Antoine Wiertz
Ce n’est pas à la lueur des funérailles que surgit l’iiistorien d’Achille. Les vivants sont trop près de cette tombe. Au sein de la première nuit, les choses merveilleuses de la réaliid luttent, parmi les esprits, avec le dernier crépuscule de la légende. Pilles vont s’j perdre avec l’imagination populaire. A l’approclic du jour, les superstitions de la nuit iront s’ensevelir, à leur tour, dans les fabuleuses visions de la veille, faisant place <à l’irrévocable témoignage des yeux.
C’est l’heure indécise d’après minuit, où l’aube seulement du grand lendemain descend sur la bannière renversée de la tente en deuil. Sur l’héroïque figure dont les yeux viennent de se clore, l’ombre contemporaine joue encore avec la lumière naissante. Pour que le voile tombe et quQ le mort apparaisse dans toute la mesure de sa taille, il faudra le lointain et l’espace au grand jour.
Aucun de ceux qui ont vu, la lance au poing, le vengeur de Patrocle, ne lira le bulletin qui, au livre de l’histoire.
portera son nom parmi les victorieux. Le jour venu, un enfant de ce pays ou un voyageur parlant une langue étrangère, passera le seuil de la tente veuve du capitaine. Là, s’il est celui qu’attend l’àme sur la tombe, saisi tout à coup d’un souffle surhumain, ce fds de la patrie ou ce citoyen du monde s’armera d’une plume d’airain, et, sous la dictée de l’esprit, retracera les grandes choses qu’il aura vues et qu’il aura ouïes. C’est ce nouveau venu qui imprimera le sceau du temps sur l’œuvre d’Antoine Wiertz, laissant lui-même la trace de son nom inconnu sur le parchemin qui doit vivre avec le mort.
Il y aura longtemps alors que l’homme des combats dormira au champ d’honneur. Mais, qu’importe le jour qui verra la main de l’histoire ? Il peut attendre le monument écrit celui qui s’est élevé à lui-même un monument plus durable que le bronze du poêle. Pour lui , elle sonnera à temps, la fanfare qui doit retentir à travers les âges.
Mais des hommes vivants aujourd'hui se sont assis à son foyer. Ils ont touché la main armée du pinceau des combats. Ils l’avaient vu partir de ses chers rochers natals pour les premières campagnes. Ils avaient essuyé sur son front la poussière de la lutte des géants. Ils l’avaient suivi sur les champs de bataille de la patrie et de l’étranger. Ils avaient rompu avec lui le pain de la confraternité des armes. Ils avaient escorté, dans le groupe fidèle, le combattant couvert des palmes teintes de son sang. Ils l’ont vu enseveli dans le triomphe. Sur le lit de repos, ils ont donné au héros endormi le dernier baiser de ce monde.
Mais ni les larmes amères du long adieu, ni le deuil de
leur vie ne les auront acquitte's envers une telle amitié. Le droit que Wiertz, dans une étreinte de sa main, leur fit sur son cœur, se change, devant la tombe, en un devoir envers l’histoire. La mort, en remettant à la postérité qui approche l’œuvre interrompue par elle, a mis fin à leur tâche envers l’homme. Non pas envers l’artiste, qui, comme un fidéicommis à restituer à l’avenir, leur confia les battements de son cœur, avec tous les traits aujourd’hui dans l’ombre, de sa grande face d’homme. A chacun sa part du devoir envers le mort, selon sa place aux côtés du vivant.
Entre ceux à qui il avait fait une place dans sa destinée, on compte les compagnons de la veille et ceux qui n’arrivèrent qu’aprcs les batailles gagnées. De ceax qui, le soir du triomphe, vinrent saluer le pinceau couronné de lauriers, quelques-uns aussi furent les bienvenus. Pour le compagnon de la veillée des armes, il restait une place à part au foyer du capitaine.
C’est qu’avant la nuit radieuse de la journée décisive, il s’est passé des nuits sombres et des jours de victoire incertaine. Il y a eu alors de larges blessures à panser. 11 y a en des cris de détresse partis d’un cœur d’homme. Il y a eu des angoisses et une ombre mortelle dans une âme. Il a dû éclater, devant un seul, des pensées empreintes de la sueur de sang. Le compagnon qui alors était là, a dû se trouver, bien des années avant la chute aux bras de la gloire, le dépositaire des suprêmes volontés du blessé. Au témoin de ces scènes du drame, une part de l’âme vaillante a dû être léguée pour être transmise aux hommes encore à naître.
Que chacun, dans la mesure de sa bonne volonté, restitue ce qui lui fut confié du précieux dépôt. Dans l’ensemble des souvenirs que possèdent les amis survivants, il s’en retrouvera de communs à tous ; d’autres qu’un seul, Wiertz disparu
du monde, peut fournir pour la fidèle reconstruction de la figure couchée dans la tombe.
Cependant, que des hommes lo3mux, amis ou ennemis, qui parcourront ces pages, nul n’y cherche la trace d’un sentiment étranger au devoir. Le témoin qui parle ici ne se présente que pour déposer des choses qu’il a vues ou entendues. Il lui a été donné d’assister de près aux journées de bataille, et sa part de souvenirs à fournir comme matériaux pour la page monumentale, se rattache aux seuls traits de la j)hysionomie militante. Il s’en acquittera avec le môme respect de l’œuvre accomplie, que si le grand mort s’asseyait dans sa tombe, pour prêter l’oreille au récit de son propre témoin.
Aux jours oublieux de l’adolescence s’est attachée pour moi une des impressions inetfaçables de la vie.
C’était sur les bords de la Meuse, dans une rue de ma petite ville natale. Un jeune homme passa tout à coup, au profil de marbre, à la longue chevelure noire, qui, le front large et le regard plein de lumière, s’en allait seul, marchant droit devant lui.
Entre cette apparition et l’instant présent se déroule un espace rempli de vivants et de morts, d’événements qui passent, de rois qui fuient, de peuples qui arrivent, d’empereurs qui violent des serments. Pourtant, je me le rappelle comme d aujourd’hui. J’en pourrais redire l’heure. C’était dans l’aprèsmidi, un beau jour de congé au collège. J’ai devant les yeux le point juste de la rue. Je retrouverais le pavé où marchait, au moment fixe dans mon souvenir, le jeune homme au pas rapide. Il y avait, sur le côté, à chacun de ses souliers, une petite boucle d’acier qui luisait. Unique objet de son costume
.qui rappelât la mode du temps. Car il portait une sorte de tunique noire, un col blanc rabattu et un chapeau à larges bords. Il passa, il disparut.
Pourquoi ce souvenir, debout et vivant dans ma mémoire, au milieu de tant d’autres effacés et tombés en poudre?
Un des traits étranges de cette figure, c’était, au sortir de l’adolescence, le signe de la virilité sur la lèvre., Plus tard, un autre signe frappa les esprits. C’était la jeunesse empreinte sur tous ses traits jusqu’au terme de la vie. Car, chez cet athlète d’une trempe supérieure, la pensée avait alors vaincu' le temps. La trace des années ne devait point s’y lire. L’imagination, en domptant la matière, y avait imprimé l’image de sa propre jeunesse.
Je l’ai revu dans sa lutte avec les hommes des anciens jours. J’ai vu de près le profil de marbre contracté par la fureur du combat avec les morts et avec les vivants. J’ai revu la mâle et douce face animée par le dernier duel avec la tombe. Le doigt de la mort y avait imprimé l’auguste beauté du génie endormi pour les siècles.
Mais en vain une nuit de juin était venue avec son froid linceul, et j’avais vu tomber Achille, frappé au seul point vulnérable du pied. Le fantôme de la nuit fatale, avec son long crêpe noir déployé sur la ruine du temple antique (1), n’a pas enseveli dans mon esprit la fière et pâle apparition do ma jeunesse. Le mort y est resté le mystérieux passant dont une vie d homme garde la première et indélébile image.
Le peintre de et du Canon, mort à Bruxelles,
le ISjuin 1805, à dix heures du soir, était né à Dinant, le
(I) Le Musée Wierlz représente la ruine du temple de Neptune, à Pæstum
22 février 1806, d'un pauvre ouvrier, du nom de Louis- François Wiertz, et d’une femme du peuple, Catherine Lisière.
L’histoire devait graver sur sa tombe, comme aux champs de Waterloo, la date doublement mémorable aujourd’hui de la chute d’un gagneur de batailles. La pieuse légende s’est hâtée d’y insci'ire, comme recueillie sur le berceau du peintre républicain, cette date déjà fabuleuse du 24 février (1). Par un effet rétrospectif de l’imagination, elle devait voir, dans ce jour anniversaire de victoire populaire, la date fatidique assignée à la naissance du chevaleresque fils du peuple. Elle n’a pu croire au chiffre 22.
Voici, en quelques traits, ce que la tradition rapportait, dès l’année 1828, dans la ville natale de l’artiste.
Tout enfant, il avait dit à sa mère qu’il voudrait être roi. Et la bonne femme, assise à son rouet, lui demandant avec surprise pourquoi un tel vœu, et si c’était pour faire la guerre : “ Pour devenir un grand peintre, » avait-il répliqué vivement. Un jour, lorsqu’on lui demandera pourquoi il refuse une médaille d’honneur accordée par le roi à Patrocle, il répondra : « Parce que le roi n’est pas Alichel-Ange. »
Les voisins se racontaient des choses non moins prodigieuses. Il avait deviné l’art de la gravure, et on avait vu de lui des dessins et des portraits, peints d'après nature, avant même les premières leçons d’un maître (2). Si bien que
(I) Cette date erronée à été inscrite au procès-verbal d'embanmeinent et gravée sur le cercueil.
("2) liU famille Disière, à Dinant, possède plusieurs essais de Wiertz <> celîe époque, parmi lesquels quelques gravures coloriées avec signatures et datées de 18^0, c’est-à-dire à lage de quatorze ans. Cette collection précieuse pour riiistoire, et qui a été ouverte au public, contient, en outre, une cinquaulaine d'objets, œuvres de l’adolescence et de la Jeunesse de l’artiste. On y remarque son portrait dans trois compositions exécutées à Paris, et représentant sa
ia renommée en vint, clans la ville de Ciney, aux oreilles de l’iiote du Cheval noir, c|ui voulut être témoin du phénomène , et, ayant vu de ses propres yeux les merveilles rapportées par la renommée, en resta frappé detonnoment. Sur C[Uoi, il n’hésita pas à confier au petit Wiertz l’exécution d'un tableau destiné à servir d’enseigne à son auberge, et à en faire tous les frais de pinceau et de couleur. C’était, ainsi que le voulait le nom de la maison, un cheval noir qui, depuis cette époque, n’avait cessé d’être l’objet de l'admiration des marchands qui se rendent do tous pays aux célèbres foires de Ciney.
- Ensuite, le jeune génie avait opéré d’autres prodiges. 11 avait sculpté en bois une grenouille, tellement nature et vivante, qu’un riche habitant de la contrée, M. l’aul de Maibe, avait voulu la porter lui-même à la cour du roi. Or, le monarque d’alors n’avait point paru moins émerveillé que l'aubergiste, et la veuve de Louis-François Wiertz ne tarda pas à apprendre comment les rois peuvent faire des peintres. Car, en témoignage de la haute satisfaction d’une tête couronnée, et en gage non moins remarquable de la munificence royale chez un prince réputé économe, il était accordé
chambre et son atelier, et une Revue des troupes au Champ-dc-Jfars. On y retrouve également l’esquisse du tableau qui lui valut le prix de Rome, en I8ôi, et quel(|ues souvenirs d’Italie, tels que le Brigand peint eu buste qui lui fut inspiré par un rêve raconté dans sa lettre de Rome, du 29 mai 1835, et dont la reproduction par l'auteur figurera sans doute parmi les œuvres de l’atelier bruxellois, le Carnaval à Rome, la Mendiante italienne, etc.
