‹ AntoniaChapitre 1 sur 18 · Antonia · texte numérisé non relu

Antonia

A vous qui adoptez les orphelins, et qui faites le bien tout simplement, i\ deux mains et à livre ouvert, comme vous lisez Mozart et Beethoven.

gkoi;«jK sand.

C'était au mois (l'avnLUIdii «t c'était à Paris, où, celte aiinée-là, le printemps était un vrai printemps. Le jardin était en fête, les gazons s'émai liaient de marguerites, les oiseaux chantaient, et les liias poussaient si dru et si près de la fenêtre de Julien, que leurs Ihyrses fleuris entraient jusfjue chez lui et semaient de leurs petites croix violettes \o pavag»' à grands carreaux blancs de son aleliei'.

Julien Thiei'ry était peintre de Heurs, eonnne suii père André Thierry, très-r<Mionnnt'' m)us Louis \\ dans l'art de décorer les dessus de porle, les panneaux de I salle à manger et les plafonds de boudoir. Ces ornementations galantes constituaient, sous ses mains liabiles, de véritables objets d';uM sérieux, si bien que

l'artisan t'Iail «Icvciiii ai-ti>t(\ loii jumm'- dos gens dr p:«)ùt , ^'rassomciil |»a\«'' et tort (y)nsi(l(;ré dans le niontlc. JuIi»'M. son t'Ii've, avait rosireint son {j'enro à la peintnre sur toile. La modo de son temps exeluait les folles et charmantes décorations du style l'ompadour. Le style Louis \VI, plus sévère, ne semait plus les Heurs sur les plafonds et les murailles, il les encadrait. Julien faisait donc des cadres de lleurs et de fruits dans le i^enre de Mignon, des coquilles de nacre, des i)apillons diaprés, des lézards verts et des ^^outtes de rosée. Il avait beaucouj) de talent, il était beau, il avait vingt-fiuatre ans, et son père ne lui avait laissé que des dettes.

La veuve d'André Thierry était là, dans cet ateliec où Julien travaillait et où K's grappes de lilas s'etfeuillaient sous les caresses d'une brise tiède. C'était une fenmie de soixante ans, bien conservée, les yeux encore beaux, les cheveux pres(pie noirs, les mains etlilées. Petite, mince, blanche, pauvrement mise, mais avec une propreté recherchée, madame Thierry tricotait des mitaines, et de temps en temps levait les yeux pour contempler son tils, absorbé dans l'étude d'une rose .

— Julien, lui ilit-elle, pounpioi donc est-ce que tu ne chantes plus en travaillant ? lu déciderais peut-être le rossi{;nol à nous faire entendre sa voix.

— Lcoute, ;nère, le voilà (|ui s'y met, répondit Julien. Il n'a besoin de personne pour lui donner le ton.

A N r(jN I A.

Rn effet, le rossignol faisait entendre pour la pivmière fois de l'année ses belles notes pures et retentissantes.

— Ah ! le voilà donc arrivé ! reprit madame Thierry. Voilà un an de passé!... Kst-ce rpie tu le vois, Julien? ajouta-t-elle pendant (pie le jeune homme, interrompant son travail, interrogeait de l'œil les bosquets massés devant la fenêtre.

— J'ai cru le voir, répondit-il en soupirant, mais je m(î suis trompé.

Et il revint à son chevalet. Sa mère le regardait plus attentivement, mais elle n'osa l'interroger.

— C'est égal, reprit-elle au bout de quelques instants, tu as la voiv belle aussi, toi, et j'aimais à t'entendre rappeler les jolies chansons (|ue ton pauvre l)('re disait si bien... rann«''e dernière encore, à pa- HMlIe épof|ue !

— Oui, r»'pon(lit Julien, lu veux (juc je I(»s chante, i't puis tu pleures! Non, je ne veux plus chanter!

