‹ AntoniaChapitre 17 sur 18 · IS · texte numérisé non relu

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ainsi! lui disnit-ollc. Ne cliani^eons rion à colto situation plnine de délices. Soni^cz donc ; le jour où je dirai tout haut que je vous ai choisi pour le conipai^non di; ma vie, on rira, on criera, on m'accusera d'un entraînement vuli:aire, et jo sais des femmes vertueuses (jui nie diront avec cynisme : «Gardez-le pour votre amant, puis(|u'il vous faut un amant; mais voyez-le en secret, et ne l'c'-pousez pas! » De rpicl fi'ont soutiendrais-je ces impertinences, si je n'avais pas la conscience nette, et si je ne me sentais plus le droit de répondre : a Non, il n'est pas mon amant! 11 est le fiancé que j'aime, et qui m'a prouvé son respect comme aucun autre homme n'eut su me le prouver! » Gardons nos forces, Julieîi; celle de la vérité est la plus [)uissantc de toutes pour lutter conti-e les idées fausses.

Julien se soumettait jvu* d('vouement et aussi par fidélilt' (resj)i'it à ce je ne sais (pioi d'héroïque et <le coriK'lieii qui avait ré^Ié sa vie et conleim les premiers élans de sa jeunesse. 11 pouvait encore vaincre ses sens, ne leur ayant jimiais periuis de le dominer entièrement, l.t j)iiis ce roni;in d'amour j)ur, à travers la nuit «'ml)aum<'<', parlait à son ima<,'ination, cl pour l'artiste ces nuits poétiques étaient des fête} enivrantes. Ce jirdiri avait des profondeurs sond)re! et drs masses jHiissantes, comme on en voit dans le: compositions de \\;iII«mu. l/npparition de Julie i:ra cieusement jiai'('e, assez f^rinde et pleine d'ampleu: dans 1,1 sinqtlieité de ses atours, é-tait en harmoni»

c ce sentiment particulier qui fait de Watîeau un peintre sans niit'*vrerie, un Italien réaliste et bien vivant dans un cadre de convention et dans une époque d'îdiéterie. II y avait un coin retiré où, sur le fond nnir des massifs, un ^raiid vase de marbre blanc, haut monté sur un piédestal enjruirlandé de lierre, se détachait Vajiuemcnt dans la nuit comme un spectre. \h'< lueurs bleuâtres, insaisissables, plissaient sur le ft'iiillape, et l'ombre des branches se dessinait sur le n)arl)re, dont les contours s'effaçaient mollement sans que la forme du vase cessât d'être élégante et majes-

tlP'ÎK.'.

(/rs! là que Julien, aussitôt que sa mère était coucImo, allait attendre Julie, et, quand elle approchait, sotirianfe, tranfjuille comme le bonheur, avec ses jupes !'• <oie qui miroilaioiît dans l'ombre et ses lx*aux bras mis qui retenaient une draperie de satin n\\*'\ Julien croyait voir je ne sais qu»'llt' musp moderne présidant h sa di'stirjée, lui apportant les promesses de l'avenir \\\■^'^' toutes les frnices et toutes les séductions de la vie pn'sente et réelle.

L»' pn-sent, il fallait bien le s:iv«^urer sans trop sonîcr au lendcMiiain, car l'incertitude des événements s'opposait aux projets sous une forme déterminée. On ne s;»vail pas encore si l'on vivr.iit ainsi, aUmdonnés flu monde. oubIi«*s et tranquilles dans ce janiin qui était devenu pour l'amour un paradis terrestre, ou bien si, chassi's même du |>^ivillon par «les créanciers inexorables, on n'irait pas chercher dans quelque

212 ANTrtMA.

f\iu])oiirp: uno ninnsarde avoc un jardin sur la l'cnri! On voulait tout acropter onsoml)le; c'était la seule chose certaine, le seul vouloir irrévocable.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis la mort du marquis d'Estrelle, et, après toutes les reclierclies poî^sibles, il n'y avait pas eu trace de testament. On croyait qu'il en av.iil un, on n'osait dire tout liant que la marquise l'avait détourné. D'a[)rès divers indices, Marcel le pensait: mais rien ne servait de soupçonne!', on ne- pouvait rien prouver, et le fait s'accomplis^^ait avec une insolente tr;m(iuillil«', c'esl-à-dire (jue la manpiise, s'en tenant aux droits consacrés p.ir son contrat de mariaije, h('rilait inl(''i:ralement de tous les birns du (h-bint, et ne tnisait mention d'aucune réserve pour l'acquit des dettes du feu comte. Cette réserve semblait ressortir pourtant des termes du contrat de Julie. C'était matière à [)rocès, et Marcel consriilait à Julie de plaider, ne fût-ce que pc^ur arrêter les poursuites dont elle était menacée. Julie ne voulait pas de procès. Elle croyait (ju'on les perdait toujours de part et d'autre, et MaFc«'l avouait (|u'elle ne se trompait guère.

— Je sais bien, disail-tlle, rpie la marquise ne

tïi'aime pas, ot il est fort possible qu'elle ne me doive rien ; mais c'est une très-grande dame, et il n'est pas )bssil)lo (jiie, ricli(( conmie elle l'est, elle laisse li'pouiller entièrement une personne qui porte son lom. Attendons encore. Il ne serait pas séant d'aller i vile lui parler d'argent, et peu prudent, vous l'avez lit vous-même, de paraître trop pressée. Le moment ciui, je ferai cette démarcluî quoi cpi'il m'en coûte; ous m'averlirez d(; l'opportunité.

— Allez-y tout de suite, lui dit un jour Marcel. Il î'esl (inc temps, vos créanciers veulent agir demain.

Julie, sans se décourager de l'insuccès de sa jn'enièi'e visi e, s'était préseiih-e clie/. la douairivre dans a maliii(''e (pii avait suivi le d(''cès du manpiis. Ca'lte ois, elle avait été n-viie Irès-IVoidemciil , iiia-s avec 'yolilesse. Peut-être, ayant fait d sparaîlic les disposiious testamentaires, ne craigiiait-on plus sa présence. I y eut bien cpielqne n'Ilexion aigre-douce sui* les plaisirs mondains (|iii mar(|ua < iit la lin du deuil de .'cuve de madame d l'.sli'elle, jiar allusion à son ahence de la veille. .lu'ie avait doiiiK' l'explicalion con- ,'enue avec Marcel. Ou l'avait «'■coult'e dim air de 'Uriosih' assez d(''Sol»!ig(\uil, el |)uis ou avait ajouté' :

— (!'esl douunai;»' poui' \ous, comtesse, luaisNous p'Oilà de iiou\e;iu eu deuil 1

Julie :iv:ii( lail d'iuilres viNiles à la douairière sjins ni parle!" jamais de ses eiuharias. Le moment Vfiuj le le l'aire, elle s'ai'iua de c«»urage, se présciila avec ^(buieeur ;u-((»ulumee, el lil eu peu de mtWs. (|u'elle

110 put ivussir à rendre tros-liunibles, l'exposé de sa situation.

— Je vous demande pardon, madame, lui répondR la marquise, mais je n'entends rien ù ces affaires, n'ayant pas l'avantage de vivre dans l'intimité des procureurs. Si vous voulez bion envoyer le vôtre à mon notaire, il prendra connaissance de mes droits, comme de mes devoirs, et il se convaincra que vous n'êtes pas au nombre des cbar^es qui m'ont étt- laissées.

— Ce n'est point là, madame la marquise, la réponse que je réclamais de votre loyauté. 11 se peut que vous ne me deviez riéii, et cela doit être, puiscjue vous rallirmez. Je pensais que, par des considérations de famille...

— }? n'ai pas l'iioniieur d'être de la vôtre, répondit sèchement la manpiise.

— Vous voulez dire, reprit Julie, ranimée par la provocation, que M. le comte d'KstrelIe s'est un peu nn'sailié en éjiousanl une iille de noblesse mi-partie|i i\v robe et d'(''p(''e. Ceci ne m'oll'ense pas, je ne rouffis pas de mes aïeux magistrats, et ne me crois audessous de personne; mais je ne suis pas venue ici|] jM»nr (lisculer mes titres à l'hotmeur de porter le nom rjue vous portez aussi. Le fait existe, je suis la com tesse (rKstrelle ; dois-je perdre l'existence rpii m'avalift •'•l<'' promise et qui semblait assurée? Si M. le marquis m'a oubliée en mourant, ne résulte-t-il |)as (i'inl| tentions dont il a dû voiis faire part que vous acfjuil-

ANToXIA. iin

terez les dettes de son fils, du moins en partie/

— Non, madame, reprit la douairière, cela ne résulte pas d'une intention (pi'il m'ait jamais exprimée. Je connais seulement son opinion, et la voici : vous d(!vri('z résolument renoncer à votre douaire, puis- (ju'il (îst insufHsant pour acquitter les dettes en ([ucstion, et l'on veiTait à payer le reste.

— On me l'a proposé souvent, madame; j'ai demandé si l'on voulait bien, en échan^^e de cet abandon, me faire une pension quelconciue.

— Ètes-vous absolument sans ressources? votre tamilli' ruî vous a-t-clle rien laissé?

— Douze cenls livres (1(î rente, madame, pas davanla^^e, vous ne l'ignorez pas.

— Kli bien, avec cela on jx'ut vivre, ma chère; c'est assez pour aller en liacre, pour voir la comédie en lo^e j:?rillée, pour fré(juenter les feimues de pn»cureur et ponr dininei' le bras dans la l'ue en plein minuit à des peinti'es d'enseigne, (le sont là vos i,'oût>, à C(^ (|ue Ton dit; contenlez-les, renoncez à vos droits OU laissez vendre à tout pii\ l«vs biens (|ue vous tenez de la taniille d'l,sli«'lle ; pm m'iniporle à moi I Tout co (pi<; j(^ désire, c'e>t (jue voll^ fassiez un mariamî queleoiKiiie <iui <liaii^(^ voire nom et (|ni m'empêche d'être jamais e(Mdondui' avec vous par ceux (pii iu\ nous coiuiaisseiit point.

— Vous aurez cetle salisfai-fion, madame, répondit Julie en se levant, car, pas plus <[ue vous, je ne voudrais de cette confusion fàchoubc.

•iïG

Elle salua et sortit.

Marcel l'altendait chez elle. Quand il la vit rentrer pâle cl liiil rempli dun éclair d'indignation :

— Tout est perdu, lui dit il, je vois cela! Parlez vite, madame, vous me faites peur.

— Mon cher Thierry, je suis ruinée sans ressources, répondit Julie; mais ce n'est pas cela qui m'étuulle. On m'insulte, on me foule aux pieds; du premier coup, sans témérité, sans provocation de ma part, on me jette l'outrage à la figure! je suis environnée despions, on rapporte, on envenime les choses les plus iniipcentes... Tliierry, ajouta-t-elle en se laissant tomber sur un fauteuil, vous êtes un honnête honmie;... je vous jure (jue je suis, moi, une honnête tem me!

— Il n'y a que des misérables qui puissent nier cela! s'écria Marcel. Voyons, du courage, expliquezvous.

(juand Marcel sut tout, sauf l'intelligence (jui régnait entre Julien et la comtesse, car ils avaient cru devoir garder provisoirement leur secret, même vis à-vis de madame André Thierrv, il fut fort abattu e jugea la situation désespérée. |

— \oii^ \oilà, dil-il, entre le dénûment subit, ab stîlii, épouvantable pour une i'ennne (|ui a vos habi tudes, t't un |)i(»cès dont l'issue est fort douteuse, h ne sais plus (juoi vous conseiller. Je vois (jue mes pré visions se réalisent. (3n veut vous dépouiller et avoi le monde pour S(.»i en essayaiit de ternir votre réputa

lion. (Jn a aiguisé des armes contre vous, on s'en est muni en voyant (Uk'liner le nianjuis, et niêni<', pendant qu'il rendait l'âme, on s'en est servi ; on a travaillé de san^'-t'roid à votre perte, on vous a lait espionner, on vous a suivie...

- .Attende/, monsieur Thierry, est-ce que M. Antoine n'est pas mêlé à tout cela?

— Julien le croit; moi, j'en doute encore; j'en aurai l«* cœur net, et, s'il le faut, je dresserai un contre- Bspionnafîe aupr6s du sien; mais le plus jiressé n'est pas de savoir ((ui vous trahit, il faut arrêter vos réso-

utions.

— l'as de procès surtout!

— ^on; mais n'avouons pas ('cia, «'t menaçons de •éhellion ; je m'en charj^'e. On vent qu«* vous ahanionniez le douaire purement et sinqilement ; moi, je ^eux ipi'on achète cet abandon, et je (h'hattiai les conditions fort et ferme.

— Kn attendant, dit Julie, me voilà brouillée avec a famille (h; nu)n mari, car vous pensez bien (jue je le remettrai jamais les pi«'ds ehe/. la marcpiise.

— hevant le parti jn is de vou> pousser à bout ipie e vois bien anèh' chez elle, je n'ai point ù vous coneiller la jiatience. La guerre est déclarée, les lioslités ne sont pas de notre fait. Il >*aj;it de ne |>iis reuler.

