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l’arme à deux mains, à l’aide de son bras son imagination convie, comme autant d'enthousiastes camarades, tous les belliqueux souvenirs de l’iiistoire et de la poésie.
La vue des montagnes jadis fermées à l’orgueil des armées et qu'il vient de franchir avant de répéter le cri antique : « Italiam !» lui a rappelé une des victoires de la volonté sur l’impossible. « Napoléon montant les Alpes, était un insensé. Passé les Alpes, c’était un César (1). » Mais des images plus lointaines et plus familières à son esprit, alimentent l’enthousiasme de l’artiste. « Je m’imagine, comme Alexandre-le- Grand, que l’univers aies }'eux fixés sur moi, ou bien je pense à cette lutte terrible d’Ajax et d’Hector. — C’est singulier, dit-il alors , comme la lecture d’Homère me donne de la fureur ! » 11 s’en était nourri, ainsi que le jeune Achille, de la moelle des lions.
C’est ainsi que, devant les « géants de l’art à combattre, » son imagination ne hantait que les géants des batailles. Sa jeunesse avait grandi parmi eux, à tel point quelle n’avait eu pour compagnons de ses jours de vaillante misère que les soldats de Ylliade. « Ce sont eux qui m’échautfent, quand je veux faire quelque chose, » nous disait-il, et il ajoutait qu’il se sentait alors « une sorte d’héro'isme » qui lui inspirait « l’envie de combattre les plus grands maîtres. » Pour compagnon de ses nuits, il avait choisi le poète de ce monde d’un autre âge. «Je le tiens sous mon chevet, comme le vainqueur de Darius !» De là le souffle antique qui respire dans son œuvre. De cette vie passée au sein de la race homérique, une nature trop profondément trempée d’héro'isme pour l’époquo qui la vit surgir, et qui, l’identifiant à ces fils de la muse
(J) Dans Une scène de l'Enfer où le glorieux mangeur de chair à canon se voit enlacé dans un cercle de mères, d’épouses et de fiancées veuves, le peintre a nipriinc avec du sang le dernier mol de l’histoire sur les Césars.
grecque, lui permettait de se rappeler, devant une toile déployée, que « les peintres et les poètes aussi sont des héros. »
Homère se retrouvait le compagnon de sa marche sur Rome. Le nouveau champion de la jeune Ecole flamande l’avait appelé à la rescousse , et c’est au souvenir des éperons d’or, conquis sous les yeux de l'homme de la chevalerie antique, qu'il nous écrivait : « La brosse à la main, il me semble balancer le terrible frêne du Pélion. Une toile est mon champ de bataille ; mes Troyens, Raphaël, Michel- Ange, Rubens. »» Enfin, par une sorte de défi à la façon homérique lancé, en passant, aux porte-couronne du jour : Vous concevez, ajoutait-il, qu’avec de telles idées, on oublie bien l'argent et les glorieux succès de nos Pygmées modernes. »
Mais ceux-ci sourirent, en se regardant, de la bravade, et n’ayant pas oublié que le camarade qui parlait ainsi avait, en 1828, trouvé son Achille dans M. Jean Verschaeren, leur modestie mesurait de loin la chute promise à un orgueil titanesque.
Voici ce qui arrivait, pendant ce temps-là. L’atelier tant rêvé s’était ouvert, la grande toile avait été déroulée et s'était couverte de couleurs; puis, elle avait été exposée devant l’armée entière des G, 000 artistes réunis à Rome, et, à l’aspect de l’œuvre terminée , un prince de l’art européen , le vieux sculpteur ThorM'aldsen, avait prononcé une seule parole : “ Ce jeune homme est un géant (1). « L’orgueil qui avait conçu un rêve insensé, venait de léguer au monde une impérissable réalité : les Grecs et les Troijens se disputant le corps de Patrocle (2).
(1) Parmi les témoins auriculaires, nous pouvons citer M. Dutrieux, l’auteur de la belle statue de la Princesse d'Éphioy élevée sur une des places publiques de Tournay.
