TROISIÈME PARTIE
Si Julien eût été un roué, il ne s'y fût pas mieux pris pour exciter la passion de M^® d'Estrelle. Les jours se succédaient, et aucun hasard n'amenait la moindre rencontre. Et pourtant Julie, soit par excès de confiance, soit par distraction, vivait beaucoup plus dans son jardin que dans son salon, et préférait la promenade solitaire dans les bosquets à la conversation de ses habitués. Il y avait des soirs où elle s'enfermait sous prétexte de malaise et de lassitude, et ces jourslà elle se faisait encore belle, comme si elle eût attendu quelque visite extraordinaire; elle allait jusqu'au fond du jardin, rentrait effrayée au moindre bruit, puis retournait voir ce qui lui avait fait peur, et tombait dans une sorte de rêverie consternée en reconnaissant que tout était tranquille et qu'elle était bien seule.
Un jour elle reçut une déclaration d'amour assez bien tournée, sans signature et sans cachet
particulier. Elle en fut fort offensée, jugeant que Julien manquait à tous les engagements qu'il avait pris envers elle, et se disant que cela ne méritait qu'un froid dédain. Le lendemain, elle découvrit que cette tentative venait du frère d'une de ses amies, et son premier mouvement fut de la joie. Non , certes , Julien n'eût pas écrit dans ces termes-là; Julien n'eût pas écrit du tout! Le billet doux, que dans le trouble de l'incertitude elle avait trouvé assez délicat, lui parut du dernier mauvais goût; elle le jeta aux oubliettes avec mépris . . . Mais si Julien eût écrit pourtant ! Sans doute il savait écrire comme il savait parler. Et pourquoi n'écrivait-il pas?
A peine Julie s'était-elle abandonnée à ces faiblesses intérieures qu'elle en rougissait douloureusement. — A quoi tiennent donc ma force et ma raison, se disait-elle, puisque mon cœur s'élance ainsi hors de moi-même pour ressaisir une affection qui me luit ?. Vraiment je ne suis préservée que par l'indifférence dont je suis l'objet, et c'est une honte qui ne me guérit pourtant pas. Est-ce qu'il y a en moi un esprit de contradiction? Il me semblait d'abord que toute entreprise de ce jeune homme m'eût révoltée et que je l'eusse repoussée avec fierté, et voilà que sa soumission m'irrite, que son silence me navre, que je lui en veux de ne plus songer à moi! Evidemment j'ai l'esprit très-malade.
Un jour qu'elle était chez son parfumeur, elle
PAR GEORGE SAND
rencontra Julien qui sortait. Il n'avait pas le droit de la saluer en public, et il feignit de ne point la voir. Elle trouva sur le comptoir un très joli éventail qu'il avait peint pour sa mère, et qu'il venait d'apporter pour qu'on en fît la monture. Elle s'imagina que cela lui était destiné, et se promit de le refuser; pourtant elle attendit avec une vive impatience ce petit cadeau. — Il me l'enverra mystérieusement, pensait-elle; ce sera une offrande anonyme, et alors...
Le présent n'arriva pas; ce n'était donc pas pour elle. Quelle folie d'avoir cru qu'il le lui destinait! Julien était amoureux de quelque autre femme,... une petite bourgeoise ou une femme galante du monde,... une actrice peut-être! Elle n'en dormit pas pendant deux nuits, et puis tout d'un coup elle vit l'éventail dans les mains de ^jme Thierry, et elle respira.
Malgré elle, il lui fallut parler de Julien à sa mère, et il n'est sorte de détours qu'elle ne mît en œuvre pour amener la conversation sur son compte. Elle voulait savoir quelle était la vie d'un jeune peintre, elle ne s'en faisait aucune idée, et, tout en craignant d'apprendre des détails répugnants ou pénibles, elle allait questionnant toujours, d'abord sur les goûts et les habitudes des artistes en général, et puis tout à coup il lui échappait de dire: — Monsieur votre fils par exemple, avant la perte de son père, avant vos
chagrins, n'avait-il pas une existence brillante, dissipée, agréable au moins?
— Mon fils a toujours eu Fesprit sérieux, répondait M.^^ André, et je dois dire que les jeunes gens de toutes les classes me paraissent aujourd'hui très - différents de ceux que j'ai pu observer dans ma jeunesse. Mon cher mari était un type de ce genre d'imagination fertile, ingénieuse et facile qui remplissait la vie de plaisirs imprévus , et dont le but semblait être la jouissance de tout ce qui est aimable bien plus que la poursuite ambitieuse de la gloire. Il faisait des chefs-d'œuvre en s'amusant, et aucun souci n'approchait de son âme. Aujourd'hui les nouveaux artistes se tourmentent pour faire mieux que leurs devanciers. On a inventé la critique. M. Diderot, que mon mari voyait beaucoup, lui apprenait souvent à s'estimer lui-même plus qu'il n'eût songé à le faire, et mon petit Julien écoutait ce grand esprit en le dévorant de ses grands yeux attentifs et curieux. M. Diderot disait alors : „Voilà un enfant qui a le feu sacré!" Mais mon mari ne voulait pas qu'on lui mît trop d'idées dans la tête. Il pensait que le beau doit être vivement senti et pas trop étudié. Avait-il raison? Il voulait orner l'imagination et ne pas la surcharger. Julien était doux et tranquille; il hsait et rêvait beaucoup. Sa peinture est plus estimée des vrais connaisseurs que celle de son père, et quand il parle des arts, on voit bien qu'il se
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rend compte de tout; mai il ne plaît pas autant à tout le monde, et le monde lui plaît fort peu. 11 se remplit la pensée de toute sorte de sujets de méditation, et quand je lui dis: „Tu ne ris pas, tu n'es pas gai, tu n'as pas l'emportement de ton âge,*' il me répond: „Je suis heureux comme je suis. Je n'ai jamais besoin de m'étourdir. Il y a tant de sujets de réflexion !"
Ces épanchements de Mme Thierry révélaient peu à peu Julien à Mme d'Estrelle, et l'espèce de respect qui l'avait surprise à première vue devenait en elle comme une crainte émue qui le lui faisait aimer davantage. Il ne lui était plus possible de voir en lui un inférieur, et pourtant ce jeune artisan faisait partie de la classe dont on disait autour d'elle : Ces gens-là : Elle s'efforçait parfois, quand elle causait avec ses amis, de plaider pour les intelligents et les forts, de quelque rang qu'il fussent. Ses amis étaient assez avancés pour lui répondre: „Vous avez mille fois raison, la naissance n'est rien, le mérite seul est quelque chose; mais c'étaient là des maximes à l'usage des personnes éclairées, et rien de plus. La pratique de l'égahté n'était nullement passée dans les mœurs, et les mêmes personnes ne manquaient pas, un instant après, de blâmer vivement tel duc qui avait fumé ses terres avec une dot rotourière ou telle princesse qui s'était coiffée d'un petit officier de fortune jusqu'à vouloir l'épouser, au grand scandale des honnêtes gens. Une jeune
fille, une jeune veuve pouvaient s'éprendre d'un homme bien né, fût-il pauvre ; mais dès qu'il n'était pas né ^ c'était un entraînement honteux, un attrait impudique; elle sacrifiait ses principes à ses sens; le mariage ne justifiait rien, elle tombait dans le mépris public. Julie, qui avait vécu d'estime et de considération, seuls dédommagements de sa triste jeunesse, avait des frissons glacés quand elle entendait parler ainsi, et si l'objet de sa passion secrète fût entré en ce moment dans son petit cercle en apparence si tolérant et si bonhomme, elle eût été forcée de se lever pour lui dire; „Que venez -vous faire ici, monsieur?"
Mais le petit cercle s'en allait à neuf heures, et dix minutes après Julie était au jardin! elle regardait la petite lumière du pavillon qui tremblotait comme une étoile verte à travers le feuillage, et si Julien lui fût apparu au détour d'une allée, elle s'imaginait qu'elle n'aurait pas pu le fuir. Pendant toutes ces agitations de la pauvre Julie, Julien était presque calme ; son intention était si droite, si sincère, que son esprit avait retrouvé la santé au point de se tromper lui-même. — Non, se disait-il, je n'ai pas menti à ma mère. Ce que Mme d'Estrelle m'inspire, c'est de l'amitié trèsforte, très-élevée, très-exquise; mais ce n'est pas, comme je le croyais d'abord, un amour emporté et désastreux, ou, si j'ai eu cette fièvre au commencement, elle s'est dissipée le jour où j'ai vu de près cette femme simple, bonne et confiante,
PAR GEORiîE SAND.
OÙ j'ai entendu sa voix chaste et douce, où j'ai compris qu'elle était un ange et que mes aspirations n'étaient pas dignes d'elle. Non, non, je ne suis pas amoureux comme on l'entend dans le sens vulgaire! j'aime à plein cœur, voilà tout, et je ne permettrai pas à mon imagination de me tourmenter. La terre est à peine refermée sur mon pauvre père ; je n'ai pas une heure à perdre pour sauver ma mère. Non, non, je n'ai pas le droit, je n'ai pas le temps de m'abandonner à la passion.
Marcel remarquait la tranquillité de Julien et ne se rendait pas bien compte du trouble qui perçait dans les manières de Mme d'Estrelle. Il la trouva un jour comme elle venait de rendre visite à son beau-père le marquis. On le tenait pour sauvé, et Marcel pouvait songer à l'entretenir bientôt sur nouveaux frais des embarras d'argent de sa chente.
— Oh ! mon Dieu, vous vous donnez de grands soins pour moi, dit Julie ! mais tout cela en vautil la peine? Je vous jure que je veux bien être pauvre; je ne m'ennuierai probablement pas plus que je ne fais.
— Vous voilà pourtant très-belle et prête à passer la soirée en grande compagnie?
— Non, je vais me déshabiller; je ne compte pas sortir. Avec qui sortirai-je donc? Me voilà brouillée avec Mme d'Ancourt, la seule femme chez qui, en quahté de compagne de couvent, je pusse aller seule le soir. Je suis trop peu intime
avec les autres pour me présenter chez elles sans un chaperon ; Mme des Morges, qui pourrait m'en servir, est d'une paresse inouïe; ma cousine la présidente n'est pas reçue dans le grand monde, et la marquise d'Orbe est à la campagne. Vraiment je m'ennuie, monsieur Thierry, je me trouve trop seule, et il y a des jours où je ne peux pas m'occuper, n'ayant le cœur à rien.
C'était la première fois que Juhe se plaignait de sa situation. Marcel la regarda attentivement et réfléchit. — Il faudrait vous distraire un peu: que n'allez-vous quelquefois à la comédie?
— Mais je n'ai plus de loge nulle part; vous savez bien que je n'en ai plus le moyen.
— Raison de plus pour aller où bon vous semble. Une loge à l'année est un esclave; cela vous met en évidence et nécessite le chaperon. Il est de petits plaisirs que les bourgeois se permettent à peu de frais et sans étalage incommode. Aujourd'hui, par exemple, je conduis ma femme à la Comédie-Française. Nous avons loué une loge grillée au rez-de-chaussée.
— Ah! quel plaisir ce doit être que d'aller là!... On n'est pas vu du tout, n'est-ce pas? On jouit du spectacle, on peut rire ou pleurer sans que la galerie vous épilogue? Avez -vous une place pour moi, monsieur Thierry?
— J'en ai deux; je comptais en offrir une à ma tante.
— Et l'autre à son fils? Alors...
PAR GEORGE SAND
— Ceci ne fait pas question: il ira un autre jour; mais que pensera-t-on de vous rencontrer au bras de votre procureur dans les couloirs? Ou si quelqu'un vous distingue et vous devine, assise à côté de Mme Marcel Thierry, que dirat-on?
— On dira ce qu'on voudra, et l'on sera fort sot d'y trouver quelque chose à reprendre.
— C'est bien mon opinion; mais on est sot, et l'on dira que vous voyez mesquine compagnie : encore je gaze le mot pour ma femme, car on dira mauvaise compagnie.
— C'est indigne, la sottise du monde! Votre femme est fort aimable, dit-on, et très-estimée. J'irai la voir demain, car je comprends que d'aller sans façon dans sa loge avant de lui en avoir demandé la permission ne serait pas convenable. Oui, oui, je veux faire connaissance avec elle, et nous irons un autre jour à quelque spectacle ensemble.
Marcel sourit, car il comprit fort bien la poltronnerie qui s'était emparée de sa noble cliente à l'idée d'être accusée de frayer avec la mauvaise compagnie. Elle trouvait cela cruel, injuste, insolent, absurde; mais elle avait peur quand même: la peur ne se raisonne pas.
