‹ Antonia (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Marcel, voyant que la vanité horticole repre-^ nait le dessus et pensant qu'il pourrait exploiter la joie de son oncle au profit de ses protégés^ donna les plus grands éloges à la future Antonta, — Vous comptez sans doute en faire hommage au Jardin du Roi? lui dit-il. Messieurs les savants doivent vous tenir en grande estime!

— Oh ! pour celle-ci, bernique, répondit M. An~ toine: ils pourront la regarder tout leur soûl, la décrire dans leur beau langage, la spéci/iquer, comme ils disent ; mais l'exemplaire est unique, et je ne m'en séparerai point avant que j'aie beaucoup ^e caïeux.

— Mais si elle meurt sans se reproduire?

— Eh bien! mon nom vivra dans les catalogues !

— Ce n'est point assez! A votre place, en cas d'accident, je la ferais peindre.

— Comment peindre? est-ce qu'on peint le& fleurs à présent? Ah! j'entends, tu veux dire que-

ANTOMA

je devrais la faire tirer en portrait? J'ai bien songé à ça pour d'autres plantes rares; mais j'étais brouillé avec mon frère, et quand j'ai fait travailler d'autres peintres, je n'ai jamais été content de leur barbouillage de fous. J'ai payé cher, et après j'ai crevé la toile ou déchiré le papier.

— Et vous n'avez jamais pensé à Juhen?

— Bah! Julien! un apprenti!

— Avez-vous vu quelque chose de sa façon?

— Ma foi, non, rien!

— Voulez-vous que je vous apporte...

— Non, rien, je te dis. Nous sommes brouillés.

— Pas du tout! Il vous a rendu visite tous les ans au 1®^ janvier, et vous n'avez jamais été mécontent de ses manières avec vous.

— C'est vrai, il est bien élevé, il n'est pas sot, ni mal tourné; mais depuis que j'ai refusé de lui avancer de quoi racheter la maison de Sèvres . . .

— Juhen n'a pas dit un mot de blâme ni de mécontentement, je vous l'atteste sur l'honneur!

— Tout ça ne fait pas qu'il ait le talent qu'il faudrait . . .

— Tenez! un petit échantillon en dit aussi long qu'un grand. Prenez votre loupe et regardez ça!

Marcel tira de sa poche une johe tabatière d'écaiUe, sur laquelle était encadré un bouquet peint en miniature par Julien. Bien que ce ne fût pas sa partie, il s'était appliqué à la reproduction microscopique d'une de ses toiles pour

PAR GEORGE SAND

faire ce cadeau à Marcel, et c'était véritablement un petit chef-d'œuvre.

L'oncle Antoine ne s'y connaissait pas assez pour en apprécier les qualités sérieuses; mais il connaissait l'anatomie de chaque détail d'une plante aussi bien qu'un botaniste consommé, et avec sa loupe, s'il ne put compter les étamines de chaque fleur et les nervures de chaque feuille, il put du moins constater que dans les sacrifices faits par l'artiste à l'effet général il n'y avait aucune erreur, aucune fantaisie, aucune hérésie, si minime qu'elle fût, contre les imprescriptibles lois de la création.

Il regarda longtemps, puis il demanda ingénument si Juhen était capable de faire aussi grand que nature, et sur la réponse affirmative de Marcel, il décida que Julien ferait le portrait de VAntoma Thierni, mais sous ses yeux, afin qu'il pût veiller sur l'exactitude des plus petites choses. ~ Ces peintres, dit-il, je sais ce que c'est! ça veut deviner, ça veut faire mieux que ce qui est. Ça vous •donne des raisons d'air ^ de lumièrey d'effet ! Oh ! fai retenu tous leurs bêtes de mots! Si Juhen veut être obéissant, à nous deux nous réussirons peut-être à faire quelque chose de beau! Va-t'en l'avertir, afin qu'il se tienne prêt à venir passer une heure ici après-demain ; ce sera le beau moment de la floraison.

Marcel alla consulter Julien et revint dire à l'oncle que l'artiste voulait deux jours au moins pour étudier son modèle, et qu'il fallait le laisser

dessiner sans lui faire d'objections, jusqu'au moment où il en demanderait avec Tintention de s'y rendre, si elles lui semblaient justes.

— Il est bien fier! dit l'oncle avec humeur. Le voilà qui fait déjà des embarras comme son père! Croit-il que je lui demande ça comme un service? J'entends le payer, et tout aussi cher que n'importe qui. Qu'est-ce que ça vaut, une journée de travail de ce monsieur?

— Il ne veut pas être payé. Il vous demandera votre pratique, si vous êtes content de lui.

— On sait ce que ça veut dire, il me demandera . . .

— Rien. Vous réglerez tout vous-même. On vous sait généreux quand vous ne haïssez pas les gens, et vous ne haïrez pas Julien quand vous le connaîtrez mieux.

— Eh bien! qu'il vienne tout de suite, qu'il commence !

— Non, il a de l'ouvrage qui presse ! demain il vous donnera quelques heures pour commencer.

Le lendemain, en effet, Julien commença à regarder la plante, et il en fit plusieurs croquis en la prenant dans tous ses aspects. M. Antoine, fidèle aux conventions tracées, ne vit ces essais que lorsque l'artiste les lui soumit. Il en fut plus satisfait qu'il ne voulut le dire. Cette manière consciencieuse d'étudier la structure et l'attitude rétonnait et lui plaisait. Julien parlait peu, il regardait toujours, et avait l'air d'aimer passionné-

PAR GEORGE SA^D

ment son modèle. L'horticulteur conçut dès lors quelque estime pour lui, et comme jamais Mme Thierry n'avait révélé à son fils la folle conduite de son beau-frère envers elle, comme rien dans la physionomie et les manières du jeune homme ne trahissait la moindre aversion, Antoine, qui avait d'autant plus besoin de s'attacher à quelqu'un qu'il était devenu plus égoïste, le prit en une sorte d'amitié latente et sourde, si l'on peut ainsi parler.

Le second jour, Julien commença à peindre; mais cette fois l'oncle ne comprit plus rien, et commença à s'inquiéter. Ce fut bien pis quand Julien lui déclara qu'il avait besoin de finir son travail dans son atelier, où il . avait des conditions ^ de lumière disposées à son gré, et une foule de petits objets qu'il ne pouvait transporter sans en oublier quelques-uns. Il y avait loin du pavillon à la serre de l'hôtel Melcy, et le lendemain on n'aurait pas de temps à perdre en allées et venues ; il fallait saisir au vol l'expression de la plante dans son état de floraison complète.

Mais faire voyager le modèle, c'était le compromettre; c'était hâter sa floraison, fatiguer sa tige, ternir sa fraîcheur ! L'oncle Antoine, trouvant l'artiste inébranlable, se résolut à porter luimême la précieuse Antonia à son atelier avec tous les soins possibles, au risque de rencontrer Mme Thierry et d'être forcé de la saluer.

En imposant ce dur sacrifice à l'oncle An-

AINTONIA

toine, Julien n'avait pas cédé aui petites manies d'un artiste vétilleux. Il avait suivi le conseil de Marcel, qui voulait amener une sorte de réconciliation entre les parties, et qui, désespérant d'entraîner Mme Thierry à la moindre avance, avait jugé nécessaire de la surprendre par une entrevue fortuite avec son ennemi.

Mme Thierry, que nous vous avons montrée parfaite, et qui l'était autant que possible, avait pourtant un petit travers. wSans coquetterie, sans prétention et sans se croire jeune, eJle ne s'était jamais bien dit: „Je suis vieille." Quelle femme de son temps était plus raisonnable et plus clairvoyante? Sa jeunesse avait fleuri dans les madrigaux, les paroles et les façons galantes. Elle avait été si jolie, et elle était si bien conservée! Son mari, tout en la ruinant par son imprévoyance, avait été amoureux d'elle jusqu'à son dernier jour, et vraiment on eût dit que ce vieux couple était destiné à faire revivre Philémon et Baucis. A force de s'entendre dire qu'elle était toujours charmante, ce qui était vrai relativement à son âge, la bonne Mme Thierry se croyait et se sentait toujours femme, et, après trente -cinq ans écoulés, elle n'avait pas oubhé combien les prétentions de l'armateur l'avaient blessée dans sa dignité et dans son amour-propre. Cet homme grossier, qui avait eu l'audace de lui dire: „Me voilà, je suis riche, vous pouvez m'aimer à la place de mon frère," lui avait causé la seule mor-

PAR GEORfrE SAND.

tification réelle attachée à ce que le monde avait^ dans ce temps-là, appelé sa faute. Plus tard, l'agrément et la sûreté de son commerce Favaient fait rechercher par les admirateurs de son mari. Elle avait pu relever la tête, triompher du préjugé, prendre une place réservée, exceptionnelle et des plus agréables dans l'opinion. Elle avait I donc été heureuse, sauf une seule amertume resj tée saignante au fond de son cœur. Il lui sem- ! blait avoir été souillée une fois en sa vie, et cela par les offres et les espérances de M. Antoine.

Marcel ne sut pas pénétrer le labyrinthe de ces délicatesses féminines. Il crut que le temps avait fait justice de cette ridicule aventure, et que Mme Thierry disait la vérité en déclarant qu'elle était prête à tout pardonner pour assurer à Julien les bonnes grâces de son riche parent.

Julien n'était pas homme à convoiter les richesses de l'oncle Antoine. Il ne s'était jamais dit qu'en l'adulant il pouvait prétendre à une bonne I part dans son héritage. Longtemps il avait repoussé même l'idée de lui demander un léger ser- \ vice; mais le désir de recouvrer pour sa mère, à force de travail, la maison où elle avait été si heureuse avait vaincu sa fierté. Résolu à consacrer toute sa vie, s'il le fallait, au soin de s'acquitter, il ne rougissait plus des démarches que faisait Marcel pour obtenir d'Antoine l'avance des fonds nécessaires.

Pourtant, au moment de voir arriver l'oncle,

ANTOMA

Julien eut quelque scrupule de tromper sa mère. Il craignit qu'elle ne fût trop surprise, et il essaya de la préparer à la visite qu'il attendait. Mme Thierry fit contre fortune bon cœur; mais elle eut à peine salué M. Antoine qu'elle monta dans sa chambre sous le premier prétexte venu, et s'y tint renfermée, ne pouvant prendre sur elle d'affronter la présence de cet antipathique personnage. Antoine, qui ne l'avait pas vue depuis une trentaine d'années, ne la reconnut pas tout de suite, et n'eut pas la présence d'esprit de s'en excuser. Il était venu à pied à travers son enclos, dont une porte de service donnait sur la rue de Babylone, tout près du pavillon. Ne se fiant qu'à lui-même du soin de toucher à son lis panaché, il l'avait apporté lui-même. Il le déposa lui-même sur la table du petit atelier. Il enleva lui-même le vaste cornet de papier blanc qui le protégait, et quand il vit l'artiste à l'œuvre, il prit une gazette que Mme d'Estrelle envoyait tous les matins à Mme Thierry, et s'assoupit dans un coin de l'atelier.

Julien attendait Marcel, qui lui avait promis d'essayer le rapprochement provoqué par lui ; mais Marcel, retenu par une affaire imprévue, n'arrivait pas. Mme Thierry ne descendait pas. Julien sentait qu'il ne pouvait rompre la glace sans l'initiative de son cousin; il ne disait mot, travaillait, faisait de son mieux, et pensait à Julie.

L'oncle Antoine ne dormait que d'un œil. Il

PAR GEORGE SAÎND.

se sentait ému, contraint, agité dans la demeure de celle qu'il haïssait, et en vue de l'hôtel d'Estrelle, où sa nouvelle fantaisie s'était logée. Il se leva, marcha en faisant crier ses gros souliers, se rassit, et, oubhant un peu son hs, il essaya de causer avec Julien.

— Est-ce que tu as beaucoup d'ouvrage? lui dit-il.

— Beaucoup, répondit Julien.

— Et on te paie cher?

— Assez cher. Je n'ai pas à me plaindre.

— Combien gagnes-tu par jour?

— Une dizaine d'écus, l'un dans l'autre, dit Julien en souriant.

