard distrait devant une scène dont la sublime horreur traversera les siècles, Pierre-Paul Rubens se trouva à tel point l'artiste de la restauration factice accomplie par un couple de fantômes historiques, qu'à notre génération, ainsi qu'à la sienne, il apparaît comme le poëte d'une légende dont le dernier mot était alors : Finis patnœ(l). Venu au monde après le livre de Marnix et l'épée du Taciturne , il n'arrivait pas à temps pour sauver la foi ensevelie dans son triomphe du moment. Les portes du moyen âge étaient refermées , lorsque son esprit attardé vint y frapper comme aux portes d'une patrie contemporaine. Il ne vit pas que l'heure était passée, et qu'un monde dormait dans la tombe. Alors, il
(!) Ponr l'honneur de l'fccole belge à cette époque, nous pouvons rappeler des noms d'artistes qui firent acte de civisme et de liberté de penser, en reniant la foi pour le salut de laquelle l'étranger achevait ce long trépas de la Belgique, et parmi eux, ce fier vieillard, Adam Van Oort, un des fondateurs ée l'École moderne, et Jacques Jordaens, l'illustre disciple de Rubens luimême.
donna un étrange spectacle aux vivants. Il voua sa vie à la résurrection des ruines parmi lesquelles gisaient les morts de la foi nouvelle. Là, il s'assit, tournant le dos au jour à venir, et, avec sou génie, enferma dans le passé l'âme de sa nation.
L'homme de nos jours qui, oubliant à quelle heure de notre histoire et dans quelles conditions Rubens fît son œuvre, nen verrait que l'ensemble matériel, y pourrait appliquer la formule contemporaine : « L'art pour l'art. » A ce point de vue, se présente un spectacle incomparable. L'imagination reste confondue devant ces prodiges d'un pinceau assez puissant pour revêtir des mêmes divines couleurs Vénus et la Vierge, les dieux de l Olympe et du Calvaire. Païen par les voluptueuses richesses de la forme, l'artiste, devant ces merveilles, pourrairêtre pris pour un panthéiste. Illusion trompeuse, puisqu'il fut un croyant (1), et que la pajt de son œuvre où il faut chercher l'homme, est celle qui retrace sa foi personnelle aux mystères et aux miracles du culte pratiqué. Sa bonne foi du moins est sauve.
Si sa croyance religieuse, de même que son culte politique, se renferma irrévocablement dans le passé; si des 2,000 toiles qu'il a laissées, pas une ne s'est vue où l'avenir eût reconnu la main d'un de ses prophètes , c'est que cela s'est fait ainsi dans toute la sincérité d'une intelligence qui , en dehors du génie pittoresque, ne rêva point un horizon nouveau pour la pensée humaine, et se borna, de ce coté, aux
(I) Bonssard, dans les Leçons citées plus haul, s'adresse en ces termes aux artistes contemporains : « Que les croyances de Rubens deviennent aussi les vôtres. -Lorsqu'il couvrait les toiles qui nous pénètrent encore aujourd'hui, il croyait à l'Incarnation, a la divinité de Notre-Seigneur, a la réalité de l'Kucharlslie, aux miracles de nos gothiques et pieuses légendes. C'est avec ces belles vues de son esprit religieux qu'il a empreint ses ouvrages du sentiment et d» la vérité dont il était rempli. »
aspirations d'un soldat espagnol ou d'un moine du temps. C'est parce qu'ainsi le voulait la foi définitive de son père, que Pierre-Paul allait être, au cœur d'un siècle qui avait fait surgir Luther , Calvin et Marnix , le peintre de la politique ultramontaine et des autels. À tel point qu'avant d'être le dieu de la peinture, il semble que l'humilité chrétienne ait condamné son génie au titre de premier peintre catholique, et cela à l'heure où le catholicisme disait, dans le sang des penseurs, son mot suprême. A tel point enfin que, devant le monument de ce dieu, l'auteur de Y Éloge écrirait de lui : « Point d'églises, de couvents, point de Kubens (I)! »
L'Éloge, avec le sceau d'une admiration incomparable pour lo pinceau qui traça la Descente de croix, porte la trace vivante des mouvements héroïques du cajurdeWiertz, la plume ou le pinceau à la main. Ici, comme devant ses grandes toiles, on croit entendre sonner le signal d'un combat , et le livre devient, en attendant une toile pour la Révolte des enfers , un autre tableau homérique. Au feu de ces pages belliqueuses où, à son insu, l'auteur se retrouve dans son héros aux prises avec Michel- Ange , Raphaël , Titien , Corrège , Véronèse, Rembrandt, Velasquez, s'il apprend aux écrivains
(1) La question de croyance vidée , personne au monde ne contestera que, par la vie même qu'il s'était faite, Ilubens, descendu au rôle de protégé des archiducs, avait abdiqué son droit a la mission sociale, but religieux de l'art. Et joignant à sa gloire de prince du pinceau l'honneur, incompatible avec une telle mission , d'une existence de courtisan et de gentilhomme, il renonçait a l'indépendance de l'inspiration en faveur des distinctions et de l'or a acquérir. Wiertz, enfant du peuple et de son siècle, fut, au foyer comme à l'atelier, le superbe travailleur en qui l'humanité reconnaîtra éternellement un des siens. Pour remplir une mission civilisatrice, il Ût, tout jeune, pacte avec la pauvreté et, penseur libre, même dans le domaine religieux, conquit parmi les manœuvres de l'avenir une place que Ruheos n'ambitionna pas , et qui manquera pour jamais a sa gloire.
comment il faut parler de ces géants, aux artistes il dit comment il faut les admirer pour les combattre.
Cette esquisse palpitante qu'illustrait , dans le manuscrit , une masse de rapides coups de crayon, a été publiée depuis, et l'on sait comment, après une lutte corps à corps entre tous ces rois de l'art, la palme y est adjugée au fils d'Anvers. Nous reproduisons ici la scène pittoresque de la bataille :
« Établissons un concours, évoquons un instant ces grands maîtres , voyons-les accomplissant une œuvre d'art. Voyons Rubens, le Titien, Véronèse, Rembrandt, Velasquez, la palette à la main , devant une toile prête à recevoir les inspirations de leur génie.
« Déjà l'impatient Véronèse brûle du désir de montrer la franchise et l'énergie de son pinceau ; Rembrandt, plein de confiance dans les ressources de son savoir-faire , ne croit devoir craindre aucune supériorité ; l'audacieux et facile Velasquez s'anime et rêve la victoire; une confiance moins grande, mais plus réfléchie, tempère l'empressement du Titien. Son expérience est profonde, nul ne semble pouvoir lutter contre son étonnante habileté.
« Voilà déjà les grands artistes qui travaillent avec ardeur ! Le seul Rubens , les yeux fixés sur sa toile , reste calme et tranquille.