— Je ne pleurerai j)as, je te le pronids ! Dis-m'en une gaie;, je i-ii-ai... comme s'il ('-(ait là !

— Non! ne me demande pas de ciiaiiter. ('.a me l'ail mal aussi, à moi! l'ius tard, |>liis tard ! va revien- <li'a tout doucement. \e forçons pas notre chai;i'inj

— .Uilien. il ne laiil plus parlei* de chai,M'in, dit la mère avec un acceiil de volonté atlt'udi'ie, mais vrainient forte. J'ai vie im peu faible ;ui commencement; In me le p ii'doiiiies bien? l'erdi'e en un joui" trente ans de bonheiu' ! Mais i'ani'ais dii me dire cpie tu per-

V \ ItiN I \.

liais pins (|iit' moi. |mis(|ti(' lu nie; restes, tandis que je no suis lionne ;\ rien (|n'à l'iiiiner...

— Kl (jiie me fanl-il de jiliis? dil Jnlien en se motlinit à L:('non\ devant sa mère. Tu m'aimes comme personne ne m'aimera jamais, je le sais! et ne dis pas (|ue In as rir faible. Tu m'as caché au moins la moitié de ta |)eine. je l'ai vu, je l'ai compris. .le t'en ai tenu compte, va, et je t'en remercie, ma pauvre mère ! Tu m'as soutenu, j'en avais j^rand besoin; car je soulVrais pour toi au moins autant que pour mon pro[)re compte, et, en te voyant pleine de couraj^e, j'ai toujours tenu pour certain (pie Dieu ferait un miracle pour me conserver ta sanlt' et ta vie, en dépit de la plus cruelle des épreuves. Il ncnis devait cela et il l'a fait. A présent, mère, tu ne !<' sens plus faiblir, n'estce pas?

— A présent, je suis bien, mon enfant, en vérité! Tu as raison de croire (jue Dieu soutient ceux qui ne s'abandonnent pas et ((u'il envoie la force à qui la lui demande de tout son co'ur. Ne me crois pas malheureuse; j'ai bien |)leuré; le moyen de faire autrement! il était si aimable, si bon pour nous! et il avait l'air d'être si heureux! 11 pouvait vivre lon^^temps encore... Dieu n'a pas voulu. Moi, j'ai eu nue si belle vie, cjue je n'avais vraiment pas le droit d'en exiger davantage. Kt vois ce (pie la boni»' divine me laisse! le meilleur et le plus adoré des tils ! Kt je me plaindrais? et je demanderais la moi't? Non, non! je le rejoindrai à mon heure, ton bon père, et il me dira alors : (( Tu as bien

fait de durer le plus longtemps que tu as pu là-bas et dane pas quitter trop tôt notre enfant bien-aimé. »

— Tu vois donc bien, dit Julien en embrassant sa mère, que nous ne sommes plus malheureux et que je n'ai pas besoin de chanter pour nous distraire. iNous pouvons penser à lai sans amertume et penser l'un i\ l'autre sans égoïsme.

Ils se tinrent embrassés un instant et reprirent chacun son occupation.

Ceci se passait rue de Babylone, dans un pavillon déjà ancien, car il datait du règne de Louis Xlll, et se trouvait isolé au bout de la rue, dont la plus moderne construction — et en même temps la plus voisine dudit pavillon — était la maison, aujourd'hui démolie, qu'on appelait alors l'hôtel d'Kstrelle.

Pendant que Julien et sa mère causaient de la manière que nous venons de rapporter, deux personnes causaient aussi dans un joli jietit salon dudit hôtpl d'Kstrellc, salon intime; et trais, décoré dans le dernier goût du règne (U; Louis W L un joli grec bâtard, un peu froid de lignes, mais hai"monien\ «'t rehaussé de dorures sur fond blanc <le l'crle. La comtesse d'ilsli'elle était simplement habillée de latlétas gris de lin demi-deuil, et son amie la bai'oiim' dViicoiirt était en petite toihîtle de visite du matin, c'est-à-dire en grand étalage de mousselifies, de iiibans et de denlelh's.

