‹ Antonia (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · A>TOMA · texte numérisé non relu

A>TOMA

êtes un fou et j'ai honte d'avoir accepté vos services!

Elle sortit, oubliant son notaire, et Antoine resta interdit, le sourcil froncé, plongé dans une méditation mystérieuse, le visage tourné vers la porte.

— Ils s'entendaient contre moi, dit Julie tout bas à Marcel; à présent que vont-ils faire?

— Prenez patience, répondit Marcel, je crois que je devine.

Il n'eut pas le temps de s'expliquer davantage. M. Antoine sortait de sa rêverie, et s'adressant au notaire: — Eh bien! lui dit-il, où en sommesnous et que décidons-nous?

— Quant à moi, monsieur, répondit le notaire, qui serrait ses papiers et cherchait ses lunettes, ce qui vient de se passer entre la marquise et vous est lettre close. Ma cliente paraît renoncer au but qu'elle poursuivait, j'attendrai de nouveaux ordres de sa part pour me mêler de cette affaire.

— C'est donc à nous deux? dit M. Antoine à Julie tandis que le notaire opérait sa sortie.

— Non, monsieur, répondit-elle en lui montrant Marcel, je vous demande la permission de vous laisser ensemble.

— Pourquoi? dit Antoine d'un air étrangement navré en faisant le geste de la retenir, mais sans oser effleurer sa manche ; vous m'en voulez, madame d'Estrelle ! Vous avez tort : tout ce que

PAR GEORGE SAÎND.

j'ai fait, c'est dans votre intérêt. Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous le dise?

— Oui, au fait, dit Marcel, pourquoi refuseraiton de savoir ce que vous avez dans le ventre? Pardon de l'expression, madame la comtesse, je suis un peu irrité ; . . . mais donnez- moi l'exemple de la patience. Ecoutons, puisque c'est le jour d'affronter l'ennemi sur toute la ligne.

Julie se rassit en jetant sur M. Antoine un regard froid et sévère qui le troubla complètement. Il balbutia, bégaya et fut incompréhensible.

— Allons, reprit Marcel, vous n'arriverez pas à vous confesser, mon pauvre oncle! C'est à moi de vous interroger. Procédons avec ordre. Pourquoi avez-vous mystérieusement quitté Paris le lendemain de certaine aventure tragique arrivée à une de vos plantes?

— Ah! tu vas parler de ça? s'écria l'horticulteur, dont les petits yeux furibonds s'arrondirent.

— Oui, je vais parler de tout! Répondez, ou j'emmène le juge, et vous restez condamné.

— Condamné à quoi? dit Antoine en regardant Julie; à sa haine?

— Non, monsieur, à mon blâme et à ma pitié, répondit Mme d'Estrelle en dépit des muets

ij avertissements de Marcel, qui voulait amener I Fonde à résipiscence.

— Votre pitié ! de la pitié à moi ! reprit-il

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exaspéré. Jamais personne ne m*a dit ce mot-là, et si vous n'étiez pas une femme!...

Puis se tournant vers Marcel : — De la pitié, c'est du mépris! Si c'est toi qui lui conseilles de parler comme ça, tu me le revaudras, toi !

— Alors justifiez-vous, si vous le pouvez, répondit hardiment Marcel, car si votre conduite est telle qu'elle paraît avoir été, vous êtes un homme détestable, et toute femme d'honneur outragée par vous a le droit de vous le dire.

— En quoi J'ai-je outragée? Je n'ai outragé personne, moi; j'ai vu qu'elle se perdait, j'ai voulu l'empêcher de...

— De se perdre! vous divaguez, mon onde! Il est des dangers qu'une femme comme celle devant qui nous sommes ne connaît pas et ne connaîtra jamais.

— Ah! bien oui! des paroles, tout ça! Je ne me paie point de phrases apprises dans les livres, moi ! Quand une femme donne des rendez-vous à un jeune homme...

— Des rendez- vous? Où prenez- vous cette folie? Ceux qui vous ont dit cela mentent par la gorge !

— C'est toi qui mens! toi, le complice, le complaisant ! . . .