« Ses émules crayonnent sur le panneau de rapides traits. Déjà l'on aperçoit des masses esquissées, des figures ébauchées, des détails commencés. Partout les lignes se multiplient et se confondent ; partout l'on efface et l'on corrige. Les uns, déjà satisfaits, arrêtent des contours ; les autres, plus avancés, préparent les couleurs. Mais, hélas! une idée quelquefois mal conçue s'écroule et s'anéantit ; de nouveaux essais paraissent et disparaissent, et l'imagination épuisée devient moins prompte. Vainement Véronèse et le Titien ont tenté
d'assembler avec justesse le plan de quelques groupes, le mouvement de quelques figures. Vainement ils essaient de dessiner d'un trait assuré quelques raccourcis difficiles, quelques muscles en action. Ces deux maîtres , ainsi que Rembrandt et Velasquez, sentent le besoin impérieux de prendre le modèle. Mais cette ressource augmente l'embarras et les difficultés. Ce que l'imagination avait ébauché, le modèle le détruit, et de pénibles travaux doivent recommencer encore. Cependant, avec une patience indomptable, le Titien et Rembrandt cherchent, par des couches superposées, par des glacis redoublés, à rendre, d'après le modèle, le dessin, le modelé et la couleur. Ce nest qu'après de nombreux essais , des hésitations pénibles, qu'ils déterminent le mouvement des ligures, le jet des draperies. Mais cette nature froide , ce mannequin inanimé les induisent en erreur. Bien des choses encore doivent être refondues, recommencées, soumises à de nouvelles recherches. Ce n'est pas sans quelque peine que Véronèse parvient à réunir des masses de lumière , que le Titien obtient son harmonie, que Rembrandt arrive à ses effets. Ce n'est pas sans quelques tâtonnements que Velasquez arrive à donner à son pinceau les grâces d'un beaufaire. La pensée est prompte , mais la brosse est lente et s'embarrasse.
« Rubens, toujours absorbé dans sa pensée, n'a rien encore exprimé sur l'immense toile qui l'attend. Son génie seul agit et travaille. Comme un ouragan impétueux s'amasse au loin dans un ciel enflammé d'éclairs, ainsi se préparent en silence, dans le cerveau du maître, les merveilles qui vont éclater à nos yeux. Ce n'est point par les moyens ordinaires dont se servent ses rivaux que le grand artiste exécute ses œuvres sublimes. Ce n'est ni le modèle, ni le mannequin qui lui inspire ses étonnants mouvements, ses admirables expres-
sions, ses frappantes vérités, son rendu merveilleux. Ce n'est point non plus par les vains essais d'un crayon timide et mal assuré qu'il commence le premier jet de son œuvre. Sa pensée mûrie, il saisit ses pinceaux, s'élance à la toile, y jette des flots de couleurs. Les lignes, les masses, les formes, les ombres, les lumières naissent sous les coups de la brosse rapide. A droite, à gauche, en haut, en bas, la fée va, vient, vole, et la toile, frémissante, bourdonne comme un tonnerre lointain. C'est la digue qui se rompt, c'est le torrent qui bondit, c est l'éclair qui passe, c'est le feu qui pétille, c'est la flamme qui dévore, c'est la force électrique qui agit, c'est la puissance d'un démon qui, tout à la fois, veut, crée, accomplit.
« Déjà les grandes lignes générales apparaissent, les grandes masses d'ensemble se dessinent, les effets de lumière resplendissent; le sujet vit tout entier. Comme l'enceinte d'un grand cirque s'emplit tout à coup, au moment où ses portiques s'ouvrent à la foule empressée, ainsi se couvre rapidement de masses agitées le vaste champ où le pinceau de Rubens porte le mouvement et la vie.
« Le grand coloriste a posé sur divers points les cinq couleurs primitives. A voir comment l'ombre et la lumière naissent, grandissent et détachent les objets, on se figure l'apparition subite du soleil sortant de la mer et éclairant par degré la nature plongée dans les ténèbres. Autant les effets éblouissants de l'astre surprennent et enchantent, autant les capricieux accidents de lumière qui surgissent sous la main de Rubens. saisissent et étonnent. La fée va. vient, vole, et la toile, frémissante, bourdonne comme un tonnerre lointain. Avec quelle écrasante rapidité la brosse large et hardie attaque l'ensemble et les détails ! Avec quelle adresse inouïe, elle sait donner à tous les corps leur forme, leur ca-
ractére, leur couleur! Ici, elle établit des masses éblouissantes qui sont le foyer le plus étendu de la lumière; là, elle débrouille et détache des parties sourdes, renforce des parties Caibîes, atténue des parties fortes, et, tournoyant sans cesse dans une pâte fraîche et brillante, étend ses soins prestigieux jusqu'aux moindres détails.
m Mais cette multitude d'objets, ces êtres aux mille formes et aux mille couleurs attendent la vie. Rubens, dont le génie entrevoit d'un coup d'oeil ce qui manque à la perfection, s'éfoigne un moment et parcourt des yeux son aîuvre. Rapide romme l'éclair, il reprend sa palette chargée de nouvelles couleurs. La fée va, vient, vole! Partout les objets changent, se développent, grandissent; partout se produisent des effets nouveaux. Doit-il rendre la douleur, le calme, l'effroi? Une touche juste et hardie l'exprime. Ce bras est-il trop long? Ce torse est-il trop court? Le pinceau, d'un trait, rétablit les proportions. Songeant ensuite aux intérêts de la couleur, il lempère ces parties trop brillantes, réveille ces parties trop sourdes, salit celle-ci, illumine celle-là, ranime par des teintes vierges les points principaux, revient rapidement vers hs détails qu'il arrondit, détache, modèle et finit. La féo va, vient, vole! Son impétuosité ne s'arrête pas un instant. Elle fouille les ombres obscures et profondes, rehausse de lumières vives tous les corps saillants, les empâte, les fait jaillir de la toile. Ainsi s'achève lœuvre, lorsque enfin le peintre attaque une dernière fois toutes les parties du tableau, les frappe vivement de touches spirituelles et légères, les creuse de noirs vigoureux, les pique de blancs étincelants, et, comme si la matière dont il imprègne ses pinceaux était dérobée au feu du ciel, il donne à tout ce qu'il vient de créer ^expression et la vie.
« Telle est la prodigieuse facilité de Rubens, telle est
son incomparable habileté dans la pratique. Tandis qu'embarrassés dans les difficultés de l'exécution, ses rivaux commencent à peine leur œuvre, le grand artiste a terminé la sienne, où brillent tout à la fois et au plus haut degré les qualités les plus précieuses de l'art.
