Antonia
C'était au mois d'avril 1785, et c'était à Paris, OH, cette année-là, le printemps était un vrai printemps. Le jardin était en fête. Les gazons s'émaillaient de marguerites, les oiseaux chantaient, et les lilas poussaient si dru et si près de la fenêtre de Julien que leurs thyrses fleuris entraient jusque chez lui et semaient de leurs petites croix violettes le pavage à grands carreaux blancs de son atelier.
Julien Thierry était peintre de fleurs, comme son père André Thierry, très -renommé sous Louis XV dans Tart de décorer les dessus de porte, les panneaux de salle à manger et les plafonds de boudoir. Ces ornementations galantes constituaient, sous ses mains habiles, de véritables objets d'art sérieux, si bien que l'artisan était devenu artiste, fort prisé des gens de goût, grassement payé et fort considéré dans le monde. Julien, son élève, avait restreint son genre à la peinture sur toile. La mode de son temps excluait I 1
les folles et charmantes décorations du style Pompadour. Le style Louis XVI, plus sévère, ne semait plus les fleurs sur les plafonds et les murailles, il les encadrait. Julien faisait donc des cadres de fleurs et de fruits dans le genre de Mignon, des coquilles de nacre, des papillons diaprés, des lézards verts et des gouttes de rosée. Il avait beaucoup de talent, il était beau, il avait vingt-quatre ans, et son père ne lui avait laissé que des dettes.
La veuve d'André Thierry était là, dans cet ateher où Juhen travaillait et où les grappes de lilas s'effeuillaient sous les caresses d'une brise tiède. C'était une femme de soixante ans, bien conservée, les yeux encore beaux, les cheveux presque noirs, les mains affilées. Petite, mince, blanche, pauvrement mise, mais avec une propreté recherchée, Mme Thierry tricotait des mitaines, et de temps en temps levait les yeux pour contempler son fils absorbé dans l'étude d'une rose.
— Julien, lui dit-elle, pourquoi donc est-ce que tu ne chantes plus en travaillant? Tu déciderais peut-être le rossignol à nous faire entendre sa voix.
— Écoute, mère, le voilà qui s'y met, répondit Juhen. Il n'a besoin de personne pour lui donner le ton.
En effet, le rossignol faisait entendre pour la première fois de l'année ses belles notes pures et retentissantes.
PAR GEORGE SAND
— Ahl le voilà donc arrivé! reprit Mme Thierry. Voilà un an de passé!... Est-ce que tu le vois, Julien? ajouta-t-elle pendant que le jeune homme, interrompant son travail, interrogeait de Tœil les bosquets massés devant la fenêtre.
— J'ai cru le voir, répondit-il en soupirant, mais je me suis trompé.
Et il revint à son chevalet. . Sa mère le regardait plus attentivement, mais elle n'osa Finterroger.
— C'est égal, reprit-elle au bout de quelques instants, tu as la voix belle aussi, toi, et j'aimais à t'entendre rappeler les jolies chansons que ton pauvre père disait si bien . . . Tannée dernière encore, à pareille époque!
— Oui, répondit Julien, tu veux que je les chante, et puis tu pleures ! Non, je ne veux plus chanter !
— Je ne pleurerai pas, je te le promets ! Dism'en une gaie, je rirai... comme s'il était là!
— Non ! ne me demande pas de chanter. Ça me fait mal aussi à moi ! Plus tard, plus tard ! ça reviendra tout doucement. Ne forçons pas notre chagrin !
— JuUen, il ne faut plus parler de chagrin, dit la mère avec un accent de volonté attendrie, mais vraiment forte. J'ai été un peu faible au commencement, tu me le pardonnes bien? Perdre en un jour trente ans de bonheur! Mais j'aurais dû me dire que tu perdais plus que moi, puisque tu me restes, tandis que je ne suis bonne à rien qu'à t'aimer . . .
— Et que me faut-il de plus? dit Julien en se mettant à genoux devant sa mère. Tu m'aimes comme personne ne m'aimera jamais, je le sais! et ne dis pas que tu as été faible. Tu m'as caché au moins la moitié de ta peine, je l'ai vu, je l'ai compris. Je t'en ai tenu compte, va, et je t'en remercie, ma pauvre mère! Tu m'as soutenu, j'en avais grand besoin, car je souffrais pour toi au moins autant que pour mon propre compte, et en te voyant pleine de courage j'ai toujours tenu pour certain que Dieu ferait un miracle pour me conserver ta santé et ta vie, en dépit de la plus cruelle des épreuves. Il nous devait cela et il l'a fait. A présent, mère, tu ne te sens plus faiblir^ n'est-ce pas?
— A présent, je suis bien, mon enfant, en vérité! Tu as raison de croire que Dieu soutient ceux qui ne s'abandonnent pas et qu'il envoie la force à qui la lui demande de tout son cœur. Ne me crois pas malheureuse; j'ai bien pleuré, le moyen de faire autrement! il était si aimable, si bon pour nous! et il avait l'air d'être si heureux! Il pouvait vivre longtemps encore... Dieu n'a pas voulu. Moi, j'ai eu une si belle vie que je n'avais vraiment pas le droit d'en exiger davantage. Et vois ce que la bonté divine me laisse ! le meilleur et plus adoré des fils! Et je me plaindrais! et je demanderais la mort! Non, non! je le rejoindrai à mon heure, ton bon père, et il me dira alors: Tu as bien fait de durer le plus
PAR e&<m&« SAND.
longtemps que tu as pu là-bas et de ne pas quitter trop tôt notre enfant bien-aimé.
— Tu vois donc bien, dit Julien en embrassant sa mère, que nous ne sommes plus malheureux et que je n'ai pas besoin de chanter pour nous distraire. Nous pouvons penser à lut sans amertume et penser l'un à l'autre sans égoïsme.
Ils se tinrent embrassés un instant et reprirent chacun son occupation.
Ceci se passait rue de Babylone, dans un pavillon déjà ancien, car il datait du règne de Louis XIII, et se trouvait isolé au bout de la rue dont la plus moderne construction — et en même temps la plus voisine dudit pavillon — était la maison, aujourd'hui démolie, qu'on appelait alors l'hôtel d'Estrelle.
Pendant que Juhen et sa mère causaient de la manière que nous venons de rapporter, deux personnes causaient aussi dans un joli petit salon dudit hôtel d'Estrelle, salon intime et frais, décoré dans le dernier goût du règne de Louis XVI, un joh grec bâtard, un peu froid de Hgnes, mais harmonieux et rehaussé de dorures sur fond blanc de perle. La comtesse d'Estrelle était simplement habillée de taffetas gris de lin demi-deuil, et son amie la baronne d'Ancourt était en petite toilette de visite du matin, c'est-à-dire en gi'and étalage de mousselines, de rubans et de dentelles.
— Mon cœur, disait-elle à la comtesse, je ne vous comprends pas du tout. Vous avez vingt ans,
tous voilà belle comme les amours, el vous vous obstinez à vivre en petite bourgeoise dans une solitude! Vous en avez fini avec le deuil, et tout le monde sait que vous n'avez point eu lieu de regretter votre mari, le moins regrettable des hommes. Il vous a laissé de la fortune, c'est la seule chose sensée qu'il ait faite en sa vie...
— Et voilà, chère baronne, où vous vous trompez complètement. Le comte ne m'a laissé qu'une fortune grévée de dettes; on m'a dit que je pourrais, avec quelques sacrifices et quelques privations, me libérer en peu d'années. J'ai donc accepté la succession sans y regarder de bien près, et voilà qu'aujourd'hui, après deux ans d'incertitudes et d'explications auxquelles je ne comprenais absolument rien, mon nouveau procureur, qui est un fort honnête homme, m'assure qu'on m'a trompée et que je suis plus pauvre que riche. C'est à ce point, ma chère, que j'étais ce matin en consultation avec lui pour décider si je pouvais garder, oui ou non, l'hôtel d'Estrelle.
— En vérité! Vendre votre hôtel! mais c'est impossible, ma chère! Ce serait une honte pour la mémoire de votre mari. Sa famille n'y consentira jamais.
— Sa famille dit qu'elle n'y consent pas, mais elle dit aussi qu'elle ne m'aidera en rien. Que veut-elle et que voulez-vous que je fasse?
— C'est une indigne famille! s'écria la ba-
PAR GEORGE SAND
ronne ; mais rien ne devrait m'étonner de la part du vieux marquis et de sa bigote de femme!
En ce moment, on annonça à la comtesse la visite de M. Marcel Thierry.
— Faites entrer, répondit-elle. Et, s'adressant à la baronne, elle ajouta : ■ — C'est précisément la personne dont je vous parlais, c'est mon procureur.
— En ce cas, je vous quitte.
— Ce n'est pas nécessaire. Il n'a qu'un mot à me dire, et puisque vous connaissez ma position ...
— Et je m'y intéresse. Je reste.
Le procureur entra.
C'était un homme de quarante ans, plus chauve que son âge ne le comportait, mais d'une bonne figure enjouée et sincère, quoique remarquablement fine et même railleuse. On voyait que l'expérience des hommes aux prises avec leurs intérêts l'avait rendu positif, sceptique peut-être, mais qu'elle n'avait pas éteint en lui un idéal de droiture et de candeur qu'il savait d'autant mieux apprécier et reconnaître.
— Eh bien ! monsieur Thierry, lui dit la comtesse en lui montrant un siège, y a-t-il du nouveau depuis ce matin que vous prenez la peine de revenir?
— Oui, madame, répondit le procureur, il y a du nouveau. M. le marquis d'Estrelle m'a envoyé son homme d'affaires avec une offre que j'ai
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acceptée pour vous, sauf votre agrément, que je viens prendre. Il s'agit de vous venir en aide par l'abandon de quelques menues propriétés dont le chiffre total ne couvre certainement pas lefi dettes qui vous incombent, mais allège pour un moment vos ennuis et retarde la vente de votr« hôtel en vous permettant de donner un à-compte aux créanciers.
— Un à-compte! Voilà tout? s'écria la baronne d'Ancourt indignée. Voilà tout ce que la famille d'Estrelle peut faire pour la veuve d*un prodigue? Mais c'est une infamie, monsieur le procureur !
— C'est tout au moins une petitesse, répondit Marcel Thierry; j'ai perdu mes frais d'éloquence, et les choses en sont là. Madame la comtesse, n'ayant pas de fortune qui lui soit propre, est forcée, pour conserver un douaire assez médiocre, de subir les conditions d'une famille sans égards et sans générosité.
— Dites sans cœur et sans honneur! reprit la baronne en déclamant.
— Ne dites rien du tout, reprit enfin la comtesse, qui avait écouté avec résignation. Cette famille est ce qu'elle est; il ne m'appartient pas de la juger, moi qui porte son nom. Je suis à tous autres égards une étrangère pour elle, et j'aurais ici mauvaise grâce à me plaindre, car il n'y a que moi de coupable.
PAR GEORGE SAND
— Coupable! dit la baronne en reculant de suri^^ise avec son fautèuil à roulettes.
— Coupable ! répéta le procureur avec un sourire d'incrédulité.
— Oui, reprit Mme d'Estrelle. J'ai fait une grande faute dans ma vie. J'ai consenti à ce mariage, contre lequel mon cœur et mon instinct se révoltaient. J'ai été lâche ! J'étais une enfant, on me donnait à choisir entre le couvent et un mari désagréable; j'ai eu peur de la claustration éternelle, et J'ai accepté l'éternelle humiliation d'un mariage mal assorti. J'ai fait comme tant d'autres, j'ai cru que la richesse remplaçait le bonheur. Le bonheur! je ne savais pas, je n'ai même jamais su ce que c'était. On m'a dit que c'était, avant tout, de rouler carrosse, de porter des diamants et d'avoir loge à l'Opéra. On m^t étourdie, grisée, endormie avec des présents... Il ne faut pas dire qu'on m'a forcé la main, ce ne serait pas vrai. Il y avait bien derrière moi, eïi cas de refus, des grilles, des guichets, des verrous, la prison à perpétuité du cloître ; mais il n'y avait ni hache ni bourreau, et je pouvais dire non^ si j'avais eu du courage. Nous n'en avons pas, ma chère baronne, avouons-le; nous autres femmes, nous ne savons pas donner franchement notre démission et cacher nos printemps sous le voile d'étamine, ce qui serait pourtant plus fier, plus franc et peut-être plus doux que de nous laisser tomber dans les Was du prémier étranger qu'on nous présente.
Voilà donc ma lâcheté, mon aveuglement, ma sottise, ma vanité, mon oubli de moi-même, ma faute en un mot ! J'espère n'en commettre jamais d'autre, mais je ne peux pas oublier que je suis punie par où j'ai péché. J'ai laissé l'ambition frivole disposer de ma vie, et aujourd'hui je vois qu'on m'avait trompée, que je ne suis pas riche, que je dois vendre diamants et chevaux , et que je risque même de n'avoir bientôt plus sur ma tête le toit d'une maison qui porte mes armoiries. C'est bien fait, je le sens, je le reconnais; je me repens, mais je ne veux pas qu'on me plaigne, et j'accepterai sans discussion l'aumône que les parents de mon mari voudront bien me faire pour sauver son honneur.
Un silence d'étonnement^et d'émotion succéda à cette déclaration de JulieJd'Estrelle. Elle avait parlé avec un accent de douleur mal contenue, comme une personne lasse de discuter des intérêts matériels, qui cède au besoin de résumer sa vie morale et de trouver la formule philosophique de sa situation. La fîère Améhe d'Ancourt fut plus scandalisée qu'attendrie d'un aveu qui condamnait ses propres idées et les habitudes de sa caste; de plus elle trouva cet épanchement de son amie un peu risqué en présence d'un petit robin.
Quant au robin, il fut franchement attendri; mais il n'en fit rien paraître, habitué qu'il était à voir les explosions du sentiment intime dominer les convenances, même chez les gens les plus haut
PAR GEORGE SAND
placés. — C'est une touchante et sincère créature que ma belle cliente, se dit-il en lui-même; elle a raison de s'accuser; il n'y a pas de loi humaine qui puisse faire sortir un oui de la bouche résolue à dire non. Elle a péché comme les autres, par convoitise des joujoux qui brillent; mais elle l'avoue tristement, et en cela elle vaut mieux que la plupart de ses pareilles. Ce n'est pas à moi de la consoler; je me bornerai à la sauver, si je peux.
— Madame, dit-il après avoir tourné ces réflexions dans sa tête, vous pouvez augurer mieux, pour vos intérêts, de l'avenir que du passé. Le présent vous montre que M. le marquis se décidera difficilement à vous libérer, mais qu'il ne se décidera pas du tout ^ vous abandonner. Le iftince appoint qu'il vous (S&'e n'est pas le dernier, ou me l'a fait entendre, et j'en suis certain. Laissez passer quelques mois, laissez les créanciers de son fils vous faire des menaces, et vous le verrez mettre encore la main dans sa poche pour empêcher la vente de l'hôtel. Oubliez ces tracasseries, ne songez point à déménager, fiez-vous au temps et aux circonstances.
— Fort bien, monsieur, dit la baronne, à qui il tardait de donner son avis et de montrer l'orgueil de sa quahté. Vous donnez là un conseil fort sage; mais, à la place de Mme la comtesse, je ne le suivrais pas. Je refuserais net ces petites charités mesquines!... Oui, certes, je rou-
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girais de les accepter! Je m'en irais ftèrement vivre dans un couvent, ou, encore mieux, chez une de mes amies, chez la baronne d'Ancourt par exemple, et je dirais au marquis et à la mar~ quise: Débrouillez-vous, je laisse vendre. Je n'ai pas fait de dettes, moi, et je ne me soude pas de celles de monsieur votre fils. Payez-les avec les lambeaux de fortune qu'il m'a laissés, et nous verrons bien si vous supporterez en public le spectacle de mon dénuement. — Oui, ma chère Julie, voilà ce que je ferais, et je vous réponds que le marquis, que son second mariage a fort enrichi, reculerait devant la vilenie de ces pourparlers.
