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s'était passé à rhôlel d'Estrelle et sur les ressources dont elle disposnit. Klle lui lit croire que tout était à iNanlerre d'un bon marché extrême, et (ju'elle pouvait se permettre un certain bien-être sans dépasser le chitfre de sa petite rente. Julie voulait être pauvre et ^ ne rien devoir à M. Antoine. C'était le seul point où Marcel eut trouvé sa résistance invincible. Il avait dû mentir et lui laisser croire que M. Antoine avait pris possession de son hôtel, de ses diamants et de tout ce (jui lui apj)arlenait.
Les diamants étaient en dépôt chez Marcel, l'hôtel d'Kslrelle était maintenu en bon état de réparation. Les chevaux, bien pansés, étaient à l'écurie et les voilures sous la remise. Les ^ens «Haient payés et coni^édiés, avec l'ordre, moyenuiint prolit, de reparaître dès que madame d'Lsti'elle elle-même reparaîtrait. Le suisse gardait la maison, soi^^niait et promenait lesche^ vaux. Sa femme époussetait, ouvrait et fermait les appartements. Le jardinier en chef de M. Antoine surveillait l'entretien des Meurs et des {gazons. M. Antoine en personne venait faire sa ronde tous les matins. Le j)avillon abandonné j)ar madame Ihierry était ferm^ et silencieux. Du reste, rien de chan'^é dans la demeure de Julie. (Ihafiue meuble était à sa place, et te soleil brillait au seuil de son salon désert.
Deux mois s'étaient écoulés déjà dejjuis le jour où Julie avait quitlt'; l'hôtel. L'niicie Antoine n'en <''tai( plus (jue le irai'dien et le fzérant scrupuleux. Il s'y étail conservé ses entrées jusqu'au jour on il plairait à Julif
ANTONfA. 2"r>
de reprendre le gouvernement de sa chose, ii voulail la lui remettre intacte, lui rendre même ceux de ses içens qu'elle voudrait rappeler. Le suisse avait ordre de dire aux visiteurs que madame restait provisoirement propriétaire de sa maison, et (qu'elle avait été voir ses terres du Beauvoisis pour aviser à des arrangements détinitils, c'est-à-dire (pie pour le (lu'e)i dital-on, de concert avec Marcc;!, M. Antoine faisait présenter la situation de madame d'Estrelle connue la continuation d'une trêve conclue avec ses créanciers, et, comme cet état de choses durait déji\ depuis deux ans, c'était là n'ellemcnt l'explicalion i.i |>lus convenable. On aviserait à en trouvei" une concluante (piand Julie consentirait à revenir.
H n'en est pas moins vrai (pie les amis de Julie, le vieux due (h; (juesnoy, la ()i('*sidenle, madame des Morj;('s, l'ahhé de iNivières, etc., coinmenvaienl à s'étonner l)eaiJcou[) de lu; point rect^voir de ses nouvelles. Son brus((U(; (léj)a!'t avait été molivé tant bien (pie mal, grâce aux renseii^nements semés adroilement par le procureur; mais |)()ur(pioi n'écrivait-elle point? lille élait donc bien paresseu>c, malailc pnil-rli'e? KlailbIIc réellement en lleaiiMUM^? \lai^ le \ien\ dm- lui force'' (rallcf aux eaux de \icliy, la pn'>i(li'iile lui bsoi'lx'e pai' If luaiiaf^i' <lc ^a lillc, l'abb»' «'•lait un Ml le cliat (II- la iiiaixtii, oublieux ipiaiid le ùwri i'éleif^iiait . Madame des \!orf;es était l'iiidoleiice eu rsoni:e. La luarcpiise d'KsIrelle eût été la simie à 'encpierir st'i'ieuseiueut, si sa malice n'eut ôlv s(Ui-
27(1 A'NTOMA.
dainemcnt paralysée par une verte menace de M. Antoine (le divulguer sa conduite, et de réclamer ^o^ ari^rnt, si elle se permettait la plus légère enrpiéte et le plus mince commentaire désobligeant sur le compte de Julie.
On le voil, M. Aiiloine, en tout ce (pii touchait à la répulalion, i\ la s^'curili' et aux intérêts pécuniaires de sa victime, se conduisait avec une loyauté, une \)vudence et un dévouement extraordinaires. Il prenait les conseils de Marcel, les disculait comme s'il .s(* lût agi de tout faire pour le mieux pour sa propre tille, el, les suivait avec une parfaite exactitude. Sur le fond de la question que Marcel s'etibrçait de lui faire admettre, l'union des deux amants, il était intlexible, et comme, lorsrpie Marcel le pressait trop -^ cet égard, il jtrenait de riiumeui', U; boudait et lui fci'inait la porte au nez, Marcel était ol)ligé, dans l'intérêt de sa cliente, à des altermoiements dont il ne voyait pas la tin.
Madame Tliieri'v et Julien étaient luxueusemenl installés dans leur jolie maisoimelle, car la meilleure j)artie i\v. mobilier y était restée, ainsi que certains objets (l'ait d'un assez grand prix (|uc l'oncle avait dédaignés faute; d'en connaître la valeur. Julien n'avail pas contiance dans cette générosité inatlendue dont il lui avait été défendu de remercier M. Antoine, et qui s'enlour.iil de ciicoii>lancc^ iin xplicables. Il en »''lail si incpiiel, (\iu\ sans le dc\oir de sacrilier sa proprt tierlé au repos de sa mère, il «ùl tout refusé. Leui
ANTON I A. >rrî
position matérielle était devenue excellente. La rente de cinq mille livres permettait de vivre modestement sans attendre avec etfroi, à la fin de chaque semaine, le produit d'un travail fiévreux. Madame Thierry ne pouvait se" défendre de retrouver avec une joie extrême sa maison, ses plus chers souvenirs, ses habiudes et ses anciennes relations. Elles élaitnt moins lombreuses qu'au temps où elle tenait table ouverte, nais elles étaient plus sûres. Les seuls \rais amis vaieiit reparu; sachant qu'elle n'avait plus cpie le néessaire, ils s'occupaient de faire vendre avantai;euement les tableaux d<' JuTu'U. C'est quand on n'est •lus dans la détresse (ju'on p«',ut tirer parti de son lient. Julien n'avait donc plus besoin de se presser, i clientèle arrivait d'elle-même par l'intermédiaire 'un entouraj,'e éclairé et bienveillant. 11 consolait sa lèrc du secret déplaisir (|u'elle éprouvait encore 'être l'obli^'ée (h; M. Antoine, en lui disant :
- Sois tran(|uille, je t'acquitterai envers lui et
lal^ré lui, s'il le faut; c'est une (juestion de tenq)s.
isheuH'Use; tu vois (|ue je ne in'intpiiète |kis du
iencCMle Julie, et (|ue j'attends avec confiance et
rmeté.
Julien n'avait elian^é ni d'attitude, ni de manières, de visage depuis le jour fatal où Julie avait disparu, avait cru d'abord ;'i la parole de Marcel; mais, ne >yant arriver aucunt; lettre de >a maitresM', et salaiU fort bien , ^'râce à des informations prises en crcl, ({u'elle n'était point en Beuuvoisis, il avait peu
A N InN 1 A.
à peu entrevu une partie de l'etlrayante véril»'. Julie était libre, puisque Marcel l'avait juré sur son lioiineur à ditl'érentes reprises; mais sur d'autres points il ne jurait pas, il n'aflirniait pas, il ne faisait que présumer. 11 se refusait avec une adroite obstination à écouter aucune confidence, ce. qui lui rendait plus facile la tâche d'éluder beaucoup do ([uestions. Le plan machiavélique de M. Antoine était trop bizarre pour être accessible à la loyale pensée de Julien. 11 ne supposait pus la jalousie possible sans amour, et il eût cru profaner rimai;e de Julie en admettant (jue I vieillard fût amoureux d'elle. Le vieillard n'était poiiu amoureux, la chose est certaine; mais il était jaloux de JulicMi comme un tigre, et la jalousie sans amoui est la plus inq)lacable. Julien le croyait fou. Peut-oi deviner les combinaisons d'un fou?
Mais ces combinaisons, (luelles qu'elles fusseal pouvaient-elles aj^ir sur la raison de Julie?
— Non ! se disait Julien , aucune considératio d'argent n'a pu toucher ce noble co'ur. Julie vei rompre avec moi, elle accomplit en silence cette ru) I. ture (pii lui coûte, mais qu'elle croit nécessaire. El| a trend)lé pour sa réputation; la marquise l'a menacMJ de la pcrdi'e, et ses amis ont dû réussir à lui prouv (pi'on ne se réhabilit;' jamais en épousant un plébéie Telle est roi)inion du monde. Julie s'est crue i| instant au-dessus de ces j)réjugés; son amour poi m(»i lui a liop lait pr<''sumcr de la force de sa raisc bon caractère est grand, mais l'esprit était peul-ê
ihie, et à présent la force du caractère s'emploie à
l.iii'f triompher on elle le préjuf;é fjui lue l'amour.
Pauvre clière Julie! elle doit souHrir parce qu'elle est
-une, parce qu'elle se rend compte de ma sout-
mce; i)0ur elle-même, je crois être certain qu'elle .>j)ire à m'oublier.
Marcel auf^'urait mieux de la {^^uérison morale de Julien que de celle de Julie. 11 le voyait le moins soux'iitet le moins lon^'temps possible, afm d'échapper i\ - 'S (jueslions. Un jour ((u'il était forcé de venii' l'ciidit'
in[)te à sa tante d'une all'.iire de détail dont ♦•IN* I avait chargé, il la trouva seule.
— Où est Julien? lui dit-il; dans son atelirr?
— Non, il s'occupe de jardinaj;e. Depuis qu'il a icirouvé ce coin de terre poui" semeret plantrr, il se
;isole de tout plus aisément. Il a eu du chaj4:rin, Miicrl! hcaucoiqj de cha^'rin (\nr tu ne sais pas. Il limait madame d'F.sti'clle, je ne in't'tais pas ti'oinp»', • I même...
— Hon. Iion! dit Marcel, (pii ne voulait pas d'j'pani lnincnl ; c'ol pa^s('^ n'est-ce pas? c'est fini?
— Oui, répondit la veiiv(\ jr crois (pie c'est lini. S'il nje trompait... Non! apirs les espérances cpiil a eiHîs, ce n'est pas po>.siltlc, mon «'nfaiit. n'cst-il pas vrai? On nr pcul pas liomprr I nil d'ime inrr»' (pii VOUS adore?
— Non, sans doute. nt>rme/. tranjpiille, ma tante! Je vais dire bonjour ii Julien. — S'il trompe sii mère en elVi't après Ir dt'sasIiT dr m's l'spi'i'anr»'^, pensait
Marcol on rhorchant Julien dans le bosquet, il faut rju'il soit un honime dial)lement fort!
Julien creusait une petite fosse pour y transplanter un arbuste. Il avait un sarrau de toile et la tête nue. Debout d.ms la terre fouillée, les mains appuyées sur le mancbe de sa bêche comme un ouvrier qui reprend haleine, il rêvait si profondément, (|uil n'entendit pas venir Marc'l, et celui-ci, (|ui l'apercevait de profil, fut frappé de l'expression de son visage. Ce visage mâle ne portait point encore les traces de ' douleur (|ui altéraient déjà la beauté de Julie; mais il avait cette tension et cette fixité de morne désespérance que Marcel avait pu étudier chez elle.
Julien vit son cousin, ne tressaillit pas et sourit. C'était précisément ce sourire de complaisance glacée avec lequel Julie accueillait Marcel, sourire doux et terrible comme celui qu'on voit (|uelquefois errer sur l(^s Irvres des mourants.
— Ça va mal ! pensa Marcel. II est diablement fort en etfet, mais il est peut-être encore le plus malade des deux. I
Marcel, navré, n'eut pas la force de cacher son émotion. Il aimait tendrement Jidien; sa prudence l'abandonna.
— Voyons, di(-il, lu as (juehpie chose, tu soutires?
— Oui, mon ami, tu le sais bien, (]ue je souffre, l'epondit l'arli.ste en quittant sa bêclie et en marchant avec son cousin sous les arbres. Comment cela serait-il possible auti'einent? Tu sais bien (pie j'aimais une
ANTON l.\.
femme, ma mt*re te l'avait dit. Cetio fommo est partie. Ne mo (lis pas qu'elle reviendra, je sais fort bien qu'il faut qu'elle revienne ; mais je sais aussi que mon devoir est de ne plus rechercher sa présence, et de me dire qu'elle est morte pour moi!
- F2t... as-lu le coura^^e (rac('e[)ter cette conclusion? dit Marcel.
- Ah! si c'est mon devoir! Tu comprends, mon ami, on accepte toujours son devoir.
— On s'y soumet avec plus ou moins de fermeté : un homme !...
— Oui, un homme est un lu ►mine. Je souffre hien, Marcel ! Je veux supporter cela. Je le su|)porlerais seul, n'en doute pas; mais tu |)eux m'aidei- un peu, toi. Pourquoi t'y refuses-lu ? C'est hien dur, ce ipie tu fais IlI depuis deux mois.
— Conmient puis-je l'aidei? dit Marcel, (\u'\ redoutait (pielcpie l'Use de la [)as«;iou pt)ui* dt-eouviMi* la r«'-
raite de Julie.
— Mon Dieu! répondit Jnlini, qui lisiit dans la usée de son ami. c'e^t hini simplr ; lu piii\ m»-
ire (pi'elle est plus heureuse que moi. voil;\ tout.