« Et c'est ainsi que tu fis ta Descente de croix, ô fils immortel d'Anvers ! »
C était avec le héros de cette journée que le peintre des pages couronnées par les Anversois voulait son combat des Anges rebelles. Le bulletin de la victoire de Pierre-Paul n'était que le cartel courtois d'un jeune rival à l'aïeul maître du champ de bataille. Au souille qui y respire, on sent que la même puissante main qui, avec la plume et le crayon, y a tressé la couronne du triomphateur, s'apprête à la lui disputer avec le pinceau. Seulement, comme si ce n'était pas assez d'une telle rencontre, entre le rêve sublime et la volonté d'un nouveau Titan, on voyait surgir, comme autant de barrières fermant l'entrée de l'arène, tous les froids obstacles matériels de la réalité.
Afin qu'il fût dit qu'à la même heure d'enthousiasme, il aurait à combattre du même coup les dieux et les hommes, c'était un soldat sans armes qui assignait le victorieux à une journée prochaine. Wiertz signait le message de guerre, à ce moment d'abandon de tous, où longtemps on ne sut ni si la toile colossale ne manquerait pas définitivement à l'héritier de l'ouvrier dinantais, ni si l'énorme pan de mur nécessaire à la rude entreprise lui serait enfin mesuré par les édiles liégeois.
A ceux-ci il ne demandait qu'un abri de quelques semai-
nés sous la coupole de l'ancienne église de Saint-André ; au ministre dispensateur des récompenses nationales, que la toile et les couleurs. Mais, des deux cotés, un silence profond. Pour la dévorante impatience du soldat levé avant l'aube, c'est le signe fatal. Le clairon sonne au loin, mais le cheval de bataille ne viendra pas ! C'est à cette heure, où les dieux ennemis le clouent au sol, qu'il accepte le duel prévu avec la destinée. « Le tableau se fera, nous écrit-il, quand bien même le monde entier s'y opposerait! Je suis décidé à frapper avec une audace incroyable quiconque s'y opposera.» Puis ce mot. sans lequel il n'eût pas été Wiertz : « On saura si je suis en état de peindre la Révolte de l'Enfer contre le Ciel. »
Au milieu des portraits sans lesquels le feu et le pain eussent manqué à la maison, il avait jeté sur diverses petites toiles les fraîches inspirations d'un pinceau se jouant des misères de l'attente (1), lorsqu'après la place dans l'église abandonnée, le subside lui fut accordé. Mais, pour que rien ne lui réussît alors,la bonnenouvelle arrivait au mois de décembre, à l'époque de3 jours sans soleil. C'était, avec d'autres qui suivront, une année perdue pour l'homme qui reconnaissait daus le temps le dieu du « bien faire. » En juillet 1841, la toile gigantesque se déroulait sous la vieille coupole de Saint- And ré. Voici en quels termes il dépeignait l'absorption de tout son être, tant que dura le travail de l'enfantement : « Je ne sais plus ni jour, ni heure, ni date. Je ne saisplus discerner que deux choses : le moment du travail et celui du repos ; le jour, la nuit, n En six semaines, était terminée une œuvre dont l'exécution matérielle représente à l'imagination des peintres le travail des mois et des années.
(I) Les Vingt et une jeunes filles, une Bacchanale, etc., dont on retrouve la date dans la correspondance.
La sienne aussi, maîtresse de trésors qui attendaient le jour, s'irritait contre les lenteurs do la peinture à l'huile qui déjà l'arrêtaient sous le ciel d'Italie. Dès lors, il cherchait quelque secret qui délivrât l'inspiration des entraves de l'ancien procédé. Une expérience à laquelle j'assistai, entraîna son esprit dans une suite de recherches qui devaient aboutir à la découverte du procédé appliqué, après le Triomphe du Christ, à toutes ses grandes toiles, et connu sous le nom de « peinture mate. »
Il projetait d'exposer l'œuvre nouvelle au théâtre de Liège, dans le fond de la scène. Cela aurait eu lieu le soir, à l'heure ordinaire des représentations dramatiques, et avec le concours des deux arts fraternels, la musique et la poésie.
Le rideau se fût levé sur une ouverture inspirée par le sujet, et les esprits préparés par l'orchestre à recevoir les irapressions plus vives d'une grande réunion d'hommes et de femmes. Au son d'une harmonie pittoresque, le poëte eût raconté la bataille de l'Enfer et du Ciel.
Il fallut renoncer à cette source rêvée d'enthousiastes spectacles pour le peuple. La toile déroulée au fond ne pouvait être éclairée de façon à être embrassée du regard public dans l'ensemble. On essaya vainement toutes les combinaisons possibles de lumière. On ne parvenait à faire le jour que sur des fragments de la toile. La couleur répandait sur le reste des luisants qui nous rappelaient l'impossible spectacle du Patrocie au Louvre. L'unique résultat de la poétique tentative fut plus tard, comme je viens de le dire, cette invention de la peinture mate qui, en délivrant le pinceau des désespérantes lenteurs de l'ancien procédé, devenait pour l'artiste inspiré une conquête sur le temps.
L'église de Saint-André, pas plus que le théâtre de Liège, ne devait offrir une longue hospitalité à la Révolte des Enfers.
Dès la fin de mars 1842, le peintre et son œuvre avaient à laisser la place libre (1). C'est dès lors aussi queWiertz songe à transporter ses pénates à Bruxelles, où, sans doute, il rencontrera l'atelier définitif. Mais des années encore se passeront avant que l'objet des jeunes rêves de la mansarde anversoise cesse de fuir au bruit de ses pas, et s'arrête au long appel du voyageur. Dans l intervalle des recherches, des voyages et des temps d'arrêt successifs à Bruxelles et à Liège, chaque étape des années ainsi perdues donne le jour à une œuvre qui marque l'heure fugitive du temps d'arrêt. A cette date se rapportent celles de ses toiles où il se propose un objet de parallèle nommé avec Rubens : Y Éducation de la Vierge, la Forge de Vulcain, où a manqué la dernière main; puis, quelques-unes de ces charmantes scènes où en vain chercherait-on la trace des angoisses qui hantaient l'atelier d'un jour :lcs Vingt et une jeunes filles, Y Age dor, etc.; puis la réduction, la lithographie et la reproduction du Patrocle (2).
Après la mort de sa mère, qui vint le frapper au cœur, le 26 août 1844, il avait dit adieu pour toujours à la ville de Liège (3). Lorsqu'en septembre de l'année suivante, je le retrouvai à Bruxelles, amené moi-même de Paris par un deuil de famille, sa blessure saignait comme à la première heure, et il demandait à l'introuvable atelier le remède héroïque du travail des grandes œuvres. En 1846, il est passagèrement accueilli dans l'usine abandonnée du Renard (4), où, sur-le-champ
(!) Après bien des démarches, la grande toile trouva, à Bruxelles, au temple (1rs Augu&tins, un asile provisoire durant l'époque de l'Exposition triennale.
(2) C'est ceUe copie du Patrocle exécuté à Rome qui se trouve au Musée Wierli.
(5) Le (ils et la mère occupaient, depuis 1857, quai de la Sauvenière, un appartement dans la maison habitée par l'honorable famille Gysselinckx.
