XXX11J
reste plus que l’ouverture de l’ombilic , ouverture formée, comme on le voit, de la même manière que celle du système osseux.
Tous les muscles orbiculaires sont des muscles de conjugaison ; tous sont primitivement doubles , depuis l’orbiculaire des lèvres jusqu’aux sphincters du rectum.
Le diaphragme est un muscle double ; chez les embryons , il se forme de la circonférence au centre ; en se réunissant, ses deux parties forment d’abord le trou de conjugaison que traverse la veine cave inférieure , et ensuite les ouvertures qui donnent passage à l’aorte et à l’œsophage ; ouvertures que tous les anatomistes savent être formées par le double croisement de ses piliers postérieurs.
En procédant ainsi des muscles les plus simples aux plus composés , nous arrivons à la formation du cœur , qui est au système musculaire ce que le crâne est au système osseux; ce que l’encéphale est au système nerveux, et qui n’a, guère moins que le crâne et l’encéphale exercé la sagacité des anatomistes.
DISCOURS
Suivez dans leurs belles recherches les Harvey, lesStenon, lesMalpighi, les Haller, sur la formation de cet admirable organe ; que manque-t-il à leurs observations? On le sent à chaque pas .-elles sont dépourvues du lien qui doit les réunir. Pourquoi ce lien manque-t-il? parce que toutes ces observations ont été faites sous l’influence de l’hypothèse du développement central des organes.
Appliquez au mécanisme de son développement les lois de formation des autres muscles, et vous verrez le cœur, primitivement si simple , parvenir, par une série d’évolutions très- remarquables , à la structure compliquée qu’il présente chez les mammifères et chez les oiseaux.
Vous verrez les deux lames excentriques qui le précèdent, se réunir en avant et en arrière, et former de cette manière une espèce d^intestin ouvert à ses deux extrémités. Bientôt l’ouverture inférieure se ferme ; c’est alors une poche unique ouverte par en haut. Plus tard, une cloison verticale s’élève de sa pointe , et forme une espèce de diaphragme qui sépare les deux
PRli LIMINAIRE.
ventricules ; plus tard, encore , une double cloison transversale vient isoler les oreillettes des ventricules ; et en dernier lieu enfin , les deux oreillettes qui étaient confondues , sont séparées l’une de l’autre par une lame membraneuse qui a deux origines, l’une supérieure, l’autre inférieure ; en se joignant sur leur partie moyenne, ces deux parties laissent entre elles une ouverture : c’est le trou de botal, résultant de la conjugaison des deux parties qui forment la cloison des oreillettes. Ce trou, d’abord très-large , se rétrécit graduellement à mesure que le fœtus approche du terme de la naissance, et que les lames de la cloison s’étendent ; il s’oblitère enfin , après la naissance, lorsque le sang, qui cesse de le traverser , permet à la cloison de terminer son développement.
Ainsi les mêmes lois président à la for-' mation de tous les systèmes organiques.
Quelque simple que soit un organe , quelque compliqué qufil vous paraisse , suivezen chez les embryons les diverses métamorphoses , vous le trouverez invariablement assujéti à la même marche, suivant
DISCOURS
xxxvj
le même ordre dans son développement régulier , et vous présentant dans son développement irrégulier les mêmes déformations.
Le présent ouvrage étant une continuelle application de ces lois expérimentales, tout le système nerveux se formant d’après ces mêmes principes , toutes les analogies primitives de ses élémens reconnaissant pour cause l’uniformité de leur développement, toutes leurs dissemblances secondaires s’établissant sur la même base , tous leurs rapports , enfin , découlant des mêmes principes et des mêmes lois , jùii dû établir la généralité de ces lois et de ces principes, afin de montrer, d’une part, que la formation de ce système est une conséquence de Puni té de formation de tous les systèmes organiques; et de l’autre, pour rattacher tous les faits nouveaux que contient cet ouvrage à tous ceux que j’ai déjà fait connaître sur l’organogénie.
De cette manière , le lecteur pourra me suivre dans le labyrinthe des faits où je vais le conduire • il pourra saisir leur liaison et leur ensemble , les embrasser
PRÉLIMINAIRE. XXXvij
tous d'un même coup d’oeil , ou descendre avec moi dans les détails de chacun d’eux ; il les verra s’éclairer les uns par les autres; il jugera leur détermination et leurs rapports , et , si je me trompe , je lui aurai fourni d’avance les moyens de redresser mes jugemens, car les faits sont et restent toujours les mêmes.