Mais Marcel n'eni |>as le loisir de l»ataillei". Il avait

8es trousses deux on Jrois procureurs d'assez mau-

;i renom, <|ui parlaient de faiiv vendre à la criée,

Sl-2 AN 1(1 N I A.

cl (jui ne \(»til;ti('iii ])lus acconlcr lie délai, il crul <ifvoir souscrire aux pi'cleiitions de la marciuise. li alla en prévenir Julie.

— On vous di'pouiilc;, lui dit-il, vX je crains même (pToii ne vous force, en cas de résistance, à aliéner le niiiue capital ijue vous tenez de votre famille. 11 est i)ien eerlain (jue les dettes du comte avec les intérêts accumulés absorberaient au delà de ce qui vous reste de sa fortune. La maniuise d'Kstrelle veut habiter ou tout au moins posséder l'hôtel d'Estrelle.

— Et ses dépendances? dit Julie; le pavillon aussi

— Le pavillon aussi. Ma tante aura une indemnité pour déi'uerpir, autre chose à débattre, mais qui n< vous re^'arde pas.

Julie ne répliqua rien et tomba dans une profond» tristesse. Lire ruinée , réduite à douze cents livres d rente, cela n'avait j)as encore olïert un sens bien ne à son esprit; mais (juilter à tout jamais cette maiso éléj^ante, ce jardin délicieux (jui , depuis quelque semaines, lui étaient devenus si chers, perdre ce vo sinaiîe du pavillon, ce charme et cette sécurité d< entrevues nocturnes, c'était là véritablement la cat; strophe ! Tout un moiule d'ivresses s'écroulait derritM elle, l ne [)hase de son j)lus jiur bonheur était clo; brutalement et sans (ju'elle eût eu le temps de s| préparer.

Marcel retoiiiiia vile che/ le notaire df la maniuisj Il le trouva très-hautain devant ses concessions, n» |ia> lui, riinnune, (jui «'lait forl i^alanl homme «I

reste, mais le fondé de pouvoii*s engagé à soutenir

pied à pied la cause de sa cliente. On l'avait, d'ailleurs,

prévenu contre Julie, et il ne voyait en elle qu'une

eune folle décidée à tout sacrifier à des passions

déréglées. Marcel n'y put tenir; il se fâcha, jura son

lonneur qu'il n'existait aucune relation secrète entre

a comtesse et son cousin, qu'ils se connaissaient à

leine, et que Julie était la femme la plus pure, la plus

ligne de respect et de pitié. Marcel était connu pour

m trt's-honnéte liomme : la chaleur de sa conviction

branla le notaire; mais, revenant aux droits de la

narquise, il démontra qu'elle était maîtresse de la

ituation et qu'on serait heureux d'en passer par où

îile voudrait.

Pourtant il promit de faire son possible pour l'amrler à des dispositions plus généreuses envers la veuve e son beau-fils. Le lendemain, il annonça, par me lettre à Marcel , (jue la marquise souhaitait voir hôtel d'Kstrelle, où elle n'était pas entrée depuis }ngtemps. Klle voulait s'assurer par ses yeux de l't'tat es lieux et faire |)rocéder à une évaluation (pii serait ébattue en sii présence par ses conseils et ceux de la omtesse. 11 était aisé de voir, à la forme de celte *bttre, (pie le notaire avait mécontenté sii cliente en l.iidant, ainsi (ju'il l'avait promis, le côté moral de mse de Julie, et que lui-même était a.ssez mécon-

iit des méfiances et des duretés de la douairière.

Il se |)résenta le jour même avec elle. Julie, ne voulut |xis revoir sa cruelle ennemie, bc renferma dans

son boudoii', laissant ouvertes toutes ios autres portes (les appartements.

l.a nianjuise d'Eslrelle était une ài)re Normande. l)an> le monde de madame d'An(^ourt, on rapjx'iait madame de Pimbêche, Orbèc}\c, etc. On l'accusait d'emj)runter à l'année pour j)rêter sous main à la petite seniaine. C'était peut-être exaj^n'ré ; mais il est certain ([u'en versant une grosse soiume pour libérer Julie, elle voulait se rattraper sur le détail, i.a promptitude qu'elle mit à venir faire cette sorte d'expertise en était la preuve.

Elle se promena dans toute la maison, examina tout d'un œil perçant et sur, tit ses objections et ses réserves sur la plus petite d(*iiradation nuu'ale, déprécia tant qu'elle put U\ mobilier et l'innuobilier, parlant et agissant avec un cynisme d'avarice et d'aversion qui écœura Marcel et tit plus d'une fois routiir le notaire. Lorsqu'elle arriva devant le boudoir où Julie s'était réfugiée, elle demanda (jue cette porte lïit ouverte Klle le fut à rin>lanl même. Julie avait entendu venir et, ne voulant jms subir ce dernier atVront de recevoi malgré elle une visite odieuse, elle était sortie par I< jardin, laissant à Camille l'ordre d'ouvrir dès fju'oi l'exigerait. Camille était fièi-e, elle conq)tait des éche vins parmi ses ancêtres! Elle ne put résister au dési (le (louiirr uiit' Iccoii à la douaii'irre : elle s'ap|)roch d'un iiicublr où elle avait sci'i'i' r\pi-rs à la liàte (pie! (jues cbilVons, el dil d'im ton de ^ounùssion moi daiilr :

— Peut-être que madame veut compter le linjïe? Il y a ici des fichus et des rubans à ma maîtresse.

La douairière se souciait peu du caquet d'une suivante; mais sa haine contre Julie reçut le coup de fouet et s'exaspéra. Elle jeta un coup d'o-il rapide vers la croisée, et vit madame d'Estrelle qui traversait le jardin et se dirii:eait vers le pavillon. ^

C'était là une grande faute s<ms doute de la part de Julie, mais elle aussi était exaspérée. Elle se sentait comme chassée de sa maison, de sa chambre, de sa retraite la plus intime par l'impudeur de la persécution. Elle cherchait un refuge, elle avait 4a léle péril ue, elle >'en allait d'instinct et sans rétléchir vers madame Thierry, vers Julien.

— On ne viendra pas me relancer chez eux, pensat-elle, on n'oserait! Je suis encore propriétaire, et moi seule ai le dn>it d'entrer chez les personnes (|ui sont là en vertu d'un b.iil. Il est temps (jue j'avoue, d'ail-

eurs, mes relations d'amitié avec madame Thierry, et, à partir d'aujourd'hui , je prétenils aller chez elle comme je vais clie/ d'auti'es fenunes (jui «mt des

Veres ou des tils.

Au inoint'iit on elle entrait résolument dans K» pavillon, la nianpiise, avec une résolution non moins soudaine, sortait <lu boudoir et s'élançait dans le jardin.

— Où allez-vous, madame? lui dit Marcel, qui n'avait |)as vu fuir Jidie, mais (pii se meliail des yeux >rillanls «'l (le l'allure saecailee de rai^il'' '1 verte vieille.

■i22 . ANTON lA.

La marquise ne daigna pas n'pondre, et continua (le sautiller comme une pie (l«''|)lumce. Le notaire et Marcel la suivirent, ne pouvant l'arrêter.

Elle connaissait fort bien les loc^ilités, quoique de- |)uis lonirtemps elle n'y eût pas fait acte de présence, s'étant brouillée dès son second mariage avec je comte son beau-fils. Elle arriva au pavillon peu de minutes après Julie, trouva la porte grande ouverte et entra dans l'atelier comme une bombe.

Julien était seul: il ne savait même pas que madame d'Estrelle fut entrée et montée chez sa mère. Depuis qu'il voyait Julie en secret, il n'était plus aux aguets. On était si bien d'accord pour ne pas se rencontrer par hasard! Il travaillait et chantait. Julie, en entrant dans le petit vestibule, avait eu je ne sais quel vague et subit avertissement du danger d'être suivie; elle avait pris l'escalier, se persuadant que la chambre de la veuve était un asile inviolable. Surpris de Iîi brusque apparition de la vieille douairière, Julien qui ne l'avait jamais vue, se leva, pensant qu'elh était an'ivée par la rue et qu'il s'agissait d'une commande. Cette figure rouge et haletante, anguleuse et njaussade, lui causa phis de déplaisir ((ue d'espé rance.

— Voilà, se dit-il rapidement, une personne (|U marchandera comme un brocanteur, si ce n'est quelqU' brocanteur femeIN» o\\ n'-alitt'.

La toilette sordidi' de la dauit' n'annonçait nulle iiinil sou vau'j: »•( sa l'ortuin'.

ANTONIA. -i^S

— Vous êtes seul ici? lui demanda-t-elle sans lui rondro aucune espèce de salut.

Marcel et le notaire parurent, et les yeux étonnés de Julien interrofrèrent Marcel, qui se hâta de lui diiY* :

— Madame est une personne qui souhaite acquérir ce pavillon, et qui...

— Je n'ai pas l)esoin qu'on me présente à ce monsieur, riposta aiirrement la marquise, et je sais m'e\pliquer moi-même.

— Alors, madame, dit Julien en riant, ce monaioir attend vos ordre^.

— Je vous ai fait une question, reprit la marquise sans se déconrerter, je vais la rendre plus claire. Où a passé la comtesse d'Estrelle?

Julien recula d'un pas. Marcel, vouUirt éviter une scène riflicul<\ lui lit vivement un sijjne en touchant son front avec \o doiizt, pour lui fiirf entendre (jue cette femme avait l'esprit (h''i*an;ié*.

— Ah! fort hi<Mî, dit Juli*»n, parlant du ton dont on parlo aux enfants et aux fous. Madame la comtes-îp d'Estrelle ? Je ne la connais pas.

— Sotte réponse, monsieur \o peintre, o[ tout i\ fait inulil»'. Je veux parler i\ celte dame, et je sais qu'elle •demeure ici... de temps en temps !

— Marcel, dit Julien en s'adress^mt ;\ son cousin, est-ce toi qui m'amèni*s cette dame f

Marcel fit avec aiiiît)iss»* nii si^Mi»' i\v \C'W négatif.

— Alors rVst vous, monsioiir? dit Julien au notaire.

— Non. monsieur, rrjiondil le notaire avec résolution: j'ai suivi madame, cl j'iuMiore absolument ce qu'( Ile vient faire ici.

— Vous auriez donc beaucoup mieux fait de ne pas me suivre, reprit la marf|uise avec une sèche tranfpiillil('': j'ai eu une raison pour venir dans celte boutique de tableaux, vous n'eu avez pas. Kaites-moi l'amitif* de m'y laisser a^iir à ma i^uise.

— .le m'en lave les mains, répondit le notaire eu saluant Julien avec beaucoup de politesse, et il sortit maudissant l'humeur acariâtre et fantasque de sa cliente.

— (Jiiant à vous, monsieur le pî'ocureur,... dit la marquise à Maicel.

— (juaiil à moi, madame, répondit Marcel, je suisj ici dans ma lamilU*, et n'ai d ordre à recevoir que dôj la maîtresse du loiiis ipii est ma laiite.

— \r sais tout ci'la. Je sais voire panMité et comment vous vous entendez en bous amis entre vous, et en bons voisins avec la veuve du comte d'Kstrelle. Heslez si bon vous semble, ou mettez-moi à la porte si vous l'osez.

— KinisM>ns-cu, madmii', dit Jidieu, (jui perdait j)atience. Je n'ai pas coutunn; de maïKjuer de respect à une Irinnii', (\n('\{\\H' rdunuDilr i\u'v\\o lue paraisse; mais je suis un artiste, im nuM-irr si vous vonl«'z:je suis chez inni, (lan> ma houlique de lablciux, connue \i)[i> dilo loil bien, j'y travaille, je n'ai pas de (em()S

à perdre. Vous me parlez fie choses que je n'entends pas et d'unr personne (jue je n'ai |)as l'honneur de recevoir; si vous n'avez pas dauti'e motif pour me venir déran^^er, soutirez que je vous quitte.

VA, enlevant son étude et sa palette, Julien sortit de l'at^'Iier en jetant à Marcel un coup d'o'il expressif qui siiinifiait : « Tire-toi de l;\ comme tu pourras, n

— C'est bien ! dit la man|uise sans se laisser abattre par ce congé en bonne forme. Je me rappellerai la chanson du berjj^er. Voyons un peu la chaumière. Je ne vous ferai grâce de rien; je vnix voir lout l<' j»avillon dehors, dedans, en haut, en bas, comme j'ai vu l'hôtel.

— Allons, madame, dit Marcel, puisipie vous l'rxiç^cz... Permettez-moi seulemml de prt'vcnir ma tante, :|ui demeure liVhaut!

— Non, pas du tout, rcpiit la douairière en se dirigeant vers la porte, je préviendrai nn)i-mènu\ et, si

'on nie renvoie,... eh bien, j'en snai fort aise, moiiieur le procureur I

— Ah! c'est l^ en pei-die la Irteî s'i'cria involonlaipeujenl Mai'cel : est-il possible <pie vous supp(»si«'z péellemeiit inailann- d'i.slrelle «achée ici? Mors venez, [lîadaine, je vous nionli'e !•• elieniin. (Jniind nous en JUre/ le e(eui' net...