— Ce n'est guère; mais à ton âge ton père n'en gagnait pas tant, et tu augmenteras tes prix d'année en année?

— Jô l'espère et j'y compte.

— Tu as de l'ordre, toi, à ce qu'on dit?

— Oui, mon oncle, je suis forcé d'en avoir.

— Tu ne vas pas dans le monde, je pense?

— Je n'ai pas le temps d'y aller.

— Mais tu connais des gens de qualité?

— Ceux qui fréquentaient mon père ne m'ont pas oublié.

— Tu rends quelquefois des visites?

— Rarement, et seulement quand il le faut.

— Connais-tu la baronne d'Ancourt?

— Je connais son nom, rien de plus.

— N'est-ce pas une amie de Mme d'Estrelle ?

ANTONU

— Je n'en sais rien.

— Mais Mme d'Estrelle, tu la connais?

— Non, mon oncle.

— Tu ne l'as jamais vue?

— Jamais.

Julien fit ce mensonge avec résolution. Il lui semblait que tout le monde voulût pénétrer son secret, et il était bien décidé à le renfermer avec une méfiance farouche.

— C'est drôle ! reprit Fonde Antoine, qui avait peut-être aussi quelque soupçon sur son compte, pour ne pas perdre l'habitude de soupçonner tout le monde. Ta mère passe des heures et des jours dans son jardin, on dit même dans son salon, et toi...

— Moi, je ne suis pas ma mère.

— Tu veux dire que tu n'es pas noble?

— Je veux dire que je ne suis pas d'âge à me présenter chez une personne qui ne reçoit que des gens âgés.

— Et tu regrettes peut-être d'être trop jeune,

toi?

— Moi, j'aime beaucoup à être jeune, je vous assure! répondit Julien, riant des réflexions bizarres de son oncle.

L'oncle dérouté recommença à marcher par la chambre d'un pas saccadé et agaçant: puis il dit à Julien : — Tu en as pour longtemps encore ?

— Pour deux ou trois heures.

— Peut-on regarder?

PAR GEORGE SAND

— Si vous voulez.

— Eh ! eh ! ça n'est pas mal, ça commence à venir; mais tu barbouilles tout le fond: où mettras-tu le nom de la plante? Je le veux en grosses lettres d'or.

— Alors je ne le mettrai nulle part. Cela nuirait à mon effet.

— Ah! par exemple! je veux mon nom, pourtant!

— Vous le ferez mettre en grosses lettres noires sur un médaillon en relief, en haut ou en bas du cadre doré.

— Ah bien! c'est une idée, ça! Si tu me fais un chef-d'œuvre, je t'inviterai à la cérémonie du baptême.

— Bah ! une cérémonie ?

— Oui, ces messieurs du Jardin-du-Roi viennent demain déjeuner chez moi. Je les ai invités. Je les attends, et comme ça m'ennuie de rester en place les bras croisés, je m'en vais voir un peu chez moi si on fait bien les choses, car je veux une espèce de fête. Aie bien soin de mon hs, ne te laisse pas déranger, travaille sans désemparer. Je reviens dans une heure. — Et comme chaque coup de pinceau donné désormais avec entrain et certitude par Julien semblait faire passer la vie de la plante merveilleuse sur la toile, l'oncle en fut frappé, sourit, et s'humanisa jusqu'à taper sur l'épaule du jeune homme en di-

sant: — Courage, mon garçon, courage! Contentemoi, tu ne t'en repentiras peut-être pas.

— Il sortit ; mais, au lieu de rentrer dans son enclos, il se dirigea machinalement vers l'hôtel d'Estrelle. Un monde d'idées confuses, riantes, chagrines, hardies, faisait extravaguer cette tète affaiblie en même temps qu'exaltée par la solitude, la richesse, l'ennui et la vanité.

— J'ai eu tort, se disait-il, de confier ma demande à cette folle de baronne. Elle s'y est mal prise : elle ne m'a pas seulement nommé ! Elle a dit que j'étais un vieux roturier, voilà tout, et la petite comtesse n'a pas deviné du tout qu'il s'agissait d'un homme bien conservé, qu'elle a loué elle-même de sa bonne santé et de sa bonne mine, d'un homme qu'elle sait généreux et grand, et dont les talents comme amateur de jardins et producteur de raretés ne sont pas à dédaigner. J'en veux avoir le cœur net. Je veux me déclarer moi-même; je veux savoir si je dois aimer ou haïr.

Il entra résolument dans l'hôtel, et demanda à parler d'affaires à la comtesse. Elle hésita un peu à le recevoir; elle le savait bizarre et le jugeait maniaque. Elle eût souhaité que Marcel fût présent à l'entrevue; mais elle connaissait la susceptibilité de son vieux voisin, et elle craignait de nuire aux intérêts de Mme Thierry en refusant de le voir. Elle le fit entrer. Elle était seule, mais elle pensa qu'il serait de la dernière pru-

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derie de s'alarmer d'un téte-à-tête avec un vieillard dont l'austérité de mœurs était avérée.

Le richard arrivait avec des idées de lutte; il s'imaginait devoir batailler pour obtenir ce têteà-tête. Quand il s'y trouva tout porté, et sans autre obstacle que deux minutes d'attente, quand il vit l'accueil un peu réservé, mais toujours poli et affable de sa belle voisine, son courage l'abandonna. Comme tous les gens longtemps livrés à des pensées sans échange et sans contrôle, nul n'était plus audacieux que lui en projets: c'est cette audace qui l'avait enrichi, et il s'y fiait ; mais comme jamais il n'avait agi que derrière la toile, il était aussi incapable de faire quelques pas en personne sur la scène du monde et de parler à une femme qu'il l'eût été de commander un navire et de traiter avec les Algonquins. Il pâJit, balbutia, remit sur sa tête le chapeau qu'il avait ôté, et tomba dans un si grand trouble que Mme d'Estrelle, inquiète et surprise, fut forcée de venir à son aide en lui parlant la première de ce qui, selon elle, faisait l'objet de sa visite.

— Nous voilà donc en délicatesse , mon voisin, lui dit-elle avec bonté, à propos de ce malheureux pavillon, qui devait, c'était mon espoir, nous établir sur un pied de bon voisinage et de bonne intelligence? Savez-vous que j'ai envie de vous gronder, et que je ne vous trouve pas raisonnable?

— Je suis fou, c'est connu, répondit Antoine

d'un ton bourru. A force de me le dire , on finira par me le faire croire!

— Je ne demande qu'à être détrompée, reprit Julie; mais donnez-moi quelque bon motif pour me faire accepter Tespèce de cadeau que vous m'offrez; je vous en défie.

— Vous m'en défiez? Alors vous voulez que je parle? C'est assez clair... Je m'intéresse à vous!

— Vous êtes bien bon! dit Julie avec un imperceptible sourire de raillerie; mais...

— Mais c'est comme ça, madame la comtesse, vous êtes faite pour qu'on pense à vous,... et j'y pensais, que diable!... Je me disais: C'est dommage qu'une personne si,... une dame qui,... enfin quelqu'un de bien, soit sous le pourchas des recors... Je ne suis qu'un roturier, mais je me sens moins ladre que les beaux messieurs et les belles dames de sa famille. C'est pourquoi j'ai dit ce que j'ai dit, et vous l'avez pris de travers, ce qui prouve que vous me méprisez.

— Oh! pour cela, non! s'écria la comtesse. Vous mépriser pour une bonne action que vous vouliez faire ! Non, cent fois non ! Vous savez bien que c'est impossible!

— Alors,... pourquoi refuser?

— Écoutez, monsieur Thierry, voulez-vous me donner votre parole d'honnête homme que vous me connaissez bien, que vous êtes bien sûr de la

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sincérité, du désintéressement personnel de ma démarche auprès de vous?

— Oui, madame, je vous en donne ma parole d'honneur. Est-ce que sans ça, mordié, je reviendrais vous voir ?

— Eh bien, j'accepte, dit Julie en lui tendant la main, mais à une condition, c'est que vous me rendrez votre bienveillance.

Le vieux Antoine perdit la tête en sentant cette petite main douce dans sa main sèche et dure. Il eut comme un éblouissement, et, ne sachant que faire de cette main de femme qu'il ne croyait pas devoir baiser et qu'il n'osait pas serrer, il la laissa retomber, et bégaya un remercîment fort embrouillé, mais empreint d'une sorte d'effusion.

— Puisque vous me traitez comme si vous étiez mon obligé, reprit Mme d'Estrelle, je vous avertis que je deviens exigeante. Je n'ai besoin, en réalité, pour le moment que de vingt mille livres. Autorisez-moi à offrir les vingt mille autres de votre part à Mme Thierry.

— Oh! ça, ce n'est pas possible! dit Antoine avec humeur. Elle refusera... En voilà une qui me déteste ! Je viens de lui rentre visite . . . Elle m'a tourné les talons et s'est sauvée dans son grenier !

— Vous avez donc eu quelque tort envers elle, mon voisin?

— Jamais ! . . . Si elle a voulu le comprendre

autrement . . . Qu'elle dise ce qu'elle voudra, je suis un honnête homme.

— Elle ne m'a jamais dit le contraire.

— Elle ne vous a jamais parlé de moi? Voyons, là, sur l'honneur, vous aussi!

— Sur l'honneur, jamais!

— Alors , . . . tenez ! dites-lui de me respecter comme elle le doit, et ne parlez pas de lui donner un argent qui est à vous, car le diable m'emporte, si vous voulez faire cas de moi et ne pas rougir de mon amitié, je lui flanque,... oui, je lui campe un joh cadeau! Je lui rachète sa maison de Sèvres. Hein! qu'est-ce que vous diriez de ça?

— Je dirais, mon voisin, s'écria Mme d'Estrelle, vivement touchée, que vous êtes le meilleur des hommes!

— Le meilleur, vrai? dit le richard, flatté dans son orgueil jusqu'à l'ivresse: le meilleur, vous dites?

— Oui, le meilleur riche que je connaisse.

— Alors ça vaut fait ! Voulez-vous venir dîner chez moi demain avec des savants, des gens d'esprit très-fameux, et assister à un baptême? Voulez-vous être marraine et m'accepter pour votre compère?

— Oui, à quelle heure?

— A midi.

— J'irai! mais avec quelqu'un, puisque vous

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avez des personnes qui ne me connaissent pas. J'irai avec...

— Avec ma belle-sœur, je vous vois venir!

— Eh bien! vous me le défendez?

— Vous le défendre? Savez-vous que vous parlez comme si j'étais votre maître, dit-il avec une sorte de fatuité mystérieuse.

— Comme si vous étiez mon père, répondit Julie avec candeur.

Un vieillard sans chasteté eût été blessé de cette parole; mais Antoine était chaste dans sa folie, et, nous pouvons l'affirmer, il n'était pas amoureux de Julie. La comtesse seule était l'objet de sa passion. Qu'elle fût sa fille adoptive ou sa femme, peu lui importait. Pourvu qu'il pût la montrer à son austère compagnie du lendemain, à Marcel, à Julien, à Mme Thierry surtout, et à tous ses jardiniers, appuyée sur son bras ou assise à sa table, et lui témoignant une amitié fiHale sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on, il lui semblait qu'il serait parfaitement heureux ainsi. — Et si je ne suis pas encore content, se disait-il, parlant de hii-même à lui-même avec une tendresse sans bornes, je serai toujours à temps de l'apprivoiser et de l'amener au mariage, au sacrifice de son titre pour le nom de Thierry aîné, qui alors vaudra bien celui de monsieur mon frère , Thierry le peintre !

— Puisque vous êtes si gentille^ dit-il à JuUe, moi je vais être gentil. Je vais faire tout ce que

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ANTQNIA

VOUS souhaitez. Chargez-vous, par exemple, d'inviter pour moi Mme André Thierry, et dites-lui que si , par sa faute , vous manquiez au rendezvous de demain, je ne lui pardonnerais de ma vie.

— Je me charge d'elle, mon voisin. A demain! soyez tranquille!

— Ça vous ennuierait de dire mon ami'i reprit Antoine, dont la langue se déliait sous le coup du bien-être intérieur.

— Ça ne m'ennuie pas du tout, répondit JuHe en riant; mais je vous dirai ce mot-là demain, si vous tenez parole.