— Madame la comtesse d'Estrelle se ranget-elle*à cet avis, dit le procureur, et dois-je casser les vitres? 5*
— Non, répondit la comtesse. Dites-moi en deux mots en quoi consiste la contribution de mon beau-père, et, quoi que ce soit, j'accepte.
— La chose consiste, reprit Marcel Thierry, en une petite ferme du Beauvoisis, d'environ vingt nsfeille livres, et en un pavillon fort ancien, mais non délabré, sis en votre rue, et formant l'extrémité du jardin de votre hôtel.
— Ah! ce vieux pavillon du temps de Richelieu? dit la comtesse avec indifférence.
— Une bicoque? dit la baronne. Cela n'est bon qu'à j^er par t^re!
Po^^ibie, reprit Marcel ; mais le terrain a
PAR GEORGE SAND
quelque valeur, et comme voici la rue qui se bâtit, on pourrait vous acheter l'emplacement.
— Et je laisserais s'élever, si près de ma maison, dit Julie, une maison ayant vue sur mon jardin et presque sur mes appartements?
— Non, vous exigeriez qu'elle vous tournât le dos, et qu'elle prît ses airs sur la rue ou sur le jardin de mon oncle.
— Qui, votre oncle? demanda la baronne avec un indéfinissable accent de dédain.
— M. Marcel Thierry est, répondit la comtesse, proche parent de mon voisin, le riche M. Antoine Thierry, dont vous avez certainement entendu parler.
— Ah! oui, un ancien commerçant.
— Armateur, reprit Marcel. Il a fait sa fortune aux colonies sans jamais mettre le pied sur un navire, et, grâce à d'habiles calculs et à d'heureuses circonstances, il a gagné quelques millions comme qui dirait au coin de son feu.
— Je lui en fais mon compliment, répliqua la baronne. Il habite donc de ce côté-ci?
— Son hôtel donne sur le nouveau cours, mais son jardin n'est séparé que par un mur de celui de la comtesse d'Estrelle, et le pavillon se trouve faire un coude entre les deux propriétés. Or mon oncle pourrait bien acheter ledit pavillon, soit pour régulariser son enclos en le. détruisant, soit en le réparant pour en faire une serre ou un logement de jardinier.
— Alors, dit la baronne, le riche M. Thierry convoite ce pavijlon, et peut-être vous a-t-il déjà chargé,.. i> ,'!•
— Il ne m'a chargé de rien, répondit Marcel par une interruption assez ferme. Il ignore complètement les affaires de mes autres chens...
— Alors vous êtes aussi son procureur?
— Naturellement, madame la baronne, ce qui ne m'empêchera pas de lui faire payer le plus cher possible ce qu'il plaira à madame la comtesse de lui vendre, et il ne m'en saura pas mauvais gré. Il connaît trop les affaires pour ne pas savoir la valeur d'un immeuble à sa convenance. , ,;
— Mais je ne suis pas décidée à vendre celui dont nous parlons, dit la comtesse sortant d'une sorte de vague rêverie. Il ne me gêne pas. 11 est habité par une personne digne et tranquille, à ce qu'on m'a dit.
— Oui, madame, dit Marcel; mais c'est un petit loyer qui ne va augmenter votre revenu que de bien peu. Pourtant, s'il vous plaît de le conserver, il sera encore utile, en ce sens qu'il re^^ présente une valeur rassurante pour les intérêts d'une de vos dettes.
— Nous verrons cela, monsieur Thierry. J'y penserai, et vous me donnerez conseil. Dites-moi le chiffre total du don que vous m'apportez.
— Trente mille livres environ.
— Dois-je remercier?
PAR GEORGtf SAND.
— A ft^tr^ place, je n'en ferais rien! s'écria la baronne.
— Remerciez toujours, dit à voix basse le pi^cùreur. Un mot de bonté modeste et résignée ne coûte rien à un cœur comme le vôtre.
La comtesse écrivit deux lignes et les remit à Marcel.
— Espérons, dit-il en se levant, que le marquis d'Estrelle sera touché de votre douceur.
— Ce n'est point un méchant homme, reprit JuUe; mais il est bien vieux, bien affaibli, et sa seconde femme le gouverne beaucoup.
— C'est une véritable peste que i'ex-Mme d'Oriandes! s'écria la baronne.
-f — N'en dites pas de mal, madame la baronne, reprit Marcel; elle est de ce monde et de cette opinion que vous regardez certainement comme la loi et les prophètes.
— Comment ça, monsieur le procureur?
— Elle déteste les idées nouvelles, et regarde les privilèges du sang comme l'arche sainte des traditions.
— Ne me faites pas TalFront de me comparer à cette femme-là, dit la baronne: qu'elle pense bien, c'est possible; mais elle agit mal. Elle est avare, et on prétend que, pour de l'argent, elle trahirait même ses opinions.
— Oh! alors, dit Marcel avec un sourire de doute que Mme d'Ancourt prit pour un hommage,
je comprends qu'elle inspire à madame îa baronne une aversion profonde.
Il prit congé et se retira.
— Cet homme-ci n'est pas trop mal élevé! dit la baronne, qui avait suivi des yeux Faisance digne et respectueuse de sa sortie. Vous l'appelez Thierry?
— Comme son oncle le richard, et comme son autre oncle, beaucoup plus avantageusement connu, Thierry, le peintre de fleurs.
— Ah ! le peintre ? je l'ai presque connu, moi, ce bon Thierry! Mon mari le recevait le matin.
— Tout le monde le recevait à toutes les heures, ma très-chère, du moins les gens de goût et d'esprit, car c'était un vieillard charmant, d'une éducation parfaite et d'un entretien des plus agréables.
— Apparemment le baron d'Ancourt manque d'esprit et de goût, car il ne le voulait pas à dîner . . .
— ie ne dis pas que le baron manque...
— Dites, dites, ça m'est bien égal, j'en sais plus long que vous là-dessus! — Et sur cette réponse à deux tranchants, la baronne, qui dédaignait souverainement l'intellect de son mari, mais qui lui pardonnait en faveur de ses hautes prétentions à la qualité, partit d'un grand et franc éclat de rire. — Reprenons notre propos sur ces Thierry, dit-elle. Vous étiez donc liée avec l'artiste?
— Non, je ne l'ai pas connu. Vous savez que
PAR GEORGE SAND
le comte d^Estrelle est tombé malade aussitôt après son mariage, que je Fai accompagné aux eaux, et qu'en fin de compte je n'ai jamais reçu personne, puisqu'il n'a fait que languir jusqu'à sa mort.
— C'est ce qui fait que vous n'avez jamais vu le monde et que vous ne le connaissez pas. Pauvre petite, après vous être sacrifiée pour une vie brillante, vous n'avez connu que les devoirs à rendre à un moribond, les crêpes du deuil et les tracasseries d'affaires! Voyons, il faudrait pourtant sortir de tout cela, ma chère Julie; il faudrait vous remarier.
— Ah! Dieu m'en garde! s'écria la comtesse.
— Vous voulez vivre seule et vous enterrer à votre âge? Impossible!
— Je ne peux pas vous dire que cela soit de mon goût, je n'en sais rien. J'ai tellement passé à côté de tout ce qui est la vie des jeunes femmes, mariage, fortune et liberté, que je ne me connais guère. Je sais que je me suis consumée deux ans dans la tristesse et les ennuis, et qu'à présent, dans ma solitude, sauf les embarras d'argent, qui me répugnent fort, mais que je m'exerce à supporter sans aigreur, je me trouve dans un état plus endurable que ceux par où j'ai passé. Je suis peut-être un caractère sans ressort comme je suis un esprit sans facettes. Forcée de m'occuper pour tuer le temps, j'ai pris goût aux amusements tranquilles. Je lis beaucoup, je dessine
;Uïi peu, je fais de la musique, je brpde, j'écris quelques lettres à d'anciennes amies de couvejîl. Je reçois quatre ou cinq personnes assez sérieu- ,ses, mais bonnes, et toujours les mêmes, ce qui me laisse dans une habitude de calme et de r^^^ispn. Enfin je ne souffre pas et je ne m'ennuie pas: c'est beaucoup pour qui a toujours souffert ou bâillé. Laissez-moi donc là, mon amie. Venez me voir le plus souvent que vous pourrez sans faire de tort à vos plaisirs, et ne vous inquiéter jjas de mon sort, qui n'est pas des plus mauvais.
— Tout cela est bel et bon pour quelque temps, ma chère, et vous agissez conune une femme d'esprit en faisant contre fortune bon cœur; mais chaque chose a son temps, et il n'en faut pas trop laisser passer sur l'âge de la beauté et des avantages qu'elle procure. Vous n'êtes pas, soit dit sans vous blesser, de très-grande naissance ; mais vous avez gagné à votre triste hymen un beau nom et un titre qui relèvent votre état dans le monde. Vous êtes veuve, ce qui vous permet de vous faire voir et connaître, et sans enfants, ce qui vous laisse toute Ja fleur de votre jeunesse. Vous n'avez pas de fortune; mais comme votre douaire, grevé de dettes, ne sera pas une grosse perte, vous pouvez fort bien en faire bon marclié et y renoncer pour un meilleur parti que le premier. Si vous voulez vous fier à moi, je me charge de voi^s faire faire le genre de mariage auquel vous pouvez parfaitement prétendre.
PAR GEWGE SAND.
— Le genre de mariage? Vous m'étonnez, expliquez- vous !
~ Je veux dire que vous 'est trop charmante
pour ne pas être épousée par amour.
— Fort bien; mais sera-ce quelqu'un que je pourrai aimer, moi?
— Si l'homme, au lieu d'être un mangeur et un fou, est vraiment riche, bien né, car il faut cela avant tout, et vous ne pouvez descendre sans blâme, s'il a de l'usage, du savoir-vivre et les instincts d'un homme de quahté, enfin si c'est un honnête homme,... que pouvez -vous exiger de plus? Il ne faut pas vous attendre à ce qu'il soit de la première jeunesse et tourné comme un héros de roman... On ne rencontre guère de ces brillants personnages qui soient disposés à choish' une personne de mérite pour ses beaux yeux; tout le monde est ruiné plus ou moins par le temps qui court!
— Je vous comprends, répondit Mme d'Estrelle avec un sourire triste, vous vouiez me faire épouser quelque digne vieillard de vos amis, car je ne suppose pas que vous me proposiez un monstre. Merci, ma chère baronne, je ne veux plus me louer au service d'un malade pour de gros honoraires, car, pour dire crûment les choses, voilà le bonheur que vous rêvez pour moi. Eh bien! autant je serais capable de servir et de soigner tendrement un père, si j'en avais un, ou seulement un vieux ami qui aurait besoin de
moi, autant je suis résolue à ne pas retomber sous le joug d'un étranger infirme et morose. J'ai rempli en conscience ces tristes devoirs auprès de M. d'Estrelle, et tout le monde m'a rendu justice. Me voilà libre, je veux rester libre. Je n'ai plus de parents, il me reste quelques amis. Je ne demande rien de plus, et je vous prie trèssérieusement de ne pas chercher à me faire un bonheur selon vos idées, que je ne partage pas. Vous êtes encore, mon amie, comme j'étais à seize ans quand on m'a mariée. Vous avez gardé les illusions qu'on m'avait données, vous croyez qu'on ne peut se passer de richesse et de représentation, vous êtes donc plus jeune que moi. Tant mieux pour vous, puisque le sort vous a liée à un mari qui ne vous refuse rien. C'est tout ce qu'il vous faut, n'est-ce pas? Moi, je serais plus exigeante, je voudrais aimer. Vous riez ? Ah! oui, je sais vos théories. La lune de miel est courte, m'avez-vous dit cent fois, mais la lune d'or est la lumière qui ne s'éteint pas. Moi, j'ai la folie de me dire que, ne fût-ce qu'un jour, le premier jour de mon mariage, je veux aimer et croire! Sans cela, je le sais par expérience, le mariage est une honte et un martyre.
— S'il en est ainsi, dit la baronne en se levant, je vous laisse à vos rêveries, ma chère belle, et vous demande humblement pardon de les avoir interrompues.
Elle partit blessée, car elle était pénétrante,
PAR GEORGE SAND
quoique sotte, et elle sentait bien que la douce Julie, en cet éclair de révolte, venait de lui dire son fait ; mais elle n'était pas méchante, et au bout d'une heure elle ne lui en voulait plus. Même elle se sentait un peu triste et par moments elle était toute prête à se dire: Julie a peut-être raison !
De son côté, Julie sentit tomber son courage dès qu'elle se retrouva seule, et sa fierté se brisa dans les larmes. Elle n'était forte que par réactions nerveuses, peut-être par un besoin d'aimer plus âpre qu'elle ne se l'avouait à elle-même. Par nature, elle était timide et même craintive. Elle connaissait trop le bon cœur de la baronne pour croire à une rupture avec elle, mais elle se disait de son côté: Peut-être Amélie a-t-elle raison ! Je demande l'impossible , les convenances de rang et de fortune avec Famour ! Qui rencontre cela? Personne dans ma situation. Faute du mieux, je vais peut-être tomber dans le pire, qui est l'isolement et la tristesse.
Elle prit son ombrelle, une de ces ombrelles blanches sans courbure qui étaient d'un plus joH effet dans les bosquets que nos modernes champignons, et pensive, posant doucement sur le gazon le talon de ses petites mules, la Jupe retroussée avec grâce sur le jupon plat, elle erra sous les lilas de son jardin, respirant le printemps avec une muette angoisse, tressaillant à la voix du rossignol, ne songeant à personne, et
pourtant jetée en dehors d'elle-même par une aspiration immense.
De lilas en lilas, elle approcha du pavillon où une^ heure auparavant travaillait Julien Thierry, le fils du peintre, le neveu du richard, le cousin du procureur. Le jardin était grand pour un jardin de Paris et très -beau d'arrangement et de végétation. Tous les jours, Mme d'Estrelle en faisait le tour deux ou trois fois, donnant un coup <rœil mélancolique ou affectueux à chacune des corbeilles de fleurs semées dans les gazons. Lorsqu'elle arrivait en vue des fenêtres du pavillon Louis XIII, elle ne se détournait pas et ne s'inquiétait pas des regards, ce pavillon n'ayant pas été habité pendant longtemps. Julien et sa mère n'y étaient installés que depuis un mois; Mme <rEstrelle s'était plaint à Marcel Thierry du marquis son beau-père, qui pour ne pas laisser dormir le chétif rapport d'une propriété si modique, y avait mis des locataires inconnus. Marcel l'avait rassurée en lui disant que la nouvelle occupante était la veuve discrète et respectable de son oncle l'artiste. Il n'avait pas parlé de Julien. La com- 4iesse ignorait peut-être que le peintre eût laissé un fils. Dans tous les cas, elle n'avait pas songé à s'en enquérir. Jamais elle ne l'avait aperçu aux fenêtres, d'abord parce qu'elle avait la vue fort basse et que les jeunes femmes de cette époque ne se servaient pas de lunettes, ensuite, par^e que Julien, averti du voisinage d'une personne
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de moeuris austères, avait eu grand soin de ne pas se montrer. Queiquefois, aux croisées du pi'eroier étage, Mme d'Estrelle avait aperçu, coiffée d'un bonnet bianc, une tête fine et pâle qui la jSaluait avec une déférence réservée. Elle avait Iranchenient rendu le salut, et même avec rm^ pect, à la paisible veuve ; jamais encore on n^avait échangé un mot.