Cela posé , descendons à l'explication du système nerveux.
Malpighi ayant dil que la moelle épinière était la racine de tout l’animal, cette opinion eut, sur le système nerveux, le
même effet que celle d’Harvey sur le sys-
tème sanguin, et que celles de Haller et d’Albinus sur le système osseux, dont ils faisaient partir le développement du corps central des vertèbres : on observait la nature en sens inverse, il n’était guère possible d’éviter l’erreur en suivant cette direction. Un nouvel ordre de faits était doncnécessaire pour réintégrer la nature dans ses droits, et donner à la science une direction qui permît d’interpréter sa véritable marche. Ces faits sont les suiva-ns :
DISCOURS
XXXVllj
Si vous éludiez les jeunes embryons des animaux, vous trouvez que les nerfs latéraux du tronc , que les nerfs latéraux de la tête et du bassin , sont les premiers formés; qu’ils existent indépendamment de la moelle épinière, indépendamment de l’en* cépbale : ces nerfs ont acquis tout leur développement lorsque l’axe cérébro-spinal est encore liquide , lorsqu’il n’a pas même revêtu ses formes primitives. Vous trouvez les nerfs sans communication avec l’encéphale , sans communication a.vec la moelle épinière. Donc le système nerveux se développe de la circonférence au centre, et non du centre à la circonférence, comme on l’avait supposé.
De ce principe fondamental découle toute la névrogénie , sur laquelle l’Académie des Sciences avait appelé l’attention des concurrens.
Tous les nerfs se formant de la circonférence au centre, leur origine se trouve nécessairement dans les organes auxquels on suppose ordinairement qu’ils se distribuent, et leur terminaison ou leur insertion se fait sur l’axe cérébro-spinal , du-
PRELIMINAIRE
quel on les a fait provenir jusqu’à ce jour.
Le développement de cette proposition renferme l’explication du système nerveux des animaux articulés , qui n’ont ni moelle épinière , ni encéphale , dans le sens des animaux vertébrés.
Elle rend raison de la loi d’action du système nerveux de M. le baron Cuvier ; de la loi de transposition de l’action des sens d’un nerf sur un autre, due à M. le professeur Duméril ; elle explique enfin les rapports des nerfs entre eux.
De la formation des nerfs, la nature passe à celle de la moelle épinière. Cet axe nerveux suivra-t-il le meme développe-* ment que les nerfs? se formera-t-il de dehors en dedans, ou de dedans en dehors?
Ouvrez les jeunes embryons ; vous trouverez constamment que primitivement la moelle épinière est composée de deux petits cordons, l’un droit, l’autre gauche, entièrement isolés l’un de l’autre. Plus tard, vous observerez ces deux cordons se réunissant en avant sur la ligne médiane par une engrenure analogue à celle du système osseux. Les deux cordons forment
DISCOURS
alors une longue gouttière , ouverte en arrière dans toute son étendue. Plus tard encorè , vous verrez ces deux cordons s’engrener en arrière comme ils Font fait en avant , et vous verrez cette longue gouttière se convertir en un long canal occupant le centre de cet axe.
Or, le mécanisme de la formation de ce canal est le même que celui de la formation de autres canaux de l’organisation. Il s’est formé comme le canal intestinal , comme le canal aortique, comme le canal de la trachée artère, comme tous les canaux osseux. C’est un véritable canal de conjugaison , résultant de la loi de ce nom et de la loi de symétrie.
Mais chez beaucoup d’animaux cet axe doit devenir solide. Quel sera le mécanisme de cette nouvelle transformation ?* Suivez toujours la nature le scalpel à la main ; vous observerez des couches excentriques se former successivement dans 1 intérieur de ce canal , et se déposer de dehors en dedans jusqu’à ce qu’enfin le canal soit entièrement oblitéré.
Passez dans le crâne, vous trouverez les
PRÉLIMINAIRE. xlj
pédoncules cérébraux doubles et disjoints comme les cordons primitifs de la moelle épinière , vous les verrez se réunir eu avant par une engrenure en tout semblable à celle de cette dernière partie. Nous observerons alors une large gouttière circonscrite par les parois de ces deux cordons.