— Vous me le direz . . . publiquement ?

— Pubhquement, et de tout mon cœur.

Le vieillard s'en alla en trébuchant comme un homme ivre. Dans la rue, il parlait à demi- voix tout seul, avec des yeux étincelants et des gestes emphatiques. Les passants le prenaient pour un échappé des petites maisons.

Il suivait le mur du jardin de l'hôtel d'Estrelle, retournant machinalement voir si Juhen travaillait et si son hs se portait bien. Tout à coup il se rappela que Mme d'Ancourt pouvait faire tout manquer si elle révélait à Mme d'Estrelle le nom du prétendant qu'elle lui avait signalé. Évidemment Julie ne se doutait de rien ; évidemment elle n'entendait pas malice à l'attachement du vieux voisin. Peu à peu elle pourrait bien en venir à Taccepter pour mari à force d'éprouver sa magnificence ; mais il avait voulu aller trop vite : il avait

PAR GEORGE SAND

failli tout gâter. Il fallait, puisque la baronne ne lui était pas contraire, courir chez elle avant tout autre soin, lui dire où en étaient les choses et lui recommander le silence. Il sauta dans un fiacre qu'il rencontra vide, et se fit conduire à Thôtel d'Ancourt.

Julie était vivement émue; comme tout cœur généreux qui vient de provoquer et de mener à bien une bonne action, elle se sentait heureuse dans un sincère oubU de sa personnalité. Cet oubli fut si complet, qu'elle jeta sur ses épaules un léger mantelet de soie violette et courut vers le pavillon, impatiente d'annoncer la grande nouvelle à Mme André, et de lui faire promettre de la chaperonner au repas de l'hôtel Melcy. Elle ne pensa pas plus à Julien que s'il n'eût jamais existé, où, si elle y pensa, elle ne s'avisa pas du danger qu'elle courait de le rencontrer. Ce danger, dont elle ignorait d'ailleurs la gravité, lui semblait bien peu de chose au prix de l'événement qui la poussait vers sa mère. D'ailleurs elle était seule. Personne dans son salon, personne dans le jardin. Les roses seraient-elles scandalisées de sa démarche, et les rossignols iraient -ils crier par-dessus les murs que Mme d'Estrelle entrait dans une liaison où pouvait se trouver un jeune homme Iqu'elle n'avait jamais vu?

Julien n'avait pas en ce moment le loisir de guetter l'approche de Julie. Il fallait peindre vite et sans distraction. Le lis ne pouvait point s'en-

AINTONIA

gager à ne pas se ternir et se déformer avant le dernier coup de pinceau. Mme Thierry était dans sa chambre avec Marcel, qui, après avoir échangé quelques mots avec Julien, voulait sermonner, confesser et convaincre sa tante en tête-à-tête, le sujet de sa vindicte étant resté et devant rester caché au jeune artiste.

Mme d'Estrelle frappa légèrement à la porte du pavillon. Une grosse voiture chargée de moellons passait en ce moment-là dans la rue. Le poids des roues, les cris du charretier et les claquements du fouet couvrirent le faible bruit de son signal. Pressée de voir Mme Thierry avant qu'elle ne fût avertie et mal disposée par quelque message bourru du bizarre Antoine, Mme d'Estrelle ouvrit résolument une première porte, puis une seconde, et se trouva dans l'ateher de Julien, seule et face à face avec lui, car son modèle était placé dans le jour projeté de la fenêtre sur cette porte, et JuHe apparut à l'artiste en pleine lumière, comme si elle venait à lui dans un rayon de soleil.

Julien s'attendait si peu à cette vision qu'il faillit tomber foudroyé. Tout son sang se porta à son cœur, et sa figure devint plus blanche que le lis de M. Antoine. Il ne put ni parler ni saluer, il resta debout, la palette en main, l'œil fixe et dans une attitude véritablement pétrifiée.

Que se passa-t-il donc d'analogue dans l'âme et dans les sens de la belle comtesse ? Il est certain qu'à la vue de ce jeune homme d'une beauté

PAR GEORGE SAND

accomplie et d'un type où la noblesse des lignes ne le cédait qu'à Fintelligence de l'expression, elle se sentit saisie d'une sorte de respect instinctif, car il n'était pas un inconnu pour elle. Elle savait toute sa vie honnête et digne, son labeur tenace à la fois ardent et régulier, son amour filial, ses sentiments généreux, l'estime et l'affection qu'il méritait, et que nul de ceux qui le connaissaient ne pouvait lui refuser. Elle avait peut-être eu quelquefois la curiosité de le voir, et sans doute elle s'était interdit d'y céder, soit qu'elle eût trouvé ce désir puéril, soit qu'elle eût pressenti quelque vague danger pour elle-même.

N'en cherchons pas plus long. Elle était apparemment toute préparée à l'invasion du sentiment qui devait décider de sa vie. Elle en reçut comme une commotion terrible; le trouble qui paralysait JuUen la saisit tout entière, et elle resta un instant aussi muette, aussi immobile que lui.

Quiconque eût vu ce beau couple sorti des mains de Dieu dans quelque région inaccessible aux préjugés sociaux et se rencontrant dans les conditions naïves et magnifiques de la logique suprême se fût dit sans hésiter que cette logique de Dieu avait fait cet homme superbe pour cette femme charmante, et cette femme sensible et vraie pour cet homme ardent et fier. Tout était charme et douceur dans la grâce de Julie, tout était passion et magnanimité dans la beauté de Julien. En rencontrant enfin le regard l'un de l'autre dans

ANfONîA

Ce rayon du soleil de mai , tout moite des parfums de la vie nouvelle, chacun d*eux prononça intérieurement, comme un cri d'irrésistible amour, les noms que le hasard leur avait donnés, Julie, Julien^ comme s'ils eussent été destinés à n'en avoir qu'un pour deux.

Il fallut donc un grand effort de leur volonté pour qu'ils se souvinssent de ce qui séparait leur existence sociale.

— Au fait, pensa Julie, c'est ce jeune peintre ; j'ai cru voir un demi-dieu. — Hélas ! se dit Julien, c'est cette grande dame; j'ai cru voir la moitié de moi-même.

Elle le salua la première et lui demanda s'il était M. Julien Thierry. Il s'inclina profondément en disant d'un air de doute hypocrite: — Madame la comtesse d'Estrelle ? — Dérision ! comme s'ils avaient à se questionner pour prendre possession l'un de l'autre !

— Est-ce que madame votre mère est sortie ? dit la comtesse.

— Non, madame, je vais l'appeler. — Et Julien ne bougeait pas ; ses pieds étaient comme cloués au carreau. — Elle est avec mon cousin Marcel Thierry, ajoula-t-il ; dois-je dire à lui aussi de descendre pour prendre les ordres...

— Que personne ne descende! Je vais monter, si vous me montrez le chemin; mais attendez! ajoùta-t-elle en voyant que Julien était incapable de se mouvoir. Il serait peut-être bon

PAR GEORGE SAND

de prévenir noadame voire mère; je ne l'ai pas vue hier, peut-être n'est-elle pas bien portante?

— Elle souffrait un peu en effet, répondit Julien.

— Alors,... oui, vous devez la préparer à une émotion... agréable, Dieu merci, et qui pourtant peut la saisir. Faites-lui entendre doucement que je lui apporte de grandes et bonnes nouvelles de M. Antoine Thierry relativement à la maison de Sèvres.

Julien ne sut pas et ne crut pas devoir résister au désir de remercier Mme d'Estrelle. La présence d'esprit lui étant un peu revenue , il la bénit de ce qu'elle faisait pour sa mère en des termes si émus et si délicatement sentis qu'elle en fut pénétrée, mais non surprise. Avec sa bonne renommée et sa physionomie irrésistible , Juhen* ne devait pas et ne pouvait pas s'exprimer autrement. Alors la glace fut rompue et toute raideur d'étiquette fut oubhée, comme si la méfiance eût été une mutuelle injure, et ils se parlèrent un instant avec un abandon extraordinaire.

— Je suis heureuse d'avoir sauvé votre mère, dit Julie; vous le savez bien! Elle n'a pas pu ne pas vous dire combien je l'aime!

— Vous avez raison de l'aimer, vous ne vous en repentirez jamais. C'est un cœur digne du vôtre.

— Je voudrais pouvoir dire que le mien est en effet digne de sa confiance. Oh! elle m'a bien

parlé de vous! Vous Fadorez, je le sais, et pour ce grand amour filial Dieu vous bénira.

— Il me bénit déjà, puisque c'est vous qui me le dites.

— Et je vous le dis de toute mon âme. Pourquoi donc ne vous le dirais-je pas? Il y a si peu de personnes à estimer sans réserve?

— Il y en a dont l'estime est un si grand bienfait que, pour l'obtenir, on accepterait la haine et le mépris de toutes les autres.

— Oh! c'est une politesse que vous dites là; vous ne me connaissez pas assez . . .

— Je vous connais, madame, par vos bontés, par vos grandeurs d'âme et vos délicatesses de cœur. Il faudrait être sourd pour ne pas vous connaître, aveugle pour ne pas vous comprendre, *et une affection, une bénédiction de plus ou de moins autour de vous ne peut pas vous étonner, pourvu qu'elle soit humble et à jamais prosternée.

JuUe sentit que le feu prenait à l'atmosphère qu'elle respirait. Elle essaya machinalement de se ravoir, mais sans trouver en elle le courage de se soustraire à ce dangereux entretien.

— Êtes-vous content aussi, lui dit-elle, de recouvrer cette maison où vous avez été élevé?

— Content pour ma pauvre mère, oh! oui, mais pour moi... non!

— Vous aimez Paris ?

— Non, pas du tout; mais...

PAR GEORGE SAND

Les yeux embrasés et noyés de Julien disaient assez ce qu'il pensait. Julie ne l'entendit que trop. Elle voulut parler d'autre chose; elle regarda les toiles de l'artiste, elle loua son talent, qui se révélait à elle en même temps que son amour, et elle crut lui dire qu'elle comprenait son art; mais en fait c'était sa passion qu'elle comprenait, et chacune de leurs paroles trahissait la vraie préoccupation de leurs âmes. Il se lit rapidement de part et d'autre un si grand trouble qu'ils ne savaient plus de quoi ils parlaient, et que Mme d'Estrelle s'en prit au hs de M. Antoine pour avoir l'air de parler de quelque chose.

— Ah! que voilà une belle fleur, dit-elle, et comme elle sent bon!

— Elle vous plaît? s'écria Julien, et avec l'impétuosité d'un amant ivre de joie il brisa la tige de VAntoma Tkzerrti et off'rit Fépi superbe à Julie.

JuUe ne savait rien de l'importante affaire de cette plante; elle n'avait pas vu Marcel depuis trois jours, et comme Mme Thierry évitait avec soin de prononcer le nom de M. Antoine, rien ne lui avait été raconté. Conviée à un baptême pour le lendemain à l'hôtel Melcy, elle s'imaginait naturellement qu'il s'agissait d'un enfant de quelque jardinier émérite. Enfin elle était à cent lieues de deviner qu'en brisant cette fleur, Julien brisait tout lien avec son oncle, et jetait peut-être tout un avenir de richesse aux pieds de son idole.

Elle fit pourtant un cri d'effroi et de surprise en voyant Taction emportée de Tartiste. — Ah! mon Dieu, dit-elle, que faites- vous là? votre modèle!

— J*ai fini, répondit vivement Julien.

— Non, vous n'avez pas fini, je le vois bien!

— Je finirai sans modèle ; je le sais par cœur!

Et comme, ressaisi un instant par Tamour de son art, il jetait sur le lis un dernier regard de possession intellectuelle, Julie replaça le lis sur sa tige en tenant dans sa main la solution de continuité et en disant avec une grâce enjouée, pleine d'oubli et d'abandon : — Je le tiens, achevez-le ; il ne se flétrira pas tout de suite. Allons, dépêchez-vous. C'était si beau, cette peinture! Je ne me pardonnerais pas de vous l'avoir fait abandonner. Travaillez, je le veux !