Ce Jour-là, Julie, voyant la croisée du rez-dechaussée entr'ouverte, se demanda pour la première fois pourquoi elle n'avait étabh aucune relation de voisinage avec Mme Thierry. Elle examina la façade du petit édifice, et remarqua que la porte qui donnait sur le fond du jardin était restée fermée en dehors, comme lorsqu'il n'était |)as habité. Mme Thierry n'avait que la vue des massifs qui lui masquaient l'hôtel et une partie de la pelouse principale. Elle n'avait même pas le droit de s'asseoir au soleil, le long de son mur, au pied de ces arbustes fleuris qui entraient jusque dans son appartement, et qu'elle n'avait pas non plus le droit d'élaguer. A plus forte raison lui était-il interdit, par les conditions de son bail, de faire quelques pas sur le sable de l'allée qui longeait le mur de la rue. Bref, la porte était condamnée et la locataire n'avait fait adresser jaucune demande importune à ce sujet.
Il est vrai de dire que la comtesse avait atieiidu cette demande avec la résolution d'y souscrire; mais elle avait à peine remarqué le sen-
timent de crainte ou de fierté qui avait empêché Mme Thierry de la lui faire. Elle s'en avisa en ce jour de retour sur elle-même et se reprocha de n'avoir pas prévenu le désir présumable de la pauvre veuve. Si c'eût été quelque grande dame ruinée, pensa-t-elle , je n'aurais eu garde d'oublier les égards que l'on doit à Fâge ou au malheur. Voilà encore une preuve de ce que je disais à la baronne: on nous fausse l'esprit et on nous dessèche le cœur en nous élevant dans les préjugés du sang. Je me sens égoïste et impolie envers cette personne qu'on m'a dit être infiniment respectable et fort gênée. Comment ai-je oublié ce qui était un devoir? — Mais voici une occasion pour tout réparer et je ne la perdrai pas, car j'ai besoin aujourd'hui de me réconcilier avec moi-même.
La comtesse approcha résolùment de la croisée et toussa deux ou trois fois comme pour avertir de sa présence, et comme personne ne bougeait, elle se hasarda à frapper contre la vitre dépolie.
Julien était sorti, mais Mme Thierry était encore là. Surprise, elle parut, et en voyant cette belle dame qu'elle connaissait bien de vue, mais à laquelle jamais encore elle n'avait adressé la parole, elle ouvrit sa fenêtre toute grande.
— Pardonnez - moi , madame, lui dit la comtesse, cette manière d'entrer en relation avec vous; mais je suis encore un peu en deuil comme vous voyez, je ne fais pas encore de visites, et
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j'ai, si vous le permettez, quelque chose à vous dire. Pouvez -vous, d*où vous êtes, me donner audience un instant?
— Oui, certes, madame, et avec un trèsgrand plaisir, répondit Mme Thierry sur un ton d'aisance digne et enjouée qui n'avait rien de la petite bourgeoise éblouie d'une avance.
La comtesse fut frappée de sa figure distinguée, du bon goût de sa tenue, de sa voix douce et de je ne sais quel parfum d'élégance répandu dans toute sa personne. — Asseyez-vous, je vous prie, lui dit-elle en voyant le fauteuil placé dans l'intérieur de l'épaisse embrasure, je ne veux pas vous tenir debout.
— Mais vous, madame? reprit la veuve en souriant. Ah! voici une idée! Si vous le permettez, je vous passerai un siège.
— Non, ne prenez pas cette peine!
— Si fait! Voici une chaise de canne fort légère, et à nous deux...
Toutes deux en effet firent passer la chaise de canne par-dessus l'appui de la croisée, l'une la soulevant, l'autre la recevant, et souriant toutes deux de cette opération famihère qui leur improvisait une sorte d'intimité.
— Voici ce que c'est, dit Mme d'Estrelle en s'asseyant. Jusqu'à présent, vous demeuriez dans une maison appartenant au marquis d'Estrelle mon beau-père ; mais d'aujourd'hui vous demeurez chez moi, M. le marquis m'ayant fait don de
cette maison. J'ignore encore les conditions de votre bail, mais je présume qu'il en est une que vous consentirez à modifier. ^^l' S
— Veuillez me dire laquelle, madame la comtesse , répondit la veuve en s'inclinant légèremeîït et avec une expression de visage un peu assombrie par la crainte de quelque vexation.
— C'est, répondit la comtesse, cette vilaine porte fermée et verrouillée entre nous qui m'offusque. Si vous m'y autorisez, je la fais ouvrir dès demain. Je vous en remets les clefs, et je vous invite à prendre l'exercice et la distraction de la promenade dans mon jardin autant qu'il vous plaira. Ce sera pour moi un plaisir de vous y rencontrer. Je vis fort seule, et si voulez bien vous reposer quelquefois dans la maison que j'habite, je ferai mon possible pour que vous ne soyez pas mécontente de mon voisinage.
La figure de Mme Thierry s'était éclaircie. L'offre de la comtesse lui faisait un vrai plaisir. Voir à toute heure un beau jardin et n'y pouvoir poser le pied est une sorte de supplice. En outre elle fut vivement touchée de la grâce de l'invitation, et comprit tout de suite qu'elle avait affaire à une femme de cœur parfaitement aimable. Elle remercia avec une cordialité charmante, sans rien perdre de la dignité douce de ses manières, et tout aussitôt l'entretien s'engagea entre elles coraome si elles se fussent toujours connues, tant leur syiftpathie fut subite et réciproque.
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— Vousf vivez seule ? disait Mme Thierry ; mais c'est par situation momentanée, et non par goût?
— C'est aussi par crainte du monde et méfiance de moi-même. Et vous, madame, est-ce que vous Taimez, le monde?
— Je ne le haïssais pas, dit la veuve. Je Fai quitté par amour; je Tai oublié, puis je l'ai retrouvé sans effort et sans enivrement. Enfinje l'ai quitté de nouveau par nécessité et sans re^et. Tout ceci vous paraît un peu obscur?
— Je sais que M. Thierry avait une grande aisance, de belles relations, qu'il allait dans le monde, et qu'il recevait chez lui l'élite des gens d'esprit.
— Mais vous ne savez pas notre vie d'auparavant? Elle a fait un peu de bruit dans le temps; mais c'est déjà loin, et vous êtes si jeune!
— Attendez ! dit la comtesse. Je vous demande pardon de mon oubh. A présent, je me souviens : vous aviez de la naissance?
— Oui, j'étais Mlle de Meuil, d'une bonne famille de gentilshommes lorrains. J'étais même assez riche, si je consentais à me marier au gré de mes tuteurs. J'ai aimé M. Thierry, qui n'était alors qu'un petit artisan sans nom et sans avoir. J'ai tout quitté, j'ai rompu avec tout, j'ai tout perdu pour devenir sa femme. Peu à peu il est devenu célèbre, et, en même temps qu'il lui» venait des ressources, je recueillais mon hé-
ANTONU
ritage. iNous avons donc été récompensés de notre constance, non pas seulement par trente ans d'amour et de bonheur, mais encore par un certaine prospérité dans notre vieillesse.
— Alors, à présent,..
— Oh! à présent c'est autre chose!... Je suis heureuse encore, mais autrement. J'ai perdu mon bien-aimé compagnon, et avec lui toute aisance ; mais il me reste des consolations si grandes.. .
Mme Thierry allait parler de son fils, lorsqu'un valet en livrée vint dire à la comtesse que sa vieille amie Mme Desmorges l'attendait à l'hôtel.
— Demain, dit Julie à Mme Thierry en se levant, nous causerons tout à notre aise, chez vous ou chez moi. Je veux savoir tout ce qui vous concerne, car en vérité je sens que je vous aime. Pardonnez-moi de vous le dire comme cela, mais c'est comme cela! Je vais recevoir une personne âgée que je ne puis faire attendre, mais en même temps je donnerai des ordres pour que les ouvriei's soient ici demain, et pour que votre prison soit ouverte.
Mme Thierry resta enchantée de Mme d'Estrelle. Elle était vive et spontanée, jeune de cœur toujours, enthousiaste, pour avoir vécu dans le foyer d'enthousiasme d'un artiste aimé et assez romanesque, comme devait l'être une femme qui avait tout sacrifié à l'amour. Dans le premier
mouvement, elle eût raconté avec feu à son fils ce qui venait de se passer; mais il n'était pas là, elle s'ingénia à lui ménager la surprise dont elle venait de jouir. Bien des fois, en passant d'une sorte d'opulence relative à leur état présent de gène et de souci, Julien s'était alarmé des privations qui menaçaient sa mère. Us avaient eu à Sèvres une jolie maisonnette, avec un beau jardin où Mme Thierry cultivait elle-même avec amour les fleurs qui servaient de modèles à son mari et à son fils. Il avait fallu tout vendre. Le cœur de Julien s'était serré en voyant la pauvre vieille enfermée, à Paris , dans ce pavillon, loué pour le prix le plus modique. Il avait espéré d'abord qu'elle pourrait jouir au moins des enclos environnants; mais le bail lui avait appris que ni M. le marquis d'Estrelle, leur propriétaire, ni le riche Thierry, leur proche voisin et leur proche parent, ne les autorisaient à se promener ailleurs que dans la rue, encore encombrée de maçons et de matériaux pour les constructions nouvelles.
— Il s'est plaint amèrement de cette porte condamnée, se disait Mme Thierry en songeant à son fils. Il a eu dix fois l'idée d'aller demander à la comtesse de lever pour moi l'interdit, en s'engageant, lui, sur l'honneur, à ne jamais franchir le seuil du pavillon. Je l'ai empêché de faire une démarche qui eût pu nous attirer des humiliations. Comme il va être content de me I 3
voir en liberté ! Mais comment m'y prendrai-je pour faire de ceci un petit coup de théâtre? Si je lui donnais une commission pour demain matin, pendant le travail des ouvriers?
Elle arrangeait sa surprise dans sa tête, quand Julien rentra pour dîner. La chaise de canne était encore auprès de Tappui de la croisée. En dehors, et contre cette chaise, par terre, Mme d'Estrelle avait laissé glisser et oublié son ombrelle blanche (on disait alors un parasol). Mme Thierry était passée dans sa cuisine pour dire à son unique domestique, une grosse servante normande, de rentrer la chaise. Elle n'avait pas aperçu Tombrelle. Juhen vit donc ces deux objets sans être prévenu de rien. Il devina sans comprendre ; il eut un éblouissement, un battement de cœur, et sa mère le trouva si bouleversé , si ému, si étrange, qu'elle eut peur, croyant qu'un malheur venait de lui arriver.
— Qu'est-ce donc ? lui cria-t-elle en accourant vers lui.
— Rien, mère, répondit Juhen après un peu de lutte avec lui-même pour surmonter son émotion. Je suis venu vite, j'ai eu très- chaud, la fraîcheur de l'atelier m'a saisi. J'ai faim, dînons, tu m'expliqueras à table ce que signifie la visite que tu as reçue . . .
Il rentra la chaise, déplia et replia le parasol, le tint longtemps dans ses jmains, affectant un air d'insouciance; mais ses mains tremblaient,
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jbi son regard ne pouvait soutenir celui de sa ^ère.
— Mon Dieu! se dit-elle intérieurement, estce que ce redoublement de tristesse depuis quinze jours, est-ce que ce refus de chanter, ces soupirs étouffés, ces airs un peu bizarres, ce manque de sommeil et d'appétit viendraient?... Mais il ne la connaît pas, il Ta à peine entrevue de loin... Ah! mon pauvre enfant, serait-il possible ? . . .
Ils se mirent à table. Julien questionna sa mère avec assez de calme. Elle lui raconta la visite de la comtesse avec beaucoup de ménagements et en renfermant en elle-même l'élan de cœur qui l'eût rendue éloquente sur ce sujet, sans la découverte ,qu'elle venait de faire ou le danger qu'elle commençait à pressentir.
Julien se sentit observé par sa mère, il s'observa lui-même. Il n'avait jamais eu de secret pour elle, mais depuis quelques jours il en avait un, et la crainte de l'alarmer le rendait dissimulé. — Cette démarche de Mme d'Estrelle, ditil, est d'une honnête et sage personne. Elle a compris,... un peu tard peut-être, les égards qu'elle te devait... Sachons-lui gré de son bon cœur. Tu lui as dit, j'imagine, que j'avais assez de savoir-vivre pour ne pas me croire compris dans la permission qu'elle t'accorde?
— Cela allait sans dire. Je ne lui ai pas du tout parlé de toi.
— Au fait! elle ignore probablement que j'existe, et pour qu'elle ne se repente pas de ses gracieusetés, tu feras peut-être aussi bien de ne jamais lui parler de ton fils.
— Pourquoi ne lui en parlerais-je pas? Cela viendra ou ne viendra point, solon les hasards de la conversation.
— Tu comptes donc la revoir souvent? aller chez elle peut-être?
— La rencontrer au jardin, c'est indubitable ; aller chez elle, cela dépendra de la durée de son bon accueil.
— Elle a été aimable?
— Fort aimable et naturelle.
— Elle a de l'esprit?
— Je ne sais pas; elle a, je crois, du bon sens.
— Aucune morgue de grande dame?
— Elle ne m'en a pas montré.
— Est-elle jeune?
— Mais oui.
— Et assez jolie, à ce qu'on dit?
— Ah çà! tu ne l'as donc jamais vue?
Si fait, mais de loin. Je ne me suis jamais trouvé près des fenêtres quand elle passait par notre allée.
— Tu sais pourtant qu'elle y passe tous les jours ?
— C'est toi qui me le disais. Tu me crois donc bien curieux de regarder les belles dames
qui passent? Je ne suis plus un écolier, ma petite maman, je suis un homme, et j'ai l'esprit mûri par les catastrophes.
— As-tu donc appris encore quelque chose de fâcheux chez Marcel?
Au contraire, l'oncle Antoine a répondu pour nous.
— Ah! enfin! et tu ne me le disais pas!
— Tu me parlais d'autre chose.
~ Qui t'intéressait davantage?
— Franchement, oui, pour le moment! Je suis vraiment heureux des promenades qu'à chaque instant tu pourras faire dans ce jardin. Je ne serai pas là pour te donner le bras, puisque . . . naturellement cela ne m'est pas permis; mais je te verrai sortir, et puis rentrer moins pâle, avec un peu d'appétit, j'espère!
— De l'appétit! c'est toi qui en manques! Tu n'as encore presque rien mangé aujourd'hui et tu disais avoir faim. Où vas-tu donc?
— Reporter au suisse de l'hôtel d'Estrelle le parasol de madame. Il ne serait pas poH de n'y pas songer tout de suite.
— Tu as raison, mais Babet va le rapporter. Il est fort inutile de te montrer aux gens de l'hôtel. Cela pourrait faire jaser.
Mme Thierry prit le parasol et le mit ellemême dans les mains de sa servante.
— Pas comme cela! s'écria Julien en le reprenant Babet va ternir la soie avec ses mains
qui ont chaud. — Il enveloppa lui-même Tombrelle avec soin dans du papier blanc, et rabandonna à Babet, non sans regret, mais sans hésitation. Il voyait bien l'anxiété de sa mère, qui l'examinait.
Babet resta dehors dix minutes; c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour longer l'enclos par la rue, pour entrer dans la cour de l'hôtel et revenir. Elle reparut enfin avec l'ombrelle et un billet de la comtesse. „Madame, vous avez besoin d'un parasol, puisque vous allez vous exposer au soleil. Soyez assez bonne pour vous servir du mien -, je veux vous ôter tout prétexte pour ne pas venir chez votre servante,
„JuLiE d'Estrelle.''
