‹ Antoine Wiertz etude biographiqueChapitre 18 sur 27 · A PROPOS DU CONCOURS OUVERT PAR ANTOINE WIERTZ · texte numérisé non relu

A PROPOS DU CONCOURS OUVERT PAR ANTOINE WIERTZ

Ma lettre, Monsieur, a eu quelque succès, et c'est vous que je veux eu remercier. Il a suffi qu'on sût que c'était une réponse à vos impressions, pour que trois ou quatre désœuvrés courussent chez le libraire. Mon Dieu! oui, ce rien dédié à votre personne, a eu une certaine vogue que n'aurait point un bon ouvrage que l'on ferait, et dont vous ne diriez pas assez de mal. Que sais-je, moi ! votre plume des grandes revues fait de vous quelque chose de si considérable, que je n'ai eu qu'à montrer qu'il n'est dans vos feuilletons artistiques pas un mot qui regarde l'art, pour qu'on me prit moi-même pour quelque chose. Je dois, Monsieur, une profonde reconnaissance à votre ignorance qui me fait du bien, et achève de me convaincre d'une vérité dont déjà je me doutais, à voir l'éclat que firent vos feuilletons, durant l'Exposition.

Oui, je le vois maintenant, quiconque n'est ni un grand écrivain, ni un grand orateur, ni un grand peintre, ni un grand sculpteur, ni un grand compositeur, ni un grand acteur, a pourtant un moyen bien simple de s'élever audessus de tout ce monde-là : c'est d'être feuilletoniste. Feuilletoniste, Monsieur! Ah! la belle position d'un homme qui, n'étant rien, se trouve par état plus haut que tout ce qui est ! qui, n'étant rien dans les lettres, se trouve pour cela juge naturel de tout ce qui existe dans les lettres et ailleurs! Que béni soit trois fuis pour vous et les vôtres le jour où il fut dit à une jeune plume : « Ignore tout, écris sur tout ce (pie tu ignores, et tu auras dans le monde du gai savoir, du bien dire et du bien faire, une place que les maîtres t'envieront et où, comme « tous les plus gros monsieurs » de Petit-Jean, ils te parleront, « chapeau bas. »

Le rare mérite, après tout, d'avoir tracé sur le papier ou sur la toile quelque chef-d'œuvre ? Le cas phénoménal pour le public, c'est de voir un homme raisonner peinture mieux que les peintres; musique, mieux que les musiciens; littérature, mieux que les hommes de lettres, sans être lui-même rien de tout cela, la merveille étant qu'il sache ce qu'il n'a pas appris, et en parle comme personne de ceux qui le savent ou le font. Tel est l'avantage de celle époque de progrès sur ces temps si vieux où l'on dit que les bêles parlaient, mais où il n'y avait point de feuilletonistes. Ce qui, à la vérité, ne priva point le monde d'alors d'hommes illustres dans les arts et dans les lettres : Homère, Apelles, Phidias, Sophocle, Platon, Démosthènes et quelques autres. Au contraire,

dirait-on, si l'on ne craignait de trancher par une impression une question plus compliquée que celle de « la grande omelette aux fines herbes. » Car s'il est suffisamment clair et constant qu'un certain nombre d'immortels génies , la gloire de notre espèce, jadis n'attendirent pas, pour naître, que la criliquefût inventée; si, au besoin, on rencontrerait dans l'histoire quelques siècles féconds en grands hommes avant cet âge fécond en feuilletons où le grand homme a l'air de se faire rare, ne semblerait- il pas qu'il y ait certaine eonnexité à rechercher entre ces deux effets palpables l'abondance relative d'autrefois et l'espèce de disette signalée à un moment où est feuilletoniste quiconque n'est écrivain -ni artiste?

Voilà, je m'imagine, les simples inquiétudes d'esprit qui auront conduit Pauleur de Patroclc à ouvrir sur cette question : De Vinfluence pernicieuse du journalisme sur les arts et tes lcttres t un concours dont son œuvre sera le prix, et juges les artistes.

Mais l'idée même est contre vous, Messieurs du feuilleton, que l'auteur d'une toile qui a eu l'honneur de stupéfier plusieurs journaux fasse de cette toile le prix d'une croisade contre le journalisme ; et ce qui d'abord donne à réfléchir, c'est que le peintre convoque comme juges raturels des écrivains, qui? les artistes. N'est-ce pas faire peu de cas de vos balances? N'est-ce pas croire vos arrêts chose peu sacrée? Est-il donc d'avis que les artistes ne sauraient jamais plus mal juger les écrivains, que les écrivains du feuilleton, les artistes? Ces façons de penser et d'agir d'un homme qu'au fond vous portez plus haut que vous ne le dites, vous font tort. Messieurs. Et si votre colère contre vousmême est grande, d'avoir pu « faire grâce » de quelque chose a qui vous fait cet affront,-gardez-vous pourtant de le faire paraiire, n'en dites rien, ne l'écrivez pas surtout. Dieu sait s'il ne serait pas fier de vos mépris, celui qui osa mépriser vos louanges !

Si l'envie me prenait de concourir, il y a, ce me semble, quelque parti à tirer de là. Comment des hommes, pour qui la renommée est le fruit de leurs travaux, en sont-ils venus à craindre vos morsures moins que vos caresses? Et ce ne sont pas les artistes seuls. Ce sont, avec eux, les écrivains du siècle les plus loués. C'est M. Hugo, c'est M. Dumas, c'est M" Georges Saml, dont pas un ne perd l'occasion de vous remettre à votre place, qui en prose, qui en vers. C'est M. de Balzac, qui a fait tout exprès pour cela son dernier livre, où l'on voit que de tant de crimes dont il vous accuse, celui qui lui tient le plus au cœur, c'est que vous ne répondiez que par des flatteries et des baisemains à tous ces coups de fouet dont sont pleines ses préfaces.