— Commeui saurais-je .'...
— Tu la vois deux ou ti-ois t'ois par semaine ; \1- '^ns. lu as tait ton (levt)ii'. ami! lu as support»' mon nquiélude avec un teirihie couraj;e. (i'csl un f:rand dévouement pour v\U\ et |^our moi aussi peut-être,
Ue tu as (Ml là ; mais j'ai découvert plusi'Mn*sa'hosos ; e sais où elle est : je le sais depuis hier par ton (ils.
AN roNI A.
— Juliol ne sait ce (ju'il dil : Juliol ne la connaît pas î
— Jiiliot l'a vue un jour à la comédie; il ne Ta poinl oubliée. Il ne sait pas son nom, il l'appelle la cliente de campagne. Il m'a souvent pari»' d'elle : sa grâce et sa douceur l'ont frappé.
— Eh bien, apr^s?
— Après? L'enfant a été dimanche dernier à la fête de Nanterre avec un camarade de son âge, au\ parents duquel lu l'avais conlié pour cette j)artie de plaisir?
— C'est vrai î
- — Les deux enfants ont échappé quelques instants à la surveillance des parents, pour courir autour du village, lu arbre chargé de fruits, qui dépassait un mur peu élevé, a tenté leur espièglerie. Juliota grinq)é sur les épaules de son camai^ide, il s'est fourré dans l'arbre, et, pendant (|u'il remplissait ses poches, il a \ Il passer à ses pieds une femme; (ju'il a recoiuiue. Je sais la rur, je me .suis fait (h'-crire la maison. J'ai été à Nanterre, je me suis nifornu' dans le voisinage: j'ai Ml (|iruii(' madame d'Lrlange (c'est Julie, (\u\ a pris un nom supposé) dcint-nrait là avec sa lille de (■Iiand)i(', <|u'elle ne sortait jamais, mai> (|ue personne ne la >urveillait, et (|u'elle vivait seule par ijoi'it : (ju'«'llt' ne j)assait point poui* malade, bien que ton lils l'ait trouvée changée. Lnlin je sais qu'elle est; prisonnière sur parole, ou (ju'elle craint mes imporlunités. Marcel, dis-moi la véritable raison. Si c'est h\ dernière, dis-lui de levenir, de rentrer chez elle; <Iis-|
.VNTONI.V. l^i
ui qu'elle ne craigne rien ; dis-kii ([lie je lui jin-c sur tout ce que j'ai de plus sacré qu'elle ne in'apercevi'a plus jamais. M'entends-tu, Marcel? Réponds-moi et ôte-moi le su])plice de l'incertitude.
— Eh bien, tout cela est vrai, dit Marcel après un peu d'hésitation. Madame d'Estrelle est prisonnière sur parole ; mais c'est une parole qu'elle s'est donnée à elle-même, et que personne ne la contraint à observer. Elle est libre de revenir, mais elle ne peut plus e voir.
— Elle ne peut plus, ou «'Ik' ne rciU plus?
— Elle ne peut ni ne veut.
— C'est bien, Marcel, en V()il;\ assez! Porte-lui non serment de s(Mnnissi(Hi el i";unène-!a che/. elle. Llle est assez tristement lo-t'-e là-bas, et celte xdi- ;ude doit être alVreuse. Oii'ellc irii-ouve ses ;uni>. ses lises, sa liberté. Pars tout de >uile, va, cours «loue! Je le veux pas (ju'elle soiitIVc poui" moi un lumn.'jii d.* )lus !
— bien, i)ien, j irai, dit Marcel. W vais; mai> loi?
— Il s'agit bien de moi! s'i'ci-ia liilien. (!iimineiif' U n'es pas parti?
Et il mil Marcel à la poile par le> epaub's, Uml eu 'embrassant.
Dès (pi'il l'eul peiilu (le vue, il l'eiiliM piès de sa nère.
— l'.li bien, lui dil-il avec un visage riant, tout \a (lieux (pie je lie l'espérais -. madame dl'.sirelle n'es! lis captive^! l'Ile reviendr-a bienh'd.
•2SJ
p]n parlant ainsi, il examinait sa mcre. Elle fit uno oxclaniatioii do joio, mais en même temps un nuap:e passa sur son front. Julien s'assit près d'elle et lui prit les deux m;iins.
— Avoue-moi la vérilt-, lui dil-il : (~e ])r()jet d»* mariage l'inquiète un peu?
— Comment veux-tu que je ne désire pas ardemnii'iil ce qui doit te rendre heureux? Seulement, ycroyais (|ue lu n'espérais plus...
— J'étais très-résigné, et lu disais comme moi : (( Ne nous décourageons pas, attendons. N'y pensons pas trop; peut-être oubliera-t-elle, et alors peut-être ferais-tu bien d'oublier aussi. »
— Et tu me répond. n's : u J'oublierai s'il le faut. >» A présenl, je vois que tu comptes sur elle plus qut jamais.
— VA ne penses-tu pas que j'ai sujetde me réjouir' Dis-moi franchement si je me fais illusion, tu dois ('IxTcliei' à m'en |)i"(''server.
— Ah! num «'nfant, (jiie le dirai-je? C'est une adorable personne, et je l'adoi-ei-ai avec loi ; inais seral-elle heureuse avec nous? ai
— Tu sais que M. Antoine se propose d'agir aved elle presque aussi bien rpTavee nous, (pi'il lui laissera de l'aisance. La misère, (jui l'ellVayait |)()ur nousj n'est donc plus à redouter. Ouolle chose te tourment', à présent ?
— bien, si elle t'aime!
— Tu soupii'es en disant cela. Tu en doutes doncj
— J'on ai douté jusqu'ici, mon enfant. Que veux-tu î
si je lui fiiis injure, c'est votre faute à tous deux. Vous
n'avez pas ou de confiance en moi. je n*ai pas vu
clairement poindre votre amour, je n'ai pas suivi ses
phases, et, quand vous m'avez dit un matin : « Nous
nous aimons ii la folie, » j'ai trouvé cela trop brusque
pour être bien sérieux. I! me semblait que vous vous
connaissiez à peine!... r)uand j'ai dit il ton père que
e l'aimais, il y avait trois ans rju'il travaillait à décorer
notre maison et que je le voyais tous les jours. On
m'avait propOL^é de bons partis, j'étais bien sûre de
l'aiinrr que lui. Julie s'est (rouvée vis-^-vis de toi
jans une position ddférenle. Aucun mariajre assorti à
iA condition et ;\ ses idi'-es sur l'amour m^ se présen-
ait encore. Klle était dévoi'iN' du besoin d'aimer, et
îlle s'ennuyait morlellemint sans en conv<'uir. Klle
'a vu, elle t'a estimé, tub* méritais. Tu lui as plu, cela
levait être. Des circonsfances particulières voii^ ont
approchés, elle a cru l'aimrr passionnément. S'est-
dle trompée? L'avenir ik^us le dira; mais «die s'est en-
die au mouient où elle disait vouloir se prononcer.
Ile t'a laissé soulbii' et athMidre sans t'envoy(M' un
lOt de coiisokUion. Si j'ai doute'' d'elle, convieiis que
î8 apparences sont contre (Ile !
— Mois tu crois qiit» le préjufjé est plus fort sur Ile que l'amour? tu ciois (pi'elle mentait (piand elle le parlait avec enthousiasme* de la vie mod'ste qu'elle Dulait embrasser, et du peu de cas qu'elle faisait des
(Mineurs et des titres?
2Hn
— Je ne dis pas cela, je dis (|ir('ll(î a pu se tromper sur la force de son altaclieinent pour toi et sur la n''alit('' de son dé^ioût du monde.
— De sorte que, si l'on venait te dire : « Vous ave/, deviné juste, » tu ne serais pas surprise?
— Pas trop!
— Et pas trop attli^ée non plus?
— Si tu dois la rejiretter beaucoup, mon atlïiction est aussi grande que tes regrets, mon pauvre enfant. Si, au eonti'aire, tu en prends bravement ton parti, je dirai que c'est mieux ainsi, et (pie tu peux retrouver l'amour d'une femme plus prudente et plus forte.
— Pauvre Julie! se dit Julien intérieurement, son amour pour moi était donc, même aux yeux de ma mère, une erreur et une faiblesse! — Allons, dit-il tout haut, rassure-loi. Klle renonce au rêve cpio nous avions fait ensend)le; elle n'y croit plus, elle craint (pie je ne le lui rappelle. Tout ce que tu prévoyais S8 réalise, Marcel vient de me le diic le lui ai donné ma| parole (jue je ne la reverrai jamais. ^
— Ail! mon hicul dil. madame Thierry eflrayée.l eoiinne lu me dis cela traïKpn'Ilement ! Kst-ce vrai (|Utl' tu es traïKpiille à ce point-h^?
— Tu le vois bien. J'ai r\r bouleversé les premierP jours, jt; ne iv. l'ai pas beaucoup caché; mais, à mesur«P'' que le (('nq)S a mareh»'', j'ai conq)ris parfaitement l silence de inadinne d'r.sti'elie. I.;i traïKjuillité' (|ue j l'aj»p(ti'te est le fruit de deux mois de réllexiou. Nf t'en étonne doiii pas, et eiois-moi assez fier et a^St'
ANIOMA. 287
sa^'e pour sunnuiiter le chagrin que j'ai pu avoir.
La fermeté de Julien n'était pas feinte, il y allait de bonne foi. Seulement, il souttï-ait trop pour avouer à demi sa souffrance. Le mieux était d'en supprimer absolument l'aveu.
Dans la soirée, comme il faisait Irès-cliaud, Julien sortit pour alk r prendre un bain dans la rivière. Ordinairement, il se joignait à (juelques jeunes artistes employés à la manufacture de porcelaine, auxquels il donnait des conseils et des leçons. Ce jour-là , éprouvant le besoin d'être seul , il les évita et s'en fut dans un endroit désert , -d la lisicre d'une prairie ombragée. Le temps était lourd et sombre, Julien se jeta à l'eau très-machinalement, et tout d'un coup cette |)ensée lui vint à l'esprit pendant (ju'il nageait :
— \oilà une douleur atroce dont je ne sens pas pouvoir jamais guérir. Si je cessiiis pendant (piel(|ues instants de fendre cette nappe d'eau, elle engloutirait ma douleur cl garderait le secret de mon découragement.
En songeant ainsi, Julien cessa de nager et enfonça rapidement. Il pensa au désespoir de sa mère, et , quand il toucha le fond, il frappa du pied et revint sur l'eau. 11 était bon nageur et pouvait jouer ainsi avec la mort sans aucun risque; mais la tentation étiiit furie, et la pensée du suicide a des vertiges terribles. Trois fois il s'abandonna avec plus d'enirainemenl , et trois fois il se reprit avec nhùns de rest>lulion. l'n qualiièmc accès, plus \ii>l«Mit que les auti*es, devenait
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iniiiiiiiLMit. Julien su jeta ii la rive, épouvanté de luimênu', et, se couchant sur le sable, il s'écria :
— Ma pauvre mère, jmrdonne-nioi!
Et il pleura amèrement pour la première fois (lcpui> la mort de son père.
Les larmes ne le soulagèrent j)as. Les larmes des êtres forts sont des cris et des étouftements atroces. 11 rougit de se sentir faible et dut s'avouer qu'il l'était pour lon^'temps, pour toujours peut-être! Il rentra mécontent de lui et maudissant presque les jours de bonheur qu'il avait goûtés. Des sentiments de rage lui vinrent au Cd'ur, et, jcndantque sa mère dormait, seul dans le jardin, h. la lueur des éclairs qui embrasaient à chaque instant l'horizon, il reprocha à sa mère de trop l'aimer et de lui retirer la liberté de disposer (le lui-même.
— Lhquoi! se disiil-il, vivrt; toujours pour un autre (jue soi, c'est un esclavage'. Je n'ai pas le droit de mourir! Pourquoi ai-je une mère? Ceux (lui n'appartiennent ù personne sont plus heureux; ils peuvent, s'ils aiment encore une vie brisée, se jeter dans le désordre (|ui étourdit, dans la débauche qui enivre. Je n'aurais même pas ce droit-là, moi! Je n'ai pas davantage celui d'être triste et malade. 11 faut que je meure ù [)e;it feu et en souriant; une larme est un crime. J(î ne peux pas respirer avec etiort , faire uni rêve, jiter un cri dans la nuit sans que ma mère ne soit debout, alarmée et malade elle-même. Je ne |)eux pas sortir de mes habitudes, entreprendre un voyage,M^
chercher Toubli ou la distraction dans le mouvemont et la fatigue ; tout cela rinquiéterait. Vivre sans moi la tuerait. Il faut (jue je sois un liéros ou un saint pour que ma mère vive! H(3ureux les orphelins et les enfants abandonnés ! ils ne sont pas condamnés à porter un fardeau au-dessus de leurs forces !
Julien n'eut pas plutôt donné accès à cette révolte contre la destinée, que d'autres blasphèmes lui entrèrent dans l'àme. Pouniuoi Julie était-elle venue troubler son rêve de dévouement et de vertu? N'avait-il pas accepté tous lesthîvoirs de sa position? ne les remplissait-il pas d'une manière complète? De quel droit cette femme, ennuyée d(; la solitude, s'était-elle em- Iparée de la sieime? N'était-ellc pas lâche et coupable Ide lui avoir inonlré les joies du ciel, à lui (jui irespi-rait el ne demandait rien, pour le laisser ensuite à l'humilialion d'avoir ci'ii en elle?