— Ah çà! mon oncle... Mort de ma vie, vous me ferez sortir des gonds!

— Sors de tes gonds, si bon te semble! Je vous ai vus, moi, sortir de la comédie.

PAR GEORGE SA>D

- — Eh bien! après? Ma femme...

— Oh! ta femme... Ta femme est une bête! J'ai vu Julien sortir aussi.

— Julien n'était pas avec nous; il ne nous savait pas plus en bas de la salle que nous ne le savions en haut. D'ailleurs, quand même il eût été avec nous, quelle est cette manie d'incriminer . . .

— yencrimine ! s'écria M. Antoine, dont nous ne rapportons pas ici toutes les incorrections de langage, '^encrimine ce qui est encrîm/inahle ! Et la promenade de nuit, bras dessus, bras dessous, pour revenir de l'hôtel d'Ormonde au pavillon, où madame est restée par parenthèse jusqu'à trois heures du matin? Mme André pouvait être en tiers dans la conversation, ça, je ne le nie pas; mais c'est une raison de plus pour eficrtmmer^ comme tu dis, âne de procureur! Et tous les rendez-vous du soir dans le jardin, même que madame ne rentre jamais avant deux heures, quelquefois plus tard !

— Où prenez-vous ces propos de laquais? s'écria Marcel indigné; où ramassez-vous ces calomnies d'antichambre?

— Je ne vais pas dans les antichambres, et je ne me renseigne point auprès de laquais, j'ai ma petite police. Je suis assez riche pour payer des gens habiles qui observent et qui me disent la yérité. Ça, je ne m'en cache pas! Je voulais savoir les sentiments de madame, les causes de TalTront qu'elle m'a fait en chargeant maître Julien

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de m^éconduire ; c'était mon droit, et si je m'étais vengé comme je pouvais le faire, c'était mon droit aussi.

Mme d'Estrelle, résolue à tout dire et à tout braver, écoutait l'oncle Antoine avec une fierté impassible. La brutalité de sa déclamation, qu'elle attribuait à une démence soutenue, et qu'elle excusait à cause de son manque d'éducation, ne la blessait pas comme les impertinences préméditées et raisonnées de la marquise. Marcel, qui la regardait pendant le beau discours de son oncle, prit la sérénité dédaigneuse de son sourire pour une dénégation plus éloquente que toutes les paroles. — Mais regardez-la donc, s'écria-t-il en secouant le richard pour le faire taire; regardez-donc le pauvre effet de vos rêveries et des mensonges qu'on vous a fait avaler! Vous ne pouvez pas faire monter la plus petite rougeur à son front, et son silence confond votre brutale faconde !

— Je parlerai tout à l'heure, dit JuUe, laissez parler M. Thierry. Vous voyez, il ne me fâche point, et j'attends qu'après avoir fait l'exposé de ma conduite il me rende compte de la sienne. Vous êtes sous le coup de mon indignation, monsieur Antoine Thierry, ne l'oubHez pas. Vous prétendez ne pas la mériter; il vous reste à me prouver cela.

Le vieillard fut atterré un instant, puis, prenant son parti: — Eh bien! dit-il, méprisez-moi si vous voulez; je ne m'en moque pas mal; j'ai

mon estime , ça me suffit ! J'ai été en colère, oui! j'ai parlé de vous avec colère, avec vengeance, je ne m'en cache point,... et pourtant je ne vous hais point, et il ne tiendrait qu'à vous de m'avoir pour ami.

— Confessez-vous avant d'implorer l'absolution, dit Marcel; que s'est-il passé, qu'avez-vous fait, dites?