— - Fort bien, fort bien, lui répondit Marcel; je reconnais là votre déhcatesse et votre bon cœur. Ma femme vous saura gré de l'intention, et dès ce soir elle serait flattée de vous oiïrir sa
loge ; mais croyez-moi, madame la comtesse, ni ce soir, ni demain, ni jamais, ne sortez de votre milieu, à moins d'une bonne raison bien nourrie et bien mûrie. Il faut manger quand on faim, mais non se forcer quand on n'a que des velléités d'appétit. Le monde auquel vous tenez ne veut pas de mélange, et il ne faut le braver que pour un grand avantage personnel ou pour faire m\e très-bonne action. Personne ne comprendra -que vous fassiez une chose en dehors du convenu pour le seul plaisir de la faire. On s'étonnera d'abord, et puis on cherchera des motifs graves ou cachés.
— Et que trouvera-t-on ! dit Juhe inquiète.
— Rien, reprit Marcel, on inventera, et ce qu'on invente est toujours malveillant.
— D'où il résulte que je suis condamée à la solitude ?
— Vous l'avez acceptée jusqu'ici avec vaillance, et vous savez bien qu'elle cessera quand vous voudrez.
— Oui, par un mariage; mais où trouver le imri dans les conditions exigées par le monde et par moi? Songez donc: il le faut riche, à ce -que vous dites, à ce que disent mes amis, et je le veux, moi, aimable et fait pour être aimé! Je ne le trouverai pas , allez, et je ferais mieux . . .
Julie n'osa pas achever sa pensée. Marcel ne 'Crut pas devoir la questionner. Il se fit une pause gênante pour tous deux, et Julie s^écria
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tout à coup : — Ah ! mon Dieu, n'allez pas croire que je sois tentée de manquer à mes principes et d'avoir une liaison frivole ! . . . Je pensais , . . . il faut bien que je vous le dise, je pensais que je ferais mieux de souhaiter un mariage obscur où je trouverais le bonheur.
— Obscur ! dit Marcel, c'est comme vous l'entendrez. Il faut à tout le moins que vous exigiez la fortune; car, j'insiste là-dessus, si vous faites bon marché du rang, la famille d'Estrelle vous abandonne à votre ruine.
— Eh bien! après?
— Après! Si l'époux de votre choix est pauvre et que vous lui apportiez des dettes...
— Ah! oui, vous avez raison; j'augmente sa pauvreté de toute ma misère et de tous mes dangers. Je n'y pensais pas, moi. Vous voyez quelle faible tête est la mienne ! Tenez, monsieur Thierry, il y a des jours où je voudrais être morte, et vous avez eu tort de ne pas m'emmener à la comédie. Je me sens l'esprit sinistre ce soir, et je voudrais pouvoir oubher que j'existe.
— Est-ce à ce point-là ? reprit vivement Marcel, effrayé de la détresse de son regard. Alors . . . mettez une coiffe noire très-épaisse, un mantelet noir bien large; j'ai là un fiacre, allons prendre ma femme, à qui j'expliquerai en deux mots votre fantaisie, et nous irons entendre Polyeucte^ ce qui changera le cours de vos idées. Vite, car s'il
VOUS arrive quelqu'un, vous ne pourrez plus sortir.
Julie, comme une enfant, sauta de joie. Elle s'embéguina bien vite, donna congé à ses valets pour la soirée, et partit avec Marcel, moitié joyeuse, moitié effrayée, émue comme si cette escapade avec un procureur et sa femme était une grosse aventure.
— Et Mme Thierry? dit-elle quand elle fui en route.
— Mme Thierry , . . . nous la laisserons où elle est, dit Marcel. Elle n'est prévenue de rien et nous retarderait en s'habillant. D'ailleurs... j'aime autant, si on doit vous reconnaître malgré nos précautions, qu'on ne vous voie pas avec une femme qui a un grand fils . . . dont, par parenthèse, l'oncle Antoine a été fort jaloux. Moi, je n'ai qu'un petit basochien en herbe, douze ans à peine sonnés ; nous l'emmènerons, ça complétera la partie bourgeoise ... et patriarcale.
On arriva au logement de Marcel. Il y monta bien vite, laissant Julie seule dans le fiacre bien fermé. Il redescendit bientôt avec sa femme et son fils. Mme Marcel Thierry était fort intimidée; mais, en femme d'esprit, elle ne fit point de phrases, et au bout d'un instant elle se sentit fort à l'aise avec l'aimable Juhe, qui de son côté la sentit bonne et sensée. On descendit du fiacre un peu avant la file, on gagna le théâtre à pied, on passa sans rencontrer des gens attentifs ou
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curieux. On s'installa dans une loge très-obscure, Mme Marcel et son petit garçon devant, pour masquer Mme d'Estrelle et le procureur. On entendit la tragédie avec un plaisir extrême. Jamais Julie n'avait pris tant de plaisir au théâtre. Elle s'y sentait libre d'esprit, et cette famille bourgeoise l'intéressait. Elle l'observait curieusement comme un milieu tout nouveau pour elle, et, bien qu'on s'observât aussi un peu devant elle, elle surprenait entre le mari, la femme et l'enfant des bonhomies tendres qui lui allaient au cœur. Dans les endroits intéressants du spectacle, Mme Marcel se tournait vers son mari et lui disait tout bas : — Vois-tu bien, mon bon? mon bonnet ne te génet-il pas? — Non, non, ma fille, répondait le procureur; ne t'occupe pas de moi. Amuse-toi pour ton compte. — Et l'enfant applaudissait quand il voyait le parterre applaudir. Il frappait ses petites mains d'un air d'importance, et tout à coup il se couchait sur sa mère et l'embrassait, ce qui signifiait qu'il s'amusait beaucoup, et qu'il la remerciait de l'avoir amené là.
Toutes ces simplicités de la vie moyenne, ce tutoiement, ces épithètes caressantes, vulgaires et saintes, éveillaient chez Julie tantôt une petite envie de rire, tantôt un attendrissement qui amenait des larmes au bord de ses paupières. Evidemment tout cela était réputé de mauvais ton dans son monde; c'était la manière d'être et le parler des petites gens. Marcel, dans le salon de
Mme d'Estrelle, prenait habilement Fattitude et le langage d'un homme qui sait pratiquer les convenances à tous les étages de la société. Dans son intérieur, il dépouillait cette convention, et, sans être jamais grossier, il reprenait le ton familier de l'intimité heureuse. Julie le surprenait donc oubliant sa tenue de cérémonie et vivant pour son compte d'une vie douce, confiante et détendue. Elle en était choquée et charmée, et peu à peu elle se disait que ces gens-ci étaient dans le vrai, et que tous les époux devraient se tutoyer, tous les enfants se précipiter sur leurs mères, et tous les spectateurs s'intéresser au spectacle. Dans le monde où elle vivait, on se disait vous, on n'avait pas de locutions partant des entrailles, on quintessenciait tous les sentiments. L'élégance était avant tout dans la parole, et la dignité dans la caresse. Le cœur ne s'y mettait qu'en sous-ordre, et devait cacher ses effusions sous un certain apprêt glacé ou symbolisé jusqu'au madrigal. L'admiration pour le génie ne devait jamais tourner à l'enthousiasme. On goûtait, on appréciait, on avait des mots enfermés dans une certaine mesure. Enfin on s'arrangeait pour ne montrer d'émotion à propos de rien, et dans ce perpétuel petit sourire de la grâce noble on devenait si charmant qu'on n'avait plus rien d'humain.
Mme d'Estrelle, pour la première fois, se rendit compte de toutes ces choses et s'en préoc-
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cupa vivement. Le petit Juliot^ qu'on appelait ainsi pour le distinguer de maître Julien, dont il était le filleul, avait la physionomie intéressante. 11 était drôle; la tète fine, le nez en Tair, l'œil vif, la bouche mahgne, il avait l'aplomb ingénu et narquois de l'écolier en vacances. Eût-il été déguisé en grand seigneur, on ne l'eût jamais confondu avec ces petits hommes trop jolis et trop polis, frottés tous du même vernis d'aristocratie. Juliot avait bien aussi son enduit de caste, mais avec cette nuance particulière que l'esprit bourgeois ne s'acharne pas à effacer, parce que là chacun doit exister par lui-même et se faire place à l'aide des moyens qui lui sont propres. L'enfant avait donc l'esprit mordant avec une certaine curiosité candide qui sentait son Parisien frais émoulu, chercheur et badaud, crédule et pénétrant tout ensemble. Pour ne pas exposer le nom de Mme d'Estrelle aux conséquences de son babil dans Tétude, on lui avait dit que c'était une cUente de campagne nouvellement arrivée à Paris et qui voyait la comédie pour la première fois ; et comme Juhe s'amusait à le questionner, il lui faisait, dans les entr'actes, les honneurs de la capitale et du théâtre. Il lui montrait la loge du roi, le parterre, le lustre, il lui expUquait même la pièce et l'importance de chaque personnage. — Vous allez voir une belle pièce, lui disait-il avant le lever du rideau. Vous ne comprendrez peut-être pas bien, parce que c'est en vers. Moi,
je l'ai lue avec mon parrain Julien; c'est une pièce qu'il aime beaucoup, et il m'a tout expliqué comme si c'était en prose. Quand vous ne comprendrez pas, mademoiselle, il faudra me demander.
— Tu bavardes comme une pie, lui dit sa mère. Est-ce que tu crois que madame ne connaît pas Corneille mieux que toi?
— Ah! c'est possible, mais elle n'est peutêtre pas aussi savante que mon parrain!
— Madame se soucie bien de la science de ton parrain! Tu t'imagines que tout le monde le connaît !
— Ah bien! si vous ne le connaissez pas, dit Juliet en s'adressant à Mme d'Estrelle, je vais vous le montrer. Il n'est pas loin d'ici, allez!
— Comment? dit Marcel contrarié; il est là? tu le vois?
— Oui, je le vois depuis un bon bout de temps. Il aime tant ça, Polyeucte ! Il Ta vu jouer plus de dix fois, je suis sûr ! Tenez, regardez au parterre, la troisième banquette devant nous. Il nous tourne le dos; mais je le reconnais bien, pardi! Il a son habit de prunelle noire et son chapeau à ganses.
Le cœur battit très -fort à Mme d'Estrelle. Elle regarda la banquette que l'enfant désignait et ne reconnut personne. Marcel l'explora attentivement. Juliot s'était trompé. Le personnage qu'il avait pris pour JuUen se retourna. Ce n'était pas lui; il n'était pas là. II était dans une
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galerie des secondes, juste au-dessus de la loge où se cachait Julie, et à cent lieues de se douter qu'en descendant au rez-de-chaussée il eût pu essayer de Tapercevoir. L'eût - il su d'ailleurs, il se fût tenu à sa place. Sa résolution de ne plus chercher ces furtives occasions était bien arrêtée. Il avait ses entrées aux Français en qualité d'artiste. Il écoutait Polyeucte avec recueillement comme un dévot écoute le prêche, et il sortit avant la fin, craignant que sa mère ne l'attendît pour se coucher. Comme il traversait le vestibule, il fut fort étonné de se trouver face à face avec l'oncle Antoine. L'oncle Antoine avait pour règle invariable de se coucher à huit heures du soir, et peut-être n'avait-il jamais mis le pied dans un théâtre. Julien l'aborda franchement; c'était le mieux, dût-il être mal accueilli,
— Vous voilà donc enfin retrouvé? lui dit-il. On était inquiet de vous.
— Qui, on ? répondit l'oncle d'un ton bourru. ' — Marcel et moi.
— Vous êtes bien bons! Vous m'avez donc cru parti pour les Indes, que tu parais si surpris de me voir?
— J'avoue que je ne m'attendais guère à tous rencontrer ici.
— Et moi, c'est le contraire, j'étais sûr de fy rencontrer!
Et, sans traduire cette réponse complètement énigmatique pour Julien, il lui tourna le dos.
— Allons, allons! le tête déménage sérieusement, pensa Julien, et il passa outre, mais non sans se retourner deux ou trois fois pour voir si Tamateur de jardins entrait ou sortait, et si par hasard il ne se trouvait pas là sans en avoir conscience; mais chaque fois il vit M. Antoine immobile au bas de Tescaher et le suivant des yeux d'un air moqueur, sans donner du reste aucun signe d'égarement.
L'oncle Antoine se perdit dans la foule, qui, peu d'instants après, envahit le péristyle. Un des premiers groupes qu'il vit sortir fut la famille du procureur avec une inconnue plus grande que Mme Marcel et complètement masquée par sa coiffe de taffetas noir. Il se faufila jusqu'à la rue et prit le numéro du fiacre où ce groupe monta, puis il lança à la poursuite de ce fiacre le même espion adroit et agile qui l'avait averti de la sortie de Mme d'Estrelle avec son procureur, et qui depuis un mois, sous toute sorte de déguisements et de prétextes, faisait le guet autour de l'hôtel, et dans l'hôtel même à certains moments.