Suivez le redressement de ces cordons , vous les verrez marcher de dehors en dedans , se porter à la rencontre l’un de l’autre, se réunir et se confondre, en donnant naissance aux parties diverses dont l’encéphale primitif se compose dans toutes les classes. Vous remarquerez premièrement le redressement de la partie des cordons des pédoncules qui correspondent aux tubercules quadrijumeaux ; ces cordons se réuniront sur la ligne médiane par une suture semblable à celle de la moelle épinière , et donneront naissance à deux vésicules ovalaires, lune droite, l’autre gauche. Ces vésicules seront ovales dans toutes les classes; elles auront chez toutes la même forme, la même position et les mêmes rapports.
Vous remarquerez en second lieu la
DISCOURS
xlij
marche excentrique des lames delà moelle allongée , vous les verrez se porter transversalement sur le plancher du quatrième ventricule ; les lames, d’abord écartées, se rapprocheront l’une de l’autre, se toucheront , se confondront par une espèce de suture croisée , et vous aurez le cervelet primitif des mammifères , des oiseaux, des reptiles , et de certains poissons.
En troisième lieu, vous observerez les pédoncules se conjuguer entre eux par des commissures transverses ; il y aura d’abord une demi - commissure de chaque côté : chacune d’elles marchera à la rencontre de sa congénère , en se dirigeant de dehors en dedans; par cette marche elle rencontrera celle du côté opposé, se joindra à elle , et formera de cette manière un faisceau unique, traversant d’uu pédoncule à l’autre.
Vous remarquerez enfin le redressement des lames des hémisphères cérébraux et des lobules olfactifs, quand ils existent , donnant primitivement naissance à des lobes arrondis, placés symétriquement les uns à côté des autres, et offrant dans toutes
PRÉLIMINAIRE. XÜij
les classes la même forme et la même disposition.
Si par la peusée nous arrêtons dans cet état primitif l’encéphale de toutes les classes,
nous le trouverons formé des mêmes élé-
mens ; cet organe sera la répétition de luimême 7dans quelque espèce , dans quelque genre , dans quelque famille que l’on le considère. Nous trouverons constamment l’axe cérébro-spinal formé dans toutes les classes par les quatre élémens fondamentaux qui suivent. La moelle épinière , deux bulbes arrondis qui correspondent aux tubercules quadrijumeaux, deux bulbes en avant d’eux, qui sont les premiers rudimens des hémisphères cérébraux , et deux lames transversales en arrière, qui sont les premiers vestiges du cervelet. Si une cause quelconque arrête dans son développement une ou plusieurs parties, l’encéphale d’une classe pourra venir au monde avec les formes de la classe qui lui est inférieure. Un reptile pourra naître avec le cerveau du poisson ; un oiseau avec le cerveau d’un reptile; un mammifère avec les formes encéphaliques dévolues aux reptiles ou aux
DISCOURS
oiseaux. Les monstres justifient tous les jours cette dernière assertion.
Le système nerveux se développe donc de la circonférence au centre ; de ce principe découle la solution de la grande question qui occupe les esprits , sur la prééminence des deux substances qui composent le système nerveux.
Chacun sait que le système nerveux est formé de matière grise et de matière blanche. Personne n’ignore que les faisceaux de la matière blanche rayonnent en divers sens au travers des couches plus ou moins épaisses de la matière grise.
Les physiologistes et les médecins ont tiré de cette structure un grand parti pour leurs explications.
Depuis Platon , les philosophes et les physiologistes , qui ont écrit avec quelque supériorité sur les fonctions du système nerveux , ont tous considéré ce système comme les organes par l’intermède duquel s’exécutent les sensations et les yolilions de
Iy A
ame.
Depuis Pylhagore , surtout , on s’est beaucoup occupé de rechercher quel milieu
PRÉLIMINAIRE
singulier unissait l’àme et le corps. Après avoira bandonnéles idées dufeu, qu’Hippocrale , D-’ogène-Laerce et Lucrèce avaient imaginées , après avoir rejeté les harmonies d’Aristoxène et de Lactance , et délaissé , malgré leur admirable obscurité , les entéléchies d’Aristote , l’esprit humairî' conçut enfin l’idée des esprits animaux.