(i) Il alla aussitôt habiter, dans le voisinage, une petite maison du boulevard du Midi, 113, appartenant à M. le conseiller Ranwet.
et, pour ainsi dire, simultanément, se déroulent deux toiles qui immortaliseront le nom du refuge ouvert à l'artiste errant. La première de ces toiles s'appelle le Triomplie du Christ. Il l'offre à la ville d'Anvers, à la seule condition d'une place à côté de la Descente de croix, A ce chef-d'œuvro refusé a succédé la Fuite en Êgypte, dont l'auteur fait don à l'église des Rédemptoristes qui s'achève et qui, sur ses murs vierges, présentait les deux conditions demandées : la lumière et l'espace.
Cependant, à peine ouvert au voyageur, l'asile hospitalier allait être démoli. Le jour de se remettre en route et d'aller frapper aux portes étrangères était revenu, et devait être long. Il représente encore trois années de la vie d'Antoine Wiertz.
Ce ne fut qu'au printemps de 1850 que les murailles géantes rêvées sur les bancs de l'école, virent arriver, sous le toit définitif, l'homme de l'Iliade et de XOdyssée. Par le contrat passé avec le gouvernement libéral, l'artiste laissait à l'Etat le Patroclc, le Christ au tombeau, la Révolte de* Enfers, le Triomphe du Christ et sa dernière grande page, le Phare du Golgotha. Il aurait, sa vie durant, la jouissance de l'atelier, avec la modeste demeure qui s'y rattache.
Dans l'intervalle du retour de Rome au terme du long pèlerinage, il avait cru succomber, sur la route, aux blessures de l'âme et à la lassitude du corps, et lui-même avait, à une heure fatale, marqué d'un M, qui voulait dire mort, une partie de l'œuvre accomplie sur le chemin.
La Révolte des Enfers contre le Ciel et le Triomphe du Christ retraçaient pour l'histoire deux points culminants dans la
carrière du peintre. Dans la première de ces scènes, l'escalade par une volonté qui, de nos jours, apparut plus grande que nature, dune montagne d'obstacles, choses et hommes, accumulés. Dans la seconde, la première heure sereine du triomphe naissant. La date de l'entrée dans l'atelier marque le terme assigné aux souvenirs retracés ici. Alors enfin le champ est ouvert, et l'artiste en possession de sa destinée. Et, si pas un jour jusqu'à la veille du 18 juin 1865, il ne cesse de compter avec les nécessités de la vie ; si la machine humaine a saigné aux ronces du chemin, du moins, arrivé là, l'espace est libre. L'artiste, s'il était taillé pour l'accomplissement de grandes choses, donnera la mesure do ses forces, et le monde saura do quel droit cet homme aspirait à la main delà gloire.
Le but unique de cotte vie était on lui-môme une chose si grandiose que ce n'était pas trop, pour y atteindre, de toutes les forces d'un pinceau antique jointes au dévouement du citoyen moderne. Wiertz avait fait un rêve digne d'être admiré, sinon compris de tous. Il voulait donner aux artistes de nos jours une austère leçon et un mémorable exemple : leur apprendre comment, pour faire de l'art môme l'instrument de l'idée suns lequel il n'est qu'un corrupteur ou un marchand, il faut l'aimer jusqu'au sacrihYe de l'homme. Le héros l'aima jusqu'à aimer en lui la vie do renoncement et cette fière pauvreté qui le lit libre, pour le faire Antoine Wiertz.
On a vu comment le rêve de ses nuits et de ses jours avait pris dans son âme une forme plus belle que la beauté matérielle, et, sur ses lèvres, le nom le plus idéal de la langue : il l'appelait la gloire. Seulement cette forme vague et mystérieuse dont s'énamoura sa première jeunesse, apparut à l'âge viril avec des lignes moins indécises et plus sévères. On put
dire dès lors que, s'il n'était pas l'homme de l'art pour l'art, moins encore le serait-il de la gloire comme but unique à la vie d'un penseur. S'il l'appela à lui, s'il la désirait de toute la volonté de son être, ce n'était pas comme la blanche statue de marbre qui apporte le froid baiser de la mort, en laissant tomber une branche de laurier sur une tombe. Ce fut comme la campagne féconde du travailleur. Il l'aima, non pas même comme l'objet vivant d'une jouissance céleste, mais bien comme une force apportée au pinceau ou à la plume, comme la vertu et lame de l'œuvre humaine.
Or, il avait pour patrie celui des pays d'Europe qui, malgré les nuances distinctives du caractère national et grâce à la langue commune, subit à tel point l'influence des mobiles idées françaises, qu'il est sans exemple de nos jours qu'un nom belge conquière sa place dans la simple justice des siens, sans l'adoption et la proclamation préalable par la mode parisienne du moment. De là cet. ardent signal de la résistance à l'esprit envahisseur à laquelle se rattachaient, dans la penséa du citoyen, l'honneur et la destinée de la glorieuse famille belge.
De la présence de ce maître étranger sur notre sol, l'auteur duPatrocle en avait fait, dès le premier pas, la fatale expérience. D'un seul de ces regards profonds qu'il fixait sur toutes choses, il lui fut donné do comprendre le silence qui accueillit parmi nous le triomphateur romain, et l'humiliante récompense nationale qui allait le suivre et le confirmer. Alors, il put se dire, et tout autre homme juste avec lui, que si, au Louvre, ses fils homériques, avec leur taille et leur costume étrangers aux héros d'Horace Vernet et de Meissonnier,y apparurent aux yeux des juges comme les revenants d'un monde barbare, à Anvers môme, ils avaient du trouver un public dépaysé et francisé par les Romains de David, et que le canon
de 1830 venait seulement de rappeler aux traditions nationales. Ainsi quelle-même , au premier aspect, la généreuse nourrice flamande n'eût point reconnu, dans le peintre de Patrocle, la légitime lignée de son Pierre- Paul, et que, plus tard, Bruxelles n'eût point salué l'hôte du Capitole dans cet inconnu meurtri et couvert de poussière parmi la ténébreuse mêlée parisienne , il n'y avait là rien qui dût troubler la conscience du superbe proscrit. C'était que, deux fois, la dictature de la mode française l'avait rendu étranger sous le ciel natal.
Jusqu'à quel point il aura résolu ce double problème : Faire d'une couronne d'artiste l'arme de la cause humaine, et faire vivre pour les temps un nom frappé de mort par la sommaire justice contemporaine, c'est ce que dira un jour l'œuvre inachevée et interrompue par la mort qu'il lègue à sa patrie. Sans doute, quand le combattant est couché au champ d'honneur, quand l'avenir appartient à son drapeau et l'espace à sa mémoire, l'attente est facile et douce à son ombre. Mais si, dans la durée promise à l'œuvre, les cinquante années d'une lutte pleine de sueur ne sont qu'un point imperceptible dans l'horizon de l'histoire, il faut pourtant que du moins les vivants trouvent dans ce combat et cette victoire l'enseignement qu'y a rêvé le mort. Que d'abord la patrie se souvienne, elle qui eut aussi son jour d'erreur et dont la justice s'en vient encore d'un pied boiteux, et que les soldats de l'art apprennent comment arrive au but lhomme taillé pour se survivre : telle est la leçon, tel l'exemple laissé à tous par ce peintre de chefsd'œuvre qui fit de sa vie le plus admirable de ses tableaux.