Nous ignorons si la famille Disière consentirait à aucun prix à la cession de ces pages, dont la présence au milieu de l’œuvre de son illustre parent, serait d’un puissant intérêt jiour les artistes. Il est certain qu’en présence des millions que représente le don gratuit du .Musée Wiertz ù la nation, le sacrifice pécuniaire pour l’acquisition de ces souvenirs manquant à l’œuvre complète, devrait être tenté, sans marchander, par les représentants du pajs rcconnaisstint. *
à son fils, pour la durée de ses études de peinture, un subside annuel de 100 florins des Pays-Bas!
A tous ces récits conservés par la tradition, les membres de la famille ajoutaient que leur jeune parent avait été inscrit comme élève à l’Académie royale d’Anvers , sous la direction du fameux peintre Mathieu Van Brée. Des compatriotes , revenus d’un voyage dans la cidèbre cité, en avaient rapporté des détails intéressants sur l’enfant de Binant.
Il habitait, rue du Pont-Saint-Bernard, dans la maison d’un bon bourgeois appelé M.Mestriau, une mansarde recevant son jour des toits. Ceux qui y étaient entrés y avaient vu, entre autres objets bizarres, une tête de mort peinte à l’huile sur la muraille. La nuit, d’après les récits recueillis par les voyageurs, les voisins étaient éveillés par des sons de flûte ou de guitare venus de la mansarde. Puis, un silence subit, parfois interrompu par le pas lent ou précipité d’une ombre fugitive projetée sur la lucarne, ou l’exclamation d’une voix humaine solitaire, ou bien le bruit que produisait le mouvement pressé d’une main sur un objet étranger, mais dont l’imagination en vain recherchait la cause. Car, de ce qui se passait dans cette veille, une lumière aussi incertaine que la mourante lueur d’une veilleuse était l’unique témoin.
Seulement qui pénétrait, le lendemain, dans la pièce mystérieuse, y contemplait des fragments de papier chargés de formes humaines par le crayon gisant au pied du lit, quelque toile ou quelque panneau de la cloison couvert de couleur et gardant pour les yeux les visibles rêveries de la nuit.
Bref, un hôte étrange que cet élève d’Académie vivant face à facé avec une tête de mort, et essayant ses pinceaux, aux sons d’une flûte enchantée, sur les murs de sa cellule.
Mais si des esprits invisibles hantaient la mansarde de la rue du Pont-Saint-Bernard, ou si quelque autre objet cher à la pensde du pâle et beau jeune homme n’y partageait pas les rendez-vûus de l’insensée inspiration, c’est ce que nul alors n’aurait osé afïirmer aux curieux de la bonne ville natale.
Un amour infini comme l’imagination, qui devait grandir avec la possession, auquel la vie n’a pu suffire; qui, si la pensée liumaine ne s’éteint pas avec la lumière du jour, possède sa grande âme au sein des mondes, avait répandu sur son adolescence tous les cliarmes d’un empire idéal.
Aucune plume ne saurait, dans une langue connue, exprimer cette force surliumaine de l’iinique amour qui, chez Wierfz, embrassait Tunivcrs et le temps, qui tint dans une main chérie la destinée de cet homme, et décida du sort do son génie. Mais s’il l’anima assez de son souflle créateur pour répandre sur sa palette les trésors de poésie appelés à reproduire l’image des liéros et des dieux, son pinceau lui-même, à l’égal delà plume etdela parole, eût été impuissant <à retracer, tel qu’il le concevait, le portrait de l’adorée maîtresse. Du moins ne l’a-t-il pas tenté sur la toile.
Tout ce qu’on sait aujourd’hui du secret de son cœur, à celte époque alors obscure pour tous et illuminée pour lui seul, de sa vie, c’est que la femme au nom céleste lui avait aj)paru à l’heure où la nature s’éveille au premier amour. Alors arriva ce qui doit arriver dans une âme de cette trempe, en face de l’objet digne de la révéler à elle-même. Au premier pas de l’apparition dans la cité mère des belles jeunes filles et des glorieux pensers, il reconnut, à lavoir de loin,
la déesse du destin. Mais, comme il sut qu’il était à elle, corps et âme, le jeune liommc se dit qu elle serait à lui.
Pourtant de l’orgueilleux serment à la réalisation , de l’inexprimable passion au partage par l’objet tant aimé, quelle distance à mesurer pour un pauvre pensionnaire d’académie! Lui-mcme, depuis, a raconté ceci. La première fois qu’il prononça le nom chéri devant des compagnons d’étude, ceux-ci le prirent en grande pitié, « On me regardait, dit-il, comme un pauvre insensé. »
Cependant, longtemps avant qu’elle-même rencontrât son regard perdu dans la foule, avant qu’elle apprît quel était cet insensé qui, du fond de son obscurité, élevait sa pensée jusqu’à elle, qui sur son cœur, à l’exemple des chevaliers des jours lointains, portait les couleurs de sa dame, qui la proclamait la plus belle et jurait de la disputer à tous ses rivaux, dès les dévorantes veillées des nuits anversoiscs, il l’avait choisie pour sa fiancée et la compagne de sa vie.
Le jour où il osa, en face, lui déclarer son culte, il lui sembla que, surprise de tant d’audace d’un inconnu, la fière idole ne put comprimer le léger sourire de sa lèvre dédaigneuse. Froidement alors, d’un geste plus fatal que la parole, elle paraissait indiquer au déshérité de la fortune l’abîme social au bord duquel il la contemplait ainsi. Mais l’abîme ne pouvait arrêter l’insensé qui, la chevelure au vent, ressemblant au beau Satan dans sa lutta avec la première femme, imprimait, comme un serment sur son cœur, la main crispée sur sa poitrine.
Le jeune homme biblique qu’il a peint depuis fera toujours rêver les jeunes filles, hlais la superbe dame de sa pensée résista plus longtemps que la blonde Eve. Môme en le regardant et en l’écoutant, elle lui semblait plus froide qm; la toüe vierge et le marbre. Enfin , il parut au fier dédaigné que
quelque chose en elle s ’e'mouvait devant la vaillante passion dont elle était l'objet et le témoin.
Si, dans le trouble ineffable de tous ses sens, il percevait clairement le son de sa voix, une dernière fois, elle lui rappelait toutes les sanglantes illusions de son rêve dans la vie réelle et la poursuite d’une telle conquête. Pour autant qu’un trouble infini de tout son être ne fît point de son imagination le jouet de mystérieuses paroles, elle lui demandait si, pour arrivera elle, il était prêt à renoncer à toutes les joies de Id vieet des amours étrangères, prêt àbraver l’envie desfemmes, la vengeance des hommes, la fidm, la mort. Car, pour elle, si elle devait appartenir à un artiste, ce serait d’un amour jaloux et sans partage. Celui-là seul toucherait son cœur, qui, pour la conquérir, était prêt à signer de son propre sang le serment exigé.
Des années s’écoulèrent avantqu’on sût qu’à l’orgueilleuse, ce jour-là, l’obscur jeune homme avait prêté un serment plus redoutable : le serment de l’aimer, dût-elle ne venir à lui que dans la tombe. Quand je le vis pour la première fois, cette pâleur de la joue, dans la fleur de la jeunesse, et cette flamme dans le regard attestaient déjà que, jusqu’à la mort, il s’était voué à un amour unique, sans partage, sans bornes et peut-être sans espoir.
Lorsque enfin elle se rendit et vint à lui, après les temps d’épreuve, l’artiste l’épousa à l’autel de sa conscience, et de ce beau et puissant couple naquirent, uniques héritiers d’un nom immortel, les demi-dieux appelés Patrocle, Christ, Anges, Titans.
Ce fut alors que, recherché par la fortune pour son auréole de poète, il dédaigna cette reine du monde ; qu’aimé des femmes pour sa mâle beauté, il passa, sans les voir, à côté des reines de la vie. 11 gardait un cœur vierge à sa fière et
])ure maîtresse. A lepouse de son imagination et aux fils de son amour, il gardait sa foi, ainsi qu’à d’honneur du drapeau de libre soldat de la République.
Alors seulement aussi, on apprit quelle était cette femme, la seule qu’Antoine Wiertz dût aimer sous le ciel. Lui-même a écrit son nom sur cent toiles impérissables. Elle s’appelait Gloire.
Quand on connut ensuite le renoncement de l’artiste, signé par l’homme, en présence du serment idéal prêté dans les mains de la pauvreté et de la chasteté, alors il se trouva des témoins émus qui, à un sacrifice surhumain, attachèrent des noms jadis augustes. En parlant du jeune héritier du grand Pierre-Paul, ces mots s'imprimèrent d’eux-mêmes dans les imaginations ; « Prince de la peinture, grand prêtre de l’art.» Mais riiistorien futur ne le comparera ni à l’homme qui mentait à son peuple et à son Dieu, ni au prêtre qui mentait à sa foi et à sa Vierge.
Ni l’im ni l’autre, ce combattant de l’art pour l’humanité, un de ceux-là de qui Schiller a dit : « Il a vécu en citoyen des âges futurs, » et qui, dans l’orgueil nécessaire à son œuvre, ne daigna pas plus être le courtisan des rois que l’idole des papes. A cette œnivre à part lui-même avait assigné une place à part dans la mémoire des hommes. Lorsqu’il passait inconnu dans les rues d’Anvers, alors déjà il voulait faire porter par la gloire le nom d’un misérable ouvrier dinantais. Il voulait être lui et savait déjà que, si les dieux lui prêtaient vie, il serait Antoine Wiertz.
Ceux de ses concitoyens dinantais qui avaient accompli un curieux pèlerinage à la mansarde anversoise, en étaient
revenus frappés, comme d'une fantaisie étrange à l’âge des jeunes orgies académiques, de cette tête de mort peinte sur la muraille. Plus tard, on s’arrêtait, parmi les splendeurs de l’atelier bruxellois, devant la folle jeune fille qui , une rose dans la chevelure, contemple le blanc squelette qui s’est appelé la belle Rosine. Bien des fois depuis, l’image de la mort surgit de la riche palette, sous toutes ses faces, empreinte du dédain philosophique de la vie, dans Une seconde après la mort, de désespoirs sans nom dans Pensées et visions d'une tête coupée, des larmes de la joie infinie dans On se retrouve au ciel. A\ecY Inhumation précipitée, l’horreurdelamort, mariée à l’idéal de la terreur humaine, se trouva portraitée dans la vieille femme dont le bras sort, repoussant la tombe vivante. L’atelier lui-même, avec la demeure englobée de l’artiste, figurait la ruine d’un temple. Il apparaissait aux visiteurs comme la tombe des siècles et des dieux disparus. Partout pour l’hôte le fatal Mémento mori.
Pourtant il y avait, sous le toit de Wiertz, quelque chose de plus frappant que ces divers portraits de la mort, et c’était l’effet produit sur le peintre par l’idée de l’original. Jusque dans les lettres de sa jeunesse , qui sont comme un hymne à la vie, le cliant d’amour et de foi se retrouvera subitement interrompu par des retours vers la fin prochaine du rêve. Mais, pour bien des esprits, en présence de l’image tant de fois reproduite, l’horreur de la réalité présentait un contraste qui restait à l’état d’énigme.
La clef pourtant se trouvait près de l’objet. La voyait qui voulait, suspendue à l’entrée du foyer. Seulement il fallait, pour mettre la main dessus, avoir déposé au seuil le manteau des pensers vulgaires. Mais, faute d’une cause banale, l'imagination bourgeoise n’allaitpas jusqu’à s’expliquer pourquoi, à aucun point de la carrière, le lutteur, dans sa course.
ni ne détournait son regard vers l’espace parcouru, ni ne l’arrêtait sur le chiffre de l’heure présente. De môme, ne se figurait-elle pas pourquoi, le jour de la renommée commencé, il ne lui arriva ni de livrer aux pinceaux étrangers les fières lignes de son masque dans l’éclat de la force, ni, lorsque lui-même les retraça pour le foyer domestique , de le hiire, malgré l’air de jeunesse respirant dans tous ses traits, autrement que de souvenir et à l’âge de la jeunesse réelle.