Le spectacle, à cette époque, finissait encore assez tôt pour qu'on pût souper. Julie était rentrée d dix heures, après avoir reconduit Mme Marcel rue des Petits-Augustins. Marcel, qui avait ensuite ramené Juhe, allait s'en retourner sans entrer chez elle, lorsqu'elle le rappela. Son concierge venait de lui apprendre une nouvelle grave. Le vieux marquis, son beau-père, était mort à
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huit heures du soir, au moment où on le croyait guéri. On avait envoyé quérir JuUe, afin qu'elle pût assister aux derniers sacrements. Son absence, fort peu explicable en raison de la situation qu'elle-même avait expliquée à Marcel pouvait avoir des conséquences fâcheuses.
— Ah! voilà ce que c'est! dit Marcel avec chagrin (lui parlant bas sur le perron) ; je vous le disais bien. Je pressentais quelque danger; mais il ne s'agit pas de se lamenter en pure perte. L'accident le plus inquiétant est encore la fin trop soudaine du vieillard. Allons, madame, vous devez faire acte de présence auprès de ce lit de mort. Il faut remonter en fiacre. Je vous conduirai chez madame votre belle-mère. Je n'y paraîtrai pas; il ne serait pas convenable qu'on vous vît arriver, pour cette visite de condoléance, escortée de votre procureur. Demain, je me mettrai en campagne pour vos affaires, et nous saurons le contenu du testament, si testament il y a, Dieu le veuille!
Julie, toute troublée, remonta en fiacre. — Attendez, dit Marcel, je ne puis vous attendre à la porte de la douairière; ses gens me verraient, et j'ai dans l'idée qu'ils lui rendent compte de tout. Je descendrai avant que vous n'entriez dans la cour, et comme je ne vous verrais pas avec plaisir revenir seule dans ce sapin, vous allez donner des ordres ici pour que vos gens se hâtent d'atteler et de conduire votre équipage là-bas.
— Vous pensez à tout pour moi, dit Julie; je ne sais pas ce que je deviendrais sans vous.
Elle donna des ordres et partit. — Pensez encore à ceci, lui dit Marcel chemin faisant. Vous n'allez pas trouver la veuve dans les larmes, mais en prière. Que cette sainte apparence ne vous rassure pas sur l'état de son esprit. Soyez sûre qu'elle a pris acte de votre absence, et qu'elle s'arrangera pour vous faire subir un interrogatoire tout au beau milieu de ses oraisons. N'oubliez pas qu'elle vous hait, et que, pour s'autoriser à vous dépouiller le plus possible, elle ne songera qu'à vous trouver en faute.
Juhe chercha comment elle expliquerait l'innocente escapade de la soirée. — Vous ne trouverez rien de mieux que la vérité, reprit Marcel. Dites que vous êtes venue chez moi...
— Chez vous, fort bien, mais la comédie? Avec ou sans vous, la comédie est, aux yeux de ma belle-mère, un affreux péché.
— Alors . . . dites que ma femme était malade, que vous vous intéressez à ma femme,... parce que,... parce qu'elle vous a rendu quelque service,... parce qu'elle est charitable, et qu'elle vous seconde dans de bonnes œuvres! Jetez làdessus un petit vernis de dévotion; qu'aura-t-on à vous dire?
On arrivait. Marcel fit arrêter, sauta à terre, et Juhe entra en fiacre dans la cour de l'hôtel d'Ormonde, rue de Grenelle-Saint-Germain. C'é-
PAR GEORGE SAND
tait la propriété de la douairière d'Ormonde, mariée en secondes noces avec le marquis d'Estrelle, lequel avait dès lors habité avec elle la maison du premier mari.
La douairière était fort riche, sa maison avait un grand air de froideur cérémoniale, peu de valets, peu de dépense, une splendeur glacée, immobile. L'hôtel se composait de plusieurs corps de logis, et les appartements des maîtres étaient situés dans une arrière-cour plantée et fermée d'une grille où Julie dut sonner et attendre; mais, certaine d'être reçue et sachant que Marcel était à pied pour s'en retourner à moins qu'elle ne lui renvoyât vite le fiacre, elle congédia le cocher, au moment où elle vit qu'on se disposait à lui ouvrir.
Au Heu d'ouvrir, le suisse entra en pourparlers étranges; M. le marquis ne pouvait recevoir par la raison qu'il était mort. Les prêtres étaient venus pour les sacrements et pour la veillée. Mme la marquise était enfermée avec eux et le défunt. Elle ne donnait audience à personne en de tels moments. Julie insista vainement en qualité d'alhée au degré le plus proche-. Le suisse, la laissant dehors par une préoccupation vraie ou fausse, alla aux informations, et revint dire qu'il était interdit à aucune personne de la maison de pénétrer jusqu'à madame.
Comme ces négociations avaient duré assez longtemps, la comtesse d'Estrelle comprit qu'on
avait parfaitement pénétré jusqu'à la marquise, et ..que celle-ci refusait de la recevoir. Son devoir .était rempli, elle n'insista plus. Elle jugea que sa voiture, marchant beaucoup plus vite que n'avait marché le fiacre, devait être arrivée: elle revint donc sur ses pas, traversa la première cour et franchit la porte de la rue qui était gardée par la femme du suisse et qui sur-le-champ, avec une précipitation grossière, se referma derrière elle. Une voiture était là effectivement, mais malgré sa vue basse Julie reconnut sur-le-champ que ce n'était qu'un fiacre.
Pensant que c'était celui qui l'avait amenée et qui avait mal compris ses ordres, ou que Marcel lui avait renvoyé par précaution, elle appela le cocher, profondément endormi sur son siège. Impossible de le réveiller sans le tirer par le pan de sa souquenille. Ceux qui se souviennent de ce qu'étaient les cochers de fiacre il y a quarante ans peuvent juger de ce qu'ils étaient quarante ans plus tôt. Celui-ci était si malpropre que Julie hésita à le toucher de sa main gantée. Elle retenait avec soin ses amples jupes de soie pour ne pas effleurer les roues crottées; jamais elle ne s'était trouvée dans un pareil embarras. Puis elle avait peur de se voir seule en pleine rue vers minuit, et les rares passants s'arrêtaient pour la regarder. Elle tremblait que, par obhgeance ou malice, ils ne voulussent se mêler de ses aff'aires.
PAR GEORGE SAND
Le cocher s'éveilla enfin, et lui répondit qu'il ne la connaissait pas, qu'il avait amené deux prêtres de la paroisse pour assister un mourant, et qu'il avait ordre de les attendre. A aucun prix, il ne voulait bouger. Julie jeta un regard d'anxiété autour d'elle. Sa voiture n'arrivait pas. Elle souleva le lourd marteau de la porte pour rentrer dans la cour de l'hôtel. La porte ne s'ouvrit pas, soit que des ordres particuliers eussent été donnés à son égard, soit que la consigne générale fût inflexible.
Une frayeur extrême s'empara d'elle; l'idée de s'en aller seule, à pied, n'était pas admissible ; rester là devant cette porte ne l'était pas davantage. Il n'y avait pas une seule boutique dans la rue, et il lui fallait attendre sa voiture n'importe où, pourvu que ce ne fût pas dans la rue. Les dépendances de l'hôtel d'Ormonde s'étendaient assez loin à sa droite et à sa gauche. D'un côté c'était une abbaye, de l'autre le couvent de la Visitation, où elle pouvait essayer de chercher un refuge ; mais il y avait au moins dix minutes de chemin à faire, et là il faudrait parlementer avant d'entrer. Elle avisa en face de l'hôtel d'Ormonde une grande grille qui fermait une allée mitoyenne entre l'hôtel de Puisieux et l'hôtel d'Estrées. Elle pensa qu'en donnant un louis au gardien de la grille il lui permettrait d'attendre dans sa loge. Elle traversa la rue ; mais, au moment de sonner, elle reconnut qu'il n'y avait là ni portier ni son-
nette. C'était une porte de service pour les deux enclos. Julie perdait courage, lorsque tout à coup elle vit auprès d'elle, comme s'il fût sorti de terre, un homme qui l'effraya tant qu'elle faillit s'évanouir ; mais il se nomma vite, et elle fît une exclamation de joie: c'était Julien. Elle lui expliqua sa mésaventure en quelques mots assez confus. Julien comprit parce qu'il était déjà à moitié renseigné, et qu'il ne se trouvait point là par hasard. — Il est inutile que vous attendiez ici voire voiture, lui dit-il, elle n'arrivera probablement pas de si tôt.
— Comment le savez-vous ?
— J'ai été ce soir à la Comédie-Française.
— Vous m'y avez vue ?
— Vous y étiez, madame? Je l'ignorais.
— Alors...
— Alors je m'explique la rencontre et les paroles de M. Antoine Thierry. Il savait, lui, probablement que vous deviez y être. Il guettait ; . . . il m'a dit un mot ironique que je n'ai pas compris, et qui pourtant m'a donné à réfléchir. En rentrant au pavillon, je me suis arrêté un peu inquiet devant votre hôtel. Vos gens étaient en émoi. Il paraît que votre cocher était introuvable. Je me suis approché du suisse, qui connaît ma figure, et, le voyant fort troublé, je lui ai demandé s'il vous était arrivé quelque accident fâcheux. Il m'a appris la mort du marquis d'Estrelle, et comme quoi vous étiez accourue ici avec
mon cousin Marcel. Votre cocher est survenu ivre mort et ne comprenant rien à ce qu'on lui enjoignait de votre part. Le suisse m'a quitté en disant qu'une fois sur son siège, Bastien irait bien. Ceci ne m'a point paru très-rassurant. Je ne suis pas aussi flegmatique que votre suisse , et j'ai couru pour venir ici. J'espérais trouver encore Marcel et lui dire de ne pas vous confier seule à un cocher ivre; mais j'arrive quelques minutes trop tard. Vous êtes seule en effet, et vous avez eu peur.
— C'est fini, dit Julie, me voilà tranquille, ramenez-moi à pied. Vous êtes pour moi la Providence !
— A pied, c'est trop loin, reprit JuHen, et vous n'êtes pas chaussée pour marcher. Le fiacre qui est là marchera, lui, bon gré, mal gré, je vous en réponds, et je monterai derrière pour vous reconduire.
Julien conduisit Mme d'Estrelle jusqu'au fiacre. Il l'y fit monter et ordonna au cocher de conduire. Le cocher refusa. Julien sauta à côté de lui et prit les guides en lui jurant qu'il allait le jeter dans le ruisseau, s'il faisait résistance. La belle prestance et l'air décidé du jeune homme intimidèrent le cocher, qui se soumit; mais à peine avait-il fait cent pas qu'il s'arrêta en criant au voleur et à l'assassin. Un groupe d'hommes venait de sortir d'une maison, et le pauvre diable
espérait trouver quelque secours contre la violence qu'il subissait.
Le hasard voulut que ces hommes fussent des gens du bel air, sortant un peu avinés d'un souper tin. L'aventure les prit dans ce moment d'excitation où l'on se fait volontiers redresseurs de torts, surtout lorsqu'on est quatre contre un. Ils arrêtèrent brusquement les chevaux, et l'un d'eux ouvrit la portière, car le mahcieux cocher criait à tue-tête: — Au secours! c'est un malfaiteur qui enlève une religieuse!
— Voyons si elle en vaut la peine! répondit le groupe à peu près d'une seule voix.
Avant que la portière fût ouverte, Julien était sur ses pieds et repoussait d'une manière énergique le plus empressé des curieux. Le jeune homme rudoyé mit l'épée à la main en le traitant de cuistre, et ses compagnons l'imitèrent. Julien ne prit pas le temps de tirer la sienne. Il se préserva avec sa canne et s'en servit avec tant de sang-froid, d'adresse et de vigueur qu'un des assaillants tomba et que les autres reculèrent. Julien, qui n'avait pas quitté le marche-pied , profita de ce répit pour rentrer dans le fiacre et pour en faire sortil" Julie par la portière opposée. Il la prit dans ses bras et l'entraîna à quelque distance. Là il se retourna pour attendre ses adversaires; mais, soit qu'ils eussent reçu quelque blessure grave, soit que l'approche du guet les
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eût dégrisés, ils s'éloignaient de leur côté le plus vite possible.
— Marchons, madame, dit Julien à Mme d'Estrelle. Echappons aux curiosités de la police.
Julie marcha vite et bien. Si la peur Favait paralysée un instant, la vue du danger auquel s'exposait son protecteur lui avait rendu Ténergie. Après quelques zigzags pour dérouter le guet, ils se trouvèrent en sûreté sur le nouveau cours^ aujourd'hui le boulevard des Invahdes. Le lieu était complètement désert et mal éclairé par des réverbères très-espacés. Julie n'aperçut pas une tache sur sa main gantée, mais elle sentit la moiteur du sang sur son poignet, et elle s'écria en s'arrêtant: — Ah! mon Dieu, vous êtes blessé!
