‹ Antoine Wiertz etude biographiqueChapitre 19 sur 27 · PETITE PROMENADE PAR M. WIERTZ · texte numérisé non relu

PETITE PROMENADE PAR M. WIERTZ

De la critique.

* La critique n'est qu'un besoin de l'umour-propre, a dit un philosophe, et la louange et le blAme ne sont que les vengeances de la vanité. »

Si l'on en excepte les idiots, il n'est peut-être pas un seul homme sur cette terre, séjour de passions et de misères, qui ne soit pourvu d'une dose assez palpable d'amour-propre. L'aspect d'une belle œuvre, le récit d'une action glorieuse, le bruit d'un grand nom apporte toujours dans l'àme même la plus modeste une sorte de trouble et de perturbation. La supériorité des autres excite en nous un secret mouvement, y anime une puissante envie d'attirer les regards d'antrui sur notre propre mérite. Louer ou blâmer sont les petits moyens commodes, faciles, souvent mis en usage en pareille occasion.

Quelle âme est assez bonne, assez candide pour ignorer qu'au fond du cœur des hommes louer veut dire : Je suis juste, je suis généreux, je suis connaisseur, je suis né pour le grand, je sais apprécier le beau, je sens vivement le sublime? que blâmer veut dire: Je suis difficile, je suis éclairé, je suis capable, et moi aussi, je pourrais faire de belles choses, je pourrais même devenir un jour un grand homme?

Quand par la louange ou le blâme, nous croyons être parvenus à faire pres-

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sentir que nous possédons aussi de belles qualités, que nous sommes aussi dignes d'admiration, un baume salutaire se répand dans toute notre âme ; le mérite d'atitrui s'abaisse devant nous: l'amour-propre est satisfait. Ainsi est faite notre chétive nature. Hélas!

Petite prérogative de la critique

Mlle a l'immense avantage d'être absurde sans crainte, d'avoir toujours beau y i\ alors même qu'elle a tort. Attaque-t-elle des hommes dont le talent par sou éclat blesse généralement les amours-propres, elle trouve de toutes parts des approbateurs nombreux. On est toujours charmé de voir la critique ra- I: ittre un peu d'une gloire qui n'est pas la notre. Malheur à qui regimbe contre la critique! Quels que soient les droits à la plainte ou à la justification, il faut se laisser piquer, mordre et déchirer a belles dents, sous peine d'être battu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Un pauvre diable se plaint de ce que son (p.ivrc est jugée avant même d'avoir vu le jour: tout le monde s'écrie qu'il n'est pas modeste et que la critique a bien raison !

Les prérogatives de la critique sont belles. Kn vérité, elles sont mêmes consolantes. Il est juste après tout que nous ayons le droit de battre tout à notre jiiM 1 ceux qui, par des chefs-d'œuvre, nous font un peu souffrir dans notre iimour-propre.

La critique cependant pent être battue.

Au temps du malin Apelles, elle ne se serait point avisée, eommeaujourd'hui, de fustiger impunément les malheureux artistes. Les méchants esprits, si empressés à faire la leçon aux peintres, seraient bien attrapés, si ceux-ci, à l'exemple du peintre grec, se cachaient derrière leurs tableaux, afin d'épier le moment où passe le bout de l'oreille du censeur. Les pauvres critiques seraient bien intimidés, si une voix cachée derrière la toile était toujours la prête a leur dire: « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! »

Les critiques aujourd'hui peuvent être fort tranquilles. Les peintres de notre temps sont les mcilleursenfants du monde; leurs tableaux, d'innocentes toiles qui se laissent dire les drôleries les plus fortes qui se puissent entendre: aucune voix, aucun rire moqueur ne vient troubler le connaisseur en jouissance des petits plaisirs qu'il se donne.