Marcel ('lait à cenl lieues de sinia^'inei' (pie Julie iVit luns la eliainbre de sa tante. Tout à coup, et connue 1 ouvi'ait bius(juenient la porte de l'atelier, il vit maiame d'Kst relie et madame Tliiei'rv devant lui, et resta

Vin WTONIA.

clans l'attitudo la plus pilniso qno Ton puisse attribuer au (lésa ppoi ni ornent.

Julie avait entendu l'aiTivée bruyante de la marquise dans l'atelier. Julien était, monté pour dire à sa mère qu'une folle était là faisant ra^e. II avait été surpris d'abord de voir Julie et désolé ensuite de sa pr(''- | sence, en apprenant d'elle que cette folle était la l douairière en j)ersonne. Julie la connaissait entln et ,^ savait bien qu'elle viendrait la relancer jusqu'au f!:renier. Klle avait pris son parti sur-le-champ, et, s'em|wrant du bras de madame Thierry, elle lui avait dit : it

— Vene/. ! il ne me sied pas d'être surprise chez vous comme une coupable qui se cache. J'aime mieux braver l'orage, et je sens que je peux le braver parce fjue je le dois.

Julien, éperdu el j)rèt à éclater, était resté sur le haut de l'escalier, écoutant et se demandant si Marcel tout seul réussirait à emj>êcher les deux femmes qu'il aimait et respectait le plii> au monde d'être insultées k par une furie.

Mais, chose inattendue, dès cpie la douairière se vit en présence de ces deux femmes, son visa^^e s'éclaircit, et sa colère parut se dissiper. Oue voulait-elle en ert'et? Constater par ses propres yeux ({u'on ne l'avait pas trompée en lui disant (jue Julie avait fait amitié avec la veuve Thierry el (|ii'elle ('lail, par ronsérpient, la maîtresse de son liU. La constWjuence était un ï)euli forcée; mais, Julien ayant dit ;\ la mar(|uise (juil nel.

connaissait pas Julie, la marquise avait c|uelfjue motif de croire ce qu'elle désirait croire. Cette satisfaction 'apaisa comme la possession d'une proie apaise l'afritation du vautour. Elle partit d'un méchant rire en reprardant Marcel d'une manière triom[)hante, et, sans saluer personne, sans attendre que personne lui adressât la parole :

— 'Venez, monsieur le procureur, dit-elle ù ^ïarcel, e suis satisfaite; j'ai vu ici tout ce c|ue je voulais voir ; allons à nos affaires.

Julie sentit le sarcasme, elle allait y répondre. Klle était poussée à bout, au point de souhaiter dire son îecret en présence de tous. C'était, selon elle, l'occasion ou jamais. Puis(juc la calomnie voulait la traiter 3n pécheresse humili«'e, ell(^ voulait re^prcndrc sa dignité par l'aveu d'un amour sc'-ricux et ImMih'd \rii'\jme. C'était un fjrand acte de couraf^e de la p.ut diiiie 'emmequi n'avait jamais rien su hi'aver: aussi n'i'taitîlle pas de «anj^^-froid en piciiaiil à la lifite rt à l'insu le Julien cette résolution e\ln"iiie.

Mais il ne lui fut pas douiK' de l'accoiiiplir ainsi. Marcel el madanu' Tliieii-y lui saisirent cliiiciin une îlain en lui (Lisant bas, coninie a rMiiis>;or) :

— ^e réponde/ pus; laisse/ limilifc c.-Ia sous vos )ieds!

Kt, pendant ({u'ils la retenaient ainsi, la ilouairière >assa (levant elle sans daij;:ner la re;rarder et reprit 'allée (pii ramenait à l'iiôlel, tandis (pie l'honTiète noaire, (pii l'attendait dehors et (pii la suivit, a(iress;iif

2«S ANIONIA.

h .liilif un salul d'une déférence tr»'S-sijîniricative.

— \()us le voyez, dit Marcel, son conseil même prolesl»' conlre l'iudij^Miité d'ime pareille conduite, et, maintcnaiit ((ue cette femme a levé le masque, j)ersoimc ne sera pour elle contre vous; mais, pour Dieu, madame, comment vous laissc/.-vous surpreiidre ici, où vous ne venez jamais? Vous êtes imprudente, je dois vous le dire!

— Mon cliei- Thierry, j'ai à vous parler, ré-pondit Julie. Allez conclure avec la marquise, cédez tout en fait (Farinent, sauvez seulement ma petite fortune p»M'sonnclle, et revenez ici. Je vous y attends.

— Tounjuoi ici? reprit Marcel.

— C'est ce que je vous dirai quand vous son'/. d<* retour, répondit Julie.

— Kn ell'ct. madame, dit Julien dès que Marcel se fut éloi^Mié, par (juel malheureux hasard honorezvous ma mère de voire visite précisément le jour où votre mortelle enix'niie vous fjuette? VA maintenant 'pounpioi reste/.-vous là comme pour la confirmer dans ses étran;;es sou|)(.'ons?

Malgré le ton lespectueux et tendre de Julien, ses paroles contenaient une sorte de n-pi-iniande (|ui «''t(>nna madame Thierry.

— Julien, dit madame d'Kstrelle avec vivacité, U moment d'êire sincère es! venu. Il est venu plus tôt (|ue je ne lattcndais, mais il s'impose, et je ne veu> pas reculoi" devant la (h'stiné'e. Ma dij^nc amie, s'écria Jj t-elle en se jelanl an cou de madame Thierry, sachei

la vérité. J'aime Julien. Je lui appartiens par les enijagements les plus sacrés. Knibrassez et bénissez votre fille.

— 0 mon Dieu! s'écria à son tour madame Thierry é[)er(lue en pressant Julie sur son cœur, vous êtes mariés ?

— Non certes, jamais sans ton consentement, dit Julien en embrassant aussi sa mère; mais nous nous sommes juré l'un à l'autre de te le demander d»'s (jue celle coiitidrnce n'aurait plus rien d'alarmant pour ta tendresse. Julie |)arle [)lus lut (|ue je ut* l'aurais souhaité, mais elle {)arle, et (|ue veux-tu que j'ajoute? Je l'ai trompée, ma boiuie mère, je l'aime éperdument, et je suis le plus heureux des iKwnmes, puisqu'elle m'aime aussi!

Madame Thierry lut si émue de ces révélations, qu'elle resta loniitemps sans pouvoir parler. Klle accablait Julie et Julien des c;iie>s»'s les plus tendres, et, trend)laMte, li's mains froides, les yeu\ humides, elle éprouvait un nu'laiii^e sirif^ulier de fniyeur «'t de joie. Le pi'emier senlimeul dominait peut-élre, ear >a première (piestion tut pour demander à Julien pouiipioi, au milieu de son boidieur, il sendtlait reprtK'ber à Julie d'a^'ir un peu trop \ île.

— Ah! voilà! dit Julie. Hier au >()ir.... car nous causons ensend>le tous 1rs soirs, chère mère, nous étions coiivriius d allemlre la st»Iuli«»u delinilive* de mon sort avani de rien r«'\elt'r à nos amis et ;\ vousmême. Je nie vovais marelier à ma ruuie. Julien eu

était contont. Seulomont, il oiit voulu, pour ma considération , que tous les torts fussent du côté de la marquise, et il est bien certain que ma résolution, connue et publiée, va lui donner des partisans nonil)reux dans son monde de faux dévots et de méchantes prudes; mais, moi, je ne peux pas supporter qu'on me fasse passer pour une femme g^alante, et cela serait si je crai^mais de dire la vérité tout entit>e.

— Oui, sans doute, répondit Julien : i\ présent, il faut la dire: mais vous avez hâté l'heure, ma chrre Julie! Pour cette inconséquence -là, je vous adore encore plus; mais mon devoir était de ne point m'y prêter. L'amour et la destinée l'ont emporté sur ma prudence; ils ont rendu mon dévouement inutile... Arrirre les n'-flexions! ]\v\]\<. 1rs enfants, ma cliiTO mère; Julie l'a dit, Julie le veqt, et, moi, je sais (jue tu le veux autant qu'elle.

Pendant (|ue les habitants du j>avillon se livraient à cet épanchemciil, la maniuis*», inslalN-e dans le salon de l'hôt»'!, j)rocédait à l'évaluation rigide de l'un et de l'autre. Marcel bataillait, le notaire faisait d'Iionnétrs mais vains etforts ]>oui- ('(juilibrer les pr«''tentions respectives. lOnfin on arrivait à une conclusion a.ssez cbap:rinante pour Marcel : c'est que Julie ne pouvait pas esp«''rer de sauver son mobilier des grilles de l'ennemi, ('/était beaucoup (pi'on lui permît de conserver ses diamants et ses dentelles. Il fallait subir ce dur marché, parce (pie c'était le jjIus sûr; aucun enchérisseur ne s'était présenté. Marcel avait bien écrit

ANTOMA. -2^]

à l'onclo Antoine, espérant qu'il prendrait envie du jardin et ne marchanderait p;is trop nialirré sa rancune; mais l'oncle Antoine s'était tenu coi.

Après une demi-lieure de discussion finale sur les articles déjà rédifîés. on fit quelques ratures, on remplit quelques blancs. La douairière signa, et, comme Marcel se disposait, tout en recliii^nant et protestant encore, à soumettre l'acte à la ratification de Julie :

— Pourquoi n'esl-eli" pas ici? dil la douairière d'un ton brusque. La chose est assez importante pour qu'elle puisse quitter son cher pavillon pendant quelques minutes !

— Vous avouerez, madame, reprit Marcel, (pie vous ne traitez pas la comtesse d'LsIrelle sur un pied de l)é'n»'îVolcnce qui doive reni;aji:er à se retrouver eu face de vous.

— Uah! l)ah! elle est bien susceptible»! Allez donc la chercher, maître Thicnyl J'ai lifile d.- m'en aller. et, si, en lisant l'aele, elle t'ait des l'aeons. je ne suis point laite, moi, poiii' l'allendi'e. (ju'elle viciuie s'e\pli(juer ici, ce sera plus lût tiiii. (Jue craint-elle? ]o n'ai |)Ius rien à lui diic sur sa conduite, dont, à l'heure (ju'il est, je me soucie fort peu. et (]ue, d'ailleurs, je n(^ lui al point reprochée. Lui ai-je dil nu seul mot tout à l'heure? Si je lui en ai touclH- aiq»aravant (piehjue chose, c'e>l lorsiprelle a voulu faire appel à des sentiments (pie je ne lui dois point; mais qu'elle s'abstienne de récriminations, et je m'enna^e k ne ia poii:l humilier.

Ma ANIOMA.

— Si vous m'autorisez à lui porter des paroles de paix, dit Marcel, et à les rédiger en expressions douces et conveuai)ies. je vais tenter de l'amener ici.

— D'ailleurs, ol)serva le notaire, madame la marquise a sans doute quehjue chose à lui dire en dehors des termes du contrat? L'intention de madame est certainement de lui donner le temps de trouver un abri en (piiltant l'hôtel?

— Oui, oui, c'est cela, dit la marquise; c'est mon intention. Allez, maître Thierry !

Marcel courut au pavillon et décida Julie à le suivre. 11 lui avait semblé que la marquise, satisfaite de son marché, vowlait essayer d'etfacer un peu ses torts, et il convenait à la générosité de Julie, à sa prudence peut-être, de ne pas repousser cette sorte de replâtrage dont le monde a coutume de se contenter.

Le temps pressait, on ne s"(^xpliqua pas encore au pavillon en présence de Maicl; seulement, Julie dit tout bas à madame Thieri'y :

— Vous savez ma dol à j»n''sent; j'apporte une très-petite rente; mais, en vendant mes bijoux, nou5 pouvons racheter la maison de Sèvres. Je suis donc pour Julien un parti sortablc, et tout s'arrange de ce c«*>té aussi l)ien ((uc p(>s>ibl('.

La niar(jiii-^(' dissimula l'inqiatience que lui avaicn causée (juchpics momciiK d'attente. I^lle fut presipK j)(»lii' eu pi'iaiil Julie de lire ri de signer. Julie ju-il h plume; ujais, ne voyant |)as vrnir les paroles conci liaiilfs (|Ut' Marcel lui avait annoncées, elle hésita ui

pr-u et refîarda le notaire, comme pour lui demander -nii avis. Cet air de déférence n'échappa point à la p' ispicacilé de l'homme de loi, qui décidément se ^sentait de la sympathie pour elle.

— Ce serait le moment, dil-il à sa rude cliente, d'annoncer à madame vos bonnes intentions sur la question exécutoire.

— Kh ! oui, sans doute, réplifiua la marquise, je veux ( ntrcr en possession de l'hôtel sur-le-champ, demain au plus tard ; mais je laisse le pavillon |)our deux ou trois mois à madame.

