‹ Antoine WiertzChapitre 19 sur 29 · I..a critique cependant peut être liattuc · texte numérisé non relu

I..a critique cependant peut être liattuc

.\u temps du malin Apelles, elle ne se serait point avisée,comme aujourd’hui, de fustiger impunément les malheureux artistes. Les méchants esprits, si empressés à faire la leçon aux peintres, seraient bien attrapés, si ceux-ci, à l’exemple du peintre grec, se cachaient derrière leurs tableaux, afin d’épier le moment où passe le bout de l’oreille du censeur. Les pauvres critiques seraient bien intimidés, si une voix cachée derrière la toile était toujours là prête à leur dire: « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! »

Les critiques aujourd’hui peuvent être fort tranquilles. Les peintres de notre temps sont les meilleursenfants du monde; leurs tableaux, d’innocentes toiles qui se laissent dire les drôleries les plus fortes qui se puissent entendre: aucune voix, aucun rire moqueur ne vient troubler le connaisseur en jouissance des petits plaisirs qu’il se donne.

Pourquoi fait-on moins de scrupule d’attaquer le talent que la probité? Je ne sais. On ne songe pas que porter atteinte au talent du pauvre artiste, est

peut-être pour lui chose aussi sensible que^orter atteinte sa moralité. Les artistes ne feraient-ils pas bien de itrendre la défense de leurs ouvrages, alors qu’ils les croient injustement condamnés ? Est-il donc inutile de dire le pourt'iioi et le comment qui nous justifieraient aux yeux des gens sensés? La modestie, hélas! nous condamne toujours au silence! — C’est une belle chose que la modestie !

S’il y avait pour la défense des ouvrages de peinture un tribunal, un code, des lois, que de gens seraient condamnés pour calomnie!

En attendant que le tribunal, le code et les lois s’établissent, il serait à sou-' haiter que les peintres, les poètes et généralement tous les hommes exposant des œuvres au jugement de la foule, prissent la résolution de suivre la méthode d’Apelles.

Profiler de la critique des cordonniers en ce qu’elle a de juste et de sense, se moquer de ces bonnes gens quand la petite vanité les porte trop loin, ce procédé ne manque point d’esprit, ni n’est dépourvu de sagesse.

Une réflexion cependant. Que les peintres ne se laissent point emporter trop loin. Hailler tous les cordonniers de notre temps donnerait peut-être trop grande besogne; recueillir leurs bons avis donnerait peut-être trop peu de profit.

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11 est tout naturel de croire les gens d’esprit plus habiles à juger une œuvre que les ignorants, l.’expérience souvent prouve le contraire.

Des observateurs judicieux ont fait les remarques suivantes:

Dans un Salon d’exposition, la critique d’un homme simple, d’un ignorant, est souvent juste.

Celles des écrivains, des gens d’esprit, rarement raisonnables.

Celles des peintres, rarement de bonne foi.

Celles des poêles, presque toujours ridicules.

D’où viennent ces diverses nuances?

H est à présumer que la vanité ici encore joue son rôle.

Il faut cependant remarquer que la vanité ne contribue pas seule à formuler le jugement des hommes de lettres sur des œuvres de peinture : une autre cause encore induit ces messieurs en erreur.

Les hommes de lettres répètent souvent que la peinlure et la poésie sont sœurs. C’est vrai. Mais qu’est-ce que cela prouve dans un compte-rendu?

(!(! que l’homme de lettres s’imagine être un beau sujet pour le peintre, une pensée sublime, souvent ne fournit qu’une brioche de rapin !

Homère fait baisser le sourcil de Jupiter, tout l’Olympe tremble. Cette idée est poétique, sublime. Un peintre traite le même sujet, il fait aussi baisser le sourcil de son Jupiter, mai; l’Olympe ne tremble pas. La peinture ne rend point les pensées qui ne s’expriment pas d’une façon matérielle.

Encore une chose qui peut inspirer bien des sottises aux feuilletonistes, c’est le beau pittoresque.

Un palais b:‘iti de pierres bien taillées, soutenu de colonnes bien polies, bien alignées, peut nous donner l'idée du beau dans le sens généralement compris. Une chaumière bien pauvre, bien sale, couverte de mousse, peut nous donner l’idée du beau pittoresque.