Pourquoi fait-on moins de scrupule d'attaquer le talent que la probité? Je ne sais. On ne songe pas que porter atteinte au talent du pauvre artiste, est

peut-être pour lui chose aussi sensible que porter atteinte a sa moralité. Les artistes ne feraient-ils pas bien de prendre la défense de leurs ouvrages, alors qu'ils les croient injustement condamnés? Est-il donc inutile de dire le pourquoi et le comment qui nous justiOeraient aux yeux des gens sensés? La modestie, hélas! nous condamne toujours au silence! — C'est une belle chose que la modestie !

S'il y avait pour la défense des ouvrages de peinture un tribunal, un code, des lois, que de gens seraient condamnés pour calomnie!

En attendant que le tribunal, le code et les lois s'établissent, il serait à souhaiter que les peintres, les poètes et généralement tous les hommes exposant des œuvres au jugement de la foule, prissent la résolution de suivre la méthode d'A pelles.

Profiter de la critique des cordonniers en ce qu'elle a de juste et de sensé, se moquer de ces bonnes gens q.iaml lu petite vanité les porte trop loin, ce procédé ne manque point d'esprit, ni n'est dépourvu de sagesse.

lue réflexion cependant. Que les peintres ne se laissent point emporter trop loin. Railler tous les cordonniers de notre temps donnerait peut-être trop grande besogne; recueillir leurs bons avis donnerait peut-être trop peu de profit.

IiC« feuilletonistes et en général le* gens d'esprit sont-Us pin* habiles à juger nn tableau que les homme» simples et sans éducation?

Il est tout naturel de croire les gens d'esprit plus habiles à juger une œuvre que les ignorants. L'expérience souvent prouve le contraire.

Des observateurs judicieux ont fait les remarques suivantes:

Dans un Salon d'exposition, la critique d'un homme simple, d'un ignorant, est souvent juste.

Celles des écrivains, des gens d'esprit, rarement raisonnables.

Celles des peintres, rarement de bonne foi.

Celles des poêles, presque toujours ridicules.

D'où viennent ces diverses nuances?

II est à présumer que la vanité ici encore joue son rôle.

Il faut cependant remarquer que la vanité ne contribue pas seule a formuler le jugement des hommes de lettres sur des œuvres de peinture : une autre cause encore induit ces messieurs en erreur.

Les hommes de lettres répètent souvent que la peinture et la poésie sont sœurs. C'est vrai. Mais qu'est-ce que cela prouve dans un compte-rendu ?

Ce que l'homme de lettres s'imagine ê tre un beau sujet pour le peintre, une pensée sublime, souvent ne fournit qu'une brioche de rapin !

Homère fait baisser le sourcil de Jupiter, tout l'Olympe tremble. Cette idée est poétique, sublime. Un peintre traite le même sujet, il fait aussi baisser le sourcil de son Jupiter, mai l'Olympe ne tremble pas. La peinture ne rend point les pensées qui ne s'expriment p;is d'une façon matérielle.

Encore une chose qui peut inspirer bien des sottises aux feuilletonistes, c'est le beau pittoresque.

Un palais bâti de pierres bien taillées, soutenu de colonnes bien polies, bien alignées, peut nous donner l'idée du beau dans le sens généralement compris. Une chaumière bien pauvre, bien sale, couverte de mousse, peut nous donner l'idée du beau pittoresque.

Un ciel bleu et sans nuage, un teint de lys et de rose, un sein d'albâtre, une robe d'une entière blancheur sont peut-être des beautés en poésie. En peinture, elles seraient contraires aux principes de cet art; elles produiraient des images, des enluminures d'enfants.

Ce que nous venons de dire des feuilletonistes, des poètes, des peintres, des gens d'esprit et des ignorants, porte à conclure ceci :

Pour juger de la peinture, les gens d'esprit sont des ignorants, et les ignorants sont des gens d'esprit.

Molière, dit-on, consultât sa servante. Si cette fille simple et illettrée fut choisie parmi les beaux esprits du temps comme le meilleur juge, il est constant qu'elle ne dut remporter sur ses spirituels rivaux qu'à cause de sa naïveté et de son ignorance.

