SCÈNE III ANTOINETTE, MARCELLE
Ouf ! Bénie soit la corsetière qui nous en débarrasse. Rumilles a fait bien des métiers... mais je ne m'attendais pas à le voir finir dans les corsets... Tu es gentille, ma chérie, d'être accourue à mon premier appel. Merci.
MARCELLE
Tu plaisantes î Je serais venue exprès de Dieppe au reçu d'une lettre comme celle que tu m'as envoyée... mais rassure-toi, je devais venir à Paris dans trois jours pour le mariage de Lucie Leroy... J'ai simplement devancé mon arrivée de quarante-huit heures... Et maintenant qu'y a-t-il ?
Je vais sans doute te faire beaucoup de peine... et je ne voudrais pas que tu aies de la peine; je suis si heureuse !
MARCELLE
Tues heureuse et ton bonheur va me causer du chagrin ?
J'en ai peur. . mais si tu es mon amie... vraiment...
MARCELLE
Tu en doutes ?
Oh! non, puisque je t'ai fait venir pour te dire ce
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que je n'aurais pu dire à personne d'autre que toi... donc si tu es mon amie vraiment, tu seras aussi l'amie de ma joie et tu ne l'assombri i-as d aucun reproclie.
MARCEIJ.i:
.le t'en prie... parle... je suis impatiente...
Voilà. Ma chère Marcelle, depuis que je ne t'ai vue, il s'est passé un grand événement dans ma vie, un événement qui va la changer tout entière, .l'aime et je suis aimée.
MARCELLE
Vois tu, il ne pouvait pas m'aniverde bonheur plus grand ; je me sens comme transfigurée ; j'ai en moi une âme toute neuve. C'est une Antoinette inconnue qui te parle, qui t'aime, qui te serre les mains entre ses mains ifébriles ; c'est toute une jeunesse, la jeunesse que je n'avais pas eue, qui vient de fleurir en moi, soudainement. Ça a été subit, imprévu, délicieux. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir connu ces émotions-là 1 Non, ne m'interromps pas, laisse-moi te dire. J'ai tant de choses à te dire !... Elles m'étoufïaient... J'avais besoin de les confier, d'en partager la douceur et l'enchantement avec quelqu'un qui m'aimât... et tu es là, et c'est toi qui mécoutes... Ouel bonheur! Tu te souviens, je ne croyais plus que cela m'arriverait. J'étais toute résignée à ma vie et j'acceptais courageusement ma triste existence fastueuse... quand... le même jour, ce même jour où nous avions longuement causé dans ce jardin au milieu de cette foule d'indifférents. . 11 était là, et je ne m'en doutais pas ! Rien ne m'avait fait pressentir une pareille rencontre. Il était là, tout près, à deux pas de moi et j'aurais pu passer à
/ i- ANTOINETTE SABRIER
côté de lui sans même tourner la tête et peut-être que jamais je ne l'aurais connu. Oh ! vois-tu, à cette penséelà... Mais maintenant que nous avons eu le bonheur inouï de nous rencontrer, nous ne nous séparerons plus. Nous ne le pourrions pas. Ce serait au-dessus de nos forces.
MAFJCEI.T.E
Que veux-tu dire ? Oay a t-il donc entre vous ?
ANTOINETIE
Rien encore. Tint que j'étais ici, il ne pouvait rien y avoir entre nous. .l'appartenais toujours à un autre. Heureusement, je n'ai plus longtemps à demeurer dans cette maison; je n'aurais pas répondu de moi. Marcelle, c'est pour te faire part de cette grande et grave décision que je t'ai mandée. Ce soir, je disparaîtrai pour jamais ; j'aurai rompu tous les liens qui m'attachent à mon mari ; je recommencerai mon existence avec l'homme de mon choix; je vais enfin aimer la vie.
MARCELl E
Ce soir ?
ANTUINETIE
Tout à l'heure. Le voyage de Cermain à Londres nous offre une occasion exceptionnelle. Nou^ serions fous de ne pas la saisir. D'ailleurs, il vaut mieux en finir tout de suite.
MARCELLE
Tu es sûre de lui?
Comme je le suis de moi. Je l'aime.