A qui, du point où nous sommes, embrasse d'un regard l'ensemble de ce tableau, le Combat des Grecs et des Troyem pour le corps de Patrocle ne représente pas uniquement l'entrée d'un jeune maître dans l'homérique carrière. Il semble que son esprit n'ait pas été saisi, dans cette page du début, par le seul charme de la beauté pittoresque. Peut-être y avaitil, dans un mystérieux avertissement de la destinée, quelque chose qui, à son insu, attachait le pauvre artiste au héros dont le combat ne finit pas avec la vie. Pour l'imagination du moins, ces funérailles militantes dominent l'ensemble de l'œuvre artistique. Dans la vie mi'me du peintre vengeur, Patrocle triomphant dans la mort, apparaît, sur un point culminant, comme un signe fatal. Ce qui est certain, c'est que Wiertz exprima son propre destin par un mot où l'on pressent que sa propre lutte aura aussi son heure autour de la tombe : - Une toile est mon champ de bataille. » Les grandes mémoires aussi exigent une suprême mêlée des passions survivantes. Et, sans nul doute, à lui-même apparaissait jusqu'à la dernière péripétie du drame de la gloire, le jour où on l'ouït dire qu'il « voudrait être roi pour devenir un grand peintre. * L'intuition de toutes les misères de la lutte infinie était dans ce mot de l'enfant à la mère.
C'est l'enfant aussi qui commence le duel corps à corps avec ce premier ennemi qui le suivra jusqu'au bout, lapauvreté. Pour qu'il aille s'asseoir sur les bancs de l'école, il faut que le peintre sans maître d'une enseigne d'auberge ait conquis, à douze ans, par des prodiges qui émerveillent les témoins, la protection d'un des principaux de sa petite ville, etque celui-ci, admis comme gentilhomme à la cour, ait obtenu de la générosité d'un roi un subside de 100 florins. Pour que le pain ne lui manque
lu
pas dans sa mansarde.il faut, en outre, qu'un batelier dinantais ait foi dans son étoile et veille, dès ce moment, sur l'enfant prédestiné qui sera l'honneur de la famille. Mais, avec les premiers cailloux du chemin, la pauvreté ne disparaîtra pas. Elle a pour jamais sa place au foyer où on l'aime, parce qu'elle y représente la liberté. En 1846, quand il va peindre le Triompiie du Christ, Wiertz, pour trouver 100 francs qu'attend de lui un parent malheureux, offre en gage au préteur un portrait à faire. Les portraits mêmes jusqu'au dernierjour feront défaut, à certains moments. Le soir de sa mort, on trouva chez lui une somme d'environ i,500 francs. Mais ce trésor ne lui appartenait déjà plus, et l'homme qui laisse, dans son Musée, des millions à son pays, n'a pas laissé de quoi subvenir aux frais de ses funérailles.
C'est dès l'école aussi qu'il se trouve, pour la première fois, face à face avec les faux juges dont le Moniteur vient d'annoncer l'apparition posthume au Palais de la nation (1). Au concours pour le prix de Rome, en 1828, il est déclaré vaincu, mais avec une telle dérision du sort que ce sera sa défaite qui sauvera de l'oubli le nom du vainqueur. Un jour, jour unique dans son début, justice lui est rendue au nom de l'avenir. C'était sous un ciel lointain, dans la cité des morts, à Rome. Lorsqu'il revient dans sa patrie, à part deux ou trois que je pourrais nommer, nul parmi les artistes et les poètes ne devine le géant annoncé par le vieux Thorwaldsen.
A Paris, devant ce bruyant aréopage du monde présent, d'abord refusé, Patrocle rencontre un silence plus profond que celui qui l'a accueilli dans la métropole anversoise. A Bruxelles, le prince de la critique fait au jeune peintre* grâce»
(i) Voir la discussion relative au legs du Musée Wiertz , séance du 48 mai 1 8GB, à la Chambre des Représentants, et du 24, au Sénat.
d'une toile trop grande pour son - cabinet, * et les artistes du jury, avec le gouvernement, y attachent une médaille qui lui rappelle l'accessit de 1828. En 1840, exposé de nouveau à Anvers, cette fois devant lo public, l'ami mort d'Achille n'y a d'autre vertu que d'effaroucher la pudeur officielle du jury. Le peintre pourra compter les jours qui vont de juin 1837 jusqu'en août 1845, avant que la glace du silence soit rompue, et que pas un des grands journaux de Bruxelles (1) accorde l'honneur d'un feuilleton à ces premiers coups d'un pinceau où Homère eût reconnu la lance de son héros. Avant un tardif sigue de la justice future, Wiertz aura eu le temps de faire de son œuvre même le prix d'un concours contre les premiers juges. Si bien qu il ne serait pas même donné au premier témoin de son génie de voir luire le jour de la réparation. La toile où Thorwaldsen avait senti la main d'un homme de haute taille n'était plus là, et le Combat des Grecs et des Troyens annoncé par l'Observateur et la feuille officielle, était la copie du tableau qui n'appartenait plus à l'auteur.
On retrouve dans ses lettres de nombreux témoignages de la longue nuit qui, au retour de Rome, pesa sur son nom.Je n'en rassemblerai ici que quelques-uns. L'année môme du retour, la lecture de quelques vers, inspirés par son sublime début, lui arrache un cri d'amitié pour le jeune écrivain qui le salue. C'est le voyageur dépaysé parmi les siens, et, comme si alors seulement il retrouvait la patrie, il rend grâces à la fortune d'avoir mis sur son chemin * un homme dont le cœur palpite au nom d'Homère. » L'année suivante, tant ce néant rencontré au réveil d'un glorieux rêve, semble devoir durer, il se sent « heureux d'avoir trouvé quelques ennemis. » Il avait
(I) Le Courrier belge excepté.