— Tuas l'ail de moi un iiii.st'ralilc ! lui ci'iail-il du fond de son ccrui' ravaf^é de colère; lu es cause cpie je ne n)*eslime plus, (|ue je n'aime plus mon art, que ie maudis l'amour de ma mère, cpie je ne crois plus ma force el (|ue j'ai ressenli la stupidc e( honleus<' >if du suicide. Tu nuTiles (pie je me ven;:e, (pie 'aille au milieu des tiens le l'epnn'her la perle de mes îroyances, de mon rejtos el de ma di^Miit»'. Je le lerai, le le dirai cela, je le l'iuileiai au\ pi«'ds! Et puis il pensait raveniri|iie \oulail apparennnent [MC réserver Jidie. el loui(>s |e> liorieur> de la jalousie dressèrent devani lui. I' l.i\il dans les bras d'im
autre, ci il rêva sous toutes les formes le meurtre de son rival.
11 sortit dans la campag:ne et marcha au hasard; il se retrouva au bord de l'eau. L'orajj:c éclata et brisa non loin de lui un j^rand arbre. H s'élança sous la l'oudro, espérant (ju'elle tomberait encore et l'atteindrait. Il reçut des torrents de pluie sans y songer et ne rentra qu'au jour, honteux d'être aperçu dans cet état de démence. 11 dormit deux heures et se réveilla brisé, effrayé de ce qui s'était passé en lui, et résolu à ne plus se laisser envahir ainsi par la violence d'une passion dont il avait jus((ue-là if-noré les périls extrêmes. Il (Mil beaucoup de peine à se lever, il déjeuna avec sa mère,
— J'ai toujours cru, lui dit-il, (jue l'amour, étant le bien suprême, devait nous grandir et nous sanctifier. Je vois (jue l'amour est l'exaltation de l'é^^oïsme, ei «pi'il peut nous rendre féroces ou imbéciles. Il fau vaincre l'amour; mais l'amour ne se brise pas comiTii une chaîne matérielle : il ne i)eut que s'éteindre pei à peu.
Jidicn eut un violent accès dtî fièvre et de (l(''lire sa mère devina ses tortures <;l maudit aussi la j)auvnj Jidie, dans son co'ui'.
Cepmdant MaiH'el a\ait él«'' rejoiiuli'e Jidie.
— MadauK', lui dit-il, il Inut revenir chez vous.
— Jamais, mon ami. n'-poiidil-elle avec sa (h'solantl douceur. Je suis i)icn ici, j"\ vi^ de ma petite rent<| je ne man(iuc de rien, ]•■ ne m'y déplais pas, et,
ANKjMA. -291
noins que vous ne vouliez habiter votre maison...
— Cette maison n'est pas à moi, je vous ai trompée; Tiais vnus y pouvez rester, à moins que, par amitié X)ur Julien , vous ne consentiez à ce que je vous
emande.
— Pour Julien, vous dites? Parlez.
— Julien sait où vous êtes. 11 sait que vous ne vouez pas le revoir. Il jure (ju'il ne clierchera pas à vous ésobéir. il se soumet entièrement à une décision ont il ij^Mîore les motifs. Vous n'en avez donc plus K)ur vous aiclier.
— Mil fort bien, dit Julie d un air égaré; mais lors... où irai-je?
— A Paris, chez vous.
— Je n'ai plus do chez nn)i.
— C'est |)ossible ; mais vous êtes censée posséder irovisoirement votre hôtel. On vous croit occupée i\ quider avec M. Antoine. Il faut qu'un vous voie, cl u'une absence mystérieuse prolongée ne donne \mxs eu à des soupv<>ns caiomiiifux.
— (^)ue voulez-vous qu'on dise?
— Tout ce (juc l'on dit d'une fennne (pii a (juelquc H>se à cacher.
— Que m'imptulr?
— A cause de Julien, vous devez tenir ;\ voire ré- Ulalion, (pie, jus(ju'à présent, nous avons réussi à e piis laisstu' ternir.
^- Julien s<iit bien que je n'ai rien à me fepiXH'her.
— C'est (>aix:e «[u'il le s;iil ipi'il se coui»era la p»r^'e
avec le premier qui se permettra un mot contre vous.
— Alors partons, répondit Julie en sonnant Camille. Je ferai ce que vous voudrez, mon ami, pourvu que je ne revoie jamais M. Antoine !
— Ne dites pas cela, madame; un seul espoir me reste...
— Ah! il vous reste un espoir, à vou^? dit Julie avec son effrayant sourire.
— Je mentirais si je le disais très-fondé, répondi tristement Marcel ; mais je ne dois l'abandonner qu'i la dernière extrémité. Ne m'ôtez pas les moyens dfaire fléchir l'obstination de M. Antoine.
— A quoi bon? reprit Julie. Ne m'avez- vous pas d que le mariaj^e d'une femme titrée avec un rolurie était pour le roturier un malheur, une persécution une lutte eirroyal)le?
— Ah ! madame, si ce roturier était très-riche, plus grand nombre vous pardonnerait.
— Alors il faut que je demande à votre oncle d'ei ricliir l'homme que j'aime? Il faut que je me désh( nore à mes propres yeux, à ceux de Julien peut-êtr< pour mériter le pardon d'un monde sans honneur» sans cœur? Vous m'en demandez trop, Marcel; voi abusez d(; ranéantisseintiit où j<' suis, (jue Dieu n donne une seule force, cellf de vous résister; ca a|)rès cette honle, je sentirais (|ue j'ai trof) tardé mourir.
Le pauvre Marcel était accablé de fati^^^u^; et de cb ginn. Il s'épuisait en démarches, en paroles, en effoi
e tout genre, et il ne réussissait qu'à écarter la pauvreté, à sauver la vie matérielle de ses amis; il ne )0uvait rien sur leur état moral, et il disait chaque »oir à sa femme :
— Ma bonne amie, il n'y a rien de plus faux que le éel! Je m'évertue \i leur procurer les moyens de ivre, et je ne réussis qu'à les faire mourir.
Julie revint à Paris. Elle y retrouva son luxe, ses kjuipages, ses joyaux, ses gens. M. Antoine avait reillé à tout, rien n'était changé autour d'elle. Elle ne il attention à rien. Marcel avait en vain espéré qu'elle éprouverait, au moins instinctivement, une sorte de Men-élre à rentrer dans son milieu habituel. 11 s'efiraya et s'irrita presfjue de cette inexorable inditVé- 'ence. Il avait averti ceux de ses amis cjuil avait pu ■assembler pour la forcer au moins à s'observer devant eux. Elle les revit sans etVusitui, et, comme ils ^alarmaient de sa pâleur rt de son air accalilé, elle Dit tout sur le compte d'un refroidissement (iu'elle ivait pris en voyage et cpii l'avait retenu à la cam- Jagne plus longtemps que de raison, (le n'était rien. Usait-elle, elle avait été plus mal, elle était mieux, ifle n'avait pas voulu écrire pour n'inquié'ter pei*soMne.
Ello prcuiK.'llail de voir son uit'dccin et do guérir. La baronne d'An court vint deux jours après.
— J'ai ('t(' mal pour vous, dit-elle, je m'en repens, chère Julie, et je viens vous en demander pardon.
— Je ne vous en voulais point, répondit madame d'Estrelle.
— ^ Oui, je sais que vous êtes une grande philosophe ou une grande sainte; mais vous êtes une femme quand même, mon amie : on vous a persécutée, et vous soutirez!
— Je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
— Oh ! mon Dieu, je sais l)ien qui; cette persécution de créanciers durait depuis assez longtemps pour que vous en eussiez pris l'hahilude; mais il paraît f(u'ur moment est venu où vous avez failli tout perdre. Or dit que vous avez encore ol)t(Miii un n'pil, mais ave( beaucoup de peine, et avec la certitude que c'est reculer pour mieux sauter; vous avez dit cela à madam< des Morges, est-ce vrai ?
— Oui, c'est vrai. Je ne suis ici qu'en alttMidant un» li(|uidation complète.
— Mais vous sauverez rpuîlque chose?
— Je ne veux rien sauver de ce (pii me vient \I. d'Estrelle. Je dois et je veux tout céder.
— Oh! alors j<' vois pour>|iioi vous êtes si pâle € si changée! On nie l'avait bien dit : vous montrez un résignation admirablr, mais vous êtes lualade de du l^î'iii. I"li bien, ma clière, vous avez tort de vous ro dir contre les consolations de l'amitié. (J'est un bea
rôle que vous jouez là, mais il vous tuera! A votiv place, je me plaindrais, je crierais! Ça ne remédierait à rien, mais ça me soula^rerait. Kt puis on en parlerait, le monde s'intéresserait à moi, ça console toujours d'attirer l'attention, tandis (jue vous vous laissez enterrer vivante sans dire un mot, et le monde, f|ui est égoïste, vous oublie. On parlait de vous hier au soir chez la duchesse de B... « Cette pauvre madame d'Estrelle, disait-on, vous savez (ju'elle est définitivement perdue? Il ne lui restera pasdecpioi prendre un fiacre pour faire ses visites. — Quoi! disait le manpiis de S..., nous verrons une si jolie tennne crottée connne un harlxît ? Pas [jossihîe ! c'est révoltant. Kst-ce qu'elle est bien désolée? — Mais non, ré[K)ndait madame des Mori;es. Klle dit f|u'elle s'y fera; elle est étonnante! » Alors on a parlé d'autre chose. Du moment (jue vous avez du courage, per^onne ne songe plusà vous plaindre, d'autant plus «pie c'est commo«le de ne song«M' (|u'à soi.
Julie se contenta de sourire.
— Vous ave/ un sourire cpii me fait peur! reprit la baronne. Savez-vous, ma chère, (|ue je vous crois trèsmal? Oh! je ne suis pas pour les ménagements, moi! Avec les ménagements, on se néglige et on meurt, ou bien on traîne et on devient laide, et c'est encore pis que d'être morte. Soignez-vous, Julie, ne vous brutalisez pas comme vous faites. Votre grantl courage n'en im|H>sera pas tant (jue vous croyez, allez! On siil bien (pi'il n'est pas po^sible de tout peixlre sans rien
2% ANTOMA.
ro^relter. Tenez, j'y reviendrai, dussc-jc vous lâcher, vous avez eu grand tort de ne pas t'pouser ce vieux riche, et il serait peut-être encore temps de vous raviser. Personne ne vous blâmerait à présent; quand une femme n'a plus rien...
— Ktes-vous chargée de nouvelles propositions de sa part? dit Julie avec un peu d'amertume.
— Non, je ne l'ai pas revu depuis le jour où nous nous sommes brouillées à cause de lui. 11 a essayé plusieurs fofs de me surprendre, mais je m'étais barricadée contre ses visites... Ce que j'en dis n'est pas pour vous en dégoûter au moins! S'il revient, ne le chassez pas, et, s'il vous épouse, soyez sûre qu'i\ cause de vous je prendrai sur moi de le recevoir.
— Vous êtes trop bonne! dit Julie.
— Allons, vous restez tendue et hautaine avec moi! Je suis pourtant votre amie, je l'ai prouvé. J'ai rompu des lances pour vous il n'y a pas longtemps. Je ne sais quel pleutre de la société de la marquise d'Estrelle s'était j)ermis de jeter quelque soupçon sur vous à cause d'un petit peintre, vous savez, ce (ils du fameux Thieiry, ([ui demeurait au bout de votre jardin par parenthèse! J'ai imposé silence; j'ai dit (ju'une femme comme vous ne se dégradait pas de gaieté de co'ur, et puis j'ai été secondée tout de suite par l'abbé de iNivières, qui a dit : <( Ce jeune iKUinne lU) la coniiaîl seulement pas : il est ail»'* vivre i\ Sèvres avec sa mère. C'est nu liiiu sujet ; il dit n'avoir jamais aperçu madame d'Kstrelle du temps (ju'il demeurait tout prèê
d'elle, et c'est la vérité... » A propos, vous vous intéressiez à ces gens-là, à lu mère surtout? La voyezvous encore?
— Elle n'a plus besoin de inui, je n'ai plus de raisons de la voir.
— Alors je vois que tout va bien, sauf votre santé, qui m'inquiète. Voulez-vous venir à C.bantilly avec moi? J'y vais passer un mois; nous verrons du monde, ça vous remettra, et peut-être, si vous reprenez vos belles couleurs, trouverons-nous un mari pour vous.
La baronne d'Ancourt partit enfin, cacjuetant, offrant ses services, plaif^nant son amie jus(|ue sur le marchepied de sa voiture', criant après les éiroïstes, et au loii»! ne; se souciant de rien au monde (jue d'ellemême.
— Klle est pai' trop tière et tidp métianti*, cette Julie, se disait-elle. Ma loi , je ne la revei rai pas de sitôt! Klle est navranle. Si (die a bextin de moi, tdle saura bien me trouver.
' H en fut à peu près ;iinsi de joutes les connaissanees de madame d'Kstrelle. Jamais elle ne s'était >i bien rendu compte de l'alKindon où tombent ceux (pii s'abandonneni eux-mêmes, et elle >'abandonna d'aulant plus, car elle sentait son ((eui- se dessé'cber.