JuHen ne sentait rien, il était bien sûr de n'avoir rien de grave; il enveloppa sa main écorchée de son mouchoir et offrit son autre bras à Julie. — Je vous jure que je n'ai rien, lui dit-il, et quand j'aurais quelque chose ! Malheureusement ces gens-là ne sont pas redoutables, et j'ai eu peu de mérite à vous en débarrasser. Des beaux fils, des petits-maîtres! Et cela prend le titre de nobles, peut-être!
— Les nobles, vous les détestez donc bien!
— Moi, détester ? non ! mais je hais l'impertinence, et comme ces gens-là ne se battent pas toujours en duel avec les roturiers, je suis bien aise de les avoir battus comme eût fait un charretier.
ANTOrVIA
— Hélas! dit Julie, pensant à elle-même, ils n'en sont pas moins les maîtres d'insulter et d'opprimer le faible!
Le faible! Qui donc est le faible? reprit Julien, qui se trompa sur le sens de ses paroles. L'homme sans nom? Détrompez-vous, madame: c'est à lui que l'avenir appartient, puisqu'il a pour lui le droit, la vraie justice, et la volonté d'en finir avec les abus du passé.
Julie ne comprit pas; mais elle trembla de nouveau, et cette fois ce ne fut pas des mauvaises rencontres qu'elle eut peur: ce fut de je ne sais quelle puissance mystérieuse qui lui sembla émaner de Julien. Elle le regarda à la dérobée: elle crut voir rayonner son visage dans l'obscurité, et elle s'imagina que sa faible main à elle reposait sur le bras d'un géant.
Julien était pourtant un cœur simple, un artiste sans aspiration aux choses positives pour son propre compte. Il ne se sentait pas appelé à jouer un rôle fougueux dans les orages révolutionnaires; il ne se destinait pas à un autre travail que celui d'étudier toute sa vie les grâces de la nature. Cette puissance terrible qu'il revêtait aux yeux de JuKe n'était en lui que le reflet de la puissance céleste sur l'esprit de la classe nouvelle. Il était un des cent mille parmi les millions d'hommes froissés et frustrés qui allaient dire au premier jour : „La mesure est comble, le passé a fait son temps." La brève allusion qu'il venait de
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faire à cet état général des esprits, et qui à cette époque était dans tant de bouches, fut pour Mme d'Estrelle comme une prophétie imposante dans la bouche d'un homme exceptionnel. C'était la première fois qu'elle entendait braver et dédaigner ce qu'elle avait toujours cru invincible. A l'espèce de frayeur superstitieuse qu'elle éprouvait se mêla aussitôt une confiance ardente, un besoin de s'appuyer d'autant plus sur ce bras vigoureux qui, poussé par un grand cœur, venait de lutter seul pour elle contre quatre épées.
— Vous croyez donc, dit-elle en continuant à marcher vite, que l'on peut secouer le joug de ce monde injuste qui oppresse les consciences et condamne les idées vraies? Je voudrais croire avec vous que cela doit arriver!
— Vous y croyez déjà, puisque vous souhaitez d'y croire.
— Peut-être, mais quand cela arrivera-t-il ?
— Nul ne sait quand, ni comment : ce qui est juste ne peut point ne pas arriver ; mais que vous importe à vous, madame, que tout ceci dure encore cinquante ou cent ans? N'êtes-vous pas de ceux qui profitent innocemment du malheur des autres ?
— Oh! moi, je ne profite de rien. Je n'ai rien à moi, et je ne suis rien dans le monde.
— Mais vous êtes du monde, vous lui appartenez, il vous doit protection, et il ne vous blessera jamais personnellement.
— Qui sait? dit Julie.
Puis, craignant d'en avoir trop dit, elle revint, afin de parler d'autre chose, à la scène qui venait de se passer. — Quand je pense que tout à rheure, dit-elle, un grand malheur eut pu vous arriver! Ah! votre pauvre mère, comme elle m'eût maudite, si j'eusse causé...
— Non, madame, cela ne pouvait pas arriver, répondit Julien; j'avais pour moi la bonne cause.
— Et vous croyez que la Providence intervient dans ces occasions-là?
— Oui, puisqu'elle est en nous. Elle nous donne de la force et de la présence d'esprit. Un homme qui protège l'honneur d'une femme contre de manants a pour lui toutes les chances. Le courage lui est très-facile; il sent qu'il ne peut pas succomber.
— Comme vous avez de la foi, vous! dit Julie émue. Oui, je me souviens, vous m'avez dit chez moi. Vautre jom% que la foi transportait les montagnes, et que vous étiez la foi en personne.
— L autre jour! reprit Julien naïvement. Il y a de cela plus d'un mois.
Julie n'osa pas feindre d'ignorer combien de jours et de nuits s'étaient écoulés déjà depuis cette courte entrevue. Elle se tut, Julien fut respectueux au point de ne pas reprendre de luimême la conversation, et plus le silence se pro-
PAR GEORGE SAISD.
longea, moins Julie trouva de présence d'esprit pour le rompre sans trahir Témotion qu'elle éprouvait. Ils arrivèrent ainsi auprès du pavillon. — Ne pensez-vous pas, lui dit-il, que je devrais quitter ici votre bras et ne pas me montrer à vos gens, mais vous suivre à distance jusqu'à ce que j'aie vu la porte de votre hôtel se refermer sur vous?
— Oui, répondit-elle ; mais que penseront mes gens de im voir rentrer seule et à pied à pareille heure? Tenez, le mieux est que je prenne par le pavillon et par mon jardin ; on pourra croire que M. Marcel m'a ramenée par là.
En effet, c'était le mieux. Julien avait sa clé sur lui. — Je vais, dit-il, éveiller et faire lever ma mère, qu'en passant tantôt j'avais avertie de ne pas m'attendre. Elle croit que j'ai été souper chez Marcel.
— Ne l'éveillez pas, je m'y oppose. Lui raconter toutes nos aventures serait trop long à présent. A moitié endormie, elle s'inquiéterait. Demain vous lui direz tout. Ouvrez-moi la porte du jardin, et je me sauve sans bruit. Merci, et adieu !
Pour traverser l'étroit couloir qui, dans l'intérieur du pavillon, menait de la porte de la rue à celle du jardin, il fallait se trouver quelques instants dans une obscurité complète. Le pauvre ménage n'entretenait pas inutilement une lampe, et Babet, servante à la journée, ne couchait pas
ANTOMA
dans la maison. Julien passa le premier, ouvrit la porte du jardin, salua profondément Mme d'Estrelle, et referma aussitôt cette porte, pour lui bien montrer qu'il ne la franchissait jamais et ne prétendait pas la suivre, même des yeux, dans les allées où elle glissait comme une ombre.
Tant de discrétion, un respect si absolu, un dévouement si délicat, si prévoyant, si actif, si réellement efficace, touchèrent profondément Mme d'Estrelle. Il faisait une magnifique nuit de juin. Elle savait qu'en frappant à la vitre de sa chambre à coucher, qui donnait sur le jardin au rezde-chaussée, elle avertirait Camille, qui veillait pour l'attendre. Elle savait aussi que la veillée de Camille consistait à faire un bon somme sur la meilleure bergère de l'appartement. Elle pensa pouvoir sans inhumanité la laisser veiller ainsi quelques instants de plus, et, se sentant le cœur plein d'émotion, l'esprit noyé de rêveries, elle ne put résister au désir de s'asseoir au bord du bassin, où la lune se reflétait, immobile et claire, comme dans une glace de Venise.
Le rossignol ne chantait plus. Il dormait sur sa jeune couvée. Tout se taisait, et le zéphyr (la brise de ce temps-là) était si déhcieusement assoupi qu'il ne faisait pas trembler un brin d'herbe. Paris dormait aussi, du moins le quartier paisible dont l'hôtel d'Estrelle marquait l'extrémité. On eût entendu plutôt là les bruits de ia campagne qne ceux de la ville; à cette heure.
PAR GEORGE SAIND.
ils se bornaient à quelques fanfares de coq et à des aboiements de chiens à de lointains intervalles. Les heures chantaient d'une voix limpide en se répondant d'un couvent à l'autre; puis tout retombait dans la muette extase, et si le roulement éloigné de quelque voiture résonnait sur le pavé du vrai Paris, c'était plutôt comme le mugissement sourd d'une vague que comme un bruit produit par l'activité humaine.
Julie, fatiguée et un peu égarée, respira ce calme de la nuit et ce parfum de la solitude avec un grand bien-être. Elle arrêta ses regards sur une grosse étoile blanche qui, gravitant non loin de la lune, se répétait dans la même eau. Elle resta d'abord sans penser, oubliant tout, se reposant; bientôt elle eut des palpitations violentes qui la firent souffrir ; elle trouva qu'il faisait chaud, et puis froid. Elle se leva pour s'en aller. Elle approcha de la croisée de sa chambre et n'y frappa point. Elle revint au banc de pierre. Elle s'assit et pleura. Elle se leva encore et fit le tour du bassin comme une âme en peine; elle s'arrêta enfin, souriant comme une âme heureuse. Elle consentit à s'interroger, et quand son cœur lui répondit: J'aime^ elle s'en épouvanta et lui défendit de parler. Puis elle demanda compte à sa conscience de cet effroi, de cette austérité farouche, hors nature, inutile à Dieu. Sa conscience lui répondit qu'elle n'était là pour rien, et que l'obstacle ne venait point d'elle, mais de
la raison, espèce de conscience factice où la nature et Dieu cédaient le pas à des idées de convention, à la peur, au calcul, à des prévisions toutes relatives à l'intérêt personnel mal entendu. Dans cet ordre de raisonnement, tout se traduisait en pièces de six francs. Marcel Favait démontré. Julie n'avait pas le droit d'aimer parce qu'elle n'avait pas assez d'écus. Marcel avait raison en présence du fait. Il fallait donc sacrifier l'âme à ce fait des plus grossiers, à l'implacable menace de la misère!
— Non, se dit Julie, cela ne sera pas! S'il le faut, je vendrai tout, je n'aurai plus rien, je travaillerai; mais je veux aimer, dussé-je demander l'aumône! D'ailleurs il travaillera pour trois, lui qui travaille déjà pour deux ! Il subira cette charge, il en sera heureux s'il m'aime! A sa place, je le serais tant!
Julie recommença à marcher avec angoisse. — M'aime-t-il à ce point-là? M'aime-t-il avec la passion que j'ai cru voir le premier jour?... Ah! oui, voilà ce que je me demande sans cesse, voilà tout ce qui me tourmente, voilà ce que ni ma conscience, ni ma raison, ni mon cœur ne peuvent m'apprendre. Il ne m'aime peut-être que d'amitié, car il est bon fils, et il me tient compte de ce que je voulais faire pour sa mère. Il me doit de la reconnaissance, et il me prouve la sienne par un dévouement admirable. Et après? Pourquoi m'aimerait-il follement? pourquoi vou-
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drait-il passer sa vie à mes pieds ? Il n'en éprouve pas le besoin, puisqu'il n'est là que dans les occasions où je peux, moi, avoir besoin de lui. Le reste du temps, il pense à ses vrais devoirs, à son travail, à sa mère, peut-être à quelque jeune fille de sa condition qui lui apportera une certaine aisance . . . tandis, que moi, ruinée . . . Mais suis-je ruinée?... Si le père de mon mari a assuré mon sort, je suis toujours une grande dame.., et alors... alors tout est changé dans mon rêve: j'oublie ce jeune homme qui n'est pas fait pour moi, j'épouse un homme du monde que je peux choisir, je suis heureuse et fière, j'aime sans trouble et sans rougeur*.. Ah! bien oui!... A présent c'est lui^ ce n'est pas un inconnu, ce n'est pas un autre que j'aime, c'est lui seul, et je ne sais pas si on guérit de cela. Je ne sais pas si on oublie. Je crains que non, puisque plus j'essaie, plus j'échoue; plus je me défends, plus je suis vaincue . . . Mon Dieu, mon Dieu, il n'y a dans tout cela qu'une véritable terreur, un véritable supphce: c'est la crainte qu'il ne m'aime pas! Comment le saurai-je? Je ne le saurai peut-être jamais. Pourrai-je vivre sans savoir cela?
En se torturant ainsi elle-même, elle se trouva sans savoir comment dans la contre-allée, assez près du pavillon. La porte était ouverte, une ombre noire s'en détachait. Julien, comme s'il eut entendu sa pensée, comme s'il eût été in-
vinciblement entraîné à y répondre, venait droit à elle.
Julie recouvra aussitôt sa raison et sa fierté. Surprise, elle allait parler en reine offensée. Il ne lui en donna pas le temps. — Madame, lui dit-il, pourquoi êtes-vous là? Vous ne pouvez donc pas vous faire ouvrir? Vos gens sont endormis, ou ils vous attendent tous du côté de la rue? Vous ne pouvez point passer la nuit dans ce jardin, vêtue comme vous Têtes. Il est deux heures du matin. La rosée tombe, vous serez glacée, vous serez malade ... Et votre coiffe est sur votre épaule, vous voilà tête nue, les bras à peine couverts... Tenez, prenez vite ce gros mantelet de ma mère, et pardonnez-moi d'être ici.