Que les disciples d'Apelles consultent les cuisinières et les cordonniers : ce sont là les meilleurs critiques, les hommes les plus compétents.

Les eerlvolns sont-lit* meilleurs Juges en petafure

rjuc les peintres ?

Que devons-nous penser de celte idée, généralement accréditée chez les hommes de lettres, que les écrivains sont meilleurs juges que les peintres eux-mêmes? Je sais que les écrivains s'appuient généralement de l'exemple de cette bonne servante de Molière ; mais, s'il est vrai que leur ignorance en peinture lutte avantageusement avec l'ignorance de la naïve paysanne en littérature, pourrait-on en dire autant de la simplicité de leuresprit. de la sincérité de leur conscience, de l'innocence de leur amour-propre? Sont-i's assez dépourvus de prévention et de préjugés pour se comparer à la simple et naïve servante de Molière?

Vous dites que le peintre ne sait pas juger les œuvres de peinture.

Tout homme qui crée est son propre juge! \ chaque heure, chaque minute,

Ithaque seconde consacrée à l'exécution de son ouvrage, Partisle ne doit-il pas .se juger lui-même ? Or, s'il est constant qu'il est juge de son œuvre pendant tout le temps de la création, pourquoi cesserait-il de l'être, l'œuvre terminée?

On objectera que l'artiste, y ayant mis la dernière main, a épuisé tout son savoir, tous ses moyens; qu'alors il est fatigué, ébloui, aveuglé. Mais le jour où il expose son tableau, serait-il celui où il ne voit plus rien à retoucher? N'est-ce pas, au contraire, dans ce moment solennel que, entouré de tant d'ouvrages divers opposés à son tableau, il sait mieux que jamais découvrir ses défauts ?

J'ai bien vu des peintres le jour d'une ouverture d'exposition, je ne me souviens pas d'en avoir vu un seul qui n'ait témoigné, en ce jour terrible, le plus vif désir de recommencer son œuvre.

Ce jour est pour le peintre un jour de lumière. Jamais il ne voit mieux, ne sent mieux, ne comprend mieux; jamais il n'a été plus peintre; jamais il n'a été meilleur juge.

Il est remarquable que ce jour-là est précisément celui où messieurs les feuilletonistes disent aux infortunés artistes : « Nous y voyons plus clair que vous. »

Qu'est-ce que le beau en peinture!

Hippociate dit oui, mais G;»Iien dit non.

Voila une immense question. Les grands maîtres ont formé, comme on sait, des écoles dont les principes sont souvent opposés.

Est-ce en l'École italienne que nous devons avoir foi ? Est ce en l'Ecole flamande, ou française, ou espagnole ou hollandaise?

Chacune de ces écoles a des millions d'adeptes, et que si nous adressons à ce monde immense de peintres, d'amateurs et de connaisseurs, cette question : Quelle est de toutes ces écoles celle qu'il faut préférer, celle qui nous montre le véritable type du beau? chacun la résoudra en faveur de son école, et vous voilà un peu plus embarrassé que vous n'étiez !

C'est à propos de cette incertitude où sont les peintres sur le beau que les feuilletonistes leur ont dit : Nous sommes en peinture de meilleurs juges que vous. Si parmi vous, les uns trouvent beau ec que d'autres trouvent laid ; si même tous les systèmes, toutes les manières de voir ont leurs admirateurs ou leurs critiques, nous qui jugeons par impression, notre manière vaut mieux que relie des peintres et des connaisseurs.

L'accusation des feuilletonistes est grave, il faut bien l'avouer. Si j'ai promis plus haut de revenir sur cette question, ce n'est pas dans l'espoir de disculper ici les peintres d'une accusation qui tend si bien à prouver leur igno-

rance dans les éléments qui constituent le beau, mais d'examiner si la question sur laquelle les feuilletonistes fondent l'importance de leur critique n'est pas, au contraire, ce qui la rend douteuse et peut-être inutile.