— Vous voulez ? dit Julien éperdu. Et, comme il y avait une autre toile blanche placée derrière son tableau, il dessina et peignit avec ardeur, avec furia, la délicate et charmante main de Mme d'Estrelle. Le fis n'avançait pas. Il posait là pour rien à l'insu de Juhe, en attendant qu'il penchât sa tête altière pour ne plus la relever.

0 oncle Antoine, où étais-tu pendant qu'un pareil forfait se commettait sans remords et sans terreur sous l'œil de la Providence endormie ou malicieuse ?

Un bruit qui se fit dans l'escalier rappela

Julie à elle même; c'est Marcel qui descendait pour dire à Julien que sa mère consentait à revoir M. Thierry lorsqu'il rentrerait. Mme d'Estrelle, honteuse d'être surprise dans ce tête-à-tête et dans cette intimité inouïe avec Tartiste, planta précipitamment la tige de YAntoma dans la terre légère et mouillée du vase. VAntonia ne parut s'être aperçue de rien et continua d'être belle et fraîche. Marcel entra et ne prit nullement garde à la catastrophe.

Il avait bien assez à s'étonner de la présence de la comtesse. Celle-ci se sentait très-honteuse devant lui, et Juhen s'en aperçut. Aussitôt il surmonta virilement toute émotion, et avec un sangfroid impénétrable il annnonça à Marcel que Mme la comtesse venait d'entrer et qu'elle désirait parler à sa mère. En même temps il avançait un fauteuil à JuUe, comme si elle ne se fût pas encore assise, et il sortait pour avertir Mme Thierry, en saluant son hôtesse avec une aisance respectueuse,

Mme d'Estrelle sut un gré infini à l'artiste de cette soudaineté de résolution. Elle sentit à ce léger indice que ce n'était pas là un enfant capable de la compromettre par des ingénuités fâcheuses, mais un homme tout prêt et tout armé pour la protéger envers et contre tous, pour la préserver au besoin de ses propres témérités. Elle l'en aima tout à fait, mais elle sentit bien aussi qu'il était le maître de sa destinée, puisqu'il y avait déjà

entre eux un secret à cacher au regard investigateur de leurs amis communs.

Pendant qu'elle essayait de résumer rapidement à Marcel sa conversation avec M. Antoine, Julien entrait chez sa mère. Elle vit sur son visage un tel rayonnement qu'elle s'écria : — Mon Dieu, que tu as de beaux yeux ce matin! Qu'est-ce qui vient donc d'arriver?

— Mme d'Estrelle est en bas, dit Julien. Elle t'apporte la joie et la consolation. Elle a amené M. Antoine à te racheter ta chaumière. Vite! relève tes coiffes et viens remercier ton bon ange.

Mme Thierry, surprise, ravie et en même temps désolée, car l'œil de la mère ne pouvait plus s'y méprendre et voyait bien la passion contenue sous l'apparente franchise de Julien, éprouva un tel saisissement qu'elle fondit en larmes.

— Eh bien, en bien! dit Juhen, qu'est-ce que c'est? Pauvre mère, si courageuse dans le malheur, ne peux-tu supporter la joie? Allons, laisse pendre tes coiffes, puisque tu ne peux pas les relever, et descends comme tu es. Mme d'Estrelle te verra pleurer de plaisir, et cela ne lui fera pas de peine, va!

— Juhen! Julien! dans mon plaisir j'ai de la peine, moi ! et de la peur surtout !

— Tu crains d'avoir à remercier M. Antoine ? Allons, boudeuse! c'est se montrer trop enfant!

Mme Thierry était prête à s'évanouir. Julien s'impatientait presque contre elle, car cette émotion

PAR GEORGE SAND

lui faisait perdre des minutes, des secondes qu'il eût pu passer auprès de Julie. Marcel, qui était ravi des bonnes nouvelles apportées par elle, s'impatienta aussi du retard de sa tante, et monta pour hâter son apparition. Julie resta donc seule quelques instants dans Tatelier.

Ces instants, rapides à coup sûr, comptèrent plus tard dans ses souvenirs comme un siècle de vie, car la lumière se fit dans son âme d'un seul jet éblouissant. „Ton bonheur est trouvé, lui disait une voix intérieure douée d'une autorité souveraine: il est ici. Il n'est point ailleurs que dans la possession d'un amour immense, au sein d'une existence cachée et enfermée étroitement, La mère de Julien a connu et savouré ce bonheur durant toute sa jeunesse. Le commerce du monde et l'aisance n'ont rien ajouté à sa félicité. Ils l'ont plutôt amoindrie par des préoccupations étrangères à l'amour. Oublie le monde, tu en vaudras mieux. Compte avec tout ton passé qui t'a leurrée et mise en guerre contre toi-même. Réconcilie-toi avec tes origines qui tiennent plus au tiers qu'à la noblesse, avec ta conscience qui te reproche d'avoir écouté les conseils de la fausse gloire et cédé aux menaces de parents ambitieux ; rentre en grâce auprès de Dieu qui abandonne les âmes éprises des faux biens, sois vraie, sois forte comme ce jeune homme qui t'adore, et qui vient de te révéler dans un regard la plus grande et la plus noble passion que tu inspireras jamais.'^

Et, tout en écoutant cette voix mystérieuse de son propre cœur, Julie regardait autour d'elle et s'étonnait de sentir un calme divin succéder aux agitations qui l'avaient bouleversée. Elle savourait le charme d'un petit phénomène bien simple. Sa vue courte saisissait, dans un local beaucoup plus étroit que ceux auxquels elle était habituée, le détail de tous les objets environnants. C'était une bien humble demeure que ce pavillon Louis XIII; mais elle était rajeunie par un goût d'arrangement qui révélait l'artiste amoureux d'élégance jusque dans la pauvreté. La construction n'était pas laide par elle-même. La profonde et large embrasure de la fenêtre où la veuve avait installé, comme dans un petit sanctuaire, son fauteuil, son rouet, son guéridon et son coussin de pied, donnait un aspect d'intimité flamande à cette partie de l'ateher; le reste avait été restauré assez récemment, mais dans les conditions d'une stricte économie. Des boiseries grises toutes nues, avec quelques encadrements en relief, des hgnes droites partout, mais dessinant des proportions harmonieuses, un plafond blanc peu élevé, mais n'écrasant rien; au-dessus des portes, un ovale en guirlande sculpté sur bois et très-sobre de feuillage, peint, ainsi que les baguettes des panneaux, en gris plus foncé que le reste; deux ou trois belles toiles de fleurs et de fruits, ouvrages estimés d'André Thierry, quelques ébauches et deux petites études de Julien, une grande vasque de faïence de Rouen, posée

PAR GEORGE SAND

sur une console, contre une glace, et toute remplie de fleurs naturelles et de grands rameaux jetés avec grâce et pendant jusqu'à terre; un petit tapis devant le canapé, deux ou trois chevalets, des coquilles, des boîtes d'insectes, des statuettes et des gravures sur une grande table; un ameublement tout en bois de chêne, à fond de canne, une petite harpe, seul objet brillant qui fit chatoyer ses vieilles dorures dans un coin sombre: certes il n'y avait rien dans tout cela qui sentît un grand bien-être; mais sur tout cela il y avait un vernis dé propreté assidue et une fraîcheur en même temps qu'une douceur d'éclairage qui disposait à lâ rêverie. L'atelier était un peu assombri par les lilas trop voisins et trop touff'us du jardin; mais ce jour verdâtre avait une poésie étrange, et il y planait je ne sais quel recueillement ému dont Juhe se sentit pénétrée. Que fallait-il de plus que cette retraite si petite et si humble pour savourer les joies de l'âme et les ivresses sans fin de la sécurité morale ? De quoi servait à Julie d'avoir des meubles somptueux, mille babioles qu'elle ne regardait jamais sur ses étagères, des plafonds bleus à étoiles d'or sur sa tête, des tapis des Gobelins sous ses pieds, des vases de Sèvres pour mettre ses bouquets, des laquais galonnés pour lui annoncer ses amis, des éventails de Chine plein ses poches et des diamants plein ses écrins ? Tout cela ne l'avait amusée qu'un jour, et quels jouets peuvent distraire un cœur qui s'ennuie?

Cette vie austère et laborieuse de Julien, son touchant tête-à-tête perpétuel avec sa mère, son amour caché, prosterné, comme il l'avait dit luimême, n'était-ce pas quelque chose de plus pur et de plus grand que l'existence et Thommage d'un grand seigneur frivole ou blasé?

Un moineau apprivoisé par Julien, et qui vivait en hberté sur les arbres voisins, entra dans Fatelier et vint se poser familièrement sur l'épaule de Julie. Etonnée un instant, elle crut à quelque prodige, à un augure antique, présage de bonheur ou de victoire. Elle était réellement enivrée.

Mme Thierry entra enfin toute troublée et toute attendrie. Elle avait exigé qu'on la laissât seule un instant avec la comtesse. Elle se jeta^à ses pieds, et, forcée par elle de se relever bien vite, elle lui parla ainsi :

— Vous êtes bonne comme les anges, ma belle voisine. Soyez mille fois bénie ! Mais voyez ma douleur en même temps que ma joie: mon fils, mon cher Julien, est perdu s'il ne renonce bien vite à Tespérance de vous revoir jamais. Il vous aime , madame , il vous aime éperdument ! Il m'a trompée, il m'a dit qu'il vous avait à peine aperçue de loin; mais il vous voit tous les jours, il vous contemple à la dérobée, il s'enivre, il se tue à vous regarder. Il ne mange plus, il ne dort plus, il n'a plus de gaîté, ses yeux se creusent, sa voix sonne la fièvre. Il n'a jamais aimé, mais

PAR GEORGE SAND

je sais comment il aimera, comment il aime déjà. Hélas! c'est un caractère exalté avec un esprit d'une constance extraordinaire. Découragez - le, madame, s'il est possible, en ne le regardant pas, en ne lui disant pas un mot, en ne le revoyant jamais. Ayez pitié de lui et de moi, ne venez plus chez nous! Dans quelques jours, nous partirons; l'absence le guérira peut-être... Si elle ne le guérit pas, je ne sais pas ce que je ferai pour ne pas mourir de douleur.

Mme Thierry pleurait à sanglots, et ses larmes avaient une éloquence de conviction qui porta le dernier coup à Juhe. Tout son rêve de bonheur semblait devoir s'évanouir devant ce désespoir maternel. Cette délicieuse rêverie qui l'avait bercée, n'était-ce pas une divagation dont elle-même sourirait en franchissant le seuil de son hôtel? Etaitelle décidée à briser tous les hens du monde pour se jeter dans les bras d'un homme qu'elle venait de voir pour la première fois? Cela est absurde à se persuader, et Mme Thierry avait mille fois raison de le regarder comme impossible. Julie fit un effort pour penser comme elle et pour chasser le vertige qu'elle venait de subir ; mais il faut croire que le charme en avait été bien puissant, car il lui sembla que la raison venait lui arracher le cœur de la poitrine, et, au lieu de trouver quelque chose de digne et de sensé à répondre pour rassurer cette pauvre mère, elle se jeta dans ses bras, et comme elle, elle fondit en larmes.

ANTOMA

Ces pleurs causèrent à Mme Thierry une surprise à perdre la tête. Elle n'osa pas en demander Texplication ! elle n'en eut pas le temps d'ailleurs, Julien rentra avec Marcel. — Voyons, chère mère, dit-il, tu pleures trop, et je suis sûr que tu oublies de remercier madame et de prendre un parti. Marcel vient de me dire qu'il te fallait remercier aussi M. Thierry en personne, et aller chez lui demain pour...

En ce moment, Julien, qui s'efforçait de voir le visage de Julie, tourné vers la fenêtre, aperçut le mouvement furtif qu'elle faisait pour cacher et essuyer ses larmes. Il retint un cri et fit involontairement un pas vers elle. Marcel, qui vit ce trouble étonnant des deux femmes, et qui n'y comprit rien, sinon que Mme Thierry avait mal aux nerfs, et qu'elle avait dit je ne sais quoi de trop émouvant à la comtesse, essaya de reprendre la phrase interrompue de Julien pour renouer la conversation. — Oui, oui, dit-il, nous assistons demain au baptême de...