— Le |)avillon? dit Marcel surpris. Mais il est loué, le pavill«»n! Madame la mar([uise n'ij^iiore pas (ju'il est lou('' pour neuf ans? ,

— Mais le bail est nul, maître Thierry, car je ne l'ai pas sifrné, et, aux termes de nos accords matrimoniaux, M. le manpiis (rKstrelle ne pouvait faire aucun acte sans ma participation <'X|)i-esse.

— Ainsi madame? 'fhie'rry sei'ait mise eu diMuein»' il" délo^'er sans iii(l«'iiinilé?

— J'en suis là('li(''e pour clli' ; iiiiiis vous savr/ ujoii Mirai p;ir co'iir : i"e;^anli'/. le bail, rt vous \oiis con-

uvaincic/. de la nullité.

KIN' |)i'it le bail, (pii »''lail dans sa poclir, «•! If montra. Il n'y avait ri<ii à dii'c

— ()u'«'>t-t«' «pu' (.a vous tait? dit la marquise riant le la consternation «le Mircel. Madauie la comtesse

encore en «'«lat de dédcunma^er madame Thierry le (>t^He contrariété. On neeoiiqite pas avec ses amis!

— Vous avez raison, madanio, répondit Julin avec dignité, ot jo vous remercie do l'occasion que vous me donnez de marquer mon dévouement ii madame Tliierry... Mais je refuse votre frracieuseté : madame Thierry et moi, nous sortirons ensemble de chez vous dans une lieure.

— Ensemble? dit la marquise. Tant de francliiso n'était pas nécessaire, madame !

Julie allait répondre, lorsqu'un vij^oureux coup de sonnette dans l'antichambre fit tressaillir la marquise.

— Allons, pas de querelles inutiles! dit-elle en chanfreant de ton subitement; voiK\ des visites. Signez, ma chère ; fmissons-en !

Et, comme le valet de chambre allait annoncer quelqu'un :

— Dites qu'on ne re(.'oit pas encore, lui «'ria-t-eile; faites attendre !

— Pardon, madame, reprit Julie otlenst''e de ce ton d'autorit)' en sa présence, je suis encore chez moi.

Marcel, (\u\ avait remarqué la sul)ite impatience de la marquise, se sentit poussé \yAv un instinct vague mais impc'ricnx. Il nia l.i j)lum(' des mains de Julie l.a Miai(piis(î pâlit, Marcel la regardait. f

— Dois-jc annoncer? dit le valet (!<> chambre s'a dressant i^ Julie.

— Oui, n'pondil vivement Marcel, (pii avait aperÇi la ligurr du vi>ileur j>ar la porte entre-bâillée.

— Oui. i«''jM''ta Julie, enl!*aîn(''r par l'ai^'itation d MarcrI.

— M. Antoine Thierry! dit à voix haute le domestique.

Juh'e se leva par un mouvement de surprise. La marquise, qui était debout, se rassit par un mouvement de dépit. L'horticulteur entra, fréné. gauche comme de coutume, mais portant haut quand même sa figure irascible, qui faisait toujours un si étranije contraste avec ses manières timides. Sans saluer précisément personne, il vin! en zigzag, mais très-vite, jusqu'à la table, jusqu'au papier, jusqu'à l'encrier, el, regardant Julie :

— Fst-ce que vous venez de finir rpielrpie chose? lui di(-il d'iui Ion fâché où perçait je ne sais quelle sollicilude.

— Rien n'est fini, puiscpie vous voilà, lui répondit Marcel. Venez-vous ]>ar hasard j^oiir enchérir, monsieur mon oncle?

— Personne ne j)eul <'nelH'iii\ dil la maiNpiise Ttis-agitée. Toul est conclu, .l'en appelle à la bonne foi...

— La l)onne foi esl sauve, repi-jl Marcel. Nous suassions des conditions Ires-dures. Jamais on n'a blâmé un condanuK' à lUitrl. (pie|(|iie n'-si-m- (pi'ji soit, d'accepter sa grâce (piand elle vient le surprendre. Voyons, monsieur mon oncl(\ parle/! \ous ave/, envie de l'bôel d'KstrelIe. Je dis plus, vous en avez l>esoin : vous ibattrez le nuii* mitoyen, el vous ferez une jolie addi-

Ilon à \o\iT jardin. I,'li(*ilel de Melcv esl fi'oid, vieux. " ■'

cliaud ni liivcr. Vous le voulez, vous le rticlamez, n'est-ce pas?

— Voilà une infamie! s'écria la marquise. Le consentement (le madame équivalait à une signature, et jamais on n'a retiré sa [)arole au dernier moment.

— Pardoimez-moi, madame, riposta .M.wcid, vous étiez prévenue. J'ai résisté jus(|u'à la dernière minute, et je vous l'ai dit trois fois dans la discussion : si la porte s'ouvrait en cet instant, si un enchérisseur (juelconque nous ap[)ariiissait, je déchirerais ce projet d'acte que je ti'ouve déplorable pour ma cliente. Je subissais, je ne consentais j)as; je réclame le témoignage de mon collègue ici présent. Mon oncle, on vous sait infailhble sur le point d'honneur; dites! aije le droit de m'opposer à la signature avant (jue vous ayez pari*'?

— Ccrics! ré'|)()ii(lit M. Vntoiiic, et tu l'as d'autant plus (|ue mes droits à moi priment ceux de madame la marquise. \ oyons un j)eu cet acte!

Antoine parcouru! l'acte et dit :

— Ce n'est jias là mon é-valuation, madanir la marquise; vous plumez trop la proie, et vous m'obligez à vous rappeler nos petites convenlioiis,

— MI.'Z, monsieur, enchérissez! ré-pondil la douairière. Je ne saurais lutter contre vous qui poss(''(l(»z (h'S millions. Je renonce à tout, et je vous laisse In place.

— Attriidt'z, attendez! r»''pli(pia \nloine, nous pouvons encore nous entendre à demi-mot, madame! i(

peux ajiiir ici de manière à contenter tout le monde. Ça (h'pend de vous!

— Jamais, s'écria la mar(|uise indignée; vous êtes un fou et j'ai liontcî d'avoir accepté vos services!

Elle sortit, ouljliant son notaire,, et Antoine resta interdit, le sourcil froncé, plongé dans une méditation mystérieuse, le visage tourné vers la porte.

— Ils s'entendaient rontre moi, dit Jidie tout bas à Marcel; à présent, que vont-ils faire?

— Prenez patience, répondit Marcel, je crois que je devine.

Il n'eu! pas Ui temps de s'expliquer davantage. M. Antoine sortait dt! sa révt'i'ie, et, s'adrcs^ant au notaire :

— I'!li bien, lui dil-il, où en soinincs-iious cl (jue décidons-nous?

— (Jiiaut à moi, nioiisiriir, i(''pon(lil le iiot;iii't', cpii serrait ses papiers cl clicicliiiil >cs hiiH-llcs. it' ipii vient (le se passer rnirc lu niiinpiisf <i vous, ol lrlli-e close. Ma clirnle |i;ir;iil rriioiicci" au luil (pTclIc poursuivail, j'allt'ndi'ai de nouveaux (udn's de .sa pari j»our me mêler de celle all'aire.

— C'est donc à nous deux .' dil M. \iiloiuc à Julie tandis (pie le notaire opt'i'ait sa noiIic.

— ^oIl, monsieur, i(''poiidil-elle eu lui luouli'ant Marcel, je V(Kis demande la permission de vou.s laisser ensemble.

— l'ounpu)! ? dit \iiIoiiic d'un aii- ('•lran;;cment navré eu faisant l«^ gc.sie de la retenu', mais sans o>cr

^iS A NIC) M A.

cint'iu'cr sii niaïKîlie. Vous m'cii voulez, niiulanic d'Lstrellc! Vous avez tort : tout at (juc j'ai tait, c'est dans votre intérêt. Pouniuoi ne voulez-vous pas que je vous le dise?

— Oui, au t'ait, dit Marcel, pouniuoi ret'u serait-on de savoir ce que vous avez dans le. ventre ? Pardon de l'expression, madame la comtesse, je suis un peu H'rité;... mais donnez-moi l'exemple de la patience. Écoutons, puis([ue c'est le jour d'atlronter l'ennemi ' sur toute la ligne.

Julie se rassit en jetant sur M. Antoine un regard ' froid et sévère qui le troubla complètement. Il balbii- ' lia, bégaya et fut incompréhensible. ;

— Allons, reprit Marcel, vous n'arrivenjz pas à vous \ conl'esser, mon pauvre oncle ! C'est à moi de vous I interroger. Procédons avec ordre. Pourquoi avez-vous mystérieusement (luilte P.u'is le lendemain de certaine aventure tragique arrivée à une de vos plantes?

— Ah! tu vas parler de ça? s'écria l'horticulleur, dont les petits yeux furibonds s'arrondirent.

— Oui, je vais parler de tout! Répondez, ou j'emmène le juge, et vous restez condanmé.

— (londamné à (pioi? dit Antoine on regardant Julie; à sa haine?

— Non,. monsieur, à mon blâme et à ma pitié, répondit madame d'Kstrelle en dépit des muets avertissements de Marcel, (jui voulait amener l'oncle à rési- [)isccnce.

— Votre pitié! de la jiitic à moi! reprit-il e\as-

AN lOM A. 239

)éré. Jamais personne ne m'a dit ce mot-là, et si ous n'étiez pas une femme!...

Puis, se tournant vers Marcel :

— De la pitié, c'est du mépris I Si c'est toi qui ui conseilles de parler comme ça, tu me le revau-

ras , toi !

— Alors justitiez-vous. si vous le pouvez, réponit hardiment Marcel ; car, si votre conduite est telle u'elle parait avoir été, vous êtes un homme détes-

able, et toute femme d'honneur outragée par vous i le droit de vous le dire.

— En (juui l'ai-je outragée? Je n'ai outragé peronne, moi; j'ai vu qu'elle se |)erdait, j'ai voulu empêcher de...

— De se perdre! vous divaguez; mon oncle I II est es dangers qu'une femme comme celle devant qui lous sommes ne connaît pas et ne connaîtra jamais.

— Ah bien, oui! des paroles, tout '(.a! Je ne me )aye point de phrases apprises dans les livres, moi! )uaii(l un»- ffinnie donne tles rentltz-vuiis à un jeune lOmme... '

— Des rendez-vous? Uù prenez-vous cette folie? ^u\ (jui vous ont dit cela mentent par la gorge!

— C'est toi «lui mens! toi, le complice, le comlais;ml!...

— Ah r.\! mon oncle... Mort de ma vie, vous me erez si>rtir des gonds !

— Sors de tes gonds, si hon te semble! ic. vous ai UU), moi, sortir de la comédie.

v'Hl ANIUNIA.

— V.h l)i(*n, aprî's? Ma femme...

— Oli ! la l'cmme... Ta femme est une hèle! J'aT vu .lulieii sortir aussi.

— Julien n't'tait pas avee nous; il ne nous savait pas plus en has de; la ^aile (pie nous ne le savions en haut. D'ailleurs, rpiand même il eût été avec nous, quelle est celte manie d'iurriminer...

— yrnrrimine! s'écria M. Antoine, dont nous ne rapportons pas ici toutes les incorrections de l,mp:a';e, yeno'imiiir ce (pii est encriminable ! Et la promenade de nuit, hi-as dessus, l)ras dessous, pour revenir de l'hôtel d'Ormonde au pavillon, où madame est restée par parenthèse jus(|u'à trois heures du malin? Madame André pouvait être en tiers dans la conversation, ('a, je ne le nie pas; mais c'est une l'aison (h plus pour cncriminer. comme tu dis, âne de pi'ocu reur! Kt tous les rendez-vous du soir dans le jardin même (pie niadame ne rentre jamais avant deu? heures, (piehpiefois plus tard!

— Où pi'ene/,-vous ces propos de laquais? s'f'cri; MaircI indiuiK': où r.unasse/.-vous ces calomnies dan tichamhre?

— Je iKî vais pas dans les antiehamhres, et je i) me rens(;:j;ne point auprès des hupiais, j'ai ma petit police. Je suis assez riche pour payer des ^mmis hahile qui ohsei'veiit et (pii me dirent la vérité. Ça, je n m'en caclic j)as ! Je voulais savoir les sentiments d madimii', I^'^ causes de l'atlronl qu'elle m'a fait eÉ, charj^eant maître; Julien de meconduire; c'était mo|

roit, et, si je m'étais vengé comme jt* pouvais le aire, c'était mon drpit aussi.

Madame d'Estrelle, résolue à tout dire et à tout )raver, écoutait l'oncle Antoine avec une fierté impasible. La brutalité de sa déclamation, qu'elle attri- )uait à une démence soutenue, et qu'elle excusait à ause de son manque d'éducation, ne la blessait pas omme les impertinences préméditées et raisonnées e la marquise. Marcel, qui la rej^^ardait pendant le •eau discours de son oncle, prit la sérénité dédaincuse de son sourire pour une dénéi^'ation plus élouente que toutes les paroles.

— Mais rej^ardez-la donc, s'écria-t-il t-n secouint le cliard pour le faire taire; reirardez do!ic le pauvre ffet (le vos rêveries et des niensonj^es qu'on vous a

it avaler! Vous ne pouvez pas faire monltr la plus etitc roui^eur à son front, et son silence contond Dire brutale faconde !