Interrogé par les étrangers, si son esprit hospitalier ne fuyait pas 1 ingrat terrain , il se bornait à satisfaire au côté artistique delà question. Il déclarait alors n’avoir jamais compris comment l’homrne à l’homérique éclat de rire. Voltaire, en livrant à la sculpture le regard et les lèvres du vieillard,* avait voulu laissera la postérité le souvenir d’un colosse sous l’image de la caducité sénile. Une raison de même nature ne lui permettait de comprendre chez l’artiste , ni le regard d’un étranger au lit de douleur, ni le mort livré à l'avide contemplation où s’imprime la dernière image.
Aussi plaisait-il aux imaginations poétiques de découvrir, sous ce côté du voile soulevé par l’artiste lui-même, le secret du génie rêvant d’apparaître , en un souvenir idéal , aux générations futures. Il y avait là comme l’initiation à quelque mystère de la toilette historique où revenait la mémoire de l’antique gladiateur, artiste aux bras de la mort. Une telle interprétation avait quelque chose de particulièrement séduisant pour l’esprit des femmes. Elles se complaisaient à revêtir le mystérieux sentiment artistique comme d’une pensée d’amour chez le vainqueur aux jeux olympiques. Elles l’animaient ainsi du premier et du dernier souffle de leur âme fraternelle, et, sachant combien il avait aimé la gloire, se disaient entre elles que l’amant fidèle avait voulu vivre jeune et beau dans le souvenir de la belle fiancée.
Mais les femmes et les hommes s’arrêtaient à l’incomplète interprétation de l’énigme. Devant l’etfet visible, les esprits ne remontaient pas à la cause, restée clans l’ombre,qui faisait fuir ce grand esprit devant le fantôme évoqué, par lui-même, du temps qui passe. Le mot de l’énigme leur échappait. Seulement, lorsque ce mot, horreur de la mort, leur fut livré, ils n’en saisirent pas davantage le sens viril el touchant dans l’âme du lutteur,
■ La nuit du 18 juin étant survenue au milieu de ces impressions des esprits, la tradition des choses funéraires qui suivirent devait rapidement tomber dans le domaine de la légende. Alors donc on se représenta un étrange spectacle. C’était l’artiste dictant à ses amis un ensemble de dispositions testamentaires , formulant dans une série d’articles , après le don de son oeuvre à la nation, tous les détails relatifs à la toilette mortuaire, au mode d’embaumement, au tableau réaliste de la dissection, à la translation du cœur, au lieu de la sépulture, au caractère des funérailles.
Comme si , pour quiconque a lu seulement la première page du cœur humain , c’était au milieu du champ clos, et sous l’œil de l’ennemi, qu’un tel athlète vînt marquer la place de sa tombe! Comme si l’heure n’était pas encore à venir, sinon passée sans retour , de désigner sous quel ciel irait reposer le cœur plein des battements du combat présent ! Comme si de savoir si le corps inanimé sez’ait rendu à la poussière ou si , pour le disputer au néant , des mains savantes livreraient à la tombe un combat posthume, cette question importait au soleil de ce jour! Comme si, par un mémorable démenti à sa vie, Achille, déjà touché au talon, avait pu choisir, pour témoins du duel expirant, les ministres
mêmes et les hérauts de la tombe, hommes de testaments ou fossoyeurs !
11 ne se peut pourtant pas que l’histoire inscrive au livre des choses arrivées ce long rendez-vous de Wiertz avec la mort(l). La répulsion mêlée de colère quelle lui inspirait, fut un trait trop caractéristique de sa vaillante nature pour n’être pas fidèlement mis en lumière et exposé dans son vrai jour. Il faut que, par tous les témoignages oculaires et auriculaires, l’Iiistoire recueille, pour le conserver, un fait à jamais remarquable, savoir: que, s’il n’y eut pas chez Wiertz, sur le champ de bataille, de serment plus ancien que celui de donner sa vie à son art, il n’y eut au lit de mort de vouloir autre que celui de lutter, de lutter à outrance, jusqu’au dernier souffle , corps à corps avec le fatal vainqueur , en ennemi qui tombera, mais sans se rendre, ni résigné ni réconcilié, ainsi que le devait l’homme de cette devise : « Bien faire, question de temps.
Ce fils du peuple, pour aller prendre sa place au Panthéon de la pensée humaine, n’a pas besoin du manteau de la fiction. Il y entrera avec la blouse du travailleur. C’est pourquoi il faut qu’il soit rapporté, ainsi que les faits en furent témoins, qu’au lieu de la maladive pensée de l’homme prêt au dernier sommeil, la mort trouva chez lui Tunique volonté de la terrasser; qu’en un mot, à la place des dispositions testamen-
(I) La mon de Wiertz ne présenta pas un seul trait de ce tableau. A part le don de son œuvre à la nation, qui dut revêtir la formule légale du fidéicommis, il est avéré que l’artiste mourant ne fil d’aucun de ces détails l’objet d’une iiislruclion testamentaire ; qu’au contraire, rien de ce qui pouvait s’appeler volontés dernières ne se formula chez lui qu’en des jours de santé. Encore ne fût-ee que par allusions lointaines saisies par les amis au vol d’une pensée fugitive et qui jamais ne s’arrêta devant l’idée de la mort. Même pour le fidéicommis relatif au .Musée, il fallol, selon toute vraisemblance, que l’artiste fût averti de l’approche de l’heure fatale.
taires d’un blessé las d’un duel prolongé, il ne devait rester pour l’histoire, à l’adresse de la tombe, qu’une sorte de cartel écrit dans la force de la vie , avec le sang de ses veines , et finalement signé, à la veille du 18 juin, avec les sueurs de la dernière heure.
L'énigme qui surgit aux regards curieux dès la mansarde anversoise , avait sa clef naturelle dans cette chose héroïque : le but que l’artiste avait marque de sa jeune main à son passage sur la scène du monde. Pour le travailleur qui, aux bras de la mort, rêvait tout haut d’inénarrables luttes avec les triomphateurs de l’art, dont la main se relevait pour décrire dans le vide ses derniers coups de pinceau, la tombe n’exprimait pas le terme de la lutte ; elle n’était pas le nom de l’éternel repos. Elle représentait une chose plus fatale et plus redoutable qu’elle-même : l’œuvre inachevée , cette œuvre conçue dans la joie de lame, et pour laquelle, dès la première heure du jour, il ne demandait aux hommes et aux dieux-que « du pain, des couleurs et du soleil. » En unmot, la mort était cette chose plus mortelle que la fin do l’homme : la mort de l’artiste.
Pour s’acquitter du serment de « bien faire, » il avait besoin de l’ami auquel il a rendu le touchant hommage écrit au seuil de son atelier ; « le Temps. » C’est à lui, le fidèle auxiliaire, qu’il pensait, lorsqu’il nous écrivait: «Profitons d’un moment de santé et de jeunesse. » Du fond de l’âme, il lui demandait pardon, lorsqu’il répétait que « chaque minute passée dans l’inaction lui faisait pousser un soupir de regret. »> On eût dit qu’il voulût se rendre favorable le dieu de sa vie, par le sacrifice quotidien qu’il lui offrait , dans scs funèbres souvenirs, sur l’autel de la mort. Rappelons-nous aujourd’hui l’avoir ouï s’écrier qu’à l’arfiste il faudrait trois siècles d’existence. Et à ceux qui n’étaient pas là et ne comprendraient
pas encore, apprenons que, dans ce terme plus long que nature, sa pensée mesurait l’espace nécessaire à la mise au jour des œuvres déjà nées dans son imagination.
On ne saura pas ce que la nuit de juin, arrivée avant l’heure, a enseveli de créations dans un cercueil de plomb. En posant sa froide main sur un large cerveau, elle en a fait le tombeau d’un monde où jamais regard ne pénétrera. Mais, parmi les pensées gisant là avec le poète, n’a pas été emporté le mot du phénomène qui travailla les esprits. C’était chez lui une aspiration vers l’infini à qui l’espace de la durée humaine ne suffisait point , et qui , à l’ame en peine du temps, rendit nécessaire la croyance à des mondes sans fin.
Que cette croyance lui vînt de la brièveté d’une existence d’homme comparée à l’immensité de l’esprit sans bornes ; quelle fût l'effet d’une démonstration possible à la philosophie, ou le suprême effort d’une imagination s’élevant à la perception de l’infini, ce que nous savons, c’est que sa pensée arrivait naturellement à cette conclusion ; que le rêve commencé dans notre planète doit se poursuivre dans la succession des mondes supérieurs.
Dans Une seconde après la mort, cette pensée, avec l’idée de la perfectibilité morale, s’était traduite par le douloureux regard de pitié attaché sur la première étape humaine. Dans On se retrouve au Ciel, les ailes de l’enfant symbolisaient la perfectibilité physique. Quelques semaines avant sa mort, en un jour de santé et de foi à la vie, elle se formula par un trait qui caractérisera à jamais la pensée expliquée dans ces pages.
A la nouvelle qu’une tombe italienne venait de se rouvrir, et que le Dante, respecté par la nuit des temps, avait pu voir le soleil de la patrie ressuscitée, Antoine "Wiertz poussa un
cri de joie étrange. Comme si, dans le cercueil cinrj fois séculaire du poète, apparaissait une victoire du génie sur la mort qui sourît à son esprit ! Ou comme si, dans cette durée de la poussière humaine, surgissait un témoin suffisant de 1 immortalité de l’âme qui inspira la Divine comédie !
C’est de cette exclamation triomphale de l’artiste que la piété des amis conclut, après sa mort, au vœu non autrement exprimé d’embaumement. Il fut deviné, sans avoir été formulé, ainsique les autres, et parmi eux, celui delà sépulture au milieu de son œuvre. Celui-ci non plus n’avait pas besoin de la formule testamentaire. 11 représentait assez fidèlement cette croyance à la vie de l’esprit qui laisse le mort achever son rêve au milieu des objets où il fut commencé. Ainsi, la mort ne serait pas même le sommeil et l’absence. Dans la tombe, l’artiste songerait ou veillerait. Seulement, il serait couché, dans l’attitude du repos, sur. son champ de bataille.
Bien des années avant l'heure fatale , nous l’avons vu en proie à de si mortelles douleurs que la mort seule lui eût été le secours et. le salut. Avec quelle amère joie, à l’idée de quelques grains de poudre et d’une balle de plomb, il disait alors qu’il tenait dans sa main le baume maître de sa blessure! Mais si vivre, c’était souffrir, se tuer c’était déserter aux bras mêmes de l’ennemi; fuir le mal, c’était s’avouer vaincu, briser le pinceau trempé dans l’Escaut et dans le Tibre, rendre l’arme. A l’œuvre interrompue a^nt la fin de la journée, il préférait ainsi une longue mort. Alors la douleur elle-même devenait une alliée chère à sa vertu militaire. Il l’aimait, cette maîtresse inspirée des forts qui du pinceau, du maillet et de la plume fait les instruments de l’humanité en marche vers ses destinées. On peut dire aujourd’liui qu’il
l’aima jusqu’au suicide, par le travail de tous ses jours et de toutes ses nuits (1).
Ce fut à l’époque de plénitude de vie, où la jeunesse sent l’immortalité, qu’il peignit, à Anvers, cette tête de mort. Il voulait quelle devînt, non l’objet d’une vaine terreur, mais comme le témoin du temps qui passe avec sa faulx, s’avançant en silence vers la tombe. C’est ainsi que depuis, tandis que, par une apparente contradiction, d’une main, il chassait l’idée odieuse de la mort, de l’autre, il la ramenait sous ses propres yeux, comme une salutaire excitation à poursuivre le combat de la vie.
Un jour vint pourtant où il se figura qu’il ne l’accomplirait pas, et nous sommes encore quelques témoins vivants de ce qui alors se passa dans son âme.
F rappé par une grande douleur morale (2) dont l’énergie de la volonté devait triompher, il crut voir approcher la mort et, ce jour-là, pour la première et sans doute pour la dernière fois de sa vie, il s’arrêta face à face avec la terrible image. Alors, il trempa son pinceau dans l’huile rouge et, comme d'un trait de feu, marqua d’un M plusieurs de ses tableaux. Cet M voulait dire à la fois Mauvais et Mort. Il exprimait, de toute manière, une môme pensée. Car il signait une sentence mortelle.