Un ciel bleu et sans nuage, un teint de lys et de rose, un sein d’albâtre, une robe d’une entière blancheur sont peut-être des beautés en poésie. En peinture, elles seraient contraires aux juincipes de cet art; elles produiraient des images, des enluminures d’enfants.

Ce que nous venons de dire des feuilletonistes, des poètes, des peintres, des gens d’esprit et des ignorants, porte à conclure ceci :

Pour juger de la peinture, les gens d’esprit sont des ignorants, et les ignorants sont des gens d’esprit.

Molière, dit-on, consullait sa .servante. Si cette tille simple et illettrée fut «.hoisie parmi les beaux esprits du temps comme le meilleur juge, il est constant qu’elle ne dut l’emporter sur ses spirituels rivaux qu’à cause de sa naïveté et de son ignorance.

Que les disciples d’.\pelles consultent les cuisinières et les cordonniers ; ce sont là les meilleurs critiques, les hommes les plus compétents.

I.ics éerivainsi isoiif-ils iiieilleiir»! Juges en peinture «|uc Ses peintres?

Que devons-nous penser de cette idée, généralement accréditée chez les hommes de lettres, que les écrivains sont meilleurs juges que les peintres eux-mêmes? Je sais que les écrivains s’appuient généralement de l’exemple de celte bonne servante de Molière ; mais, s’il est vrai (|ue leur ignorance en peinture lutte avantageusement avec l’ignorance de la naïve paysanne en littérature, pourrait-on en dire autant de la simplicité de leur esprit, de la sincérité de leur conscience, de l’innocence de leur amour-propre? Sont-ils assez dépourvus de piévenlion et de préjugés pour se comparer à la simple et naïve .servante de Molière?

Vous dites que le peintre ne sait pas juger les œuvres de peinture.

Tout homme qui crée est son propre juge! \ chaque heure, chaque minute.

chaque seconde consacrée à l’exécution de son ouvrante, l’artiste ne doit-il pas -'.e juger lui-même? Or, s’il est constant qu’il est juge de son œuvre pendant tout le temps de la création, pourquoi cesserait-il de l’être, l’œuvre terminée?

On objectera que l’artiste, y ayant mis la dernière main, a épuisé tout son savoir, tous ses moyens; qu’alors il est fatigué, ébloui, aveuglé. Mais le jour où il expose son tableau, serait-il celui où il ne voit plus rien à retoucher? N’est-ce pas, au contraire, dans ce moment solennel que, entouré de tant d’ouvrages divers opposés à son tableau, il sait mieux que jamais découvrir ses défauts ? .

J’ai bien vu des peintres le jour d’une ouverture d'exposition, je ne me sou- i viens pas d’en avoir vu un seul qui n’ait témoigné, en ce jour terrible, le plus vif désir de recommencer son œuvre. y

Ce jour est pour le peintre un jour de lumière. Jamais il ne voit mieux, ne sent mieux, ne comprend mieux; jamais il n’a été plus peintre; jamais il n’a été meilleur juge.

Il est remarquable que cejour-lùest précisément celui où messieurs les feuilletonistes disent aux infortunés artistes :

« Nous y voyons plus clair ((ue vous. »

Qii’c)>t-ec ((lie le beau eu peiiilure?

Hippocrate dit oui, mais Galien dit non.

Voilà une immense question. Les grands maîtres ont formé, comme on sait, des écoles dont les principes sont souvent opposés.

Est-ce en l’École italienne que nous devons avoir foi? Est ce en l’École llamande, ou française, ou espagnole ou hollandaise?

Chacune de ces écoles a des millions d’adeptes, et que si nous adressons à ce monde immense de peintres, d’amateurs et de connaisseurs, cette question ; Quelle est de toutes ces écoles celle qu’il faut |)référer, celle qui nous montre le véritable type du beau? chacun la résoudra en faveur de son école, et vous voilà un peu plus embarrassé que vous n’étiez !

