‹ Antoine WiertzChapitre 20 sur 29 · L.e beau n'eivt autre chose que ee qui nous plaît · texte numérisé non relu

L.e beau n'eivt autre chose que ee qui nous plaît

Le peintre a donc le droit de dire : Mon tableau est beau, parce qu'il me plaît.

Le critique a celui de dire ; Votre tableau n’est pas beau, parce qu’il ne me plaît pas.

Le peintre peut dire encore ; Celte critique et ce feuilleton n’ont pas le sens commun, parce qu'ils ne me plaisent pas.

Le censeur peut répondre : Ma critique et mon feuilleton sont excellents, parce qu’ils me plaisent.

Que pourrait-on conclure encore des petites libertés que prennent nos goûts et nos impressions ?

1® Que les peintres sont de grands sots de s’enquérir de l’avis des autres, et ceux-ci, de bien bonnes gens de chercher à le leur donner.

2“ Que les hommes sont fous, ou tout au moins munis de bien petites cervelles; que Dieu, dans sa bonté infinie, jugeant sans doute l’homme assez malheureux de posséder la science du bien et du mal, ne voulut point luj révéler celle du beau et du laid, afin que, en vertu de la faculté de trouver plein de charme ce que d’autres regardent avec horreur, chacun en ce monde trouve sa petite part de bonheur et de jouissance. — Car, rien dans la nature n’est perdu pour nous. O prévision vraiment paternelle du créateur de toutes choses !

^aelquc.ü idées sur les peintres et la peinture.

Il existe parmi les peintres deux sectes. L’une a pour but l’argent, ou bien Fargent et la gloire tout à la fois; l'autre, la gloire seulement.

Celte dernière est peu nombreuse et peu connue.

Voici quelques-uns de ses principes:

N’ètre dominé (|ue par une seule passion, celle de la gloire.

Chercher à porter la perfection de l’art aux dernières limites du possible.

Tâcher à atteindre ce but avec un courage, une constance, un héroïsme dignes des plus hautes vertus antiques.

Sacrifier à l’amour de l’art tout ce qui, dans la vie matérielle, s’appelle fortune, bonheur, plaisir, amour.

L’art n’est point arrivé à son apogée; il n’a pas même fait la moitié du chemin qu’il doit parcourir.

Uaphael, Hubens, .Michel-.Vnge semblent les plus avancés dans la perfection <le l’art; il faut chercher à les égaler, à les surpasser même.

Le génie chez les hommes n’est point inné. Les grands hommes ne sont point des grands hommes : ils sont seulement les enfaiitsgâtésdes circonlances et des accidents. Leur succès ne doit ni nous etfrayer ni nous décourager.

Tous les hommes dont l’organisation jihysiqueet intellectuelle est complète, peuvent devenir de grands peintres.

Bien faire n’est qu’une question de temps.

Les peintres passionnés pour la gloire ne doivent point vendre leurs ouvrages, celte résolution devant leur permettre de les corriger sans cesse ou de les anéantir, s’ils sont indignes de porter leur nom dans l’avenir.

Ne point craindre de se faire des ennemis. Les ennemis, par leurs sarcasmes ou leurs critiques, réveillent en nous le désir de nous élever, de les combattre par des chefs-d’œuvre.

L’ambition, l’orgueil, — la vanité, l'amour-propre même sont des vertus de l’artiste. Elles le stimulent, l’encouragent et le soutiennent dans ses travaux.

La modestie est une vertu dangereuse : elle tend naturellement ù affaiblir toutes ces qualités

Tels sont la plupart des principes qui constituent la doctrine de la secte nouvelle...

Etif-iS l»icR |>o.ssil)lc (le surpa<$ser ie>» grande maîtres de l’art?

Ce que notre imagination ne peut concevoir, nous en admettons diflicjlemenl l’existence. Parle-t-on d’une perfection, d’une invention nouvelle, personne n’y

croit; mais celle perfection, cette invention vient-elle à se réaliser, chacun alors s’écrie : « Je l’aurais deviné! » Ainsi se sont |)erfeclionnées bien (les choses, au grand ébahissement de la foule. Ces leçons si souvent données à notre imprévoyance ne nous ont point rendu plus sages. Nous n’avons foi (|u’aux choses présentes ; nous fermons les yeux sur tout c,c (lui doit éclort* dans l’avenir.