(Juaiid elle eu! passe qurlipies jours sans paraître SOllfier à |)reudre aucun parti, elle se revedia un
1 matin pour dii-e à Marcel :
— J'ai fait ce (pie vous ave/ voulu-, je me suis nionln'e, j'ai expliiiui' mou abscuec , j'ai annoncé
mon procliain drpart. Il est temps d'en finir ri de laisser cette maison à M. Antoine. Mon intention est d'alh r vivre en province, dans (lueliiue solitude où l'on m'oLd)liera entièrement. Je n'emmrnerai (|ue Camille. Faites-moi le plaisir de me diri^'er dans le choix d'un pays perdu et d'une habitation des plus liumbles.
— Il y a une grande ditiicultr, lui dit Marcel : c'est (pie M. Antoine ne veut point accepter de lifjuidation, (pie sa (piittance g(!Miérale est dans mon portefeuille, et (pi'il n(.' suppose pas encore ({u'elle ne suit poini acceptée.
— Vous avez reçu cette quittance ! s'écria Julie indignée. Il croit fjue je l'accepterai! Vous n'avez paj eu le courage de la (h'chirer et de lui en jeter le? morceaux au visage!... Ah I pardonnez-moi, Marcel j'oublie ({u'il est votre parent, (pie pour vous-niém» vous devez le ménager... Kh bien, donnez-la-moi cette (piittance, et ainencz-moi M. AnlDine. 11 faut ([ui tout cela soit terminé aujourd'hui ; je m'en charge.
— PreiKîZ garde, madame, dit Marcel, (jui ne voyai pas sans un reste d'espcrir !<• point vulnéi'able où ma dame d'Est relie retrouvait des éclairs d'éneri^ie M. Antoine est très-irritable aussi, son amour-propr est intéresst' ii vous avoir pour son oblig('e. Ne h faites [)as prendre Julien en horreur par conire-cou|
— Le sort de Julien n'est-il pas assuré?
— Oui, si toutes les conditions de l'arrangemei sont observées, et je mentirais si je \ou.^ disais (ju
\I. Antoine est instruit de votre refus d'observer relui <iui vous concerne.
— Oli ! mon Dieu , dans quelle situation vous m'avez mise, Marcel! Avec votre dévouement aveu*;le aux choses positives, avec votre » ntêtement de me Miuver de la misère, vous m'avez avilie! Cet homme cioit que j'ai vendu mon cu'ur, ([u'il l'a acheté de M)n ar^'ent, et Julien aussi croit (jue j'ai trahi l'amour pour la fortune! Ah ! vous eussiez mieux fait de? me iner! C'est aujourd'hui (jue je sens ({ue tout cela est insupportable et qu'il faut mourir!
Julie sani^Iotail; il y avait loni^tk-mps (prcilc ne pleurait plus. Marcel aimait mieux la V(>ir ainsi que chani;ée en statue, il espérait (piel([ue clKKe d'iiiie crise violente. Il la provoqua r«''solùment.
— Grondez-moi, maudissez-moi, lui dit-il; j'ai fait tout cela pour Julien !
— C'est vrai au fait, reprit Julie; j'ai toit de vous le reprocher, l'ardoimez-moi, mon ann. Vous êt»'s donc bien sûr (|ue, si je blesse M. Antoine par mon refus, tout ei' (pi'il a lait j»our Jidien sera remis en question?
— Indubilablem.nl. et \I. \nloine ser;i dans mmi droit aux yeux de Teipiile. Il attend, avec une inq);i-
I licnce (pn commence à m'iiupnéter, (pu* vous proclamiez .ses mérites et tpie nous ne rouj^issie/. plus «le I ses bienlaits. Il faut boiie ce calice, il faut le lK)ire I pour l'ionour de Julien, si, eomnje je le snppt»se, ert ' amour n'est pas éteint !
300 ANTOMA.
— Ne parlons pas de cela : je boirai le calice jus- (ju'à la lie. Mais comment expliquc^rons-nous au monde la ^^énérosité que je subis? Quel motif pourrons-nous donner à cela? Le monde supposera ((ue j'ai fait la cour à ce vieillard, que je l'ai ensorcelé par des coquetteries bonteuses ; on dira peut-être pis!
— Oui, madame, répondit Marcel, qui voulait tenter uiu) j^n'ande épreuve pour s'assurer des sentiments (le Julie, les méchants diront tout cela, et je ne vois pas encore le moyen de les en empêcher. Nous le chercherons; mais, si nous ne le trouvons pas, votre dévouement pour Julien ira-t-il jusqu'au sacrifice (jue je vous demande?
— Oui, dit madame d'Fstrelle, j'irai jusqu'au bout! N'y a-l-il pas ([uehjue chose à signer, dites?
Et elle pensa :
— Je me tuerai après !
— Vous n'avez [)as de nouveaux engagements à prendre, répondit Marcel; mais il faudrait consentir à recevoir M. Aiitoiin* et à le remercier. J'ai la certitude à présent (ju'il frrail véritablement la fortune de Julien, >i vous vous prêtiez ii une sorte de réconciliation.
— Allez chercher M. Antoine, dit Julie. — Je me tuerai cette nuit, se dil-elle (juand Marcel fut sorti.
L'amour de Julie avait fait de tels progrès dans le désespoir, (pi'elle n'était plus capable d'un solide raisoiiiiniirnt. (l'était devenu un martyre accepté; elle ne vivait plus (jue de l'exaltation de ce martyre.
Elle écrivit à Julien :
(( Voici la clef du pavillon. Venez à minuit, vous m'y trouverez. Je pars pour un long voya{j:e. J'ui ii vous dire un éternel adieu. »
Elle mit la clef dans la lettre, cacheta le billet, ordonna au plus sûr de ses domestiques de monter à cheval, de courir ventre à terre jusqu'à Sèvres et de lui rapporter la réponse. Il était cinq heures de l'après-midi.
Elle sortit dans le jardin en attendant la visite de M. Antoine , et s'arrêta au bord de la pièce d'eau. Cette eau n'était guère profonde; mais en s'y couchant de son long!... (hiand on veut mourir, on le peut toujours. Le genre de suicide qui, peu de jours auparavant, avait si violemment tenté Julien, se présentait à elle avec un calme etlrayaiit.
— Personne autre i\ue lui sur la terre ne tient à moi, pensait-elle. Ne pouvant être à lui, je ne uïe ilois ;\ personin*. Une haine infernale m'a saisie et garrottée au milieu dt; ma vie, au milieu de mon boidieur. On T\v m'ô((î pas seulement l'amour et la libert»'*, on veut m'ôter l'honneur. Marcel l'a dit, il faut que je passe pour la UKiitresse de eel odieux vieillard. Ah! si Julien savait cela, comme il aurait horreur du bien-être dont jouit sa mère! Et si elle-même le devinait!... ils l'ignoreront, je le veu\; ma mort stM-a le résultat d*un accident. Il n'y aura plus i\ revenir sur ce qui va être conclu. Julien sera riche et honon'*. Nul ne devinera jamais à (juel prix.
nn2 AN I ON lA.
Il vin! hicii cncnrc une fois à l'esprit (!<' Julie (ju'il (h'pt'udail (le Julien et d'elle de secouer toutes ces eliaiiH's et de s'unir en dépit de la misère.
— II serait plus heureux ainsi, pensait-elle, et c'est [)eul-être à son malheur (jue je me sacrifie! Mais (jui sait où s'arrêterait la haine de M. Antoine? Un fou furieux est capable de tout; il le ferait assassiner peutêtre! N'a-t-il pas des agents secrets, des espions, des bandits à son service?
Elle avait la tête perdue, elle marclnit autour du bassin comme si elle eût attendu l'heure fatale avec impatience. Et puis, en songeant qu'elle allait revoir Julien, son cœur se reprenait à la vie avec rage et battait à se rompre. Il ne lui venait aucun remords, aucun scrupule de man(|uer à des serments ari'achés par la contrainte morale la plus révoltante.
— Ouand on va mourir, se disait-elle, on a le droit de |)rotester devant Dieu contre l'iniiiuité des bourreaux.
Il y avait en ce moment une force extraordinaire de réaction chez cette femme si faible et si douce. C'était coiuinr le Itouilldiiiienieiii (Tuii lac traïKjuille soulève'' par des explosions volcaniques, ou comme l'éclat Miltif d'une llamme près de s'évanouir. Elle avait la lièvre, elle n't'tait plus elle-même.
Elle vit approcher M. Anlome avec Marcel, et, pour le recevoir, elle s'assit machinalement sur le banc où, trois mois auparavant . le vieillard lui avait fait létrange et ridicule proposition dont le refus lui coù-
A N T () N I A . :îO:{
tait si cher. Comme ce jour-là, elle entendit remuer le feuillage et vit le moineau élève par Julien ijui battait des ailes et semblait hésiter ii se poser sur son épaule. Le petit animal avait pris goût à la liberté. Julien, ne pouvant le retrouver au moment <lu dt'parl, l'avait laissé là avec Tespoir (jue Julie, dont il no prévoyait pas la longue absence, serait bien aise d(^ l'y retrouver. Depuis son retour, Julie l'avait aperçu (luel(|uerois non loin d'elle, amical et métiant. Klle avait en vain essayi* d»; l'attirer tout prt*s. Celte fois, il se laissa prendre. Klle le tenait dans ses mains lors(|ue M. Antoine l'aborda.
V.\U' lui >oiiri( cl le salua d'un aii' égaré; il lui parla sans savoir ce, ([u'il disait, car l'exercice; absolu de sa tyrannie n'axait pu vaincre ses timidités du premier aboi'd. Après sa minute de bégaiement incorrigil)le, il ne sut lui diic (pie ceci :
— l'Aï bien, vous ave/, donc toujours votre moineau franc"?
— CvM le moineau de Julien, et ji* l'aime, r«''pnndit Julie. Tenez, vous voulez, h^ tuer? Le voilà I
La manière dont elle parlait, sa pâleur livide el l'air de détachemrul féroce avec leipiel elle lin présentait le pauvi'e oisillon tout cliaud de ses bais<>rs tirent une grande impression sui" M. Antoine. Il regarda Mai'cel coniiiie poui- lui dire : u Klle est donc folle? » el, au lieu de toi'dre le cou au njoineau comme il Vrùi lait de bon cieur trois mois auparavant, il le repoussa en disinl bêtement :
— lUili! l)ah! gardez ça. II n'y u pas grand mal!
— Vous êtes si bon ! reprit Julie avec la même sécheresse fébrile. Vous venez recevoir mes remcrcîments, n'est-il pas vrai? Vous savez (jue j'accepte tout, que je me trouve bien heureuse à présent, que je n'aime plus rien ni personne, que vous m'avez rendu le plus grand service, et (jue vous pouvez dire à Dieu tous les soirs : u J'ai été bon et grand comme toi-même ! »
M. Antoine restait bouche bée, ne sachant si c'était pour rire ou pour remercier (jue madame d'Estrelle lui disait ces choses, trop lui pour s'y i\ov, trop rude pour comprendre.
— Elle va me sauter aux yeux, dil-il tout bas à Marcel. Tu m'as trompé, gredin!
— Non, mon oncle, répondit tout haut Marcel. Madame la comtesse vous remercie. KWe est fort malade, vous le voyez, n'exigez p.is de plus long discours.
Marcel avait compté sur l'impression que ferait il M. Antoine l'altération des traits de Julie. Cette impression fut vive en elfel. Il la contemplait d'un o'il à la fois hél)été, cruel et craintif, et il se disait avec une joie qui n't'lail pas sans mélange d'cllVoi : u Voilà mon ouvrag»' ! »
— Madame, dit-il aprrs un moment (riié>ilalion, j'ai dit que je serais vengt' de vous, (|ue je vous amèn<Mais à me demander pardon de vos offenses. Vouli'/-vou> (Ml tiiiii- fi m»' diic (|ue vous avez eu t(jrt? Je ne demandr ([u<' ra.
— Quel est mon lort? dit Julie. Expliquez-le-moi pour que je le reconnaisse.
Antoine fut fort embarrassé pour répondre, et son dépit, qui avait presque disparu, se réveilla, comme il lui arrivait toujours quand il ne pouvait rien alléguer qui eût le sens commun.
— Ah! vous ne croyez pas m'avoir offensé? dit-il. Eh bien, mordi! vous me demanderez bel et bien pardon, si vous voulez que Julien ne paye pas pour vous.
— Faudra-t-il vous demander pardon à genoux? dit Julie avec une arrogance douloureuse.
— Et si je l'exigeais? repartit le vieillard, saisi du vertige de la colère en se sentant bravé.
— M'y voici! dit madame d'Estrelle en s'agenouillant devant lui.
C'était pour elle la dernit're station du martyre, Tamende honorable que la victime innocente devait faire, la corde au cou et la torche en main, avant de monter au bûcher. En ce monuMit d'immolation sublime, son âme irritée s'épanouit tout il coup, st)n visage st» transfigura, rllc ««ut h' sourin* extati(|ue (h»s saintes, et l'inetlable douceur du ciel entr'ouvert se rétléla dans ses yeux.
Antoine ne comprit j)as, mais il fut ébloui. Sa colère tomba, iKui s(Mis l'attendrissement, mais devant une espèce de lern-ur superstitieuse.
— C'est bon, dit-il. Je suis content, et je panh^nne à Julien, \dien !
;mC ANTOXIA.
11 tourna le dos et s'enfuit.
Marcel adressa à Julie queNjues paroles d'encouragement qu'elle n'entendit pas ou n'essaya pas de comprendre, et il suivit M. Antoine ;\ la liàte.