Mme Thierry regarda encore Julien, qui faisait bonne contenance en retirant le papier dont il avait enroulé le parasol. Dès qu'elle eut le dos tourné, il le couvrit de baisers comme un enfant romanesque et passionné qu'il était malgré sa prétention d'être un homme mûr. Quant à la pauvre mère, méfiante et incertaine, elle se disait tristement que tout plaisir est escorté d'un danger dans ce monde, et qu'elle aurait peutêtre à regretter l'aimable avance de sa trop séduisante voisine.
Le lendemain, la porte roulait sur ses gonds, et on remettait les clefs à Mme Thierry, qui, poussée par Julien, se hasardait timidement sur les domaines fleuris de la comtesse. Celle - ci s'é-
toit promis de lui faire en personne les honneurs 4e ses primevères et de ses jacinthes, lorsqu'une Blévitable révélation de Marcel changea le cours de ses idées et refroidit un peu son zèle.
Le procureur venait Tentretenir encore de ses affaires. Elle se hâta de lui raconter qu'elle avait fait connaissance avec sa tante, dont elle lui dit tout le bien possible. De là elle passa aux questions. — Cette aimable dame m'a dit sa naissance, son inclination, son bonheur passé, et elle allait m'entretenir de ce qu'elle appelle son bonheur présent, lorsque nous avons été interrompues. Je la croyais très -malheureuse au contraire. Ne m'avait-on pas dit qu'elle était forcée de vendre tout ce qu'elle a?
— C'est la vérité, répondit Marcel! mais il y a dans le caractère de ma noble tante quelque chose que tout le monde ne peut pas comprendre, et que vous comprendrez pourtant très-bien, vous, madame la comtesse. Voici en deux mots l'histoire de son mari et la sienne. Mon oncle l'artiste avait un grand cœur, beaucoup de talent et d'esprit, mais fort peu d'ordre et pas du tout de prévoyance. N'ayant jamais rien possédé dans sa jeunesse et gagnant au jour le jour le nécessaire d'abord, le superflu ensuite, il se laissa entraîner par sa témérité naturelle, et comme il avait des goûts un peu princiers, des goûts d'artiste, c'est tout dire, il établit bientôt sa dépense sur un pied très-agréable, mais très-précaire. 11 aimait
le monde , il y était goûté; il n*y allait pas à pied, il avait voiture; il donnait de petits dîners exquis dans ce qu'il appelait sa chaumière de Sèvres, encombrée de fantaisies luxueuses et d'objets d'art qui lui coûtaient gros: si bien qu'il s'endetta. L'avoir de sa femme paya le passé et soutint la continuation de cette vie hasardeuse et charmante. Quand il mourut, la dette s'était reconstituée de plus belle. Ma bonne tante le savait et ne voulait pas attrister, par la moindre prévoyance de l'avenir de son fils, cette vieillesse insouciante et légère. „Mon fils est raisonnable, disait-elle; il apprend son art avec passion. Il aura autant de talent que son père. Il sera pauvre, et il fera sa fortune. Il passera par les épreuves et les succès que son père a traversés avec honneur et courage, et, tel que je le connais, il ne me reprochera jamais d'avoir mis toute ma confiance dans son bon cœur." La chose est arrivée comme elle l'avait annoncée. A la mort de son père, Julien Thierry, découvrant qu'il ne lui restait que des dettes, s'est mis bravement en mesure de faire honneur à tout; loin de s'en plaindre, il a dit à sa mère qu'elle avait bien fait de ne jamais contrarier le meilleur des pères. Moi, ce n'est pas trop mon avis, je le confesse. Le meilleur des pères est celui qui sacrifie ses goûts et ses plaisirs au bijen-être de ceux qui lui survivront. Mon oncle le peintre était un grand homme, autant vaut dire un grand enfant. C'est
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très-joli, le génie! mais le dévouement à ceux qu'on aime est une plus belle chose, et, je vous le dis bien bas, la veuve et le fils de mon oncle me paraissent beaucoup plus grands que lui. Qu'en pense madame la comtesse?
La comtesse était devenue rêveuse tout en écoutant avec attention. — Je pense comme vous, monsieur Thierry, répondit-elle, et de tout mon cœur j'admire ces gens-ci.
— Mais il semble, reprit Marcel, que mon récit vous ait attristée ?
— Peut-être; il me donne à penser. Savezvous que je suis frappée de l'exemple que donnent certaines existences? Je vois que Mme Thierry est, comme moi, dans un cas de veuvage et de ruine; mais je la vois heureuse quand même, tandis que je ne le suis point. Elle est fière de payer les dettes d'un époux tendrement aimé,... et moi... Mais je ne veux pas revenir sur la confession qui m'est échappée hier devant vous. Je veux vous faire une question. Ce fils, ce trèsbon fils de la digne veuve, où est-il?
— A Paris, madame, où il travaille fort bien et commence à se tirer d'affaire en faisant des tableaux presque aussi bons déjà que ceux de son père. Des amis puissants s'intéressent à lui, et le pousseraient plus vite s'il était moins scrupuleux et moins fier; mais avec un peu de temps il deviendra riche à son tour, et déjà il ne doit plus qu'une misère, dont notre oncle Antoine s'est
décidé à répondre, voyant qu'il n'y risquait plus rien.
— Cet oncle enrichi est donc aussi craintif, aussi économe que le marquis mon beau père?
— Non, madame; c'est un tout autre genre d'égoïsme. Ce serait bien long à vous dire , et voici l'heure du palais.
— Oui, oui, une autre fois, monsieur Thierry. Courez à vos devoirs. Voici vos actes signés ; revenez bientôt!
— Dès que vos affaires me le commanderont ; comptez sur mon exactitude, madame la comtesse.
— N'y mettez pas tant de cérémonie. Venez me voir sans nîotif d'affaires, quand vous en avez le temps. Je vous dois beaucoup , monsieur Thierry. Vous ne m'avez pas seulement donné sur ma situation des idées nettes qui m'étaient bien nécessaires. Vous m'avez donné de bons conseils, où vous n'avez pas égaré ma loyauté pour sauver mes intérêts. Enfin je vois que vous avez de l'estime pour moi, un peu d'amitié peutêtre, et je vous en remercie de tout mon cœur.
La comtesse avait une manière de dire ces choses simples qui leur donnait un charme extrême. Chaste et digne en toutes ses actions et en toutes ses paroles, elle avait ce je ne sais quoi d'attendri et d'abandonné qui révélait un cœur trop plein, un cœur qui cherche à bien placer son superflu. Certes la baronne l'eût trouvée trop alfectueuse et trop reconnaissante envers ce petit procureur, trop
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i heureox de la servir. Elle lui eût dit qu'il ne
I fallait pas gâter des gens de cette espèce en leur
i montrant qu'ils vous étaient nécessaires. Julie,
! sûre d'elle-même dans sa touchante humilité, ne
I craignait pas de placer trop bas son amitié en
ji il se faisait en elle, on l'a vu, une réaction insen- !; sible et pourtant rapide contre le milieu où elle avait jusque-là vécu.
— L'aimable femme ! se disait Marcel Thierry en la quittant. Le diable m'emporte, si je n'étais procureur, marié à la meilleure femme du monde et père d'un assez grand garçon, toutes choses qui donnent bien des garanties à la solidité d'une cervelle d'homme, je serais amoureux de cette I comtesse, moi ! oh ! mais amoureux comme un fou, oui-da! Je raconterai ça ce soir à madame ma i femme, et je la ferai bien rire!
I — Comment se fait-il, pensait Mme d'Estrelle ] en ce moment, que je n'aie pas demandé à Thierry ! ce qu'il va m'importer de savoir? J'y ai pensé, ; et puis je l'ai oublié. Il faut pourtant que je ^ m'informe! Si ce jeune Thierry demeure avec sa mère, il n'est pas convenable que mon jardin de- • vienne son lieu de promenade. Après ça, ce n'est peut-être pas un jeune homme. M'a-t-on dit qu'il fût jeune? Son père était fort vieux. M'a-t-on dit qu'il ] fût si vieux? Je ne me souviens vraiment plus. I Toyons, mes gens doivent savoir,, . Les laquais lèvent tout. ..
homme habile et honnête, et puis
Elle sonna. Camille, dit-elle à sa femme de chambre, Mme Thierry, qui demeure là-bas, dans le vieux pavillon, une très-digne personne» je le sais, a-t-elle des enfants? Je lui ai parlé hier, mais je n'ai pas songé à le lui demander.
— Elle a un fils, répondit Camille.
— De quel âge à peu près?
— Sa figure dit vingt-cinq ans.
— Il est marié sans doute?
— Non, madame.
— Où, demeure-t-il ?
— Dans le pavillon, avec sa mère.
— Est-ce un bon sujet? Que dit-on de lui?
— C'est un grand bon sujet, madame la comtesse, tout le monde en dit du bien. Ils sont trèspauvres, et ils paient tout sans faire attendre personne. Avec ça, point regardants et ne faisant aucune petitesse. On dirait absolument des gens bien nés.
Camille n'adulait pas sa maîtresse en parlant ainsi. Elle aussi avait des prétentions à la naissance et aux revers de fortune. Elle disait avoir des échevins parmi ses ancêtres.
— Mon Dieu, Camille, la naissance n'y fait rien, dit la comtesse, que les airs de sa suivante impatientaient souvent.
— Pardon, madame la comtesse, reprit Camille piquée; je croyais que ça faisait tout!
— C'est comme vous voudrez, ma chère. Allez me chercher mon parasol gris. — Ils ont tous tant de morgue par le temps qui court,
PAR GEORGE SAND
pensa Mme d'EstrelIe , qu'ils me dégoûteront de tout préjugé; ils me feront aimer Jean- Jacques Rousseau plus que de raison, et vraiment j'arrive à me demander si les grands ne jouissent pas un peu de leur reste et si ces vieilleries ne commencent pas à être bonnes pour amuser nos valets.
Elle prit son parasol gris avec je ne sais quel vague dépit intérieur, et puis elle s'assit dans son salon, ouvert au soleil d'avril, se disant qu'elle ne devait plus aller du côté du pavillon, et peutêtre plus du tout dans son jardin.
C'est alors que Mme Thierry, ne la voyant pas venir à sa rencontre, ainsi qu'elle s'y attendait, se hasarda à aller la saluer jusque chez elle pour la remercier. Mme d'Estrelle la reçut avec grande politesse ; mais la veuve était trop pénétrante pour ne pas voir quelque chose d'embarrassé dans son accueil, et elle était à peine assise qu'elle lui fit son remerciment et se leva pour s'en aller.
— Déjà? lui dit la comtesse. Vous me trouvez maussade , je parie , et j'avoue que j'éprouve aujourd'hui avec vous un peu de gêne qui me rend sotte. Eh bien! finissons-en tout de suite avec cette niaiserie que vous me pardonnerez bien. Quand j'ai été vous parler hier, je ne savais pas du tout que vous aviez un fils jeune et fort honnête homme, dit-on, qui demeure avec vous...
— Laissez-moi vous dire le reste, madame la comtesse. Vous craignez...
— Oh ! moii Dieu , je crains qu'on ne jase,
voilà tout. Je suis jeune, seule au monde, sans protection immédiate, dépaysée dans une famille qui ne m'a acceptée qu'à regret, je l'ai su trop tard, et qui me blâme de ne pas vouloir passer dans un couvent le temps de mon veuvage.
— Je sais tout cela, madame la comtesse, mon neveu Marcel me Ta dit. Jalouse du soin de votre honneur . je ne veux donc pas que votre bonté vous entraîne. Il ne faut pas que vous veniez auprès du pavillon tant que j'y demeurerai, il ne faut même plus que j'en sorte et que je me présente chez vous. Voilà ce que je venais vous dire. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que pas un seul instant mon fils n'a songé à se croire compris dans la permission que vous m'avez si gracieusement octroyée hier.
— Eh bien ! s'écria la comtesse , ce dernier point est tout ce qu'il me faut. Je vous remercie de votre délicatesse, qui m'autorise à ne pas vous rendre vos visites; mais quant au reste je ne l'accepte pas. Vous vous promènerez chez moi, et vous viendrez me voir.
— Il vaudrait peut-être mieux que je n'y vinsse pas!
— Non, non, reprit vivement Julie, vous viendrez, je le veux ! et si vous ne venez pas, il faudra que j'aille vous chercher et frapper encore à votre vitre, ce qui me compromettra. Voyez si vous voulez, ajouta-t-elle en riant, que je me perde pour vous ! Je vous avertis que j'en suis capable.
PAR GEORGE SAND
Mme Thierry ne sut pas résister au charme de <;ette ingénuité généreuse. Elle céda, se promettant de fuir à l'autre bout de Paris, si ce qu'elle pressentait de la passion de Julien n'était pas une rêverie de son imagination maternelle.
— Réglons maintenant , dit la comtesse , et pour en finir avec tout danger de médisance, nos conditions de voisinage. Le pavillon n'a que quatre fenêtres qui donnent sur mon jardin. Les deux d'en bas ... Je ne connais pas le local !
— Les deux d'en bas servent d'atelier à mon fils et de salon à moi. Nous nous tenons toujours là ; mais les croisées ont un dormant de quatre vitres dépolies, et nous ne prenons l'air que par les vitres du haut, qui sont souvent ouvertes en cette saison.
— Alors vous ne voyez pas chez moi, comme on dit! Pourtant hier ce dormant à vitres dépolies ne dormait pas, et le châssis était entr'ouvert.
— C'est vrai, madame la comtesse; il y avait un carreau brisé que vous avez pu remarquer.
— Non, je vois mal, ce qui fait que je regarde peu.
— J'avais donc pu ouvrir le châssis par exception; mais dès ce matin il a été réparé et fixé. Le jour pris d'en bas incommoderait beaucoup mon fils pour peindre, et il étend une toile •vertre sur le vitrage à l'intérieur. Il faudrait donc qu'il montât sur une chaise pour regarder
exprès chez vous, et comme c'est un homme sérieux, et pas du tout un écoher mal appris . . .
— Bien, hien! Me voilà fort tranquille pour le rez-de-chaussée. Les fenêtres d'en haut...
— Sont celles de ma chambre. La chambre de mon fils donne sur la rue.
— Et il ne se tient jamais chez vous? Jamais personne de chez moi ne verra un homme à vos fenêtres ?
— Jamais cela n'est arrivé, et cela n'arrivera jamais. Je m'y engage.
— Jamais il ne se montrera non plus, fût-ce pour un instant, sur la porte du jardin? Vous l'avertirez.
— Soyez parfaitement tranquille à cet égard. Mon fils est homme d'honneur.
— Je n'en doute pas. Recommandez -lui le mien, et n'en parlons plus, c'est-à-dire ne parlons plus de moi, car vous défendre de parler de lui serait fort cruel. Je sais qu'il fait votre orgueil et votre bonheur, et je vous en féhcite.
Mme Thierry s'était bien promis de ne plus dire un mot sur le compte de JuUen, mais il lui fut impossible de se tenir parole. De réticence en réticence, elle arriva à exprimer son idolâtrie pour ce fils adoré et véritablement digne de l'être. La comtesse écouta l'énumération des qualités et des vertus du jeune artiste sans aucun scrupule déplacé. Elle devint pourtant un peu mélancolique à l'idée qu'elle n'aurait peu-être jamais d'enfants
PAR GEORGE SAND
pour occuper sa jeunesse et consoler ses vieux jours. Mme Thierry devina sa secrète pensée et parla d'autre chose.