Chose inouïe avant nous! témoignage accablant pour les critiques contemporains ! malheureux feuilletoniste ! plus malheureux lecteur! — « Mais quel siècle n'a pus ses erreurs? Quand la critique fut-elle infaillible? N'est-il donc que le feuilletoniste qui se soil trompé? » — Ah ! Monsieur ! que nous ditesvous là? La bonne vérité ! Aussi ce qu'on reproche au feuilletoniste, ce n'est

point de se tromper, c'est d'être. Qui ne sait cela, que le premier des « déplorables » chapitres de la critique est antérieur à l'invention de l'imprimerie? Or, que vous ne soyez point infaillibles, vous non plus, c'est trop juste, Messieurs, dans cette belle époque-ci, quand on sait ce qui arriva dans des temps bien différents. Sans doute, il n'est pas besoin de comparer aces âges loin de nous» où les ouvrages incompris se voyaient, avec leurs auteurs, brûlés par les soins du bourreau, un siècle de progrès comme le nôtre, où il est permis à chaque feuilletoniste d'être le bourreau de chaque ouvrage. N'allons pas si loin. Il y a dans le voisinage tous les échantillons désirables de faux jugements que nous offrent les plus grands écrivains d'une bonne époque. Voyez! L'immortelle Sévigné prédit que « Racine passera comme le café. » Le grand Corneille, consulté par celui qui sera l'auteur ùWthalù; lui donne avis qu'il fera bien de ne pas faire de tragédies. Le loyal et sage Boileau, après avoir rendu justice à plusieurs, Onil, dans son Art poétique, par oublier la fable et La Fontaine. Le. C/'dest censuré par l'Académie en corps. Et l'auteur de Cinna et de Iiodogune y se prononçant entre ces deux enfants de sa muse, se range contre la postérité du coté de Rodogune.

Ces exemples ne seraient-ils rien? N'est-ce rien de voir de tels hommes se tromper sur les ouvrages des contemponins, à commencer par les leurs? Ou si, par hasard, ce serait là l'excuse de nos sottises à nous? N'en croyez rien, Messieurs. Car, si l'auteur d'un chef-d'œuvre, parce qu'il n'est pas juge infaillible de l'œuvre d'autrui, non plus que de la sienne propre, nous avertit, par son exemple, qu'un chacun est sujet à errer, ne montre-t-il pas d'abord quel sera le degré de l'erreur et quels ses résultats, dans un moment où tout le monde écrit sur tout le monde?

Qu'on mesure, à la lueur de ces quelques jugements d'une date éclatante, l'étendue de nos misères présentes ! Et notez que, si l'intelligence littéraire eL artistique d'une époque a pour niveau celle des hommes qui y personnifièrent, la poésie et l'art, ce n'est pas ce qui se passa au parterre du grand siècle qui doive nous rassurer fort sur la présence du feuilleton au milieu de l'indigence relative du nôtre. C'est ainsi qu'à l'heure même qui vil s'élever les plus illustres monuments de l'esprit français, un jour, un jour entier, la Phèdre de Pradon triomphe de la Phèdre de Kacine. Ainsi chaque comédie de Molière se voit, à sa naissance, le jouet des juges du temps, marquis et précieuses, toutes personnes, s'il se peut, non moins pleines d'esprit et de • périphrases >» que nos feuilletonistes, mais qui du moins ont cet incomparable mérite, qu'elles n'écrivent pas, et n'écrivant pas, font aux gens le très-grand bien de leur faire le moins de mal possible.

Vous le voyez, ici, Monsieur, la question se réduit à peu de chose : Quelle est de la langue ou de la plume l'arme la plus pernicieuse? En d'autre termes : Si de deux maux le moindre est le meilleur, laquelle vaut mieux de la sottise écrite ou de la sottise parlée? Celle-ci a sur l'autre de nombreux avantages.

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dont le principal est que, passant vite et laissant moins de traces de son passape, elle laisse aussi plus de place à la réparation. Ainsi voit-on, quand Boileau, ce pauvre lîoileau, vous savez? a bien gourmandé les Baruch et les Jobard du temps, que pas un ne loi répond par la plume de ceux à qui il ferme la bouche. L'on s'aperçoit même, à quelque chose dans sa parole, que le silence se fait à sa voix, tout autour, et que, dans ces braves et bons vers adressés à Racine et à Molière, les longues oreilles de la sottise contemporaine ont de loin reconnu le timbre sonore de l'avenir.

Bon temps passé! Mais nous autres, comment ne paj nous effrayer à l'idée que du déluge de plumes qui, depuis tantôt dix an*. : ionde les nues, les deux tiers ont pour unique fonction sociale de répandre <i l'encre sur les plumes, les brosses, les ébauchoirs, les archets, les larynx, et tous les autres instruments du génie d'autrui? Que le génie soit une parcelle de ce feu dérobé au ciel par Prométhée, et qu'il ne soit pas plus en Zoïle de l'éteindre, ce rayon sacré, qu'en Aristarquc de rallumer, c'est ce qui nous rassurerait assez quant à la chpse elle-même, si, pour la faire étinceler à la face du monde, il ne fallait, après tout. le cerveau et la main ou le souffle d'une créature humaine, et si, sans force devant la flamme céleste, les mille souffles de l'injustice d'un siècle ne pouvaient être mortels à l'homme, son fragile foyer.