Cette funeste invention exerça sur la
physiologie et la pathologie la même influence que l’hypothèse du développement central des animaux , sur l’anatomie transcendante; elle enraya pendant des siècles la marche de ces sciences , et frappa même de stérilité les brillantes découvertes que les efforts du génie dérobaient de loin en loin à la nature. Je ne suivrai pas les physiologistes dans tous les sentiers ou les a égarés cette erreur ; je ne considérerai cette hypothèse fameuse , que dans ses rapports immédiats avec l’anatomie du système nerveux, et les fonctions récemment attribuées à la matière grise.
Qu’était-ce que les esprits ‘ animaux ? Une abstraction placée entre l ame et le système nerveux.qiour expliquer leur bar-
DISCOURS
xlvj
inonie. Bientôt on donna un corps à cette abstraction ; on assimila les esprits animaux aux fluides les plus subtils ; au feu , au son, à l’air, à la lumière j on les doua d’une vitesse bien supérieure à celle de ce dernier fluide ; on les logea dans l’encéphale , tantôt dans le quatrième ventricule, tantôt dans le demi-centre ovale des hémisphères, et d’autres fois, enfin, dans le corps calleux , dans la protubérance annulaire et dans le troisième ventricule.
Comme on croyait à l’existence des esprits animaux aussi fermement qu’à celle de la bile et du sang , on s’occupa sérieusement de leur assigner une source dans l’encéphale. Willis employa à cet usage la substance grise des ganglions de la moelle épinière et du cerveau ; Vieussens , le plus ferme défenseur de ces esprits , dut à cette erreur les belles découvertes qu’il fit sur la matière grise des couches optiques , des corps géniculés , du corps rhomboidal et du corps olivaire.
On prétendit encore que ces esprits venant du sang, ils devaient être soumis à la loi générale de la circulation. A cet effet ,
PRÉLIMINAIRE
xlvi)
Willis et Vieussens imaginèrent que les faisceaux de la matière blanche étaient creux pour leur donner passage ; on supposa qu’il existait dans les nerfs une cavité semblable à celle des artères et des veines; cavité que les sens ne montrent pas, et qu’on ne voit pas même au microscope. Ce n’est pas que Leuwenhoeck ne prétende l’avoir vue; mais on sait aujourd’hui le cas que l’on doit faire en anatomie des observations de ce célèbre physicien. Enfin , comme on objecta qu’un fluide aussi subtil que les esprits animaux, s’échapperait facilement par les extrémités des filets nerveux , Vieussens découvrit sur le champ des vaisseaux névro-lymphatiques, que personne n’a vus depuis, quoique Diemerbroek ait imaginé de placer des valvules dans leur intérieur. Il est difficile de dire où se seraient arrêtés les anatomistes , si, par ses immortelles découvertes sur l’irritabilité , Haller n’avait lait rentrer ces esprits dans le néant.
En rappelant les idées de Willis et de Vieussens, j’ai presque fait l’histoire des opinions nouvelles de MM. Gall et Spurzheim sur la matière grise et blanche du
DISCOURS
xlviij
système nerveux. Én retranchant les esprits animaux du système des anciens anatomistes , on voit que dans leurs idées , la matière grise sert de racine à la matière blanche , et que ces deux substances se trouvent dans un rapport proportionnel.
C’est ce fait important , quoiqu’il ne soit pas général , que les anatomistes allemands expriment , en disant que la matière grise est la matrice , ou l’organe de nutrition de la matière blanche ; hypothèse plus séduisante peut-être, mais non moins erronée que celle des esprits animaux.
Personne nç doutait, il y a un demisiècle , de l’existence de ces esprits ; personne n^y croit plus de oos jours : il serait donc, inutile de nous attacher à réfuter cette hypothèse. Il n’en est pas de même de celle de MM. Gall et Spurzlieim : elle est tellement enlacée dans les faits , qu’elle fait presque corps avec eux; et on ne peut prévoir où elle nous aurait déjà conduit, si, par son mémorable rapport à l’Académie des Sciences, M. Cuvier n’en avait paralysé les effets.