— Je parlerai tout à riieun\ dit Julie; laissrz parr M. Tliicrry. \oii> voyez, il ne nir IVicIm' juiinl, rt attends (|u'a|)rès avoir lait l'exposé di; ma conduite

me rende comj)te de la sieinie. Vous êtes .sous le )Up de mon indif^iiation^ monsieur Antoine Thierry, î l'oubliez pas. Vous piétendez ne pas la uu rifri- : il )US reste ;^ me prouver cela.

Le vieilhu'd fut atterré un iii>tant : pui^, prenant 'Il parti :

t— l,li bit 11, (lii-il, méprisez-moi si vous voulez, je m'en mo(pie pas mal; j ai mon estime, va mv sut-

lit I J'ai Ole en colère, oui! j'ai |»arlé de vous avec colère, avec vengeance, je ne m'en cache point,... et pourtant je no vous hais point, et il ne tiendrait ([u'à vous de m'avoir pour ami.

— Confessez-vous avant d'implorer l'absolution , (lit Marcel; que s'est-il passé? ([u'uvez-vous fait? Dites!

— 11 s'est passé,.., voilà ce ([ui s'est passé. Mordi! le hasard m'a aidé à soulai^er ma bile. Madame la douairière d'Estrelle m'a fait demander un service. Deux ou ti ois jours avant la mort de son mari, on m'a prié de passer chez elle. Je la connaissais de longue date pour des terrains qu'elle m'avait vendu^ pas trop cher. Elle n'était pas si forte en atl'aires daib ce temps-là qu'elle l'est à cette heur^. Elle m'a dit

{( Mon mari n'en a pas pour longtemps, j'hérite (l lui ; mais je ne paye point les dettes de son tils, . moins (|ue la comtesse ne m'abandonne son douaire et, pour Ty forcer, je veux acheter les créances. Pré tez-moi l'argent, et vous aurez part aux dépouilles. J<J vous revaudrai votre complaisance. — Pardon, iTUrl dame, que je lui ai dit, je veux faire sentir à cetlij dame que je la. tiens ; mais je veux être le maître (Jbj lui pardonner, si ça me convient, n Là-dessus: u Ahi tiinsl (|u'est-ce que vous avez donc contre elle? » B là-dessus, mcM : a J'ai ce que j'ai I — Si fait! — Noi — Dites! etc. » Bref, de til en aiguille et de parole e parole, je me suis déboutoimé, j'ai dit (jue j'ava voulu être ami et (ju'on m'avait traité comme Uj cor^iiire, et tout v^i- parce (ju'on s'était laissé tomtxj

ans les intrigues de madame André Thierry, qui vouait marier son fds avec une grande dame par vanitr. t pour avoir des pareilles, ainsi que le loup de la fable qui a la queue-coupée, comme on dit. F.t la marquise a été contente d'apprendre l'aventure, et m'en fait dire peut-être plus que je ne voulais, encore que 'eusse du plaisir à le dire. Enfin finale, elle a dit : ( Monsieur Thierry, il faut laisser aller ce beau niaiage-là, ça m'arrange! » Et moi, j'ai dit : « Cane Ti'arrîinge pas! — Bon! vous êtes amoureux d'elle à /être âge!... Du dépit, de la jalousie ! Y pensez-vous ? — Non, madame, je ne suis point amoureux il mon ge; mais, 5 tout âge, on a du dépit d'être joué, et )Tî m'a joué. Je ne suis pas méchant, mais je suis )uissant, et je veux qu'on le sache. Il ne me convient )as de la poursuivre moi-même; mais, quand vous aurez bien tourmentée, puisque cî^ vous amuse, je eux, si elle mr demande pardon, lui faire grâce». — — Bien! bien ! a dil la manpiise. Je vous jure do n'entendre avec vous de bnuiie :nniti(''. l'ivle/ tou- Ours. Voilà mon biilcl, cl v()ij.> av<'/. ma parole. \) La lame m'a encore iail appelei- ;ipi-ès i"enterreineiit du )Onh()nnn(» de mar(piis. J"eii savais de belles snr la

aison d'ici, et je lui ai lotil coiiN', cl (;a nous soulaeail tous les den\ d'iihnnri- la coinlesse. Kt alors l:i OUairière m'a dit : \'enge/-vous. Je vais la poursuivre

outrance. t> M(n, j'ai huijonrs <lit : «< Soi!, mais .vertissez-moi. Je veux raclielei", si elle s'aintMldo, »

r, inailaine la douairière nu* Irompait ; mais je suis

arrivé à temps. Tout est rompu entre nous; c'est uno femme rusée, elle me le payera, je ne dis (jue ça!

— Vous ne dites pas tout, mon oncle! Il a été question d'autre chose. Vous lui avez dit tantôt : (( Il dépend de vous que tout s'arrange. »

— Ça, c'est mon atfaire, ça ne te regarde pas.

— Pardon; elle a répondu jamais avec une colère...

— C'est une vieille folle!

— Enfin à quoi répondait-elle?

— Kh! va au diable! De quoi te méles-tu?

— Allons, convenez-en, l'alTaire s'est compliquée} d'un autre projet...

— iNon, d' dis-je!

Marcel s'ohslina.

— Mon oncle, dit-il, la chose est claire pour moi; ne pouvant épouser une comtesse, vous avez voulu épouser une marquise. Eh bien, ce projet-là était plus raisonnable que l'autre : vos âges et vos fortunes s'accordaient mieux; mais je vois que là aussi voui avez échoué. On vous a h'urit' de quehjue espéranw aiiii d'avoir un \)v\i de votre argent, puis on n'en i pus moins Iravaillt' sous main et à votre insu à s'em parc'r des biens de la comtesse, et, si vous fussie: arrivé une miinite plus tard, c'était un fait accompli vous n'étiez, ni marié ni vengé.

Antoine avait l'-couté cette remontrance la télé basse dans l'attitude de la méditation, mais regardant oi

dessous le sourire de surprise et d'ironie que madame d'EslrelIe ne pouvait dissimuler.

— Tant qu'à ne pas être marié avec cette vieille

aiii:renne, dit-il en se levant, j'en rends g;ràces au bon

^ieu, par exemple; mais, tant qu'à la venji:eance que

e veux faire ici, ]<; l'ai, le diable ne me l'ôterait pas.

— Voyons cette venj^eance, dit Julie avec le plus grand calme.

— Qui vous dit que ça soit contre vous? s'écria 'oncle Antoine, dont la lan^aie se déliait toujours à un moment donné. Tenez, vous êtes tn>is femmes (jui m'avez berné comme un petit fj;arçon. Les femmes, va [le sait pas faire autre cliose ! La première, c'était dans e temps madame Andn'', (|iii m'appelait son frère et on ami, et ra m'avail doiin»' conliance; la seconde, 3'est vous (jui m'appeliez votre bon ami et bi'ave /oisin, p(tur m'amènera faiiT une dot à voti'c anioueux; la troisième... ob ! ctllc-là m'a appelé son cber Tionsieur et son boiméle cri'ancier, mais c'e.^t la pire ies trois, parce (ju'ellt^ ni' voulait (pie me plumer, îomme une avaricieuse qu'elle est : c'est donc celle-là \u\ payei'a pour les {\i'\\\ aiiti-es. I".t vcuis, malame (LLstrelIc. jr vous pardoniie et je vous excuse, .l'amour fait faire de ^i-aiides bêtises, mais au moins l'est l'amoiM", mie cliose qui, à ce qu'il parait, em- )rouille la cervelle et l'ail cldciiei- la raisiMi. l.b l>ien , lOit, rende/.-moi votre amili('' et ne |>.u-l(tns plus de T)ariap\ ni avec moi, ni avec Wnilrr. Je \on>. \eu\

oujours du bien, et je nous enq>i*« lierai «le prentire

•24r, AXTOMA. J

mon novoii le peintro, parce que nirrn neveu le peintre m'a manqué, et qu'il ne vous convient pas d'épouser un peintre.

— Voyons, voyons! dit Marcel interrompant M. Antoine, vous commenciez, vous, à parler raison ; mais voilà votre manie qui vous reprend. C'est une idée fixe, à ce f(u'il paraît! Où diable avez-vous péché cette fantaisie ?

— Non ! dit Jidie, finissons-en ! Nous ne nous en- ♦ tendons pas, vous et moi, monsieur Marcel ; je suis

lasse d'avoir l'air de feindre, quand mon cœur est sincère, quand j'ai dit devant vous à la marquise assez j clairement mes intentions. Laissez-moi donc parler à mon tour et vous déclarer à tous deux que mon miriap:e avec Julien Thierry est une chose résolue et jurée sans retour. (Jiii , Marcel , vous serez mon cousin ; oui , monsieur Antoine, vous serez mon oncle. On vous a fort bien renseijrné, et vous pouvez payer larp:ement vos espions. A présent que ma déclaration est faite, vous sentez que je suis forcée de retirer les expressions dont je me suis servir pour (jualifier votre conduite envers moi. (hicllf (lu'rlle soit désormais, U respect de la parent»' doit me l'ernK^r la bouche. Libn à vous de m'invectiver, de me caloumier <'t de m( riiiiKT. Je ne vous répondrai plus im mol, mais j(^ m vous implorerai pas non plus; je i/ai |)oint de f^TÙa à vous demander, et plus vous me ruinerez, plus vou aii^'inenterez njoii estime et ma reconnaissance pou riiumnie (jui veut bien se rhar^'er de mon sort.

AN TON TA. îi:

La surprise avait coup<'' la paroîf à Ma!'('f'!. I/onclo, qui d'abord l'avait regardé d'un air do triomphe et qui avait bien vu l'inpénuité do son étonnoniont , devint sombre et de nouveau irrité quand il se sentit ainsi bravé en face par madame d'Estrelle.

— Alors, dit-il en se levant, c'est cnten lu , c'est arrêté, et vous ne voulez pas entendre mes dernitVes propositions?

— Si fait ! s'écria Marcel , dites toujours. Je n'approuve pas, moi, toutes les idées de madame d'R<î- Irelle, et je lui déclare devant vous que je combattrai celle de ce mariairo. Parlez donc, fournissez-moi dc^s arfîuments...

— Tu os dans le vrai cette fois-ci, toi, répondit M. Antoine. Kli bien, puis([u'ello tourne la tête d'un air d'ontétemont et de mépris, car elle est méprisante, oui! et c'est là une nièce qui nio traitera connno uv.\damo ma bolle-S(j'ur,... dis-lui ce que j«' ferai, si (lie renonce à son barbouilleur df tuli[)Os. Je l:i tiendrai quitte de toutes ses dettes, je lui laisserai son liôlol, son jardin, son pavillon, ses diamants, sa fVrnio du Beauvoisis, t«»ut (••' (|ui lui rosto enfin!

— Attondoz, attendez! dit M;ir<'<'l 'i lnlif, (|in \niiait répondre.

— Non ! dit Julio ; jo n";«o«oplo rion de llMunnio qui raiteJulion ol ni;idainoTbioiry avec ce dédain et celte version. Jo fiis bon niarob»' iU' mon injure personlello. Jo pardoinio à inniisionr do m'avoir livrée an\

sarcasmes rt aux outra.i^os dr la manpnso ot d«' sou

mondo ; mais les ennemis de ceux que j'aime ne peuvonl jamais devenir mes amis, et l'Mirs l)ienfails me sont une offense que je repousse.

— Attendez, on vous dit! s'écria M. Antoine frappant du pied; avez-vous le diable au eorps? Nous croyez c[ue je veux ruiner vos amis? Point! Je leur donne la maison de Sèvres, (jui est aujourd'hui à moi, s'il vous plaît! Je leur fais une rente, je leur assure une bonne part de mon héritage, car je partajïc mon l)i(Mi entre vous, Julien et cet âne de procureur (jue voilù! Ainsi je vous lais tous riches -et heureux, à une seule condition : c'est que le pavillon va être vidé sur l'heure, et (jue v(^iis jurerez tous sur l'honneur, et signerez ce serment- là, connne (juoi jamais madame d'Kstrelle ne reverra M. Julien.

Celte fois, Julie resta interdite. S'il y avait de la folie bien réelle chez ce vieillard inexorable, il y avait une sorte de grandeur farouche dans cette magnificence (jui ne reculait devant aucun sacrifice pc^ur assurer le triomphe de sa jalousie. Il y avait de l'habilclt- aussi à mettre aiii->i njadanie (rKsirelle aux prises avec, le sacrifice (\r> intérêts de Julien, de ma dame ïhieri-y el de Marcel. Ce d(M'nier s'exécuta surle-champ avec une grande noblesse de langage.

