‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 26 sur 111 · SCÈNE V ANTOINETTE, DOREUIL · texte numérisé non relu

SCÈNE V ANTOINETTE, DOREUIL

Hélène m'en veut?

DOREUIL

Oui.

Pourquoi?

DOREUIL

Elle ne veut rien dire.

Je crois le savoir.

DOREUIL

Moi aussi.

A cause de iM. Dangenne?

DOREUIL

Oui.

Que s*imagine-t-elle donc?

DOREUIL

Sans doute qu'il vous aime. Elle a dû apprendre qu'il venait vous voir tous les jours, qu'une grande intimité était née entre vous... Elle en souffre, la pauvre petite; elle est jalouse et elle est trop fière pour l'avouer. Ce que je vous dis là, ce n'est pas ce qu'elle m'a confié — elle ne m'a fait aucune confidence — c'est ce que j'ai deviné.

ACTIi DEUXIEME 81

ANTOINKTÏE

('.ela me fait beaucoup de peine d'être pour elle la

cause d'un chagrin.

DOREUIL

('e n'est pas votre faute. 11 y a longtemps que je pressentais ce qui arrive. .Je voyais, sans pouvoir l'empêcher, qu'Hélène s'éprenait de René et je voyais aussi que René n'avait et n'aurait jamais pour elle que de l'amitié. Elle est si ombrageuse qu'elle ne m'a pas laissé la mettre en garde contre elle-même.

Cependant, il est venu la voir, ces temps derniers.

DOREUIL

Oui, quelquefois. Il y a trois mois, il venait souvent.

Et... ils ne se sont pas expliqués ?

Non... René n'a sans doute pas voulu et Hélène n'a pas pu.

Pauvre petite Hélène !

DOREUIL

Elle sera longue à guérir... Je la crois atteinte profondément.

Elle est toute jeune, heureusement. A cet age-là, les blessures du cœur se cicatrisent vite.

DOREUIL

On le dit. Je souhaite que ce soit vrai.

82 ANTOINETTE SABHIER

Et VOUS, qu'avez-vous pensé de mon amitié pour M. Dangenne... sincèrement?

DOREUIL

J'ai pensé que vous étiez faits pour vous connaître, pour vous comprendre et que cela était tout naturel, tout simple.

Vous nen avez conçu aucune jalousie?

Si... mais j'ai fait mon possible pour ne pas oublier que René et vous étiez mes amis.

C'est tout?

DOREUIL

Non. Je me suis dit aussi que, si grande quelle fût, l'amitié de René pour vous ne pouvait pas être plus forte que la mienne et qu'en aucun cas elle ne pourrait la remplacer.

C'est vrai. Et pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de tout cela?

DOREUIL

C'était à vous de m'en parler la première.

Écoutez, mon vieil ami, je vais vous dire toute la vérité, je vous la dois. Il n'y a jamais rien eu pour vous de secret dans mon cœur. Vous étiez et vous êtes resté mon seul, mon unique ami. J'ai pour M. Dangenne un sentiment qui n'est pas de l'amitié, qui n'a jamais été et ne sera jamais de l'amitié.

ACTF-: I)i:lxiî:me H',\

DOftEUIL, avoe émotion.

Je le sais. Vous l'aimez.

Comment pouvez-vous le savoir ? Nous n'en avons jamais parlé ensemble.

nOREUIL

Justement.

ANTOINETTE, après une hésitation.

Et... vous ne m'en voulez pas?

DOKEUIL

J'en soutire... c'est déjà bien assez.

Mon amil...

nOREUIL

Allons ! soyez courageuse ! Dites-moi tout ce que vous avez à me dire... que ce soit fini !

Tout ce que j'ai à vous dire?... Ou'attendez-vous donc ?

DOREUIL

11 y a dix ans que je vous aime, dix ans que vous êtes tout pour moi, que je m'applique à vous connaître, que je passe mon temps à penser à vous... Eh bien, quand je suis entré ici tout à l'heure, j'ai eu l'impression qu'une chose grave planait dans l'atmosphère autour de vous. Quand je vous ai regardée, j'en ai eu

la certitude. (Antoinette, très énervée depuis le début de la scène, se met à sangloter nerveusement tians son mouchoir.) Ou aVCZ- VOUS ?