Des goûts et des couleurs il ne faut point disputer. II n'est peut-être point d'occasion où le vieux proverbe puisse être mieux appliqué que lorsqu'il s'agit de porter uu jugement sur un tableau. J'ai là devant moi une toile dont je désire connaître le mérite. J'interroge des peintres, des amateurs, des connaisseurs, des feuilletonistes ; qu'arrive-t-il .' Les uns me disent : L'ouvrage est excellent; les autres : Il est détestable.

En matière de jurisprudence, il est facile déjuger : les lois sont là. En peinture, ainsi que l'avons dit, point de loi. La seule loi, c'est le goût, le caprice, la fantaisie, et Dieu sait combien tout cela est varié dans la nature ! On répondra peut-être que les seules lois en peinture sont les règles, les principes, l'exemple de la nature et des grands maîtres. Nouvel embarras, même dissidence d'opinions! J'admets les règles, les principes, l'exemple de la nature et celui des grands maîtres. J'admets tout cela comme le code des lois de la peinture. Je pose ce code à côté du tableau dont je désire connaître le mérite. Je fais de nouveau appel à tous nos peintres, nos amateurs, nos connaisseurs, nos feuilletonistes, et je leur dis : Jugez selon le code que vous avez sous les yeux.

Cette question posée, que répondront-ils ?

Voici à peu près le colloque qui s'établira :

l'a peintre. — Si l'exemple des grands maîtres, les principes qu'ils ont établis et la nature sont des lois, ce tableau est admirable. J'y vois un dessin digne de Michel-Ange, un coloris beau comme celui du Titien, une vérité conforme à celle de la nature.

Un autre peintre. — Si je base mon jugement, ainsi que mon confrère, sur l'exemple des grands maîtres, les principes qu'ils ont établis et la nature, je trouve ce tableau détestable. Le dessin est tout différent de celui de Michel- Ange; le coloris ne rappelle en aucune façon celui du Titien. Quant a la vérité de la nature... mon cher confrère, voyez- vous la nature aussi rouge, aussi jaune que... ?

— Je la vois même plus rouge et plus jaune.

Un troisième peintre. — Et moi, je ne la vois ni rouge, ni jaune; je la vois bleue.

Un amateur. — S'il faut dire mon opinion selon les lois que l'on vient d'établir, je dirai que l'ouvrage est assez médiocre. On n'y voit point l'empâtement, la transparence, la touche délicate et spirituelle des grands coloristes.

Un feuilletoniste. — Messieurs, vous êtes tous de fort mauvais appréciateurs. Vos systèmes, vos règles et vos principes faussent votre jugement. C'est par impression qu'il faut juger un tableau ; et pour exprimer franchement mon opinion sur celui qui nous occupe ici, je dirai qu'il me parait bien mauvais ;

car il me cause une impression fort désagréable. Et vous, M. A., quelle est l'impression qu'il vous cause ?

— Une impression contraire à la vôtre, mon cher monsieur, une impression agréable. Le tableau est excellent. El vous, M. B., qnelle est votre impression ?

— Impression médiocre.

— Et vous, M. C. ?

— Impression singulière.

— Et vous, M. D. ?

— Impression inexplicable.

— Et vous, M. E ?

— Aucune impression.

De tout ceci que faut-il conclure?

Que, vu les petites libertés que prennent nos goûts et nos impressions dans l'appréciation d'une œuvre d'art, la règle du beau pourrait bien être celle-ci :

Le beau n'est antre chose que ee qui non» plaît.

Le peintre a donc le droit de dire : Mon tableau est beau, parce qu'il ne plat t.

Le critique a celui de dire : Votre tableau n'est pas beau, pane qu'il ne me pi ait pas.

Le peintre peut dire encore : Cette critique et ce feuilleton n'ont pas le sens commun, parce qu'ils ne me plaisent pas.