Mais, pour commencer la ruine de cet homme, n'est-ce pas assez que les mille dispensateurs de la lumière vitale lui refusent sa place au soleil ? S'ils peuvent, dans les nuits périodiques de l'intelligence publique, convier an factice banquet de la gloire les méJioeres et les impuissants, ne peuvent ils exclure cet homme-ci de son droit a la renommée qui est comme le pain du génie, l'emprisonner dans la nuit du silence, l'ensevelir vivant dans l'oubli, celte mort désespérée où l ame est dans la tombe avec le corps? Serait-il donc vrai que I histoire de nos jours manque d'exemples? N'y a-t-il pas un seul poëte que la faim de justice ait emporté avant l'âge? pas un seul artiste a qui le doute, cette misère incomparable, ait fart tomber le ciseau des mains taillant le marbre? pas un qui ail courbé sa tête inspirée, et, ayant appris par le contemporain à ne pas croire à l'avenir, ait brisé ce front où brûlait le feu du ciel ? pas un dont le nom soit tout entier mort avec lui ? pas un sur la tombe duquel la postérité puisse écrire : « Mort trop tôt? »

H arrive pourtant, c'est une justice à lui rendre, que la critique soit assez mauvaise pour être bonne à quelque chose. C'est quand elle a, par l'excès même de ses coups les plus sanglants ou les plus ridicules, inspiré à un lutteur la force de lui répondre par une œuvre immortelle. Or, la belle besogne encore, si le salut d'un seul doil être la perle de plusieurs, ou si, pour ne pas perdre ses droits, la critique achève par le poison de l'inique louange, ceux qu'elle n'avait qu'a moitié anéantis par le refus delà pari voulue d'air vital, de lumière et d'espace !

Tout, en effet, arrive de telle sorte que du bien et du mal que croit faire la

critique, le mal seul surgisse à coup sûr. Sans doute afin que chaque cerveau inspiré soit dûment averti que, dans la justice a rendre aux créations de la muse, la pensée d'un seul, quel qu'il soit, n'est rien, et que la, comme il n'y a de juge que le public, de môme il n'y a d'infaillible que le temps.

Il semblerait que le génie fût une chose banale, et il faudrait, dirait-on, qu'il courût les rues, pour qu'il fût donné au premier passant de le reconnaître, et à la première plume venue de lui délivrer son brevet d'immortalité. Si, au contraire, il a fallu plus d'une fois l'assemblée de plusieurs siècles pour renverser le monument de l'injustice contemporaine, comment voudriez-vous que la critique du premier jour et d'une seule impression se trouvât, dans le feuilleton du premier venu, l'arrêt de l'éternelle justice? Si à rendre au génie ce qui lui est dû, le génie voisin semble lui-même se montrer impuissant, et si a cette œuvre-là il a fallu vingt fois le génie des peuples et le génie des temps réunis, je vous demande comment un homme impressionnable qui, pour son journal quotidien, juge aujourd'hui chaque homme et chaque oeuvre d'aujourd'hui, peut se considérer, je ne dis pas comme le juge de demain, mais comme le simple ministère public ou, si vous préférez, l'augure de l'avenir ! Mais ne me répondez pas. Qu'on fasse seulement venir ici Jean Jobard cl Jérôme Baruch, et que si l'un de vous trois peut regarder les deux autres sans rire, c'est ipela question est résolue. Je déclare que Wïertz a tort de ne pas vous « faire :,râce » de vos feuilletons, et que son concours est une ironie gratuite à la justice de ses contemporains

Ainsi que nous disions tantôt, jadis fut le bon temps. Voyez Apelles. Un jour, Apelles exposait son tableau, placé, lui, de manière à tout voir et à tout entendre. Quelques hommes simples, des femmes, des enfants arrivent, et par leurs gestes autant que par leurs paroles, laissent voir au peintre l'impression que produit la vue de son œuvre. Un savetier passe, lequel critique la chaussure, non ! se dit Apelles : ce juge est compétent, et je profiterai de son avis. Mais l'homme ne s'en tient pas la, et p issant aux parties qui ne sont point de sa spécialité, il trouve à redire à la jambe, puis au bras, puis... Halle-là, camarade ! A«' sutor ultrà trépidant, dit Apelles au savetier.

Exemple précieux en notre affaire! Car, d'abord, jugeant par ses yeux de l'effet que produit son tableau, l'artiste trouve justement ce qu'il a intérêt à connaître ; et, de plus, reconnaissant dans le savetier un juge compétent de la chaussure, il peut mettre ù profit sa critique. Plus heureux qu'un artiste de nos jours, qui, s'il tient à l'opinion, aura d'abord à la chercher dans cinquante journaux, lesquels lui apprendront que la chaussure est bonne et que la chaussure est mauvaise ; que les bras, que les jambes sont bien et sont mal dessinés, et que non-seulement les bra- et le reste y sont appréciés par des gens qui n'y entendent rien, mais que souvent même la chaussure n'a pas cet avantage d'avoir eu pour juge un savetier. Mais ce qu'il y a de bon dans l'histoire d'Apellcs, c'est que la sotte critique d'un homme n'est après tout que la cri-