Parmi les esprits les plus arriérés dont le monde pullule, il faut citer particulièrement les peintres, flien de plus indolent, de plus mou, de plus pare.‘seux (|ue ces paisibles enfants d’.Vpollon. Kt, tandis (jue depuis des siècles, tout se meut, change et se perfectionne, ils restent impassibles, courbés sous leurs vieilles routines et fidèles toujours à leurs dieux desséchés et vermoulus.

Oser dire à un peintre : « Vos moyens mécaniciues sont imparfaits: ils ne secondent point les efforts de la pensée. Vos couleurs à l’huile en usage depuis ipiatre sièotes, absorbent vingt ans de la vie dans un sot exercice pratiipie. Vos Ilaphael, vos Rubens, vos Miéris, vos Gérard Dow, vos Claude I.orraiu sont encore dans l’enfance de l’art. Cherchez à faire mieux ; chassez ces dieux t mettez-vous à leur place.»

Oser dire de semblables choses !

Quel blasphème!

C'onclusion.

I.es Raphaël, les Rubens, les Michel-Ange ont subi aussi, dans la marche de leurs progrès, les vicissitudes attachées à la nature humaine.

Kn dernière analyse, ils se sont montrés supérieurs à leurs rivaux. Est-if bien certain qu’en supposant la continuité de la vie chez tous ces hommes, l’œuvre du temps n’ertt point rendu le talent des peintres illustres stationnaire, et accru celui de leurs rivaux ?

Que nous prouve tout ceci ? dira-t-on.

Deux choses. La première, qu’il est permis de douter de la supériorité des hommes qui se sont le plus distingués pendant un certain temps de la vie, soit au commencement, soit à la fin.

I.a seconde, que la supériorité qu’ont déployée les grands hommes pourrait bien n’avoir d’autre mérite que celui d’un proiupl développement dex facultés, dont la cause ne peut être attribu(*e qu’aux circonstances seulement, et non aux (Ions du ciel reçus dès le sein de notre mère

Les réflexions qu’on vient de lire auront-elles quelque empire sur l’esprit de j jeunes gens de talent et d’avenir, mais découragés par celte idée accréditée (pie le talent doit être inné ?

Hélas ! nos arguments resteront peut-être sans résultat !

Un bon bourgeois, favorisé des dons de la fortune, s’imaginera que ces mots :

Les grands hommes sont les enfants gâtés des circonstances, lui sont spécialement adressés.

Un gros garçon jouissant d’une santé florissante, croira peut-être trouver son horoscope dans ceux-ci : Tous les hommes bien organisés peuvent devenir de grands peintres.

Cette dernière ligne, cher lecteur, vous fait sourire. Je vous vois vous rengorger avec un petit air fier et satisfait. . . .

Seriez-vous un feuilletoniste?

Klii meilleur moyen de ramener la |teiiitiire moderne vers le»« grands prinei|ies de Part.

Dans une brochure que j’ai publiée en 1841, j’ai déjà examiné cette question. On n’a point compris mon idée ; peut-être a-l-on fait semblant de ne point la comprendre.

Le meilleur moyen, le seul peut-être de diriger les peintres dans une bonne voie, ce serait de placer au milieu de nos Expositions les œuvres des grands maîtres.

I5ien des gens ont objecté qu’il y avait un vain orgueil à placer nos œuvres à côté de celles des grands hommes.

A cela j’ai répondu :

Il n’y a point d’orgueil à chercher à établir un parallèle entre ses propres travaux et ceux des peintres les plus renommés. .Mais il y a de la vanité, et beaucoup, à reculer devant un tel parallèle. C’est l’amour-propre, la seule crainte d’une comparaison exposant les défauts à la critique et compromettant la part de réputation acquise, qui font prendre à la plupart des peintres le parti modeste d’éviter toute comparaison.