— Il s'est passé,... voilà ce qui s'est passé. Mordi! le hasard m'a aidé à soulager ma bile. Mme la douairière d'Estrelle m'a fait demander un service. Deux ou trois jours avant la mort de son mari , on m'a prié de passer chez elle. Je la connaissais de longue date pour des terrains qu'elle m'avait vendus pas trop cher. Elle n'était pas si forte en affaires dans ce temps-là qu'elle Test à cette heure. Elle m'a dit: „Mon mari n'en a pas pour longtemps, j'hérite de lui; mais je ne paie point les dettes de son fils, à moins que la comtesse ne m'abandonne son douaire, et pour l'y forcer je veux acheter les créances. Prêtez-moi l'argent, et vous aurez part aux dépouilles. Je vous revaudrai votre complaisance. — Pardon, madame, que je lui ai dit, je veux faire sentir à cette dame que je la tiens; mais je veux être le maître de lui pardonner, si ça me convient." Là-dessus: „Ah! tiens! qu'est-ce que vous avez donc contre elle?" Et là-dessus, moi: „J'ai ce que j'ai! — Si fait! — Non. — Dites! etc." Bref, de fil en aiguille et de parole en

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parole, je me suis déboutonné, j'ai dit que j'avais voulu être ami et qu'on m'avait traité comme un corsaire, et tout ça, parce qu'on s'était laissé tomber dans les intrigues de Mme André Thierry, qui voulait marier son fils avec une grande dame par vanité, et pour avoir des pareilles, ainsi que le loup de la fable qui a la queue coupée, comme on dit. — Et la marquise a été contente d'apprendre l'aventure, et m'en a fait dire peut-être plus que je ne voulais, encore que j'eusse du plaisir à le dire. Enfin finale^ elle a dit : „Monsi^ur Thierry, il faut laisser aller ce beau mariagelà, ça m'arrange!" Et moi, j'ai dit: „Ça ne m'arrange pas! — Bon! vous êtes amoureux d'elle à votre âge ! . . . Du dépit, de la jalousie ! Y pensezvous? — Non, madame, je ne suis point amoureux à mon âge; mais à tout âge on a du dépit d'être joué, et on m'a joué. Je ne suis pas «léchant, mais je suis puissant, et je veux qu'on le sache. Il ne me convient pas de la poursuivre moi-même; mais quand vous l'aurez bien tourmentée, puisque ça vous amuse, je veux, si elle me demande pardon, lui faire grâce. — Bien! bien! a dit la marquise. Je vous jure de m'enlendre avec vous de bonne amitié. Prêtez toujours. Voilà mon billet, et vous avez ma parole."

— La dame m'a encore fait appeler après l'enterrement du bonhomme de marquis. J'en savais de belles sur la maison d'ici, et je lui ai tout conté, et ça nous soulageait tous les deux

PAR GEÔÏIGE SAISD.

^abîmer la comtesse. Et alors la douairière m^a dit: „Vengez-voiis. Je vais la poursuivre à outrance." Moi, j'ai toujours dit : „Soit, mais avertissez-moi. Je veux racheter, si elle s'amende." Or madame la douairière me trompait ; mais je suis arrivé à temps. Tout est rompu entre nous; c'est une femme rusée, elle me le paiera, je ne dis que ça!

— Vous ne dites pas tout, mon oncle! Il a été question d'autre chose. Vous lui avez dit tantôt: Il dépend de vous que tout s'arrange.

— Ça, c'est mon affaire, ça ne te regarde

pas.

— Pardon; elle a répondu jamais avec uue colère . . .

— C'est une vieille folle!

— Enfin à quoi répondait-elle?

— Eh ! va au dible ! De quoi te mêles-tu ?

— Allons, convenez-en, l'affaire s'est compliquée d'un autre projet...

— Non, te dis-je!

— Marcel s'obstina. — Mon oncle, dit-il, la chose est claire pour moi; ne pouvant épouser une comtesse, vous avez voulu épouser une marquise. Eh bien! ce projet-là était plus raisonnable que l'autre: vos âges et vos fortunes s'accordaient mieux! mais je vois que là aussi vous avez échoué. On vous a leurré de quelque espérance afin d'avoir un peu de votre argent, puis on n'en a pas moins travaillé sous main et à votre insu

à s'emparer des biens de la comtesse, et si vous fussiez arrivé une minute plus tard, c'était un fait accompli, vous n'étiez ni marié ni vengé.

Antoine avait écouté cette remontrance la tête basse, dans l'attitude de la méditation, mais regardant en dessous le sourire de surprise et d'ironie que Mme d'Estrelle ne pouvait dissimuler.