lique d'un sot, et qu'autant en emporte le vent. Yerba volant, dit l'autre. Chez nous, il y a in sottise écrite, et comme scripla mancnt, il y a en f jce la sottise pensée et parlée pour en faire son profit et trancher la question, a Mon journal l'a dit! » Voilà le jugement public. Or, remarquez bien ce caractère de la critique. Le savetier, très-expert en chaussure, lie s'arrêtera pas qu'il n'arrive à ce qui regarde les anatomistes, le tailleur, les physiologistes, le coiffeur, et perd ainsi volontairement tout l'honneur de sa première critique. Mais que dire du feuilletoniste qui, n'étant rien de tout cela, prend, lui, la plume pour écrire à la fois sur les tableaux, les statues, la musique, la poésie, le théâtre, la danse, l'histoire, les modes, la philosophie, et qui pour être compétent dans tant de « matières délicates, » n'a eu que la peine d'avoir des impressions? Je conclus qu'Apelles avait plusàrecuillirde l'impression produite par ses tableaux sur les passants, comme aussi, par exemple, l'artiste dramatique et l'écrivain, des diverses émotions du parterre, que peintres, sculpteurs musiciens, orateurs, poètes, dans ce torrent d'opinions individuelles venant inonder régulièrement, chaque matin, tous les rez-de-chaussée du journalisme.

Direz-vous, Monsieur, que je charge le portrait? Maladroit que je suis, si j'ai besoin de l'arme de Basile, là où j'ai les mains pleines de tant de vérités î je veux dire de tant de feuilletons. Ai-je avancé quelque part que tout critique se distingue par une impressionnabilité comparable à la vôtre? Ai je seulement voulu reconnaître chacun des vôtres, dans ce portrait avant ma lettre du bon Nicolas? « Il n'y a rien, disait-il, déplus insupportable qu'un auteur médiocre, qui, ne voyant point ses propres défauts, veut trouver des défauts dans tous les plus habiles écrivains. Mais c'est encore bien pis lorsque, accusant ces écrivains défailles qu'ils n'ont point faites, il fait lui-même des fautes, et tombe dans des ignorances grosi-ières. » Au contraire. De même qu'il semble prouvé que Pierre Corneille et d';tutres, feuilletonistes littéraires, dramatiques et pittoresques, eussent pu verser, avant vous autres, dans de « déplorables erreurs, » je veux qu'aujourd'hui sur cent juges de contrebande, il s'en rencontre un, mettons en trois, munis de papiers en règle. Hélas! qu'aura prouvé le rare oiseau contre hi nuée des pies, des merles et des geais aux plumes de paon?

Je vois justement là, à côté de votre revue, les questions que se pose sur le sacerdoce du feuilleton quelqu'un qui l'a exercé avec honneur (1) et qui, parlant d'un collègue en prêtrise de l'art, se demande : « De quel droit a-t il critiqué les œuvres d'autrui? Si le droit est incontestable, a t-il été digne de l'exercer? y élait-il designé par la voix publique? de qui ce censeur tenait-il son élection? Supposons, à mettre les choses au mieux, qu'il ail eu la conscience qui donne le droit, et assez de talent, eu égard à la mesure commune de sou époque, pour exercer ce droit à l'honneur de son esprit, quel bien a-l-ilfait? I.c critique, même approuve du public, qu empcche-t-il? que corrige-l-il ? »

(i) M. D. Nisard. Éludes de imm t :i de critique.

Ne trouvez-vous pas que l'on n'eût pu exprimer en moins de mots tout ce que donne à penser un tel sujet? Tellement qu'ici la plume habile ne serait pas tant celle qui montrerait en quoi la critique est pernicieuse, qu'en quoi salutaire et à qui. C'est ce point-ci qui offrirait de la besogne à son homme. Pour moi, je n'ai jamais vu ces légions de feuilletonistes s'abattre sur un Salon, un livre ou un théâtre, sans me rappeler cette armée de sauterelles qui eut une place d'honneur parmi les sept plaies d'Egypte. Un seul de ces insectes n'eût guère incommodé personne, bien que, réunis, il ne fût gène et avanie qu'ils ne causassent au peuple d'Israél. Ainsi, Monsieur, votre force est dans le nombre. Celle influence qu'un seul n'aurait pas, une grosse bande l'aura sans peine. Il en est des gens qui lisent comme des Hébreux, dont pas un n'eût pris garde aux impertinences d'une sauterelle, tandis que des nuées leur tombant sur la tête, Onirenl par aveugler et troubler un peuple tout entier, au point de n'y plus voir goutte et de laisser, peu s'en faut, son esprit au désert.

Le monde est au journalisme. Mais de savoir positivement ce qu'est un journal, c'est ce dont assez peu de gens se mettent en peine. Ils ont lu l'enseigne de la maison et. selon la spécialité, entrent ou vont à la maison du coin. Parfois, si leur propre partie n'est pas tenue à leur gré, il leur arrive une impression en style bourgeois : « C'est une boutique! » Mais quelle boutique? S'ils savaient à quel point l'esprit du siècle s'y marie à l'esprit de parti, à quel point ja partie bouliquière y est soignée à côté de la partie libérale ou cléricale, je vous donne m:i parole et la sienne que notre contemporain n'en parlerait pas de cet air. Donnons-lui, pour sa gouverne, avis de ceci :

Un journal n'est, aux yeux de ses patrons, une affaire d'opinion sérieuse qu'autant que la partie commerciale rapporte, si bien que c'est à la caisse que se mesure, lin trimestre, le succès du drapeau. Un journal bien tenu s'adresse, il-va sans dire, aux principes de ses chalands, mais sans que jamais cet article, dans une comptabilité eu parties doubles, puisse aller sans la bourse de ces messieurs. C'est ainsi que, pour l'intérêt commun de la cocarde et de la caisse, le journal s'occupe religieusement de politique, de bourse, de commerce, d'industrie, de modes, la partie sérieuse et intéressant le monde ; puis viennent, s'il y a place, comme frivoles, pour la variété, le théâtre, les Expositions d'objets d'art, le compte-rendu des produits de la librairie. C'est la partie du feuilletoniste, la politique, le commerce, et autres objets sérieux étant du ressort des hommes graves, des rédacteurs consciencieux, chefs de l'entreprise et chargés de faire l'article, au gré des pratiques.