«rayonné, à sa façon picturale, quelques pages en souvenir Je son vieux maître anversois (1), et lorsqu'enlin un journal consent à les publier, l'artiste s'émerveille, déclarant que « cet article a fait plus de bien à sa réputation que le meilleur tableau du monde. » C'est alors qu'il envie une plume, somme le seul instrument « capable de faire connaître un peintre. » Pour que le public, à défaut de la presse et des peintres, lui accorde sa place au soleil, il projette de lui donner un spectacle inconnu. Il improviserait devant lui, en deux heures, au théâtre, un tableau d'histoire. « Peut-être, nous disait-il, pourrais-je par là lui donner une idée de mon existence. » Quand cette nuit aura assez duré, le premier rayon «lu jour verra l'armée des modestes se réveiller et essayer ses dards sur le talon de l'orgueilleux. C'est à ce signe qu'Antoine Wiertz saura que la gloire se lève. Vers la fin de Ï840, à l'aspect des « bataillons qui surgissent, » il nous fait entendre un cri d'enthousiasme : « Heureux l'homme qui a des ennemis! L'approbation de la postérité lui appartient. »
Il avait pu compter les artistes qui, après le triomphe à Rome, vinrent lui souhaiter la bienvenue dans la métropole flamande. Si un artiste ou un écrivain protesta à la face du monde contre sa chute sans combat et sans nom au Salon iThonneur du Louvre, Wiertz est mort sans le connaître. Pour qu'il apprît combien il était étranger dans son pays, il lui fallait la palme littéraire conquise à Anvers, au nom de Rubens. Lorsqu'un romancier français, concurrent malheureux pour YÊloge (2), déclara l'honneur de sa nation outragé dans un passage du manuscrit couronné, le peintre répondit
il) Vne leçon d'anatomie.
Ji) M. S. Henry Berthoud.
par une ironie qui, reconnue telle, n était qu'un digne pendant à l'accusation et, prise au sérieux, ne pouvait qu'honorer personnellement l'écrivain (1). Voici comment le public belge reçut la réponse au chauvinisme français : « Chos* étrange! nous écrivait le peintre, on n'a de blâme que pour moi. Un Français, sous prétexte de patriotisme, venge so* amour-propre blessé sur un Belge, qui ne l'a jamais vu ni connu. Ce Français publie dans les journaux toutes les insultes possibles à ce Belge, qu'il traite d'étranger et qu'il cherche à rabaisser dans l'opinion de ses compatriotes. Toul cela petit être indifférent aux Belges qui aiment leur pays, il est vrai. Mais quand on songe que des centaines df Français ont jeté à la face de la nation belge le mépris et les quolibets, et qu'après cela, cette nation n'a qu'une voix pour blâmer une plaisanterie adressée à un Français qui fait parade de patriotisme, cela passe toute croyance. »
Il se sentait si bien seul contre tous que, lorsqu'enfin un journal de province (2) lui vient à la rescousse, il s'écrie avec une joie enthousiaste : « Il s'est donc trouve un homme eu Belgique qui a osé parler (3)! » J'étais cet homme-là à se* yeux, pour avoir, en quelques lignes, signalé au simple boa sens do nos compatriotes notre étonnante soumission a* chauvinisme étranger. L'attitude du public pour le lutteur., de glaciale que je l'avais vue cinq ans durant, me semblait devenir menaçante. Je crus le terrain belge impossible à un<* lutte plus longue, et je lui conseillai de nouveau d'aller planter sa tente à Paris môme. Mais il ne désespéra jamais de la justice des siens jusqu'à abandonner le champ de bâti) Lettre du 27 octobre i»4I.
(2) Le Journal de Malincs.
ISi Voir la lettre du 10 janvier 1812. avec ta noie.
taille choisi. Poisque affranchir le génie national du tribut à l'esprit français était le but marqué, il fallait, pour le triomphe d une cause à laquelle se mariait l'honneur national, que le couronnement de l'œuvre lui vînt de maius belges, loin de ce « Paris blasé, usé dans les arts comme dans les plaisirs des sens. » Seulement, du fond de la détresse présente, il jette au loin un regard d'envie sur les frères laissés au pied du Capitole, et que de bonnes frontières naturelles séparent de ce Paris « où il n'est pas plus possible de vivre en véritable artiste qu'en homme vertueux (1). »
La première lueur qui vint faire sortir son nom de la nuit, apparut comme le signal longtemps attendu des hostilités. La première louange du pinceau et de la plume retentit comme une accusation. Si la justice, qui s'avançait, forcée et en ennemie, est condamnée à proclamer le droit de ÏÊloge de Rubens à la couronne littéraire, c'est pour en dénier du môme coup la paternité au peintre. Le verdict qu'elle rend en faveur du Christ au tombeau, est accompagné de la déclaration que le chef-d'œuvre est la copie inavouée d'une toile italienne. De sorte que le premier honneur rendu à l'artiste se retrouve dans la négation de sa probité artistique et litté-
(1) Sa lettre du 25 décembre 18 il commence par ces mois : « Vous ne me ferez jamais aimer vos Parisiens. » S'il était besoin de prouver que ta « haine vigoureuse » de l'artiste démocrate pour un monde qu'il croit mortel a l'indépendance de l'art, ne confondait pas plus le peuple français avec l'empire des modes parisiennes sur l'Europe, que nous-mêmes avec l'Empire des Napoléons, il suffirait de rappeler à quel point était le bienvenu chez lui tout homme de cette nation qui s'y présentait avec l'amour de l'art et de la liberté. Bornons-nous à ces simples traits. Un des derniers portraits qu'il a peints était cc-lui de Blanqui. Les derniers soins lui ont été donnés par M. Watteau. Ce fut M™* Sibert, une proscrite de décembre, qui lui ferma les yeux. Parmi les trois amis communs qui, dans la nuit du 1 H juin, vinrent donner au mort le baiser de l'adieu, se trouvait Bancel, le représentant du peuple français.
raire, et que, pour préciser aujourd'hui la date de la reconnaissance du génie, il suffit aux témoins de se rappeler à quelle époque l'homme se vit, à son tour, méconnu et nié en face de l'artiste sur son char de triomphe.
Une des premières et durables accusations portées contre lui, ce fut de ne pas vendre ses œuvres. Ce trait d'un pauvre peintre qui n'avait pas, dans notre temps, le génie du commerce, contribua plus que tout autre à rendre Wîertz inintelligible. Mais, à première vue, un tel mépris de l'argent ne parut pas même croyable. En 1841, l'écrivain qui avait gagné le Patrocle dans un concours public, pour s'assurer l'indé- ■ pendance de l'avenir littéraire, se décida à vendre le grand tableau. L'auteur écrivait à son ami : « Si j'avais de la fortune, ce serait moi qui vous l'achèterais. » La souscription était à peine annoncée, qu'on put lire dans les journaux, qu'il était, pour une part pécuniaire, intéressé à la vente (1)! C'était la gloire qui commençait.
Pour fixer l'heure de son arrivée, pour la suivre dans sa marche ascendante jusqu'à la tombe de l'artiste, l'histoire n'aura qu'à recueillir sur la voie sacrée les milliers de voix qui l'accusaient de n'être pas né marchand de tableaux ; de n'avoir su se montrer l'homme de l'art pour l'art et pour l'or ; d'être, avant le grand peintre du siècle, un grand caractère; de vouloir vivre et mourir l'artiste de l'humanité, le poëte de l'avenir, l'homme de la libre pensée (2). Arrivé
(1) L'Observateur du io août 1841 cl, avec quelques autres , la Tribnnc de Liège, nous ont transmis, en l'honorant d'un démenti, cette ridicule calomnie.