Mais il fit comme Julien, il resta l'œil fixe et la bouche entr'ouverte, sans pouvoir articuler un mot de plus ; car il venait de jeter un coup d'œil non sur Julie, mais sur la plante qu'il allait nommer, et il la voyait réduite à un paquet de fleurs caulinaires d'où sortait un hampe brisée, humide d'une séve qui retombait en larmes... — Où estelle? s'écria-t-il avec stupeur. Qu'en as-tu fait, grand Dieu? Julien, où est VAntoma'^

Personne ne répondit. Mme Thierry regardait Julien, qui ne regardait que Mme d'Estrelle, et Mme d'Estrelle, qui n'était au courant de rien, ne savait que penser de l'épouvante ingénue de son procureur. — Qui clierchez-yous donc? dit-elle en se levant.

Et en se levant elle fit tom er à ses pieds YAn- ] tonia, que, dans le moment où elle s'était trouvée seule, elle avait reprise au vase et posée assez tendrement sur ses genoux.

Mme Thierry comprit tout de suite; Marcel ne fit que constater. Il ne devina nullement. — j Ah ! madame ! s'écria-t-il, à une autre que vous Ije dirais qu'elle nous ruine! Mais à vous que peut-on dire?... Et après tout, quand il s'agit de vous, que peut-on craindre? L'oncle Antoine pourra-t-il vous en vouloir, puisque vous ne saviez pas? Julien ne vous avait donc rien dit?

— Sans doute, dit Mme Thierry, Julien n'a rien exphqné à notre bienfaitrice; mais elle doit bien voir que tout le monde ici n'est pas raisonnable, et qu'en voulant nous faire du bien elle risque d'aggraver nos maux.

— C'est toi, mère, qui n'es pas raisonnable, s'écria Julien avec vivacité. Vraiment je ne te comprends pas aujourd'hui! Tu es trop émue; tes paroles trahissent tes pensées ... Il semble qu'au lieu de remercier Mme d'Estrelle, tu lui ifasses part de je ne sais quels rêves...

Julien grondait sa mère, qui se reprenait à

128 ANTOMA

pleurer. Marcel, voyant la stupeur de Mme d'Estrelle, la prit à part et lui donna en trois mots la clef du mystère, en même temps que la preuve pour ainsi dire palpable de l'ardente passion du jeune artiste. Profondément touchée d'abord, elle rassembla ses forces et retrouva sa présence d'esprit pour conjurer le coup qui menaçait la famille. — Laissez-moi faire, dit-elle, à Mme Thierry en s'elTorçant d'être gaie ; je prends tout sur moi. C'est moi qui ai commis la faute, c'est à moi de la réparer.

— La faute! Quelle faute? s'écria Juhen.

— Oui, oui, c'est moi qui ai pris envie de cette fleur et qui vous l'ai demandée!... Non! qu'est-ce que je dis? je perds l'esprit! C'est moi qui l'ai brisée, oui, moi-même, une sotte fantaisie,... une distraction! Vous n'étiez plus là... Je suis maladroite, je ne vois pas bien clair... Enfin j'expliquerai tout cela à votre oncle. Eh ! mon Dieu, que voulez-vous qu'il fasse? Il ne me battra pas. Je lui demanderai humblement pardon;... il n'est pas si méchant!

— Hélas! dit Mme Thierry, il est malheureusement fort méchant quand on le blesse, et s'il savait que Juhen a commis ce sacrilège...

— C'est donc Julien décidément? dit à son tour Marcel ébahi. Voilà qui est bien étrange !

— Eh bien! oui, c'est moi, c'est moi seul! reprit Julien avec feu, et il n'y a rien d'étrange à cela...

PAR GEORGE SAND

— Si fait! lui dit tout bas Marcel, qui ouvrait enfin les yeux sur le fond de la mésaventure. Tu es un peu trop fou, mon garçon, et il faut que ton cœur soit devenu aussi léger que ta cervelle pour sacrifier ainsi l'avenir de ta mère et le tien, sans compter que Mme d'Estrelle est trop bonne, et qu'elle eût mieux fait de te remettre à ta place.

— Tais-toi, Marcel, tais-toi, dit Julien, tu déraisonnes; tu ne comprends pas...

— Je comprends trop, reprit Marcel, et par ma foi je suis comme ta mère à présent, je dis que tu perds l'esprit!

Ce dialogue à voix basse se passait dans l'embrasure de la fenêtre, tandis que les deux femmes parlaient ensemble auprès du vase où Mme Thierry essayait de replanter de nouveau la tige du lis décapité, parlant au hasard et sans rien dire qui eût le sens commun, car le plus grand sujet de son trouble n'était pas VAntonia, mais bien plutôt l'orage de passion qui avait amené sa perte. Tout à coup Julien, qui avait l'habitude de toucher le rideau et d'interroger la fente par laquelle il voyait dans le jardin, imposa brusquement silence à Marcel en lui saisissant le bras et en lui disant tout à fait bas: — Pour Dieu, tais -toi donc; il y a là quelqu'un qui nous écoute!

Il y avait quelqu'un en effet, et il était trop tard pour se taire. L'oncle Antoine avait tout entendu. Comment il se trouvait là, furtif, espionnant, dans le jardin de Mme d'Estrelle, c'est I 9

ce que nous saurons bientôt. Marcel saisit le mouvement de Julien, distingua la fente du rideau, et, se penchant à son tour, il vit le Croquemitaine aux écoutes. Il quitta la croisée et avertit Mme d'Estrelle. Un instant on se parla en pantomime. On n'avait encore pu prendre aucun parti, lorsque Antoine, n'entendant plus rien, frappa à la porte du jardin.

C'était un peu comme l'arrivée de la statue au festin de Pierre. Julien allait résolùment lui ouvrir quand Mme d'Estrelle s'avisa rapidement de la scène ridicule que provoquerait sa présence, ou de l'éclat fâcheux que son absence pourrait autoriser. Elle prit son parti à l'instant, retint d'autorité Juhen en posant sa main sur le bras frémissant du jeune artiste, et faisant à lui et aux autres le signe de ne pas bouger, elle passa dans le vestibule, ouvrit elle-même la porte et se trouva en face de M. Antoine. Bien qu'il eût préparé son rôle, il se trouva un peu surpris, lui qui croyait surprendre son monde.

— Vous, mon voisin? lui dit Julie, jouant Pétonnement. Que faites- vous donc là? Vous êtes donc revenu à l'hôtel? Qui vous a dit où j'étais? et quelle idée avez-vous de traverser mon jardin . . .

Et, sans écouter sa réponse, elle passa son bras sous celui de l'horticulteur et l'entraîna à une certaine distance du pavillon, au bord de la

PAR GEORGE SAND

petite pièce d'eau qui marquait le centre de la pelouse en face de riiôtel.

— Mais... c'est que j'allais au pavillon, bégaya M. Antoine.

— Je le pense bien, puisque je vous ai trouvé à la porte.

— J'y allais... à bonnes intentions; mais...

— Qui en doute? Ce n'est certainement pas moi, mon ami.

— Ah ! voilà que vous m'appelez enfin comme je veux ! Eh bien ! alors . . . vous voulez me parler seul à seul, je vois... Moi de même; je vous veux entretenir d'une idée...

— Asseyons - nous sur ce banc, mon voisin, je vous écouterai; mais auparavant vous m'entendrez, vous, car j'ai une confession à vous faire.

— Bon! bon! je la sais, votre confession: vous avez cueilU mon Us?

— Ah! mon Dieu! Comment le savez-vous?

— J'ai entendu quelques mots, et j'ai deviné le reste. Pourquoi l'avoir cassée, cette pauvre fleur? Ne pouviez -vous me la demander? ne pouviez-vous attendre à demain ? Je comptais vous la donner?

— Mais... si je ne l'ai pas fait exprès?

— Vous ne l'avez pas fait exprès?

— Julie sentit qu'elle rougissait, car Antoine l'examinait attentivement, et il y avait de l'ironie moitié amère, moitié tendre dans ses petits yeux noirs.

— Eh bien! vrai, reprit -elle, espérant se sauver par un expédient jésuitique, c'est contre mon gré que ce malheur est arrivé!

— A la bonne heure, répondit Antoine, qui l'examinait toujours, dites comme ça, j'aime mieux ça.

— Vous aimez mieux ça... ce quoi?

— Oui, mordié! Voyons, abandonnez la mauvaise cause que vous voulez plaider; condamnez franchement la sottise et la déloyauté de maître Juhen; laissez -moi le punir comme je l'entendrai . . .

— Mais où prenez- vous que maître Julien...

— Ah! n'essayez plus de mentir, s'écria M. Antoine en se levant par un bondissement de tout son petit être irritable et passionné; ça ne vous va pas de mentir, vous ne savez pas! Et puis c'est inutile, je vous dis que j'ai entendu, et comme je ne suis pas un imbécile, j'ai conclu... Juhen vous trouve à son gré, et le drôle voudrait bien vous en conter, s'il osait?

— Monsieur Thierry ! que dites-vous là ?

— Je dis, ... je dis les choses comme elles sont. Mlle de Meuil était aussi fière que vous pouvez l'être ; mon frère André lui en a conté , et il a fini par se faire entendre. Tous les hommes et toutes les femmes sont faits du même bois, allez! Il n'y a qu'un mot qui serve: Julien vous plaîtil, oui ou non?

— Monsieur Thierry, si je ne connaissais

PAR GEORGE SAND

votre bon cœur, votre mauvais ton me révolterait! Veuillez me parler autrement, ou je vous quitte.

— Ah! vous avez envie de vous fâcher! La iSerté vous reprend, et vous allez me tourner le dos? Pourquoi? Tout cela ne vous regarde pas, vous ! Julien a fait la sottise, c'est à lui à la payer.

— Non, monsieur Thierry, c'est à moi... Je suis la cause maladroite de Faccident; si je n'avais pas admiré et vanté cette fleur d'une manière indiscrète... Il s'est cru obligé de me l'offrir,... la politesse.

— Mauvaises raisons, mauvaises raisons, ma belle dame ! Le drôle savait fort bien que j'aurais jeté à vos pieds la fleur, la plante, le jardin et le jardinier par-dessus le marché. S'il ne le savait, il devait les deviner, et dans tous les cas il n'avait pas le droit de faire le galant avec mon bien; c'est un rapt, c'est un abus de confiance et un vol. Il s'en mordra les doigts, et sa chère maman saura ce qu'il en coûte d'avoir un fils élevé à faire mal à propos l'homme de cour avec les grandes dames.

— Voyons, mon voisin, s'écria Mme d'Estrelle désolée et impatientée, vous n'allez pas leur retirer vos bontés; vous n'allez pas me faire mentir, moi, qui vous ai mis sur le piédestal; j vous n'allez pas rompre les hens d'amitié que vous m'avez fait contracter aujourd'hui avec vous, pour une fleur de plus ou de moins dans votre

collection? Votre fortune est au-dessus d'une perte si réparable.

— Vous en parlez à votre aise! Il y a des sujets que des millions ne pourraient remplacer, et qu'un homme de goût regarde comme tout à fait hors de prix!

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! qui pouvait deviner cela?

— Julien le savait.

— Non! c'est impossible!

— Je vous dis qu'il le savait.

— Alors il est fou; mais ce n'est pas la faute de sa mère: elle n'était pas là.

— C'est la faute de sa mère! Elle l'encourage à vous aimer, elle se faufile auprès de vous pour vous amener à faire ce qu'elle a fait pour son mari.

— Non! pour cela je vous le jure, non, mon sieur Thierry! Elle est désespérée...

— De quoi? Ah! vous voyez bien qu'elle vous en a parlé, et que vous saviez les prétentions du jeune homme?

Mme d'Estrelle lutta vainement. Toute la prudence de son sexe, toute la fierté de son rang, toute sa finesse naturelle et tout son usage du monde échouèrent contre la logique étroite et brutale du richard. Elle se trouva prise dans un étau et se sentit honteuse, maladroite, dévoilée, sans ressources, au bout d'une impasse. Que faire? mettre à la porte ce cuistre qui lui faisait

PAR GEORGE SAND

subir un interrogatoire révoltant, par conséquent abandonner la cause des pauvres Thierry et les livrer à sa vengeance, ou bien se contenir, se défendre tant bien que mal, et se soumettre à l'humiliation de la plus déplacée des semonces?