En même temps, il léguait au dépositaire de ces souvenirs, un funèbre mandat. Avec le jour fatal, l’ami devait venir anéantir de sa main chacune des toiles signées de l’M rouge.
(1) Ce dont témoigneraient sans doute les hommes de l'art médical qui assistèrent aux grandes crises de sa vie, eldont plusieurs, parmi lesquels .M.M. lîreyer, Dethier et Watteau, avec les conseils de leur science, lui prodiguèrent les soins t'e l’amitié. Ce dernier, parent du peintre français du même nom célèbre au siècle dernier, est l’auteur du Catalogue raisonné du )!uséc Wiertz.
(2) Par la mort de sa mère.
Après quoi, il apprendrait aux contemporains à quel titre d’autres œuvres étaient épargnées , quelles avaient été les dernières pensées du mourant (1). Les quelques lignes qui terminaient ce legs, ne verront sans doute jamais le jour, et jamais non plus on ne saura de quel anathème la mort venant trop tôt, de quel cri de révolte contre l’artiste d’en haut était grosse l’agonie du peintre de la Révolte des Enfers.
Il y a de cela environ vingt ans. Vingt ans auparavant, l’auteur du Triomphe du Christ avait renfermé le but de sa vie dans un mot qui résumera toutes les pages consacrées à ce glorieux sujet :
« Avoir fait la Transfiguration de Raphaël et mourir ! »
En remontant le cours des temps jusqu’aux anciens jours, rimagination peut se représenter un adolescent passant à côté de ceux de son âge, et qui longtemps, dans les siècles à venir, s’appellera Alexandre-le-Grand. Portait-il au front le signe visible des conquérants d’un monde? On a raconté que sa tête penchait un peu vers l’épaule. L’histoire rapporte que ce fils d’un petit roi de Macédoine allait rêvant d’Achille, le blond jeune homme d’Homère.
Ainsi s’avançait, rêvant, à son tour, dejournées homériques, le futur peintre de Patrocle. Et lui aussi avait, d’un œil ferme, regardé en face sa destinée. Et sans doute, il allait au devant d’elle du pas reconnaissable de ceux qui se sont prêté un serment terrible à eux-mêmes. Car, rien, à l’époque où je le vis pour la première fois, ne révélait son nom aux passants. Seulement, sou aspect laissait une trace dans les esprits, ‘et
(l)Ceci se passait en l’automne de 181G.
ceux qui l’avaient vu se souvenaient de son pas et de son masque.
Cependant, avant de fouler au grand jour la poussière des âges héroïques, il avait aussi un secret à demander aux tombes séculaires. Pour attacher son nom à une conquête plus immortelle que l’empire des Indes, le disciple du bon Mathieu Van Brée avait à conquérir le pinceau de Rubens suspendu, depuis tantôt deux cents ans, au trophée de l’Achille tlamand.
C’était le moment de la veillée des armes, et tout rappelle à l’esprit l’heure silencieuse qui, au sein des armées, annonce l’approche du signal. Deux noms alors, pendant qu’il revêt, pièce à pièce, l’armure de guerre, lui servent de mot d’ordre et le font frémir d’une mâle impatience ; Homère, Rubens. Bien des fois, j’ai eu dans la main le volume noirci par les veilles où il interrogeait l’âme du poète grec. Je tiens de sa bouche deux épisodes où, à cette date, il se trouve face à face avec Pierre-Paul Rubens. Car il avait choisi le maître pour rival et, dans la contemplation investigatrice des secrets de l’art, s’apprêtait à le combattre avec ses propres armes.
Une fois, c’était au Musée d’Anvers, devant l’une des grandes pages du formidable émule. Il était debout, muet, emporté par le glorieux spectacle vers de lointains champsclos. Quand, tout à coup, un mouvement se fait autour de lui, au milieu duquel il reste immobile et insensible. A ce moment, une voix émue lui glisse rapidement deux mots à l’oreille: « Wiertz, le prince! Découvrez-vous. î»
C’était le futur roi qui s’approchait, le prince d’Orange dans le prestige de son heure de Waterloo. Or, comme Wiertz, brusquement rappelé au monde visible, se retournait vers la voix troublée : “ Le prince I répéta Mathieu Van Brée. Otez donc votre chapeau ! — Je ne l’ai pas ôté pour celui-là,»
répond l’élève en indiquant Rubens , tandis que le prince héréditaire passait derrière lui, escorte d’artistes effarés et nu-tête.
L’autre fois, c’était à Notre-Dame d’Anvers, et devant la Descente de croix. Ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine, dans l’attitude de la pensée en action. Le chapeau était tombé à ses pieds. Il embrassait, dans tous les détails de l’ensemble, ce désespérant dernier mot de l’art que sa plume devait retracer sur le papier (1), comme après lui personne ne le fera. Car, dans cette page aussi, l'homme du Triomphe du Christ lutte avec l’homme du crucifiement et, son égal au pinceau, il est son maître à la plume. Il le fut aussi aux combats de l’artiste pour l’art lui-même (2). Il le fut plus encore aux combats de l’art pour l’idée humaine.
En ce moment, passait entre lui et le splendide sujet de son enthousiaste rêverie, une ombre qui, d’un mouvement do lamain vers le sol, le ramène à la perception des objets étrangers. Il regarde, machinalement relève son chapeau, et y trouve quatre sous glissés par le passant. C'était une bonne âme qui, touchée de la pâleur du jeune homme à la tunique noire, avait déposé son obole dans le feutre â larges bords et, du pas satisfait d’un chrétien qui a fait l’aumône à son frère, se dirigeait vers la porte du temple.
(1) Élogedc Rubens, 18i0. Le nianuscril, illustré d’un grand nombre de dessins à la plume, est religieusement conservé à la bibliothèque d'Anvers, depuis la dissolution de la Sociélé des Sciences, Lettres et Arts, qui avait été ouvert, à l’occasion des fêtes bis-séculaires, le concours où Wiertz remporta le prix.
(2) Témoin cette lettre en réponse à une commande où Hubens commence par faire remarquer que le choix du sujet dépend du lieu, l’espace étant une condition de l’effet, et où il ajoute que, si le choix lui était permis, il s’arrêterait au martyre de saint Pierre « qui pourrait fournir un ouvrage extraordinairement beau, » mais pour conclure par ce mot, que la faim même u’eiU pas arraché à ^Viertz : « Cependant je laisse le choix et la volonté ù celui <iui en fera la dépense. »
Ces deux scènes se passaient vers 1820, à l’époque où le fier écolier prenait le grand maître à témoin de ses préparatifs de lutte, et lui demandait de l’armer chevalier. Et cependant, qui lui fournira le pain, les couleurs et le soleil, » à ce rêveur inconnu qu’un prince a pu prendre pour un hardi compagnon, mais qu’un vieillard charitable prend, lui, pour un mendiant?
Ici se présente, sous le pied de l’athlète, le point où un grain de sable, à l’entrée de l’arène, renverse les hautes destinées, Un autre jour sonnera l’heure où, comme le héros de l’Homère anglais, il s’écriera, avec une mortelle sueur aux tempes : « Un cheval! un cheval! Un royaume pour mon cheval de bataille î »
Wiertz, au printemps des joies humaines, ne devait connaître que les premiers grands battements du cœur de l’artiste. Mais pour lui, dans les émotions de la veillée créatrice, il y avait le monde invisible des jouissances surhumaines. Quelque chose du premier tressaillement des entrailles de la jeune mère, môle au baiser fécond du poète à Béatrix, de Raphaël à sa îiladone.
Le cœur de don Juan est assez vaste pour contenir l’insatiabilité. Car il est condamné à la poursuite de l’idéal, et don Juan n’est qu’un homme. Le poète imprime à sa conception la beauté morale et physique du rêve de l’imagination amoureuse. 11 crée de sa main l’idéal qu’il porte dans son âme. Pygmalion aime la femme de marbre blanc à qui il a transmis son souffle et infusé le sang de ses veines. Que si elle a trompé son idéal, libre à lui de briser, d’un coup de maillet, l’imparfaite créature de son amour. C’est ainsi qu’on devait
voir 'Wiertzt dans une heure de désespérance, marquer d’une lettre rouge les œuvres de ses premiers triomphes et, comme le poète romain, léguer à l’amitié le terrible mandat d’anéantir, lui tombé, son Enéide inachevée.
Il avait tracé de sa main les conditions de sa destinée. Dans l’immolation de l’homme à l’artiste, il n’avait accordé au premier, voué à l’immortalité de l’autre, que le pain de chaque jour. Ce pain du condamné, l’homme le devrait aux seuls portraits à faire par l’artiste, à l’approche de la faim, j Jamais ne serait sacrifiée aux besoins de la vie et vendue une . seule des œuvres déjà vivantes en son imagination.
Une telle résolution ne pouvait être comprise d’une époque comme la nôtre. Notre génération y a vu jusqu’ici une déclaration de guerre. Jamais elle ne lui a pardonné ce dédain sans exemple de la fortune. Nous savions bien, nous autres, pourquoi il avait juré de ne pas livrer aux convoitises du roi Million un seul des enfants du génie; que c’était ou pour avoir le temps de les faire immortels (1) ou, sinon, pour les
(1) Telle était son aspiration vers un idéal impossible à la main de l'homme, qu’il n’est pas une de ses œuvres dont on puisse dire qu’il y a mis la dernière main. I.a Révolte des Enfers avait été et devait être encore l’objet de grands changements. Les Forges de Vulcain, entre autres, étaient une desconceptions qu’il appelait .ses ébauches. Le Phaj’c du C.olgotha, pour lequel, au témoignage de l’un de nos sculpteurs qu’il aimait, M. A. Van den herckhove, il avait une sorte de prédilection, était aussi, aux yeux du peintre, une œuvre inachcviie. 11 aurait également recommencé le Triomphe du Christ.
Le Patrocle peint à Rome qui a été donné comme prix d’un concours rapporté plus loin, et qui se trouve aujourd’hui la propriété de .M. Van Zuylen, à Anvers, oiïre aux artistes les plus intéressants points de comparaison avec celui qui figure au premier rang dans le Musée Wiertz. .M. Pierre Wauters de Malines, oncle d’un de nos peintres connus du même nom, possède, avec quelques autres toiles admirables, une réduction de ce grand tableau. La lithograpbie offerte aux souscripteurs dans la vente par actions de l’original, et qui est elle-même un tableau, eslégalemeiit, comme on sait et comme cela est assez visible pour les artistes, l’œuvre du maître.
vouer, après lui, au feu et à l’oubli. Ainsi le voiüait sa conception de la beauté idéale. L’antique droit de vie et de mort du père sur les enfants n’était, dans cette âme romaine, que le culte de la foi jurée aux mains augustes de 1 art. Mais, quand la société marchande, au milieu de laquelle il a vécu, le vit refuser de convertir en or les toiles scellées de son loyal serment de pauvreté, son premier mouvement fut de douter de la raison do l’artiste. Et longtemps encore ce doute lui survivra comme la mémoire d’une injure publique.
Cependant, déjà se faisaient sentir les misérables empêchements qui attendent les plus énergiques vouloirs. Dès les nuits enthousiastes de la mansarde anversoise, apparaît, dans ses lettres à sa famille, l’appréhension lointaine de la maladie tuant le travail au sein de la pauvreté. A la mémo époque, un fantôme pareil poursuit l’esprit de sa mère : l’image de la faim. Wiertz repousse avec tristesse ou colère chacune de ces apparitions. Et pourtant, sinon la faim, la pauvreté est là, avec tout son cortège d’obstacles, à l’entrée de la carrière.
