A M. P. WAUTERS
Bi'iixelks, ô août 1846.
J’ai été hier à Anvers. L’Exposition est détestable... J’ai envoyé ma grande toile (4), mais i)lutot pour lui donner de l’air que pour l’exposer.
Que faites-vous donc ? Je n’ai plus de vos nouvelles. Je suis sûr que vous vous enfermez dans votre jardin, et restez maintenant invisible au monde entier. Je vous annonce que ma grande toile est prête (5) et l’atelier préparé. Si le tableau est de mon goût, je l’offrirai à la cathédrale d’Anvers, à la con- <lition de le placer à côté de celui de Rubens, la Descente de Croix. Ma propo-
(1) Le nom du parent qu’il veut secourir.
(2) A chaque appel qui lui est fait pour des malheureux, il répond par l’offre d’un portrait, sa seule ressource. Eu octobre 1848, il envoie aux pauvres de sa ville natale une somme de 300 francs. L’entrée du Musée était fixée à 30 centimes. La somme représentait l’entrée de 600 personnes.
(3) Le Triomphe du Christ.
(4) Le Patrode.
(5) Pour le Triomphe du Christ.
silioii seia-l-clle acreplée ? Avec des gens tels que les il y a beaucoiq» à douter.
Je ne sais si je vous ai parlé de mon changement de domicile. Mon atelier étant un peu éloigné du centre de la ville, j’ai dil me caser du côté de la porte de Hal (1). C’est terriblement loin. Le tableau de l’église Saint-Joseph (2) se prépare aussi dans ma tête. La place qu'il doit occuper me séduit. Les bonnes gens ne comprennent pas que l’on puisse travailler pour le plaisir de travailler. Est-il trois hommes sur la terre qui ne voient, au bout de leur travail, de l’or, toujours de l’or ?
A M. LOUIS LABARRE, à Paris.
iSnixellcs, I81G
(C’est ici, vers ia fin de l’automne de cette année, que reste imprimée dans un de nos ineflaçables souvenirs, cette lettre dont le sens a été reproduit au chapitre VII (\cVÊhidt'. Après avoir annoncé à son ami qu’il voyait approcher la mort, l'artiste lui confiait, dans ces termes à peu près textuels, sa volonté dernière : — J’attends de vous qu’alors vous veniez anéantir tous ceux de mes tableaux que vous trouverez marqués d’un M. Après quoi, je demande à \otre amitié un dernier service. Dans un écrit que vous rendrez public, vous déclarerez en mon nom que je ne regardais que comme de premières ébauches les seules toiles épargnées. Vous ajouterez que, .si je n’ai pas produit l’œuvre pour laquelle je me sentais né, c’est que je n’ai pas vécu as.sez longtemps. — On a dit avec quels accents de désespoir mêlé de rébellion contre l’ennemi invisible qui allait le frapper avant l’œuvre accomplie, se terminait cette lettre.)
AU MÊME
Bruxelles, 17 février 1817.
Au moment où j’ai reçu votre lettre, j’avais un tel mal de tête qu’il m’a été de toute impossibilité de vous répondre le jour même. Je vais tâcher de répondre â votre question la plus pressée et la plus importante. Quelle est cette chose que vous cherchez à vous rappeler? N’est-ce pas du terrible
(1) Boulevard du Midi. 11 avait d’abord demeuré, rue Boyale, à l’angle de la rue de la Pompe.
(2) I.a ruite en Égypte.
maehtrom dont je vous ai parlé un Jour, qu’il vous est resté quelque chose en tête?
Le maehlrom est un gouffre immense dans l’Océan septentrional, près des eûtes de Norwége Quand le vaisseau imprudent s’engage dans la pente douce et insensible de ce gouffre, c’en est fait ! Aucune force humaine ne peut le détourner. Il faut qu’il périsse.
.le ne conçois rien, en effet, de plus dramatique que les scènes que doivent offrir les malheureux matelots, dans un naufrage de ce genre. Par un ciel pur, une mer calme, la mort ici paraît impossible. Pourtant rien n’est plus certain. Lnchaîné comme par une puissance magi(iue, il faut se rendre à l’évidence, et croire à ces paroles terribles du pilote expérimenté : Nous sommes pleins de vie, de santé; tout est calme et riant autour de nous, et pourtant nous sommes morls !
Lst-ce bien là le sujet dont vous avez souvenir? Si c’est cela, il faudra le chercher, je pense, dans le Magasin pittoresque. Cependant je ne sais pas mieux <iue vous si c’est le Magasin universel ou le Musée des familles qu’il faudra vous procurer. Je voulais chercher moi-même dans le Magasin pittoresque. J’ai pensé que vous seriez mieux à même que moi peut-être de le trouver. Souvenez-vous que l’article a pour titre : Le maehtrom, et qu’il est accompagné d’une gravure représentant un vaisseau périssant dans le gouffre. Cherchez d’abord les époques antérieures à 18i0, 18iü ou 1845. Je souhaite que ces l>etits renseignements puissent vous servir.
Je ne pense pas que je saurai me rendre à la proposition que vous me faites concernant l’Exposition de Paris. Il faut que je travaille à mon grand tableau que j’ai dû laisser reposer pendant tout l’hiver.
Allons, courage, cher ami ! Travaillez, travaillez, et nous aurons encore espoir. Je souffre encore tellement de la tête que je ne vous en dirai pas plus aujourd’hui. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
AU MÊME, à Liège (i).
Bruxelles, 21 février 1818.