— Mais comment saviez- vous?...
— Je vous entendais marcher sur le sable, d'un pas bien léger, qui ne pouvait être que le vôtre, et ce pas qui s'interrompait, qui recommençait toujours... J'étais dans l'atelier, et puis là, la porte entr'ouverte, je me disais: Elle est toujours dehors, elle ne peut pas rentrer, elle prend froid, . . . elle est fatiguée, elle souffre, elle a peutêtre peur ! Je ne pouvais plus y tenir, moi ; d'ailleurs c'était mon devoir ... Et voyez, cela ne peut pas durer; quelque chose qu'on puisse penser ou dire, je ne veux pas que vous en mouriez ; non, je ne le veux pas !
Cette fois JuHen était ému, sa voix tremblait, ses mains tremblaient en posant le vêtement de
sa mère autour de la taille de Julie; mais il ne luttait point contre les surprises de la volupté: il grondait plutôt comme un père qui voit son enfant en danger. Il ne supposait même pas qu'on pût Faccuser d'un amour égoïste ou d'une entreprise perfide. Aussi oubliait-il toute convenance, et sa sollicitude avait un accent de passion qui bouleversa Julie. Elle lui saisit les deux mains, et emportée elle-même par un mouvement de passion exaltée, le premier de sa vie, le moins prévu et le plus indomptable: — Vous m'aimez! lui ditelle épcrdument, vous m'aimez, j'en suis sûre! Eh bien! dites-le-moi, que je l'entende, que je le sache! Vous m'aimez... comme je veux être aimée !
Juhen étouffa un cri, perdit la tête et emporta Juhe dans son atelier; mais elle avait eu une vie trop chaste pour que l'effroi de sa pudeur ne fit pas remonter dans la meilleure négion de l'âme de son amant le respect un moment submergé. Il tomba à ses pieds et couvrit de baisers le bout de ses doigts glacés en la supphant d'avoir confiance entière. — Confiance ! confiance! lui dit-il. J'ai juré que je serais votre frère. C'est votre frère qui est là, n'en doutez pas, et c'est votre confiance qui me préservera. Je vous ai dit que je vous adorais : cela est plus vrai que je n'ai su vous le dire, plus fort que vous ne pensez, plus terrible que je ne le croyais moimême; mais je ne veux pas vous coûter une larme^
je me tuerais plutôt! Soyez tranquille, vous ne rougirez pas de m'avoir ordonné de vous aimer.
Eût-il pu tenir parole? Il le croyait encore au milieu du délire de sa joie. Julie ajouta à sa force par sa propre hardiesse. — Non , je ne veux pas rougir, lui dit-elle avec la franchise d'une prise de possession sérieuse; je veux être votre femme, car être votre maîtresse, ce serait vous dégrader. A un homme comme vous, de vulgaires aventures ne conviennent pas; à une femme comme moi, la galanterie est impossible. Et moi aussi, je me tuerais plutôt! Julien, jurons-nous ici le mariage, quoi qu'il arrive, que je sois riche ou ruinée, car il y a autant de chance pour Tun que pour l'autre. Si je suis pauvre, vous n'aurez pair^ de défaillance de volonté, vous me soutiendrez, vous me nourrirez. Si je suis riche , vous n'aurez pas de vaine fierté, vous partagerez mon sort. Il faut que ce soit décidé , convenu, juré. Je ne suis pas courageuse, je vous en avertis, c'est pour cela que je veux m'engager sans retour, et je sais qu'alors je ne regarderai plus ni à droite ni à gauche. Mon amour deviendra en moi un devoir; j'aurai alors de la force, delà décision, du sang-froid. J'ai su accepter le désespoir dans le mariage parce que j'ai des principes et de la religion vraie ; j'accepterai à plus forte raison le bonheur, et je lutterai pour être heureuse comme je luttais auparavant pour ne pas désirer de l'être. Jurez, mon ami; il faut que nous soyons tout
PAR GEORGE SAND
l'un pour l'autre, ou il faut ne nous revoir jamais, car voilà qui est certain, nous nous aimons, c'est plus fort que nous. Le monde n'y peut rien. Depuis quinze jours je ne vis plus, je me sens mourir. Aujourd'hui je devenais folle, tout à l'heure j'aurais couru après vous si vous m'eussiez dit: Je ne vous aime pas ... Ou bien, non, je me serais jetée dans le bassin avec la lune, avec l'étoile qui brille au fond. Julien, je perds Tesprit, je n'ai jamais dit de pareilles choses , je ne croyais pas oser jamais les dire, et je vous les dis, et je ne sais plus si c'est moi qui parle. Ayez pitié I de moi, soutenez-moi , gardez-moi mon honneur, qui est à vous, gardez-vous à vous-même la pureté de votre femme.
— Oui, ma femme ! oui, je le jure ! s'écria Julien transporté. Et vous, Julie , jurez donc aussi devant Dieu!
— Mon Dieu! dit Julie éperdue et redevenue tout à coup un peu lâche, il y a un mois que nous nous connaissons!...
— Non, il n'y a pas un mois, reprit Julien. Il y a une heure, car nous nous sommes vus il y a un mois, pendant un quart d'heure ici, un quart d'heure chez vous, et ce soir, dans la rue, une demi-heure. Autant dire, Julie, que, selon l'apparence, nous ne nous connaissons pas du tout, et pourtant nous nous aimons. Dieu est là qui nous entend et qui le sait bien, lui, puisqu'il l'a voulu, puisqu'il le veut !
— Oui, tu as raison, reprit-elle avec exaltation, car elle se sentait retrempée par la foi exaltée de son amant ; nous ne connaissons l'un de Tautre que notre amour. N'est-ce pas assez, n'est-ce pas tout? Qu'est-ce que le reste? Tu es un artiste habile, un digne jeune homme, un bon fils: voilà ce que tout le monde sait de toi ; mais est-ce pour cela que je t'aime? Je suis une honnête personne, assez généreuse et assez douce , tu as pu l'entendre dire; mais ce n'est pas pour cela non plus que tu m'as aimée. Il y a d'autres hommes de bien, d'autres femmes estimables à qui nous n'eussions jamais songé à nous attacher ainsi; nous nous aimons parce que nous nous aimons , voilà tout!
r — Oui, oui, dit Julien, l'amour est comme Dieu, il est parce qu'il est, c'est l'absolu! Qu'importe que nous découvrions l'un chez l'autre telle ou telle particularité d'esprit ou de caractère? La grande, la seule affaire de notre vie, c'est de nous aimer, et puisque nous possédons l'amour l'un de l'autre, nous nous connaissons depuis cent ans, depuis toujours,... cela n'a ni commencement ni fin!
Ils divaguèrent ainsi pendant plus d'une heure, à voix basse, dans l'ateUer qu'éclairait vaguement la lune à travers les arbres, Juhe assise, Julien à genoux , les mains dans les mains , mais ne voulant pas échanger un baiser qui les eût perdus. Et tout à coup la lune qui déchnait vers
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riiorizoïi devint si claire qu'il fallut bien reconnaître que l'aube s'était mise de la partie. Julie se leva et s'enfuit après avoir juré et fait jurer cent fois à Julien que leur union était indissoluble.
. Camille fut bien surprise, lorsqu'elle eut ouvert à sa maîtresse, de voir qu'il était près de trois heures.
— Est-ce que mes gens m'attendent encore? dit Mme d'Estrelle.
— Oui, madame, ils pensent que madame a voulu faire les prières de nuit auprès du corps de M. le marquis. La voiture a été chercher madame. Madame a dû la trouver à la porte de l'hôtel d'Ormonde.
— Non; je ne l'ai pas attendue, elle tardait trop. M. Marcel Thierry m'a ramenée par le pavillon, où j'ai dû m'arrêter pour causer avec lui de mes affaires. Dites aux domestiques de se coucher ; la voiture rentrera quand le cocher sera dégrisé.
— Ah ! mon Dieu ! madame sait donc ... Ce pauvre Bastien ! je peux bien le jurer à madame ! . . . il s'est grisé par dépit, parce que madame avait pris un fiacre.
Si cette exphcation fit sourire JuHe, les siennes propres parurent bizarres à la soubrette ; mais elle n'y entendit pas malice. La vie de Julie était si réguUère et si chaste! Elle pensa seulement que la situation financière était en
grand péril, puisqu'on passait la nuit à en parler avec le procureur, et elle fit part de ses inquiétudes aux autres valets, qui s'en affligèrent tout en songeant à ne point laisser arriérer leurs gages. Le valet de chambre, qui était l'ami de Camille et qui par contre-coup protégeait Bastien, s'en alla à l'hôtel d'Ormonde et ne l'y trouva pas. Bastien avait compris qu'on le renvoyait au cabaret et y était retourné; il y dormait du sommeil des anges, seul sommeil réputé assez délicieux pour servir de comparaison à celui d'un ivrogne. La voiture l'attendait à la porte, et le valet de pied, son subordonné, avait consenti à garder les chevaux à la condition que de quart d'heure en quart d'heure on lui apporterait de quoi se réchauffer sur le siège. Ces drôles ne reparurent à l'hôtel qu'au grand jour et ne retrouvèrent leur raison qu'au bout de vingt-quatre heures. En d'autres circonstances. Mie les eût chassés; mais elle prévit que l'aventure bachique embrouillerait le fait de l'aventure romanesque dans les idées de l'antichambre et dans les commentaires de la loge. C'est ce qui arriva, et comme les gens qui servaient Mme d'Estrelle n'étaient pas malveillants à son égard, il sembla que rien ne dût transpirer de l'emploi de cette nuit insolite.
La nuit suivante, par prudence, on se tint coi; mais la nuit d'ensuite les deux amants, sans s'être donné rendez-vous, se retrouvèrent dans
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les bosquets du jardin, et se redirent avec un plaisir nouveau tout ce qu'ils s'étaient dit Favantveille. On continua ainsi, sans trouble et sans danger apparent, rien n'étant plus facile à Mme d'Estrelle que de se glisser hors de ses appartements, et même sans de grandes précautions, ses gens ayant l'habitude de la voir prendre le frais, seule et assez tard, dans les nuits d'été.
Quelle douce existence, si elle eût pu durer! Ces rendez-vous avaient tout l'attrait du mystère, sans que le remords en troublât les délices. Libres tous deux et n'aspirant qu'à l'union la plus sainte, soutenus par un amour assez fort pour savoir attendre, ils étaient là dans la nuit, dans les buissons de fleurs, dans la splendeur de l'été qui commence et qui conserve toutes les grâces du printemps; ils étaient là comme deux fiancés à qui l'on a permis de s'aimer, et qui, sans abuser, se cachent pour ne point faire de jaloux. C'était la lune de miel du sentiment précédant celle de la passion. La passion en était bien déjà, mais combattue, ou plutôt réservée d'un commun accord pour la phase du combat et de la vaillance, car on savait bien ce qu'il faudrait braver, et Juhen disait à son amie: — Vous souff'rirez beaucoup pour moi, je le sais, et moi je soufi^rirai de vous voir souffrir, mais nous nous appartiendrons alors, et l'amour aura des ivresses qui nous rendront invulnérables aux atteintes du dehors. Quand même vous ne seriez pas gardée ici par
ANTOIMIA
votre pudeur et par ma vénération, il me semble que régoïsme bien entendu me ferait une loi de ne pas épuiser tout mon bonheur à la fois.
En d'autres moments, Julien était plus agité et moins résigné à Tattente. Julie alors le calmait en le suppliant de se rappeler ce qu'il avait dit la veille. — Je suis si heureuse depuis que nous nous aimons ainsi ! lui-disait-elle. Ne changeons rien à cette situation pleine de déhces. Songez donc: le jour où je dirai tout haut que je vous ai choisi pour le compagnon de ma vie, on rira, on criera, on m'accusera d'un entraînement vulgaire, et je sais des femmes vertueuses qui me diront avec cynisme: „Gardez-le pour votre amant, puisqu'il vous faut un amant; mais voyez-le en secret, et ne l'épousez pas!" De quel front soutiendrais-je ces impertinences, si je n'avais pas la conscience nette, et si je ne me sentais plus le droit de répondre : „Non , il n'est pas mon amant! Il est le fiancé que j'aime, et qui m'a prouvé son respect comme aucun autre homme n'eût su me le prouver!" Gardons nos forces, Julien ; celle de la vérité est la plus puissante de toutes pour lutter contre les idées fausses.