(2) On aurait peine à croire, sans un témoignage du temps, que, parmi les objets d'accusation tournes contre lui, figurât jusqu'à son chapeau, avec les autres pièces de son costume. Cette preuve existe dans une brochure de quelques pages publiée par l'auteur de ce récit, et que WicrU nous rappelle dans
au terme île ce combat, qui fut celai de cette vie, en face du drapeau arboré , en signe du deuil national, sur la Grand'place de Bruxelles, des témoins dignes de foi viendront déposer que les colères du champ de bataille n'étaient
sa lettre du 50 avril 1842. Libre a ceux qui douteraient de parcourir les lignes suivantes :
« Ah ! messieurs, quelle misère de voir attaquer avec de pareilles armes un tel homme ! Et si jamais cela arrivait aux oreilles de nos petits enfants.... Mais ils n'en croiront pas un mot. Je me flgure qu'on ne leur fera jamais entrer dans la tête de quelle façon nous accommodons Wierlz aujourd'hui, ni avec quelle vaillance empoignent son caractère d'artiste et son costume pittoresque ceux d'entre nous qui n'aimeraient pas se frotter à son pinceau, voire à sa plume ; comment ceux-là même qui paraîtraient disposés à admettre en sa faveur les circonstances atténuantes du génie, accusent d'orgueil sa redingote en forme de tunique, et proclament signal d'insurrection contre les idées du jour son petit chapeau en pointe avec larges bords.
« On le sait bien, cela va sans dire, nous sommes dans le droit naturel, en demandant qu'on lui fasse payer une supériorité contraire à l'égalité. Mais avec quelles dents mordre à un compagnon de celte trempe? Ses émules et nous a Lires bourgeois, nous avons avisé, et voici le système que nous avons reconnu pour pratique. Il a été convenu, de part et d'autre, que l'on ne toucherait pas au pinceau , mais que nous habillerions l'homme à notre manière.
« C'est ainsi que quiconque vous parlera de lui, vous dira avec un enthousiasme tempéré par une honorable pitié : « Qui, Wierlz? un peintre de j'énie, pardieu ! Mais, hélas ! cher monsieur, un grand original ! »
« Je gage que vous ne rencontrerez pas un bon citoyen qui ne reconnaisse un contemporain Oèrement trempé dans le peintre du Patroilc, du Christ an tombeau, de la lli'ivlte des Enfers, et ne le glorifie pour cela plus fort que vousmême; mais pas un aussi qui n'ajoute, avec une larme dans la voix: « Ah! mes amis, le malheur qu'un artiste de cette taille ne soit pas un homme comme vous et moi; qu'il ait des bizarreries; qu'il ne se mette pas comme tout le monde! Avez-vous vu son chapeau? >»
« Pas une âme dans tous ces groupes, ivres d'admiration, qui ne s'incline devant le pinceau, qui ne se découvre, au besoin, devant la palette de l'artiste. « Mais la redingote, monsieur? » Pas une qui , pour peu que vous y teniez . ne vous concède, avec une joie toute patriotique, que Wiertz, au fond et aussi dans la forme, rappelle le grand Pierre-Paul Rubens. - « Mais, mes enfants, pourquoi par la forme du chapeau? Voilà qui est à jamais déplorable ! C'est la
D i g i t i go d toy Go o g le
pas tombées avec le vainqueur. Entre autres, un organe de la métropole anversoise, le Précurseur déclarera, parlant de l'artiste vivant : « Lorsqu il nous consacrait ainsi son génie tout entier, c'était à nous de soigner pour sa gloire... Nous
ce qui perdra le jeune homme. Retenez bien ce que je vous dis, moi, son ami, l'admirateur des belles choses qui ont signalé son début >»
« Je voudrais pourtant bien savoir qui a le droit de contester à la tête qui a conçu ces choses admirables, celui de se couvrir comme elle l'entend. Je voudrais qu'en outre, on nous démontrât, d'un style plus clair, en quoi l'admiration pour ces superbes choses pourrait croître avec la forme du chapeau, et si d'aventure mieux vaudrait, pour l'honneur de l'artiste, qu'il portât, comme nous, la buse contemporaine, et n'eût peint ni le Patroclc, ni le Christ au tombeau. Ce n'est pas mon avis. Mais j'ose croire qu'on lui pardonnerait volontiers ce mépris de nos redingotes et de nos tuyaux de |>ocle sur le chef, si, avec le terrible chapeau , le jeune homme ne portait pas aussi le pinceau de Rubens.
« Au train dont y vont les choses, dans ce pays, je nevois pas ce qui pourrait empêcher Wïertz de s'imaginer une chose plus déplorable que son mépris de la mode, savoir :
« Que ce sont, un |>eu plus que celles de son chapeliei et de son tailleur, ses propres œuvres qu'on ne peut lui pardonner; que cette grande originalité dont on accuse l'homme, pourrait bien, au fond , être moins coupable a beaucoup d'yeux que l'originalité de ses tableaux; qne le reproche amer qu'on lui adresse de ne pas s'habiller comme les autres, pourrait bien cacher, sous une forme honnête, le reproche plus grave de ne pas |>eindre comme tout le monde ; que la plus impardonnable de ses bizarreries ne serait pas tant, qui sait? de ne se point vêtir et coiffer en bon bourgeois de la rue Saint-Jean , que de nepas faire lui-même, comme les autres, de bons petits tableaux bourgeois et de braves petites toiles à la mode du jour.
« Que ce grand talent gêne bien plus les modestes concurrents que sa mise ne blesse les yeux, c'est là un point qui peut, dès aujourd'hui, passer pour vraisemblable. Et même il me paraît que tout ce mal qu'on dit de son chapeau veut dire, après tout , beaucoup de bien de ses tableaux. L'influence que l'on prête à ce chapeau sur l'avenir du peintre, me démontre qu'à peu de chose ne lient que son génie ne soit, dès à présent , regardé comme un détail incontestable.
« En effet, au point où nous voilà de la question, il semble que, pour rendre à l'artiste l'entière justice qui lui est duc, ses contemporains n'aient plus rien
ne l'avons pas fait. » Parlant du deuil public à la mort, il résume son témoignage en ces termes : « Wiertz n'a pas été jugé par ses contemporains à sa juste valeur, et l'émotion du pays n'est pas assez grande pour la perte qu'il vient d'é-
à attendre de lui, sinon qu'il fosse à son siècle la concession de sa coiffure, bien que la forme elle-même en soit généralement proclamée plus pittoresque et artistique que la nôtre. Toutefois, les gens qui vont au fond des choses . ne sont pas de cet avis. Ils estiment que Wiertz apaiserait ainsi bien des petites passions, mais ne répondent pas qu'il les fil taire, en sacrifiant à la buse commune les bords d'un chapeau qui rappelle un autre peintre et d'autres tableaux <jue les Boires.