— Mon eo'ur, disail-elle à l.i eoniless»-, je ne nous ('(^mpreiids pas du ton!. \ons ave/, vini^t ans, voijs voilà belle ((tntnie le> \nionrs. <'l vous vous «ibstine/

N ANICJMA.

ii vivi'<* Cil politc l)()urf,'oois«' daii-^ uno solilndc! \oiis (Ml avo/ tiiii avt'C le dciiiL cl loiil le inonrle sait (j4io vous n'avez point cii lieu (\r rci^rctter votre mari, le. moins rcgreltal)ie (h^s liouinics. Il vous a laissé de la fortune, c'est la seule chose sensée (|iril ait l'aile en sa vie...

— Et voilà, clière baronne, où vous vous trompez complètement. Le comte ne m'a laissi* (ju'une fortune j^revée de dettes; on m'a dit (jue j(î |)ourrais, avec quelques sacrifices et f|uelques privations, me lihérer en peu d'années. J'ai donc accepté la succession sans y regarder de bien près, et voili\ qu'aujourd'hui, après deux ans d'incertitudes et d'explications auxquelles je ne comprenais absolument rien, mon nouveau procureur, qui est un fort honnête homme, m'assure ([u'on m'a trompée et (jue je suis plus i)auvre (jue riche. C'est i'i ce point, ma chère, (jue j'étais ce matin en consultation avec lui pour décider si je pouvais garder, oui ou non, l'hôtel d'Rstrelle.

— Kn vérité! vendre votre hôtel? Mais c'est impossible, ma chère! Ce serait une honte pour la mémoire de votre mari. Sa famille n'y consentira jamais.

— Sa famille dit (|u'elle n'y consent pas; mais elle dit aussi (|u'elle ne m'aidera en rien. Que veut-elle et que voulez-vous (jue je fasse?

— C'est une in(lii,Mie famille! s'écria la baronne ; mais rien ne devrait m'élonnci" de la part du vieux marcjuis et de sa bigote de femme!

En ce moinonl, on aiinon(.';i à la comtesse la visite de M. Marcel Thierry.

— Faites entrer, répondit-elle.

Et, s'adressant à la baronne, elle ajouta :

— C'est précisément la personne; dont je vous parlais, c'est mon procureur.

— En ce cas, je vous (juitlc

— Ce n'est pas nécessaire. Il n'a (pi'un mot à me dire, et, puis(jue vous connaissez ma position...

— Et je m'y intc'resse. Je reste.

Le procureur (înira.

C'était un homme de (piaranlcans, plus chauve (jue son âge ne le comportait, mais d'une bonne figure enjouée et sincère, (juoiquc rcinaniuablement fine et même railleuse. On voyait «pie rexpérience des hommes aux |)ris('s avec leurs intérêts I avait rendu positif, scepticpie peut être, mais ciu'cllc n'avait pas éteint vu lui un id(''al de di'oiturc et de candeur (pi'il savait d'autant mieux apprécier et reconnaître.

— l"Ji bien, monsieui- liiiei'ry. lui dil la comtesse (Ml lui montrant un siège, y a-l-il du nouveau depuis ce matin, cpu' vous prenez la peine de revenii"?

— Oui, madame, répondit le procureur, il y a du

nouveau. M. le mai'cjuis d'KsIrelle m'a envoy»* son

homme d'aflaires avec une otVre (pie j'ai acceptée

poui" \nn^, sauf voli'e aL^i'enieiil , «pie je viens prendre.

Il s'a^il (le \(Uis venir en aide par l'ab iiehtii de (piel-

(pies menues pKipriélés dont le cliilli'e total ne eouvi'e

certainement pas les dettes (pii vou^ incond)ent, mais

;illt'*;4«' poui' illi iiiniiii'iit v^^^ l'iiiiiiis cl rdardc l;i v«*i)(e (le voir;' hôU'l rn vous iici'iin'il.nii d»- doniKM' un à-C0!iipl(* ;ui\ ( rt'aiicici's.