Le feuilletoniste, trop jeune de corps ou d'esprit pour montrer au public la tète chauve du critique, trouve, en revanche, dans la fougue de l'âge la pétulance dont il a besoin pour amuser, par ses drôleries au bas du journal, le lecteur fatigué de son excursion dans le domaine de la politique, à la bourse, à l'église ou a la loge. Pour former son style, il écrit sur le style des écrivains, il parle musique, théâtre, musées, et il écrit là-dessus, attendant qu'il ait vu

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le théâtre, pris connaissance de ia gamme, et qu'on lui ait montré des tableaux. Comme un tout jeune enfant dont les folies intéressent, qui bâtit des châteaux de cartes, les démolit, commande une armée de petits soldats de plomb, fait l'amour à sa poupée, la flatte, la déchire, la bat, le feuilletoniste joue aux jeux innocents, donne sans malice une infinité de petits coups de couteau , en guise de gentillesses, et, véritable prodige, raisonne, avant que la raison lui vienne. C'est lui, jeune échappé du collège où, entre autres belles choses bonnes à savoir, il n'a pas appris sa grammaire, c'est lui qui, pour les gloires à faire ou à défaire, a en mains pleins pouvoirs, conformément à l'esprit du journal qui fait bon marché des grands hommes morts et à naître, mais non de ceux qui sont de mode, ont cours dans le commerce, ni des actionnaires du journal, abonnés, amis ou maîtresses des rédacteurs graves. Le directeur lui confie, comme exercice, la critique dans les lettres et dans les arts. Ce qui rappelle assez le mot du bourgeois gentilhomme à ce maître de musique qui faisait composer par des écoliers ses airs de commande : « Mais vous n'étiez pas vousmême trop bon pour cela. »

Et voilà comment quelques plumes frivoles sont, sans qu'on y prenne garde» les maîtresses de l'opinion ! Le malheur est quand un homme de talent est réduit, pour avoir du pain, à plaire à de tels juges ; quand, après une vie de travaux, un vétéran de l'art se voit forcé d'oublier ce qu'il a appris, pour descendre à la portée de ce juge qui n'est pas son pair. Et c'est le sort de beaucoup. Telle est la déplorable cohue des écrivains , des artistes de toute espèce, que la presse, que la scène, que la peinture, ne produisant guère que des manamvres, sont devenus métiers dont il faut vivre. Pour cela ne faut-il pas vendre, publier son industrie, afficher sa marchandise? Et pour le peintre qui veut vendre sa toile, pour l'acteur qui marchande un engagement, pour le compositeur qui rêve droits d'auteur, pour le dramaturge qui fournit de drames la ville et la province, pour le romancier qui livre son roman aux cabinets de lecture, pour eux tous le feuilletoniste n'cst-il pas le premier, le seul indispensable instrument? N'est-ce pas l'homme-affiche, meuble non moins nécessaire aux besoins de la civilisation et au progrès des arts, que le génie à celui qui crée, et qu'une paire de ciseaux à votre tailleur; lui que le monde lit, de qui il reçoit, en passant, son impression, à qui seul il soit besoin de plaire? Et n'est-ce pas lui dont l'annonce fait qu'on achète ou qu'on n'achète pas?

Car, être ou n'être pns vendu, ceci est la question du jour. Il n'y en a pas d'autre. Et c'est ainsi que ces mêmes artistes qui, dans leur féroce amour de l'art, demandaient la tète du bourgeois, pris du génie du siècle, se contentent de la bourse; ainsi que le poète qui. sifflé par le bonhomme, lui eut pris l'oreille, avec ce mot : « Frappe, mais écoute, » maintenant lui tend la main avec la joue : « Frappe, mais paie! » Avec le médecin de la comédie, ils ont changé tout cela, et mis dans les poches le cœur qui jadis se portait de l'autre cf)!é.

Mais je m'aperçois que celte lettre nous menace de se taire longue, ce qui serait un grave défaut dans un sujet où il y a Uni à dire, qu'il faudra toujours laisser la grosse part à l'intelligence de nos six lecteurs. Je crois qu'il sera temps de Unir, lorsqu'on leur aura rappelé quelques traits relatifs a un des points légers de la question, la conscience de vos honorables collègues dn sacerdoce.

Il y a deux ans, on lut dans Y indépendant des lettres fort spirituelles sur les écrivains français, qu'y inséra M. Jules Lccomte. En môme temps, paraissait dans r Émancipât ion une réponse aussi fort spirituelle à ces lettres, et partant du même M. Jules Lecomte. Comme le petit écrivain de la ville se trouvait être le grand du lendemain, on eût pu craindre que ce ne fussent, lù aussi, des jugements par impression. La vérité est que c'étaient des impressions de conscience, le feuilletoniste trouvant la chose originale d'avoir gagné de l'argent à maltraiter Janin et Dumas, et d'en gagner à traiter de calomnies ses propres médisances. De môme, plus d'une fois, on a fort admiré dans le public l'esprit de ce dit M. Janin répondant par l'organe du ContUttulionnel à ses articles des Débats, et par le canal de la Quotidienne a ses articles du Constitutionnel. De même encore me suis-je laissé dire que messieurs les feuilletonistes du gouvernement admirent par ordre, et méprisent au nom des fonds secrets. « Il n'y a point de sot métier, dit l'autre, mais bien de sottes gens. »

