‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 36 sur 111 · ACT1-: DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACT1-: DEUXIEME

Ah?

GERMAIN

Ce n'est pas tout. J'ai engagé dans diverses affaires de grosses sommes qui ne m'appartiennent pas, qui m'avaient été confiées par des clients. Nous faisons tous ça, c'est notre métier môme. Le lendemain du jour où j'aurai laissé protester ma signature, toutes ces fractions de commanditaires me réclameront leur commandite... et comme je ne pourrai pas la leur rendre... c'est évidemment que je la leur aurai volée, n'est-ce pas? Vous comprenez? Toute ma richesse, c'était leur confiance et le temps ; on tue la confiance, on m'arrache le temps ; on ne me laisse qu'une échéance écrasante dont on m'enlève en même temps les moyens de me libérer. Je ne suis plus qu'un escroc quelconque .. Après la faillite, la banqueroute... et frauduleuse, nécessairement. Voilà la situation... Vous voulie la connaître telle qu'elle est; vous la connaissez maintenant tout entière.

ANTOINETTE, avec gravité.

Elle ne m'effraie pas. Je ne crains rien des choses dont je n'ai jamais rien espéré; mais vous, Germain, je me sens une grande pitié pour le vaincu que vous êtes; et puis, cela est si injuste, si immérité et en plus si cruel, après de si grandes, de si soudaines victoires d'intelligence et de si belles espérances, vous êtes si durement éprouvé, mon pauvre ami, que de tout mon cœur je vous plains.

GERMAIN, lui prenant la main qu'il place sur son front.

Oh! Antoinette! laissez! laissez-moi! Vous ne pouvez savoir le bien que vous me faites ; vous ne savez pas ce que vous êtes pour moi... je suis renfermé et je garde en moi, pour moi, les choses que je voudrais

dire. Je ne vous ai jamais parlé, parce que, que voulezvous? moi qui ai toutes les audaces, je suis comme timide devant vous... enfin, vous n'avez jamais su comment je vous aimais, Antoinette... Mes actes seulement, mes actes devaient parler pour moi. Je voulais vous faire une existence fastueuse... Je voulais vous donner je ne sais quelle puissance extraordinaire qui vous eût mystérieusement attachée à moi. Cétait toute tua vie, tout mon espoir, tout mon secret! les Voilà anéantis! Et cela stupidement, pour une misère. Il y a dans ma défaite quelque chose de mesquin, dé piteux qui m'exaspère... tout à l'heure, quand j'ai senti cela, quand j'ai compris que je tombais, d'où je tombais, où je tombais... Ah! si je ne vous avais p&s^ eue !

Il lait un geste significatif.

Vous êtes donc lâche?

GERMAIN

Je viens de l'être pour la première fois. Heureusement, vous me restez! (Antoinette ne répond pas. Gène très

courte.) Il faut que je m'en aille; Richard m'attend.

ANTOINETTE, très fortenieiiti

Vous avt z encore huit jours !

GERMAIN

Oui.

Huit jours! On a le temps de refair-e une existence! Huit jours ! Vous allez lutter ?

GERMAIN

Désespérément!

Non, pas désespérément, mais avec tout votre sang-

ACTi: 1)i:l'\iimi: 10/

froid, toute votre intelligence, toute votre lucidité. 11 le faut... je le veux.

GERMAIN

(Vest bien... Je vous le promets. Je ferai l'impossible. Ah! si j'avais encore couliance en inoil

ANTOINETTE, très ùneigique.

Regardez-moi, Germain... Vous verrez dans mes regards (7ue, moi, je ne doute pas de vous. Reprenez dans mes yeux cette confiance que vous y avez mise; elle vous appartient. Je vous l'avais conservée pour les jours de détresse; je veux qu'elle vous serve aujourd'hui.

GERMAIN

Antoinette! Ah! vous êtes vraiment la compagne, l'amie... Quoi qu'il arrive désormais, je me sens fort contre la vie. .. Je vous ai... A demain!

ANTOINETTE, étrange.

C'est cela... à demain... (Après un temps.) Ou'avez-vous?

GERMAIN, comme gêné.

Dites-moi, tout à l'heure, en venant ici, j'ai cru apercevoir M. Dangenne. Est-ce qu'il est encore venu vous voir aujourd'hui ?

Oui.

GERMAIN

Il est de vos amis maintenant ?

Oui.

GERMAIN

Je le regrette. 11 ne me plaît pas. Et puis, je sais qu'on interprète assez mal ses assiduités auprès de

VOUS. Éloignez-le pendant quelque temps... je vous en prie.

11 fait un pas, s'arrête et écoute.

Qu'avez-vous encore ?

GERMAIN

Taisez-vous. Chut 1 C'est étrange... J'ai l'impression que, depuis quelques moments, on nous observe. . qu'il y a quelqu'un dans le jardin... Il m'a même semblé entendre des pas.

Mon pauvre ami ! Faut-il que vous soyez bouleversé... et malheureux 1

GERMAIN

C'est vrai... je ne sais plus où j'en suis, ni où je suis. Je deviens fou. A demain, ma chère Antoinette.

Il sort par la porte du fond. Antoinette reste un moment l'oreille tendue, écoute la grille d'entrée se refermer et va à la porte du hall sur le jardin.

ANTOINETTE, à mi-voix.

Renél

RENÉ, sortant de l'ombre.

Il est revenu, oui, j'ai vu, j'ai compris pourquoi vous tardiez à me rejoindre ; je mourais d'inquiétude; mais maintenant, venez, venez vite, ne perdons pas une minute... partons !

Je ne peux plus partir...

Que dites-vous?

Je ne peux plus le quitter maintenant.

ACTI-: DEUXIKMK 109

RENl':

Pourquoi?

Il est trop malheureux.

RENE, avec colère.

Oh! Antoinette!

ANTOINETTE, vivement.

Je t'expliquerai.

RENÉ, violent.

Sûrement vous m'expliquerez, mais vous n'en aurez pas moins sacrifié notre amour. Vous deviez partir avec moi tout à l'heure et pour jamais, c'était juré. Et vous restez! Oh! Antoinette! c'est mal!

Je t'en supplie, n'aie pas de chagrin. Aie confiance en moi. Je t'aime, je t'aime uniquement, aussi violemment que tu m'aimes !

RENÉ

Si cela était, rien ne vous retiendrait. Vous n'hésiteriez pas à me suivre.

J'y suis toujours décidée, mais plus tard ! Comprends donc. Si je pouvais m'enfuir de chez lui quand je le laissais heureux, puissant, riche, maintenant je ne le peux plus; il est trop accablé. Et il m'aime. Je ne puis pas lui porter encore ce coup-là. Ce serait lâche .. 11 faut que je reste encore avec lui quelque temps. C'est un devoir de pitié.

RENÉ

Allez! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.

Aucun devoir ne m'eût arrêté, moi. Par votre faute, voilà notre bonlieur à tout jamais perdu. Adieu.

ANTOINETTE, affolée.

Ah 1 non ! pas cela, pas cela, je ne veux pas I

RENÉ

Alors, partons !

Je ne peux pas! Il faut que je reste! Il le faut!

RENÉ, se dégageant.

Adieu! vous ne me reverrez jamais plus.

ANTOINETTE, le retenant dans un grand élan

Non ! non ! j'en mourrais ! — Kh bien, je ne te résiste plus ! Je ne veux plus te résister ! Je serai à toi quand tu voudras ! mon cœur ne peut plus attendre! il t'appelle! il te réclame ! Je fadore! Prends-moi !

Elle tombe défaillante dans ses bras.

RIDEAU

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