Le censeur peut répondre : Ma critique et mon feuilleton sont excellents, parce qu'ils me plaisent.

Que pourrait-on conclure encore des petites libertés que prennent nos goûts et nos impressions ?

1° Que les peintres sont de grands sots de s'enquérir de l'avis des autres, et ceux-ci, de bien bonnes gens de chercher à le leur donner.

3° Que les hommes sont fous, ou tout au moins munis de bien petites cervelles; que Dieu, dans sa bonté infinie, jugeant sans doute l'homme assez malheureux de posséder la science du bien et du mal, ne voulut point lui révéler celle du beau et du laid, afin que, en vertu de la faculté de trouver plein de charme ce que d'autres regardent avec horreur, chacun en ce monde trouve sa petite part de bonheur et de jouissance. — Car, rien dans la nature n'est perdu pour nous. 0 prévision vraiment paternelle du créateur de toutes choses !

Quelques idées sur les peintres et la peinture.

11 existe parmi les peintres deux sectes. L'une a pour but l'argent, ou bien l'argent et la gloire tout à la fois ; l'autre, la gloire seulement.

Cette dernière est peu nombreuse et peu connue.

Voici quelques-uns de ses principes:

N'être dominé que par une seule passion, celle de la gloire.

Cherchera porter la perfection de l'art aux dernières limites du possible.

Tachera atteindre ce but avec un courage, une constance, un héroïsme dignes des plus hautes vertus antiques.

Sacrifier à l'amour de l'art tout ce qui, dans la vie matérielle, s'appelle fortune, bonheur, plaisir, amour.

L'art n'est point arrivé à son apogée ; il n'a pas même fait la moitié du chemin qu'il doit parcourir.

Raphaël, Rubens, Michel-Ange semblent les plus avancés dans la perfection «le l'art: il faut chercher à les égaler, à les surpasser même.

Le génie chez les hommes n'est point inné. Les grands hommes ne sont point des grands hommes : ils sont seulement les enfants gâtés des circontances et des accidents. Leur succès ne dqjt ni nous effrayer ni nous décourager.

Tous les hommes dont l'organisation physique et intellectuelle est complète, peuvent devenir de grands peintres.

Bien faire n'est qu'une question de temps.

Les peintres passionnés pour la gloire ne doivent point vendre leurs ouvrages, celte résolution devant leur permettre de les corriger sans cesse ou 4e les anéantir, s'ils sont indignes de porter leur nom dans l'avenir.

Ne point craindre de se faire des ennemis. Les ennemis, par leurs sarcasmes ou leurs critiques, réveilleut en nous le désir de nous élever, de les combattre par des chefs-d'œuvre.

L'ambition, l'orgueil, — la vanité, l'amour-propre même sont des vertus de l'artiste. Elles le stimulent, l'encouragent et le soutiennent dans ses travaux.

La modestie est une vertu dangereuse : elle tend naturellement à affaiblir toutes ces qualités.

Tels sont la plupart des principes qui constituent la doctrine de la secte nouvelle...

BmtAl bien possible ne surpasser les grands maîtres de fart?

Ce que notre imagination ne peut concevoir, nous en admettons difficilement l'existence. Parle-t-on d'une perfection, d une invention nouvelle, personne n'y

croit; mais cette perfection, celte invention tient-elle à se réaliser, chactm alors s'écrie : « Je l'aurais deviné! » Ainsi se sont perfectionnées bien, des choses, au grand ébahissemenl de la foule. Ces leçons si souvent données ;i notre imprévoyance ne nous ont point rendu plus sages. Nous n'avons foi qu'aux choses présentes ; nous fermons les yeux sur tout ce qui doit éclore dans l'avenir.