— Il parait, dit-elle avec une résignation douloureuse, que j'ai commis une grande faute en pénétrant dans ce pavillon! J'étais loin de m'en aviser, je n'avais jamais vu maître Julien Thierry, et je m'en allais, glorieuse de vos bonnes promesses, porter la joie à sa pauvre mère! Me voilà bien punie d'avoir été enthousiasmée de vous à ce point, monsieur Thierry, puisque vous vous croyez en droit de m'apostropher comme une petite tille et de me demander compte de la plus innocente, sinon de la plus honnête des démarches qu'une femme puisse faire auprès d'une autre femme!

— Aussi ce n'est pas vous que je blâme, reprit M. Antoine, adouci d'un côté et d'autant plus irrité de l'autre; ce sont les vrais coupables que je condamne sans appel. Et savez-vous ce qui serait arrivé si j'étais entré sur le coup, au moment où maître Juhen cassait mon Hs? J'aurais cassé maître Juhen, moi! Oui, aussi vrai que je vous le dis, voilà une tête de canne qui lui aurait fendu sa tête de peintre!

Mme d'Estrelle fut effrayée de l'air de méchanceté exaltée de M. Antoine, elle eut vraiment peur de lui, et regarda involontairement autour

d'elle, comme pour chercher protection au cas ou la crise se tournerait contre elle-même. Il lui sembla entendre comme un frémissement dans l'épais feuillage qui enveloppait le banc, et, bien que ce ne fût peut-être que le sautillement d'un oiseau dans les branches, elle se sentit vaguement rassurée.

— Non, mon voisin, reprit-elle avec une courageuse douceur: vous ne me ferez pas croire que vous soyez un méchant homme, et vous ne ferez rien de méchant contre personne. Vous vous en prendrez à moi seule, dans les hmites de votre droit. Vous me gronderez... et j'accepterai la remontrance. Je vous promettrai ce que je me suis déjà promis à moi-même, de ne remettre jamais les pieds dans ce pavillon. Que puis-je faire de plus? voyons? parlez.

En ce moment, le feuillage s'agita un peu plus, et le moineau apprivoisé de Julien vint se poser sur l'épaule de Mme d'Estrelle, comme un messager dépêché par lui pour lui demander grâce. Elle fut émue de cette petite circonstance plus qu'elle ne voulut se l'avouer, et elle prit dans le creux de sa main avec une sorte de tendresse la bestiole, déjà familiarisée avec elle.

— Hum ! fit M. Antoine, dont les yeux perçants semblaient armés de divination: vous avez là une drôle de compagnie! C'est à vous, ça?

— Oui, répondit Julie, qui redoutait quelque vengeance contre Julien.

PAR GEORGE SAND

— Un moineau franc ! Vilaine bête ! ça ne fait que du mal. Si ce n'était pas à vous . . . C'est Julien qui vous Ta donné?

— Ah çà, vous ne rêvez que Julien ! dit Mme ^l'Estrelle, perdant patience, et je ne sais vraiment pas quelle allure prend notre explication. Je me repens beaucoup de ce qui est arrivé, je regrette extrêmement d'en avoir été la cause ; mais ne pouvez-vous me dire comment je peux la réparer, au lieu de me décocher toutes ces insinuations hlessantes ?

— Vous voulez que je vous le dise?

— Oui! n'ai-je pas promis d'aller chez vous demain pour une fête de famille?

— Le baptême de ma pauvre Antoma'^ Il n'est plus question de ça. L'enfant est mort, ou tout au moins défiguré. C'est à un enterrement que je devrais convier mon monde. Et d'ailleurs, voyez- vous, inviter Mme André, faire contre fortune bon cœur avec monsieur son fils, tout ça ne me va guère,... tout ça ne me va plus, à moins que . . .

— Parlez donc, dit vivement Mme d'Estrelle, qui commençait à croire que le richard , se repentant de sa munificence, songeait peut-être à réduire le prix offert pour le pavillon. Je souscris à tout ce qui pourra vous dédommager et vous consoler.

Maître Antoine n'avait aucune mesure dans sa vanité. Mme d'Ancourt, qu'il avait vue une heure

auparavant, lui avait, par dépit contre Julie, monté la tête en le confirmant dans ses espérances audacieuses. Il était revenu avec Tintention de se déclarer. Ne trouvant pas Julie dans son salon, il s'était enhardi à la surprendre dans son jardin. L'incident du lis brisé semblait précipiter l'occasion. Il eut un vertige de fatuité folle, il se déclara. — Madame, dit-il, vous m'y poussez avec vos jolies paroles et vos airs de douceur; je vais risquer le tout pour le tout, moi, et si la chose vous fâche, le tort sera de votre côté. Voyons! vous n'êtes pas riche, et je sais que vous n'êtes pas née sur les marches d'un trône. Je crois bien que vous n'êtes pas fière non plus, puisque vous allez dans l'atelier d'un petit peintre et que vous acceptez ses hommages... à mes dépens!... histoire de rire! n'importe. Rions-en, mais finissons par quelque chose de raisonnable. Julien a beau avoir des ancêtres du côté de sa mère, c'est mon neveu, c'est un roturier. Le méprisez-vous donc pour ça?

— Non certes!

— Son tort est donc d'être pauvre? Mais s'il était riche, très-riche, voyons, qu'est-ce que vous diriez ?

— Vous voulez le doter pour que je l'épouse ? s'écria Mme d'Estrelle stupéfaite.

— Qu'est-ce qui vous parle de ça?

— Pardon! j'ai cru...

— Vous avez cru que je vous proposais une

PAR GEORGE SAND

sottise! Qu'est-ce qu'un artiste? J'aurais beau le doter, ce n'est pas l'argent gagné par moi qui le relèverait à vos yeux, je pense. La considération appartient à ceux qui ont fait eux-mêmes leur sort et qui se sont donné du mérite par leur esprit dans les affaires. Allons, vous m'entendez bien! c'est un bon parti, c'est une grosse fortune et un nom qui fait un certain bruit que je vous propose. C'est un homme qui fera toutes vos volontés durant sa vie et qui vous laissera tout son bien après sa mort, un homme qui n'a ni anciennes maitresses, ni enfants de contrebande, ni dettes, ni soucis , ni attaches d'aucun genre. Enfin c'est un homme qui serait votre grand-père et qu'on ne vous accusera pas d'avoir choisi par caprice et par galanterie, mais qui fera honneur à votre bon sens et à votre déhcatesse, car vous avez des dettes, plus de dettes que d'avoir! J'en sais le chiffre, moi ! Il est gros, et si Marcel calculait bien, il ne vous dirait pas de vous endormir. Réfléchissez, là! De grosses misères vous attendent si vous dites non, tandis que tout le monde vous saura gré de vous acquitter par un mariage de raison... Vous voilà bien étonnée, et pourtant votre amie la baronne vous avait fait entendre ; . . . mais elle ne vous a pas dit le chiffre peut-être ?

— Cinq millions, n'est-ce pas? reprit Julie, qui était devenue pâle et hautaine. C'est de vous

qu'il s'agissait, et c'est de vous-même que vous me parlez?

— Eh bien! après? Ça vous scandalise, ça vous offense?

— Non, monsieur Thierry, répondit Juhe avec un effort suprême. Je suis au contraire très-honorée de vos offres, mais...

— Mais quoi? Mon âge? Croyez-vous que je veuille faire ici l'amoureux? Non! Dieu merci, je n'ai jamais eu ce travers-là, et à l'âge que j'ai, je ne suis pas ridicule. Je ne veux qu'être votre père par contrat et trouver dans le mariage un moyen de vous choisir pour mon héritière. Allons, c'est assez parler. Il faut me dire oui ou non, car je ne suis pas d'un caractère à rester dans le doute, et je ne veux pas être humilié, entendez-vous ?

M. Antoine parlait d'un ton d'autorité singulière: Julie craignit qu'un refus ne l'exaspérât. — Vous allez trop vite, lui dit-elle; je suis, moi, précisément d'un caractère indécis et timide. Il faut me laisser le temps de la réflexion.

— Alors... vous ne dites pas non? reprit le vieillard, évidemment flatté de l'espérance qui lui était laissée.

— Je ne dis rien, répondit Mme d'Estrelle, qui s'était levée et se rapprochait de son hôtel avec anxiété. Vous me voyez toute bouleversée d'une offre à laquelle je ne m'attendais pas. Donnezmoi quelques jours pour y penser, pour me con-

PAR GEORGE SAND

sulter Vrai, je suis très-émue, très-touchée

de votre amitié et aussi très-effrayée, car je m'étais juré de rester libre ! Adieu, monsieur Thierry, laissez-moi ! J'ai vraiment besoin d'être seule avec ma conscience, et je ne veux pas que vous cherchiez à la surprendre par vos bontés.

Julie s'échappa et l'oncle Antoine sortit, oubliant le pavillon, le tableau, le lis, oubliant toute chose, et en proie à une fièvre d'espérance qui le faisait extravaguer plus que jamais ; mais quand il se trouva dans la rue de Babylone devant le pavillon, il lui prit une furieuse envie de tourmenter, d'intriguer et de stupéfier son monde. Il sonna et fut reçu par Marcel, qui attendait avec inquiétude le résultat de sa conférence avec Julie.

— Eh bien! lui dit-il brusquement, où est ma plante? et maître Julien a-t-il fini ma peinture?

— Entrez dans l'atelier, dit Marcel; vous verrez votre peinture terminée, et votre lis aussi frais que s'il ne lui était rien arrivé.

— Oui, oui, grommela ironiquement Antoine, ça lei a fait du bien d'être cassé!

Et il entra dans l'atelier le chapeau sur la téte, et sans regarder, sans voir sa belle-sœur, qui était pensive et fort abattue sur son petit fauteuil de canne, dans l'embrasure de la fenêtre. Il alla droit à son fis, il en examina la fracture et regarda attentivement l'épi, qui continuait à fleurir dans la terre humide. Il regarda ensuite

le portait de YAntom'a et dit: — J'en suis content; mais tu n'auras pas ma pratique, toi! — Puis il marcha dans l'atelier, passa près de Mme Thierry et la vit, porta la main au bord de son chapeau en disant d'un ton rogue: „Votre serviteur, madame!" revint vers Marcel, lui rit au nez sans cause, comme un homme égaré, et enfin se dirigea vers la porte, furieux de n'avoir rien trouvé à dire pour se venger, sans perdre la bonne opinion que sa fiancée devait conserver de sa conduite.

Marcel, qui vit son angoisse, le retint. — Çà, mon oncle, lui dit-il, il faudrait lien savoir où nous en sommes! La comtesse d'Estrelle a-t-elle obtenu notre grâce, ou bien faut-il que je vende mon étude poui payer le dégât?

— La comtesse d'Estrelle, répondit le vieillard, est une personne avisée, qui sait faire la différence entre des gens sans cervelle et un homme de bon sens. Vous en verrez la preuve un jour ou l'autre.

Mme Thierry, qui ne pouvait supporter les airs extravagants de son beau-frère, et qui se crut bravée par lui, se leva pour remonter à sa chambre. Antoine s'inclina imperceptiblement, et reprit: — Je ne dis pas ça pour vous, madame André. Je ne vous dis rien!...

— Je ne vous dis rien non plus, répondit la veuve d'un ton dont elle voulut en vain, par prudence, étouffer l'amertume dédaigneuse.

PAR GEORGE SAND

Et, saluant M. Antoine, elle se retira.

Julien rongeait son frein en silence, incapable de s'humilier en excuses, Marcel suivait d'un œil perçant les mouvements gauches et désordonnés de l'horticulteur. — Qu'est-ce que vous avez, mon oncle? lui dit-il quand Mme Thierry fut sortie. Vous couvez quelque chose de bon ou de mauvais? Dites -nous la vérité, ça vaudra mieux.

— La vérité, la vérité . . . répondit M. Antoine, on la verra, on la connaîtra à son jour et à son heure, la" vérité! Et tout le monde n'en rira peut-être pas!