Ainsi que ses pareils chez le grand Corneille, l'un des siens, cejeune homme sait qu’il ne se présentera au monde que par un coup de maître. Mais’qui donc lui apportera ses armes, la palette aux fières couleurs, la gigantesque toile à déployer comme un drapeau, avec la devise chevaleresque? Qui lui ouvrira la barrière dans l’immense atelier où se rencontreraient ses héros? Car ceux-ci sont prêts. Ils attendent le signal dans son cerveau. Mais une poignée d’écus manquant à Achille, l’arrête devant les murs de Troie, loin de la bataille entendue et contemplée dans la fièvre de 1 imagination. Et quand viendra-t-il, le cheval qui porte sur ses flancs la victoire?
Trempé pour la grande guerre de l’art dans la ville de
Rubens, c’est dans la cité de Michel- Ange que l’attend la tardive place au combat. Or, à quoi tiennent les destinées plus grandes que nature ! Avant d’aller se mesurer aux victorieux de la Grèce et de Rome, il faut que le successeur promis au triomphateur llamand essaie ses forces contre dts camarades d’école, ceux-là qui, à son cri de « Gloire !» répondent par le sourire de l’ironie, les mêmes jeunes hommes sans enthousiasme de qui il disait : « Ce ne sont pas là des hommes qui vivront plus tard! » Il faut que lui, le compagnon sans peur, soit proclamé vainqueur, dans un tournoi académique, par ces pacifiques maîtres d’armes, les professeurs juges du camp !
"Sinon, non. Et qui sait combien de contemporains seulement apprendront qu’il y avait, en 1828, à Anvers, un insensé jeune homme qui se portait prétendant à l’héritage du grand Pierre-Paui et qui, quelques années plus tard, aura dû mourir de faim et fou à l’hôpital d’une petite ville appelée Diuant?
Dans chacune des lettres qui nous restent de lui , on entend alors comme le lointain hennissement du biblique cheval de guerre. Il y a là un bruit de clairon. On sent, on croit entendre les battements du cœur de ce jeune homme qui frappe du pied la terre et dit : “ Allons ! » C’est à cette heure des indescriptibles émotions de la veille, qu’apparaît, en face de lui, une bonne et enthousiaste figure dont lliistoire gardera le touchant souvenir.
M. Gilain Disière , batelier dinantais sur la Meuse , était le cousin germain de l’artiste. Digne d’une telle parenté, il croyait en Wiertz comme Wiertz en son pinceau. Il était, par cette foi , un trait saillant de sa fraternelle physio-
nomie, l’ami et le confident nécessaire aux jours d’épreuve qui allaient luire.
En écrivant son nom , j’ai devant moi une pâle photographie du portrait de cet homme simple qui, autant qu’il était eu lui, voulait donner Wiertz à la patrie belge et à l’uni verselle république des arts. L’étudiant l’a peint sur ses chers bords de la Meuse, ses bateaux en vue. A ses pieds est un sac de céréales entrouvert, marqué de ses initiales G. D. Il a une main pleine de grains qu’il contemple, l’autre main dans la poche. Cet essai de la grande jeunesse de l’artiste est resté l’une de ses plus vivantes reproductions de la face humaine (1).
Par un trait où nous le reconnaissons , il représente son parent dans le costume du travail , en blouse et en casquette. On sent qu’il s’est complu dans ce souvenir de sa gratitude. C’est avec son cœur qu’il l’a vu et peint, ce bon batelier dont le cœur échauffait l’intelligence à ce point, qu’en reconnaissance de son dévouement et de ses conseils, Wiertz lui écrivait un jour : « C’est ainsi qu’aurait pensé mon père. ?» Or, une telle parole est, à elle seule, un beau portrait de l’homme. De même est-elle un noble portrait de l’âme qui la dictait à la plume.
Le batelier, en sa simplicité croyante, avait l’intuition de l’avenir. Il avait deviné Wiertz longtemps avant d'autres confidents et d’autres juges. En juillet 1828, arrive, à Anvers, le concours d’épreuve pour l’admission au concours définitif du prix de Rome. C’est son parent que l’artiste prend pour témoin entre lui et son jury professoral. Son premier mot exprime la défiance des sentences rendues par « des juges d’opinions si différentes , que le meilleur ouvrage n’est pas
(I) !l se retrouve dans la collection des souvenirs gardés par la famille.
plus sûr de l’emporter que le plus mauvais. » La proclamation du vainqueur justifie le pressentiment du concurrent : on lui décerne l’accessit (1). Telle est la foi du condamné dans le fidèle ami de son avenir, que c’est à lui qu’il adresse ce toucliant et fier appel du verdict fiital : « Mon cher cousin, si vous étiez ici , vous verriez les ouvrages , et vous pourriez juger par vous-même combien le caprice des juges est quelquefois ridicule ! »
Cependant quatre nouvelles années d’attente, un siècle en ce moment, se dressent entre cette chute et le retourdu concours périodique. Le vaincu s’est redressé , lui aussi , de toute la vertu de sa foi eu lui-même. Mais sa poitrine est comprimée, près d’éclater , s’il ne trompe la dévorante impatience guerrière.
Paris, le théâtre du Romain David, devait être, après la victoire, sa première étape d’Anvers à Rome. Une première fois, il y court. Dans le long intervalle qui sépare la défaite académique de 1828 de la palme officielle de 1832, il va demander au Louvre le spectacle des grandes oeuvres étrangères. A Paris aussi il saura si , la pension romaine venant à lui manquer derechef, les portraits bourgeois ne lui fourniraient pas de quoi marcher seul sur ritalie ou revenir à
(I) Voici le thème du concours. Démocèdede Crotone est tiré de son cachot, ayant encore les liens au mains, et conduit devant Darius, qui, depuis sept jours et sept nuits, souffre d’une inflammation aux pieds, et lui demande s’il possède des connaissances en médecine (Ilollin, Histoire ancienne]. Le résultat du concours, consigné dans les procès-verbaux de l’Académie, porte : « 1", Jean Verschaeren (n“ 5) ; 2®, Antoine Wiertz (n® 1). » Le procès-verbal du jury contient ces lignes : « ...Ayant examiné séparémentet comparé avec soin les œuvres des concurrents, le prix a été accordé, à l’unanimité des voix, au n® 5, comme dépassant de beaucoup le n® 1, bien que le n®l, comme composition et expression, possède beaucoup plus de mérite que le n"5, et soit digne, par conséquent, d’être encouragé. » — Voir la lettre de Wiertz, 25 août 1828.
Anvers, à Licge, à Dinant, y chercher les cent pieds d’espace voulus pour les funérailles de l’ennemi troyen.
Mais là, du premier pas, la nuit se fait dans son horizon. Des maîtres du jour qu’il veut faire juges de ses premiers coups de jûnceau , Guérin et Gérard , chacun combat et repousse le drapeau de l’autre. Ils ne s’accordent tous deux que pour imprimer à l’esprit de l’inconnu le mortel sentiment du doute sur le Beau et le Vrai (1). Ils ne font qu’irriter cette défiance née aux concours anversois de l’infaillibilité des sentences contemporaines, contre laquelle on le verra arborer si haut le drapeau de l’insurrection.
Il tente, en même temps, l’autre épreuve, l’épreuve du gagne-pain. Il demande des faces bourgeoises à peindre. Car là est, en ce moment et pour l’avenir, la question de vie et de mort. « Du pain ou du plomb ! » comme les ouvriers lyonnais. Et le pâle étranger qui porto l’atrocle tout armé dans son cerveau, s’offre à peindre au prix de 100 francs, de 75, de 50, le portrait du premier venu. Mais ce premier-là ne vint pas. Les bons bourgeois se demandaient entre eux quel était donc ce monsieur qui aspirait à la gloire de les pourtraicter; eux et leurs dames, ou leurs héritiers. Puis, à ce monosyllabe étranger et barbare pour une bouche du Marais, « Wiertz, » ils souriaient spirituellement en promenant sur leur gousset une main gantelée de fil.
L’épreuve était amère. Elle ne suffisait pas. Il voulut l’expérience complète de ce que, pour le droit à la vie en ce pays, peut l’art sans l’estampille d’un nom connu sur la place. Voici ce qu’il fit : il afficha à sa porte, sur le boulevard, cette simple annonce ; « Portraits gratis. ^ Cet avis suprême resta là bien des jours. Les jours et la foule s’écoulèrent, et
(l)’L’artiste raconte cette anecdote dans : Un mot sur le Salon de 1812.
des 800,000 hôtes de la grande capitale, pas un ne vint confier pro deo ses traits au pinceau qui tracera pour les siècles le Phare du Golcjotha !
Seulement , qui sait si ce n’est pas des révoltes de son esprit contre les rois du jour que devait surgir cette race des Titans escaladant l’Olympe et des anges montant à l’assaut du ciel ?
Neuf ou dix ans plus tard , après la chute éclatante qui , en 1830, marqua une expérience définitive, il se posa à luimême une question redoutable pour l’artiste, ainsi que pour l’écrivain en Belgique : — Peut-il ,* sans le sceau du public parisien , conquérir , môme dans son pays , lo rang auquel il a droit dans le monde de rintelligence? Ce problème, il nous jura de lo résoudre afiirmativement, et il nous a tenu parole.
Mais, à son entrée dans la carrière , la question était debout, tout entière, Paris, avec son million d’hommes qui passe sans s’arrêter , lui apparaissait comme un océan de têtes sourdes à la voix humaine. Ou bien , sur ses rives inhospitalières , il lui semblait revoir le monstre Polyphénie qui, avec son seul œil au milieu du front, ne reconnaît que les siens , et dont la masse écrasante attend les voyageurs à l’entrée de l’abîme sans fond et de son infranchissable caverne. A l’aspect de l’abîme humain , sa jeune conscience se troubla. Un moment, contre la masse énorme, sa tête crut se briser.
Le trait que je vais raconter pourrait paraître invraisemblable. Si pourtant je le raconte , c’est que je le sais vrai , et je le sais tel, parce que je le tiens de la bouche de Wiertz lui-même , l’homme qui ne mentait pas. Dans la violence du premier choc de ses jeunes illusions avec la réalité, il y eut comme un subit refoulement de son âme sur elle-même. Il
eut peur d’un plus long froissement de cette foule. Avec la même liâte que s’il eût vu un ennemi en chaque être vivant dans ce pays, il regagna sa nouvelle mansarde. 11 s’y enferma. Et là, sans un pas vers la porte, sans un regard à la fenêtre, seul avec les spectres fraternels des artistes et des poètes morts de hiim dans l’oubli et le silence de la nuit parisienne , ne prononçant pas une parole et refusant d’ouïr, dans sa propre voix, le son de la voix humaine , il passa de longs jours et de longues veilles.
Je sais bien aussi quel souvenir peut amener aux lèvres bourgeoises cet état éperdu d’une âme qui se reconnaissait dans Timon d’Athènes et se retrouvait dans Alceste^, après s’être en vain cherchée dans Philinte. Aussitôt qu’il a vu, dans la maîtresse de son cœur, la reine des faciles amours ; dans la justice, une courtisane; dans les honnêtes gens, les complaisants de la sottise, de l’iniquité et de la bassesse, Alceste se sent pris d’une maladie plaisante : la misanthropie. Il jure de renoncer au spectacle des hommes en société , annonce ([u’il va vivre au désert , refuse de répondre à son ami Philinte. C’est le moment où les bons gentilshommes , satisfaits d’eux-mômes, s’arment de leur sourire de cour contre le sauvage malade. Leur belle humeur de gens sains et forts éclate alors qu’Alceste, le trop grand honnête homme, déclare qu’il ne se croyait pas « si plaisant que cela.