Dans cette hypothèse, la matière grise du système nerveux doit nécessairement
PRÉLIMINAIRE. f xltX
précéder la matière blanche , soit pour lui servir de matrice , soit pour lui servir de matière de nutrition ; réduite à ses termes les plus simples , toute la question consiste donc à savoir quelle est, de ces deux matières , celle qui se forme la première. Ainsi énoncé , le problème devient tout anatomique.
Nous ferons remarquer à cette occasion que, de meme que l’hypothèse de Willis 7 celle de Gall est fondée sur le développement central du système nerveux. Elle suppose que la moelle épinière et l’encéphale se forment du centre a la circonférence. Or la matière grise occupant le centre de l’axe cérébro-spinal, elle est censée préexister à la matière blanche, qui en occupe la périphérie y aux nerfs, qui s’y implantent ; aux ganglions intervertébraux , qui sont plus excentriques encore ; enfin , aux radiations nerveuses , qui de ces ganglions rayonnent dans toutes les parties de l’animal. Cette opinion est donc conséquente aux idées qu’on avait imaginées sur le développement de ce système.
Mais si sa formation est excentrique, et
D1SCOUK3
Si, dans leur apparition, toutes ces parties suivent un ordre inverse, si les nerfs se forment d’abord dans les organes , si plus tard les ganglions intervertébraux se développent avant l’existence de la moelle épinière , si cet axe lui-mème se développe de la circonférence au centre, on voit que cette hypothèse est entièrement opposée aux faits.
On voit que les ganglions intervertébraux ne sont point la matrice des nerfs qui en rayonnent en dehors, puisque ces nerfs existent avant eux.
On voit que la moelle épinière n’est point et ne saurait être la matrice des cordons qui vont s’y implanter, puisque ces cordons sont primitivement sans communication avec elle , et que souvent même ils existent sans elle.
On voit, enfin, que la matière grise de cet axe spinal ne saurait être l’organe de nutrition de la matière blanche, puisque la matière blanche se forme constamment la première ; puisque chez certains animaux , comme dans le genre astérie , le système nerveux est exclusivement formé par
PRÉLTMIXAIRE.
la matière blanche , et que chez d’autres , comme chez certains poissons , à peine trouve-t-on quelques vestiges de la matière grise dans le centre de la moelle épinière.
La proposition inverse de celle de MM. Gall et Spurzheim serait donc la seule vi aie; il faudrait dire que les nerfssont la matrice des ganglions, et la matière blanche l’organe de nutrition de la grise, si, dans l’état présent de lascience,on ne devait proscrire sévèrement un langage vide de sens.
Poursuivant ses idées dans l’encéphale, Gall dit que le renflement grisâtre des frères Wenzel est la matrice des nerfs acoustique et facial. Ce qui suppose toujours que ce renflement préexiste à ces nerfs. Or nonseulement ces nerfs se forment hors du crâne et sont d’abord sans communication avec 1 encéphale ; mais lors même qu’ils sont arrivés sur la moelle allongée , la matière grise du ténia des frères Wenzel n existe pas. Ce renflement ne se développe que plusieurs mois après que les nerfs sont implantés. Il est inutile de faire remarquer qu’un organe qui n’existe pas, ne saurait etre la cause de la formation d’un au-
DISCOURS
lij
Ire qui le précède constamment dans son développement.
Pareillement les fibres blanches du trapèze de la moelle allongée, les faisceaux médullaires du pont de Yarole se développent avant la matière grise de la protubérance annulaire ; on ne peut donc regarder la dernière de ces substances comme la matrice de la première.
La matière grise des corps géniculés est dans le même cas que celle du renflement des frères Wenzel , sa formation est de beaucoup postérieure à celle des faisceaux blancs du nerf optique : conséquemment le développement de ce nerf est indépendant des corps géniculés et de leur matière grise.
Enfin , comment la glande pinéale feraitelle la matrice ou l’organe nutritif des faisceaux blancs qui constituent ses pe'doncüles, puisque ces pédoncules sont constamment formés avant la glande?
Hâtons-nous de présenter les inconvéniens de cette erreur et les conséquences qui résultent de l’indépendance de la formation de la matière blanche de l’encéphale.