— A présent , mon bel oncle, lui dil-il du ton le plus liardi et le plus cassant qu'il eût encore pris avec lui, vous devez être content en etlet : vous avez tué madame d'Estrelle !
— Tué? dit l'oncle en se retournant brusquement. Quelle ûnerie viens-tu me cbanter là?
L'ânerie serait de prendre sa joie et sa reconnaissance au sérieux, et vous n'en êtes pas capable. Cette femme est désespérée ; cette femme se meurt de cliaj^Tin.
— Tu mens, lu bats la campap:ne! Klle a un reste (le colère, elle est malade de la contraric'té (jue je lui ai causée dans ces derniers temps; mais, au fond, elle prend son pai'ti, et, tout en roni^eant son frein, elle voit bien (jue je la sauve malijré elle.
— Vous la. sauvez des chances de l'avenir, c'est vrai, et vous pren»'/, le moyen le plus sur, (jui est de lui ùtci" l;i vie.
— liicn, bien, voilà une autre renjraine à présent! Klle a pris un rhume à passer les nuits dans son jardin avec son amant ! VA puis elle s'est cnnuyétî dans ce couvent de Cliaillot, et encore plus dans cr'tte baraque à Nanterre, où elle était absolument seule! Tu vois (ju'elle avait beau se cach<'r, je sais tous les endroits où elle a [)assi''. Je n'ai jamais perdu >a tiace. On ne m'at-
ANTOMA. uni
trape pas, moi! J'ai vu le médecin du couvciil -. il m'a dit qu'elle avait de la mélancolie dans le tempérament, mais qu'elle n'avait point de mal sérieux. J'ai vu son médecin de Paris : il m'a dit qu'il ne connaissait rien à sa maladie. Si c'était quelque chose de grave, il saurait bien ce que c'est, (jue diable ! Moi , je le sais, elle a eu du dépit : on ne meurt pas de ça, et, à présent, elle va se remettre, j'en réponds!
— Et moi, dit Marccîl, je vous réponds (|u'une semaine encore du désespoir où vous la plonp:ez, et elle est perdue sans ressources.
— Abçàîelle l'aime donc bien, ce barbouilleur? VA lui, est-ce ([u'il y pense encore?
— Julien est aussi malade (ju'elle, et dans une situation d'esprit tout ausi iiKjuiélante. J'ai voulu nTrii assurer : je l'ai conlessé avec beaucoup de peine, cai* il n'est jKis homme à se plaindre. Quant i\ elle, voilà deux mois (ju'elU^ passe sans (pie je puisse lui arraclier un mot. Aujourd'hui, j'ai voulu la pou^seï- à bout, j'y ai rt''ussi, et, dès aujourd'hui, in(»n parti ^'^t pris.
— (hiel parti? cpioi ? «pie pn'ten<ls-iu l'aire?
— Je pr(''leiitis (h'cliiicr deux pièces i\uc j'ai dans nia poche: votre (piittance, (pie j'ai reprise ;\ madame d'KstreII»\ et sa p!oin< •■^^e (je ne jamais revoir Julien, (pie je lie vous ai jamais remise. Vous vous êtes liés ;\ moi tous les deux en me cliari^eant d't'chanp'r vos enf;aj;ements réciproipio. Je vous mets d'accord en détruisant tout. C'est à recoiniuencer, et, comme je sais vos intelllio!l^ à tous deux, je \ttus dé-clare «jife
madame d'Estrelle n'accepte rien de vous et que vous pouvez vous emparer de tout ce qui lui appartient. Jusqu'ici, elle a suivi aveuglément mes conseils; je clian{4:e d'avis, et, ne voulant pas la voir mourir, je lui conseille de défaire tout ce ii quoi elle vient de consentir.
— Mais tu es un fripon abominable! dit M. Antoine en s'arrêtant et en criant au milieu de la rue. Je ne sais i\ quoi tient que je ne te casse ma canne sur les épaules !
— Un fripon ! quand je vous rends tout votre argent et ne reprends pour ma cliente que le droit de vivre pauvre! Allons donc! Faites-moi un procès et plaidez un peu cette cause-lii, pour vous couvrir de ridicule et de honte!
— Mais Julien! Julien que j'ai enriclii, maraud! Voilà ce que je prévoyais! Tu m'as extorqué...
— llien du tout, mon oncle! Julien a été gravement malade ces jours-ci, il l'est encore, et sa nirre m'a dit : « Fais tout ce que tu voudras. Rendons tout Il M. Antoine, et que Julie nous soit rendue! » Voilà, nnjn oncN'. \ous ne perdez pas une obole, vous récupi'rez capitaux et intérêts, et vous nous laissez la liberté de vivre à notre fantaisie, qu'aucune stipulalion h'gale ou privée ne peut nous ravir.
— Mais, misérable (jue tu es, tu chantes la j)alinodie ! J(; t'ai pris pour un homme raisonnable, tu abon*dais dans mon sens, tu désapprouvais leur mariage, tu travaillais avec moi à icui" bonhnu'...
AN TON! A. it09
— Oui, jusqu'au jour où j'ai vu que ce bonheur les conduisait droit à la tomlxi.
— Ils sont fous!
— Oui, mon onice, ils sont fous; l'amour est une folie ; mais, quand elle est incurable, il faut céder, et je cède.
— C'est bien, répondit M. Antoine en enfonçant son tricorne jusfju'aux yeux d'un coup de poing désespéré. Va-t'en dire à cette dame de sortir de chez elle, c'est-à-dire do chez moi, à l'instant même. Moi, je vais à Sèvres faire déguerpir les autres. Si dans deux heures tout ce monde-là n'est pas sur le pavé, j'envoie des recors, des exem|)ts de police... Je mets le feu, je...
Ses folles menaces se perdirent dans l'agitation de sa course. Il laissiiit Marcel dans la rue et rentrait chez lui, parodiant à son insu Oreste pressé par les furies. Marcel le suivit doucement Siins se laisser é(H)Uvanter, et força la consigne déjà donnée; il était résolu à jouer des iK)ings avec les valets, s'il l'eût fallu.
— Vous vouhv. aller à Sèvres? lui dit-il. J'irai avec vous.
— C'est comme lu voudras, dil l'oncle Antoine d'un air sombre. As-tu averti madame Julie de faire place nette dans mon hôtel?
— Oui, c'est fait, répondit Manuel, qui vit que le vieillard n'avait plus sii tête et qu'il ne se rendait |>as compte du peu de minutes écoulées depuis leur allercation dans la rue.
.'JIO ' ANTONIA.
— Kllc fail s(^s paquets? clic oniporte?...
— HiVn, (lit Marcel, elle vous laisse tout. Nous allons à Sèvres? Avez-vous demandé le fiacre?
— Ma carriole et mon cheval de travail iront j)Ius vite. On attelle.
Il s'assit sur le coin d'une tal)le et resta plongé dans ses rétlexions. Marcel s'assit vis-à-vis de lui, résolu à ne pas le perdre de vue, craignant tantôt pour sa raison, tantôt pour quekjue diaholicjue inspiration de sa colère. Quand ils furent dans la carriole, il était sept heures du soir ; Marcel rompit le silence.
— Qu'est-ce (juc nous allons l'aire à Sèvres? lui (lit-il,
— Tu verras! réj)on(lit M. Antoine.
Au bout d'un quart d'heure, Marcel reprit la parole.
— \ous n'avez aucun besoin d'aller k\, lui dit-il. Les actes sont dans mon étude, iL ne s'agit i\uv, de les déchirer, et je ne soutl'rirai pas que vous fassiez une scène ridicule chez ma tante, je vous en avertis. VMc est inquiète, Julien est très-malade , je vous l'ai (lit.
— I".t tu as menti connue un chien I n-pondit M. Antoine : regarde!
i;t il lui nioiilra inie espèce de cabriolet de louage (\u\ se croisait avec eux sur la route. Julien, i)âle et diTait, le sourcil froncé, l'air absorl)é, résolu, était dans ce véhicule et passait auprî's d'eux sans les voir. Il avait re(.u h) billet de Julie, il s'('lait arraché (h; son lit, et, voulauf (|ueslionner Marcel avant d'aller au
ANTON I A. .Jll
rendez-vous, il se dirigeait sans se presser sur Paris. ' — Si c'est à lui que vous voulez parler, dit Marcel, retournons; je gage quil va cliez moi !
— Ce n'est pas à lui que je veux parler, répondit M. Antoine d'un ton ironique, puisqu'il est mourant.
— Kst-ce que vous lui av»'z trouvé bonne mine? reprit Marcel.
L'oncle retomba dans son mutisme sournois. On continua à rouler vers Sèvres. Savait-il lui-même ce qu'il y allait faire? Avouons la vérité, il ri,:inorail absohnnent. 11 sentait un grand trouble dans ses idées, et sa mc'ditation n'avait pas d'autre objet (pi'une assez vive; in(juiétu(le sur le malaise (ju'il éprouvait.
— Avec tout cela, pensait-il, je suis le plus malade des trois, moi, si je n'y prends gardr. La colère est l)onne, ça l'ait vivre, (.a soutient la vieillesse, et un bonnne vieiiv (pii se laisse mener est un homme lini: mais il n'en faut pas une trop forle dose à la l'ois, e( je ferais bien de nie calmer un peu.
Sur ce, avec une puissance de volonlé (pii eut lait de lui un bomme remanpiable s'il eut eu de meilleurs instincts ou une meilleure direction, il n'-solut de faire un somme, et il dormit paisiblement juxpi'au moment où la voiture roula sur le pavé «le Sèvres.
Marcel avait été tenté de Wx'wo retourner la voitu!*e sans (pi'il s'en aperçut ; mais le valet ile M. Antoine eût-il (ilx'-i? I.l d'ailleurs, puis4pur Julien était b(»rs d'atteinte, ne valait- il pa> mi«Mi\ s;ivoir ctunment M. Antoine entendait a^ir vis-à-visde nuulame Tbierrv?
.'H 2 ANTOMA.
11 la craignait beaucoup. Oscrai(-ii lui dire en face (ju'il lui reprenait ses dons?
Le soiiinieil avait rendu M. Antoine à lui-même, c'est-à-dire à son état chronique d'aversion raisonnée, d'amour-propre jaloux et de ressentiment qui couve. On trouva madame Thierry en face d'un beau portrait de son mari, qu'elle contemplait comme pour chercher dans la sérénité enjouée de ce fin visage la confiance en l'avenir (jui avait toujours soutenu l'heureux caractère de cet homme cliarmant. Marcel n'eut que le temps de se {T:lisser le premier jusqu'à elle pour lui dire à la liàte :
— M. Antoine est sur mes talons; il est furieux. Vous pouvez tout sauver par beaucoup de patience et (h* fermeté.
— Mon Dieu! (pie lui dirai-je?
— Que vous renoncez à ses dons, mais (jue vous l'en remerciez. Julie adore Julien. Tout déj)end de l'oncle... Le voilà!
— Tu me laisses seule avec lui?
— Oui, il l'exige; mais je me tiens là, prêta int(;rvcnir s'il le faut...
Marcel passa lestement dans un cabinet voisin dont la porte resta cntr'ouverte, se jeta sur un fauteuil et attendit. M. Antoine entra dans le salon de madame Thierry par l'autre porte. Il était moins timide (piand il ne se sentait plus s(»us l'ceil scrutateur de MarccL
— Votre serviteur, madame André, dil-il ru entrant; vous êtes seule?
Madame Thierry se leva, répondit aflirmativement et lui montra poliment un siège.
Elle aussi avait le visage profondément altéré; elle avait passé plusieurs nuits à veiller son fils, et, en le voyant se lever et partir malgré ses instances, elle avait compris que la grande crise du drame de sa vie était arrivée.
— Votre fils est malade? reprit M. Antoine.
— Oui, monsieur.
— (Iravement?
— Dieu veuille que non!
— 11 garde le lit?
— 11 vient de se lever.
— Peut-on le voir?
— 11 est sorti, monsieur.
— Alors il n'est pas bien malade?
— 11 l'a été beaucoup jusqu'il la nuit (lcnii»*re, où il a eu un peu de mieux.
— Qu'est-ce (ju'il avait?
— La fit'vre et le délire.
— Tn coup de soleil?
— Non, monsieur.
— Du chagrin peut-<*tre?
— Oui, monsieur, beaucoup de chagrin.
— Parce (ju'il est amoureux?
— Oui, monsieur.
— Mais c'est bêle, d'être amoureux, quand on |)ourtil être riche!
— Cela ne s<3 raisonne pas, monsieur.
— Savcz-vous une proposition ([iic je venais vous faire?
— Non, monsinur.
— Si vous voulez envoyer votre fils en Ainéiique, je lui confie un capital sérieux, je dirige ses opc'-rations, et, dans dix ans, il reviendra avec trente mille livres de rente.
— A quelles conditions, monsieur?
— A condition (pTil fera ses adieux à certaine dame de notre c<3nnaissance, voilà tout.
— Et s'il refuse?
— S'il refuse,... — c'est à quoi je m'attends bien on m'a prévenu, — certain accord fait entre moi e. cette dame à propos de lui est non avenu.
— Bien, monsieur, je comprends! C'est vo^re droit et nous nous soumettons.
— Vous pourriez regindier pourtant; vous n'ave pas été consultés pour accepter mes présents, vou ne saviez pas les conditions entre madame d'Estrel et moi. Il \ a là matière à procès, et je pourrais l)ie le perdre moyennant un peu de mauvaise foi de part de mes adversaires.