Parmi les esprits les plus arriérés dont le monde pullule, il faut citer particulièrement les peintres. Rien de plus indolent, de plus mou, de plus paresseux que ces paisibles enfants d'Apollon. Et, tandis que depuis des siècles,, tout se meut, change et se perfectionne, ils restent impassibles, courbés sous leurs vieilles routines et fidèles toujours à leurs dieux desséchés et vermoulus.

Oser dire a un peintre : « Vos moyens mécaniques sont imparfaits: ils ne secondent point les efforts de la pensée. Vos couleurs à l'huile en usage depuis quatre siècles, absorbent vingt ans de la vie dans un sot exercice pratique. Vos Raphaël, vos Rubens, vos Miéris, vos Gérard Dow, vos Claude Lorrain sont encore dans l'enfance de l'art. Cherchez, à faire mieux ; chassez ces dieux l mettez-vous a leur place. »

Oser dire de semblables choses !

Quel blasphème !

Conclusion.

Les Raphaël, les Rubens, les Michel-Ange ont subi aussi, dans la marche deleurs progrès, les vicissitudes attachées à la nature humaine.

En dernière analyse, ils se sont montrés supérieurs à leurs rivaux. Est-ifr bien certain qu'en supposant la continuité de la vie chez tous ces hommes, l'œuvre du temps n'eût point rendu le talent des peintres illustres stationnaire» et accru celui de leurs rivaux ?

Que nous prouve tout ceci ? dira-t-on.

Deux choses. La première, qu'il est permis de douter de la supériorité des. hommes qui se sont le plus distingués pendant un certain temps de la vie, soit au commencement, soit à la fin.

La seconde, que la supériorité qu'ont déployée les grands hommes pourrait bien n'avoir d'autre mérite que celui d'un prompt développement des facultés. dont la cause ne peut être attribuée qu'aux circonstances seulement, et non aux dons du ciel reçus dès le sein de notre mère

Les réflexions qu'on vient de lire auront-elles quelque empire sur l'esprit des jeunes gens de talent et d'avenir, mais découragés par cette idée accréditée que le talent doit être inné?

Hélas ! nos arguments resteront peut-être sans résultat !

Un bon bourgeois, favorisé des dons de la fortune, s'imaginera que ces mots:

Les grands hommes sont les enfants gâtés des circonstances, lui sont spécialement adressés.

Un gros garçon jouissant d'une santé florissante, croira peut-être trouver son horoscope dans ceux-ci : Tous les hommes bien organisés peuvent devenir de grands peintres.

Cette dernière ligne, cher lecteur, tous fait sourire. Je vous vois vous rengorger avec un petit air fier et satisfait. . . .

Seriez-vous un feuilletoniste?

vers les grands principes de Pari.

Dans une brochure que j'ai publiée en 1841, j'ai déjà examiné cette question. On n'a point compris mon idée ; peut-être a-t-on fait semblant de ne point la comprendre.

Le meilleur moyen, le seul peut-être de diriger les peintres dans une bonne voie, ce serait de placer au milieu de nos Expositions les œuvres des grands maîtres.

Bien des gens ont objecté qu'il y avait un vain orgueil à placer nos œuvres à côté de celles des grands hommes.

A cela j'ai répondu :

Il n'y a point d'orgueil à chercher à établir un parallèle entre ses propres travaux et ceux des peintres les plus renommés. Mais il y a de la vanité, et beaucoup, à reculer devant un tel parallèle. C'est l'amour propre, la seule crainte d'une comparaison exposant les défauts à la critique et compromettant la part de réputation acquise, qui font prendre à la plupart des peintres le parti modeste d'éviter toute comparaison.

Quelques personnes ont cru que ma méthode devait faire tomber dans le pastiche.

Évidemment, ces personnes ne m'ont point compris.

Quand j'ai dit : Placez vos œuvres à côté de celles des maîtres, je n'ai pas voulu dire : imitez leur manière, leurs défauts ; mais : Cherchez à vous pénétrer de leurs principes, à vous élever à la hauteur de leur talent.