PRELIMINAIRE
liij
Tous les médecins savent que les cavernes apoplectiques se creusent le plus fréquemment dans le demi-centre ovale des hémisphères cérébraux4 Peu d’entre eux ignorent qu’avant mes travaux on regardait comme incurables toutes les paralysies qui en dépendent.
Dans les idées anciennes le centre ovale étant dépourvu de matière grise , la circulation des esprits animaux était interrompue par les scissures ou les déchirures que développaient les attaques d’apoplexie.
Dans les idées nouvelles , la matière blanche qui compose ces parties étant détruite en totalité ou en partie, elle ne pouvait plus se réparer , puisqu'elle était dépourvue de la matière grise , son organe nutritif supposé ; les paralysies devaient
[donc être incurables d’après ces hypothèses, lorsque leur siège résidait dans la matière blanche du demi-centre ovale.
J’ai depuis long -temps détruit cette erreur , et j’ai prouvé , d’après un grand nombre de faits , que la guérison de ces paralysies s’opérait par la reproduction de la matière blanche, qui , indépendante de 1«
DISCOURS
matière grise, réunissait par une véritable cicatrice les lèvres de la solution de continuité que produisent les apoplexies. Généralisant ensuite cett^vérité importante , j’ai montré, diaprés l’observation , que toutes les solutions de continuité du système nerveux et toutes les paralysies qui en dépendent , guérissaient par le même mécanisme. La formation de la matière blanche est donc indépendante de la matière grise.
Voilà donc l’encéphale de toutes les classes ramené à une identité de composition , qui ne permet pas de méconnaître l’homogénéité de ses élémens : mais par les progrès de son développement , cette identité s’efface ; des dissemblances s^établissent dans toutes les parties , ou seulement dans quelques-unes.
Plus on s’élève vers les animaux supérieurs , plus ces dissemblances sont nombreuses, plus elles sont fortement prononcées ; plus on descend vers les animaux inférieurs, plus elles s’affaiblissent , plus elles diminuent , plus l'encéphale conserve sa première physionomie. De là découle un phenomene singulier ; c’est que pour cer-
PRÉLIMINAIRE
taines de ses parties, l’encéphale des classes inférieures conserve d’une manière permanente les formes primitives des embryons des classes supérieures.
Le système nerveux se développe donc de la même manière que tous les autres systèmes organiques ; il est assujéti à la même marche, aux mêmes principes et aux mêmes lois. De ces principes dérivent ses formes primitives ; sur celles-ci s’établissent les dissemblances que cet organe présente dans chaque classe. Mais comment s’établissent ces dissemblances? comment se perd cette homogénéité primitive des élémens de l’encéphale? comment chacun d’eux parvient-il aux formes permanentes qui' le distinguent dans chaque classe ? C’est après la détermination des parties dont cet organe se compose, le point le plus important de son anatomie comparative.
Car ces élémens changeant de forme et de position , chacun subissant dans chaque classe des transformations nouvelles, l’ensemble de l’encéphale en est modifié au
DISCOURS
lvj
point de n’êlre plus reconnaissable d’une classe à l’autre ; ce qui fait que jusqo’à ce jour il n’a pas été reconnu, puisqu’on voit qu’il ne pouvait guère l’être , en le considérant dans son état permanent , et lorsque toutes ses métamorphoses sont terminées.
On prévoit d’avance ce que nous avons dû faire pour ne point nous en laisser imposer par ces mutations continuelles. On voit dès-lors qu’il fallait suivre pas à pas chacune de ces métamorphoses dans toutes les classes , apprécier l'influence que les
évolutions d’un élément exerçaient sur
tous les autres, traverser ainsi les formes fugitives de l’encéphale , pour arriver à l’explication de ses formes permanentes. C’est là le but que je me suis proposé dans l’encéphalogénie des embryons, comparée à l’encéphalotomie des animaux vertébrés.
Un court aperçu va nous en faire connaître les résultats les plus saillans.
Soient les tubercules quadrijumeaux et leurs analogues , les lobes optiques des trois classes, inférieures. Chez tous les embryons ces organes sont lobulaires , doubles et creux j ils occupent dans toutes les classes
PRÉLIMINAIRE
lvij
la face supérieure de l’encéphale , ayant en arrière le cervelet, et en avant les hémisphères cérébraux. Si vous suivez dans toutes les classes leurs diverses évolutions, vous les voyez , chez les reptiles et les poissons , conserver la même forme , la même position et les mêmes rapports. Il n’en est pas de même chez les oiseaux et les mammifères.