— Mou oncle, dit-il à M. \utoine, vous ferez poui uun dans l'avenir ce (jue bon vous scMnblera. Vous m< connaissez troj) pour croire qu(» des espérances de o gem'e inllueront jamais siu" nia conscience. J'ai di tout à l'heure (|ue j'ét^iis conlraiii- à la résolution d«

madame d'Kstrelle : j'avais là-dessus des idées que mon devoir est encore de lui soumettre ; mais sachez bien que, si elle ne ju^e pas à propos de s'y rendre, e ne lui rappellerai jamais- que sa résistance peut me nuire dans votre esprit , (pic je n'a^nrai jamais avec Ile sous l'impression de mon intérêt personnel, et :[u'en(in, si madame persiste, ainsi (\ur .lulioii , dans e projet qu'ils ont de se marier, je les aiderai de mes conseils, de mes services, et leur serai éternellement uni, parent et serviteur.

Julie tendit silencieusement la main au procureur. )es larmes vinrent au bord de ses [jaiipières. FJIe rej^arda Antoine et vit son in«'branlal>le obstination sur ^on masfpie racorni et cuivré.

— Allons trouver madaiiH' Thierry et Julien, dit-elle Ml se levant; c'est à eu\ (|iiil appartient de prolOMcei'.

— iNon pas! s'écria M. Antoine ; je neveux pasipi'oii irenne les i^ciis ;iii di-poiiivu. hans If picniier nionenl , je sais fort bien (|iie le pciiilre leia son i^rand lomnie et (pie la mère prendra ses j^rands airs, surtout Ml ma présence. l'.l puis on se piipnM'a d'honneur levant madame, on ne voudra pas être eu reste de ierté : sauf à s'«mi n'|»'iitii' l'heure d'après, on dira /itemcMit comme elle ; mais j'attends tout le monde ;\ 'lenwiin matin, moi! Je ie\ inidiMi, i'orte-leur mon lerniei" mol, procui-cin'; tais tes nMlexions aussi, îîon lit'l ami, ei nous verrons alors si vous serez bien l'accord tous les «pialre pour l'eluNer mes dons pré-

soiits <•! mes di'pouilk's fiiliin's... An revoir, m.\- (lainc d'EstrcIIo. Domain, ici, ù midi!

Julie, en le voyant sortir, se laissa retoml)er juMc et l)i'is(''e sur son tauleuil. Il se retourna au moment de (|uiirer le salon, et s'assura qu'il avait réussi à ('hi'auler ce fier courafj:e. Il s'en alla triomplianl.

Par caractère comme par état, Marcel était ur Iiomme prévoyant. On j)eut être positif et g^énéreux C'est sous cette double inspiration qu'il juj^ea la situation des deux amants el rpTil jiarla i\ Julie.

— Madame, lui dit-il en lui j)renant les mains ave' une l)onliomie allectueuse rpii n'avait rien de blessant commencez par ne me compter pour rien dans tou c(îci. Si Julien et sa mère sont à la hauteur de votr courapre et de votre dévouement, loin de les dissuader i'adinii'erai le s.u'rilicr. VA d'altoi'd ne vous exafjére pas les coiisj^piences de l'avenir. M. Antoine &, lioniine de jKirole, cela est certain; dans le lue comme dans le mal. il liriil ce ipTil promet. Pourtai son testament est un j^rand problèm(\ |)ar la raiso (pic h' voilii sur la pente du mariaf^o. C'est un fait bi( ('•lianf.'(', à coup sûr, de voir ce vieux fjarçon, enner di's l'ennnes cl de l'anioui'. se jcltT (Imus la l'antais

coiiju^'ale au déclin de sa vie; comme cela porte le caractère de la monomanie, aucune promesse, aucune résolution de sa part ne jieut l'en préserver. Il trouvera ce qu'il cherche, n'en doutez pas ; une femme titrée quelcon(|ue, jeune ou vieille, honnête ou non, belle ou laide, se laissera tenter par ses écus et accaparera tous ses biens. Voici donc la (juestion simplifiée, et vous devez écarter la préoccupation de notre héritage à tous. 11 n'y a de certain (\ue les faits présents, et vous voyez que je suis hors de cause. Parlons donc de ces faits immédiats ([u'on livre à notre examen. Ils sont fort sérieux. Je connais l'oncle Antoine : ce qu'il veut faire , il le fait en vin{jjt-(|uatre heures, ou jamais. Demain, il sera ici avec des actes tout préparés, rédigés par lui-même en style plus ou moins barbare, mais où il ne maïupiera pas un iota pour (ju'ils soient bons et valables, incontestables devant la loi, (jifil connaît mieux (|ue moi-même. Ce* actes ne pourront en aucune favon énoncer la clause bizarre, imprévue dans la législation, de votre formelle rupture avec telle ou telle personne; mais ils pourront fort l)ien vous iir.poser la condition de ne pas vous remarier sans l'aveu de M. Antoine, et, en cas de rébellion, être puremerit et simj)lement révocables. N'espérons donc pas éluder l'engagement (|u'on vous Idemande ; votre caractère m'est, d'ailleurs, une ga- 1 inlic (|ue vou> n'y songez point.

— I.l vous avez raison, mon ami. répi»n(lit Julie en 'Upiranl, ji; ne promettrai jamais biins tenir.

— Nous voici donc, ivprit Marcel, en présence (ï'uu t'ail inouï, mais très-réel, Irès-prodiain, et concluant j)our l'existence de deux personnes (pii vous sont chères, ma tante et Julien, puisque mon raisonnement me place en dehors de la cpiestion. \ous avez de jiraves réflexions à faire. \'oulez-vous rester seule pour vous y livrer, ou me permettez-vous de vous dire tout de suite ce que je vous eusse dit il y a une heure, si vous m'eussiez j)ris pour confident avant rapi)arilion de M. Antoine?

— Dites, Marcel : il faut tout me dire.

— i:li bien, madame, admettons que, malgré son dépit, M. Antoine enchérisse sur la marquise; voyez cond)ien votre sort est désormais médiocre : deux ou trois mille livres de rente! Vous épousez Julien, (pii ne possède au monde que ses bras, et vous voilà bientôt mère, avec madame Thieri-y à soutenir et à soigner, une servante pour elle, el pour vous une nourrice, puis un lionune de peine, à moins que Julien ne (piitte ses pinceaux (juand il landia faire les jjrosses corvées d'un ménage, si modesie (pi'il soit. Vous vivrez certainement avec honneur, car il travaillera; madame Thierry tricotera tous les bas de la famille, il vous serez économe. Vous aurez une seule robe de soie et vous porterez des robes d'indienne. Vous ne sortirez «lu'à pied et vous ne vous peimettrez pas ur l)oiit de l'ubaii san.s avoir bien conq)té sur vos doigti ^i vo^ petites épargnes y >utlisenl. (]'est ainsi que mî fennne a conunencé la vie (juand j'ai acheté une étude.

AN TU M A. 2ô;«

Z\\ bion, je vous déclare, maflamc, que nous n'étions

y,\s fort lnurcux alors, et pourtant nous nous aimions

jeaucoup; ma femme n'cfait pas vaine, nous n'avions

amais vécu dans l'aisance, et nous ne connaissions

)as le luxe. Nous savions nous priver; mais nous

tions inrpiiets, ma femme, de me voir travailler la

noiiié des nuils, et Iroltcr, fati^^ué et enrlnnn»'*, à

ouïes les heures t'I par tous les temps; moi, de la

oir privée de bon air et de bonne noui-ritui'e, attelée

ans répit aux soins du ménage et aux labeurs il' la

naternilé. C'i'tait un souci cui>a!il et continuel que

DUS axions l'un jiour l'antre. Je vous ju;'e (jue plus

ons nous aimions, [)lus nous ('lions toiirmenlt's et

.iiv<'s de bonlieur vc-iitablt'. Nous avons perdu deux

nfmts, l'un (pi'il a fillu niellr»' en noui-rice à la cam-

af^ne cl <pii a été mal s»)iuii('', l'antiv (pie nous avons

oulu ^^u'der à la maison et «pic le mauvais air de l^i-

18, joint à la dé!)ile sanli' qu'il tenait de sa m^re, a

mpèclH' de se déveioppri-. ^i nous avons it-ussi à éle-

er le. troisième, (•"est (pi'd nous etail venu un peu

'aisance à loiC(; d'epari-iie et (raetivit(*. Nous v»»ih\

ujourd'bni fort conients et asse^^ trampidlo; mais

DUS avons (piar.uile ans. et nous avons beaucoup

)Utfei'l! Notic jeunesse a é;é un condiat et souvent

n martyre. Telle est la vie du petit bourj^eois de Pa-

8, midame la comless'^'; celle du pauvre artiste est

ncore pire, cai' sa j)I•oles^ion est moins assurée «)ue

, mieime. On a toujours des iiilérèls à débattre (pii

ml recourir au procurem-, on n'a [)ns toujours besoin

■^:,i ANIONIA.

(le tableaux, cl la i)Uijiail des ^^ens n'en ont jamai;

besoin. C'est atiaire de superllu. Julien ne fera pas,

coniinci a lail son père, une petite fortune. On estniK

peut-être davanta{j;e son talent et son caractère; niai:

il n'a pas l'aimable frivolité, le {^^oùt du monde et lei

dehors brillants (pii font (jue certaines coteries s'en

gouent d'un artiste, le produisent, le prônent et le fon

resplendir. Sachez bien que le talent de mon oncl-

André, quelque réel qu'il lût, ne l'eût jamais tiré d

la misère, s'il n'eût été beau chanteur à table, graui

diseur de bons mots et d'anecdotes picjuanles, et enfi

si certaines dames inlluentes et d'humeur légère ni

l'eussent de lenq)S en tem|)s rendu infidèle à s

femme, (juil adorait j)Ourtant, mais dont il disait toi

bas, ingénument, ((ue, dans son intérêt, il fallait bie

!atronq)er un peu... Vous pâlissez!... Julien ne suivi

point cet exemple d'un temps qui n'est plus; ma

Julien aura beau faire des chefs-d'œuvre, il restai

pauvre, l.e monde ne se passionne pas pour le m

rite modeste, et il ne se met point en quête de

vertu ignorée Son mariage avec vous fera pourta

un certain bruit, un petit scandale (pii le mettra «

vue. Celui de son père eut autrefois ce résultat ; mai

encore une fois, les temps sont changés: on est pi

austère ou plus liyjxxrile aujourd'hui (pie du tem

de la l'omj)a(lour. Kl puis les mêmes aventures

réussissent pas deux fois. On dira que ce jeune gî

est bien osé de vouloir sinu'er son père, et vous

ferez plus d'ennemis que de protecteurs. On crU

A N I (JM A.

beaucoup contre vous. Je ne suppose pis (jue la mar- (juise veuille vous faire j<*lor, vous dans un couvent, lui à la Hastille, [)Our délit de ni'''salliance : elle n'a |)as de droits sur vous; mais elle vous fera beaucoup plus de mal en vous décriant, et vous n'aurez pas pour vous rendre intéressante les rigueurs de la persécution. On vous coimaît, on vous sait austère; la réaction sera d'autant, plus violente et implacable contre vous, et les vieilles prudes iront partout disant (pie, de telles unions menaçant di; se réitérer dans le monde, cela ne se peut soulfrir et doit étic vilipendé. Les beaux esprits eux-mêmes — ([uelrpies-uns il'enlre iux protègent Julien — n'oseront pas vous défendre. Eux aussi appartiennent au monde aujourd'hui. On ne It's persécute plus, on k-s can'.sse, on les encense, et Paris frémit encore du triomplie décerné à M. de Voltaire après son I(mii; exil. On se moijue de Jean- Iac(pn's Mousseau , qui se croyait encore en butte aux maeliinatioiis des bij^ols, et (|iii eùi pu, dit-on, vivre trarupiille et lionori', s'il n'axait pas eu le cour aigri et rame malade. Les philosophes d'aujourd'hui lieinienl le haut du paM-; ils n'ont |)lus ^rand(* envie de se battre conlit le pr«'jug»'', ri ce (pii reste aujom'd'hui de la gi'ande ci'oisade des libres penseurs ne taillera pas sa plume et n'allilera pas s;i langue pour soutenir votre cause contre le cri des salons. Toutes C(^s làchelt's, toutes ces insultes retomberont sur le eo'ui" de Julien. Il mwa dans une int|Uiétude et sur un (pu vi\e continuels; il se brouil-

A N ro N I A.

Icra avi'c tous ses uniis; il se battra peut-être avec ciuel(|ues-uns...