Des feuilletonistes ont prétendu que le peintre devait faire des comparaisons de mémoire, c'est-à-dire rapprocher dans leur esprit les choses qu'ils ont vues de celles qu'ils voient. Pour répondre à cette observation, j'en appelle à l'expérience des peintres sur la différence qui existe entre les comparaisons faites de mémoire et celles qui se font en présence des tableaux côte à côte placés.

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Voir attentat à la gloire 4e Ruben».

Ayant vainement sollicité, dans l'intérêt des artistes, le placement de tableaux anciens dans nos Expositions, j'ai voulu, pour mon propre compte, mettre à profit la méthode que je crois la plus propre à l'instruction d'un peintre. A cet effet, j'écrivis à M. le ministre de l'intérieur; je le priai de vouloir bien me permettre de pUcer momentanément un des tableaux de Rubens appartenant au Musée, à coté de mes derniers ouvrages exposés.

II. le ministre comprit parfaitement quelle leçon ce devait être pour moi que le parallèle que je voulais établir : j'obtins une promesse des plus satisfaisantes.

Vaine espérance!

Des artistes ayant appris quel était mon projet, crurent y découvrir un affreux guet-apens, une audacieuse conspiration contre la gloire du chef de l'École flamande !

Une protestation énergique fut faite.

Je ne pus obtenir de tableau...

Ainsi les défenseurs de Rubens sauvèrent ce grand maître d'un imminent danger...

Sans doute, l'ombre du grand peintre, charmée de leur perspicacité et de leur dévouement, leur adressera de chaleureux remerciements aux Champs- Klysées, — si un jour il parvient à les découvrir en cette demeure fortunée des grands hommes.

Exhortation.

En terminant ici mes quelques idées sur les peintres et la peinture, Je crois pouvoir rappeler les paroles que j'adressai un jour à de jeunes peintres :

« Méprisez les dons de la fortune; que votre génie reste libre, indépendant ; ayez une haute idée de votre art, comme ce fier Italien qui ne voulut point se découvrir devant le pape qui le voyait peindre.

« Ne cherchez point la faveur des grands : que sont ils près de vous, si vous devenez un grand artiste? La gloire d'un grand peintre est au-dessus de toutes les gloires. On parle avec admiration de Raphaël, de Rubens, de Van Dyck, on sait à peine le nom des grands seigneurs ou des tiers et hautains ministres qui vivaient de leur temps. Qu'une si belle carrière exalte votre enthousiasme, enflamme votre courage. Gardez-vous d'imiter vos contemporains dont les succès ne sont souvent dus qu'aux caprices d'une mode passagère ; évitez la contagion qui répand dans les arts l'esprit futil et léger de nos voisins : les «euvres des grands maîtres qui ont été approuvées par les siècles , doivent

seules vous servir d'étude. Lisez Plutarque : comme le disait un peintre célèbre, à la lecture delà vie des grands hommes, notre imagination s'échauffe et grandit.

« Quel que soit le genre d'ambition dont ils aient été animés, leur exemple excite en nous une immense énergie , un désir brûlant de nous élever comme eux.

« Quand vous vous livrerez aux travaux de votre art, rappelez-vous avec quelle héroïque fureur ces grands hommes ont travaillé à leur gloire. Avant de vous mettre à l'œuvre, souvenez-vous de tous ces traits de vertu, d'héroïsme, de ces chefs-d'œuvre des arts qui lont l'admiration des siècles. Que si, au souvenir de toutes ces choses, vous êtes saisi d'enthousiasme, si vous sentez que votre poitrine se gonfle, qu'une soif de gloire vous transporte, c'est que, >ous aussi, vous êtes artiste. Alors vous saisirez vos pinceaux et, comme un de ces héros d'Homère cherchant dans la mêlée un ennemi digne de lui, vos regards se porteront vers les œuvres immortelles de Raphaël, de Michel-Ange, de Rubens.