Il faut que VOUS me pardonniez le gros..., l'immense chagrin que je vais vous faire..., mon ami...

DOREUIL, montrant le plafond.

J'entends. C'est bien votre chambre, n'est-ce pas,

au-dessus ? (Antoinette sans répondre lait un signe de tète affirmatif.) Vous partez ? (Même jeu d'Antoinette.) AveC lui ? (Idem.) PoUF

toujours ? (Idem.) Ah ! vous partez ! Vous l'aimez au point de briser deux existences, celle de Germain et la mienne. Car vous savez bien que je ne vivais que pour vous, pour les quelques heures d'intimité chaleureuse et tendre que, chaque jour, vous me réserviez. J'avais accepté de n'avoir que cela de vous, mais je l'avais. C'était à moi. Voici que vous me reprenez cette pauvre petite part de vous-même pour la donner, avec tout le reste, à un autre. Vous vous en allez... pour jamais... Antoinette ! Vous I... Quelle misère !... Je sais, c'est votre droit. Mais j'aurais été à votre place, je n'aurais jamais agi ainsi.

ANTOINETTE, bouleversée

Mon cher ami, ne me faites pas de reproches. Je sens trop combien je les mérite. Soyez généreux. Épargnezmoi. Oui, vous avez raison. Je me conduis mal, très mal envers vous. Je vous sacrifie, vous, l'ami de toujours, à une passion toute neuve, toute récente, mais si violente qu'elle m'excuserait, qu'elle suffirait à m'excuser... si vous saviez.:, si vous pouviez savoir... vous rendre compte... Je l'adore... Oui ! je dis là des paroles qui vous font du mal, qui vous blessent. C'est vraiment abominable de ne pouvoir se justifier qu'en aggravant un chagrin. Mais, dites-vous bien, mon cher, mon très cher ami, que je n'ai pas voulu ce qui arrive, que je n'en suis pas responsable, que j'ai lutté autant que j'ai pu contre ma propre faiblesse et qu'en cette

AGTK DKUXlKMIi S.'i

heure décisive, enivrante et cruelle, vous êtes mon seul regret, mon seul remords.

DOREUIL, agité.

Que m'importe ! vous partez... je vous perds ; je ne vois pas, je n'entends pas autre chose. Je vous perds et pour jamais. Qu'est-ce que je vais devenir maintenant ? Dites ? Sans vous ? Où aller? Que faire? Que devenir? A quoi me rattacher? D'où attendre un jour, une heure, une pauvre heure de joie? Vous me laissez dans la désolation, dans la solitude, dans le deuil dont on ne guérit pas. Vous partie, il ne me reste rien, rien, rien !

ANTOINETTE, timidemenl.

Hélène !

DOREUIL, durement.

Vous savez bien qu'elle ne saurait me suffire. Et puis, que pourrai-je pour elle désormais? Son chagrin à côté du mien n'est qu'un chagrin d'enfant. Ce n'est pas comme le mien un désespoir sans issue. Elle a toute une vie devant elle pour se refaire du bonheur ! Moi!...

ANTOINETTE, douloureusement.

Pardon.

DOREUIL, sourdement.

Je ne vous pardonne pas.

Doreuil !

DOREUIL, violemment.

Je ne vous pardonnerai jamais.

J'aime mieux cela. Je préfère votre colère à votre douleur.

^6 ANTOINETTE SABRIKR

DOREUIL

Ma colère ? Vous ne voyez donc pas que ma colère nest que de la douleur qui crie plus fort pour être mieux entendue. Ah ! si ma colère pouvait vous retenir 1

Ne l'espérez pas !

DOREUIL, violent.

Je n'ai pas dit que je l'espérais. Je sais trop que du jour où Dangenne est entré ici, je n'avais, moi, plus rien à y faire.

Vous me calomniez.

DOREUIL

L'homme qui est assez naïf pour croire à Tamitié d'une femme mérite d'aussi dures leçons. Comme si un ami pour une femme était jamais autre chose qu'un pis aller: il fait l'intérim entre deux amants, voilà tout !

Vous m'insultez maintenant.

DOREUIL

Je savais qu'il en allait ainsi pour presque toutes les femmes. Mais vous, naturellement, vous, je croyais que vous n'étiez pas comme les autres.

