‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 8 sur 111 · SCÈNE VII GERMALX, DOREUIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VII GERMALX, DOREUIL

GERMAIN, s'asseyant.

Ça va. mon petit Gaston ? Tu t'amuses ?

DOREUIL

Je ne meunuie pas. C'est déjà beaucoup.

GERMAIN

C'est énorme. Au fond, ces petites plaisanteries n'ont d'intérêt que pour les femmes. Elles s'y otïrent des effets de toilette. Nous...

DOIŒUII,

Nous ! nous vieillissons, mou l)oii (iermain. Ou ne s'en ai)erçoil pas tant qu'on travaille, mais dès qu'on cherche à s'amuser... ça n'est plus ça... Le cœur n'y est plus. Oui, nous vieillissons, mon petit père.

GERMAIN

Je l'espère bien. Tu t'imagines que je voudrais recommencer ma vie, repasser par où j'ai passé, redevenir le blanc-bec d'autrefois? Grand merci I Je te les vends pour pas cher, ma jeunesse et ses voluptés. J'espère bien que je vieillis... je vieillis avec délices.

DOREUIL

Parbleu! tout te réussit, à toi, même de vieillir. Moi, je vieillis bien, du moins je le crois; toi, tu vieillis beau.

GERMAIN

J'ai de la chance.

DOREUIL

Ça, oui, tu en as... à revendre. ^

GERMAIN

Chut! Parole imprudente! onnen a jamais àgâcher... il faut en avoir trop pour en avoir assez.

DOREUIL

Antoinette d'abord.

GERMAIN, avec profondeur.

C'est vrai, Antoinette.

DOREUIL

Ça ne court pas les bals blancs, les ventes de charité ni les couloirs de l'Opéra-Comique, les soirs ou Mignon sévit, les Antoinettes.

Je le sais bien,

GERMAIN

DOREUIL

Seulement, tu n'as pas le temps d apprécier ton bonheur.

GERMAIN

Eh ! eh ! de le savourer peut-être, mais de l'apprécier ! oh ! que si I Écoute, c'est très bizarre. Il n'y a presque pas d'intimité entre Antoinette et moi, et nous ne sommes peut-être pas de grands amis. D'ailleurs, je suis trop délicat pour te faire concurrence; c'est toi, le grand ami; c'est bien, je m'efface discrètement.

DOREUIL

Ne fais pas le généreux! Ça t'arrange. Tu n'aurais pas le temps.

GERMAIN

Tu as raison. Je n'aurais pas le temps. Je te disais donc qu'il n'y a pas grande intimité entre Antoinette et moi ; et cependant, je ne puis travailler comme je travaille, entreprendre, vivre pleinement ma vie d'aventure et de risque, chercher le succès, le deviner, l'inventer, le créer, que parce que, dans ma maison, dans mon chez moi, il y a cette femme et pas une autre. Mais c'est pour elle, mon vieux, que je force la chance, que je traque la veine, que je tente les millions. Moi, je n'ai pas de besoins. Je vivrais, dans une mansarde, de pain et d'eau. Mais elle, je la veux fêtée, adulée, enviée. Je veux qu'elle me doive une vie royale... parce que je veux qu'elle m'admire. Tant qu'elle m'admirera, elle m'aimera. Les femmes ont le culte de la force. Et puis, elles raffolent de la féerie. Je joue au magicien pour l'éblouir... et la garder. C'est ma façon à moi de lui faire là cour. Ça vaut bien les compliments, j'imagine.

AGTI-: PIŒMIEK Mi

i)oin:uiL Poète 1 l*as toujours.

GKH.MAIN

Je connais Antoinette... Oh! raoinsque toi, bien sûr. Elle n'est pas mon amie, ma grande amie... Elle n'est que ma femme; mais cela veut dire : « ma compagne... mon alliée, » et ça me suffit.

DOREUIL

Tu as la meilleure part.

GERMAIN

p^ Je l'espère bien. — Voyons, tu m'as amené Dangennc ?

DOREUIL

Oui.

GERMAIN

Tu lui as parlé de quelque chose ?

DOREUIL

De rien; je voulais te voir avant. Comment s'annonce ton afïaire ?

GERMAIN

Merveilleusement. Mon vieux, si celle-là réussit... je me repose.

DOREUIL

Je t'en défie.