— Si c'est mon lils et moi que vous traitez d'ai versaires, vous pouvez être trancpnlle, monsieu! nous renonvons à vos bienfaits, sims auiiine espè< dln'sitation.
— Ali I oui, mes bienfaits! ils vous pèsent, vous « rougissez!
— Ne sachant pas ([u'ils cncliainaient la liberté d'il
personne qui nous est chère, nous n'en rougissions pas,... et nirme,... tenez, monsieur, ajouta madame Thierry avec un grand etl'orl de dévouement pour son fils, votre nom eût été héiii chez nous, si nous eussions été assurés de devoir cette générosité à votre solhcitude pour nous. Quelle qu'en ait été la cause et quel qu'en soit le peu de durée, nous avons élé lieureux, au milieu de nos peines et de nos inquiétudes, de revoir cette maison, et de nous retrouver dans la douceur de nos plus chers souvenirs. Vous nous ordoiulez de les quitter, nous obéissons; mais il me reste à vous remercier, moi...
— Vous, madame? dit Antoine en la regardant fixement.
— Oui, moi, pour les deux mois (jue vous m'avez permis de pa.sseï* ici. L'idée de ii'\ 'plus l'eiitrer m'avait élé bien cruelle ; elle me le sera moins désormais, et je me reporlei-.ii à ce court séjour comme il U!i dernier beau rêve <[ui comptera dans ma vie, et (pio je vous aurai dû.
Madame Thiei'ry parlait avec un charme de voix ri une di>tinclioii d'accent (jui l'avaient toujours rendue très-séduisante. Dans ses rancunes, M. \ntoiiie lafipelait avec aigreur (a brllc parleuse. Il sentit (piand même raM'endanl de celle \oi\ toujours tVaîche, (pii caressait son oreilh' de paroles douces et pre.Mpie rt'spectueuses. 11 n'en comprenait pas Ihmucou|> la (h-licalesse sentimentale, mais il semblait y trou\er l'instinct de soumission dont il était avide.
niO ANTONIA.
— Voyons, madame André, lui dit-il de l'air grognon qu'il prenait quand sa mauvaise humour commençait à battre en retraite, vous savez dire tout ce que vous voulez; mais, au fond, vous ne pouvez pas me souffrir, convenez-en !
— Je ne hais personne, monsieur; mais vous me contraignez à vous avouer que je vous crains.
Rien n'était plus habile que cette réponse. Inspirer la crainte était pour M. Antoine le plus bel attribut du pouvoir. Il se radoucit comme par miracle, et dit d'un Ion presque bonhomme :
— Pourquoi diable me craignez-vous tant? Madame André avait la pénétration des femmes qui
ont beaucoup vécu dans le monde, et l'adresse des mères qui plaident les intérêts de leur enfimt. Klle vil le pas important (fu'olhî venait de faire; elle oublia, et cette fois fort à propos, fju'elle avait soixante ans, et se décida courageusement à être coquette, bien (pic M. Antoine fût l'homme avec qui cette ruse lui coûtait le plus.
— Mon frère, lui (lit-elle, il n'eût tenu qu'à vous de conserver ma confiance. Je ne vous reproche pas de l'avoir trahie; vosinlentionsétaient bonnes, et c'est moi qui vous ai mal compris. J'étais bien jeune alors, et dans une situation où tout me portait ombrage. Je n'avais aucune expérience de la vie. J'ai cru fjue vous me doiMiie/ le conseil d'abandonner André*, tandis (pie...
— landis (|ue je vous disais tout bonnement : u Sauvez-le ! »
— Oui, c'est cela; c'est par atîection pour lui ([ue vous agissiez. Eh bien, j'ai été aveugle, obstinée, tout ce que vous voudrez; mais convenez que vous eussiez dû me pardonner cela, me traiter conunc une enfant que j'étais, et redevenir mon frère comme par le passé.
— Vous voulez que je convienne de ça?... Mais vous m'avez toujours fait mauvaise mine depuis...
— C'était à vous de vous mocjuer de ma mauvaise mine, de me premh'e par la main et de me dire : (i Ma so'ur, vous êtes une petite sotte; embrassonsnous, et oublions le passé. »
— Ali ! vous croyez fjue j'aurais dû...?
— Quand on est le plus raisonnable, il laut élre le plus généreux !
— Vous arrangez (.a comme ça à présent...
— Il n'est jamais ti'op lard |)()iir voir clair ri pour remettre i^l leur place les choses d»''iani:é«'> mal à pro|)()s.
— Alors... ;\ préscnl. vcmis êtes làchét; de m'.ivoir blessé?
— Je m'en repens; niais, si je nous en (Icinaiide pardon, raccordere/.-vons ?
— Ah! diantre! à présent, ce ii'e>l pUiN la luênie choses ma belle dame ! Nous avez l)esoiii de moi !
— Oui, monsii'ur Antoine, j'ai besoin de vous. Mon lils est fou de clia^iiii, niarie/.-le nvec celle qii il aune.
— Ali! nous y voil;\! s'écria M. \iil«»ine repris ilo inalerage.
•'M8 ANÏ(J\1A.
— Nous y tîtions, répondit madame Thierry, je ne vous ai pas demandé autre chose depuis (pie vous êtes ici, la hherlé d'action de madame d'Estrelle.
— Oui, avec de l'arijent [)Our tout le monde?
— Non, pas d'argent, rien ! le sacrifice en est fait. SouftVez-nous comme locataires de cette maison, nous payerons avec joie pour y rester. Et, si vous ne voulez pas,... eh bien, que vôtrq volonté soit faite; mais renvoyez-nous sans haine et pardonnez-nous d'être heureux, car nous le serons, même dans la gêne, si nos cœurs sont contents k's uns des autres, si nous pouvons nous dire (jue ce honheur ne vous alllige [)lus...
M. Antoine se sentit vaincu; il en eut honte, et se rattrapa à la dernière brandie.
— Voilà de vos tiertés, dit-il, c'est toujours la même chose, pour changer! L'argent du riche est l'objet de vos mé|)ris! Nous en faites bon marché! u Reprenez tout, nous ne voulons rien, nous n'avons pas de besoins, nous ! nous vivons de l'air du lt;mpsl (Ju'est-ce (pie c'est ([U(; v^, de l'argent? C'est des cailloux, pour les âmes sensibles! )> Kt pourtant, ma belle (l.iiiie, de l'argent gagné honnêtement par un homme <pji n'avait pour lui (pie son gt-nie naturel, (;a devrait (•t>inj)tei" pour ([uehjue chose! C'est le miel de l'abeille uiilu6tricllc, c'est la (leur des ti"opi(iues (jue la patience et le savoir d'un maître jardinier font lleurir dans un climat (U'ùjkir.ax. Ah! ce n'est rien, vous croyez? Avec tout son esprit, mon j)auvre frère n'a su que
A.NTDMA. ■•ÎH»
manger celui (|u'il gagnait en travaillant connue un nianu'uvre. Et je sais faire un autre usage de l'argent, moi : je le conserve, je l'augmente tous les jours, et ji' fais des heureux ({uand ra me plaît!
— Où voulez-vous en venir, monsieur Antoine? dit madame Thierry, qui voyait, de la porte placée derrit re M. Antoine, Marcel lui faire des signes (ju'elle ne ( oniprenait pas.
— Je veux en venir à ça, fjue vous n'êtes. pas une si bonne mère (jue vous croyez. Vous voulez bien tout saci'iticr à votre tils, hoiniis votre mépris pour la fortuncî (jui vous vient de moi. \ous croyez donc (jue je l'ai volée, ma fortune, v\ (jue mon or sent mauvais?
— Mais, au nom du ciel, pour(|uoi me dites-vous de pareilles choses? pourcpioi supposez-vous ([ue je vous refuse l'estime (pii vous e»l due?
— Parce (|ue, si vous étiez une bonne mère, au lieu de nu; chanter ces sorneiles-là, vous me diriez. : u Mon frère, nou> >oimnes malln'niiux et nous êtes riche, vous pouvez nous sauver. Nous sommes un peu fous, nous voulons firire la courir madame d'Kslrelle, ça n'est pas une rai>on poui- nous laLs>er suis pain. Pardonnez-nous tout à la fois, voyons! permett»'/,-nous Tamour et le besoin de manger; (,\i nou> humilie, laiii pis! Nous savouMpie \ousèles un liomme grand "1 magnilicjue, vous aurez pilie de ih>un et \ousac- 1"! lierez tout! )>()ui, madame André', voilà ce «pie \t»us iliriez, ce (|ue vous demanderiez à genoux, si, au
lion (l'être une grande dame, vous étiez une vraie bonne mère!
Madame Thierry était muette de surprise. EJle regarda Marcel, (jui, sans être vu de M. Antoine, lui lit énergiquement le geste et la pantomime de céder à la fiintaisie du vieux riche. La pauvre femme eut un serrement de cœur, mais elle n'hésitîi |)as; elle se laissa glisser de son fauteuil sur son coussin, où elle posa les deux genoux, et, prenant les deux mains de M. Antoine :
— Vous avez raison, mon frère, lui dit-elle, vous m'enseignez mon devoir. Je m'y rends. Soyez le f)lus grand des hommes, pardonnez tout et accordez tout.
— Knlin! A la bonne heure! s'écria M. Antoine en la relevant, et, quand on se réconcilie, on s'embrasse, n'est-ce pas?
Madame Thierry embrassa M. Antoine, et Marcel entra pour applaudir.
— Eh bien, lui dit l'amateur de jardins, te; voilà bien sot, monsieur le cliicanous? Il était joli, ton plan de révolte! tout cjisscr, tout briser! quoi ! réduire ta élienlc et ta lainillc à la niisrrc, tout (;a pour ne pas céder à l'homme riche, à l'honmie puissant, !'( iinenii naturel de ceux (jui n'ont rien cl (pii ne savent rien accpiérir? \()iU\ un l)eau procureur, ma loi, (jui ne sait procurer à sa clientèle que l'amour et le pain bis! Heureusement, les femmes ont plus d'esprit que ça. Kn voilà deux qui me donnai<Mit au diable, cl qui, toutes lieux ce soii', ont pli»'* les genoux devant moi.
Allons, c'est fini, madame ma sfrur! Je ne vous rappellerai jamais ça, car je suis généreux, moi, et, quand «iii me contente, je sais récompenser. Votre fils épousera la belle comtesse, que je dois déposséder pour le (|ir«Mi (lini-t-on; mais l'hôtel d'Estrelle sera la dot de Julien et vin{^4-cinq mille livres de rente. Voilà comme je fais les choses, moi, et je sais qu'on m'en remer- ( iera demain tout de bon, car je ne suis pas la dupe (le la politique d'aujourd'hui; mais on a fait ma volonté, on s'est soumis, je ne demandais (jue ça.
— Vous aurez mieux, lui répondit madame Thierry, \()us aurez l'atlectioii de c^rurs sincères et cliauds, et vous connaîtrez un l)onheur que vous auriez pu connaître plus tôt, mais (pie nous vous ferons de nature à réparer le temps ju'rdu.
— Ça, c'est des mots, dit M. Viitoine. Le !)onheur, c'est d'être son maître, et je n'ai besoin de persoime pour être le mien. Je u'aiiue pas la maiinaille et la sensiblerie; : je n'étais pas né |iour i'aire un père do famille, mais j'aurais très-bien ^'ouverné uif peuple, si j'(''tais né roi. (.'a toujours été mon idée de commandei", et je rèj^ne sur ce (jui est à ma porlt'e beau- Coup mieux (\\w l)ien des monai'(pie> (jiii ne savent ce qu'ils font!
Mali;ré riii(|iiitiii(le (|iie lui causai! l'absence d»- Julien el le (h'sii" ipi'elle avait d'euvovi'r Marcel à sa recherche, madame Thierry ( lut devoir olVrir i\ souper à M. Antoine.
— Oh! moi, dit-il. je soupe d'une croule de pain
l)i(Mi dur t'I (l'un verre de petit vin. C'est mon liabilude : je n'ai jain;iis été sur ma I)()uclie.
On lui servit ce (ju'il demandait, et Marcel liûta le dé|)art.
— .le suis sûr que Julien est chez moi à m'attendre, dit-il à sa tante. Il s'ennuie de ne point me voir rentrer; mais ma femme est là, qui lui l'ait prendre patience, Juliot babille avec lui, et, s^il était plus malade, comptez qu'il serait fort bien soigné.
Julien s'impatientait mortellement, en effet, en dépit des attentions et des soins dont il était effectivement l'objet chez madame Marcel. Il s'était senti très-faible en arrivant. Il avait (.'ssayé de manger un ptui (,'t de se distraire avec le gentil caquet de son fdh'ul; mais, Marcel n'arrivant pas, quand il entendit sonner onze heures, il n'y put tenir : il |)rélendit <iue sa mère serait in(|uiète, .s'il ne rentrait pas à minuit. Il promit de prendre une voiture pour s'en retourner à Sèvres, et partit pour la rue de Babylone, où il se rendit à pied j)ar des détours et avec mille précautions, pour n'être pas observé et suivi, eonime autrefois, par (juélriue agent de M. Antoine, il arriva sans encombre. Ses démarches n'étaient plus surveillées. 11 y avait ti-op longtemps (pie M. Antoine espioimait Julie pour n'être pas certain (lu'elle n'a\ail plus de relations avec Julien.