Quelques personnes ont cru que ma méthode devait faire tomber dans le pastiche.

Évidemment, ces personnes ne m’ont point compris.

Quand j’ai dit ; Placez vos œuvres à côté de celles des maîU’es, je n’ai pas voulu dire : Imitez leur manière, leurs défauts ; mais : Cherchez à vous pénétrer de leurs principes, à vous élever à la hauteur de leur talent.

Des feuilletonistes ont prétendu que le peintre devait faire des comparaisons de mémoire, c’est-à-dire rapprocher dans leur esprit les choses qu’ils ont vues de celles qu’ils voient. Pour répondre à cette observation, j’en appelle à l’expérience des peintres sur la différence qui existe entre les comparaisons faites de mémoire et celles qui se font en présence des tableaux côte à côte placés.

IVoir attciilat àt la gloire de Rubens.

Ayant vainement sollicité, dans rintérèt des artistes, le placement de tableaux anciens dans nos Expositions, j’ai voulu, pour mon propre compte, mettre à profit la méthode que je crois la plus propre à l'instruction d’un peintre. A cet effet. J’écrivis à M. te ministre de l’intérieur; je le priai de vouloir bien me permettre de placer momentanément un des tableaux de Rubens appartenant au Musée, à côté de mes derniers ouvrages exposés.

M. le ministre comprit parfaitement quelle leçon ce devait être pour moi que le parallèle que je voulais établir : j’obtins une promesse des plus satisfaisantes.

Vaine espcrance!

Des artistes ayant appris quel était mon projet, crurent y découvrir un affreux guet-apens, une audacieuse conspiration contre la gloire du chef de l’École tlamande !

Une protestation énergique fut faite.

Je ne pus obtenir de tableau...

Ainsi les défenseurs de Rubens sauvèrent ce grand inailre d’un imminent danger...

Sans doute, l’ombre du grand peintre, charmée de leur perspicacité et de leur dévouement, leur adressera de chaleureux remerciements aux Chainps- Élysées, — si un jour il parvient à les découvrir en cette demeure fortunée des grands hommes.

Exhorlalion.

En terminant ici mes quelques idées sur les peintres et la peinture, je crois pouvoir rappeler les paroles que j’adressai un jour à de jeunes peintres :

« .Méprisez les dons de la fortune; que votre génie reste libre, indépendant ; ayez une haute idée de votre art, comme ce lier Italien qui ne voulut point se découvrir devant le pape qui le voyait peindre.

« Ne cherchez point la faveur des grands ; (|ue sont ils près de vous, si vous devenez un grand artiste? La gloire d’un grand peintre est au-de.ssus de toutes les gloires. On parle avec admiration de Raphaël, de Rubens, de Van Dyck, on sait à peine le nom des grands seigneurs ou des tiers et hautains ministres qui vivaient de leur temps. Qu’unesi belle carrière exalte votre enthousiasme, enflamme votre courage. Gardez-vous d’imiter vos contemporains dont les succès ne sont souvent dus qu’aux caprices d’une mode passagère; évitez la contagion qui répand dans les arts l’esprit futil et léger de nos voisins : les œuvres des grands maîtres qui ont été approuvées par les siècles , doivent

— Ô’ÜO —

seules vous servir d’étiule. Lisez Plutarque : comme le disait un peintre célèbre, à la lecture de la vie des grands hommes, notre imagination s’échauffe et grandit.

« Quel que soit le genre d’ambition dont ils aient été animés, leur exemi)le excite en nous une immense énergie , un désir brûlant de nous élever comme eux.

« Quand vous vous livrerez aux travaux de votre aid, rappelez- vous avec quelle héroïque fureur ces grands hommes ont travaillé ;ï leur gloire, .\vant de vous mettre à l’œuvre, souvenez- vous de tous ces traits de vertu, d’héroïsme, de CCS chefs-d’œuvre des arts qui font l’admiration des siècles. Que si, au souvenir de toutes ces choses, vous êtes saisi d’enthousiasme, si vous sentez que votre poitrine se gonfle, qu’une soif de gloire vous transporte, e’est (|ue, vous aussi, vous êtes artiste. Alors vous saisirez vos pinceaux et, comme un de ces héros d'Homère cherchant dans la mêlée un ennemi digne de lui, vos regards se porteront vers les œuvres immortelles de Raphaël, de Michel-.Ange, de Rubens.