Juhen, qui peignait toujours, perdit patience. Il déposa sa palette et son appuie-main, et, ôtant le mouchoir négligemment roulé que les peintres de cette époque portaient, en guise de bonnet, dans leur atelier, il alla droit à M. Thierry, dont il interrompit forcément la promenade agitée et bruyante. Alors, d'un air sérieux et d'un ton très -ferme, il lui demanda FexpUcation de ses Tagues menaces. — Monsieur mon oncle, lui ditil, vous avez l'air de vouloir me pousser à bout; mais je ne manquerai pas pour cela au respect que je vous dois. Considérez seulement, je vous prie, que je ne suis pas un enfant qu'on puisse faire trembler en fronçant le sourcil et en prenant une grosse voix. Vous feriez mieux de voir et de comprendre ce qui est, c'est-à-dire le chagrin véritable que j'éprouve de vous avoir

déplu. Comment ce malheur m'est arrivé, ne me le demandez pas: un oubli, une distraction, ne s'expliquent pas; mais le fait accompli, que voulez-vous faire pour m'en punir, ou qu'exigezvous de moi pour que je l'expie? Me voilà tout prêt à vous prouver mon repentir ou à subir les conséquences de ma faute. Prononcez, et ne menacez plus, ce sera plus digne de vous et de moi.

M. Antoine resta court, insensible en apparence, mais au fond très-mortifié de la supériorité d'attitude que l'accusé avait en ce moment sur le juge. Il eut même une certaine peur d'être ridicule, et, pour en finir, il lui vint une idée diabolique. — Tout dépend de Mme d'Estrelle, dit-il. Si elle le veut, si elle l'exige, je fais pour ta mère, nonobstant ta vilaine action, tout ce que j'avais promis, et même je te pardonne; mais c'est à la condition qu'elle viendra demain chez moi avec vous autres, comme, de son côté, elle l'avait promis tantôt.

— Eh bien! dit Marcel, si tout est raccommodé, ne lui avez-vous pas rappelé tout à l'heure le rendez-vous convenu?

— Toi, procureur, je ne te parle pas, répondit Antoine; fais-moi le plaisir de t'en aller, je veux parler seul avec maître Juhen.

— Parlez, parlez, dit Marcel. Je m'en vais, car on m'attend chez moi depuis une grande heure. Je reviendrai savoir tantôt ce que vous aurez décidé.

PAR GEORGE SAND

Quand Julien fut tête-à-tête avec son oncle, celui-ci prit un air de solennité encore plus comique. — Ecoute, dit-il; tu vas faire pour moi une commission. Tu vas aller à l'hôtel d'Estrelle.

— Pardon, mon oncle, je ne vais pas là, moi ; je n'y serais pas reçu.

— Tu ne seras pas reçu, j'y compte bien. Tu porteras une lettre, tu attendras la réponse dans l'antichambre, et tu me le rapporteras.

— Soit, dit Juhen, qui pensait pouvoir s'arrêter chez le suisse. Où est la lettre?

— Donne-moi ce qu'il faut pour l'écrire.

— Voilà, dit Julien en ouvrant le tiroir de sa table.

L'horticulteur s'assit et écrivit assez vite; ensuite il appela Juhen, qui cachait son impatience en ôtant sa veste de travail et reprenant son habit déposé sur un siège.

— Vous faut-il un cachet? dit Juhen.

— Pas encore. Il faut que tu corriges mon billet. Je ne me pique pas d'être savant, et je peux faire des fautes d'ortographe. Lis-moi ça, Ks tout haut, et corrige ensuite les points, les virgules, tout.

Juhen, qui sentait un piège, parcourut d'un rapide regard les quelques hgnes que l'oncle avait rites d'une main ferme. Il eut un éblouissement failht froisser le papier avec indignation; mais crut à une épreuve tentée sur lui par cet omme quinteux et bizarre. Il se contint, af-

ANTONfA

fronta, impassible, le regard scrutateur férocement fixé sur lui, et lut d'une voix assurée le contenu du billet:

,.Madame et amie.

„Nous étions si confusionnés tout à Teur que nous nous sommes quittés sans convenir de nos fait pour demain. Je ne vous cèle point que je prendrai acte de votre présence à ma petite fête comme d'une nouvelle espérance que vous me donnez, et de votre refus comme d'une rupture ou d'un atermoiement fâcheux. Je vous ai dit que je ne voulais point être berné, et vous m'avez promis d'être sincère. La nuit porte conseil. Je compte que demain vous me confirmerez dans les bonnes idées que vous m'avez permis d'emporter d'auprès de vous.

„Votre ami et serviteur, qui est impatient de se dire votre fiancé.

„ Antoine TmERRY."

— Eb bien ! reprit l'horticulteur quand Julien eut fini de lire, y a- t-il des fautes ?

— Oui, mon oncle, beaucoup, dit tranquillement Julien en prenant la plume.

— Doucement! Je ne veux pas qu'on voie les corrections. Arrange ça proprement!

— C'est fait. Cachetez et mettez l'adresse.

— Et qu'est-ce que tu dis de ça, toi ? reprit l'oncle en écrivant le nom de Mme d'Estrelle sur J'envelopi)e.

PAR GEORGE SAND

— Rien, répondit Julien. Je n'y crois pas.

— Y croiras-tu, si tu portes la lettre? ~ Oui.

— Que diras-tu alors?

— Rien. La chose vous regarde.

— Diantre! elle te regarde bien aussi!

— Comment ça, s'il vous plaît?

— Le rachat et la donation de votre maison de Sèvres à ce prix.

— Fort bien, mon oncle. Grand merci alors!

— Tu as Tair . . .

— Je n'ai aucun air. Regardez-moi.

Antoine ne put soutenir le regard pénétrant

et hardi de Julien. — Allons! vite! dit-il avec humeur, porte ma lettre.

— J'y cours, répondit Julien. — Il prit son chapeau. — Où vous remettrai-je la réponse?

— Dans la rue, à la porte de l'hôtel, où je vais t'attendre. Nous sortons tous les deux.

Ils sortirent en effet. Juhen alla droit au suisse, observé par l'oncle, qui ne le perdait pas de vue; mais au lieu de confier la lettre à ce fonctionnaire, ainsi qu'il l'avait résolu d'abord, il lui annonça qu'il voulait parler au valet de chambre, et traversa la cour d'un pas rapide sans se retourner. Arrivé à l'antichambre, Juhen remit le message et s'assit sur le banc d'attente, prenant l'attitude d'un homme qui ne s'attend pas à être reçu, mais en disant au valet: — Faites savoir à madame la comtesse que, s'il y a une réponse,

il8

le neveu de M. Antoine Thierry est là de sa part, pour la lui porter.

Julien attendit trois minutes. Le valet revint et lui dit : — Madame la comtesse a des renseignements à vous demander. Prenez la peine de passer par ici. — Il ouvrit une porte de côté, et marcha devant. Julien le suivit dans un couloir sombre; puis le valet ouvrit une porte de dégagement, avança un siège et se retira.

Juhen se trouva seul dans une belle salle à manger dont l'entrée principale lui faisait face. Un instant après, cette porte s'ouvrit, et Mme d'Estrelle parut. Elle était fort pâle et agitée.

— Je vous reçois ici, lui dit-elle, parce que j'ai du monde dans mon salon, et que je ne peux m'expliquer devant personne sur l'objet qui vous amène. C'est donc M. Antoine qui vous a confié cette lettre?

— Oui, madame.

— Et vous en ignoriez le contenu, sans doute?

— Non, madame.

— Et vous vous en êtes chargé?

— Oui, madame.

— Pourquoi cela?

— Pour savoir si mon oncle est fou à lier ou atrocement méchant.

— En d'autres termes,... vous n'étiez pas sûr,... vous vouliez savoir si je lui avais donné le droit de m'écrire une pareille lettre?

PAR GEORGE SAND

— Je n'y croyais pas, et je comptais que vous me feriez chasser sans réponse.

— Alors,... comme je vous reçois, vous en concluez...

— Rien, madame, sinon que vous ne pouvez rien faire de plus cruel que de me laisser dans rincertitude.

— Quel intérêt si grand pouvez-vous prendre . . . Dois-je compte à quelqu'un...

— Ah! madame, ne me parlez pas sur ce ton-là, s'écria Julien hors de lui. Ou la richesse de mon oncle a fait taire vos répugnances, et dans ce cas je n'ai absolument rien à vous dire, ou bien vous avez subi l'insolence de ses offres avec une patience qui l'a abusé; et si vous avez eu cette patience, cette bonté-là, j'en devine aisément la cause. Vous avez craint de voir retomber sur nous le ressentiment de M. Antoine!

— Il est vrai, maître Julien : j'ai pensé à votre mère, j'ai éludé la réponse, j'ai demandé le temps de réfléchir, j'ai espéré que, pour me complaire, il tiendrait d'abord la parole qu'il m'a donnée de rendre l'aisance et le bonheur à Mme Thierry. C'était peut-être mal, car je manquais de franchise, et cela n'est pas dans mon caractère. Pouvais-je croire d'ailleurs que ce vieillard emporté et niai élevé commencerait par essayer de me compromettre ? Voilà pourtant ce qui arrive, et Dieu sait quels désagréments vont résulter pour moi de

tout ceci ! mais j'ai tort de m'en préoccuper. En voyant échouer mes négociations en votre faveur, je suis égoïste de me plaindre, et en vérité mon plus grand chagrin est de ne plus vous être bonne à rien après avoir été la cause de votre désastre. Que faire aussi avec un homme qui prend ma peur pour de la coquetterie et mon silence pour un aveu ?

Julien mit un genou en terre, et comme Mme d'Estrelle effrayée, surprise, allait s'enfuir: — Ne craignez rien de moi, madame, lui dit-il, ceci n'est pas une déclaration de théâtre; je ne suis pas fou, et je fais ici une action très -sérieuse en vous remerciant à genoux au nom de ma mère. Votre bonté est de celles qu'on adore, et qu'aucune parole ne peut exprimer. Maintenant, ajouta Julien en se relevant, j'ai le droit de vous dire que je suis uu homme, et que je me mépriserais si, même par amour pour la plus tendre des mères, j'acceptais un seul instant le sacrifice de votre fierté. Non, madame, non! il ne faut pas ménager M. Antoine Thierry, il ne faut pas qu'il croie un instant de plus qu'il peut aspirer... Pauvre homme! il est fou; mais les fous ont besoin d'être tenus en respect comme des enfants incommodes et dangereux. Je m'en charge, et de ce pas je vais, avec votre permission, le désabuser à jamais.

— Ah ! mon Dieu! vous-même? dit Julie. Non! ne le poussez pas à bout, j'écrirai. ..

PAR GEORGE SAND

— Et moi , répondit Julien avec une fierté dont l'emportement ne déplut pas à Mme d'Estrelle, je ne veux pas que vous écriviez. Croyezvous donc que je sois un enfant pour avoir peur de sa colère, ou un lâche pour vous laisser exposée à ses importunités ? Croyez-vous que ma mère accepterait plus que moi des bienfaits qui vous coûteraient l'ombre d'un mensonge ? Est-ce à vous de ménager quelqu'un et de souffrir pour nous, qui donnerions notre vie pour vous épargner la plus petite souffrance? Non, madame, connaissez-nous mieux. Ma mère est à la hauteur de tous vos sentiments, elle n'acceptait qu'avec une très-grande répugnance les bienfaits de M. Antoine. Aujourd'hui elle en rougirait; elle en détestera la pensée quand elle saura ce qu'ils vous coûtent. Et quant à moi , . . . moi, je ne suis rien devant vous et je ne serai jamais rien dans votre existence ; mais souffrez qu'un homme qui se sent du cœur vous dise qu'il ne craint ni la pauvreté, ni la vengeance, ni aucun genre de persécution. .)'ai fait mon devoir, je le ferai encore ; je soutiendrai ma mère jusqu'à son dernier souffle, et, failût-il lutter contre l'univers, je saurai lutter pour elle. Que ceci vous tranquillise sur le sort de celle que vous aimez si bien. N'eût-elle que votre amitié, elle la préférerait à toutes les richesses de M. Antoine, et moi, n'eussé-je que cet instant pour vous dire que je vous aime, je m'estimerais encore heu-

reux et fier d'avoir pu vous le dire sans offense et sans folie, car c'est à votre âme que je parle, et il n'y a pas eii moi l'ombre d'un sentiment qui ne soit digne de vous. Adieu, madame, vivez heureuse et tranquille , et si vous avez jamais besoin d'un homme qui fasse pour vous quelque chose d'impossible à tous les autres, souvenez - vous que cet homme existe , pauvre , infime, caché dans un coin, mais capable de transporter des montagnes; car lorsqu'il s'agit de sa mère ou de vous, il est la volonté, il est la foi en personne.