Que faisait Juhen pendant qu'on parlait de lui dans le petit salon d'été de l'hôtel d'Estrelle? Il travaillait, ou il était censé travailler. Il se dérangeait souvent, il avait froid et chaud, il tressaillait au mondre bruit. Il se disait que son nom était peut-être en ce moment par hasard sur les lèvres de la comtesse, qu'elle faisait par politesse quelque question sur son compte sans écouter la réponse. Il approchait de la croisée, dont le châssis inférieur était bien réellement recloué et recouvert d'une toile verte; mais à cette toile il y avait une fente imperceptible, à cette vitre dépolie il y avait une veine transparente, et par cette fissure perfide, habilement découverte et habilement cachée, il voyait tous les jours Mme d'Estrelle errer à travers les bosquets de son jardin et parcourir l'allée que, du pavillon, on découvrait tout entière. Julien savait, à une minute près, les heures assez réguhères de cette promenade. Quand un incident quelconque en dérangeait l'habitude, des pressentiments mystérieux, des instincts divinatoires qui n'appartiennent qu'à l'amour, et surtout aux premières amours, lui faisaient connaître l'approche de JuUe. Il avait alors mille prétextes, plus ingénieux les uns que les autres, pour écarter l'œil vigilant de sa mère et pour contempler sa belle voisine, ou
bien il avait quelque chose à chercher dans sa chambre, il montait au premier, et, sa mère étant en bas, il entrait dans la chambre de sa mère et regardait à travers la jalousie. Enfin il adorait Julie depuis quinze jours, et Julie pensait qu'il ne Favait jamais aperçue, et Mme Thierry mentait sans le savoir en disant que son fils ne pouvait rien voir de Fatelier et ne regardait jamais par les croisées de sa chambre.
Il y avait bien pour Julien lui-même quelque chose d'insensé, ou tout au moins d'inexplicable, dans cette passion soudaine qui Fenvahissait, lui raisonnable à tous autres égards; mais comme à tout effet il y a une cause\ c'est à nous de la chercher, et de ne pas admettre trop d'invraisemblance dans les faits humains.
Marcel venait très-souvent, avec ou sansp sa femme, passer une partie de la soirée chez sa tante Thierry, Julien et lui s'aimaient tendrement, et, bien qu'ils fussent souvent en désaccord, Marcel trouvant Julien trop romanesque. Julien trouvant Marcel trop positif, ils se fussent fait tuer Fun pour l'autre. Marcel parlait volontiers de sa clientèle, qui prenait du développement. Quand Julien lui disait: „Et ton étude, est-ce qu'elle fleurit?'' il répondait: „Elle bourgeonne, mon petit, elle bourgeonne! J'ai des clients qui me rapportent souvent plus d'honneur que de profit, et ce ne sont pas ceux auxquels je tiens le moins." Parmi ces clients ennemis des procès mais qui
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lui créaient d'utiles ou d'agréables relations, Marcel citait la comtesse d'Estrelle en première ligne. Il la cita si souvent et en si bons termes, il dit et pensa tant de mal de l'indigne mari de cette belle veuve, il maudit si bien l'inhumaine avarice de la famille, il porta tant d'intérêt au doux et noble caractère de Julie, il lui échappa si involontairement de vanter ses charmes, que Juhen fut curieux de la voir; il la vit et l'aima, s'il ne l'aimait déjà avant de l'avoir vue.
Julien n'avait pas encore aimé. Il avait vécu fort sagement, il venait d'éprouver un grand chagrin, il était dans toute la plénitude de son développement physique et moral; sa sensibilité était surexcitée par de grands efforts de courage, par un échange continuel de tendresse ardente avec sa tendre mère, par une disposition à l'enthousiasme qui lui venait d'un long contact avec un père enthousiaste. Il vivait dans la retraite, il se refusait toute distraction et travaillait avec acharnement pour conserver l'honneur de son nom et préserver sa mère de la détresse. Il fallait bien que tout cela eût une issue, et que ce généreux cœur fit explosion. Nous n'en dirons pas davantage, et c'est même beaucoup trop pour exphquer cette chose impossible qui se voit tous les jours, une aspiration obstinée, violente, immense, vers un but que l'on sait insaisissable. Il y avait déjà longtemps à cette époque que La Fontaine avait dit \ tout bonnement ce refrain dès lors proverbial :
Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!
Or, pendant que la comtesse causait avec Mme Thierry et Julien avec lui-même, Marcel Thierry causait non loin de là avec son oncle, Antoine Thierry, le vieux garçon, Fex-armateur, le riche de la famille.
Lecteur bénévole, comme on disait au temps où se passe cette histoire, veuille nous suivre dans la rue Blomet, en partant de l'hôtel d'Estreile, rue de Babylone, en longeant pendant cinq minutes le mur du jardin, en passant devant le pavillon Louis XIII, en suivant, le long d'un chemin vert sur les marges, boueux et défoncé par le milieu, destiné à faire la prolongation de la rue, un autre mur d'enclos beaucoup plus grand que celui de Mme d'Estreile, enfin en tournant à gauche et en gagnant par une autre rue en herbe, c'est le cas de le dire, l'angle de la rue Blomet, où se dresse une grande maison style Louis XIV, ancien hôtel de Melcy, acheté et habité par M. Antoine Thierry. Si M. Antoine Thierry eût consenti à nous laisser traverser son immense enclos, nous eussions pu partir de chez Julien et couper à angle droit à travers les pépinières, jusqu'à la façade intérieure de l'hôtel, mais l'oncle Antoine veut être maître chez lui, et il ne souffre aucune servitude, même en faveur de la veuve et du fils de son frère. Marcel, en quittant la comtesse, a donc fait à pied cette promenade moitié ville et moitié campagne,
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et le voilà dans le cabinet du richard, ancien boudoir à plafond peint et doré , encombré de rayons et d'étagères chargés de sacs de graines, d'échantillons de fruits moulés en cire et de corbeilles remplies d'objets et d'outils relatifs à l'horticulture.
Pour arriver à ce cabinet, lieu de déUces du propriétaire, il a fallu traverser des galeries et de vastes salons écrasés de dorures en relief d'un grand style, mais noircies par l'abandon et l'humidité, car en tout temps les fenêtres sont fermées, les volets pleins sont clos; le richard ne s'arrête jamais dans ces appartements majestueux, il n'y reçoit jamais, il ne donne ni fêtes ni repas, il n'aime personne, il se défie de tout le monde. Il aime les fleurs rares et les arbres exotiques, il estime aussi la production des arbres fruitiers, et il médite incessamment sur la taille et la greffe de ses sujets. Il voit et dirige lui-même une vingtaine de jardiniers qu'il paie bien et dont il protège les familles. Ne lui parlez jamais de s'intéresser à d'autres gens que ceux qui flattent ou servent son caprice ou sa vanité.
Cette passion du jardinage lui est venue jadis par hasard. Un des navires qui faisaient à son compte et à son profit les voyages d'échange et de commerce lui a rapporté de Chine diverses graines qu'il a laissé négligemment tomber dans un vase rempli de terre. Les graines ont germé, les plantes ont poussé et se sont couvertes de belles fleurs. L'armateur, qui ne comptait pas sur
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ce résultat et qui d'ailleurs "li^avait de sa vie regardé une plante, s'est fort peu ému d'abord ; mais un autre hasard a amené chez lui un connaisseur qui s'est extasié et a déclaré ce précieux végétal absolument nouveau et inconnu dans la science.
Cette découverte a décidé de la vie de M. Antoine. Il avait toujours dédaigné les fleurs : il ne les comprendra peut-être jamais, car il est totalement dépourvu du sens artiste; mais sa vanité, qui rétouff'ait faute d'ahments, a trouvé cette aubaine, et ceci devient la seule gloire à laquelle il puisse atteindre. Il a un frère qui peint les fleurs, qui les interprète, qui les chérit et leur donne la vie ; on admire ce frère, on fait plus de cas d'une légère ébauche de son pinceau que de toutes les richesses de son frère aîné. Cet aîné le sait bien, et il en est jaloux. Il ne peut entendre parler art sans lever les épaules, Il trouve le monde injuste et sot de s'âitiuser à des bagatelles et de ne pas admirer le savoir-faire d'un homme qui, parti de rien, remue les écus à la pelle. Il est chagrin, soucieux. — Mais voilà tout changé: à son tour, il va devenir une notoriété. Les fleurs que son frère fait sortir de la toile, il les fera,^ lui, sortir de terre, et ce ne seront pas de vulgaires fleurs que tout le monde connaît et nomme en les voyant: ce seront des raretés, des plantes venues des quatre coins du monde, que les savans se creuseront la tête pour définir, classer et baptiser. La plus belle portera son nom, à lui! On
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a déjà voulu le donner à plusieurs de ses élèves, mais rien ne presse, puisque chaque année sa collection s'enrichit de quelque merveille arrivée de loin. Il attendra et il attend encore une certaine liliacée qui puisse surpasser toutes les autres, et qui, à son nom de genre, joindra le nom spécifique diAntonia Thierrn,
On a le temps de s'y prendre, car l'oncle, âgé de soixante-quinze ans, est encore vert et robuste. C'est un homme trapu, maigre et d'une assez belle figure, mais dont les mains durcies par l'éternel tripotage de la terre, le teint hâié par l'éternel contact de l'air extérieur, la chevelure néghgée et les habits poudreux, le dos voûté par le travail corporel, présentent en plein Paris, au sein d'un palais dont il est le maître insouciant et absorbé, l'image d'un villageois aux manières rustiques, aux préoccupations tenaces, à l'esprit positif et frondeur, au langage incorrect, absolu et tranchant. Il n'a reçu aucune éducation, il est resté stupide à l'égard de tout ce qui est élégance ou poésie. Toute philosophie idéaliste le rend presque furieux. Toute son intelligence, car il en a, et beaucoup, s'est concentrée sur les calculs de prévoyance. C'est par là qu'il s'est enrichi, c'est par là qu'il est un horticulteur émérite.
Marcel salue son oncle avec plus de rondeur que de déférence. Il sait que les hommages seraient peines perdues, que c'est en luttant d'obstination, de rudesse au besoin, qu'on peut amener
rex-armateur à céder en quoi que ce soit. Il sait que son premier mouvement est de dire non, que non sera peut-être son dernier mot, mais que, pour avoir sur cent non un pauvre om\ il faut batailler sans défaillance. Marcel est bien trempé (il est de la famille), et l'habitude de la lutte, surtout de la lutte contre son oncle, lui a fait trouver une sorte d'âpre plaisir à cette occupation qui en un instant rebuterait un artiste. — Voilà, dit-il pour commencer, je vous apporte quelque chose à signer.
— Je ne signe rien; ma parole suffit.
— Oui, avec ceux qui vous connaissent.
— Tout le monde me connaît.
— Presque tout le monde; mais j'ai affaire à des idiots. Signez, signez, allons!
— Non, c'est comme si tu chantais. Ma parole vaut de l'or; tant pis pour qui en doute.
— Alors voyez le créancier acquéreur de la maison de Sèvres, il s'en contentera certainement; mais jusque-là il doutera de mes pouvoirs.
— Tu as donc une mauvaise réputation?
— Apparemment.
— Comme tu dis ça, toi!
— Que voulez-vous que je vous dise? Si je vous disais le contraire, vous ne signeriez pas, et je veux vous faire signer.
— Ah ! tu veux ! . . . Et pourquoi ?
— Parce que ça m'ennuie, me fatigue et me dérange de retourner à Sèvres pour attendre
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qu'on se décide à venir vous trouver, tandis que l'envoi de ce papier par mon clerc lèvera toutes les difficultés et m'épargnera des pas et de la dépense. Y sommes-nous?
; — Tu fais de moi ce que tu veux, — répon- ,! dit l'armateur en prenant la plume. Il la trempa I trois fois dans l'encre sans se décider, lut et rei; lut la pièce qui le faisait débiteur responsable i d'un reliquat de six mille livres dans la succèsi sion de son frère, regarda Marcel dans les yeux pour voir s'il était inquiet ou pressé, et, le voyant ! impassible, il renonça à regret au plaisir de le [ faire enrager. Il signa et lui jeta l'acte au visage ; avec un mauvais rire, en lui disant: — Va-t'en, i gredin! Tu ne viens chez moi que pour me sou- I tirer toujours quelque chose. Tu pouvais bien i répondre à ma place, toi qui es riche ! ; — Si je l'étais, soyez sûr que ce serait déjà ' fait ; mais j'achève de payer mon étude, et je • ne peux plus tromper Julien sur les sacrifices que je fais pour lui. Il s'en affecte, sa mère s'en : désole . . .
— Oh ! sa mère, sa mère ! . . . dit le richard avec l'accent d'une aversion profonde.
— Vous ne l'aimez pas, c'est connu : aussi ne vous demandera-t-elle jamais rien, soyez tranquille; j'aime ma tante, moi, ne vous en déplaise, et Julien l'adore. A eux deux, à nous trois, s'il le faut, on s'acquittera avant deux ans, et vous n'aurez rien à débourser, je m'en flatte.
— Et moi, je ne m'en flatte pas! N'importe! je leur rends ce service, qui sera le dernier.
— Et le premier aussi, mon cher oncle — Et comme la pièce était signée, repliée et empochée, Marcel ajouta en appuyant ses coudes sur la table et en regardant son oncle droit au visage: — Savez-vous, mon petit oncle du bon Dieu, qu'il faut que vous soyez bien chien pour avoir laissé vendre la maison de campagne de votre frère ?
— Ah ! nous y voilà encore ! s'écria M. Antoine en se levant et en assénant sur la table un véritable coup de poing de paysan. Tu voulais me voir employer mon argent, gagné à la sueur de mon front, pour payer les foHes d'un dissipateur ! Depuis quand les artistes ont-ils besoin d'avoir des maisons à eux, de les remplir d'un tas de bêtises qui coûtent les yeux de la tête, de se faire des jardins avec des ponts et des kiosques, eux qui ne sauraient pas seulement faire pousser une laitue? Qu'est-ce que ça me fait, à moi, qu'on vende la folie de mon frère, et que sa veuve n'ait plus de cordon bleu dans sa cuisine ni de grands seigneurs à sa table ? Ont-ils assez fait leurs embarras quand ils recevaient des comtes et des marquis, et que madame disait: „Ma maison, mes gens, mes chevaux!" Je savais bien, moi, où tout ce train-là mènerait la barque ! Et voilà qu'aujourd'hui on a besoin du vieux rat qui vit dans son coin en sage et en philoso-
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I phe, méprisant le monde, dédaignant le luxe et
I se consacrant à des travaux utiles! On baisse la |i crête, on lui tend la patte, et lui , . . . lui qui ne if donnerait pas par pitié, — ces gens-là n'en méi ritent point, — il donne par fierté , et c'est
II comme ça qu'il se venge. Va, répète ça à ta I tante, la belle princesse aux abois ; c'est la com- I mission que te confie ton chien d'oncle . . . Mais i va donc, canaille de procurassier ! Que fais-tu là
à me dévisager ?
En effet, Marcel, avec ses petits yeux gris et brillants, étudiait la physionomie et l'attitude de son oncle, comme s'il eût voulu percer jusqu'au fond j de sa conscience. — Bah ! dit-il tout à coup en i se levant, vous êtes très-dur, très-chien, je le I répète; mais vous n'êtes pas si méchant que ça! I Vous avez à l'endroit de votre belle-sœur quelque i motif de haine que personne n'a jamais pu expli- 1 quer, dont vous ne vous rendez peut-être pas ^ bien compte à vous-même, mais que j'arriverai à \ découvrir, comptez-y, mon cher oncle, car je vais f m'y mettre, et vous savez que quand je veux j quelque chose, je suis comme vous, je ne lâche i jamais pied.