Laissons les seigneurs du jour mesurer à leur aune ce qu’éprouva un pauvre jeune homme, qui croyait à des choses saintes parmi les hommes , et qui , du premier coup , apprenait que, dans la capitale du monde, au tribunal suprêm'e des choses de la vie et de la pensée , la gloire peut s’appeler Célimène; que la justice publique y peut être une fille banale; qu’Oronte y tient dans ses mains de courtisan le droit, l’honneur et la fortune d’Alceste ; que celui-ci y perd son
procès, sans être entendu par le juge. Aussi bien Wiertz lui-môme sourit-il plus tard au souvenir d’un fait si plaisant pour le public. Toutefois , son sourire était triste , et bien des années après l’aventure, il lui échappa d’appeler Paris « la ville du suicide. »
D’ailleurs, trempé comme il l’était pour une vie de combat, le mouvement instinctif auquel il avait cédé en fuyant un spectacle nouveau pour son imagination, put éti’e considéré, au jour terrible de la chute réelle, comme l’elfet d’un pressentiment qui ne l’avait pas trompé. Passé ce grand bouleversement de l’être nwral , l’artiste se retourna froidement vers le lieu de la scène. Mais ce n’était pour dire adieu ni à la dame dont il portait les couleurs, ni à la foi militante d’un fils du peuple dans Injustice à venir, ni môme au théâtre de l’énorme mêlée parisienne. Il la regarda d’un cœur ferme, avec la résolution de revenir, cette fois, armé en guerre, et pour livrer au géant à l’œil unique, au milieu de sa masse interlope, le combat qui sera raconté plus loin.
Et mémo il ne devait pas sortir de Paris sans une sorte de défi ironique de l’écolier qui bientôt sera un insurgé. Deux ou trois jeunes peintres vinrent le trouver dans la retraite où on le sut enfermé depuis un mois. De joyeux compagnons d’Académie, par qui la question du succès dans la grande ville fut aussitôt abordée et résolue. Cette foule qui passe sans regarder, n’était pas aussi terrible qu’elle en avait l’air. La mortelle difficulté était pour les nouveaux venus de la forcer à s’arrêter par quelque coup d’éclat. “ Morbleu ! dit Wiertz, avec cette guitare et ce chapeau, je vais de ce pas arrêter 3,000 passants. »
Le défi accepté, drapé dans son manteau, le chapeau renfoncé sur les yeux, la guitare en bandoulière, l’élève anversois descend de sa chambre, gagne le seuil de la maison.
traverse le large trottoir, s’arrête au beau milieu du boulevard. Les premiers passants qui voient ce personnage immobile à cette place, s’arrêtent, de leur coté. Bientôt le groupe a grossi. En moins de temps qu’il n’en faut pour le récit, le héros se trouve au milieu d’un immense cercle de badauds représentant à ses jeux le juge suprême du monde. A ce moment solennel, il fait un pas, étend le bras pour qu’on lui livre passage et, à travers la haie que lui ouvre la docile et stupide multitude, il rentre dans la maison, regagne son septième étage et, du haut de cet Olympe, au milieu dos jeunes camarades stupéfaits, éclate d’un rire homérique sur la tête de ce grand public qui n’a pas voulu poser gratis devant un inconnu !
De sa première rencontre avec la multitude bourgeoise, il était revenu à Anvers, l’âme pleine de coups vengeurs à frapper dans la mêlée enthousiaste des Grecs avec les Troyens. Toutes ses lettres de l’époque respirent une soif de lutte, et, avec la défiance des premiers juges, une foi dans la vertu de son bras qui annonce, à qui veut l’entendre, quelle sera la force du premier coup frappé.
Enfin, une brûlante journée de juillet 1832 a lui, le concours périodique est terminé, la proclamation du vainqueur a subi un nouveau retard, lorsqu’un beau matin , le brave batelier dinantais décachète, en tremblant comme un enfant, et, avec des larmes de joie sur ses bonnes grosses joues paternelles , lit une missive portant le timbre de la poste d’Anvers, 10 septembre, et apportant la glorieuse nouvelle si longtemps attendue (1).
Le cri échappé à la poitrine du prisonnier devenu libre,
(I) l.e sujet à traiter était Scipion l’Africain recevant son jeune fils des mains des ambassadeurs da roi d’Antioche (Kollin, Histoire ancienne). Le tableau se trouve dans la salle des réunions de la direction académique.
un long baiser pour sa mère, mille caresses pour les petits enfants de l’homme bienfaisant qui a eu foi dans le vaincu, telle est l’explosion achilléenne empreinte dans le laconique message. Pour la fortune, pas un mot. Le prix de Rome, c’est-à-dire le pain de quatre ans assuré (1), le droit au travail et au soleil, des couleurs sur la palette, une grande loile dans un atelier italien ! Le rêve d’une vie dans un seul mot. La lettre qui suit n’est qu’une ardente et longue déclaration d’amour à la reine de ses pensées. « Le chemin de la gloire m’est ouvert. Encore quelques pas, et je montrerai quelle est ma destinée, s»
Le 30 octobre de l’année 1832 fut un jour mémorable pour une cité depuis longtemps descendue au rang des petites villes, après avoir conquis devant l’histoire ses lettres de noblesse. A cette date, les archives de la commune dinantaise rapportent un événement qui rattachait l’avenir aux pages ineffaçaMes du passé. La cité dégradée par l'épée des princes inscrivait sur son arbre généalogique un nom promis au Livre d’or des peuples.
Le vent mortel qui, depuis une nuit de décembre, souffle de la frontière impériale, n’a pas éteint l’esprit ancien qui animait nos communes. Le souvenir vivant des grandsjours de la liberté ne permettra pas qu’après avoir surpris le coq gaulois dans son sommeil, l’aigle de César vienne renverser le lion belge. A cette époque, réveillé par une rencontre récente avec le despotisme du dehors, l’esprit patriotique res-
(1) Le cliiffre annuel de !a pension accordée au lauréat était alors de 5,000 IV. Il a depuis été, comme insuflisant, porté à 5,<)00.
suscit<ait le culte des noms et des choses populaires. Avec le sang de ses enfants, la ville de Dinant venait de retremper ses armoiries dans la guerre de l’indépendance. C’était, dans ce moment même, au milieu de l’enthousiasme de la victoire nationale , que la patrie prononçait un nouveau nom dinantais qu’un jour lui enviera le monde de la pensée.
Il faut se reporter aux heures où tous les cœurs vibraient à l’idée de toutes les nobles luttes (1), pour entrer par l’imagination dans le mouvement d’orgueil patriotique qu’avait excité, dans la ville de AViertz, la lecture des bulletins anversois. Ses concitoyens suivaient, depuis 1828, l’entrée d’un hardi volontaire des arts dans la carrière. Les détails des premières blessures reçues à Anvers et à Paris , étaient connus. A la nouvelle qu’une glorieuse bataille venait d’être livrée sur les bords de l’Escaut, et quelle était gagnée
(1) Dans VÉcoIe flamande de peinture (Bnixelles, 18Gô), après avoir rappelé coniinenl pour nos artistes « la peinture de David était devenue la peinture à la mode, » ^Vierlz retrace l'admirable mouvement d’émancipation dont le tocsin de 1830 avait donné le signal aux hommes de sa génération.
«< La révolulioii politique amena, dit-il, la révolution artistique. L’amour de la patrie éveilla l’amourde l’art. On avait conibatlu pour le bon droit, on voulut combattre pour la bonne peinture. Ce fut un élan superbe : le fusil donnait du cœur au pinceau.
« Toutes les têtes alors s’enflammaient au mot de Patrie. La Patrie ! Chacun voulait sacrifier sur son autel. Los uns offraient leurs bras; les autres, leurs capacités, leur fortune. Le peintre sentit qu’il devait aussi quelque chose au pays. Tous les hommes de l’art n’eurent plus qu’une pensée: ressusciter l’École flamande, relever ce glorieux fleuron national. On criait : Vive la Belgique! on criait: Vive Bubens !
« Il fallait voir celte jeunesse ardente ! il fallait la voir, dans nos Musées, s’attacher à nos vieux maitres,les étudier, les analyser, les expliquer! il fallait la voir empoigner des toiles immenses, répandre k flots d’éclatanles couleurs, faire trembler nos grands hommes sur leur piédestal ! Singulière époque et heureux effet de l’enthousiasme ! On maniait le pinceau, on maniait la carabine ; au feu des barricades s’allumait le feu du génie. Toutes les palettes sentaient à la fois le bitume rubénien et la poudre à canon ! »
par un enfant des bords de la Meuse, la patrie dinan taise se sentit prise d’un long et joyeux battement do cœur. La mère, au jour que nous rappelons ici, célébrait le retour do son fils.
L’attente aussi avait été longue. Depuis le 18, le Conseil de la commune avait décidé qu’Antoine Wiertz avait bien mérité de sa ville natale. Une médaille avait été frappée en commémoration de la grande journée. Mais le vainqueur avait été retenu à Anvers par les derniers préparatifs de sa campagne d’Italie. Dans ses adieux à la bonne nourrice flamande, il avait recueilli, comme autant d’armes pour l’expédition lointaine, tous ses chers et vaillants souvenirs de Rubens, Fidèle à la parole jurée à Paris, il s’était armé en guerre. Plusieurs semaines s’étaient passées dans cette suprême veillée. Enfin, le jour du retour était venu. La veille, il était parti d'Anvers. 11 avait passé la nuit à Namur. On savait à quelle heure il avait dû quitter le chef-lieu de la province. Et maintenant le moment approchait où la voiture publique le rendrait à la ville en liesse.
Mais, longtemps avant l’heure, le peuple dinantais , en habits de fête, attendait sur la Grand’Place où débouche le vieux pont qui, do l’autre rive, ramenait les voyageurs au cœur de la cité Ses magistrats en personne attendaient aussi, mêlés à la foule qui inondait les abords du pont. Car c’était de là que le lauréat devait être conduit triomphalement à riiôlel-de-ville, où aurait lieu, dans la grande salle des séances, la remise solennelle de la médaille. Pendant ce temps-là, les cloches sonneraient à toute volée, et les fanfares de la Société d’IIarmonie marieraient leurs éclats patriotiques aux saints de l’artillerie bourgeoise répercutés par les rochers natals.
En échangeant entre eux les divers détails do l’émouvante
cérémonie, les bourgeois trompaient les impatiences de l’attente. Mais, au milieu de l’enthousiasme public, les plus pauvres citoyens sentaient quelque chose à part leur remuer la poitrine. Ils se disaient tout bas que c’était pourtant le fils d’un ouvrier comme eux qui allait être reçu comme un dis de roi par les premiers de la ville. Une nuance perdue dans le mouvement de fierté générale, mais visible pour l’observateur, marquait les diverses impressions des groupes. A l’étranger qui, en passant, demandait quel était donc le personnage attendu ainsi, les bons bourgeois répondaient, d’une voix sonore : « Le grand prix de Rome. ?» Soit que ce titre sonnât plus agréablement à leurs oreilles que le nom encore nouveau de Wiertz, soit qu’il fût plus propre à frapper l’imagination de l’étranger, ou qu’il leur en revînt une part plus immédiate de l’honneur conquis à la commune par le jeune artiste. L’ouvrier, interrogé d’un autre côté, répondait, la tête haute : « C’est le fils d’un petit tailleur qui s’appelait François "Wiertz (1). «
Lorsque, tout à coup, du milieu du pont qui domine le cours du fleuve, une voix signala l’approche de la diligence, une acclamation telle qu’au dire du bon Plutarque, il s’en échappait de la large poitrine du peuple romain, à la nouvelle d’une grande victoire, jaillit du cœur de la foule vers le ciel natal. !Mais aussitôt le cri s’arrêta comprimé. Un silence non moins admirable en sa cause que l’explosion spontanée, y succédait sur toute l’étendue de la Grand’Place.
Car, par un trait caractérisque de l’enthousiasme do la petite ville-, ce qui portait au comble la joie publique, c’était l’idée de la surprise réservée à celui qui arrivait, où chacun d’avance trouvait l’objet d’une jouissance personnelle. Si le
(1) Mort le 19 mai IS'SS.
jeune artiste avait appris qu’une médaille municipale devait perpétuer le souvenir de la journée anversoise, du moins ne pouvait-il deviner ce détail improvisé au programme de la fête : la présence de toute la commune au débarcadère. Cette surprise était la part du peuple dans l’ovation officiellement décrétée. Elle lui tenait au cœur à ce point que, bien que tout le monde sût , dès la veille , que la veuve de Louis- François AViertz, accompagnée de madame Gilain Disière , irait chercher son fils à Namur, ni la parente ni la mère n’avaient été prises pour confidentes du secret public. Qui savait si un seul mot ne ferait pas reculer le farouche héros de la fête ?