— Assez, assez, Marcel, dil Julie en pleurant. Je vois bien que j'ai été folle, (|ue je me suis laissé con- 'seiller par uue passion éi^oïste ou plutôt par l'iiinorance absolue où je suis des nécessités sociales. Je vois qu'un blâme pèserait sur la vie de Julien, (jue cette vie serait un daniier et une amertume de tous les moments... Alil Marcel, vous m'avez brisé le cœur; mais vous avez lait votre devoir, et je vous en estime davanta{j;e. Allons dire à Julien que jei veux rompre... Comment lui dirai -je cela, mon Dieuî

— Julien ne vous croira point I 11 soui'ira de votre feinte généreuse; il vous dira (ju'il veut soullVir poui vous. Il a de la i)i'av()ure et de la force, et, je n'ei doute pas, il vous adore. Si vous le consultez, soi premier cri sera : <( Amour à tout prix, amour et per sécution, amour et misère, h 11 ne doute pas de lui et sa mère, (piicst à sa hauteur en fait de couraj^e e de désintéressement, l'aidera à tout sacritier; mai; ligurez-vous Julien (laii> un an ou deux, (|uand i verra soullVir sa nièic! (i'e>t avec des, peines inouïe (pi'à riifurr ([uil e>t il !.i pi(''>erve des horreurs d« la pauvreté, ri, njal^:;ré lui, mal^M'é elle-même, mal j<ré tout, elle en sotdlVe, n'en doutez pas. Madaiîi Thierry est une enlllonsia^le, nullement imestoïijut Klle avait été élevée à ne rien faire, et ellt; ne sait qu tricoter et lire, bien assise; sur son fauteuil. Klle es

d'ailleurs d'une santé frrle. Ce n'est pas elle qui, comme ma femme, veillerait debout jusqu'à minuit

Ynw repasser les cliemises de son fils; ses belles mains ne connaissent pas j)Ius la falii^ue que les vôtres. Que sera-ce donc (juand Julien aura femme et enfants! Il se reprochera vos maux, et, si le remords piitre un jour dans cette âme si tière, adieu le cou-

age et peut-être le lalent!

— Assez, vous dis-je, mon clicr Marcel. Conseillezmoi, dirip'z-moi; oi-domu'/., je me rends. Il ne faut

ils (|ue je le voie, i\ur j»* lui [)arle?

— Non, («'ries, ma clit're comtesse, il ne le faut las. Il iiiul (pi il i^'norc tout ce qui vient de se passer, H (\u(' les -dons de M. Antoine tombent sur lui sans

u'il soupeoniu' à (pielles coiiditions l'oncle est redevenu tiailable. Aulremml , il serait capable de les 'efiiscr.

— Kcoulez, Mant'I. dit la coiitcsse en se levant et 11 sonnant, il faut «pie je sorte d'ici >ur l'heure pv)ur l'y jamais i'rntiT»r !

li(» «lomcsticpie parut.

— Faites avancci* un liacre, dit-elli\ et rnvoyezlOi Camill»:.

— Je n'emporte rien, dit-elle à Marci'l. Nous vous iharfiiM'e/. de |)ayer mes ^m'iis, de recueillir mes etr«'ls

s plus lU'cessaires et do me les rnvoyei*.

— Mais où alIc/.-vous?

'— Dans ini couvent , hors Paris, n'importr où . urvu «pie vous seul Siichitv. où je suis.

•rA \N roN I \. n

Camille entra. Julio se lit iiu'ltre son maiiteict et conliiiua dès qu'elle fut sortie :

— Voyoz-vous, mon ami, si je restais ici une minute (le plus, madame Tliiei-rv, in(|iiiMe de ce (jiii s'est passé chez elle, viendrait s'informer, et, quand même je dissimulerais devant elle,... le soir,... oli ! oui, le soir, Julien m'attendrait dans le jardin, et. i me voyant pas venir, il ne pourrait s'empêcher d'approcher de ma fenêtre, d'y fi"ap[)er... Je n'aurais paS; la force de le laisser en proie à des inquii'tudes mor-| telles, et je ne pourrais pas mentir avec lui. Non, non, partons! voici le fiacre qui roule dans la cour. Venez, ne me laissez pas pei-dre le {;eu de courage que j'ai

Marcel sentit qu'elle avait raison; il lui offrit son bras.

— Allons, madame, dit-il, Dieu vous inspire, il vous soutiendra!

Ils roulèrent au liasard d'abord, la comtesse ayan donné au cocher l'adresse d'un couvent, pui^ d'ui autre, sans savoir réellement où elle voulait aller Knfui Marcel la dt'cida à se n^ulre aux Lrsulines dp Chaillot. on il avait une cousine relifîieuse, et où i|i veilla à son in>lallalion, faisar)t lui-même le prix d son loj.jement et de sa pension pour une Imitaine, sai'|i à prolonger les arrangements, si la personne se Iroi \ ait convenablement traitt'e. Julie prit en entrant 1|' le nom df madainr d'Krlange, et la cousine de Marne chargée par lui de la hii-ii rrcoiiimandrr. ne fut pîj lni^'' dans la conlidence. (lonmie Jiilir se ndugia

dans ce couvent on qualité de dame en chambre, elle put garder Marcel dans son appartement pour lui donner ses instructions.

— Kn aucune façon, lui dit-elle, je ne veux accepter les bienfaits de M. Antoine; ils me sont odieux, et

e n'ai même plus besoin de ses ménajrements. Qu'il se paye entièrement, puisqu'il est désormais mon unicjue créancier, (|u'il dispose de tout ce (pii est à moi. Je n'ai [)lus r'cn que ma rente de douze cents livres, et, devant vivre seule à jamais, je n'ai pas besoin d'autre chose. Qu'il ne me laisse pas mon mobiier, qu'il ne me renvoie pas mes diamants, je ne les recevrais pas. Qu'il r«''(liii(' lui-même l'iMij^M^-^ement (jue je prends de ne jamais me niaiirr. le h» sii^nei-ai en échange de la donation fpi'il fcia à madame Thierry de la mais(Mi de Sèvres et d'une rente (|ue vous débattrez en mon nom. \oiis exigerez aussi (jiie ni madame Thien-y ni son tils ne so nit inform«''s de la vérilf' eu ce cpii me eniicrnie. \ nus leiii* dire/ cpie je suis partie, (pi<* je ne peux p is, (pir je ne veux pas les recevoii-, parce «pie... Ah! mon hieii ! (pir leur direz- vous?... .le n'en sais rien ! Dites-îeur ce que v»»us imaginiM'ez de moins cru<l. ujais de plus irrévocable, car il ne faut pas laisser de ces espérances fpii fout languir et (|ui rendent le rt'veil |)liisamer. hiles-leur... ne leur dites l'ien... Ilclas: ln'lasî je n'ai plus la force de |)enser, de vouloii ; je n'ai plus la force de rien!

— J'aviserai, dit Mai'cd. j'y |>ens«'i'ai en cornant. le vous laisse désespc-n'-e ; mais il l'aul ipie j'aille cher-

cluM' VOS ctlots, (\uc j'enijiêche Julioii de s'eiTrayor an point (le pordic la lête dans le premier moment, que je rassure aussi vos ,iieiis, (pii vous atUMidraieiit et (jui, Ile vous voyant pas rentrer, feraient des recliorches ou des commciitaires compromettants. Alloiis. madajiie, soyez Iiéroïque! Calmez-vous, je reviendrai ce soir, plus lot si je peux. Je tâeiierai de vous rapporter rpielrpie nouvelle tranfjuiliisante du pavillon: il faut que je réussisse à tromper Julien, bien que je ne sache pas plus que vous comment j'y parviendrai. An revoii'. attendez-moi, n"(''f rivez à personne! Il ne faut pas nous contredire l'un l'autre. Vous allez pleurer amèr.'ment! Je vons ai fiit bien du mal, pauvre femme! el il me faut vous laissersenle : c'est atï". eux I

En parlant ainsi, Mai'cej pleurait sans y pi'endre frarde. F.n voyant son atîliction et son dc'vouement, Julie le pressa de partir, et s'eft'orça de lui montrer une énergie qu'elle n'avait pas. Dès qu'elle fut seule, elle s'enferma, se jeta sur le triste et pauvre lit qu'on lui avait préparé, et s'y cacha la fij^Hire, étouffant ses saïu'lols, tordant ses m;»ins et s'abamlonnant ellemême jnsrpi';! jxM'dre la iintion (In lieu où elle se trouvait el If souvenir des événements (jui l'y avaient si brusquement ann'n«''e.

Marcel, remont»' dans son fiacre, essuya ses yeux humides, se reprocha sa faibles-e el ngsonna les faits.

— Ce (ju'on veut, dil-il. il faut h» vouloir.

Il avait bien une dernière esp('rance dont il n'avail pas vt)ulu faire part à Julie, et (|ui était de Uechir

ANIT)NIA. 2«l

M. Antoino. C'ostclicz lui qu'il so fit conduire d'abord;

mais il y usa toulo réloquence de son cœur et de sa aison. L'é^^oïste était heureux, triomphant; il savouait sa vengeance et n'en voulait pas laisser une goutte u fond du vaso. Tout ce que Marcel put obtenir après

ivoir échangé avec lui beaucoup de reproches et 'invectives, ce fut (\iw .Julien et sa inrrc ignoreraient

e cruel marché (jui les enrichissait.

— Vous voulez une chose tivs-dithcil<\ lui dit-d-: le la rendez pas impossible. Madame d'Kslrelle est usqu'ici seule ù se soumettre. Julien résisterait: rompez-le, si vous voulez ne pas rendre inutile à otre vengeance la soumission de Julie.

— Tu m'ennuies avec ta Juli(; ! s'écriail M. Antoine. >I(^ voih^-t-il [>as une femme l)i(Mi à plaindre, à (|ui je ends tout, fortune, considération et libert»'*!

— Oui, la liberté d(» mourii' de <hagrin î

— Kst-ce (pi'on meurt de (,iiî belle sottise (Jans la ouclie d'im pi'tieineni' : (ju'elle fasse un bon mariage ''Ion son rang, je ne m'y opposerai pas, le maiiage u'elle voudra. Je m» lui niterdis «pie le barbouilleui". vaut (pn"nz<' jours, elle nnviiia 1rs \en\ «t me itlercieiM. l'Ile reeonnailia ma grandem* d'àme et l'appellera son bientaileui'. Vu \«'rile, vous éle> tou'N mbn's ! Je liic dr-. eeiilaines de mille livres de ma Oche, je les jelle à poign(''es ;\ (Icn ingi'ats, ;» des h>us, l on m'appellera mauvais parent, mauvais cu'ur,

eux chien, vieux avare, (jue sais je ? Le inoii<le est ^ns dessus dessons ;\ pre>ent. ma parole d'honneur!

A N ION lA.

— On ne vous appellera j)as de ions cos noms-là, mol) oncle, on ix' vous appellera (Taucun nom. Il n'y en a pas {)Our détinir la bizarrerie de votre caraelère, et il n'y a ([ue vous au monde pour avoir trouvé le secret de faire maudire la main rpii enrichit!

— Allons, tu dis des phrases, tu te crois au barreau ! Va-t'en, tu m'assommes. Dis à ton Julien ce que tu voudras; je ne veux voir ni lui, ni loi, ni personne, .le m'en retourne à la campagne.

— d'est-à-dire (juc vous vous enfermez ici et (jue vous vous y barricadez coiUre toutes les bonnes rai- >ons (jue je pourrais vous donner.

— Possible! lu sais à présent (juc tes bonnes r.dsons auront beau faiic, elles resteront à la poi'tc.

Marcel se gai'da bien de dire à son oncle qu'il avait un moyen beaucoup plus simple et moins coûteu> (rtiupéchcr le mariage : c'était d'abandonner madame ^l'Fstrelle à sa ruine et de se lier auK .sages e généreuses réllexions (ju'elle avait admises. II ne crul |>as non plus devoir lui dire (|u'(lle l'cl'usait ses dons|

— Apres tout, pensait-il, (pii .sait la durée de cett passion? hans (piebjue temps, Julie aura peut-étrl' pris le dessus, et alors il lui sera fort agn-ablc de s| savoir lib«''rée et riche encore.

Il rédigea avec M. Antoine une simple (piittancl conditionnelle de toute la dette, et il r<*ussit à y fail ins«'rer celle mo lilication imjiortante, qii7i Vr.rcc}>lio\ (htnc ]}rrsnnnr non iihlf, madanx; d'Kstrelle resta] libre de convoler en secondes noces avec qui bon Ii

ANTONI.V. or.-l

semblerait.' Il (il signer et [)arat(M' cette pi»Vr \y,\v M. Antoine et la mit dans sa poche, se réservant de la remeltre en temps opportun à madame d'F.strelle, c'est-à-dire quand elle serait plus calme.

La donation de la maison de Sèvres avec une rente de cinq mille livres sur le grand-livre était déjà prête. Marcel eut un assaut terrible à livrer pour empêcher (ju'on n'y nn*t une restriction analogue à celle cjue devait sul)ir Julie. Il remontra cjuc, Julie engagée à ne pas épouser Julim, il était fort inutile (jue Julirn s'engageât à ne pas épouser Julie.

— Mais la Julie, disait M. Antoine, peut fort bien renoncer à sa fortune, et, (piand l'autre aura de (juoi vivre, j'aurai fait un beau chef-d'n'uvre ! je les aurai mariés! Non pas, non pas! je veuK une lettre de cetltî dame comme quoi elle s'engage sur l'honneur et sur la religicui à !ie revoir de sa vie ce persomiage. nommé en toutes lettres. Les femmes sont plus«'ngagées par ces poulets dorés sur tranche que par tous vos pîUTheuiiiis. Llles craignent le sc*andale plus (pie la chicane. Je veux ce billet doux à nmii adi'ess»'. ou je ne lâche rien.

— \()iis l'aure/, dit Marcel.

Kt il courut chez Julien.