» En parlant ainsi, Marcel examinait toujours le richard, et il saisit une notable altération dans : son air. Une pâleur soudaine effaça les brutales ' rougeurs de sa face, déjà recuite au soleil du printemps nouveau. Ses lèvres tremblèrent, il enfonça son chapeau jusque sur ses noirs sourcils
ANTOMA
en buisson, et, tournant le dos, il sortit dans son jardin sans mot dire.
Ce n'était pas un jardin à petits rochers, à petites fabriques et à petites vaches en terre cuite couchées dans l'herbe, comme ceux qu'à cette époque on faisait à l'imitation du goût champêtre de Trianon. Ce n'était pas non plus une pelouse ondulée avec des allées tournantes, des bosquets bien distribués, des colonnades tronquées se mirant dans les bassins hmpides, comme celui de l'hôtel d'Estrelle, premiers essais pittoresques du moderne jardin à l'anglaise. Ce n'était plus les anciens carrés et les longues plates-bandes régulières du temps de Louis XIV ; tout le terrain était remué et coupassé par les essais de M. Antoine. Tout était corbeilles, cœurs, étoiles, triangles, ovales, écussons et trèfles entourés de bordures vertes et de petits sentiers formant labyrinthe. Là brillaient des fleurs de toute sorte, fort belles ou fort curieuses, mais perdant toute grâce naturelle sous les cages de jonc, les réseaux de fil d'archal, les parasols de roseau, les étais et les tuteurs de tout genre qui les préservaient des souillures de la terre, des morsures du soleil ou des blessures du vent. Ses rosiers, taillés et émondés à toute heure, semblaient artificiels à force d'être propres et luisants. Ses pivoines s'arrondissaient en boules comme des pompons de grenadier, et ses tulipes brillaient comme du ferblanc au soleil. Autour du jardin fleuriste
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s'étendaient de vastes pépinières tristes comme : des rangées de piquets pauvrement feuillus en { tête. Tout cela réjouissait la vue de Fhorticulteur
et dissipa sa mélancolie.
Un seul coin de son jardin, celui qui s'étendait
jusque vers le pavillon occupé par Mme Thierry,
offrait une promenade agréable. C'était là que, î depuis une vingtaine d'années, il avait acclimaté \ des arbres exotiques d'ornement. Ces arbres étaient I déjà beaux et jetaient de l'ombrage; mais M. i Antoine, u'ayant plus de soins minutieux à leur I donner, ne s'y intéressait presque plus, et leur I préférait de beaucop une graine de pin ou d'acacia
nouveau-levée sur couche.
Sa serre chaude était merveilleusement belle.
C'est là qu'il courut ensevelir les amertumes que
Marcel avait réveillées dans sa mémoire. Il par- I courut la région de ses plantes favorites ^ les [ liUacées, et, après s'être assuré de la bonne santé
de celles qui étaitent en fleur, il s'arrêta auprès d'un
petit vase de faïence où un bulbe inconnu com- \ mençait à montrer des fleurs effilées d'un vert I sombre et brillant. Que sera celle-ci ? pensa-t-il.
Fera-t-elle époque dans l'histoire du jardinage, » comme tant d'autres qui me doivent leur renommée ? ; Il me semble qu'il y a déjà longtemps qu'aucun
événement ne s'est produit chez moi, et qu'on ' ne parle plus autant de moi qu'on en devrait
parler.
Pourtant Marcel s'en allait songeant, car une
grande bizarrerie présidait à Tavarice de M. Antoine Thierry. Cette bizarrerie, c'est que M. Thierry n'était point avare. Il n'entassait pas ses écus, il ne faisait pas et n'avait jamais fait l'usure, il ne se refusait rien de ce qui lui plaisait, et même il avait fait quelquefois de bonnes actions par amour-propre. D'où vient qu'il avait laissé échapper une si belle occasion que de racheter pour son neveu la propriété de son défunt frère ? Cette largesse eût fait parler de lui plus et mieux que la future Antoma Thierru, Voilà précisément où Marcel cherchait sans trouver le joint. Il savait bien que l'armateur avait toujours été jaloux non du talent qu'il dédaignait, mais de la célébrité et de la vogue mondaine de son frère le peintre; mais cette jalousie ne devait-elle pas être morte avec le vieux André ? Sa veuve et son fils devaient-ils en recueillir le triste héritage ?
Une pensée traversa l'esprit de Marcel: il revint sur ses pas, et interrompant les rêveries horticoles de l], Antoine: — A propos, mon bel oncle, dit-il d'un ton enjoué, voulez-vous acheter le pavillon de l'hôtel d'Estrelle?
— Le pavillon est en vente, et tu ne me le disais pas, hiibécile?
— Je l'oubliais. Eh bien! couibien en donneriez-vous ?
— Qu'est-ce que ça vaut?
— Je vous l'ai dit cent fois: pour la comtesse
PAR GEORGE SA>D. 6;î
d'Estrelle, qui vient d'en accepter la propriété, ça vaut dix mille livres; pour vous, qui en avez I envie et besoin, ça vaut le double. Reste à savoir si la comtese n'en exigera pas le triple.
— Ah! voilà bien les grands! plus âpres et plus chiches que les parvenus qu'ils méprisent!
— La comtesse d'Estrelle ne méprise personne.
— Si fait! c'est une sotte comme les autres. Nous sommes séparés par un mur, et depuis quatre ans qu'elle habite l'hôtel d'Estrelle, jamais elle n'a eu la curiosité de voir mon jardin.
— Peut -être n'entend - elle rien aux plantes rares !
— Dis plutôt qu'elle se croirait déshonorée si elle mettait ses pieds chez un ^plébéien !
— Ah! vous voulez qu'une jeune femme en deuil se compromette en venant se promener chez un garçon de votre âge?
— Mon âge? Plaisantes-tu? Suis-je d'un âge à faire parler?
— Eh ! qui sait ? vous avez été un volcan jadis !
— Moi! Qu'est-ce que tu dis donc là, animal?
— Vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais aimé?
— A quel propos... je n'ai jamais été amoureux, moi! Pas si bête!
— Si fait! vous avez été amoureux, bête si vous voulez, au moins une fois! — Essayez
de me soutenir le contraire, ajouta Marcel en voyant l'horticulteur pâlir et se troubler de nouveau.
— Assez de niaiseries! reprit l'oncle en frappant du pied avec humeur. Tu es le procureur de Mme d'Estrelle: es-tu chargé de vendre le pavillon ?
— Non; mais j'ai le droit de le proposer. Combien en donneriez- vous ?
— Pas un sous. Laisse-moi tranquille.
— Alors je peux le proposer à un autre acquéreur ?
— Quel autre?
— Il n'y en a pas d'autre pour le moment. Je n'ai pas le goût du mensonge, et ne trahirai pas les intérêts que vous m'avez confiés; mais vous savez bien qu'on s'occupe de bâtir la rue, et que ce soir, demain peut-être, on se disputera le pavillon.
— Que Mme d'Estrelle se donne la peine d'entrer en pourparlers avec moi...
— Vous voulez qu'elle vous reçoive? soit!
— Elle me recevrait? dit M. Antoine, dont les yeux ronds brillèrent un instant.
— Et pourquoi non? dit Marcel.
— Ah! oui, elle me recevrait dans sa cour, tout au plus dans son antichambre, debout, entre deux portes, comme on reçoit un chien ou un procureur !
— Vous tenez donc beaucoup aux manières,
PAR GEORGE SAISD.
j vous qui ne voulez arracher votre chapeau de ! dessus votre tète devant qui que ce soit? Mais i tranquilhsez-vous : Mme d'Estrelle est aussi pohe avec les honnêtes gens de notre classe qu'avec les gens les plus huppés. A preuve qu'elle est dans les meilleurs termes avec ma tante Thierry, et qu'elles sont déjà presque amies.
— Ah!... Eh bien! c'est parce que madame ta tante est noble! Les nobles, ça s'entend entre eux comme larrons en foire!
— Sapristi! mon oncle, qu'est-ce que vous avez donc, encore une fois, contre votre bellesœur ?
— J'ai... que je la déteste!
— Je le vois bien; mais pourquoi?
— Parce qu'elle est noble. Ne me parle pas des nobles! C'est tous des sans-cœur et des ingrats !
— Vous l'avez donc aimée?
Cette question directe bouleversa M. Antoine. Il pâlit de plus belle, et puis rougit de colère, jura, se prit les cheveux et s'écria en fureur: — C'est elle qui t'a dit ça? Elle prétend, elle ose raconter...
— Rien du tout. Je n'ai jamais pu lui arracher un mot sur vous, mais je me doutais, et à présent vous vous confessez. Dites tout, mon oncle, ça vaudra mieux, ça vous soulagera, et vous aurez eu au moins une fois en votre vie un bon mouvement de retour sur vous-même.
11 se passa bien une demi-heure avant que l'ex-armateur eût épuisé contre Marcel, contre Mme Thierry et contre son défunt frère tout le dépit et toute la bile dont son cœur était plein. Quand Marcel, qui le harcelait cruellement, eut réussi à Tépuiser, il en eut raison, et le vieux Antoine lui raconta ce qui suit, à bâtons rompus, se faisant arracher pièce à pièce le secret de sa vie, qui était en même temps celui de son caractère.
Quarante ans avant l'époque où nous plaçons €6 récit, Mlle de Meuil, enlevée par André Thierry, était venue demander asile avec son fiancé à Antoine Thierry , déjà riche et encore jeune. Jusquelà les deux frères avaient vécu en bonne intelligence. Cachée à l'hôtel de Melcy, Mlle de Meuil avait témoigné à l'armateur une sincère amitié, une confiance sainte. Poursuivi par la famille de Meuil, exposé au danger d'être envoyé à la Bastille, André avait dû quitter Paris pour détourner les soupçons, pendant que des protecteurs puissants s'efforçaient et réussissaient peu à peu à accommoder ses affaires.
Durant cette séparation de quelques mois, Mlle de Meuil, livrée à de vives anxiétés, eut plus d'une fois le désir de retourner chez ses parents pour soustraire celui qu'elle aimait aux périls et aux malheurs qui le menaçaient. Plus d'une fois elle en park à cœur ouvert avec le frère d'André, lui demandant conseil, et lui montrant ses ter-
PAR GEORGE SAND
reurs. C'est alors que M. Antoine conçut une idée vraiment baroque, non perfide et nullement passionnée, mais où son amour-propre irritable fut bientôt en jeu. Laissons-le parler un instant.
— Cette fille était perdue , quoiqu'elle n'eût pas encore vécu maritalement avec mon frère ; elle était trop compromise pour être reçue dans sa famille, et tout ce qu'elle pouvait espérer de mieux, c'était de finir ses jours dans un couvent. Mon frère me paraissait encore plus perdu qu'elle. On avait obtenu contre lui la lettre de cachet, qui dans ce temps-là ne badinait pas. Il pouvait en avoir pour vingt ans, qui sait? pour toute sa vie! Et comme la demoiselle me disait tout cela ellemême, criant à chaque instant: Que faire, monsieur Antoine, mon Dieu! que faire? l'idée me vint de les sauver tous les deux en épousant la demoiselle. Je n'étais pas amoureux' d'elle, non! le diable m'emporte si je mens! J'en eusse aimé autant une autre, et je n'ai jamais eu les idées tournées au mariage. Si celle-ci n'avait pas été noble, ce qui lui donnait,... pas pour moi, qui n'ai pas de préjugés , mais pour beaucoup de gens , un <;ertain relief, je n'aurais pas fait grande attention à elle. Tu ris? De quoi ris-tu, âne de procureur ?
Je ne ris pas, dit Marcel. Allez toujours. Vous lui avez dit la belle idée qui vous passait par la tête?
— Bel et bien, et pas plus sottement que ne
Teùt fait monsieur mon frère. Était-il donc un aigle dans ce temps-là? C'était un petit barbouilleur, qui n'avait pas su amasser quatre sous , et personne ne faisait attention à lui. Etait-il mieux tourné que moi, plus jeune, mieux élevé? Nous avions été éduqués l'un comme l'autre; j'étais l'aîné de cinq ans, voilà tout. Je n'étais pas le plus laid, et il n'était pas beau, lui ! Il savait dire un tas de paroles: il a toujours été bavard. J'en disais moins, mais c'était du solide. Nous n'étions ni plus ni moins roturiers l'un que l'autre, étant frères de père et de mère. J'avais déjà amassé près d'un million que personne ne savait ! Avec un million, on fait bien des choses que mon frère ne pouvait pas faire: on endort la justice, on apaise des parents, on a des protections intéressées qui ne s'endorment pas; avec un million, on va jusqu'au roi , et on peut très-bien épouser une fille noble qui n'a rien. Si le monde crie, c'est parce que chacun voudrait bien avoir le million dans sa poche. Enfin mon million prouvait bien que si j'étais un peu moins beau parleur que mon frère, ce n'était pas faute d'esprit et de génie. Voilà ce que la demoiselle aurait dû comprendre. Je ne lui demandais pas de m'aimer tout de suite, mais d'aimer assez son André pour l'oubher et l'empêcher d'aller pourrir en prison. Eh bien ! au lieu de reconnaître mon bon sens et ma générosité, voiJà une prude qui se fâche, qui me trouve grossier, qui me traite de mauvais frère
PAR GEORGE SAND
et de malhonnête homme, et qui décampe de chez moi sans me dire où elle va, risquant le tout , pour le tout, et me laissant une lettre où, pour
I tout remercîment, elle me promet de ne jamais i dire ma trahison à M. André. J'avoue que je ne
II lui ai jamais pardonné ça, et que jamais je ne lui jl pardonnerai. Quant à monsieur mon frère, il a [ eu là-dessus une conduite qui m'a choqué tout
autant que celle de madame. Je n'ai pas voulu attendre que sa bégueule de femme m'eût vendu. Le voyant sauvé de ses peines et marié, je lui ai tout dit, comme je viens de te le dire. Il ne s'est pas fâché, lui: il m'a remercié au contraire de mes bonnes intentions, mais il s'est mis à rire. Tu sais comme il était frivole, une pauvre tète! eh bien ! il a trouvé mon idée comique , il s'est moqué de moi. Alors tout a été rompu entre nous, et je n'ai jamais voulu revoir ni la femme ni le mari.
— Enfin! dit Marcel, nous y voilà donc! Mais Julien! Pourquoi en voulez-vous à Julien, qui n'était pas né dans le temps de vos griefs?
— Je n'en veux pas à Julien, mais il est le fils de sa mère, et je suis sûr qu'il me hait.
— Sur l'honneur, Julien ne sait rien de ce que vous venez de me raconter, et il ne vous connaît que par votre conduite dans ces derniers temps. Pensez-vous qu'il puisse l'approuver ? Ne deviez-vous pas racheter la maison de sa mère, quand il vous jurait sur ce qu'il y a de plus
sacré qu'il consacrerait sa vie à s*acquitter envers vous?
— Belle garantie que la vie d'un peintre! Où ça a-t-il mené son père, qui était fameux\
— Et quand vous auriez perdu une cinquantaine de mille livres, vous qui avez certainement plus de . . .
— Tais-toi! Il ne faut jamais dire le chiffre d'une fortune. Quand ces chiffres-là sonnent dans l'air, les murs, les arbres, les pots à fleurs même, ont des oreilles.
— Ce chiffre est donc tel que l'affaire de Sèvres eût été insignifiante, vous en convenez !
— Prétends-tu me faire passer pour un ladre?
— Je sais que vous ne l'êtes pas; mais je vais croire que vous êtes méchant, et que vous aimez à voir souffrir ceux que vous croyez hostiles.