— In à-coi)\pie ! \oilà tout ? sT'criîi la baronne d'Aiicourt indi^MK'c. \oilà tout ce (|ii(' la famille d'Kstrelle peul laii'c |)Our la vciivc d'un prodi^^ue? Mais c'est une intainie, nionsieui' le |)ro(ii!-('iir!

— ('/est. tout au nioius une petitesse, répoFulit Maretd Tliicnv: j'ai perdu mes frais d'élorpience, et les choses «'M sont hV Madame la comtesse, n'ayant pas de f(>rtiii)e (pii lui soit pi'opre, est forcée, pour conserver un douaiic assez médiocre, de subir les conditions d'une famille sans éfrards et sans irénérosité.

— Dites sans cfcur el sans lioiineur ! rej)rit la baronne en déclamant .

— Ne <lile^ l'icn du tout, reprit entin la comtesse, qui avait tniit ('coutt' avec résignation. Cette famille est cerpi'elie e>t : il ne m'appai'tient j)as d(; la juj:er, moi (pii porte sou nom. Je suis à tous autres éj^'ards une éiranj;èr.' pour elle, et j'aurais ici mauvaise j^râce Ti me plaindre, car il n'y a (pie moi de coupable.

— Coupal)le! dit la biroiuie (mi reculant de surprise avec son fauteuil à roulettes.

— Coupable! répela le piocureur avec un sourire d'incrédulité.

— Oui, rej)ri( madame d'Kstrelh.'. J'ai fait u\n\ fîrande faute dans ma vie. J'ai consenti à ce maria;;e, contre le^jnei mon c(eur et mon instinct se révoltaient. J'ai •'•t«'' làclie! J'étais une enfant, on me don-

ANTUNIA. 11

nait à choisir entre le couvent et un mari désagréable; j'ai eu peur de la claustration éternelle, et j'ai accepté IVternçlN; humiliation d'un m:iri:if..> m^<| ,-)>^s^|-|rii^ ''^' fait comme tant d'autres, j'ai cru que la richesse remplaçait le bonheur. Le bonheur! je ne savais pas, je n'ai même jamais su ce (|ue c'était. On m'a dit que c'élait. avant tout, de rouler carrosse, de porter des diamants et d'avoir lojje à l'Opéra. On m'a étourdie, irrisée, endormie avec des présents... Il ne faut pas dire qu'on m'a forcé la main, ce ne serait pas vrai. Il y avait bien derrière moi, en cas de refus, des jn'illes, des guichets, des verrous, la prison à perpétuité du cloître; mais il n'y avait ni haChe ni bourreau, et je pouvais dire Jion , si j^ivais eu du courage. Nous n'en avons pas, ma chère baronne, avouons-le : nous autres femmes, nous ne savons pas donner franchement notre démission et cacher nos printemps sous le voile d'étamine, ce (|ui serait pourtant plus tier, plus franc et ()eut-êlre plus doux (|ue de nous laisser tomber dans les liras du premier étranger qu'on nous présente. \oiIàdt)nc ma h'ichct/', mon aveuglement, ma sottise, ma vanité, mon oubli de moi-même, ma faute «mi un mot ! J'espère n'en commettre jamais d'autre ; mais je ne peux pas oul»lier (pie je suis punie par où j'ai p«''('h»'. J'ai laissé l'ambition frivole disposer de ma vie, rt, aujourd'hui, je vois qu'on iii'avait trompée, que je hr suis pas liche, que je dois vendre diamants et c!ievau\, v\ (pn' je lisqu»* même «le n'avoii- bientê>t plus sm* ma têlr Ir toit d'imr maison (pii port»' mes

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