LE CHEF TZIGANE
Hé! nous ne demandons pas mieux? On se faisait
vieux sur ce perchoir. (lls descendent et envahissent le biin'et.—
Au maître dhôtei.) Mais d'abord, vite, mon petit, une tournée pour les fils et moi. Nous séchons de soif.
LE MAITRE d'hÔTEL
Alors, ça ne vous suffit pas de gratter des cordes! Faut encore que vous vous grattiez le gosier.
LE CHEF, buvant.
Tiens, l'autre! Et maintenant, au trot, les enfants! V'ià d'ia clientèle!
Ils avalent précipitamment et remontent vers le fond. Un moment après, valse lointaine.
Acri; iMii:Mii:n 13
sci>Ni<: m
DOREUIL, HÉLÈNE, 1{ENH
Des ficns entrent au Cond. s'arrt'lent un inonicnl an buffet, causent et disparaissent. D^reuil, Hélène et Uenù passent derrière les massifs de ilcurs et descendent en scène, à droite.
Tenez, ici, nous serons très bien et à l'abri des gens redoutables. Vous ne tenez pas à danser?
HÉLÈNE
Pardon. Jai René.
DOREUIL, à I\ené.
Oh ! alors ! mon pauvre vieux ! a Hélène.) Voyons, tu attendras bien dix minutes. Il fait exquis dans ce coin perdu. René, une cigarette?
RENÉ
Volontiers, mon petit Gaston.
HÉLÈNE
Eh bien, regrettez-vous toujours d'être venu, méchant sauvage ?
RENÉ
Certes non, Hélène, puisque j'ai le plaisir de passer toute une longue journée avec vous. Ça ne m'arrive pas souvent. Vous ne me gâtez pas.
HÉLÈNE
Oh! c'est trop fort! C'est moi qui ne le gâte pas! quand c'est lui qui... C'est bien la peine de se connaître depuis toujours pour se mentir comme si on ne se connaissait que depiiis hier.
ii ANTOLNETTE SABRIER
Et jusqu'à demain !
HÉLÈNE, à son frère.
Hein ! Crois-tu ?
RENÉ
C'est vrai. Vous étiez une môme pas plus haute que ça quand je vous ai connue, à Houlgate, où ce bon frérot vous menait tous Jes étés... Si je n'avais pas eu douze ans de plus que vous — vous me deviez le respect alors — on aurait fait des pâtés ensemble. Depuis, vous êtes devenue... enfin je vous dois le respect. Mais on aurait presque pu... Heureusement, ce bon Gaston veillait. . . il veillait sur sa petite sœur.
HÉLÈNE
Oui, oui... Il est insupportable... Va te promener.
DOREUIL
Je veux bien : mais m'accuser, moi, de vous avoir empêché... quand j'ai été cynique de complaisance., quand j'ai mal dans le dos à force de l'avoir tourné, mal dans les yeux à force de les avoir fermés... Tenez! je recommence... je tourne le dos... je ferme les yeux... Nous allons bien voir ce que ça donnera.
Il remonte.
HÉLÈNE
C'est qu'il a raison. Vous n'êtes guère entreprenant ! Si j'étais méchante...
RENÉ
C'est ça ! moquez-vous de moi l'un après l'autre ! Comme c'est généreux. Vous, des amis, vous qui savez la vérité sur mon cas ! ce coup de folie imbécile pour cette lille... Oh! pardon!
ACTi: imm:mii:i{ ITi
Allez donc ' Ne vous gôiiez pas ! Jane Barbier ! Mais nous ne parlions que d'elle au cours I Votre aventure vous avait rendu sympathique... Cet hiver-là, nous avons toutes été amoureuses de vous.
RENl'i
^ Pas possible !
HÉLÈNE
Oui, mon cher, vous avez raté le coche.
RENÉ
Penh ! le landau de noce... la forme la plus triste du coche.
HÉLÈNE
Insolent î... Et pendant ce temps-là, le papa Dangenne vous envoyait guérir votre petit cœur en Malaisie et autres jolis coins du globe. — Et... où en êtes-vous maintenant avec Jane ?
RENÉ
Vous savez bien que nous avons rompu définitivement.
HÉLÈNE
Officiellement ? Oui, parce que le papa Dangenne, de sa grosse voix qui fait trembler les trois mille ouvriers de Plagny, en a fait une question d'État... Mais officieusement ?
Je la rencontre quelquefois, je ne la vois jamais.
HÉLÈNE
A la bonne heure ! Seulement, vous ne vous consolez
toujours pas?
RENÉ
Je VOUS en prie.
HÉLÈNE
Vous Tavez bien aimée, là, hein ?
RENÉ
Hélène !
HÉLÈNE
Si ! ça m'amuse...
RENÉ
Écoutez, Hélène ! C'est vous qui avez absolument tenu à ce que je vienne ici aujourd'hui, pour me changer les idées, disiez-vous. Vous m'avez fait inviter, vous m'avez forcé d'accepter. Vous m'avez juré que je ne le regretterais pas... Dites donc ! vous avez une singulière façon de me les changer, mes idées !
HÉLÈNE
C'est vrai ! Je vous demande pardon... On est toujours des amis, dites ?