Chez les oiseaux , ils restent , ainsi que chez les reptiles , sur la face supérieure de l’encéphale, jusqu’au milieu de l’incubation. A cette époque , vous les voyez abandonner cette position , se déjeter peu à peu sur le flanc des pédoncules, et occuper enfin la base et les côtés de l’encéphale, où on les rencontre chez tous les oiseaux parfaits. Ils ont néanmoins conservé , comme chez les reptiles et les poissons , leur cavité intérieure.
Chez les mammifères seuls , cette cavité s’oblitère, ces organes deviennent solides comme la moelle épinière : cette solidification s’opère , comme dans cette dernière partie, parla déposition de couches toujours excentriques. Primitivement ces corps
DISCOURS
ïviij
sont lobulaires , doubles et creux , comme’ dans les trois classes inférieures. Ils conservent cette forme jusqu’aux deux tiers environ de la gestation des animaux qui composent cette classe; à cette époque, qui correspond au moment où leur cavité va s’oblitérer , on voit apparaître sur. leur superficie un sillon transversal , qui divise en deux chaque tubercule; les deux lobes jumeaux sont convertis par ce sillon en quatre tubercules quadrijumeaux, dénomination par laquelle on désigne ces corps dans toute cette classe.
Si , chez les oiseaux, les lobes optiques s’arrêtent dans leur marche , ils conservent la même place que nous leur observons chez les reptiles et les poissons.
Si , chez les mammifères , le sillon transversal ne se manifeste pas, ces tubercules restent ovalaires, jumeaux et creux, comme dans les trois classes inférieures.
Des dissemblances secondaires naissent , chez les oiseaux, de ce déplacement de leurs lobes optiques. Chez les reptiles, les poissons et les mammifères , ces corps restent à leur place primitive, la lame transversale
PRÉLIMINAIRE
qui les réunit par en haut , n’éprouve aucune modification. Il n’en est pas de même chez les oiseaux ; à mesure que les lohes s’écartent l’un de l’autre , leur superficie se déplisse , la lame médiane qui les réunit , s’étend; de telle sorte, que, chez les oiseaux adultes , on trouve à la place qu’ils occupaient d’abord , et qu’ils conservent dans les autres classes, une large commissure , rayonnée , composée de stries alternatives de matière blanche et de matière grise.
A oilà les modifications extérieures qu’éprouvent ces corps dans les quatre classes. Quelque grandes qu’elles soient, quelque différence que présentent les quatre tubercules solides des mammifères, comparés aux deux lobes creux des reptiles et des poissons; quelque transposition qu’aient éprouvée ces parties chez les oiseaux , on voit que c’est toujours le même organe, déguisé seulement par ses diverses métamorphoses ; que l’on me permette cette expression.
Considérons le cervelet. Aussitôt que les deux lames transversales qui le forment se sont engrenées et se sont réunies avec les lames qui constituent la valvule doVieus-
\x DISCOURS
sens , cet organe est formé dans toutes les classes par une petite languette mince, formant une petite voûte au-dessus du quatrième ventricule. Si le cervelet s’arrête à cette époque de son développement , il conserve , chez les animaux , cette forme simple et élémentaire. C’est le cas de tous les reptiles, c’est le cas du plus grand nombre des poissons osseux. Mais supposez qu’avant la réunion des lames transversales la moelle allongée s’élargisse outre mesure, et que ces lames ne s’accroissent pas dans la même proportion; qu’arrivera-t-il? On voit de suite que l’engrenure de ces lames n’aura point lieu sur la ligne médiane, elles se rouleront sur elles-mêmes sans se réunir. La lame médullaire de Vieussens restera flottante sur le quatrième ventricule , qu’elle couvrira en partie. C’est le cas de tous les poissons cartilagineux , le requin excepté.
Les poissons et les reptiles conservent donc les formes embryonaires du cervelet. Ce sont sous ce rapport des embryons permanens des classes supérieures.