ANTOINETTE, s'animant.

N'est-ce pas? Vous aviez passé un marché tacite avec moi ? Vous m'aviez donné votre amour, — malgré vous, reconnaissez-le, et malgré moi, car je n'avais rien fait pour cela, — et, en échange, je vous devais ma vie. Votre amitié que je croyais, moi, naïve aussi,

ACii-: i)hUXii:.MK !S/

plus naïve que vous, allez, votre amilié que je croyais désiutéressée, ne l'était pas. Donnant donnant. Vous vous disiez : Antoinette n'aiuie pas son mari, elle est à moi plus qu'à n'importe quel autre lionime et eu voilà j)our jamais. J'ai le malheur ou le bonheur d'aimer! je suis indélicate et malhonnête vis-à-vis de vous ; je vous vole une chose que vous aviez achetée ; je romps, sans vous avoir consulté, le marché qui nous liait. Tant pis pour vous, mon pauvre Doreuil ; tant pis pour moi aussi, qui avais en vous une telle confiance que je serais venue à vous demain, dans deux ans ou dans dix, toujours la même, toujours sûre de trouver auprès de vous un refuge et une protection. Allez, vous n'êtes pas, vous n'êtes plus, vous n'avez jamais été mon ami. (Un silence.» Qu'auriez-vous donc fait à ma place ?

DOREUIL

Je ne sais. Je suis sûr seulement que je ne serais pas parti.

Vous auriez mieux aimé me voir rester et qu'il devînt mon amant ?

DOREUIL, sourdement.

Au moins, je ne vous aurais pas perdue.

Vous m'auriez détestée,... ce qui eût été bien plus lamentable. Et puis, que voulez-vous, mon pauvre ami, chacun a sa nature, bonne ou mauvaise. Eh bien, moi, je n'aurais pas pu. Je n'aurais pas pu vivre ici entre trois hommes, donnant à chacun d'eux, à l'heure convenue, ce qu'il était en droit d'attendre ou d'exiger de moi I Cette existence de mensonge aurait fini dans la haine réciproque et je serais devenue méchante pour avoir fait de vous mon complice, à moins... à moins

88 ANTOINETTE SABlllER

que votre jalousie exaspérée n'eût d'abord fait de vous un délateur. Est-ce cela que vous auriez voulu ? Dites ! Vous ne répondez pas. Vous comprenez peut-être enfin que la décision que j'ai prise était la seule que je devais prendre. Vous n'auriez pas dû me forcer à vous expliquer ces choses. Vous auriez dû les sentir. Vous avez été assez longtemps mon ami pour cela.

Un silence.

DOREUIL, la voix étranglée-

Quand partez-vous ?

Ce soir.

DOREUIL

Puis-je savoir où vous allez?

ANTOINETTE, après une hésitation.

Non.

DOREUIL, douloureusement.

Vous vous méfiez de moi ?

Je n'ai plus confiance en vous.

DOREUIL, très atteint.

Vous êtes cruelle.

ANTOINETTE, avec une tristesse infinie.

Vous m'avez gâté toute ma joie.

DOREUIL

Ce n'est pas ma faute. Je vous en demande pardon. ;Un temps.) Adicu, Antoinette !

ANTOINETTE, lointaine.

Adieu.

ACTi: UEUXltiME StJ

DOREUIL

Je n'ose pas vous dire : au revoir. (Kiic ne npond pas.) Ne nous quittons pas ainsi, vous voyez bien que je suis

désespéré. (EIIc lnl tond les mains qu'il prend et presse avec elTu-

sion.) Dites que je vous revorrai.

Je ferai l'impossible pour vous revoir.

DOREUIL

D'abord, vous me donnerez de vos nouvelles... quelquefois.

Toutes les fois que je pourrai.

DOREUIL

Promettez-moi enfin que, si vous avez jamais besoin d'un refuge, d'une protection...

C'est à vous que je les demanderai, je vous le jure.

DOREUIL

Merci. Je souhaite que vous ayez avec lui tout le bonheur que je n'ai pas pu vous donner.

Ils se regardent très émus.

LOUIS, annonçant.

Monsieur Dangenne.

Ils essaient de dominer leur motion

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SCÈxME VI

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