« Quelques-uns vont jusqu'à professer l'opinion que mal en adviendrait a fauteur du Patrock. J'entends dire autour de moi qu'on lui est tout bas reconnaissant de porter haut sur la tète ce point de mire honnête aux restrictions de l'enthousiasme. Le chapeau , soit dit sans jeu de mots dans un grave sujet, ne viendrait ici que pour la forme. Au fond de certaines consciences.on l'aime, ce chapeau bas qui permet de rabaisser un peu son maître. Nous le re«rardon« puô^ï u ans la rue et nous disons aux voisins : « Cet original de Wiertz ! avec son talent, porter ce chapeau-là ! »
• Sur quoi , nous , modestes et bonnes gens, relevons la tête d'un cran . Car, amour-propre à part, combien n'est-on point par le caractère au-dessus de cet homme dont le talent est si haut et le chapeau si bas !
« De tout quoi on finirait par conclure que l'on laisserait ce pauvre morceau de feutre tranquille, si Wiertz fournissait à ses désolés admirateurs quelque autre bonne occasion d'humilier son pinceau, de déchirer franchement l'une ou l'autre de ses grandes toiles, d'habiller de haut en bas quelquesuns des géants sortis de sa palette.
« Mais il est permis de croire que celte variante de l'admiration n'est pas commode à pratiquer. Verrait-on alors tant de gens qui ont de la barbe au menton et qui sont, pour cela, les sages de la nalion, poursuivre avec les armes tournies par son chapelier et son tailleur, le vainqueur des Troyens, du diable et des anges rebelles? Et, pour résumer une si longue bataille autour d'un objet étranger à la gloire de l'art, ne verrait-on pas un homme simple se lever dans la foule pour poser au jury cette unique question :
« L'accusé, convaincu d'être l'auteur de toiles mortelles pour la médiocrité et l'envie, est-il plus coupable, pour porter un petit chapeau, que celui qui l'accuse et n'a rien fait de pareil, encore que celui-ci porte sur le chef une buse écrasante ?
prouver. » Si, en présence de ce commencement de réparation de la justice nationale, l'histoire s'enquiert quelle fut la première impression posthume de nos juges suprêmes de France, elle trouvera dans le Figaro, signée par un des der-
« En attendant, ne ressort-il pas, clair comme le jour, de cette piteuse affaire, que je n'ai rien à rétracter de ce que j'ai avancé l'autre jour, à savoir : Qu'il y a au monde un certain petit pays où les grands artistes sont accueillis d'une façon petite, provinciale et bourgeoise ?
« Grand public, n'esl-il pas vrai? et bien digne déporter, après Rubens, le nom de Belge, que celui qui , devant le Patrocle et le Christ au tombeau, se laisse aller à l'élude exclusive d'une redingote boutonnée ; qui, ayant à mesurer l'inspiration du pinceau qui, en quarante jours, a jeté sur une toile gigantesque la Révolte de* Enfers, commence par prendre la mesure de la coiffure du peintre; qui, ayant à inscrire un nom nouveau sur les tables de bronze des anciennes gloires, n'admet l'artiste au Panthéon national qu'à la condition expresse que l'homme restera dehors ; qui,'ne voyant pas assez, ou voyant trop comme quoi l'un complète l'autre, en haine de l'homme qui ne veut pas se faire marchand de tableaux, accuse l'artiste de faire de si grands tableaux que l'homme ne saurait en faire commerce; qui, en haine de l'artiste qui fait profession de ne travailler que pour son art, reproche à l'homme de mépriser l'argent, si bien que, par un si excentrique soufflet à l'esprit de l'art contemporain, l'homme flnira par livrer l'artiste à l'animadversion de ses confrères, ainsi que l'artiste, l'homme au dédain de tous les honnêtes gens qui considèrent le mépris de l'argent comme une insulte personnelle?
« Et, qu'au milieu de ce formidable duo de bourgeois aimant l'art dans l'argent, et d'artistes aimant l'argent dans l'art , quelqu'un demande la parole pour proclamer que c'est justement de cet accord merveilleux de l'homme et de l'artiste que doit sortir à la fois un grand peintre et un grand homme : « Ah ! maladroits amis, vos louanges le perdront! » Tel est le cri de détresse poussé par un chœur de grosses voix.
« Nos louanges le perdront? merci, mes braves. Je saisis maintenant pourquoi vous ne le louez guère, et à quelle fin Wiertz vous a vus pousser l'amitié jusqu'à l'insulte. Mais, ô amis trop adroits vous-mêmes ! ne craignez-vous pas de le trop sauver? Et, s'il est vrai que l'excès d'amour soit mortel à ces natures délicates et sensibles, n'avouerez-vous pas franchement , entre nous, que, depuis longtemps, vos soins pieux l'eussent tué, si l'homme chez lui n'était au niveau de l'artiste, et si ce grand caractère n'était de la même trempe que le pinceau dont les dieux lui ont fait présent? »
niers représentants de l'esprit français sous l'Empire, cette lettre de faire part adressée au monde des arts : « Un des excentriques de la Belgique, le peintre Wierfz, vient de mourir. C'était un Michel-Auge grotesque dont la principale préoccupation était de plaider en peinture la peine de mort »
Il avait attendu, vingt ans durant, l'atelier qui lui fut ouvert en 1850. En 1866, ce fut une question posée au Parlement, de savoir si la nation accepterait le legs de l'atelier devenu un Musée. A la Chambre haute, dans la séance mémorable du 24 moi, il s'en fallut de quatre voix que le legs ne fût refusé, l'œuvre dispersée, l'ombre du peintre chassée de l'atelier rasé ou vendu, et son corps emporté par les Troyens, loin de la sépulture rêvée au champ d'honneur!
Le premier jour de l'an 1865 *vait trouvé 1 atelier rempli dans toute son étendue. En quatorze années dont les douloureux chômages redoublés de la maladie avaient emporté leur part, tout un monde avait surgi là, et s'y trouvait à l'étroit. Le premier aspect était celui d'un atelier cyclopéen plein de flammes et de longs retentissements ou, çà et là, souriait quelque fraîche figure d'enfant ou de jeune fille, comme égarée parmi ces êtres surhumains. Sur une estrade recouverte d'un tapis en lambeaux, des groupes herculéens pétris dans un plâtre saignant sous l'étreinte des Passions humaines. Sur des chevalets improvisés, les dernières créations d'un pinceau qui se hâtait de « bien faire. » Car le temps ami venait des larmes, à l'approche du mois de juin, et la ligure portraitée sur le mur de la mansarde anversoise avait apparu, la nuit, sur les ruines du temple de Pœstum.