Il s'imprime, à Paris, une Gazette des Théâtres qui éreinte — style officiel

— tous les acteurs qui ne sont point ses abonnés, et fait mousser tous ceux qui le sont. Les malheureux acteurs le savent bien, et les rédacteurs ne s'en cachent pas. Il n'y a hors du secret que le public, lequel est fait comme en foire. Une même gazette se publie à Bruxelles, où le lecteur peut voir qu'un acteur a été sifflé le jour où il fut applaudi, ou couvert d'applaudissements à l'endroit où il se fit huer, ce qui ne laisse pas d'être plaisant pour celui des lecteurs qui fut lui-même spectateur. Et c'est ainsi qu'un homme sifflé chaque soir de sa vie, laisserait en mourant une mémoire chargée de couronnes, si les neveux n'arrivaient à propos pour revoir les gazelles de leurs bons aïeux.

Voici une petite affaire du même ordre moral. Certaine question divise en deux camps la presse bruxelloise. Une partie des journaux trouve charmant tout ce qui se fait au théâtre; les autres, tout détestable Les premiers louent toutes les pièces et tous les acteurs; les autres démolisseut — terme technique

— tous les acteurs et toutes les pièces. Quant au mot de l'énigme, le voici. L'administration théâtrale a commis l'immense sottise de modifier les droits d'entrée des journalistes. Des premières, où nos messieurs présidaient aux jeux de la scène, ornés de leurs insignes, les gants blancs et les blanches jumelles, il se sont vus relégués aux secondes. Plusieurs ont accepté, plusieurs refusé. Les premiers, dans la crainte d'être envoyés aux troisièmes, admirent tout, trouvent tout prodigieux, jusqu'au souffleur. Les seconds, ce qu'ils ont perdu croyant le regagner parla terreur, dénigrent tout, donnent à tout le monde du pied

quelque part. De telle sorte que les meilleurs auteurs et leurs meilleurs interprètes doivent à une imprudence de la direction d'être horriblement vilipendés, alors que les plus sottes pièces et les plus incontestables et avérés cabotins sont, pour leur part, traités divinement. Dans ce conflit, il n'y a de neutre que le juge suprême de tout conflit, le bonhomme public. Il est vrai, Monsieur, de dire que ce scandale ne dure que depuis un an et des mois.

Mais que dites-vous de ce pontife de l'art parisien, porteur du nom fatidique de Cassagnac, lequel vient de se signaler en mettant en pièces, dans la maison de Molière, le buste du ci-devant divin Jean Racine? Le Vandale, pour dresser son monument à l'auteur de Ruy Blas, croyait qu'il n'y avait que ces morceaux de marbre en France! Il n'avait, l'injurieux admirateur de Victor Hugo, rencontré que ces impressions-là dans son sac!

Il n'est pas de jour, a Paris, ni de semaine, à Bruxelles, où pour un déjeuner, pour un verre de Champagne, pour quelques cigares, pour une jarretière bleu de ciel, un feuilletoniste ne mette quelqu'un, mais qui? plus haut que Molière, Rubens, Michel-Ange, Mirabeau, Rossini, Talma, Malibran.

Il est, à Taris, un journaliste dont le nom bien connu m'échappe (1), à qui, la veille de ses débuts sur une scène connue, un grand chanteur offrit un billet de mille francs, et qui répondit au grand chanteur : « Suis-je assez malhonnête homme pour accepter mille francs que vous m'offrez pour dire du bien de vous, quand, pour en dire du mal, j'en ai reçu deux mille? » 0 délicatesse d'impressions ! Il est vrai que les filles de joie ont leur honneur. Elles tiennent pour indigue de l'autel de Vcsla celle qui prend aux autres vierges de la maison leurs fidèles particuliers.

Il est, à Bruxelles, un feuilletoniste, homme de cœur et de style, qui a aujourd'hui sur le dos un paletot que lui a donné le marchand pour qu'il écrivit contre les makintosh. J'ai vu le paletot et le feuilleton. Un autre qui, une fois la semaine, imprimeque le tailleurdontila crédit, estun grand artiste; un autre, qui fait un héros du dentiste qui lui extirpe, pro Deo, des canines. Et tous raisonnent, qui étoffe, qui couture, qui mâchoire, pas plus mal que d'autres clairobscur, bleu de Prusse, bémol, dièze, etc.

On a connu ici, l'an dernier, un bon ôiable qui est maintenant à Paris, et qui, payé pour écrire dans une feuille contre une actrice, était payé par l'actrice elle-même pour répondre à ses attaques dans une autre feuille.

Il n'est pas que vous n'ayez aussi applaudi à un tour assez plaisant que joua M. Victor Joly à • cet animal de public. » comme on dit parmi vous si bien. Il imprima, un beau mardi, dans la Eméralda, le compte-rendu d'un drame qui fut joué le mercredi. Il avait pris soin de recommander aux porteurs du journal, de n'en faire la distribution que le jeudi. Les porteurs oublièrent la recommandation et, la Esméralda tirée, n'eurent rien de plus pressé que de la

<i) Cet honnête homme s'appelait Charles Maurice.

remettre aux abonnés le mercredi dans l'après-midi . De façon que les personnes qui attendaient au café l'heure du spectacle, furent fort aises d'apprendre, par le journal, qu'elles avaient élé satisfaites du drame auquel elles allaient assister ; de savoir qu'elles y avaient bien ri pour leur argent, et applaudi judicieusement au magnifique haut-de-chausses du jeune premier, ainsi qu'à la passion et à la queue de robe qu'allait déployer la divine amoureuse.