Ouand minuit sonna, Julien, (|ui était à la porte depuis un (piart d'heure, <'nlra et trouva Julie, (|ui, depuis un ([uart d'heui-e, l'attendait aussi dans le [)a-
villon. Dans ce même moment, Marcel, M. Antoine et madame Thierry rentraient dans Paris par la barrière de Sèvres. Le son|)er frugal et la lourde causerie de M. Antoine s'étaient un peu trop prolongés au gré de la veuve. In([uiète de son fils, elle avait demandé une place dans la carriole, pour aller rejoindre Julien chez Marcel.
Au moment de revoir Julie, Julien s'était armé de tout son courage. Il s'attendait à une explication pénible, il s'était juré de n'avoir ni colère, ni reproche, ni fail)less(;, et pourtant," lorscju'il ouvrit la porte, sa main tren)bla, un vertige de fureur et de désespoir le lit hésiter vX reculer; mais, en l'apercevant, Julie eut mi profond cri de joie, jeta ses bras à son cou. et l'étreignit contre son cœur avec passion. Ils étaient dans les ténèbres, ils ne virent pas comme ils étaient changés tous les deux, lis sentirent (pie leurs baisers étaient brûlants, et ne se dirent pas (pu; ce pouvait être de lièvre. La seule liè\re était en ce moment-là celle de l'amour (|ui l'ail vivre. !!> n'avaient plus souci de celle (jui fait mourir.
Mais ce moment ïl'ivresse ne dura pas chez. Julien. l"]pouvaiile pliiN (pi'enisii' des caresses de Julie, il l.i repoussa vivement.
— PounpHM m'aimes-lu toujours, lui dit-il, si lu VCU\ toujours me (ju.ller .'
— r>ah ! n'pondit-elle, ce n'est |>eut-t*lre pas pour longtemps!
— Tu m'as eeiil cpie celait un éternel ailieu !
— .lo ne sais pas ce que j'ai écrit, j'étais folle ; mais il n'y a pas d'élornel adieu, ce n'est pas [)Ossil)lo, quand on s'aime comme nous nous aimons.
— Alors tu pars?... Mais tu reviendras?
— Si je peux, oui ! Ne parlons pas de cela. Cette nuit nous appartient, aimons-nous!
Au milieu des transports de l'amour, Julien fut encore saisi d'etiVoi. Julie s'échappait en paroles exaltées où se mêlait je ne sais quoi de sinistre qui le glaçait.
— Ah! tiens, s'écria-t-il fout à coup, tu me trompes! Tu t'en vas pour toujours, ou tu crois que tu vas mourir! Tu es malade, je lo sais, condamnée par les médecins peut-être'!*
— Non, je te jure que les médecins me promettent de me guérir.
-^ Je veux voir ta iiiiuvc ; je ne te vois pas, sortons (lici. J'ai pt.'ur! il me semble par moments que je rêve , et que c'est ton spectre que je tiens dans mes bras.
Il l'entraîna dans le jardin, il y faisait presque aussi sombre que dans le pavillon.
— Je ne te vois pas, mon Dieu ! je ne peux pas voir ta lii^'ure, disait Julien avec anxiété. Je sens bien que tes bras ont maigri, (|ue ta taille est plus frêle. Tu me semblés devenue si légère, que tes pieds ne touchent plus le sable. Es-tu un rêv»;, dis-moi? Suis-je là, près de toi, dans ce jardin où nous avons été si heureux? J'ai peur d'être fou !
lis approchaient do la pièce d'eau : là, comme le ciel sans lune était li!n[)i(le et se mirait dans le bassin avec toutes ses étoiles, Julien vit que madame d'Estrelle était pale, et cette blancheur de l'eau, qui se reflétait sur elle, !a lui li( paraître encore plus blême qu'elle n'était. 11 vit l'amaig^rissement de son visage à l'agrandissement de ses yeux, qui brillaient d'un éclat vitreux dans la nuit.
— J'en étais sûr! s'écria-t-il ; tu te meurs, et c'est pour cela que tu m'as rappelé près de toi. Eh bien, Julie, je n(; te (juitte plus: si je dois te perdre, je veux recueillir ton dernier stiutlle et en mourir aussi.
— Non, Julien, tu ne peux pas mourir! ta mère i
— Eh bien, ma mère mourra avec nous; que veuxtu que je te dise? Elle aurai! voulu mourir le jour oîi elle a perdu mon père; elle l'a dit malgré elle dans le [l'emier égarement, et , depuis, j'ai bien compris rpi'elle ne vivait jilii> (pic poui' nxii. Nous partirons tous les trois, j)uis(pi'à nous trois nous ne taisons qu'une ûme , et nous irons dans un monde où l'amour le plus pur ne sera pas un crime. 11 doit y avoir un monde comme cela pour ceux (jui n'ont rien conq)ris aux préjugés ini(|iies de celui-ci. Mourons, Julie, n'ayons pas de remords ni île vains regrets. Donne-moi ton haleine, doime-moi ta lièvre, donnemoi ton mal, je jure (|ue je ne veux pas te survivre.
— lléliis! dit Julie, (pii ne put retenir ce cri de la nature, j'aurais pu guérir!
— Que dis-lu donc là ! s'écria Julien bouleverse^. Tu as pris du poison! Dis! réponds, je veux savoir!
— Non, non, rien! dit-elle en l'entraînant d'un mouvement brusque et désespéré qui le frappa.
Elle s'était penchée sur l'eau, elle y avait vu le reflet vague de sa fi^^u'e et de sa robe blanche ; elle s'était rappelé que, dans une heure, il fallait qu'elle fût lii elle-même étendue, immobile, morte; elle se l'était juré. C'était le prix de s(>n serment violé, c'était le prix du bonheur de Julien ; une terreur ettroyable de la mort l'avait fait tressaillir et reculer.
— De quoi as-tu peur? lui dit-il; qu'as-tu vu dans cette eau? à quoi as-tu pensé? pourquoi as-tu fui? Tiens! je devine, tu veux mourir bientôt, tout ii l'heure, quand je serai parti! Eh l)ien, cela ne sera pas, lu es ma femme. Puisque tu m'aimes toujours, tu m'appartiens; je ne sais pas (juel serment tu as fait, je ne sais pas quelle contrainte tu subis; mais, moi, ton armant, ton mari et ton maître, je te délie de toul! le t'enlève, non, je l'emmène, c'est mon droit. Je ne veux pas que tu meures, moi, et je veux (juc ma mère vive poni* te bénir. J'ai de la force f)Our vous d('ii\ ; j<» ne sais pas quelle lutte j'aurai ;\ soutenir, je la soutiendrai. Viens, sortons d'ici! Si tu n'as pas la force de marcher, j'aurai celle de te porter. Vi«3ns, je le veux! l'heure est V(mhi<mI(; ne plus connaîti'e d'autre pouvoir sur la vie (|U(' le mien.
Et, comme, en l'entraînant vers le pavillon, il la ramenait vers la jnèco d'eau, le combat du remords
et de l'amour fut si violent chez elle, qu'elle tit un cri d'horreur, et, se pressant contre lui de toute sa force :
— J'ai donné ma parole d'honneur de te quitter, dit-elle, et j'y manque, et je jette ta mère dans la miière ! Peux-tu me relever de cela?
— Tu es folle! dit Julien; est-ce que ma m^re était si pauvre quand lu l'as connue? est-ce qu'on me couj)era le bras droit pour ni'empêcher de travailler? Eh bien, je travaillerai du bras gauche! Va, je comprenrls tout ii présent. Ceci est la ven?:eanco promise par M. Antoine: j'aurais dû deviner plus tût pourquoi la maison de mon père nous était rendue. Pauvre Julie, tu te sacrifiais pour nous; mais tout cela est non avenu : je n'ai pas consenti , moi ; je n'ai rien accepté. J'ai subi sans rien Siivoir. Voyons, ne tremble plus, je te relève de ta parole, et malheur ii cpii viendra te la rappeler! Si tu hésites, si tu crains quelque chose, je croirai que c'est la fortune (juc tu regrettes, et (jue lu as moins de courage et d'amour que moi !
— Ah! voilà le sonpvon que je craignais tant! dit Julie. Partons, parlons; mais où irons-nous? Conunenl oserai-je me présenter li la mère en lui disant : <( Je vous apporte la douleur et la ruine?»
— Julie, lu doutes de ma mère, lu ne nous aimes plus!
— Parlons! reprit-elle, allons la trouver, cl (|u*elle décide de moi. Knnnène-moi, emporte-moi d'ici!
Julie était brisée par tant d'émotions, (|ue ses forces
l'abandonnè^rent, et qu'en la recevant dans ses l)ras .liilien vit qu'elle était évanouie. Il n'y avait aucun secours à lui donner dans le pavillon; il la porta dans son appartement , dont une porte était restée ouverte sur le jardin, <•! où il trouva de la hniiière. il (l<'posa Julie sur un sofa, et elle reprit connaissance assez vite; mais, quand elle voulut se lever, elle retomba.
— Ali! mon ami, lui dit-elle, je ne peux pas me soutenir. Est-ce que je vais mourir ici? Est-ce qu'il est trop tard pour que tu me sauves? Écoute : on frappe à la porte de la rue, il me semi)l.^?
— Non, dit Julien, qui n'avait rien entendu.
Et, comme il chcrcliait à lui rendre la confiance qu'il commençait lui-même à perdre, un grand bruit de sonnette les fit tressaillir.
— On vient me chercher, m'enlever peut-être! s'écria Julie égarée, me jeter dans un couvent!... La marquise, M. Antoine, (jue sais-je?... Et je ne peux pas fuir! Emporte-moi donc, cache-moi, Julien!...
— Attends, attends, dit Julien , qui avait ouvert une porte de l'intérieur pour écouter; c'est Marcel qui parle haut.et qui appelle Camille. Oui, c'est un avertissement pressé. Ouvre, montre-toi.
— Je ne peux pas! dit Julie d«'sespérée après un dernier elïbrt.
— Eh bien , j'irai, dit Julien avec résolution. Il faut bien qu'il me voie ici , puiscjue je ne veux pas en sortir sans toi.
Il courut à la porte du vestibule, où Marcel sonnait
à tout rompre, et, avant ((u'aucun domestique eût eu le temps de se lever pour voir de quoi il s'agissait , Julien ouvrit à Marcel et à madame Thierry; il les fit entrer et referma les portes.
— Ah! mon enfant, s'écria madame Thierry, j'étais bien sure, moi , de te trouver ici ! Victoire, mon Julien, mon pauvre Julien! Ah! je ne sais ce que je dis; tu vas élre guéri, nous t'apportons le bonheur!
Quand Julie apprit ce (jui s'était passé à Sèvres, la vie revint en elle comme elle revient à une plante demi-morte qui reçoit la pluie. Ses nerfs se détendirent dans des larmes de joie. Quinit à Julien, malade la veille presque dangereusement , brisé encore le matin même, il fut guéri comme ces paralytiques qu'un bienfaisant coup de tonnerre fait bondir et marcher.
Apri'S une heure il'eirusionciui semblait intarissable, Marcel emmena madame Thierry chez lui |)Our ((u'clle |)rît un peu de repos, et confia madame d'I^strelle à (Camille, (|ui se chargea d'inq)()ser silence aux domestiques sur cette visite nocturne. Julien s'était déjà évadé par le pavillon. Julie dormit comme elle n'avait pas dormi depuis longtemps.
Heureusemenl . M. Antoine, connue nous l'avons dit, ne taisait plus survcillrr l'iu'url trKsIrclle, et, lieureusement, les dom«»sti(|ues furent dévoués et discrets; car, s'il eût eu connaissant' d»* r«Mitrevue, \\ eut pu se raviser et se fâcher dangereusement. Il avait signifié vouloir infornKM' lui-même madame d'ilsirello di' son p;u"(loii : mais il était f.iligué, lui aussi, dé-
tendu, satisfait, fier de lui : il dormit serré et se leva un (juart d'heure plus tard que de coutume. A peine debout, il se livra à un ivdoubloment d'activité qui mit toute sa maison dans les transes; car il avait le commandement roide, la menace prompte et ja main plus prompte encore })our lever la canne sur les endormis. Le vieux hôtel de Melcy fut ouvert, balayé, iangé en un clin d'a^il. Des messaj^ers furent envoyés sur tous les points; à midi, un dîner somptueux était servi. Les convives, rassemblés dans le grand salon doré, attendaient un événement mystérieux , et Marcel amenait' madame Thierry et madanle d'Estrelle, invitées par lui de la part du patron. Julien, averti, arrivait de son coté. Julie fut reçue par madame d'Ancourt, madame des Morges, sa fdle et son gendre. Le duc de Quesnoy n'était pas de retour; mais l'abbé de Mvières était là, résolu à manger pour deux. La présidente ne " se tu pas attendre, et Marcel fut chargé de présenter aux dames une collection de botanistes, savants de profession et amateurs, (jue M. Antoine rassemblait chez lui dans les grandes occasions. I
— \ oiiii qui est à mourir de rire, dit la baronne à Julie en l'attirant dans une embrasure de fenêtre. Le bonhomme m'a envoyé un expr»'s à six heures du matin pour m'invitera voir U) l)aptème d'une plante rare (jui doit porter son nom! Vous jugez le joli réveil ! J'étais furieuse ! mais j'ai vu en post-scriptiim cpio vous deviez assister ci la cérémonie, et j'ai décidé que j'y viendrais. Vous voilà donc réconciliée avec votre
vieux voisin, ma trt's-ch^re? Eh bien, tant mieux: vous avez suivi mon conseil, et vous y viendrez, allez! Il n'est pas agréable, le jardinier; mais cinq millions! rappelez-vous!