« Alors vous travaillerez avec le désir ardent d'égaler ces maîtres; et, votre tâche achevée, plein d'une noble fierté , vous vous écrierez comme Salvator Rosa : Que Michel- Ange vienne maintenant, et nous reirons s'il fait mieux!

« Ce que vous aurez fait ne sera peut-être qu'une chose imparfaite encore, mais au moins ce que vous aurez produit sera le résultat de tout ce que pouvait l'entier développement de vos facultés, et, soyez-en bien sur, ce que jamais l'amour du gain n'eut pu vous inspirer. »

Examen des tableaux.

Attendu que, selon mes convictions. la critique d'art peut être considérée :

i° Comme une manifestation de la vanité et de l'amour-propre;

2° Comme une chose souverainement sotte, ridicule, absurde, lorsqu'elle procède surtout de l'opinion des gens d'esprit, des poètes, des feuilletonistes et même des peintres;

ô° Comme une dépense d'intelligence inutile pour tout le monde , puisque chacun est doué d'un sentiment différent du beau et du laid, ci qu'après tout, le beau n'est autre chute que ce qui nous plaît.

Je déclare ne point prétendre du tout faire ici de la critique à l'abri des gracieuses épilhètes ci-dessus mentionnées.

Là où presque tous les hommes ne montrent qu'absurdité, divagation, folie, qui oserait se flatter de paraître sage à leurs yeux?

J'ajouterai qu'un but secret, et que je divulguerai plus tard, me force ici à me rendre coupable d'une faute pour laquelle j'éprouve la plus violente répulsion, la plus grande horreur.

Que Dieu , les peintres , les poêles et les feuilletonistes daignent me pardonner !

Cette déclaration faite, il me reste à dire par quel procédé je vais essayer de porter mon jugement sur les œuvres du Salon.

Si nous n'avons point d'idées Oxes sur le beau, n'est-il pas sage de s'en rapporter à ce que nous en disent les grands maîtres dans leurs œuvres? « L'antique et constante admiration que l'on a toujours eue pour un ouvrage, a dit Boileau, est une preuve sûre et infaillible qu'on le doit admirer. »

Je prends donc pour modèle du beau les tableaux des peintres les plus renommés, et je les placée» imagination parmi ceux à l'examen desquels je vais procéder. Çà et là, je me représente des œuvres de Rubens, de Raphaël, de Michel-Ange, du Titien, de Rembrandt, de Gérard Dow, de Lorrain, etc., etc.

Les comparaisons seront malheureusement de mémoire; mais à qui la faute, si un parallèle d'un autre genre ne peut se réaliser!

Mes observations auront pour résultat d'indiquer, dans chaque tableau, deux choses seulement, deux choses plus intéressantes pour l'artiste, plus propres à lui suggérer d'utiles réflexions, que tous les discours, toutes les appréciations poétiques de nos poétiques feuilletonistes.

Ces deux choses seront divisées ainsi qu'il suit :

4° Les parties les plus rapprochées du beau, comme l'ont entendu les grands maîtres ;

2° Les parties les moins rapprochées de ce beau.

Ainsi, dans l'examen d'un tableau, je dirai composition, dessin ou expression, etc., dans telle ou telle partie... On sous-entendra que ces parties, sous le rapport de la composition, du dessin, de l'expression, sont les meilleures de l'œuvre conformément aux principes des grands peintres choisis comme types de perfection.

Cette méthode, la plus propre, je crois, à formuler le jugement le moins absurde possible, je la conseille à messieurs les feuilletonistes, quand toutefois le goût, le sentiment et la mémoire des beaux modèles, que donnent vingt ans d'études, leur permettront de la mettre en pratique.

Mon programme posé, je commence :

MATHIEU (Lî.

CIO. (I .) Le Christ au tombeau.

Composition. Dessin. Invention et expression de la Vierge.

(I) l*s numéros correspondent a ceux du catalogue de l'Exposition nationale.

GALLAIT.

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