C’est à propos de cette incertitude où sont les peintres sur le beau que les feuilletonistes leur ont dit : .Nous sommes en peinture de meilleurs juges que vous. Si parmi vous, les uns trouvent beau ce que d’au; res trouvent laid; si même tous les systèmes, toutes les manières de voir ont leurs admirateurs ou leurs critiques, nous qui jugeons par ini|)rcssion, notre manière vaut mieux que celle des peintres et des connaisseurs.

L’accusation des feuilletonistes est grave, il faut bien l’avouer. Si j'ai promis plus haut de revenir sur cette (luestion, ce n’est pas dans l’espoir de disculper ici les peintres d’une accusation qui tend si bien à prouver leur igno-

rance dans les éléments qui constituent le beau, mais d'examiner si la question sur laquelle les feuilletonistes fondent l'importance de leur critique n’est pas, au contraire, ce qui la rend douteuse et peut-être inutile.

Des goûts et des couleurs il ne faut point disputer. Il n’est peut-être point d’occasion où le vieux proverbe puisse être mieux appliqué que lorsqu’il s’agit de porter un jugement sur un tableau. J’ai là devant moi une toile dont je désire connaître le mérite. J’interroge des peintres, des amateurs, des connaisseurs, des feuilletonistes; qu’arrive-t-il? Les uns me disent : L’ouvrage est excellent; les autres : Il est détestable.

En matière de jurisprudence, il est facile déjuger : les lois sont là. En peinture, ainsi que l’avons dit, point de loi. La seule loi, c’est le goût, le caprice, la fantaisie, et Dieu sait combien tout cela est varié dans la nature ! On répondra peut-être que les seules lois en peinture sont les règles, les principes, l’exemple de la nature et des grands maîtres. Nouvel embarras, même dissidence d’opinions! J’admets les règles, les principes, l’exemple de la nature et celui des grands maîtres. J’admets tout cela comme le code des lois de la peinture. Je pose ce code à côté du tableau dont je désire connaître le mérite. Je fais de nouveau appel à tous nos peintres, nos amateurs, nos connaisseurs, nos feuilletonistes, et je leur dis : Jugez selon le code que vous avez sous les yeux.

Cette question posée, que répondront-ils ?

Voici ù peu près le colloque qui s’établira :

I n peintre. — Si l’exemple des grands maîtres, les principes qu’ils ont établis et la nature sont des lois, ce tableau est admirable. J’y vois un dessin digne de .Michel-Ange, un coloris beau comme celui du Titien, une vérité conforme à celle de la nature.

Un autre peintre. — Si je base mon jugement, ainsi que mon confrère, sur l'exemple des grands maîtres, les principes qu’ils ont établis et la nature, je trouve ce tableau détestable. Le dessin est tout différent de celui de Michel- Ange; le coloris ne rappelle en aucune layon celui du Titien. Quant à la vérité de la nature... mon cher confrère, voyez-vous la nature aussi rouge, aussi jaune que... ?

— Je la vois même plus rouge et plus jaune.

Un troisième peintre. — Et moi, je ne la vois ni rouge, ni jaune; je la vois bleue.

Un amateur. — S’il faut dire mon opinion selon les lois que l’on vient d’établir, je dirai que l’ouvrage est assez médiocre. On n’y voit point l’empâtement, la transparence, la touche délicate et spirituelle des grands coloristes.

Un feuilletoniste. — Messieurs, vous êtes tous de fort mauvais appréciateurs. Vos systèmes, vos règles et vos principes faussent votre jugement. C’est par impression qu’il faut juger un tableau ; et pour exprimer franchement mon opinion sur celui qui nous occupe ici, je dirai qu’il me parait bien mauvais ;

car il me cause une impression fort désagréable. Et vous, M. A., quelle est l’impression qu’il vous cause ?

— Une impression contraire à la vôtre, mon cher monsieur, une impression agréable. Le tableau est excellent. Et vous, M. R., quelle est votre impression ?

— Impression médiocre.

— Et vous, M. C. ?

— Impression singulière.

— Et vous, M. I). ?

— Impression inexplicable.

— Et vous, M. E ?

— Aucune impression.

De tout ceci que faut-il conclure ?

Que, vu les petites libertés que prennent nos goûts et nos impressions dans l’appréciation d’une œuvre d’art, la règle du beau pourrait bien être celle-ci :

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