Le trait, du reste, n'est pas neuf dans les annales du feuilleton. Il a pour inventeur Geoffroy, un des pères de celte église. Ce premier des feuilletonistes d'alors avait accoutumé de maltraiter un grand tragédien, Talma ou un autre. Un soir, il rendit compte d'une représentation où il n'était point allé. Le malin, on lut que l'acteur avait, comme d'habitude, joué d'une manière déplorable. Or, l'acteur n'avait pas joué.

N'est-il pas arrivé ù un jeune homme de beaucoup d'avenir, M. Cuénol- Lecointe, dans l'analyse qu'il fit d'un volume qu'il n'avait point lu, de faire à l'auteur compliment de sa belle prose ? L'ouvrage était en vers.

Élonnons-nous, monsieur, qu'il se rencontre, à Bruxelles et ailleurs, a l'instar de Paris, des gens sages qui, instruits par des exemples dont le détail serait trop long, apportent à la critique, dans son temple, de religieux gages de leur estime et de leur culte ! Pour moi, je n'en vois point, parmi ces témoignages légitimes, de plus éloquent que celui de ces écrivains, de ces orateurs, de ces musiciens et autres qui, malgré les lois de la modestie, dont parle le chevaleresque don Quichotte à Sancho sur son âne, respectent assez les mystères de l'arrière-boulique, pour y aller déposer en personne leur propre panégyrique, avec apothéose, manuscrit. Ame qui vive n'a l'idée de rougir d'une pratique aujourd'hui naturelle. On voit les plus honnêtes personnes se contor mer à une naïve mode du jour, et le grand-prêtre du temple, pour mentir six fois par jour à sa religion artistique et littéraire, n'en est pas moins, le cas échéant, un digne citoyen et tout à fait homme de bien.

Voilà, Messieurs, au milieu de milliers d'autres, quelques faits qui me tombent sous la main, et qui ne déposent pas moins de la conscience du feuilleton, que vos revues hebdomadaires, de sa science des choses. Votre conscience... Ce mot voua, fait sourire? Je m'en doutais. Mais pardon de ma simplicité de profane. Je m'imaginais, jadis, que la bonne foi devrait se retrouver au feuilleton, fût elle bannie du reste du journal. Je me figurais la critique dans l'art, la poésie et la science, libre de toute passion humaine, impartiale comme la loi, alors qu'aussi je me représentais dans ce nom une chose, et dans celte chose un homme qui, bien que venant après les créateurs et n'étant pas sans leur œuvre, apportait, pour sa part, cette sorte de compréhension spontanée du génie qui serait son génie à lui, et qui ferait de lui, sinon le pair du poëte, du moins son traducteur devant le public et, s'il fallait ce titre à cette gloire, son juge. Une double erreur dont me voilà revenu, vous pouvez m'en croire. Votre sciencedu bien etdu mal, qu'est-ce, sinon vos impressions? et votre conscience

elle-même n'est-elle pas impressionnable? Sur cent journaux, où vont chaque jour puiser leur opinion cent mille lecteurs, en est-il trois dont le feuilleton soit à l'épreuve de tout ce qui, par les yeux, la tête, le cœur, Festonne, les poches ou la boutonnière, peut aller dire un mol à l'oreille de ce juge d'autant plus sensible qu'il est de nature élastique ?

N'a-t-on pas vu votre journal, lui qui pourtant s'appelle Ylndé\)cndant, lancer les bulles d'excommunication du chevalier de Thcux sur Lamennais républicain, de la même main qui canonisait le ministériel de Gerlachc ? N'a-t-on pas vu vos collègues légitimistes de France condamner au feu de l'enfer l'ombre sanglante du pauvre Nourrit, attendu que le citoyen artiste avait entonné la Marseillaise, au soleil de juillet ? Faut-il vous citer par leurs noms propres les cent autres qui se sont jetés comme des Espagnols en fureur sur l'innocente Muette, vu que ses malheurs inspiraient à Auber des croches révolutionnaires ? Ne vous rappelez-vous chez nous ni un peintre ni un sculpteur à qui, au nom de l'Encyclique, le feuilleton ail fait payer cher les pots cassés par une liberté ou l'auire? Citez-moi la feuille gouvernementale qui ait laissé passer, sans les trois grognements d'usage, la parole d'un orateur démocrate. N'est-ce pas ainsi que votre propre journal, le Courrier et maint autre que je ne me soucie pas de nommer aujourd'hui, accueillaient, à chaque mot, le populaire Alexandre Gendebien, tandis qu'ils laissaient aller cet Eloi de Burdines qui, Irois jours durant, pérora, à la tribune, sur les betteraves et les carottes, et à qui le président, quand le troisième soleil allait se coucher, se vit forcé de couper la parole dont il abusait ? >e vous souvient-il pas de ce qui arriva à ce jeune écrivain agréable d'abord au feuilleton ministériel , le jour où, par suite d'une déplorable coquille, le « ventre de la Chambre » se trouva sous sa plume, à la place du « centre ! »

Or, que ces choses et toutes les autres arrivent ainsi pour « les beaux yeux » de la liste civile, ou de la fille « sans dot , » ou de tout autre objet étranger à l'art, ou même par un pur amour platonique de l'art pour l'art, la question de la critique ne se trouve t-elle pas vidée par son histoire ? Et que conclure, pour en finir, d'un tableau qui montre partout le faux juge assis devant le public, sinon de ces deux choses l'une : Ou bien que « l'influence de la critique est pernicieuse, » et alors tout est dit; ou bien qu'elle n'est pas pernicieuse, et c'est qu'alors elle n'est rien; que, somme toute, la critique est inutile au monde? Cela étant, prenez garde, vous, Monsieur, pour votre part, que le premier des feuilletonistes et le plus spirituel sera celui-là même qui aura l'esprit de se taire, et, sur ce, dites votre meâ cvlpâ pour tant de papier inutilement noirci; mais quelque impression qui vous arrive, n'y revenez plus, vous ni elle.