— Eh bien! n'est-ce pas mon droit? Depuis quand est-il défendu de se venger?
— Depuis que nous ne sommes plus des sauvages.
— Alors je suis un sauvage !
— Oui!
— Ya-t'en, tu m'ennuies à la fin!... Prends garde que je ne me mette contre toi aussi!
— Je vous en défie.
— Pourquoi ça?
— Parce que vous savez que, malgré vos travers, je suis la seule personne au monde qui
PAR GEORGE SAND
ait un peu d'attachement et de dévouement pour vous.
— Tu vois bien? Tu avoues que Julien me déteste.
— Faites-vous aimer de lui, ça vous fera deux amis au lieu d'un seul.
— Ah! oui-da! tu veux que je rachète la maison! Eh bien! que Julien devienne orphelin, je m'occuperai de lui, à la condition qu'il ne me parlera jamais de sa mère.
— Vous voulez peut-être qu'il la tue ? Tenez, l'oncle! vous êtes fou, ni plus ni moins. Vous êtes vain à l'excès, et vous avez le préjugé de la noblesse plus qu'aucun de ceux qui ont des ancêtres. Vous n'avez pas été amoureux de Mlle de Meuil, j'en suis certain ; mais son rang vous a fait désirer de supplanter votre frère auprès d'elle. Vous avez été jaloux du pauvre André jusqu'à la rage, non à cause de cette belle et aimable personne, mais à cause des parchemins qu'elle lui apportait en dot et de l'espèce de lustre qui rejaillissait sur lui. Bref, vous ne haïssez pas les nobles, vous les adorez, vous les envâez, vous donneriez vos millions pour être né quelque chose, et votre fureur à tout propos contre eux n'est qu'un dépit d'amoureux éconduit , comme votre haine contre ma tante n'est qu'un dépit de roturier froissé et humilié. Voilà votre manie, mon pauvre oncle ; chacun a, dit-on, la sienne, mais celleci vous rend mauvais, et j'en suis fâché pour vous.
L'ex-armateur sentit peut-être que Marcel avait raison, en conséquence il allait se fâcher d'autant plus fort ; mais Marcel lui tourna le dos en levant les épaules, et s'en alla sans vouloir prendre garde à ses invectives.
Au fond, Marcel était fort content de se voir enfin en possession du fond des pensées et des souvenirs de son oncle. Il se promit d'en profiter pour l'amener à résipiscence. Y parvint-il? C'est ce que la suite nous apprendra.
— Madame, dit Marcel à la comtesse d'Estrelle, le lendemain matin, il faut vendre le pavillon.
— Pourquoi? répondit Julie, il est si vieux, si chétif, et de si peu de valeur !
— Il a une valeur relative que vous ne devez pas dédaigner. Mon oncle vous le paiera dix mille écus, peut-être davantage.
— Voici la première fois, mon cher conseil, que vous me conseillez mal. J'ai de la répugnance à rançonner un voisin. N'est-ce pas spéculer sur le besoin qu'il peut avoir de cette vieille bâtisse.
— Attendez, ma noble cliente ! Mon oncle n'a nul besoin du pavillon, il en a envie, ce qui est bien différent. Il est assez riche pour payer ses fantaisies. Et que diriez-vous, s'il vous savait gré de vos exigences?
— Comment cela peut-il se faire?
— Entrez en relations personnelles avec lui,
PAR GEORGE SAND
et il vous offrira im pot-de-vin par-dessus Je marché.
— Fi! monsieur Thierry! je ferais la cour à ses écus?
— Non, vous leur adresserez un sourire de bonté protectrice, et ils viendront à vous d'euxmêmes. En outre vous ferez une bonne action.
— Alors parlez !
— Vous montrerez à mon oncle beaucoup d'estime et d'affection pour ma tante et pour mon cousin, qui sont vos locataires, et vous forcerez ainsi le vieux riehe à les aider sérieusement dans leur détresse.
— Alors de tout mon cœur, monsieur Thierry ; mais si déjà je suis à même d'apprécier Mme votre tante, que puis-je dire de votre cousin, que je ne connais pas?
— N'importe, parlez-en de confiance. C'est un cœur d'or que mon Julien, un esprit de haute race, une âme au-dessus de sa condition ; c'est le meilleur des fils, le plus sûr des amis, le plus honnête des hommes et même le plus raisonnable des artistes. Dites tout cela, madame la comtesse, et si jamais la vie de JuUen donne le moindre démenti à vos paroles, chassez-moi d'auprès de vous et ne m'accordez plus jamais ni estime ni confiance.
Marcel parlait avec tant de feu que JuUe en fut frappée. Elle s'abstint de questions, mais elle écouta, sans en perdre un mot, la suite de l'é-
loge, et Marcel entra dans des détails dont un cœur impitoyable eût seul pu n'être pas touché. Il raconta les soins de Julien pour sa mère, les souffrances qu'à son insu il s'imposait, jusqu'à se priver de nourriture pour qu'elle n'en fût pas privée. Ici Marcel fit comme Mme Thierry, il mentit sans le savoir. Juhen ne mangeait plus parce qu'il était amoureux, et Marcel, qui ne s'en doutait guère, croyait avoir deviné la cause de cette involontaire austérité. Mais Julien était capable de faire bien plus pour sa mère que de restreindre son appétit. Il eût donné pour elle jusqu'à la dernière goutte de son sang; donc, en ne disant pas la vérité exacte pour le moment, Marcel restait encore bien au dessous de la vérité.
Le panégyrique de Juhen fut si complet et si émouvant que la comtesse autorisa Marcel à exprimer de sa part à l'oncle Antoine le désir de voir ses fleurs rares et de parcourir ses vastes et curieuses plantations. L'oncle Antoine reçut cette communication d'un air hautain et sceptique. — Fort bien, dit-il, on veut vendre cher, et voilà des avances qui me coûteront les yeux de la tête. — Marcel le laissa gloser et ne fut pas sa dupe. La satisfaction du richard était trop visible.
Au jour convenu, Mme d'Estrelle reprit ses grands habits de deuil, monta dans sa voiture et se rendit à l'hôtel Melcy. Marcel était sur le seuil, il l'attendait. Il lui offrit sa main, et comme ils montaient le perron, l'oncle Antoine apparut
PAR GEOROE SAND.
dans toute sa gloire, en tenue de jardinier. Ceci n'était pas trop béte de la part d'un homme aussi sot. Il avait bien roulé dans sa tête, sans en rien dire à Marcel, le projet de se montrer en habit magnifique: il avait le moyen de mettre de For sur toutes ses coutures; mais la crainte du ridicule Favait arrêté, et puisqu'il se piquait d'être avant tout un grand horticulteur, c'est dans une tenue sévèrement rustique qu'il eut l'esprit de se présenter.
Malgré la rudesse de son caractère et de ses manières habituelles, malgré le secret besoin qu'il éprouvait de faire preuve devant Marcel de son indépendance d'esprit et de sa fierté philosophique, il perdit tout à coup contenance devant le salut gracieux et le regard sincère et hmpide de la belle Julie, et pour la première fois peut-être depuis trente ans il ôta son chapeau à cornes, et au lieu de le replacer immédiatement sur sa tête, il le tint sous son bras gauchement, mais respectueusement, tout le temps que dura la visite.
Julie n'eut pas la petite honte de chercher à flatter son caprice; elle s'intéressa de bonne foi aux richesses horticoles qui lui furent exhibées» Fleur elle-même, elle aimait les fleurs, et ceci n'est pas un madrigal, pour parler la langue de Fépoque. Il y a des affinités naturelles entre toutes les créations divines, et de tout temps les symboles ont été l'expression d'une réahté.
Le richard, qui n'avait rien d'une rose, lui,
s'épanouissait pourtant à l'éloge sincère décerné à ses plantes chéries. Peu à peu sa morgue affectée tomba devant la sylphide qui foulait à peine ses gazons et qui passait le long de ses plates-bandes comme une brise caressante. Il attendit avec une entière résignation le chiffre attribué à la cession du pavillon.
— Allons, dit Marcel, qui ne voyait pas Mme d'Estrelle se préoccuper de cette affaire, dites donc à Mme la comtesse, mon cher oncle, Fenvie que vous avez d'acquérir...
— Oui, au fait, dit le richard sans trop se laisser compromettre, j'ai eu quelque idée dans le temps d'acquérir ce pavillon; mais à présent, si madame y tient trop ...
— J'y tiens sous un seul rapport, dit Juhe. Il est occupé par des personnes que j'estime et que je ne voudrais nullement déranger.
— Elles ont un bail, je pense ? reprit M. Thierry, qui savait fort bien à quoi s'en tenir.
— Eh ! sans doute, dit Marcel ; vous leur devriez une bonne indemnité dans le cas où elles consentiraient à résilier, car vous savez qu'elles ne font que de commencer la jouissance de ce bail.
— Une bonne indemnité! reprit l'oncle en fronçant le sourcil.
— Je m'en chargerais volontiers, dit Mme d'Estrelle, si...
— Si je payais en conséquence!
— Ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire, re-
PAR GEORGE SAND
prit Julie avec un accent de dignité qui coupait court à toute discussion. J'ai voulu et je veux dire que si Mme Thierry, votre belle-sœur, éprouve la moindre répugnance à quitter ce logement, j'entends maintenir ses droits à toute la durée de sa jouissance, et c'est une condition que l'acquéreur ne pourrait éluder sous aucun prétexte.
— Ceci rendra Tacquisition moins prompte et moins avantageuse pour madame, dit M. Antoine, qui mourait d'envie de prononcer le doux nom de comtesse, mais qui ne pouvait encore s'y résoudre.
— Je ne vous dis pas le contraire, monsieur Thierry, répliqua JuUe avec une indifférence que le richard crut de bon jeu et de bonne guerre.
— Enfin, reprit-il après un silence, quel serait le prix exigé par...?
Marcel allait répondre. JuHe, qui décidément n'entendait rien aux affaires, n'y prit pas garde et répondit ingénument : — Oh! cela, je n'en sais rien. Vous êtes connu pour un homme également habile et délicat ; vous fixerez le chiffre vous-même. Et sans faire attention au coup d'oeil de reproche de son procureur, elle continua: — Vous ne pouvez pas croire, monsieur Thierry, que ma visite à votre jardin ait eu pour but de vous faire marchander ma petite propriété. Je sais qu'elle peut vous convenir et vous savez probablement que j'ai des affaires embrouillées: ce n'est pas là une raison pour que nous ayons vis-à-vis l'un de
ANTOMA
Fautre des exigences outrées; mais avant tout ma loyauté vous devait cette déclaration, que pour un million je ne consentirais pas à affliger madame votre belle-sœur, parce que je l'aime et l'honore particulièrement. Ceci posé, vous réfléchirez et vous viendrez me dire ce que vous aurez décidé, car vous me devez une visite à présent, monsieur mon voisin, et je ne vous en tiens pas quitte, que nous fassions ou non aff'aire ensemble.
La comtesse se retira, laissant le richard ébloui de sa grâce; mais, n'en voulant rien montrer à Marcel, il afl'ecta de se réjouir dans un autre sens. — Eh bien! procureur, lui dit-il d'un air de triomphe, te voilà pris, et bien penaud? Que me disais-tu donc des prétentions de cette dame? Elle a plus de bon sens que toi, elle s'en rapporte à mon évaluation...
— Bien, bien, réjouissez- vous de ses bonnes façons, répondit Marcel, et savourez les louanges que vous devez à sa politesse; mais tâchez de comprendre et d'être à la hauteur du rôle qu'on vous attribue!
— Au fait! reprit Antoine, qui avait beaucoup de finesse en affaires, quand on dit à un homme comme moi : Faites ce que vous voudrez, ça veut dire: Payez en grand seigneur! Eh bien! mordi, je paierai cher, et la grande dame verra si je suis un cuistre comme son beau-père le marquis ! Une seule chose m'étonne de la part d'une femme qui ne me paraît pas sotte: c'est l'estime qu'elle
PAR GEORGÈ SAND.
fait de madame ma belle-sœur ! . . . Je ne sais pas trop si elle a cru m'être agréable ou me narguer en me disant la chose.
— Elle a cru vous être agréable.
— Sans doute, puisqu'elle a besoin de moi; mais ma belle-sœur m'aura pourtant fait passer pour un ladre?
— Ma tante n'a point parlé de vous. Conduisez-vous de manière qu'elle n'ait pas à s'en plaindre.
— Qu'elle se plaigne si elle veut! qu'est-ce que ça me fait, à moi? Qu'ai-je besoin de l'estime et de l'amitié de cette comtesse?
— C'est juste, dit Marcel en prenant son chapeau, cela vous est fort indifférent! N'importe, ne cherchez point à passer pour un malotru, et prenons jour pour que j'annonce votre visite.
Antoine choisit le surlendemain et on se sépara; mais dès le lendemain, sans en rien dire à Mârcel, il faisait indirectement d'adroites démarches pour racheter sans perte la maison de Sèvres. Était-il décidé à faire ce cadeau à son neveu, ce plaisir à sa belle-sœur? Non certes. Nul homme n'était plus vindicatif, parce que rien en lui n'avait usé ses passions bonnes et mauvaises. Rien dans sa vie étroite n'avait eu assez d'importance pour adoucir les aspérités de sa nature. Seulement le coup était porté à sa vanité secrète, et sans aucun art, sans aucun calcul , Julie d'Estrelle avait dompté cet esprit sauvage. Il trouvait
€11 elle une grâce irrésistible et un ton d'égalité sans affectation, qu'il attribuait encore à un besoin d'argent, mais qui le flattait comme de sa vie il ne s'était senti flatté. Il était donc résolu à feindre des velléités de commisération pour Mme Thierry. Il craignait véritablement d'être desservi par elle auprès de Julie, et, en rachetant la maison de Sèvres pour son propre compte, il se persuadait qu'il tiendrait son ennemie en respect par l'espoir que ce bienfait était destiné à JuKen.
Cependant Marcel continuait à vouloir libérer aussi peu à peu Mme d'Estrelle, et le soir même de sa visite à M. Antoine il vint la gronder de son étourderie et insister pour qu'elle tînt la dragée haute à l'acquéreur. Il la trouva peu disposée à se prêter à aucun manège pour obtenir ce résultat. — Faites comme vous l'entendrez , mon cher monsieur Thierry, lui dit-elle; mais ne me demandez pas de vous aider. Vous m'avez dit que votre oncle était un peu vain, que grâce à mon titre j'aurais facilement un peu d'ascendant sur lui, et que, grâce à cet ascendant, je pouvais l'intéresser au sort de sa belle-sœur. Je me suis hâtée d'essayer ma puissance. Vous me dites que vous en espérez quelque chose; j'ai fait ce que mon cœur me dictait, ne me parlez pas du reste. Qui vous presse de vendre ce pavillon? Ne m'avez-vous pas dit que les créanciers de mon mari prendraient patience en me voyant nantie de quelque immeuble de plus, que le marquis ne lais-
PAR GEORGE SAND
serait jamais vendre l'hôtel d'Estrelle, et que je pouvais, pendant quelque temps, oublier mes ennuis? Tenez-moi parole, et laissez votre oncle tourner autour du pavillon , puisque cela me servira de prétexte pour plaider la cause de Mme Thierry. J'ai dit la vérité en déclarant que je ne voulais pas qu'elle fût dépossédée de son logement malgré elle, et à présent je vous déclare que j'aurais beaucoup de regret en perdant son voisinage.