Julien se soumettait par dévouement et aussi par fidélité d'esprit à ce je ne sais quoi d'héroïque et de cornéhen qui avait réglé sa vie et contenu les premiers élans de sa jeunesse. Il pouvait encore vaincre ses sens, ne leur ayant jamais
PAR GEORGE SAND
permis de le dominer entièrement. Et puis ce roman d'amour pur, à travers la nuit embaumée, parlait à son imagination, et pour l'artiste ces nuits poétiques étaient des fêtes enivrantes. Ce jardin avait des profondeurs sombres et des masses puissantes, comme on en voit dans les compositions de Watteau. L'apparition de Julie gracieusement parée, assez grande et pleine d'ampleur dans la simplicité de ses atours, était en harmonie avec ce sentiment particulier qui fait de Watteau un peintre sans mièvrerie, un Italien réaliste et bien vivant dans un cadre de convention et dans une époque d'afféterie. Il y avait un coin retiré où, sur le fond noir des massifs, un grand vase de marbre blanc, haut monté sur un piédestal enguirlandé de herre, se détachait vaguement dans la nuit comme un spectre. Des lueurs bleuâtres, insaisissables, glissaient sur le feuillage, et l'ombre des branches se dessinait sur le marbre, dont les contours s'effaçaient mollement sans que la forme du vnse cessât d'être élégante et majestueuse. C'est là que JuUen, aussitôt que sa mère était couchée, allait attendre JuUe, et quand elle approchait, souriante, tranquille comme le bonheur, avec ses jupes de soie qui miroitaient dans l'ombre et ses beaux bras nus qui retenaient une draperie de satin rayé, Julien croyait voir je ne sais quelle muse moderne présidant à sa destinée, lui apportant les
es
promesses de l'avenir avec toutes les grâces et toutes les séductions de la vie présente et réelle.
Le présent, il fallait bien le savourer sans trop songer au lendemain, car l'incertitude des événements s'opposait aux projets sous une forme déterminée. On ne savait pas encore si l'on vivrait ainsi, abandonnés du monde, oubliés et tranquilles dans ce jardin qui était devenu pour l'amour un paradis terrestre, ou bien si, chassés même du pavillon par des créanciers inexorables, on n'irait pas chercher dans quelque faubourg une mansarde avec un jardin sur la fenêtre. On voulait tout accepter ensemble; c'était la seule chose certaine, le seul vouloir irrévocable.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis la mort du marquis d'Estrelle, et après toutes les recherches possibles il n'y avait pas eu trace de testament. On croyait qu'il en avait fait un, on n'osait dire tout haut que la marquise l'avait détourné. D'après divers indices, Marcel le pensait; mais rien ne servait de soupçonner, on ne pouvait rien prouver, et le fait s'accomplissait avec une insolente tranquillité, c'est-à-dire que la mar- <piise, s'en tenant aux droits consacrés par son contrat de mariage, héritait intégralement de tous les biens du défunt, et ne faisait mention d'aucune réserve pour l'acquit des dettes du feu comte. Cette réserve semblait ressortir pourtant des termes du contrat de Julie. C'était matière à procès, et Marcel conseillait à Julie de plaider,
PAR GEORGE SAND
ne fût-ee que pour arrêter les poursuites dont elle était menacée, Julie ne voulait pas de procès. Elle croyait qu^on les perdait toujours de part et d'autre, et Marcel avouait qu'elle ne se trompait guère. — Je sais bien, disait-elle, que la marquise ne m'aime pas, et il est fort possible qu'elle ne me doive rien; mais c'est une trèsgrande dame, et il n'est pas possible que, riche comme elle l'est, elle laisse dépouiller entièrement une personne qui porte son nom. Attendons encore. Il ne serait pas séant d'aller si vite lui parler d'argent, et peu prudent, vous l'avez dit vous-même, de paraître trop pressée. Le moment venu, je ferai cette démarche, quoi qu'il m'en coûte; vous m'avertirez de l'opportunité.
— Allez-y tout de suite, lui dit un jour Marcel. Il n'est que temps, vos créanciers veulent agir demain.
JuUe, sans se décourager de l'insuccès de sa première visite, s'était présentée chez la douairière dans la matinée qui avait suivi le décès du marquis. Cette fois elle avait été reçue très-froidement, mais avec politesse. Peut-être, ayant fait disparaître les dispositions testamentaires, ne craignait-on plus sa présence. Il y eut bien quelque réflexion aigre -douce sur les plaisirs mondains qui marquaient la fin du deuil de veuve de Mme d'Estrelle, par allusion à son absence de la veille. Julie avait donné l'exphcation convenue avec Marcel. On l'avait écoutée d'un air de curiosité as-
ANTOIVIA
sez désobligeant, et puis on avait ajouté: C'est dommage pour vous, comtesse, mais vous voilà de nouveau en deuil!
Julie avait fait d'autres visites à la douairière sans lui parler jamais de ses embarras. Le moment venu de le faire, elle s'arma de courage^ se présenta avec sa douceur accoutumée, et fit en peu de mots, qu'elle ne put réussir à rendre très-humbles, l'exposé de sa situation. — Je vous demande pardon, madame, lui répondit la marquise, mais je n'entends rien à ces affaires, n'ayant pas l'avantage de vivre dans l'intimité des procureurs. Si vous voulez bien envoyer le vôtre à mon notaire, il prendra connaissance de mes droits comme de mes devoirs, et il se convaincra que vous n'êtes pas au nombre des charges qui m'ont été laissées.
— Ce n'est point là, madame la marquise, la réponse que je réclamais de votre loyauté. Il se peut que vous ne me deviez rien, et cela doit être, puisque vous l'affirmez. Je pensais que par des considérations de famille . . .
— Je n'ai pas l'honneur d'être de la vôtre, répondit sèchement la marquise.
— Vous voulez dire, reprit Julie, ranimée par la provocation, que M. le comte d'Estrelle s'est un peu mésallié en épousant une fille de noblesse mi-partie de robe et d'épée. Ceci ne m'olfense pas, je ne rougis pas de mes aïeux magistrats, et ne me crois au-dessous de personne ; mais je
PAR GEORGE SAND
ne suis pas venue ici pour discuter mes titres à rhonneur de porter le nom que vous portez aussi. Le fait existe, je suis la comtesse d'Estrelle; dois-je perdre l'existence qui m'avait été promise et qui semblait assurée? Si M. le marquis m'a oubliée en mourant, ne résulte-t-il pas d'intentions dont il a dû vous faire part que vous acquitterez les dettes de son tils, du moins en partie ?
— Non, madame, reprit la douairière, cela ne résulte pas d'une intention qu'il m'ait jamais exprimée. Je connais seulement son opinion, et la voici: vous devriez résolûment renoncer à votre douaire, puisqu'il est insuffisant pour acquitter les dettes en question, et l'on verrait à payer le reste.
— On me l'a proposé souvent, madame; j'ai demandé si l'on voulait bien, en échange de cet abandon, me faire une pension quelconque.
— Êtes -vous absolument sans ressources?
votre famille ne vous a-t-elle rien laissé?
— Douze cents livres de rente, madame, pas davantage, vous ne l'ignorez pas.
— Eh bien! avec cela on peut vivre, ma chère; c'est assez pour aller en fiacre, pour voir la comédie en loge grillée, pour fréquenter les femmes de procureur et pour donner le bras dans la rue en plein minuit à des peintres d'enseignes. Ce sont là vos goûts, à ce que l'on dit : contentez-les, renoncez à vos droits ou laissez
vendre à tout prix les biens que vous tenez de la famille d'Estrelle; peu m'importe à moi! Tout ce que je désire, c'est que vous fassiez un mariage quelconque qui change votre nom et qui m'empêche d'être jamais confondue avec vous par ceux qui ne vous connaissent point.
— Vous aurez cette satisfaction, madame, répondit Julie en se levant, car, pas plus que vous, je ne voudrais de cette confusion fâcheuse. Elle salua et sortit.
Marcel l'attendait chez elle. Quand il la vit rentrer pâle et l'œil remph d'un éclair d'indignation: — Tout est perdu, lui dit-il, je vois cela ! Parlez vite, madame, vous me faites peur.
— Mon cher Thierry; je suis ruinée sans ressources, répondit Julie; mais ce n'est pas cela qui m'étouffe. On m'insulte, on me foule aux pieds; du premier coup, sans témérité, sans provocation de ma part, on me jette l'outrage à la figure! je suis environnée d'espions , on rapporte, on envenime les choses les plus innocentes... Thierry, ajouta-t-elle en se laissant tomber sur un fauteuil, vous êtes un honnête homme; . . . je vous jure que je suis, moi, une honnête femme !
— Il n'y a que des misérables qui puissent nier cela! s'écria Marcel. Voyons, du courage, exphquez-vous.
Quand Marcel sut tout, sauf l'intelHgence qui régnait entre Julien et la comtesse, car ils avaient cru devoir garder provisoirement leur secret,
PAR GEORGE SAND
Même vis-à-vis de Mme André Thierry, il fut fort abattu et jugea la situation désespérée. — Vous voilà, dit-il, entre le dénûment subit, absolu, épouvantable pour une femme qui a vos habitudes, et un procès dont l'issue est fort douteuse. Je ne sais plus quoi vous conseiller. Je vois que mes prévisions se réalisent. On veut vous dépouiller et avoir le monde pour soi en essayant de ternir Totre réputation. On a aiguisé des armes contre TOUS, on s'en est muni en voyant décliner le marquis, et même, pendant qu'il rendait l'âme, on s'en est servi ; on a travaillé de sang-froid à votre perte, on vous a fait espionner, on vous a suivie . . .
— Attendez , monsieur Thierry, est-ce que M. Antoine n'est pas mêlé à tout cela?
— Julien le croit, moi j'en doute encore: j'en aurai le cœur net, et, s'il le faut, je dresserai un contre-espionnage auprès du sien; mais le plus pressé n'est pas de savoir qui vous trahit, il faut arrêter vos résolutions.
— Pas de procès surtout!
— Non, mais n'avouons pas cela, et menaçons de rébellion; je m'en charge. On veut que vous abandonniez le douaire purement et simplement; moi je veux qu'on achète cet abandon, et je débattrai les conditions fort et ferme.
— En attendant, dit Juhe, me voilà brouillée avec la famille de mon mari, car vous pensez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez la marquise.
— Devant le parti-pris de vous pousser à bout que je vois bien arrêté chez elle, je n'ai point à vous conseiller la patience. La guerre est déclarée, les hostilités ne sont pas de notre fait. 11 s'agit de ne pas reculer.
Mais Marcel n'eut pas le loisir de batailler. 11 avait à ses trousses deux ou trois procureurs d'assez mauvais renom, qui parlaient de faire vendre à la criée, et qui ne voulaient plus accorder de délai. 11 crut devoir souscrire aux prétentions de la marquise. 11 alla en prévenir Julie. — On vous dépouille, lui dit-il, et je crains même qu'on ne vous force, en cas de résistance, à aliéner le mince capitïil que vous tenez de votre famille. 11 est bien certain que les dettes du comte avec les intérêts accumulés absorberaient au-delà de ce qui vous reste de sa fortune. La marquise d'Estrelle veut habiter ou tout au moins posséder l'hôtel d'Estrelle.
— Et ses dépendances ? dit Julie ; le pavillon aussi ?
— Le pavillon aussi. Ma tante aura une indemnité pour déguerpir, autre chose à débattre, mais qui ne vous regarde pas.
Julie ne répliqua rien et tomba dans une profonde tristesse. Être ruinée, réduite à douze cents hvres de rente, cela n'avait pas encore offert un sens bien net à son esprit; mais quitter à tout jamais cette maison élégante, ce jardin délicieux qui, depuis quelques semaines, lui étaient
PAR GEORGE SAND. 75
devenus si chers, perdre ce voisinage du pavillon^ 3e charme et cette sécurité des entrevues nocturnes, c'était là véritablement la catastrophe? Tout un monde d'ivresses s'écroulait derrière elle. Une phase de son plus pur bonheur était close vbrutalement et sans qu'elle eût eu le temps de s'y préparer.
Marcel retourna vite chez le notaire de la marquise. Il le trouva très -hautain devant se& concessions, non pas lui, l'homme, qui était fort
I galant homme du reste, mais le fondé de pouvoirs engagé à soutenir pied à pied la cause de sa cUente. On l'avait d'ailleurs prévenu contre Julie, et il ne voyait en elle qu'une jeune folle décidée k tout sacrifier à des passions déréglées. Marcel
I n'y put tenir ; il se fâcha, jura son honneur qu'il n'existait aucune relation secrète entre la comtesse
' et son cousin, qu'ils se connaissaient à peine, et que JuHe était la femme la plus pure, la plus digne de respect et de pitié. Marcel était connu
1 pour un très-honnête homme : la chaleur de sa conviction ébranla le notaire ; mais, revenant aux droits de la marqise, il démontra qu'elle était
, maîtresse de la situation et qu'on serait heureux
j d'en passer par où elle voudrait.