Le peuple dinantais avait d’instinct deviné Antoine AYiertz. Son premier mouvement, devant l’étendue de son triomphe, fut celui d’une surprise telle qu’il regarda autour de lui comme cherchant un refuge contre la foule. 11 était trop tard. Comme à un signal invisible, les chevaux avaient cessé de marcher. La voiture s’était arrêtée au point meme où le pont s’inclinait alors vers la Grand’Place. Pour s’j réfugier, le foyer maternel était trop loin. Le triomphe public était là, personnifié dans la cité et ses magistrats, qui déjà, à la voix guerrière du canon bourgeois, emmenaient le grand prix de Rome vers la maison commune.
Ceux à qui quelque chose disait qu’on se souviendrait de cette journée, purent remarquer comment le héros se laissa conduire au Capitole municipal. Il leur était donné de saisir, au passage de cette jeune figure, un des traits qui, plus tard, expliquent les destinées.
Entre les diverses armes de guerre et les lièches sans portée qui devaient bientôt l’assaillir, s’est, dès les premiers coups, signalé le reproche d’orgueil. Lui-même alors se complût à le provoquer par des traits sans peur, lancés aux
amours-propres qui, de la modestie, se font uii bouclier contre l’accusation autrement sanglante d’impuissance. Les eunuques sont modestes, et ils savent pourquoi. Que si l’orgueil est chez l’homme taillé pour la conquête au champ des idées, ce vaillant sentiment de sa force hautement porté, le reproche était légitime. Wiertz le recevait dans un fier silence. Il l’avouait avec la franchise du capitaine, lorsqu’il tire l’épée en jurant de vaincre ou mourir. Force oblige. En tirant le pinceau devant la toile blanche d’où allait surgir le combat des Grecs et desTro3'’ens, l’orgueilleux s’engageait à attacher son nom à une page immortelle ou à tomber misérablement au rang des modestes.
Le peintre, avec un trait de plume qui honorerait un grand penseur, a laissé ce laconique portrait des hommes et de la chose : « Modestie, raffinement d’orgueil. » De YOvgueil, de cette vertu du fort qui accomplira les choses héroïques qu’il a osé rêver, son pinceau, à son tour, a tracé l’image ressemblante dans le beau jeune homme qui, superbement appuj'é sur lui-même, embrasse le ciel du regard {!). Sa beauté virile n’est rien que cette conscience productive de sa force. 11 se comprend qu’à cette vue, les impuissants, par un naturel retour sur leur misère, se sentent monter à la face toute la rougeur de la modestie.
Ce n’est pas d’ailleurs sur le témoignage des passions contemporaines que se rend le verdict souverain de l’iiistoire. Les accusateurs, condamnés par la marâtre nature, ont trouvé la mort aussi cruelle que la vie. Il n’est rien sorti pour leur mémoire du baiser de la tombe, fécond pour ceux qui lèguent les fils de leurs œuvres à l’avenir. Ils sont morts tout entiers,
(I) L'OrQueil fut le premier tiibleuu exécuté d’après le procédé de la peinture mate, de rinvention de l’artiste. Voir sa brochure explicative, publiée en 1850, ù Bruxelles : Peinture vwk'.
sans postérité. Leur nomapérisur la route, avecleiirs stériles personnes, longtemps avant le jour du jugement. Seul, avec l’œuvre produite, l’accusé est arrivé devant le juge, et lui et les impérissables témoins de son orgueil y ont été les bienvenus.
Un trait signalé dans son lier profil distinguait souverainement Wiertz des vulgaires conquérants delà renommée. Ce qu’il poursuivait dans la lutte, n’était ni le nœud de ruban attaché à une branche de laurier, ni la victoire présente pour elle-même. L’homme dont nous essayons de tracer le portrait, n’a pas cru au jugement des vivants, et, dans le regard tourné dès le premier pas vers l’avenir, a pu se lire un des secrets de sa force incomparable. On ne saurait se le représenter fidèlement, sans l’idée du soldat qui, joyeusement, meurt au cri de : « Vive la République ! » Car il sait qu’après lui son œuvre vivra, et qu'on parlera du Vengeur. Même la renommée à conquérir de son vivant n’était aux yeux de l’artiste qu’un auxiliaire de la sainte cause. Elle avait pour lui le prix unique d’une bonne arme, sans laquelle ne viendrait jamais la victoire définitive du drapeau.
Ce signe distinctif auquel l’avenir le reconnaîtra dans sa noble devise : - Lien faire, » se montra, pour la première fois, sous son jour, dans la circonstance qu’on remémore ici. On savait, dans la ville natale, avec quelle tension de tous ses muscles il s'était présenté au concours pour le prix de Rome, Cependant on venait de voir comment , amené par surprise en face de l’ovation populaire, son premier mouvement avait été do fuir la célébration de ses simples fiançailles avec la victoire, A Anvers, théâtre de l’événement, averti des honneurs qui l’attendaient à l’IIotel du Gouvernement , il y avait échappe par la fuite (1), De même le verra-t-on, quel-
(1) Le gouverneur (r.^nvers était alorsM. Charles Hogier, qui depuis, durai, t
ques années après, refuser la gloire d’un fauteuil à l’Académie. Un beau jour aussi, un roi le fera prévenir de sa présence dans l’atelier, et l’artiste fera répondre au roi qu’il est absent (1). En tête-à-tête avec l’inspiration, le fils de l’ouvrier dinantais n’accordait pas d’audience aux Majestés. Lorsque, vers la même époque, un titre de noblesse lui sera offert, il déclinera en silence cette distincfion sociale qui fait d’un citoyen un comte ou un baron, sans en faire un prince de l’art et un maître de la pensée. Alors aussi, ceux qui apprendront sa réponse seront les bienvenus à l’accuser d’orgueil. Ce qui est certain, c’est qu’il n’avait pas la modestie nécessaire pour ces liomieurs étrangers à sa devise.
Il en avait une pourtant, mais celle-là seule qui lui défendait de s’asseoir dans le fauteuil des maîtres du jour, en présence des souverains du pinceau debout sur leur piédestal, maître des temps. C’était elle qui lui ordonnait de récuser comme juges des hommes qui s’appellent rois, mais non pas Michel-Ange. Le nom de Majesté prononcé dans son atelier, lui rappelait Rubens, et, même dans l’auguste peintre, l’importunait comme un souvenir du passé pesant sur l’avenir. Donc, tandis qu’on le voyait repousser d’une main les honneurs octroyés par privilège royal, on le voyait, de l’autre, diriger tous les coups de sa pensée libre vers des provinces à conquérir pour l’art contemporain, et vers des royautés à
son ministère de 18t7, obtint des Chambres, malgré l’opposition d'un député catholique de Dinant, M. le comte de I.iedekerke, les fonds nécessaires à l'érection de l’atelier de Wiertz, moyennant l’abandon à l’État de quelques tableaux.
Tout porte ù croire que son successeur au dé|)artement de rintéricur, M. A. Vandenpeereboom, aux mains de qui a eu lieu la remise de l’œuvre entière léguée au pays, réalisera, malgré la nouvelle opposition cléricale, le vœu de l’artiste de reposer à jamais parmi les enfants de son génie.
(l)Kn 18.7.
faire descendre, dans un effort possible à l’homme, au ran^ de l’égalitë.
Seulement, s’il avait mesuré l’étendue de la lutte, ce n’était ni pour reculer devant la rencontre, ni pour s’endormir sur les lauriers préliminaires. Il n’y voyait qu’un gage de force jeté, ainsi quun gant, à l’entrée de l’arène. Pas même au sein d’une jeune victoire, il ne se reposa une nuit. Trop haute était son estime des champions qui l’attendaient au terme du champ-clos, pour que cette môme victoire de la veille fût, à ses yeux, lagloiro auprès de laquelle on s’attarde, et non pas simplement une forte compagne pour la journée suivante. C’est pourquoi il ne s’arrêtait pas au trophée présent. Il lui tournait le dos en silence, tout plein de la grandeur de l’heure définitive.
Ainsi, par le dédain de l’honneur acquis, s’affirmait une ambition de l’honneur à venir qui, dans le défi aux rivaux sacrés par la main du temps, comprenait le salut du jeune adversaire sous les armes. Il les voyait trop puissamment armés eux-mêmes des droits du génie et de la chose jugée, pour ne point pâlir d’impatience au bruit triomphal de son entrée en lice. Ce fut donc avec la conscience de leur force et de la sienne qu’il commença, par des coups homériques et bibliques, une marche (jui ne devait avoir pour halte que la tombe. Car sa vie était l’enjeu. Mais il savait que ce n’était pas trop pour le combat d’un mortel avec les dieux, ni trop de toutes les armes de l’art et de la pensée, le pinceau, l’ébauchoir, le crayon, la plume, avec tout l’orgueil d’un homme trempé, comme la lance, l’épée et la dague, dans le serment de vaincre. De sorte qu’attaché , corps et âme, à ce combat de tous ses jours, c’était un héroïque spectacle que de le voir rentrer, le soir, dans sa tente. Car il avait laissé sur le terrain le butin de la journée, n’emportant, pour tout prix d’avoir bien fait la
veille, que le droit aux armes du lendemain. Lion sur le ehamp de bataille ; doux et souriant comme un enfant, au seuil du foyer et la journée linie. Alors, il était modeste, et c'est cette modestie-là qu'on ne lui pardonna pas.
Le cortège triomphal arriva à rilotel-de-ville. Il s’arrêta dans la grande salle du Conseil. C'était Là que devait avoir lieu , après un discours de M. le bourgmestre , la remise de la médaille commémorative. Les éclats de la mousqueterie ne cessaient d'annoncer levénement aux rives de la Meuse. La Société d'IIarmonie y mêlait ses fanfares et ses airs patriotiques. Au dehors, le joyeux brouhaha populaire. A l’intérieur, l'émotion des parents et des spectateurs pressés devant la pale figure du héros de la fête. C’est dans ce moment solennel que le premier magistrat de la ville, l’honorable M. Lion-Coupienne , déploya son manuscrit, et d’une voix paternelle où la légitime fierté du représentant de la commune avait sa note, commença la lecture de l’adresse du Conseil.
Lorsqu’à la distance de prés d'un tiers de siècle, on a sous les yeux ces pages jaunies au souffle des années, il se peut que les souvenirs qu’elles faisaient revivre, à cette heure-là, amènent un furtif sourire aux lèvres du lecteur. Peu d’hommes de notre génération ont ouï parler des anciens personnages évoqués devant le triomphateur, à titre de témoins, de modèles ou de rivaux. C'étaient pourtant des enfants de la cité qui avaient, à leur heure, jeté de l’éclat sur le berceau commun.
A cette revue d’honneur des morts figuraient un hardi
métaphysicien du XIII® siècle (I), des savants au nom latinisé, des professeurs de droit aux universités de Louvain et de Douay, le premier desquels « était consulté de son temps comme l’oracle de la Belgique (2), « et le second avait mérité le surnom de « Bouche d'or (3), de vaillants hommes do guerre et des artistes, dont l'un avait été le peintre de l'empereur Joseph II (4), et un autre, l'architecte du roi Guillaume I®"^ (5).
Tels étaient les noms jadis brillants tirés pour l'occasion de la poussière des archives municipales. Mais que la na'ivc exhumation d’aïeux rentrés dans la nuit de l’oubli dût ou non présenter au jeune artiste, ou un exemple à suivre ou un rival à égaler, toujours est-il qu'elle otïïuit à son imagination un émouvant tableau. Qu’est-ce donc que cette chose appelée la gloire contemporaine, et qui, à une distance d'un demi-siècle, permet à la ville natale d’oublier, avec d'autres titres de noblesse ancienne , quelle fut la mère d'un peintre d’empereur ?