Quelle gosse vous faites I
HÉLÈNE
Je suis étourdie! Je ne suis sérieuse que dans mes mauvais jours. Ce n'est pas comme Antoinette. A propos, je ne vous demande même pas comment vous la trouvez. Où avais-je la tête ?
RENÉ
Qui ça, Antoinette?
HÉLÈNE
Qui ça, Antoinette? Est-il bête! Comme s'il y avait deux Antoinettes ! Antoinette Sabrier, parbleu !
Acii: iMu:.Mii;i{ 17
RKNK
Mme Sabrier?... Je lai à peine vue... Gaston m'a présenté à elle... Elle a disparu.
HÉLÈNE
Ouelle impression vous a-t-elle faite?
RENÉ
Vous ne le direz pas... vous me le jurez !
HÉLÈNE
Je vous le jure.
RENÉ
Elle ma fait l'impression... (bas à roreiiie) d'être très occupée.
Ah ! c'est malin 1
RENÉ
Ce n'est pas une malice ! C'est une punition ! Ça vous apprendra à vous imaginer toujours qu'un monsieur ne peut pas rencontrer une femme sans avoir aussitôt quelque chose de bosselé dans l'âme.
HÉLÈNE
Vous m'agacez.
RENÉ
Mais, par contre, on dirait que ce bon Gaston...
HÉLÈNE
Ça ne vous regarde pas ; laissez ce bon Gaston tranquille.
RENÉ
Oh ! je n'ai pas besoin de vos indiscrétions pour savoir. Gaston suffit... 11 m'a dévoilé le roman de sa vie ; il aime Mme Sabrier sans espoir et ça ne l'em-
1<S AXTOIMiTÏE SABRŒR
pêche pas d'avoir pour elle beaucoup d'amitié. Gaston est une belle âme...
HÉLÈNE
Vous êtes exaspérant !
RENÉ
C'est votre frère, c'est tout dire. Peut-on en faire un plus bel éloge ?
Oh ! tenez, si j'étais votre père et si j'avais trois mille ouvriers dans mes usines...
RENÉ
Dans des usines métallurgiques... qu'est-ce que vous feriez ?
HÉLÈNE
Je vous mettrais aux forges, comme les camarades, et je vous empêcherais de courir le monde à ne rien faire... que des bêtises... et à en dire quand vous n'en faites pas.
RENÉ, la paiodianl.
On est toujours des amis, dites ?
HÉLÈNE
Quelle rosse vous faites !
DOREUIL^evenanl.
Eh bien, on se chamaille ?
RENÉ
Tiens !
HÉLÈNE
Dis donc ! C'était bien la peine qu'on lui fasse faire la connaissance d'Antoinette. Elle ne lui a fait aucune impression.
ACTi; PUKMIKH lî^)
DOHEUIL
Tant mieux !
RENK
Le cri du cœur, du cœur jaloux !
DOREUIL
Oh ! si Ton peut dire !
RENÉ
Oui, on peut. N'est-ce pas, Hélène?
HÉLÈNE
Mais je n'en sais rien. En voilà une question 1
RENÉ
Ah! vous me lâchez encore... Vous savez que nous allons finir par être très mal ensemble.
HÉLÈNE, insistant.
Très mal ?
RENÉ
Oui. Très mal.
HÉLÈNE, gentiment.
Je voudrais bien.
RENÉ, gêne, à Gaston.
Eh bien, où es-tu, toi ?
DOREUIL
Mais là.
Parfaitement. Là, où elle est, au lieu d'être ici, où nous sommes. Tu pensais à elle. Tues de ces gens qui pensent tout de suite à « Elle », dès qu'ils n'ont plus le souci immédiat de leurs affaires. Elle fait l'intérim
des cours de Bourse, Tamie... (Ami-voix.) la maîtresse platonique.
DOREUIL
Si tu veux! Blague, mon petit! Tu comprendras plus tard... Eh bien, oui, l'amant platonique, devenu Tami, resté l'ami, le seul ami, le confident de toute la vie secrète. On a eu la veine de ne pas... galïer; et on est des gens qui sont sûrs Tun de l'autre, qui se cherchent à la première inquiétude, qui se trouvent au premier chagrin. Jai peut-être été ridicule... aujourd'hui je ne changerais pas.
RENÉ
Et tu n'as pas honte d'avoir été ridicule? Mais tu es peut-être le plus grand caractère de la troisième Répul3lique.
DOREUIL
Crois-tu ?
RENÉ
Oh ! mon vieux, je ne dirais pas cela s'il s'agissait de la première ; à cette époque, il y avaitde la concurrence;
mais aujourd'hui!... (S'approchantdHélène qui rêvasse.) Et
vous, Hélène, à quoi pensez-vous?
A rien
RENE
Diable! c'est terriblement dangereux... Vous avez besoin d'une diversion. Je vous emmène.
Hélène"
Enfin! ça n'est pas trop tôt. Voilà une heure que je meurs d'envie de danser.
rené Une heure ! Eh bien, courons! Rattrapons le temps
ACTi: PHCMIEM 21
perdu! (a Gaston.) .\oii, [)as toi! Puisqu'on te dit où on va... on ne se sauvera pas...
DOREUIL
Mais...
RENÉ
Tu ne vas pas nous lâcher d'un cran, hein? à la fin, satanée belle-mère.