Ch ez celles-ci le cervelet acquiert desdi-
PRELIMINAIRE. ]xj
mensions considérables ; sa superlicie se sillonne de rainures transversales plus ou moins nombreuses, plus ou moins profondes; en même temps il fait sur les côtés et sur le haut de l’encéphale une saillie plus ou moins marquée.
Mais . ces dissemblances classiques ne changent en rien sa détermination. C’est toujours le même organe resté , dans les deux classes inférieures , au minimum de son développement, porté à son maximum dans les deux classes supérieures.
Faisons aux hémisphères cérébraux l’application de cette méthode. Certainement si on voulait, de prime abord, ramener les hémisphères cérébraux des singes aux lobes cérébraux des poissons , on échouerait dans cette entreprise. On verrait, d’une part, des organes très-simples, de l’autre des organes très-compliqués, n’ayant aucun rapport extérieur ni dans leur forme, ni dans leur configuration , ni dans leur structure. Tous ces caractères qui servent aux anatomistes pour reconnaître l’homogénéité des organes, manquant, on serait porté à croire que ces parties sont toul-à-
Ixij DISCOURS
fait dissemblables, et n’ont entre elles aucune analogie.
Mais remon tez très-haut dans la vie utérine des mammifères ; vous apercevrez d’abord les hémisphères cérébraux roulés comme chez les poissons, en deux vésicules isolées l’une de l’autre; plus tard vous leur verrez affecter la configuration des hémisphères cérébraux des reptiles ; plus tard encore ils vous présenteront les formes de ceux des oiseaux ; enfin ils n’acquerront qu’à l’époque de la naissance, et quelquefois plus tard, les formes permanentes que présente l’adulte chez les mammifères.
Les hémisphères cérébraux ne parviennent donc'à l’état où nous les observons , chez les animaux supérieurs , que par une série successive de métamorphoses qui les transforment. Si , par la pensée, nous réduisons à quatre périodes l’ensemble de toutes ces évolutions , nous verrons , de la première , naître les lobes cérébraux des poissons , et leur homogénéité dans toutes les classes ; la seconde nous donnera les hémisphères des reptiles ; la troisième produira celle des oiseaux , et la quatrième en-
PEELIMIN AIRE.
Ixiij
fin donnera naissance aux hémisphères si complexes des mammifères.
Si vous pouviez développer les diverses parties de l’encéphale des classes inférieures , vous feriez successivement d'un poisson un reptile , d’un reptile un oiseau , d’un oiseau un mammifère.
Si vous atrophiez au contraire cet organe chez les mammifères , vous le réduirez successivement aux conditions du cerveau des trois classes inférieures.
La nature nous présente fréquemment, dans les monstres , cette dernière anomalie.
Jamais elle ne produit la première. Circonstance très-intéressante pour la philosophie de la nature.
Dans les déformations variées que peuvent éprouver les êtres organisés , jamais ils ne dépassent les limites de leur classe pour revêtir les formes de la classe supérieure. Jamais un poisson ne s^élevera aux formes encéphaliques d’un reptile ; celui-ci n’atteindra jamais les oiseaux, un oiseau les mammifères. Un monstre pourra se répéter ; il pourra présenter deux têtes , deux queues, six ou huit extrémités, mais
Jxiv
DISCOURS
toujours il restera étroitement circonscrit dans les limites de sa classe. Cet étonnant phénomène est sans doute lié à l’harmonie générale de la création. Quelle peut en être la cause? nous l’ignorons , et vraisemblablement nous l’ignorerons toujours.
C'est un des mystères de la création , dbnt l’homme mesure la surface, mais dont Dieu seul sonde et connaît la profondeur.
Toutes les différences classiques de l’encéphale sont donc produites par quelques métamorphoses de plus ou de moins ; toutes les dissemblances s’établissent sur une base commune ; l’organe fondamental reste toujours le même. En appliquant cette méthode à toutes les parties , vous établirez de cette manière la chaîne des ressemblances des mammifères aux poissons , et vous verrez se développer , des poissons aux mammifères, la chaîne des dissemblances. Vous pourrez prévoir d’avance ce qui surviendra, si ces évolutions s’arrêtent chez un animal , pendant le cours de ses transformations. Cet animal vous offrira nécessairement les formes encéphaliques de la classe à laquelle il se sera arrêté.
PRÉLIMINAIRE