(-2) Cette toile, commencée en mai 1835, et achevée vers la même époque de
Je rappelle ici un jour marqué pour moi d’une craie blanche : le dimanche 17 juin 1837. La matinée était pleine de soleil. Sur la Place des Barricades, du point où Bruxelles a élevé depuis une statue à celui de ses fils qui fut, au XVI® siècle, l’illustre martyr de la science, André Vésale, des voyageurs se diri^âient vers la maison que j’habitais. J’entendais mon nom prononcé par des voix connues. J’accourus et vis s’avancer, au milieu de trois compatriotes dinantais (I), la face rayonnante de Gilain Disière. Une grande nouvelle se lisait dans tous les regards, AViertz et Patrocle venaient de débarquer à Anvers , et ensemble nous allions souhaiter la bienvenue aux deux héros.
Le trajet de Binant à Bruxelles par la diligence leur avait fait l’effet d’un voyage sans fin. A son tour, la merveilleuse rapidité relative du chemin de fer de Bruxelles à Anvers, la première ligne tracée sur le continent, parut bien lente à toutes nos imaginations réunies. Du débarcadère au petit hôtel du Courrier, où s’était logé l’artiste, nous ne fîmes qu’un pas. Le batelier courut le chercher et le serrer sur son cœur, et l’amena au milieu de la cour où nous attendions. L’auteur de Patrocle arriva souriant et nous tendant la main. Il nous invitait à entrer. Mais il fallait d’abord aller saluer l’ami d’Achille dans ses funérailles triomphales. Au seuil de la porte, Wiertz me prit le bras, comme si nous savions tous deux que cet instant nous attachait l’un à l’autre, et
l’année suivame, après la longue interruption d’un hiver rigoureux, n’avait, en réalité, demandé que quelques mois de travail. Dans l’intervalle, le peintre avait exécuté plusieurs tableaux, tels que le lirigaml, le Carnaval de Rome, la Vierge, etc., offerts en souvenir ù M. Gilain Disière.
(I) MM. P. Henry, Victor et Alphonse Lion.
bientôt nous nous trouvâmes au milieu d’une grande salle de l’ancien couvent des Récollets , qui depuis a fait place au Musée actuel, et où était déroulée une toile de trente pieds de largeur. Nous étions, avec son vengeur, en face du beau Patrocle, au moment où il devient, aux bras de la mort, le prix d’une bataille de ï Iliade.
Je ne pourrais ni ne veux rappeler nos émotions devant cette scène. L’œuvre entière du peintre appartient au jugement des générations qui n’auront pas entendu les premiers battements des mains de l’amitié. Seulement, en face d’un coup d’essai que le jeune Cid aurait signé de son épée, me revenait, comme la plus simple expression de l’enthousiasme naturel à ce spectacle , le mot castillan du héros cornélien ;
Mes pareils, à deux fois, ne sc font pas connaître ,
et plus fidèlement que la parole, le silence, aujourd’hui comme alors , exprimerait le mouvement de nos âmes et de nos poitrines.
Tout ce que je puis dire, pour ma part, c’est qu’après le brûlant entraînement de la première vue, mon avide contemplation se reportait alternativement de l’objet de nos impressions sur l’auteur et le témoin. Ceux-là n’oublieront jamais l’aspect du lion blessé, qui auront vu Wiertz aux prises avec le monstre Cyclope, déjà entrevu à Paris, ou le cœur gonflé par le long silence de Injustice nationale. Pour l’avoir connu dans l’expression , si douce au repos , de sa martiale physionomie, il fallait le voir à l’heure sereine de la destinée conquise. Sur le champ d’honneur, en face du premier trophée, je le voyais tout entier sous le charme de ce souvenir qui attend le réveil, au premier lendemain du cher rêve couronné par la réalité. Chez ce même homme, qui ne devait pas dire à une femme ; « Je t’aime, tout me repré-