Une circonstance signalée depuis devait également frapper l’esprit du nouveau venu. Au milieu môme de ce rappel au jour des illustrations effacées du souvenir public, la liste dressée par les édilesoubliaitleseul peintre dont le lauréat anvorsoi^5 eût pu apprendre le nom sur les bancs de l’Académie (G^ ,
(1) David, disciple d’Amaury. Il fut, pour scs œuvres, accusé d’iiérésie.
(2) Ignace-François llainayde.
(r>) Simon, désigné comme député du Tiers-Ftat, en 1"89, et qui, vu son grand âge, céda l’honneur à son élève, Merlin de Douay.
(l) Pierre Lion.
(o) Henri, (pii avait remporté, à Rome, le premier prix d’architecture.
(G) Palciniers. Cet oubli involontaire, mais curieux dans la circonstance, était rappelé naguère, dans le Journal de Dinant, par M. E. Monty,un homme de cœur et de talent qui, à l’heure même où ces pages sont écrites, a à défendre contre les fureurs cléricales la mémoire de ^Vierlz, mort, ainsi qu’il a vécu, en libre penseur.
et entre tous ces fils de la famille dinantaisc revendiqués dans le passé , celui-là même dont le nom, attaché aux plus immortels souvenirs de la commune liégeoise, traverse les siècles , inséparable du nom de la ville natale , Henri de Dinant (1).
Il se présenta une coïncidence non moins curieuse à se rappeler aujourd’hui. Des morts évoqués devant rartiste qui allait être un soldat de la libre pensée et résumer la vie en ce mot : « Une toile est mon champ de bataille, et devant ce cito}'cn qui allait être le peintre de la civilisation dans sa lutte contre le dernier canon et la peine de mort, le premier était un ancêtre des libres penseurs ; les derniers, des hommes d’épée et de gloire militaire.
Tel fut le caractère de cette journée, d'où il fut permis aux témoins de tirer dos présages divers. Lorsque, le 28 juin 18G5, l'honorable bourgmestre d’aujourd’hui, M. Wala, dans cette même maison commune, en présence d'une urne couronnée d'immortelles et de lauriers qui contenait un cœur, rappela les paroles de son prédécesseur, la destinée d’Antoine Vv’iertz était accomplie. Alors aussi il était permis à tous ceux qui se souvenaient du 30 octobre 1832, de déclarer si , autant qu’un peintre ou un général au service des empereurs, l’héritier de Louis-François "Wiertz et de Catherine Lisière avait fait honneur à sa petite ville.
L’intervalle qui va de la proclamation du prix de Rome
(I) Voir, sur ce grand homme f|ui, lui aussi, attend sa statue sur les places publiques de Liège et de Dinant, les récentes publications historiques et, entre autres, les belles pages de IL^î. Polain et llenaux où revit la glorieuse ligure du tribun populaire.
jusqu’à l’ariivée de Patrocle à Anvers, est rempli par les années aux doux souvenirs. Un jour, après avoir trempé ses lèvres à la coupe amère de la gloire, c'est aux riants présages de cette époque que le peintre viendra demander I heure bienfaisante de l'oubli du présent. L'esprit du vaillant homme s’y retrempera, cojnme dans une source pure, à l’ombre des jeunes rêves et des fraîches émotions qui bordaient le chemin de la bonne ville natale à la "Ville éternelle.
Le départ de Dinant avait eu lieu à la fin de l’été de 1833. Malgré l’impatience qui dévore l'espace, et malgré les réminiscences irritantes du premier séjour, il s’arrête à Paris jusqu'au retour du printemps. Avant l'entrée définitive en campagne, l’élève de Mathieu Van Brée avait à passer une dernière revue des grandes pages des maîtres anciens et de leurs successeurs présents. Il voulait aussi s'habituer à la vue de cette foule qui bientôt recevrait son défi, et, de sa fenêtre , regarder passer , « comme dans une lanterne magique, la reine de la renommée.
Cependant tout, dans les récits qu'il nous faisait plus tard,
, ainsi que dans ses lettres d’alors à sa famille, marquait bien que des circonstances nouvelles dataient ses impressions dans la grande ville. Rien qui, dans l'état présent de son ûme, ne sourie à l'imagination maîtresse de l’espace. Les portraits mêmes, joyeux augure! les portraits, gagne-pain de l’avenir, semblent ne devoir pas manquer. Par une sorte de présage non moins précieux, à Rome aussi, il aura des figures à peindre, et des étrangers qui auront la foi voulue pour poser devant son pinceau, l’iin le fera avec les vues de la ville de Michel-Ange et de Raphaël pour prix. Celui-là sera lui-même un graveur célèbre en Italie, et il se trouvera qu’il porte le nom immortalisé par um triomphateur do l’art, tombé, un soir, à Paris. C’était le frère de Rossini !
Tout enfin, à cotte date de sa vie, annonce au lauréat anversois que le chemin lui est ouvert. A l’iiorizon lointain lui apparaît une radieuse image. Et joyeusement le jeune captif de la mansarde du Pont-Saint-Bernard allait, libre et appelé par le deslin, au rendez-vous que lui donnait, à Rome, une maîtresse plus belle, à ses yeux, que la Fornarina.
Tandis qu’il franchit les Alpes, un penser, un seul, trouble les gais battements de son cœur, à l’approche de la terre d’Italie, et ramène son regard en arrière. C’est le souvenir de la femme qui, de loin, mesure la distance et comptera toutes les heures de la séparation, sa mère. Nous le retrouvons aujourd’liui, présent dans toutes ses lettres, avec celui de la jeune famille du bon Gilain l)isière. Mais, si l'image des petits enfants sourit à l’esprit du voyageur, quelque chose de triste s’attache au nom chéri de cette mère pour qui l’absence n’a qu’un nom : le danger ou la mort de son fils.
Une des impressions de ma jeunesse me retrace cette exaltation sans exemple d’une âme maternelle. C’était en 1830, durant les journées parisiennes de juillet. Le bruit des combats qui annonçaient un premier réveil de la France de 89 et auxquels bien des Belges prirent part, arrivait à Binant, retentissant au cœur de toutes les mères dont les fils assistaient à la glorieuse insurrection. Mais aucune nouvelle des vivants ni des morts. L’anxiété de l’inconnu, aussi cruel que la réalité qu’il représente alors dans tout son deuil, dura plusieurs jours. Il se prolongea après la lutte et la victoire, hit je me souviens que des mères, frappées au cœur par le doute de l’attente, l’une remplissait la petite ville de l’éclat de son désespoir. C’était la mère d’Antoine "Wiertz.
L’un des portraits qu’il a laissés d’elle la représente, assise à son rouet, dans le repos du travail suspendu par un rêve à l’état de veille. Elle n’en eut qu’un au monde : son fils. La peindre avec la plume pour l'imagination, serait une tentative insensée pour ceux-mêmes à qui cette mère se montra tout* entière. Je l’ai pourtant essayé plus d’une fois, en prenant Wiertz à témoin de l’impossibilité de la ressemblance matérielle. Un seul trait le frappait, et je le livre au lecteur, ainsi que je le faisais au peintre lui-même, dans sa forme réaliste. Je lui disais : « C’est bien là, en un mot, le moule d’où vous êtes sorti. » En effet, ainsi que lui, elle n’avait dans la vie qu’un seul objet. Pour elle, c’était son enfant, comme pour lui, sa peinture. Mais, par la force de la passion unique, l’imagination de la mère arrivait à toute la souffrance' créatrice de la réalité.
Après que son fils lui fut rendu, et à l’approche des couronnes qui se tressaient, peut-être aurait-on pu lire un mystère plus profond dans cette âme en peine. On sait comment l’artiste avait renoncé à livrer à l’amour une part dans sa vie. S’il avait donné une pensée à une femme, sa mère en eût été jalouse. Elle eût pu devenir jalouse de ses enfants. Qui oserait m’affirmer quelle ne le fût pas de la peinture?
Les habitants du quai de la Sauvenière, à Liège, se la rappellent encore, s’avançant, dans les soirées d’été, appuyée au bras du peintre. Que de mères lui portaient envie ! Là et ailleurs, que de belles et pures jeunes filles eussent voulu donner le nom de mère à cette pauvre vieille femme !
Elle, de sa glorieuse maternité ne connutguère que le côté douloureux à l’imagination. Lui absent, elle le voyait mort. Présent, malgré le trésor de tendresse d’un amour filial égal au sien, elle ne le savait pas assez uniquement à sa mère.
Entre cette femme et cet homme se passait un drame où
les deux grandes passions humaines se trouvaient en présence : l’amour exclusif d’une mère pour l’enfant unique, et l’amour de ce fils partagé entre sa mère et l’art.
A l’approche du dernier adieu, le cœur de la femme pardonna à la rivale qui allait sacrer son nom entre tous les noms, et de la mort de sa mère (1) l’artiste pensa mourir. A mourir du même coup étaient condamnés tous ceux de ses tableaux marqués de TM fatal.
Il arriva à Rome, à la fin de l’été de 1834, après avoir suivi, avec Turin, Milan, Bologne, etc., pour étapes, l’itinéraire tracé par le paternel Mathieu Van Brée.
La lettre où semblaient palpiter toutes les impressions de l’arrivée, est de celles dont la dispersion ou peut-être le vol par des mains pieuses, constitue aujourd’hui une perte irréparable. Je l’ai lue au moment où M. Gilain Disière venait de la recevoir, et je me rappelle comment, à l’entrée par la Porte du Peuple, un superbe orage éclatait sur la cité. La foudre tomba, ainsi que le voulait l’antique présage favorable. Un vieux Romain eût conclu que le Destin savait le nom de ce jeune étranger qui passait le seuil de la Ville.
Qui redira, sans lui, dans quel enthousiasme se passèrent les jours du salut filial aux monuments qui, de la maîtresse déchue de l’univers, ont fait pour toujours la mère auguste de l’artiste et du poète ? Mais l’indicible soif de lutte qui, au sein de la nécropole devenue le berceau du génie moderne, s’empara de l’hote belge, a laissé, sous sa plume, une trace ineffaçable. Dès le premier mot des lettres conservées où il
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apprend au batelier diuautais qu’avant même de trouver un atelier, il a commandé une grande toile, on sent, de toute la force de sa martiale expression, qu’il « voudrait déjà avoir les armes àla main, » etque ses« coups debrosse serontfurieux et terribles comme la lance des héros grecs. »
Ces lettres, dont la famille Disière m’a confié la publication, me sont, avec celles que, plus tard, j’ai reçues moi-môme de l’artiste, le plus précieux auxiliaire pour cette Étude. Je n’en aurais pas moins tenté de reconstituer avec mes seuls souvenirs, une figure altérée par l’ignorance ou la passion contemporaine, Mais, pour sincère et fidèle qu’il dût être, le portrait n’en était pas moins l’œuvre d’une main amie. Dans ce qui nous reste de sa correspondance, c’est le témoignage de sa propre main que je rapporte ici.
Le 10 janvier 1835, le jeune homme annonce à son parent qu’il “ veut se mesurer avec les Rubens et les Michel- Ange. Mais l’orgueilleuse déclaration débute par ces mots : « Je veux, pour me donner de l'émulation, porterie défi aux plus grands coloristes, « et résume dans ceux-ci la pensée de la formidable entreprise : “ Par ce moyen, j’espère qu'il en sortira quelque chose. » Le moyen est à la hauteur du but, et « loin, dit-il ailleurs, que cette pensée soit en moi le fruit d’une téméraire présomption, elle est, au contraire, la manifestation sincère de l’enthousiasme ardent qui m’inspire tout ce qui peut me conduire au but où tendent tous mes efforts. » Le Vatican et la Chapelle Sixtine le voyaient alors, après le Louvre et Notre-Dame d’Anvers, passer devant le front des phalanges sacrées et, du regard de l’aigle, reconnaître tous les secrets de leur force. Comme si, sous l'œil même des bons chevaliers, le jeune homme sans peur s’essayait au maniement de l’épée à deux tranchants, trop lourde pour les hommesde nos jours. Cependant, le moment venu de soulever