Dans la première partie ou première minute, cet instant indicible où la tête a parfaitement le sentiment de sa position, ou y verra les choses
(1) Le seul fragment conservé de cette lettre est d’autant plus précieux qu’il contient le premier germe de cette inénarrable trilogie exécutée depuis : Visions d’une tête coupée. Wiertz, à part même le principe de l’inviolabilité de la vie humaine, croyait, avec de célèbres physiologistes, à la conscience du moi après la décapitation, c’est-à-
horribles, épouvaiiUibles, inouïes, qui caractérisent ce moment sans nom pour la pensée.
Dans la seconde, les idées prennent des proportions plus gigantesques, |)lus effrayantes encore, mais plus embrouillées déjà et se fondant, pour ainsi dire, dans des nuages de sang.
Dans la troisième, un voile obscur couvre toute la scène. Les objets sont devenus plus vagues, plus incohérents. C’est la mort, la mort qui accourt! I.a pensée alors, sous la forme d’un météore luminenx , s’élancera comme une étoile filante, à travers des régions infinies, pour se perdre dans l’éternité.
A V' GILAIN DISIÈRE.
Bruxelles, 2 juillet t8i9.
Quel malheur, mon Dieu !
Pauvre enfant !
Pauvre mère !
Devant une douleur aussi grande, est-il une con.solation possible?
Chère cousine, pleurez, soulagez votre cœur. Il éprouve en ce moment la douleur la plus poignante que Dieu inflige à la pauvre humanité.
Vousdire: Courage, résignation, quels vains mots, auprès de votre affliction !
Une mère qui vientde perdre son enfant peut-elle se consoler, se résigner? Non II faut qu’elle pleure, qu’elle pleure beaucoup et longtemps.
Mais, s’il est vrai, chère cousine, que Dieu nous condamne à subir de tels excès d’angoisse, il sut mettre aussi au fond du cœur des hommes la douce espérance, phare lumineux qui attire sans cesse nos regards vers le ciel (I).
Les bornes de la vie au delà desquelles nous pouvons atteindre au bonheur suprême, Esther les a franchies rapidement. Elle les a franchies, exempte de ces misères que nous subissons dans ce monde. Elle a passé sur la terre, innocente et pure, comme l’ange qui l’attendait au ciel.
dire au sentiment d’un supplice où les secondes comptent pour un siècle, l’idéal de l'horreur humaine. C’était pour sonder jusqu’au fond répouvantablequestion que l’artiste, ainsi que le rapportaient les journaux de Bruxelles, après le drame préliminaire de la cour d’assises, venait de suivre jusqu’au pied de l’échafaud le couple d’assassins Rosseels et Vandenplas, pour aller enliii interroger leurs tètes sur la table de dissection. — On sait que le tableau se divise en trois minutes.
(I) La profonde pitié du libre penseur parle ici au coeur d'une mère croyante le seul langage qu’il puisse comprendre, en ce moment. C’est ce qu’il fait également dans les lignes qui suivent.
Chère cousine, l’émotion (pie me cause le malheur qui vous frappe, jointe au mauvais état de ma santé, m’oblige de m’arrêter.
Je vous embrasse du plus profond de mon cœur.
deviens d’annoncer à Labarrela triste nouvelle. 11 prend une part bien >i\e à notre adliction. Un mot de Jules.
A M. LOUIS LABARRE, à Fleurus.
briixellcs, 27 février I8j2.
Cher Louis, au nom de Dieu, ne vous alarmez pas ainsi ! La petite Marie (1) n’est pas en danger, comme vous vous le figurez. J’ai prisdesinformationset J’ai acquis la certitude que, comme toujours, votre imagination et votre extrême sensibilité ont donné des iierspectives exagérées à tout ce qui s’est passé.
Écoiitez-moi, vous savez que je sens comme vous. Il n’y a pas l’ombre d’un danger. La pauvre petite Marie n’a eu qu’uneaffection qui diminue ; une maladie dont beaucoup d’enfants sont atteints.
Un brave médecin, qui est venu pour moi hier, m’a donné des explications sur ces sortes d’affections. Ces explications m’ont mis la joie au cœur. Je ne vous en dis pas davantage là-dessus. Seulement, j’ajouterai ceci. Vous êtes «n grand fou et un grand alarmiste, comme moi. Voilà tout.
Je ne puis vous dire combien je suis heureux de voir avec quelle bonté, quels soins, quel cœur on entoure la petite gâtée (2). 11 y a donc encore de ces vertus antiques, hospitalières, qui méritent une couronne !
Cher ami, vous allez bientôt me donner de vos nouvelles. Car, voyez-vous, dans ce moment, je suis souffrant aussi. Un mot sur la convalescente et votre fttour. Je vous embrasse de toute ma force.
Je viens de perdre (3) un être affectueux qui m’était bien cher. La pauvre Bianca (l) vient de mourir, cette nuit, ne pouvant mettre bas ses petits. J’ai passé une nuit rude, et je me sens bien malheureux. Je vous dis cela, à vous, parce que vous me comprenez.
Ce matin, je viens de creuser une petite tombe, à côté d’une autre petite tombe à nous connue (5).
(1) L’enfant de M. Labarre, atteinte du croup.
(2) Dans cette patriarcale famille de M. 1). Goflin, oii renfant retrouva la vie et la santé.
(3) Ces dernières lignes se lisent en marge de là lettre, ce qui était pour l’artiste la forme du post-scriptum.
(4) Une jolie levrette.
(3) Le chien de M, Labarre ayant été tué, avait été déposé à côté de son ami Piccolo. Cette tombe est le monticule qui borne, à l’extrémité du Musée, l’allée qui mène à l’entrée publique.