« .Alors vous travaillerez avec le désir ardent d’égaler ces maîtres ; et, votre tâche achevée, plein d’une noble liei té , vous vous écrierez comme Salvator Rosa : Que Miclid-.iuge vienne maintenant, et nous veironss’il fait mieuj-!

« Ce que vous aurez fait ne sera peut-être qu’une chose inqtarfaite encore, mais au moins ce que vous aurez produit sera le ré.sultat de tout ce que pouvait rentier développement de vos facultés, et, .soyez-en bien .sûr, ce que jamais l’amour du gain n’eût pu vous inspirer. »

Examen des lahleauv.

Attendu que, selon mes convictions, la critique d’art peut être considérée :

1° Comme une manifestation de la vanité et de l’amour-propre ;

2® Comme une chose souverainement sotte, ridicule, absurde, lorsqu’elle procède surtout de l’opinion des gens d’esprit, des poètes, des feuilletonistes et même des i)eintrcs;

Comme une dépense d’intelligence inutile pour tout le monde, puisque chacun est doué d’un sentiment différent dui»c«u et du laid, et qu’après tout, le beau n'est autre chose que ce qui nous }>lait.

Je déclare ne point prétendre du tout faire iei de la critique à l’abri des gracieuses épithètes ci-dessus mentionnées.

Là où presque tous les hommes ne montrent qu’absurdité, divagation, folie, qui oserait se flatter de paraître sage à leurs yeux?

J’ajouterai qu’un but secret, et que je divulguerai plus tard, me force ici à me rendre coupable d’une faute pour laquelle j’éprouve la plus violente répulsioir, la plus grande horreur.

Que Dieu , les peintres , les poëtes et les feuilletonistes daignent nie pardonner !

Cette déclaration faite, il me reste à dire par quel procédé je vais essayer de porter mon jugement sur les œuvres du Salon.

Si nous n’avons point d’idées fixes sur le beau, n’est-il pas sage de s’en rapporter à ce que nous en disent les grands maîtres dans leurs œuvres? « L’antique et constante admiration que l’on a toujours eue pour un ouvrage, a dit Boileau, est une preuve sûre et infaillible qu’on le doit admirer. »

Je prends donc pour modèle du beau les tableaux des peintres les plus renommés, et je les placer» imaginalion parmi ceux à l’examen desquels je vais procéder. Çà et là, je me représente des œuvres de Bubens, de Raphaël, de Michel-Ange, du Titien, de Rembrandt, de Gérard Dow, de Lorrain, etc., etc.

Les comparaisons seront malheureusement de mémoire; mais à qui la faute, si un parallèle d’un autre genre ne peut se réaliser!

.Mes observations auront pour résultat d’indiquer, dans chaque tableau, deux choses seulement, deux choses plus intéressantes pour l’artiste, plus propres à lui suggérer d’utiles réflexions, que tous les discours, toutes les appréciations poétiques de nos poétiques feuilletonistes.

Ces deux choses seront divisées ainsi qu’il .suit :

Les parties les plus rapprochées du beau, comme l’ontentendu les grands maîtres ;

■2° Les parties les moins rapprochées de ce beau.

Ainsi, dans l’examen d’un tableau, je dirai composition, dessin ou expression, etc., dans telle ou telle partie... On sous-entendra que ces parties, sous le rapport de la composition, du dessin, de l’expression, sont les meilleures de l’œuvre conformément aux principes des grands peintres choisis comme types de perfection.

Cetle méthode, la plus propre, je crois, à formuler le jugement le moins absurde possible, je la conseille à messieurs les feuilletonistes, quand toutefois le goût, le sentiment et la mémoire des beaux modèles, que donnent vingt ans d’études, leur permettront de la mettre en pratique.

.Mon programme posé, je commence :

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