Marcel n'ayant pu ébranler ces résolutions, alla voir sa tante Thierry et lui raconta, ainsi qu'à Julien, la démarche et les bons sentiments de la généreuse comtesse à leur égard. Mme Thierry en fut touchée jusqu'aux larmes, et comme Julien jouait assez bien son rôle pour que certaines craintes fussent dissipées, elle se laissa aller à taire l'éloge de JuHe d'Estrelle Son cœur était plein d'une reconnaissance qu'elle contenait avec effort depuis deux jours. La pauvre mère versa donc elle-même l'huile sur le feu.
Ce ne fut pourtant pas sans quelques retours de méfiance. Elle regardait Julien à la dérobée à chaque mot qui lui échappait, et chaque fois elle croyait le voir tranquille ; mais une révélation lui arriva. Comme elle disait à Marcel qu'elle ne voulait pas empêcher Julie de vendre le pavillon, et qu'elle ferait semblant de n'y pas regretter son logement, Juhen se récria avec vivacité: — Encore changer? dit-il; nous ne le pouvons pas!
Nous avons dépensé beaucoup, eu égard à nos moyens, pour nous installer ici.
— L'oncle y pourvoira, dit Marcel; s'il vous fait déloger, je me fais fort, moi, de lui arracher . . .
— Mon cher ami, reprit Julien toujours trèsanimé, tu es plein de zèle et de bonté pour nous ; mais tu sais bien que ma mère répugne à tes démarches auprès de l'oncle Antoine, que tu les as faites un peu malgré elle, et que, s'il ne s'était agi de moi, elle s'y fût opposée formellement. Qu'elle ait tort ou raison de croire M. Thierry détestable, ce n'est pas à nous d'en juger. Je ferai, moi, dussé-je en souffrir, toutes les concessions possibles au singulier caractère de notre parent; mais je ne veux pas que ma mère soit blessée dans sa fierté vis-à-vis de lui.
— Non, non ! je n'ai pas de fierté, s'écria Mme Thierry, je n'en ai plus, Julien! Tu travailles trop, tu tomberais malade si nous refusions de traiter avec M. Antoine. Tout ce que Marcel fera , je l'approuve, et s'il faut m'humilier, j'en serai heureuse ! Faisons notre devoir avant tout, payons toutes nos dettes. Disons à la comtesse qu'il nous importe peu de demeurer ici ou ailleurs, afin qu'elle se hâte de vendre; et que Marcel dise à M. Thierry que nous réclamons nos droits ou que nous invoquons sa générosité, tous les moyens me seront bons pour que tu recouvres le repos et la santé.
PAR GEORGE SAND
— Ma santé est excellente, reprit Julien avec feu, et mon repos ne serait troublé que par une nouvelle installation. Mon atelier me plaît, j'ai un travail en train . . .
— Mais tu parles en égoïste, mon enfant ! Tu ne songes pas que cette dame est, comme nous et plus que nous à présent, aux prises avec des créanciers.
— Et tu crois que M. Antoine la sauvera en lui achetant cette bicoque? Marcel n'en croit pas un mot!
— Ce que je crois, dit Marcel, c'est que M. Antoine subira toutes les conditions qui lui seront imposées par la comtesse d'Estrelle ; il paiera cher et il ne vous chassera point. Laissez-moi faire, et peut-être même Tamènerai-je à quelque chose de mieux.
— A quoi donc? dit Mme Thierry.
— C'est mon secret. Vous le saurez plus tard, si je n'échoue pas.
— Ah! mon Dieu! dit Mme Thierry rompant les chiens, j'ai oubUé ma tabatière : va donc me la chercher, Juhen !
JuUen monta, et sa mère profita de ce moment qu'elle s'était ménagé pour dire vite à Marcel :
— Prends garde, mon cher enfant! un grand malheur nous menace: JuUen est amoureux de la comtesse!
— Allons donc! sécria Marcel stupéfait; vous rêvez cela, ma bonne tante, c'est impossible !
ANTOISIA
— Parle plus bas. C'est possible, cela esL Fais-nous quitter bien vite ce dangereux logis. Trouve un moyen, sans qu'il se doute de ce que je te dis. Sauve -le, sauve -moi! Silence! le voilà qui redescend!
Julien avait fait la commission en un instant. Il était pressé de reprendre l'entretien; mais il trouva quelque chose de contraint dans le regard de sa mère, quelque chose d'étonné et de troublé dans l'attitude de Marcel. Il devina qu'il s'était trahi et prit aussitôt un air d'enjouement et d'indifférence qui ne trompa plus Mme Thierry, mais qui rassura le procureur. Celui-ci se retira donc en se promettant de le sonder, mais en se persuadant que sa tante, au milieu de toutes ses émotions, perdait un peu la tête.
Mais Marcel lit bientôt une découverte plus étonnante, si étonnante réellement que nous prions nos lecteurs de s'y préparer un peu longtemps d'avance.
L'oncle Antoine rendit sa visite à Mme d'Estrelle. Mme d'Estrelle, sans effort ni apprêt, fut aussi charmante, plus charmante peut-être qu'à la première entrevue. Elle reçut l'horticulteur ni mieux ni moins bien qu'une personne de condition semblable à la sienne. Doué d'une pénétration qui suppléait à son manque d'usage, il sentit bien que la réception était parfaite, et que jamais il n'avait été si bien traité par une personne placée si haut. Il reconnut en outre que
PAR GEORGE SAND
€elle-ci était complètement indifférente à la question d'argent et que sa bienveillance ne cachait aucune arrière-pensée, pas même la pensée de le réconcilier avec Mme Thierry, puisqu'elle le lui disait franchement et avec un désir plein de confiance et de cordialité.
Marcel, en voyant la joie que son oncle rapportait de cette entrevue et qu'il ne pensait presque plus à dissimuler, reconnut que la loyauté était en certain cas la meilleure des diplomaties, et que Mme d'Estrelle avait plus fait ainsi pour ses protégés et pour elle-même que si elle y eût mis de l'habileté
— Or çà, lui dit M. Antoine sans attendre ses questions, il faut régler cette affaire du pavillon. Ça vaut pour moi quarante mille livres, je le sais, je les donne, et comme j'ai l'intention d'en jouir tout de suite, je dois à Mme Thierry de souscrire à toutes les prétentions qu'elle pourrait élever. Avec cette femme-là, je ne veux pas de discussions. Dis-lui donc que je la tiens quitte des six mille livres dont j'ai répondu pour elle, voilà mon reçu. Avec cela, s'il lui faut encore quelques écus pour déménager, je ne les lui refuserai pas. Va, et qu'elle ne me rompe plus la tête de ses peines; mais avant tout porte à la comtesse mon offre, que je crois assez gracieuse, et ma promesse d'indemniser à souhait ses protégés.
Marcel stupéfait, mais charmé, porta ces bon-
nés nouvelles d'abord à Mme Thierry, qui remercia la destinée, et faillit bénir son beau-frère pour sa volonté de la faire déménager au plus vite et à tout prix.
Mme d'Estrelle fut moins joyeuse, elle avait revu Faimable veuve, elle chérissait déjà son entretien, et puis elle eut des scrupules; la munificence de M. Antoine lui parut une folie de parvenu qui l'humiliait. — Il va croire, disait-elle, que j'ai manœuvré p^ur l'amener à ce sacrifice, et cela me répugne. Non, vrai, je n'accepterai que la moitié. J'aime bien mieux garder son estime et mon influence au profit des pauvres Thierry. Allez lui dire que je veux vingt mille hvres seulement et la continuation du bail de votre belle-sœur.
— Mais ma belle-sœur désire beaucoup déménager, répondit Marcel. Songez donc qu'il y va pour elle d'une somme qui a de l'importance.
— Alors ne vous occupez pas en mon nom de ce qui la concerne, mais occupez-vous bien de ma dignité, dont je vous confie le soin.
Cette réponse transmise à M. Antoine amena une explosion qui étonna Marcel. — Ainsi, s'écria le richard, la voilà qui refuse mes services, car c'était un service que je tenais à lui rendre, connaissant ses embarras, et j'y allais en ami, puisqu'elle m'avait traité en ami! Ah! vois-tu, Marcel, elle est hautaine, elle me méprise, et elle a menti en me disant qu'elle faisait cas de moi! Eh bien!
PAR GEORGE SÂND.
si c'est comme ça, je me vengerai. Oui, je me vengerai cruellement, et elle n'aura que ce qu'elle mérite, et, mort de ma vie, elle sera forcée de m'implorer.
Marcel examinait en silence la figure encore belle et passablement mauvaise du richard exalté. — Quel est donc ce nouveau mystère? se disaitfl en scrutant ses yeux noirs, arrondis par le dépit qui en faisait jaillir de sombres flammes. La vanité blessée arrive-t-elle à ce délire? Mon oncle serait-il à la veille de devenir fou? Cette vie absorbée, solitaire, uniforme, était-elle au-dessus de ses forces, et cette bouderie tendue contre tout ce qui éclaire et réchauffe la vie des autres aurait-elle à la longue amené un désordre dans sa cervelle ?
Antoine reprit avec véhémence, sans faire attention à l'étude que Marcel faisait de sa personne: — Je devine ce que c'est! on veut que mes sacrifices profitent à Mme Thierry. Eh bien! je me moque pas mal de Mlle de Meuil, moi! Il y a longtemps que je n'ai plus pour elle ni rancune ni amitié. Qu'elle aille au diable, et qu'on ne m'en parle plus! Je paierai le pavillon quarante mille livres, ou je ne l'achète pas. Voilà ma façon de penser.
Les choses en restèrent là durant quelques jours: Mme d'Estrelle riant de ce qu'elle regardait comme un accès de démence du vieux par-
venu, celui-ci agissant à l'insu de Marcel de manière à mettre le comble à cette démence.
Il acheta sous main toutes les créances qui menaçaient la veuve du comte d'Estrelle, et, sans en rien dire, il se mit en mesure de la ruiner ou de la sauver, selon Tattitude qu'elle prendrait visà-vis de lui. Il acheta pour son propre compte, mais sous un nom fictif, avec contre-lettre, la maison de Sèvres avec tout son riche et précieux mobiher. Il ne la loua à personne, et y plaça un gardien pour l'entretenir. Tout cela fut fait en peu de jours et à tout prix ; puis, un beau matin, s'étant adroitement enquis auprès de Marcel des relations intimes de Mme d'Estrelle, il alla trouver la baronne d'Ancourt, qui le reçut du haut de sa grandeur, et daigna pourtant lui prêter une oreille attentive en apprenant qu'il venait la mettre à même de sauver Mme d'Estrelle d'une ruine certaine.
L'entretien fut long et mystérieux. Les laquais de Fhôtel d'Ancourt, qu'une pareille conférence de leur hautaine patronne avec une espèce de paysan intriguait beaucoup, entendirent des éclats de la voix retentissante de la baronne, puis la voix rustique, une déclamation emphatique et lourde, une dispute enfin avec des alternatives de moquerie ou de gaieté; car la baronne riait par moments à ébranler les vitres.
Une heure après, la baronne courut chez Mme d'Estrelle. — Ma chère, lui dit-elle tout
PAR GEORGE SAND
émue, je vous apporte cinq millions où la misère ; choisissez !
— Ah! ah! un vieux mari, n'est-ce pas? dit Julie; vous tenez à votre idée?
— Un très-vieux mari; mais cinq millions!
— Avec un grand nom sans doute?
— Pas le plus petit nom! un roturier tout à plat, mais cinq millions, Julie!
— Un honnête homme au moins?
— Il passe pour tel; êtes- vous décidée?
— Oui, je refuse! N'en feriez-vous pas autant? M'estimeriez- vous si j'acceptais?
— J'ai dit ce que vous dites là. J'ai envoyé paître mon homme. Je me suis moquée de lui. Il a répondu obstinément: cinq millions, madame, €inq millions!
— Et il vous a convaincue, puisque vous voilà!
— Convaincue ou non... j'ai été surprise, éblouie, j'ai dit comme la reine: Vous m en direz tant!
— Alors vous me conseillez de dire oui?
— Ne dites pas oui, dites peut-être, et vous réfléchirez, et je réfléchirai aussi pour vous, car en ce moment-ci je n'ai pas bien ma tête; ces millions m'ont grisée. Que voulez -vous? L'homme est vieux, avant peu vous seriez libre; on aurait fini de crier contre la mésalliance; d'ailleurs on sait que, par vous-même, vous n'avez pas grand origine. Vous ouvririez des sa-
AINTO?<IA
Ions qui écraseraient tout Paris, et où tout Paris s'écraserait pour prendre part à vos fêtes; car, au bout du compte, tout Paris n'a qu'une chose en tête, qui est de s'amuser et d'aller où l'on s'amuse. Vous auriez chez vous bals, concerts et spectacles, des artistes, de beaux chanteurs et de beaux parleurs, enfin des gens d'esprit pour secouer et divertir les gens de qualité qui n'ont pas d'esprit. Ah! si javais cinq minions, moi, si j'en avais seulement deux,, je saurais bien quoi en faire! Voyons, ne me jugez pas folle et ne soyez pas poltronne. Acceptez la roture et l'opulence.
— Et la vieillesse du mari?
— Raison de plus!
Julie s'indigna, Amélie se piqua; elles furent brouillées. Mme d'Ancourt n'avait pas nommé le prétendant; Julie n'avait pas songé à s'en en* quérir. Elle en chargea Marcel, voulant que son refus pût être clairement notifié. Elle craignait que, par dépit, son impétueuse amie ne la compromît en laissant des espérances à son protégé. Marcel alla chez Mme d'Ancourt pour savoir le nom de l'homme aux cinq millions.
— Ah! on se ravise? s'écria la baronne.
— Non, madame, au contraire.
— Eh bien! vous ne saurez rien. J'ai donné ma parole d'honneur de taire le nom, si on repoussait la demande.
Marcel alla chez son oncle. Il flairait la vé-
PAR 6Ë0RGE SAND.
rite; mais il n'avait pas osé la faire pressentir à Mme d'Estrelle, pensant avec raison qu'elle lui reprocherait de l'avoir mise en relation avec un viellard insensé. Et puis il ne connaissait de la fortune de son oncle que les deux millions qu'il avouait, et ce chiffre, qui, souvent répété à Julie^ avait empêché celle-ci de rien soupçonner, dérou-tait notablement les soupçons de Marcel.
— Mon petit oncle, lui dit-il brusquement dès son entrée, vous avez donc cinq millions?
— Pourquoi pas trente ? s'écria le vieillard en levant les épaules; es-tu devenu fou?
Marcel le harcela vainement de questions; l'oncle fut impénétrable. D'ailleurs un grand événément venait de se produire chez lui, et il était bien sérieusement distrait de ses rêves de mariage. La mystérieuse liliacée qu'il avait si souvent contemplée, épiée, soignée et arrosée dans l'espérance de pouvoir lui donner son nom, venait durant quelques jours d'oubli et d'abandon, de pousser à l'improviste une hampe vigoureuse déjà chargée de boutons bien renflés; un de ces boutons s'était même déjà un peu entr'ouvert et montrait un intérieur de corolle satinée d'une blancheur et d'un luisant incomparables, tigrée de rose vif. Cette plante exotique surpassait en rareté et en beauté toutes ses congénères, et l'horticulteur hors de lui, ranimé, consolé presque de sa mésaventure matrimoniale, s'écriait à chaque instant, en arpentant sa serre avec agitation et en revenant savou-
rer Téclosion de sa plante: — Voilà, voilà! je suis fixé. Celle-ci sera VAntom'a Thiemï, et tous les amateurs de l'Europe en crèveront de rage si bon leur semble!
— Voyons, voyons! se disait Marcel, est-ce de VAntom'a j est-ce de la comtesse que mon encle est épris?
PAR GEORGE SAND