Les autres amis de Julie pensaient autrement. Ils croyaient que son créancier venait de terminer avec elle une liquidation à l'amiable qui les satisfaisait mutuellement, et que, pour rendre service à leur amie, ils devaient accepter l'invitation de M. Antoine. Ils questionnaient Julie dans ce sens, et Julie ne les détrompait point.
Quant aux savants, ils ne trouvaient pas trop puérile l'ostentation du baptême d'une nouvelle plante. M. Thierry avait eruichi rhorliculture de plusieurs sujets intéressants. Il avait propagé l'acclimatation d'arbres utiles, et son nom méritait bien de figurer dans les annalrs de la science. L"n bon diner, en pareil cas, ne gàto rien , et la présence de quehjues feniines aimables n'est pas absolument contraire aux graves préoccupations de la botanique.
Lorsque tout le monde fut réuni, M. Antoine prit un air nuxleste et bonhomme, qui «'tait chez lui le symptôme rare, mais certain, d'un triomphe intérieur s;ms mélange de défiance. Il pla^a tout son monde autour d'une grande table, au eentre de laquj^lle un objet assez élevé se dén^bait aux regards sous une grande cloche de |>apier blanc. Aloi*s il tii*a de sa poche un traité manuscrit, trés-courl heureusement, mais qu'il fut liitlicile d'écouter s;uis rire, car il écorcha
avec aplomb le franc lis aussi bien que le laliu. Ce manuscrit (Je sa façon, qui commençait par mesdames et messieurs, et qui traitait de l'importation et de la culture des plus belles liliacées connues, finissait ainsi : (( Ayant eu l'avantage, selon moi, d'acquérir, d'élever et d'amener à parfaite éclosion le spècimin unique en France d'une liliacée qui surpasse en grandeur, en odeur et en esplendear toutes les espèces su-mentionnécs, j'appelle l'attention de l'honorable compagnie sur mon individu, et je l'invite à lui donner un nom. »
En achevant la lecture de son discours, .M. Antoine enleva lestement, avec la pointe d'un roseau, le chapiteau de papier blanc, et Julien fit un cri de surprise en voyant VAntonia Thisrrii fraîche et fieurie dans toute sa gloire. 11 crut d'abord à »juelque supercherie, à une imitation artificielle parfaite; mais la plante, débarrassée de son enveloppe, exhalait un parfum qui lui rappelait, ainsi qu'i^ Julie, le premier jour de leur passion, et, quand la clameur d'une sincère ou complaisante admiration eut fait h» tour de la table, M. Antoine ajouta :
— Messieurs les savants, vous saurez que cette plante a poussé deux épis, le premier fin mai, assez joli, brisé par accident, et conservé en herbier cijoint ; le second en août, deux fois plus grand et plus chargé que l'autre, et fleuri comme vous voyez le dixième jour dudit mois.
— Baptisons, baptisons! s'écria madame d'Ancourt.
Je voudrais être la marraine fie ce beau lis; mais je pense qu'une autre...
Elle re;^^'^r(lait Julie avec un mélange d'ironie et de bienveillance. Les savants n'y prirent pas g^arde et proclamèrent unanimement le nom d'Antonin Thierrii.
— Vous êtes bien honnêtes, messieurs, dit M. Antoine, rouge de plaisir et bêfjayant d'émotion ; mais j*ai une modification ii vous proposer. II est assez juste que cette plante porte mon nom; mais je désirerais y joindre h; prénom d'une personne qui... d'une dame que... enfin je demande qu'on l'appelle la Julin-Anlonia Thierrii.
— C'est un |)('U lonp:, dit .Marcel; mais la |)lante est si grande !
— Va pour Julia-Aiitonia Tliicrrii, répondirent les savants avec candeur.
— Ah! enfin! bravo! c'est donc décidé! s'écria à pleine voix la baronne d'Ancoinl, en désignant Julie et en faisant avec ses deux mains blanches et grasses le signe du conJun(]0.
Tous les regards se portèrent sur Julie, qui, en rougissant, reUouvail dt'-jà (ont rt'clat de sa beauté.
— I*ardoiHiez-mni, madame la baionne, dit l'oncle Antoine d'un aii* rusi'-. Je vous ai attrapée en allant chez V(^us pour vous prier de faire Ao ma part des olVres de mariage ;\ njad.ime la eomlesse d'I'.strelle. Je voulais voir ce (pie vous diriez, et vous n'avez pas dit non : au contraire, vous avez conseillé à celte jeune dame de m'accepter; c'est ce qui m'a décidé ^
lui proposer celui que j'avais on vue pour elle, car je me suis dit : <( Si moi, vieux bonhomme, je suis proposable à cause de mes écus, mon neveu, ((ui est jeune et qui aura bonne part de mes écus, peut bien être accepté. » C'est ce qui fait, mesdames et messieurs, qu'aujourd'hui, avec le consentement de madame d'Kstrelle, je termine les débats d'artaires que nous avions ensemble par un mariap:e entre elle et mon neveu Julien Thierry, lequel Je me fais l'honneur de vous présenter.
— Ah bah ! le jeune peintre ? s'écria madame d'Ancourl, irritée, sans savoir pourquoi, de la beauté et de l'air passionné de Julien.
— Un peintre? dit madame des Morges tout étourdie ; ah ! ma chère, c'était donc vrai?
— Oui, mes amis, c'était vrai, répondit hardiment Julie; nous nous aimions avant de savoir que M. Antoine nous arracherait i\ la pauvreté qui nous menaçait l'un et l'autre.
— Je déclare que M. Antoine est un prand homme et un vérital)le philosophe! s'('cria l'abbé de Nivières. Si l'on se mettait ;\ table !
— Allons dîner, mesdames et messieurs, répondit M. Antoine en ofVrant sa main i\ Julie. C'est une mésalliance, vous direz; mais trois millions pour chacun de mes neveux, ça décrasse une famille, et mes petits-neveux auront le moyen d'acheter des litres.
Ce dernier ar^'ument changea en félicitations, un peu hésitantes, le blâme des amis de Julie. Elle dut se
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résigner à paraître sacrifier la gloriole à la richesse ; mais que lui importait après tout? Julien savait bien à quoi s'en tenir.
Julie, qui était encore en deuil de son beau-père, alla passer à Sèvres le reste de l'été. Sèvres est une oasis normande à deux lieues de Paris. Les pommiers y jettent une saveur champêtre, et les collines, gracieusement couvertes de jardins rustiques, avaient, à cette époque, autant de grâce avec plus de naïveté qu'aujourd'hui. 11 ne faut pourtant pas médire des riantes villas du Sèvres actuel, avec leurs ombrages ma- ;;niti(pies et les piltoresques mouvements du sol raviné (jue découpe hardiment la rivière. Le chemin de ter n'a pas trop chassé la poésie de celte région bocagère, et il n'est pas désagréable d'aller trouver, en un quart d'heure, les sentiers herbus et les prairies Inclinées au bord de l'eau. Du haut de la colline, on découvre Paris, silhouette imposante sur l'horizon bleu, ;\ travers les massifs d'arbres des premiers plans; l'i trois pas de là, au fond de la gorge, on peut peixlre de vue la grande ville, se détourner des villas trop blanches, et s'égarer dans une vraie campagne encore naïve, bien (\u\iu pi'U rococo. el toujours atlmirablement tleurie.
Julie recouvra là sa santé, cpielque temps eomj)romise assez gravement, et, avant comme après le maringo, Julien fui tout pourellr. connue elle était tout pour lui. Ce que le monde dit et pensa ih» leur unitui, ils ne voulurent pas le savt>ir. Leurs vrais
amis leur sutliient, et madame Thierry lut la plus heureuse des mères. Ce bonheur tut troublé, il est vrai, par les tempêtes politiques, que Julien avait vues approcher sans les prévoir si rapides et si radicales. Esprit net et généreux, il se rendit très-utile dans son milieu par le soin qu'il prit de soulager la misère et de l'empéclur, autant (ju'il le put, de se porter à des violences funestes. Longtemps il conserva une grande intluencc sur les ouvriers de la manufacture de Sèvres et sur ceux du faubourg qui entouraient riiùlel d'Estrelle. En certains jours, il se vit débordé ; mais rien ne put l'entraîner aux actes que réprouvait sa conscience , et à son tour il se vit menacé et tout près de devenir suspect. La fermeté qu'il opposa aux soupçons, la générosité de ses sacrifices personnels, la confiance qu'il montra au milieu du danger le sauvèrent. Julie fut aussi brave cjue lui. La femme timide s'était transformée; elle avait senti son ame se développer et se retremper dans cette fusion de l'amour avec une âme droite et courageuse. Elle éprouva de grands déchirements sans doute en voyant plusieurs de ses anciens amis saisis j)ar la Hévolution en dé|)it de tous les efforts de Julien pour les y soustraire. Elle réussit à en sauver quel([ues-uns par de sages conseils et d'utiles démarches. Elle en cacha deux dans sa propre maison; mais elle ne put préserver la baronne d'Ancourt, ((ui se perdit par l'excès de sa frayeur, et subit une captivité des plus dures. La malheureuse manjuise d'Ebtrelle ne sût pas
coiitenir sa fureur quand les emprunts forcés s'attaquèrent à ses économies. Elle périt sur l'échafaud. Le duc do Quesnoy émigra. L'abbé de Nivièros , plus prudent, se fit jacobm.
Après la terreur, la suppression du privilège des établissemenls royaux ayant permis à Julien de réaliser un vœu qu'il avait souvent formé, il travailla à propager les perfectionnements industriels et artistiques qu'il avait eu le loisir d'étudier et de faire essayer à Sèvres. Il n'y gagna point d'argent, tel n'était pas son but, il en perdit au contraire; mais il y trouva le moyen de relever l'existence de beaucoup de malheureux. Il ne lut donc pas riche, et sa femme le vit avec joie contiimer ses travaux d'art et s'occuper avec amour de l'éducation de ses enfants.
Mai'cel acheta à Sèvres une maisonnette voisine de la leiii'. et les deux familles passèrent ensend)le tous les jours de fêle et de rept)s (|ue le digne procunnir, deverm avoue'', put dérober au soin des atVaires. Il fit honnêtement une petite toitnne, et Julien sut melire <lans la gouverne de sa pi-opre aisance la sagesse qui aval! mMn<|ii('' à sou père. Hien lui en prit, car la IW'NOliUioii avait (■onlis(pi('' les biens de M. \nt(»ine. M. Antoine avait continué à vi\ie seul, ii'épnuivaiU aucun besoin de la vie de lamille, graci(»ux autant cpi'il pouvait l'être «'uvers des obligés dont la reciwmaissanci' llallait son orgueil, mais n»» (h'siranl pas entretenir des replat ions (pii eussiMil dt-rangé ses habitudes. Il avait promis à Marcel de n«» i>lus songer au ma-
riage, et il tint parole ; mais il lui vint une autre manie. H se fit frondeur politique de tous les événcmenls, quels qu'ils fussent, de la Révolution. Tout le monde élait fou, maladroit, stupido. Le roi était trop faible, le peuple trop doux, la guillotine tour à tour trop paresseuse et trop afïamée. Et j)uis, comme cotte succession de traiiédios troublait sa tête plus folle que méchante, il changeait d'avis et passait en paroles d'un sans-culottisme effréné ii un niuscadinisme ridicule. Tout cela élait fort inofîensif, car il ne briguait aucun pouvoir et se contentait de déblatérer dans ses rares échappées à travers la société; mais il fut dénoncé par des ouvriers qu'il avait maltraités, et il faillit payer de sa tête son dévergondage d'obscure élocpience.
Julien et Marcel, à foi'ce d'insistance, réussirent à lui faire (|uitter l'hôtel de Melcy, où chaque jour il provo(juait l'orage. Ils le tinrent caché à Sèvres, o-i il les lit beaucoup souffrir par sa méchante humeur et les compromit plus d'inu' lois par ses inqirudences. Ses biens étaient sous le sé(juesli'e, et il n'en recouvra que des lambeaux. Il supporta ce coup terrible avec beaucoup de philosophie. Il était de ces pilotes qui maugréent dans la teuipéte, mais (jui tiennent bon dans le sauvetage. 11 ne voulut rien reprendre de ce que Julien tenait de lui et lui offrait avec instances, «loinnu! on n'avait |)as toueli»'' à son jardin et qu'il le H'couvrait i» peu près intact, il y reprit ses habiludes et sii bonne humeur relative. Il y vécut jus(iu'en 1802,
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toujours actif et robuste. Un jour, on le trouva immobile, assis sur un banc au soleil, son arrosoir à demi plein à cùlé de lui, et sur ses genoux un manuscrit indt'cliiffrable, dernière élucubration de son cerveau épuisé. Il était mort sans y prendre garde. Il avait dit la veille à Marcel :
— Sois tranrjuille , Ips millions que tu devais hériter de moi, tu les auras! Q)ue je vive seulement une dizaine d'années, et je ferai une fortune plus belle fjue celle que j'avais faite. J'ai un projet de constitution qui sauvera la France du tlésordre ; après ça, je penserai un peu à moi, et je reprendrai mon commerce d'exportation.
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La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
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