— Tant qu'à ne pas être marié avec cette vieille aigrefme, dit-il en se levant, j'en rends grâce au bon Dieu par exemple; mais tant qu'à la vengeance que je veux faire ici, je l'ai, le diable ne me l'ôterait pas.

— Voyons cette vengeance, dit Julie avec le plus grand calme.

— Qui vous dit que ça soit contre vous? s'écria l'oncle Antoine, dont la langue se déliait toujours à un moment donné. Tenez, vous êtes trois femmes qui m'avez berné comme un petit garçon. Les femmes, ça ne sait pas faire autre chose! La première, c'était dans le temps Mme André, qui m'appelait son frère et son ami, et ça m'avait donné confiance ; la seconde, c'est vous qui m'appeliez votre bon ami et brave voisin, pour m'amener à faire une dot à votre amoureux; la troisième.. . oh ! celle-là m'a appelé son cher monsieur et son honnête créancier, mais c'est la pire des trois, parce qu'elle ne voulait que me plumer, comme une avaricieuse qu'elle est: c'est donc celle-là qui paiera pour les deux autres. Et vous, madame d'Estrelle, je vous pardonne et je vous excuse.

PAR GEORGE SAND

L'amour fait faire de grandes bêtises, mais au moins c'est Tamour, une chose qui, à ce qu'il paraît, embrouille la cervelle et fait clocher la raison Eh bien! soit, rendez-moi votre amitié et ne parlons plus de mariage ni avec moi, ni avec Vautre. Je vous veux toujours du bien, et je vous empêcherai de prendre mon neveu le peintre, parce que mon neveu le peintre m'a manqué , et qu'il ne vous convient pas d'épouser un peintre.

— Voyons, voyons! dit Marcel interrompant M. Anto'ne, vous commenciez, vous, à parler raison; mais voilà votre manie qui vous reprend. C'est une idée fixe, à ce qu'il paraît ! Où diable avez-vous oêché cette fantaisie?

— Noi ! dit Juhe, finissons-en! Nous ne nous entendons jas, vous et moi, monsieur Marcel ; je suis lasse d'ôvoir l'air de feindre, quand mon cœur est sincère, quand j'ai dit devant vous à la marquise assez clcirement mes intentions. Laissezmoi donc parler à mon tour et vous déclarer à tous deux que îion mariage avec Julien Thierry est une chose résolue et jurée sans retour. Oui, Marcel, vous serez mon cousin; oui, monsieur Antoine, vous sere: mon oncle. On vous a fort *^ bien renseigné, et vous pouvez payer largement vos espions. A pnsent que ma déclaration est faite, vous sentez qm je suis forcée de retirer les expressions dont je ne suis servie pour qualifier votre conduite envers moi. Quelle qu'elle soit désormais, le respect d* la parenté doit me fermer

la bouche. Libre à vous de m'invectiver, de me calomnier et de me ruiner. Je ne vous répondrai plus un mot, mais je ne vous implorerai pas non plus ; je n'ai point de grâce à vous demander, et plus vous me ruinerez, plus vous augmenterez mon estime et ma reconnaissance pour l'iomme qui veut bien se charger de mon sort.

La surprise avait coupé la parole à Marcel. L'oncle, qui d'abord l'avait regardé d'un air de triomphe et qui avait bien vu l'ingénuité de son étonnement, devint sombre et de nouveau irrité quand il se sentit ainsi bravé en face par Mme d'Estrelle. — Alors, dit-il en se levant, c'est entendu, c'est arrêté, et vous ne voulez pas entendre mes dernières propositions?

— Si fait! s'écria Marcel, dites toujours. Je n'approuve pas, moi, toutes les idées de Mme d'Estrelle , et je lui déclare devant vous que je combattrai celle de ce mariage. Parlez donc, fournissez-moi des arguments ...

— Tu es dans le vrai cette fois-ci, toi, répondit M. Antoine. Eh bien! j/uisqu'elle tourne la tête d'un air d'entêtement d de mépris, car elle est méprisante, oui! et c'eyt là une nièce qui me traitera comme madame ma belle-sœur,... dis-lui ce que je ferai, si elk renonce à son barbouilleur de tulipes. Je k tiendrai quitte de toutes ses dettes, je lui lasserai son hôtel, son jardin, son pavillon, ses diamants, sa ferme du Beauvoisis. tout ce qui lui res/e enfin.