Et surtout, pour qu'il n'en soit plus question, rappelez-vous bien, vous et les vôtres, ce simple fait d'Aristote arrivant après Homère. Ce qui veut dire, en toutes lettres, que le poète paraissant avant le critique, n'attendait rien de

lai. Si bien que l'inutilité primitive démontrée, resterait seulement à savoir quelle eût été, le criliqne précédant le poêle, l'influence de la didactique sur la poésie, et des impressions du grammairien sur celles du créateur.

Rappelez-vous aussi, Monsieur, — car il faut en revenir là, — l'exemple des temps passés, où il n'y avait point de journaux, et où se firent tant de grandes choses, comparés à cette, époque de crise pour la pensée humaine, où il y a tant de journaux et où il se fait si peu de grandes choses et tant de petites. Deux époques, a vrai dire, bien différentes ! Car , dans l'une, on s'inspirait de l'amour de la gloire, et l'on ambitionnait pour prix de son œuvre une branche de laurier, mais on travaillait longtemps, parce que c'était pour le temps, et que l'œuvre d'une vie entière ne devait point mourir. Dans l'autre, on travaille pour l'argent, et l'on fabrique encore plus de livres et de tableaux que de machines à vapeur ; et, ù l'exemple de ceux qui l'inspirent, le critique va vite, parce qu'il sait en écrivant ce que lui rapporte la ligne qui coule de sa plume; que son œuvre n'a, pour toute mesure de sa valeur, que le compas d'un caissier, et, pour durée, que les vingt-quatre heures qui séparent aujourd'hui de demain. Alors, Monsieur, comme aujourd'hui, la sottise eut le verbe haut, mais le feuilletoniste n'était point; et, que si quelque grand génie descendit méconnu dans la tombe, ce souvenir que vous invoquez n'absout guère la triste époque où meurent sons nos yeux tant de ridicules immortalités.

Ceci pourtant, M. le feuilletoniste, est une simple vérité, si simple peut-être que c'est pour cela que vous ne l'apercevrez pas. Y avait il des journaux, quand Molière ûl le Misanthrope, Hubens la Descente de croix ? Aujourd'hui que le nombre des journaux est au comble, où sont les Molières ? où sont les Hubens? Mais puisque ces deux grands noms se rencontrent à propos sous ma plume, c'est une belle occasion de résumer, par des exemples qui regardent ces princes de la poésie et de la peinture, toute ma pensée dans cette question.

A la représentation du chef-d'œuvre de Molière, le jugement du parterre fut mis en défaut, et le Misanthrope, mal accueilli, dut se retirer. Repris bientôt après, cet immortel ouvrage reparut sur la scène, où depuis lors il règne, et sen, tant que la langue française se parlera, regardé comme le comble de l'esprit humain.

Rubens emporta dans la tombe l'admiration des contemporains. Après deux siècles d'une gloire consacrée par les générations, quand pour la première fois ses tableaux parurent dans les galeries du Louvre, longtemps les journaux parisiens furent pleins de railleries à l'adresse du plus grand des peintres.

Comprenez-vous maintenant? voyez-vous la différence? Voilà Molière grand poète avant le feuilleton ; voilà son ouvrage objet d'une injustice, quoique le feuilleton ne soit pas ; voilà, parce que le feuilleton n'est pas, une prompte et triomphante réparation. Maintenant, voici, dans la maison de Molière et de Corneille, des choses sans nom auxquelles les vôtres font un succès monstre, mais dont aucun ne se relève, le lendemain. C'est, pour que, du même coup.

justice soit faite du feuilleton et de ses hommes, que ceux-ci meurent de leur belle mort, sur le théâtre môme de leur triomphe. Voici enlin que, chassés par le feuilleton, les maîtres de la maison reviennent, sans que, dans l'hommage suprême à la raison publique, le feuilletoniste soit pour rien, lui, l'auteur de toute celte affaire, pernicieuse d'abord, inutile ensuite !

Et quant à ces railleries qui, réveillant Hubenssous les lauriers de la tombe, furent vraiment une insulte à la raison humaine, ne tremblez-vous pas à l'idée qu'arrivant deux siècles plus lût, elles eussent pu porter le trouble et le découragement dans l'âme de l'artiste 7 Et n'irons-nous point au Capitole rendre grâces au ciel de ce qu'il n'y avait point de journalistes, quand on pense qu'ils eussent pu faire trembler dans sa carrière ce pinceau, l'éternel honneur du génie humain ?

Non, grâces aux Dieux, vous n'étiez point, Messieurs. Mais vous êtes aujourd'hui, et vous étiez, je pense, quand Gilbert mourut à l'hôpital ; quand le Gilbert de la peinture, Géricault, mourut de désespoir, son Saufrage de la Méduse roulé dans un grenier, loin de lous les regards quand Gros termina dans la Seine une carrière abreuvée d'injustices; quand Elisa Mercœur mourut de faim ; quand llégésippe Moreau, mort de faim, fut livré au scalpel ! Vous êtes, et votre nombre est grand, quand l'or ni l'encens ne manquent à MM. . . .

b.miibre 1839.

Ions LABARRE.

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