Pourtant il promit de faire son possible pour l'amener à des dispositions plus généreuses envers la veuve de son beau-fils. Le lendemain, il annonça, par une lettre à Marcel, que la marquise souhaitait voir l'hôtel d'Estrelle, où elle n'était
A]>rrO!VIA
pas entrée depuis longtemps. Elle voulait s'assurer par ses yeux de Tétat des lieux et faire procéder à une évaluation qui serait débattue en sa présence par ses conseils et ceux de la comtesse. Il était aisé de voir, à la forme de cette lettre, que le notaire avait mécontenté sa cliente en plaidant, ainsi qu'il Tavait promis, le côté moral de la cause de Julie, et que lui-même était assez mécontent des méfiances et des duretés de la douairière.
Il se présenta le jour même avec elle. Julie, ne voulant pas revoir sa cruelle ennemie, se renferma dans son boudoir, laissant ouvertes toutes les autres portes des appartements.
La marquise d'Estrelle était une âpre Normande. Dans le monde de Mme d'Ancourt, on rappelait madame de Pimbêche ^ Orbêche^ etc. On Taccusail d'emprunter à l'année pour prêter sous main à la petite semaine. C'était peut-être exagéré; mais il est certain qu'en versant une grosse somme pour libérer Julie, elle voulait se rattraper sur le détail. La promptitude qu'elle mit à venir faire cette sorte d'expertise en était la preuve.
Elle se promena dans toute la maison, examina tout d'un œil perçant et sûr, fit ses objections et ses réserves sur la plus petite dégradation murale, déprécia tant qu'elle put le mobiUer et rimmobilier, parlant et agissant avec un cynisme d'avarice et d'aversion qui écœura Marcel et fit
PAR GÈORGE SANJ).
plus d'une fois rougir le notaire. L'orsqu'elle arriva devant le boudoir où Julie s'était réfugiée, elle demanda que cette porte fût ouverte. Elle le fut à l'instant même. Julie avait entendu venir, et, ne voulant pas subir ce dernier affront de recevoir malgré elle une visite odieuse, elle était sortie par le jardin, laissant à Camille l'ordre I d'ouvrir dès qu'on l'exigerait. Camille était fîère, elle comptait des échevins parmi ses ancêtres ! Elle ne put résister au désir de donner une leçon à la douairière: elle s'approcha d'un meuble où rfle avait serré exprès à la hâte quelques chiffons, et dit d'un ton de soumission mordante : — Peutj être que madame veut compter le hnge ? Il y a ici des fichus et des rubans à ma maîtresse.
La douairière se souciait peu du caquet d'une suivante ; mais sa haine contre Julie reçut le coup de fouet et s'exaspéra. Elle jeta un coup d'œil l rapide vers la croisée, et vit Mme d'Estrelle qui i traversait le jardin et se dirigeait vers le pavillon. C'était là une grande faute sans doute de la part de Julie ; mais elle aussi était exaspérée. Elle se sentait comme chassée de sa maison, de f sa chambre, de sa retraite la plus intime par l'im- ■ pudeur de la persécution. Elle cherchait un refuge, elle avait la tête perdue, elle s'en allait d'instinct et sans réfléchir vers Mme Thierry, vers Julien. — On ne viendra pas me relancer chez eux , pensa-t-elle, on n'oserait ! Je suis encore propriétaire, et moi seule ai le droit d'entrer chez
les personnes qui sont là en vertu d'un bail. Il est temps que j'avoue d'ailleurs mes relations d'amitié avec Mme Thierry, et, à partir d'aujourd'hui, je prétends aller chez elle comme je vais chez d'autres femmes qui ont des frères ou des fils.
Au moment où elle entrait résolûment dans le pavillon, la marquise, avec une résolution non moins soudaine, sortait du boudoir et s'élançait dans le jardin. — Où allez-vous, madame ? lui dit Marcel, qui n'avait pas vu fuir Julie, mais qui se méfiait des yeux brillants et de l'allure saccadée de l'agile et verte vieille. La marquise ne daigna pas répondre, et continua de sautiller comme une pie déplumée. Le notaire et Marcel la suivirent, ne pouvant l'arrêter.
Elle connaissait fort bien les localités, quoique depuis longtemps elle n'y eût pas fait acte de présence, s'étant brouillée dès son second mariage avec le comte son beau-fils. Elle arriva au pavillon peu de minutes après Julie, trouva la porte grande ouverte et entra dans l'atelier comme une bombe.
Juhen était seul; il ne savait même pas que Mme d'Estrelle fût entrée et montée chez sa mère. Depuis qu'il voyait Julie en secret, il n'était plus -aux aguets. On était si bien d'accord pour ne pas se rencontrer par hasard ! Il travaillait et chantait. Julie , en entrant dans le petit vestibule, avait eu je ne sais quel vague et subit avertisse-
PAR GEORGE SAIND.
ment du danger d'être suivie ; elle avait pris l'escalier, se persuadant que la chambre de la veuve était un asile inviolable. Surpris de la brusque apparition de la vieille douairière , Julien , qui ne l'avait jamais vue, se leva, pensant qu'elle était arrivée pai^ la rue et qu'il s'agissait d'une commande. Cette figure rouge et haletante, anguleuse et maussade, lui causa plus de déplaisir que d'espérance. — Voilà, se dit-il rapidement, une personne qui marchandera comme un brocanteur, si ce n'est quelque brocanteur femelle en réalité.
La toilette sordide de la dame n'annonçait nullement son rang et sa fortune.
— Vous êtes seul ici? lui demanda-t-elle sans lui rendre aucune espèce de salut.
Marcel et le notaire parurent, et les yeux étonnés de Julien interrogèrent Marcel, qui se hâta de lui dire: — Madame est une personne qui souhaite acquérir ce pavillon, et qui . . .
— Je n'ai pas besoin qu'on me présente à ce monsieur, riposta aigrement la marquise, et je sais m'expUquer moi-même.
— Alors, madame, dit Julien en riant, ce mon-sieur attend vos ordres.
— Je vous ai fait une question, reprit la marquise sans se déconcerter, je vais la rendre plus claire; où a passé la comtesse d'Estrelle?
Julien recula d'un pas. Marcel, voulant éviter mie scène ridicule, lui fit vivement un signe en
touchant son front avec le doigt, pour lui faire entendre que cette femme avait Tesprit dérangé.
— Ah! fort bien, dit Julien, parlant du ton dont on parle aux enfants et aux fous. Mme la comtesse d'Estrelle? Je ne la connais pas.
— Sotte réponse, monsieur le peintre, et tout à fait inutile. Je veux parler à cette dame, et je sais qu'elle demeure ici... de temps en temps!
— Marcel, dit Julien en s'adressant à son couân, est-ce toi qui m'amènes cette dame"^
Marcel fit avec angoisse un signe de tête négatif.
— Alors c'est vous, monsieur? dit Julien au notaire.
— Non, monsieur, répondit le notaire avec résolution; j'ai suivi madame, et j'ignore absolument ce qu'elle vient faire ici.
— Vous auriez donc beaucoup mieux fait dé ne pas me suivre, reprit la marquise avec une sèche tranquillité; j'ai eu une raison pour venir dans cette boutique de tableaux, vous n'en avez pas. Faites-moi l'amitié de m'y laisser agir à ma guise.
— Je m'en lave les mains, répondit le notaire en saluant Julien avec beaucoup de politesse, et il sortit maudissant l'hiimeur acariâtre et fantasque de sa cliente.
— Quant à vous, monsieur le procureur.,, dit la marquise à Marcel.
Quant à moi, madame, répondit Marcel, je
suis ici dans ma famille, et n'ai d'ordre à recevoir que de la maîtresse du logis qui est ma tante.
— Je sais tout cela. Je sais votre parenté et comment vous vous entendez en bons amis entre vous, et en bons voisins avec la veuve du comte d'Estrelle. Restez si bon vous semble, ou mettezmoi à la porte si vous l'osez.
— Finissons-en, madame, dit Julien, qui perdait patience. Je n'ai pas coutume de manquer de respect à une femme, quelque étonnante qu'elle me paraisse; mais je suis un artiste, un ouvrier si vous voulez: je suis chez moi, dans ma boutique de tableaux, comme vous dites fort bien, j'y travaille, je n'ai pas de temps à perdre. Vous me parlez de choses que je n'entends pas et d'une personne que je n'ai pas l'honneur de recevoir; si vous n'avez pas d'autre motif pour me venir déranger, souffrez que je vous quitte.
Et, enlevant son étude et sa palette, Julien sortit de l'ateHer en jetant à Marcel un coup d'œil expressif qui signifiait: Tire- toi de là comme tu pourras.
— C'est bien! dit la marquise sans se laisser abattre par ce congé en bonne forme. Je me rappellerai la chanson du berger. Voyons un peu la chaumière. Je ne vous ferai grâce de rien ; je veux voir tout le pavillon dehors, dedans, en haut, len bas, comme j'ai vu l'hôtel.
— Allons, madame, dit Marcel, puisque vous
AINTONIA
Texigez... Permettez-moi seulement de prévenir ma tante, qui demeure là-haut!
— Non, pas du tout, reprit la douairière en se dirigeant vers la porte, je préviendrai moi-même, et si l'on me renvoie,... eli bien! j'en serai fort aise, monsieur le procureur !
— Ah ! c'est à en perdre la tête ! s'écria involontairement Marcel ; est-il possible que vous supposiez réellement Mme d'Estrelle cachée ici ? Alors venez, madame, je vous montre le chemin. Quand vous en aurez le cœur net...
Marcel était à cent heues de s'imaginer que Juhe fût dans la chambre de sa tante. Tout à coup, et comme il ouvrait brusquement la porte de l'atelier, il vit Mme d'Estrelle et Mme Thierry devant lui, et resta dans l'attitude la plus piteuse que l'on puisse attribuer au désappointement.
Juhe avait entendu l'arrivée bruyante de la marquise dans l'atelier. Julien était monté pour dire à sa mère qu'une folle était là faisant rage. Il avait été surpris d'abord de voir JuKe et désolé ensuite de sa présence, en apprenant d'elle que cette folle était la douairière en personne. Julie la connaissait enfin et savait bien qu'elle viendrait la relancer jusqu'au grenier. Elle avait pris son parti sur-le-champ, et, s'emparant du bras de Mme Thierry, elle lui avait dit: — Venez! il ne me sied pas d'être surprise chez vous comme une coupable qui se cache. J'aime mieux
PAR GEORGE SAND
braver Forage, et je sens que je peux le braver parce que je le dois.
Julien, éperdu et prêt à éclater, était resté sur le haut de l'escalier; écoutant et se demandant si Marcel tout seul réussirait à empêcher les deux femmes qu'il aimait et respectait le plus au monde d'être insultées par une furie.
Mais, chose inattendue, dès que la douairière se vit en présence de ces deux femmes, son visage s'éclaircit, et sa colère parut se dissiper. Que voulait-elle en effet? Constater par ses propres yeux qu'on ne l'avait pas trompée en lui disant que Julie avait fait amitié avec la veuve Thierry, et qu'elle était par conséquent la maîtresse de son fils. La conséquence était un peu forcée; mais, Julien ayant dit à la marquise qu'il ne connaissait pas Juhe, la marquise avait quelque motif de croire ce qu'elle désirait croire. Cette satisfaction l'apaisa comme la possession d'une proie apaise l'agitation du vautour. Elle partit d'un méchant rire en regardant Marcel d'une manière triomphante, et, sans saluer personne, sans attendre que personne lui adressât la parole : — Venez , monsieur le procureur, dit-elle à Marcel , je suis satisfaite ; j'ai vu ici tout ce que je voulais voir; allons à nos affaires.
Julie sentit le sarcasme, elle allait y répondre. Elle était poussée à bout, au point de souhaiter dire son secret en présence de tous. C'était , selon elle, l'occasion ou jamais. Puisque la calomnie
voulait la traiter en pécheresse huriiiliée, elle véulait reprendre sa dignité par l'aveu d'un amour sérieux et bientôt légitime. C'était un grand acte de courage de la part d'une femme qui n'avait jamais rien su braver; aussi n'était-elle pas de sangfroid en prenant à la hâte et à l'insu de Julien cette résolution extrême.
Mais il ne lui fut pas donné de l'accomplir ainsi. Marcel et Mme Thierry lui saisirent chacun une main en lui disant bas , comme à l'unisson: — Ne répondez pas; laissez tomber cela sous vos pieds! Et, pendant qu'ils la retenaient ainsi, la douairière passa devant elle sans daigner la regarder et reprit l'allée qui ramenait à l'hôtel, tandis que l'honnête notaire, qui l'attendait dehors et qui la suivit, adressait à Julie un salut d'une déférence très-significative.
— - Vous le voyez, dit Marcel, son conseil même proteste contre l'indignité d'une pareille conduite, et maintenant que cette femme a levé le masque, personne ne sera pour elle contre vous; mais pour Dieu, madame, comment vous laissez-vous surprendre ici, où vous ne vene^ jamais? Vous êtes imprudente, je dois vous le dire!