PAR GEOR&E SAIVD.

— Attendez, attendez ! dit Marcel à Julie, qui voulait répondre.

— Non! dit Julie; je n'accepte rien de Tliomme qui traite Julien et Mme Thierry avec ce dédain et cette aversion. Je fais bon marché de mon injure personnelle. Je pardonne à monsieur de ra'avoir hvrée aux sarcasmes et aux outrages de la marquise et de son monde; mais les ennemis de ceux que j'aime ne peuvent jamais devenir mes amis, et leurs bienfaits me sont une offense que je repousse.

— Attendez, on vous dit! s'écria M. Antoine frappant du pied; avez-vous le diable au corps? Vous croyez que je veux ruiner vos amis? Point! Je leur donne la maison de Sèvres, qui est aujourd'hui à moi, s'il vous plaît! Je leur fais une rente, je leur assure une bonne part de mon héritage, car je partage mon bien entre vous, Juhen, et cet âne de procureur que voilà ! Ainsi je vous fais tous riches et heureux, à une seule condition : c'est que le pavillon va être vidé sur l'heure,

-et que vous jurerez tous sur l'honneur, et signerez ce serment-là, comme quoi jamais Mme d'Es-

. trelle ne reverra M. Julien!

Celte fois Juhe resta interdite. S'il y avait de la foHe bien réelle chez ce vieillard inexorable, il y avait une sorte de grandeur farouche dans cette magnificence qui ne reculait devant aucun sacrifice pour assurer le triomphe de sa jalousie. Il y avait de l'habileté aussi à mettre ainsi Mme

ANTOINIA

d'Estrelle aux prises avec le sacrifice des intérêts de Julien, de Mme Thierry et de Marcel. Ce dernier s'exécuta sur-le-champ avec une grande noblesse de langage. — Mon oncle, dit-il à M. Antoine, vous ferez pour moi dans l'avenir ce que bon vous semblera. Vous me connaissez trop pour croire que des espérances de ce genre influeront jamais sur ma conscience. J'ai dit tout à l'heure que j'étais contraire à la résolution de Mme d'Estrelle: j'avais là-dessus des idées que mon devoir est encore de lui soumettre; mais sachez bien que, si elle ne juge pas à propos de s'y rendre, je ne lui rappellerai jamais que sa résistance peut me nuire dans votre esprit, que je n'agirai jamais avec elle sous l'impression de mon intérêt personnel, et qu'enfin, si madame persiste, ainsi que Juhen, dans le projet qu'ils ont de se marier, je les aiderai de mes conseils, de mes services, et leur serai éternellement ami, parent et serviteur.

Julie tendit silencieusement la main au procureur. Des larmes vinrent au bord de ses paupières. Elle regarda Antoine et vit son inébranlable obstination sur son masque racorni et cuivré.

— Allons trouver Mme Thierry et Julien, dit-elle en se levant; c'est à eux qu'il appartient de prononcer.

— Non pas! s'écria M. Antoine; je ne veux pas qu'on prenne les gens au dépourvu. Dans le premier moment, je sais fort bien que le pein-

PAR GEORGE SAND

tre fera son grand homme et que la mère prendra ses grands airs, surtout en ma présence. Et puis on se piquera d'honneur devant madame, on ne voudra pas être en reste de fierté : sauf à s'en repentir l'heure d'après, on dira vitement comme elle; mais j'attends tout le monde à demain matin, moi ! Je reviendrai. Porte-leur mon dernier mot^ procureur ; fais tes réflexions aussi, mon bel ami, et nous verrons alors si vous serez bien d'accord tous les quatre pour refuser mes dons présens et mes dépouilles futures. A revoir , madame d'Estrelle. Demain, ici, à midi!

Julie, en le voyant sortir, se laissa retomber pâle et brisée sur son fauteuil. Il "se retourna au moment de quitter le salon, et s'assura qu'il avait réussi à ébranler ce fier courage. Il s'en alla triomphant.

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