Julien sortit sans demander ni attendre un mot de plus de Mme d'Estrelle, et il se trouva en un clin d'œil dans la rue. Antoine l'attendait avec une impatience fiévreuse ; il était au moment d'entrer comme une bombe dans l'hôtel quand Juhen reparut — Eh bien! la réponse a au moins quatre pages! s'écria - 1 - il. Où estelle ?

— Venez, monsieur, répondit Juhen en lui offrant son bras pour traverser la rue. H y a ici trop de bruit pour s'entendre.

Ils entrèrent dans un enclos ouvert, qui portait l'écriteau de terrain a vendre, et Julien parla ainsi :

— Monsieur mon oncle, Mme d'Estrelle a lu votre lettre et m'a fait comparaître devant elle pour que j'eusse à vous transmettre sa réponse verbale.

PAR GEORGE SAND

— Verbale?

— Et textuelle.

— Voyons ça!

— Mme la comtesse, jugeant que vous aviez l'esprit troublé lorsque vous lui avez demandé sa main, a eu peur de se trouver seule avec vous et s'est soustraite à l'entretien par une promesse de réfléchir; mais ses réflexions étaient toutes faites, et voici sa décision. Elle regrette de ne pouvoir se rendre chez vous demain et vous fait savoir qu'à partir de ce moment elle ne sera plus chez elle.

— Elle s'en va ? où va-t-elle ?

— Ce n'est pas à moi d'interpréter, c'est à vous de comprendre.

— J'entends ! c'est mon congé en règle ?

— Tout porte à le croire.

— Et c'est toi qu'elle charge de me le signifier ?

— Non! je m'en suis chargé sans lui demander son consentement.

— Pourquoi ça? Je veux savoir!

— Vous savez de reste, monsieur. Ne m'avez-vous pas dit que l'avenir de ma mère et le mien dépendaient de l'encouragement donné par Mme d'Estrelle à vos prétentions matrimoniales? Voilà pourquoi j'ai saisi avec empressement le prétexte que vous me donniez pour me présenter chez elle, espérant que l'étrange té de votre lettre

la déciderait à me recevoir. C'est ce que vous n'aviez pas prévu.

— Si fait, mordieu! s'écria M. Antoine: je m'étais fort bien dit que la chose arriverait si...

— Si quoi, monsieur?

— Si j'avais deviné juste. Je m'entends.

— Mais moi, je n'entends pas.

— Ça m'est fort égal.

— Pardonnez-moi, vous souhaitez que je devine. Vous avez pensé que j'étais assez fou, as- «ez sot, assez impertinent pour aspirer à l'attention de cette dame?

— Et à présènt j'en suis sûr! Tu lui as déclaré tes sentiments, et je vois ton air de triomphe. En même temps tu te frottes les mains de m'avoir éconduit! Tu vas conter ça à ta chère mère! Tu vas lui dire: Il la gobe, le richard! Il s'est imaginé, en nous jetant un morceau de pain et en prenant une jeune femme, nous railler et nous déshériter! Eh bien! il n'a réussi qu'à se couvrir de honte. Il vieillira seul , il mourra garçon , et malgré lui nous serons riches.

— Vous vous trompez, monsieur, reprit Julien, parfaitement maître de lui-même. Je n'ai pas fait cet ignoble calcul, et je ne le ferai jamais. Vous vous marierez demain, si bon vous semble, et vous épouserez qui vous voudrez, j'en serai enchanté, pourvu que la dignité de ma mère et la mienne ne servent pas d'enjeu à votre entreprise. Voilà ce que désirais pouvoir dire à

PAR GEORGE SAND

Mme d'Estrelle , voilà ce que je vous dis. Et à présent je n'ai plus qu'à me rappeler que vous êtes mon oncle et à vous présenter humblement mes devoirs.

Julien allait s'éloigner après avoir salué profondément M. Antoine. Celui-ci le rappela d'une façon impérieuse. — Et mon lis? qui me le paiera?

— Evaluez-le, monsieur.

— Cinq cent mille francs.

— Parlez-vous sérieusement?

— Et si je parlais sérieusement?

— Je vous croirais, vous sachant incapable de tromper une personne qui s'en rapporte à vous.

— Des flatteries! des bassesses!

Le rouge monta au visage du jeune artiste; il regarda fixement M. Antoine, essayant de se persuader qu'il était réellement aliéné au point que ses invectives ne pouvaient atteindre un homme de sang-froid. Antoine pénétra sa pensée et fit un effort pour se calmer. — Allons, dit-il, ne parlons plus de ça! Je vais reprendre les débris et la peinture; j'en suis pour mes frais de confiance et de bonté. Ça m'apprendra à ne plus sortir de mes idées et de mes principes! Marche devant, et plus un mot!

Ils retournèrent à l'ateher. Là , M. Antoine, muet comme la rancune, reprit la plante, l'épi, le tableau, et, sans vouloir être aidé de personne.

sans regarder Julien, sans remuer les lèvres, il sortit du pavillon pour n'y plus reparaître.

Marcel revint bientôt demander à Julien ce qui s'était passé. Julien, avec franchise, avec fermeté, le lui raconta en présence de Mme Thierry. — Maintenant, ajouta-t-il, ma conduite irréfléchie vous a inquiétés, je le sais. Vous m'avez cru aussi fou que l'oncle Antoine, et ma mère s'effraie d'un sen-timent qu'elle croit devoir m'être funeste. Dé~ trompe-toi et calme-toi, chère mère, et toi, Mar~ col, rends-moi l'estime qu'on doit à un homme raisonnable. On peut être tel en dépit d'une im~ prudence commise, et je reconnais avoir été fort étourdi en offrant à notre bienfaitrice un objet qui ne m'appartenait pas. Ceci est un élan de reconnaissance assez déplacé, mais dont elle ne s'est pas scandahsée, parce qu'elle n'y a vu qu'une émotion digne d'elle et conforme au respect qui lui est dû. Je me flatte qu'elle en est plus persuadée encore depuis qu'elle m'a donné audience, et je vous jure à tous deux sur ce que j'ai de plus sacré, sur l'amour filial et l'amitié fidèle, — que rien de fâcheux pour Mme d'Estrelle, rien d'inconvenant de ma part, rien d'affligeant pour vous ne résultera de ma conduite à venir. Ne regrettons pas la maison de Sèvres, ma bonne mère, nous ne la tenions pas, à moins que Mme d'Estrelle ne devînt Mme Antoine Thierry, et tu ne penses certainement pas que cela eût pu avoir lieu. Quant à toi , mon cher Marcel , sois béni

PAR GEORGE SAND

i)our tout le mal que tu t'es donné ; mais te voilà bien convaincu désormais que c'était en pure perte, et que l'oncle Antoine ne donne rien pour rien. Restons tranquilles à présent, reprenons notre vie où nous l'avions laissée avant ce mauvais rêve de fortune. J'ai toujours des bras pour travailler et un coeur pour vous chérir, et même, à partir d'aujourd'hui, je me sens plus dispos, plus vaillant et plus sur de l'avenir que je ne l'ai jamais été.

Cette fois Julien disait la vérité, et ne montait pas son courage pour rassurer sa mère. Il se sentait non pas tranquille, mais fort; ses deux entrevues coup sur coup avec Julie avaient imprimé à son âme une direction nouvelle, un élan plus sùr. Il avait trouvé devant elle l'inspiration qui résumait le sérieux et la générosité de sa passion. Il était sùr de lui avoir ouvert son cœur, et de ne l'avoir ni effrayée ni offensée. Croyait-il être aimé ? Non, mais il le sentait peut-être malgré lui d'une manière vague, et il y avait de mystérieuses délices dans sa rêverie. Il avait compris sa mission dans la vie de sentiment exalté et dévoué qui était bien réellement sa vie normale. Ce qu'il avait dit, il voulait le faire, et il était de force à le faire. Aimer en silence, ne rien chercher, ne rien surprendre et ne rien saisir que l'occasion de se dévouer sans réserve, tel était son plan, sa volonté, sa profession de foi, pour ainsi dire. — Et à présent, pensait-il, que je souffre beau-

coup, cela peut arriver en dépit de moi-même; mais j'aurai tant de joie à souffrir noblement et à me taire pour Tamour d'elle, que je resterai vainqueur de ma souffrance, et que ma mère n'en ressentira plus jamais le contre-coup. Il faudra être grand dans la lutte de mes instincts contre mes devoirs. Eh bien! pourquoi non? J'ai toujours aimé les choses élevées et les sentiments qui dépassent le vulgaire. Obligé d'être un homme, et persuadé que le devoir est dans les liens de la famille, je ferai sans doute un jour comme a fait Marcel: j'épouserai une honnête femme qui sera dès lors ma meilleure amie. Jusque-là, je veux me conserver libre et chaste. Je veux aimer sans espoir, et s'il se peut sans désirs, cette noble Julie qui ne peut être à moi ; je vaincrai le désir, je porterai le sentiment fraternel jusqu'au sublime, et je ferai pénétrer le sublime dans toutes mes facultés. Je ne serai pour les autres qu'un joli artisan bien patient et bien doux, cherchant la grâce et la fraîcheur dans des paniers de roses ; mais, à Torce d'étudier le divin mystère de la pureté dans le sein des fleurs, on peut avoir la révélation de la sainteté dans l'amour. Il me semble qu'il est beau de se dire qu'on pourrait travailler à surprendre une femme aimée, et qu'on l'aime trop pour le vouloir. C'est là une vie toute de méditation et de sentiment. Eh bien! j'en vivrai aussi longtemps que possible. Je vivrai de ma pensée comme les autres vivent de leurs actes,

PAR GEORGE SAND

et je serai peut-être ainsi plus heureux que pas un! Je me sentirai soutenu par un enthousiasme qui ne s'usera pas dans les déceptions. Je respirerai tout seul et à toute heure dans le beau, dans le pur et dans le grand encore mieux que mon pauvre père, qui éprouvait ce besoin-là, mais qui croyait le satisfaire dans telles ou telles conditions de luxe ou dans le commerce de tels on tels personnages. Il ne m'en faudra pas tant à moi, et je serai vraiment bien plus riche, n'ayant besoin que d'être content de moi-mêuie.

En s'élançant ainsi de parti-pris dans les régions de l'idéal, Juhen suivait en effet un secret penchant qui s'était développé en lui de bonne heure. Il avait reçu une assez belle éducation, et, tout en étudiant son art assidûment, il avait beaucoup lu; mais, porté à l'enthousiasme austère, il n'abandonnait pas son goût à tous les sujets et son plaisir à tous les genres. De tout ce qui avait nourri son adolescence, le grand Corneille était ce qu'il avait savouré avec le plus de satisfaction et de fruit. C'est là qu'il avait trouvé sous la forme la plus élevée, la plus forte et la plus fière aspiration à l'héroïsme. Il préférait cet enseignement mis en action, ces grandes vertus s'exprimant et se manifestant par elles-mêmes, aux discussions de la philosophie contemporaine^

Ce n'est pas à dire qu'il dédaignât l'esprit de son temps, ni qu'il se tînt à l'écart du prodigieux mouvement qui se produisait alors dans les idées.

Au contraire il était un des robustes produits de cette époque unique dans l'histoire pour les illusions grandioses en attendant les résolutions formidables. On était aux derniers jours de la monarchie, et très-peu de gens songeaient à la renverser. Du moins JuUen n'était pas de ceux qui y songeaient ; il allait très-au-delà de cette attente d'un fait quelconque dans la politique. Il s'enivrait des découvertes et des rêves de la science morale et de la science naturelle, récemment dégagées, pour ainsi dire, en bloc des nuages du passé. Lagrange, BaiUi, Lalande, Berthollet, Monge, Condorcet, Lavoisier révolutionnaient déjà la pensée.

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