— Mon cher Thierry, j'ai à vous parler, répondit Julie. Allez conclure avec la marquise, cédez tout en fait d'argent , sauvez seulement ma petite fortune personnelle, et revenez ici. Je vous y attends.
— Pourquoi ici? reprit Marcel.
PAR GEORGE SAND
^ C'est ce que je vous dirai quand vous serez de retour, répondit Julie.
— En effet, madame, dit Julien dès que Marcel se fut éloigné, par quel malheureux hasard honorez-vous ma mère de votre visite précisément te jour où votre mortelle ennemie vous guette? Et maintenant pourquoi restez-vous là comme pour la confirmer dans ses étranges soupçons?
Malgré le ton respectueux et tendre de Julien, ses paroles contenaient une sorte de réprimande qui étonna Mme Thierry.
— Juhen, dit Mme d'Estrelle avec vivacité, le moment d'être sincère est venu. 11 est venu plus tôt que je ne l'attendais, mais il s'impose, et je ne veux pas reculer devant la destinée. Ma digne amie, s'écria-t-elle en se jetant au cou de Mme Thierry, sachez la vérité. J'aime Julien. Je lui appartiens par les engagements les plus sacrés. Embrassez et bénissez votre fille.
— 0 mon Dieu! s'écria à son tour Mme Ttorry éperdue en pressant JuHe son cœur, vous êtes mariés?
— Non certes, jamais sans ton consentement, dit Julien en embrassant aussi sa mère ; mais nous nous sommes juré l'un à l'autre de te le demander dès que cette confidence n'aurait plus rien d'alarmant pour ta tendresse. Julie parle plus tôt que je ne l'aurais souhaité, mais elle parle, et que veux-tu que j'ajoute? Je t'ai trompée, ma bonne mèr^, je l'aime éi>erdument, et je suis le
plus heureux des hommes , puisqu'elle m'aime aussi !
Mme Thierry fut si émue de ces révélations qu'elle resta longtemps sans pouvoir parler. Elle accablait Julie et JuHen des caresses les plus tendres, et, tremblante, les mains froides, les yeux humides, elle éprouvait un mélange singulier de frayeur et de joie. Le premier sentiment dominait peut-être, car sa première question fut pour demander à Julien pourquoi, au milieu de son bonheur, il semblait reprocher à Julie d'agir un peu trop vite.
— Ah! voilà! dit JuHe. Hier soir,... car nous causons ensemble tous les soirs, chère mère, nous étions convenus d'attendre la solution définitive de mon sort avant de rien révéler à nos amis et à vous-même. Je me voyais marcher à ma ruine. Julien en était content. Seulement il eût voulu, pour ma considération, que tous les torts fussent du côté de la marquise, et il est bien certain que ma résolution, connue et publiée, va lui donner des partisans nombreux dans son monde de faux dévots et de méchantes prudes; mais moi, je ne peux pas supporter qu'on me fasse passer pour une femme galante, et cela serait si je craignais de dire la vérité tout 'entière»
— Oui, sans doute, répondit Julien: à présent il faut la dire; mais vous avez hâté l'heure, ma chère Julie! Pour cette inconséquence-là, je vous adore encore plus ; mais mon devoir était de
PAR GEORGE SÀND.
ne point m'y prêter. L'amour et la destinée Font emporté sur ma prudence; ils ont rendu mon dévouement inutile . . . Arrière les réflexions ! Bénis tes enfants, ma chère mère; Julie Ta dit, Julie le veut, et moi je sais que tu le veux autant qu'elle.
Pendant que les habitants du pavillon se Uvraient à cet épanchement, la marquise, installée dans le salon de l'hôtel , procédait à l'évaluation rigide de l'un et de l'autre. Marcel bataillait, le notaire faisait d'honnêtes, mais vains eff'orts pour écpiilibrer les prétentions respectives. Enfin on arrivait à une conclusion assez chagrinante pour Marcel, c'est que Julie ne pouvait pas espérer de sauver son mobiher des griff*es de l'ennemi. C'était beaucoup qu'on lui permît de conserver ses diamants et ses dentelles. Il fallait subir ce dur marché, parce que c'était le plus sûr; aucun enchérisseur ne s'était présenté. Marcel avait bien écrit à l'oncle Antoine, espérant qu'il prendrait envie du jardin et ne marchanderait pas trop malgré sa rancune; mais l'oncle Antoine s'était tenu coi.
Après ime demi-heure de discussion finale sur les articles déjà rédigés, on fit quelques ratures, on rempht quelques blancs. La douairière signa, et comme Marcel se disposait, tout en rechignant et protestant encore, à soumettre l'acte à la ratification de Julie: — Pourquoi n'est-elle pas ici? dit la douairière d'un ton brusque; la chose est
AIVTONIA
assez importante pour qu'elle puisse quitter son cher pavillon pendant quelques minutes!
— Vous avouerez, madame, reprit Marcel, que vous ne traitez pas la comtesse d'Estrelle sur un pied de bénévolence qui doive l'engager à se retrouver en face de vous.
— Bah! bah! elle est bien susceptible I Allez donc la chercher, maître Thierry! J'ai hâte de m'en aller, et si, en hsant l'acte, elle fait des façons, je ne suis point faite, moi, pour l'attendre. Qu'elle vienne s'expliquer ici, ce sera plus tôt fini. Que craint-elle ? Je n'ai plus rien à lui dire sur sa conduite, dont à l'heure qu'il est, je me soucie fort peu, et que d'ailleurs je ne lui ai point reprochée. Lui ai-je dit un seul mot tout à l'heure? Si je lui en ai touché auparavant quelque chose, c'est lorsquelle a voulu faire appel à des sentiments que je ne lui dois point; mais qu'elle s'abstienne de récriminations, et je m'engage à ne la point humilier.
— Si vous m'autorisez à lui porter des paroles de paix, dit Marcel, et à les rédiger en expressions douces et convenables, je vais tenter de l'amener ici.
— D'ailleurs , observa le notaire , madame la marquise a sans doute quelque chose à lui dire en dehors des termes du contrat? L'intention de madame est certainement de lui donner le temps de trouver un abri en quittant l'hôtel?
PAR GEORGE SAND. 89
— Oui, oui, c'est cela, dit la marquise; c'est mon intention. Allez, maître Thierry!
Marcel courut au pavillon et décida Julie à le suivre. Il lui avait semblé que la marquise, satisfaite de son marché, voulait essayer d'effacer un peu ses torts, et il convenait à la générosité de Julie, à sa prudence peut-être, de ne pas repousser cette sorte de replâtrage dont le monde a coutume de se contenter.
Le temps pressait, on ne s'exphqua pas encore au pavillon en présence de Marcel; seulement JuKe dit tout bas à Mme Thierry : — Vous savez ma dot à présent; j'apporte une très-petite rente, mais en vendant mes bijoux nous pouvons racheter la maison de Sèvres. Je suis donc pour Juhen un parti sortable, et tout s'arrange de ce côté aussi bien que possible.
La marquise dissimula l'impatience que lui avaient causée quelques moments d'attente. Elle fut presque pohe en priant Julie de hre et de signer. Julie prit la plume ; mais, ne voyant pas venir les paroles conciliantes que Marcel lui avait annoncées, elle hésita un peu et regarda le notaire, comme pour lui demander son avis. Cet air de déférence n'échappa point à la perspicacité de l'homme de loi, qui décidément se sentait de la sympathie pour elle. — Ce serait le moment, ditil à sa rude cliente, d'annoncer à madame vos bonnes intentions sur la question exécutoire.
— Eh ! oui, sans doute, réphqua la marquise.
je veux entrer en possession de Thotel sur-lechamp, demain au plus tard; mais je laisse le pavillon pour deux ou trois mois à madame.
— Le pavillon? dit Marcel surpris; mais il est loué, le pavillon ! Madame la marquise n'ignore pas qu'il est loué pour neuf ans?
— Mais le bail est nul, maître Thierry, car je ne l'ai pas signé, et aux termes de nos accords matrimoniaux M. le marquis d'Estrelle ne pouvait faire aucun acte sans ma participation expresse.
— Ainsi Mme Thierry serait mise en demeure de déloger sans indemnité?
— J'en suis fâchée pour elle; mais vous savez mon contrat par cœur: regardez le bail, et vous vous convaincrez de la nullité.
Elle prit le bail, qui était dans sa poche, et le montra. Il n'y avait rien à dire.
— Qu'est-ce que ça vous fait? dit la marquise, riant de la consternation de Marcel. Mme la comtesse est encore en élat de dédommager Mme Thierry de cette contrariété. On ne compte pas avec ses amis!
— Vous avez raison, madame, répondit Julie avec dignité, et je vous remercie de l'occasion que vous me donnez de marquer mon dévouement à Mme Thierry . . . Mais je refuse votre gracieuseté: Mme Thierry et moi nous sortirons ensemble de chez vous dans une heure.
PAR GEORGE SAIND.
— Ensemble? dit la marquise. Tant de franchise n'était pas nécessaire, madame !
Julie allait répondre, lorsqu'un vigoureux coup de sonnette dans Fantichambre fit tressaillir la marquise. — Allons ! pas de querelles inutiles, dit-elle en changeant de ton subitement; voilà des visites. Signez, ma chère; finissons-en!
Et comme le valet de chambre allait annoncer quelqu'un: — Dites qu'on ne reçoit pas encore, lui cria-t-elle; faites attendre!
— Pardon, madame, reprit Julie offensée de ce ton d'autorité en sa présence, je suis encore chez moi.
Marcel, qui avait remarqué la subite impatience de la marquise, se sentit poussé par un instinct vague, mais impérieux. Il ôta la plume des mains de Julie. La marquise pâlit, Marcel la regardait.
— Dois-je annoncer? dit le valet de chambre s'adressant à Juhe.
— Oui, répondit vivement Marcel, qui avait aperçu la figure du visiteur par la porte entrebâillée.
— Oui, répéta Juhe, entraînée par l'agitation de Marcel.
— Monsieur Antoine Thierry ! dit à voix haute le domestique.
Juhe se leva par un mouvement de surprise» La marquise, qui était debout, se rassit par un mouvement de dépit. L'horticulteur entra, gêné.
ANTOMA
gauche comme de coutume, mais portant haut quand même sa figure irascible, qui faisait toujours un si étrange contraste avec ses manières timides. Sans saluer précisément personne, il vint en zigzag, mais très -vite, jusqu'à la table, jusqu'au papier, jusqu'à Tencrier, et regardant Julie : — Est-ce que vous venez de finir quelque chose? lui dit-il d'un ton fâché où perçait je ne sais quelle solhcitude.
— Rien n'est fini, puisque vous voilà, lui répondit Marcel. Venez-vous par hasard pour enchérir, monsieur mon oncle?
— Personne ne peut enchérir, dit la marquise très-agitée. Tout est conclu. J'en appelle à la bonne foi...
— La bonne foi est sauve, reprit Marcel. Nous subissions des conditions très -dures. Jamais on n'a blâmé un condamné à mort, quelque résigné qu'il soit, d'accepter sa grâce quand elle vient le surprendre. Voyons, monsieur mon oncle, parlez ! Vous avez envie de l'hôtel d'Estrelle. Je dis plus, vous en avez besoin; vous abattrez le mur mitoyen, et vous ferez une jolie addition à votre jardin. L'hôtel de Melcy est froid, vieux, maussade, mal situé... Celui-ci est riant, frais en été, chaud en hiver. Vous le voulez, vous le réclamez, n'est-ce pas?
— Voilà une infamie! s'écria la marquise. Le consentement de madame équivalait à une si-
PAR GECÉGE SAND.
gnature, et jamais on n'à retiré sa parok au dernier moment.
— Pardonnez-moi, madame, riposta Marcel, vous étiez prévenue. J^ai résisté jusqu'à la dernière minute, et je vous l'ai dit trois fois dans la discussion: si la porte s'ouvrait en cet instant, âi un enchérisseur quelconque nous apparaissait, je déchirerais ce projet d'acte que je trouve dé-plorable pour ma cliente. Je subissais, je ne consentais pas; je réclame le témoignage de mon collègue ici présent. Mon oncle, on vous sait infaillible sur le point d'honneur; dites! ai -je le droit de m'opposer à la signature avant que vous ayez parlé?
— Certes ! répondit M. Antoine, et tu l'as d^autant plus que mes droits à moi priment ceux de Mme la marquise. Voyons un p^u cet acte!
Antoine parcourut l'acte et dit: Ce n*est pas là mon évaluation, madame la marquise; vous^ plumez trop la proie, et vous m'obligez à vous rappeler nos petites conventions.
— Allez, monsieur, enchérissez! répondit la douairière. Je ne saurais lutter contre vous qui possédez des millions. Je renonce à tout, et .je Vous laisse la place.
— Attendez, attendez! répliqua Antoine, nous pouvons encore nous entendre à demi-mol, madame! Je peux agir ici de manière à contenter tout le monde. Ça dépend de vous!
— Jamais, s'écria la marquise indignée; vous