GERMAIN

J'essaierai, au moins. Et je ne l'aurai pas volé. Par exemple, si je n'avais pas la caboche que j'ai, je pourrais m'ofïrir une minute de vertige. Tout ce que j'ai gagné en dix ans,je l'ai mis dans cette afïaire des mines de Huescar... Les travaux sont déjà en cours. On pros-

pecte. on fore des puits, on déblaie des terrains, on transporte des machines, on a même construit un chemin de fer d'exploitation... Tout cela, sous la direction de Chartrin, qui est un ingénieur de premier ordre- Oui, mon vieux, il y a en ce moment, dans la province de Grenade, six cents ouvriers qui travaillent à faire d'Antoinette une reine de conte de fées.

DOREUIL

Tu as pu prendre aussi à ta charge tous ces frais-là ?

GERMAIN

Non, mais je peux marcher. Les commanditaires de ma banque, Jainagne entête, m'ont laissé toute liberté d'action. Ils m'autoriseront certainement à prélever sur le fonds social les sommes nécessaires. D'ailleurs, entre nous, au cas où ils s'y refuseraient, Jamagne, officieusement, m'aiderait et, avec lui, Gendrionet les Davis.

DOREUIL, à pai t.

Jamagne !

GERMAIN

Mais, tu vois, je prends mes précautions pour l'avenir ; je ne veux plus désormais être à leur merci. Je ne veux pas être arrêté dans mes entreprises futures ; j'ai de grands projets. Voilà pourquoi je t'ai prié de me mettre en rapport av^ec ton ami Dangenne. Ce petit-là a un père précieux. Ah ! si je marchais avec les Dangenne de Plagny, mais je ferais des miracles!

DOREUIL

Tu pourras parler tout à l'heure à René. 11 est en ce moment avec Hélène. Il tient d'ailleurs de sa mère une fortune personnelle importante... mais là, franchement, de toi à moi, que vaut cette affaire de Huescar ?

ACTK imii:mii;|{ :]:>

GERMAIN

('e (ju'elle vaut?... .J'y ai mis tout ce (|ue nous avons... et j'adore Antoinette.

DOREUIL

(Vest vrai.

GERMAIN

.J'ai fait, je te l'ai dit, commencer les travaux, et, comme je n'avais pas les fonds disponibles, ('hartrin, qui a en moi plus de confiance que tu n'as l'air d'en avoir, m'a offert de prendre ces frais à sa charge. J'ai accepté.

DOREUIL

C'est une imprudence.

GERMAIN

Mais ma vie, mon vieux, tu le sais, n'est qu'une série d'imprudences qui ont bien tourné ; c'est l'histoire de tous les joueurs. Je ne doute jamais de la réussite. Je n'en ai pas le droit; ce serait de l'ingratitude. Le hasard a été toujours dans mon jeu. Je ne supposerai jamais qu'il puisse jouer contre moi, encore moins se jouer de moi. Parer à l'insuccès, c'est le prévoir ; le prévoir, c'est l'attirer. 11 y a des imprudences avisées comme il y a des prudences imprudentes.

DOREUIL

A combien Chartrin a-t-il fixé la durée de remboursement de ses frais?

GERMAIN

A trois mois.

DOUREIL

C'est court.

GERMAIN, haussant les épaules.

Pauvre petit !... Ah ! tu seras bien toujours le même froussard, mou vieux Doreuil ! Et tu végéteras toute ta vie ta misérable vie ! C'est bien la peine d'être à la Bourse pour gagner des appointements de rond-decuir et vivoter comme un sous-chef delenregistrement. Tiens! Tu es toute l'Europe en miniature! L'Europe des caisses d'épargne, des bas de laine, des emprunts d'État, des fonds d'État du trois pour cent, du deux pour cent, du un pour cent, du rien du tout pour cent, pourvu que ce rien du tout soit sûr. Elle n'a besoin que de sécurité, la vieille Europe, comme toutes les très vieilles gens qui ont peur du lendemain. Elle met toutes ses valeurs dans son matelas et elle se couche dessus, en ne dormant jamais que d'un œil, le bon justement. Ah! si j'étais en Amérique!

DOREUIL

Oui, mais tu n'y es pas. Résigne-toi. — Voici Dangenne.

GERMAIN

Parfait ! Ne laissons pas traîner cette affaire. Parlons-lui tout de suite et finissons-en.

DOREUIL

Devant Hélène ?

Explique-lui la chose en deux mots et laisse-nous. Je me charge du reste.

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