Julien ('tait fort agit»'- ; il n'avait os»'- s'inft>rm«'r de rien à l'hôtel. Il avait eiivovi' rôder sa mère, «pii avait VU tous les appartements ferujés tlu côté du jardin. Il ignorait si la douairière était encore là, il ne savait rien de la visite de .M. \nlt>ine cl du dtqjart de Julie;

il sï'tonnait qu'apn'^s la confidence ii madanne Thierry elle ne pût iroiivor le temps d'envoyer 5 celle-ci trois lignes pour la rassurer sur les suites de l'esclandre faite par la douairière. Il attendait le soir avec anxiét»'-. II lui venait des niées noires.

— Qui sait si la donairirre et M. Antoine ne s'entendaient pas pour faire enlever Julie et la meltre dans un couvent sous prétexte d'iiiconduite?

On n'obtenait plus très-aisément alors les lettres dr cachet: mais avec des formalités, un jugement rendu après coup, on pouvait encore faire légaliser une incarcération arbitraire, d'autant plus qu'une liaison avec un roturier pouvait encore être considérée dans le monde oHiciel comme \m scandale qu'une famille avait le droit de réprimer.

Julien devenait fou lorsfjue Marcel arriva. Madame Thierry était abattue et fort triste. Marcel vit bien que ce n'était pas le moment d'être sincère.

— 11 y a du nouveau, leur dit-il en prenant sur lui (le montrer un visage tranquille et même réjoui. Nous allions signer, f|uan(l l'oncle Antoine est apparu comme le di(Mi des nuages de l'OpiMM. Il s'est fâché, brouill*' avec la douairière^ cpii, JMSfiue-là. s'entendait avec lui contre madame d'KsIrelle; mais il s'est repenti de sa folie, il vous donne une indemnité magniti(jue; c'est pour lui l'occasion de réparerions ses torts, et il s'exécute largement, je dois le dire ; sachezlui-en gré, ainsi f(ue de l'intention où il est de faire grandement les (lusses avec madame d'Kstrelle. Il lui

laissera probablement le double de ce que lui laissait la flouairièiv ; elle a donc cru devoir le remercier et céder sur l'heure à une fantaisie qu'il a eue de lui faire quitter son hôtel...

— Elle est fiartie î s'écria Julien en pâlissant.

— Partie, partie! elle va passer quelques jours à la campafrne; qu'y a-t-il lii de surprenant?

— Ah ! Marcel, dit madame Thierry, c'est que lu ne sais pas...

— Je n«' veux rien savoir on dehors des affaires sérieuses qui réclament tous mes soins, répondit Marcel avec fermeté. J'ai entendu aujourd'hui beaucoup de sottises, d'insinuations blessimtes et de commentaires impertinents. Je n'en veux rien croire et rien retenir. Le nom de madam? Julie d'Estrelle reste sacré pour moi: mais je lui ai conseillé de disparaîtn* pour quehjues jours.

— Disparaître?... répéta Julien toujours effrayé.

— Ah ! parl)l«'U î ne croirait-on pas que nous sommes à Madrid, et qu'on l'a descendue dans un in pncef Où prends-tu celtr humeur tra,:.'i(pie? Je l'ai tout simplement enjrajîée i\ faire la morte durant une semaine ou deux, le temps de liquider et «le n'-j^ulariser sa po*;ilion. Tenons-nous tranquilles, ne manpions ni déplaisir ni mquiélude de son absence. Ne réveillons |>iis les mauvais desseins de la marquise, un peu malé< pour h' moment par l'intervention de M. Antoine. Assurons surtout li Julie la protection et les é-ards du vieux riche. 11 ne s'ai^it pas d'expliquer la singuli^'^re

•J'^'i AN TON TA.

lo^nf|iic (lo cet hoiiiîTio-là ; le diable y échouerait. Il s'agit d'en tirer parti, et aucun de nous ici ne doit soni2:er î\ lui-nn*nie. mais bien à l'avenir de niadanic d' Ksi relie.

Marcel entra dans des d('tails de cliiflVes '(jui forcèrent l'attention de Julien. 11 y allait ponr Julie d'une modeste aisance à sauver par un peu de prudence, ou à perdre par un excès de fierté. Sa réputation n'était pas encore compromise dans le monde, et il était fort inutile qu'elle le (ùt. Jus(pie-là, le comj>lot formé contre elle par la marquise et M. Antoine n'avait point éclaté. On avait attendu qu'elle en provoquât l'explosion par un essai de résistance aux prétentions de la douairière. Il appartenait maintenant à M. Antoine de protéger Julie contre les accusations dont il était l'auteur. Lui seul le pouvait, ayant en poche des armes contre l'ennemi comnum. Il y était disposé, il se repentait à sa manière, il haïssait la marquise, il exigeait qu'on lui laissât tout r('';:ili'r : il fallait ahsolumt'iit courber la léte et attendre en silence.

\ ne iiupiiélnde restait à Julien. M. Antoine voulaitil donc >'emparer de la destinée et des volontés di madame d'Esfrelle pour la ramener i\ l'extravaganU idée d'un mariage avec lui? Marcel put le rassure: complètement sur ce point et hii domuM* sa parole qui cette fantaisie avait délogé de la cervelle du vieu: sphinx, l.ntin Julien demanda à Marcel s'il lui don liait aussi sa parole d'avoir conseillé à Julie de s'élai i;ner à l'heure même, si elle «'tait libre de revenj

ANIONIA. -21;',

quand elle le jugcrail à in'opos, et si oWo »'tail hion convaincue de rutilih' de cette absence pour rllcniême, pour elle seule. Marcel put jurer encore que tftul cela était.

— Tu sais sans doute où elle est ? ajouta Julien.

— Je le sais, r^'pondit Marcel; mais je ne dois le dire à peisonne, elle me Ta fait promettre. Si elle veut en faire confidence à (juelque autre, elle écrira; mais, connne <'!l<' désire rpie M. Antoine et la douairière l'ignorent, je pense que le mieux pour elle sera de n'avoir [)as d'autre confident que in()i. \ présent (jue loiit est éclairci, laissez-moi vous dir»' en (|uoi consiste l'indemnit»'' de hall (jiir vou> alloue M. \nloine.

— lii iiisliuit encore! dil Julitm; cette indenmitt' a-t-elle «'ti' d(;mandée, dt'battue par madame' d'Ksti'elle? N'est-ce pas le prix de (piehpn- iionvcllr torture im[)Osée à sa lieiM«''. d'un saciilicc quelcoïKjne de sa part^

— il n'v a j>as eu. dil Marcel, le nioindr»' ohjef ;\ discuter. M. \ntoine a dt'elar»'' lui-même ses intentions sans (ju'il lui ail ('le'' lail aucune demande ni soumission (pieh'oujpie. Il vous de.>ti!ïait probahleuuMit de lonjiue main le (adeau (|n'il vous l'ait, car il e>t pro-' priélaire i\o la maison de .Sèvres, et il vous la doim«\ Voici vos litres.

— \li ! mon DiiMi ! s'ê'cria ujadame Thierry en regiu'dant les pièces, av<'C une i-enle^ Je crois rêver, je suis liem'(MiS(\ et j'ai j»our!

2fiR ANTONIA.

— Oui, (lit .liilion encore mcTiaiit, il y a ffiiolrpif» chose li\-(l('ssous, un pié^P pcul-êlre!

Marcel eul^raud' peine à leur faire accepter le i)erticle bienfait de M. Antoine. Il dut leur dire, leur jurer encore que c'était le désir et la volonté de madame d'Estrelle. Il les laissa aussi traïupdlles que possible, Julien s'etforçant de ne pas troubler par ses appn*hensions la joie que sa mère devait éprouver de rentrer sous le toit où elle avait vécu si Iong:temps heureuse. Marcel courut alors à l'hôtel, et ordonna à Camille de faire un paquet des effets nécessaires à sa maîtresse pour un court séjour à la campagne.

— Ah I mon Dieu! dit Camille étonnée, madame la comtesse ne me mande pas auprès d'elle?

— C'est inutile pour si peu de temps.

— Mais madame ne sait ni se coitîer ni s'habiller seule!... Songez donc! une personne qui a toujours été servie selon son ran^j!

— Kl le trouvera des i?ens de service dans la maison où elle est.

— C'est donc chez des pauvres, puis(jue madame craint d'y faire nourrir ses i^ens? Peut-être que ina- (lainc e>t tout à fait ruinée elle-même?... lit-las! lu'las! une si bomie et si irt-néreuse maîtresse!

Caunlle se mil à pieui'cr, ri, tout en pleui'anl îles larmes sincères, elle ajoula :

— Kt mes j,Mges, monsieur !<• procureui'. (pii me les payera ?

— Demain, je |)aye tout, réponflit Marcel, hal)itu<^,

AXTONIA. 2fî9

à ce mélanpo de sensibilité et de positivisme qui se produit toujours dans les désastres ; faites préparer touslescomplesde la miison, et, jusque-l^, prenez les clefs. Vous répondez de toutes clioses jusqu'à demain.

— Soit,'monsieur, j'en réponds, dit la suivante, qui recommença à san^lotfT; mais nous r|uiltons donc le service de madame? madame ne reviendra plus?

— Je n'ai pas dit cela, et je n'ai pas reçu Tordre de vous conjiédier.

Marcel écrivit il sa femme qu'il n'avait le temps ni de (lîiKT ni de souper, et ([u'eilc ne l'attendît pas avant dix ou onze heures du soii\ il retouina au couvent. Julie avait comme épuisé toute sa vie dans les pleurs. F.lle s'était relevée, elle avait bai;:né dans l'eau froide son visape pâle, marhié du feu des laimes. Klle était caluie, abattue, et ressemblait à une morte qui marclie. Klle se ranima un peu en apprenant cpn* Marcel avait réussi à tronquer Julien rt à lui faire acccpicr, sans ti'op de soupçons, l'existence que M. Antoine assurait à sa mrre et ù lui. Mlle écrivit le billet (|ue lui dictait MarcrI ptiui" M. Antoine, s'«M),::ageanl à ne levoii' Julien d<' sa vi«', ;\ la condition ipie Julien ne serait jamais (b-possc-cb' ni de la maison de Sèvres ni di- la n'iiti*. IJIr ne voulut jamais sti|>uUT celle condilipn pour sa piopre fortune, et Marcel n'osa pas lui parler encore d'accei^tei' la «piittance de M. Antoine. V.Wo ne pi'ol'rra plus, du reste, aucune plainte; elle pliait sous la fatigue, et Marcrl. en lui S(MTanl la main, sentit <|u'elle avait la lièvre. Il la décida à rece-

voir la sd'ur Sainto-Justc, sa cousine, vl il on^Mi:«*a celle-ci à faire coucher (juei(ju'un dans la cliaiiibre voisine. 11 ne s'en alla qu'après avoir paternellement veillé à tout.

Julie passa une nuit calme; elle n'était pas de ces natures tenaces qui luttent longtemps. Klle avait la conscience d'avoir accompli son devoir, et sa première souffrance avait été si brusque et si violente, qu'elle céda bientôt à l'épuisement et dormit. Le lendemain, elle remercia la personne qui l'avait veillée en demandant à rester seule. Elle s'habilla et se coiffa ellemême, et, se reconnaissant très-maladroite et trèsinhabile à se servir, elle voulut vaincre ses habitudes, faire elle-même sa chambre et son lit , ranger ses bardes, et s'installer dans la pauvreté de cette cellule comme si elle eût dû y passer sa vie. Elle lit hnil cela assez machinalement , sans effort et sans r/'ffexion. Quand ce fut fini, elle s'assit sur une chaise, les mains jointes sur son genou, regardant par la fenêtre ouverte sans rien voir, écoutant les cloches du couvent s;ms rien entendre, ne pensant pas du tout îi manger, bi(»n qu'elle n'eût rien j)ris (le()uis vingt-quatre heures. La foudre éclatant au milieu de sa chambre ne l'eût pas fait ti'essaillir.

Vers midi, la s<i'ur Sainte-Juste la trouva dans cet ('•(af de (•onlenq)lalion morne. qn'eIN' pril pour un recueillement de htailhide. (lertaines âmes bi'isée$ restent si douces, (|ue l'on ne soupçonne plus leu^ souffrance; mais la so'ur avait remaniué, en traver*

ANTONIA. ?";i

sant- la pièce qui servait (l'antichambre et de salle à manger, qu'un déjeuner apporté par la femme de service s'était refroidi sans qu'on y eût touché.

— Vous avez donc oublié de manirer? dit-elle à Julie.

— Non, ma sa'ur, répondit la pauvre désolée, qui ne voulait pas se laisser [)laindn', j'allendais que l'appétit me vînt.

La relifïi(;use l'engagea i\ se mettre à table, la servit avec obligeance, et ciiit la distraire par son babil bonasse et insignifiant. Julie l'écouta avec une complaisance inépuisable, et poussa la soumission d'esprit jusqu'à paraître s'iiité'rrssrr à tontes les mimilies dt^ la vie de cetterecluse, à tous les détails du règlement, à tous les petits événements stupides qui défrayaient les loisirs de la coimuunault'. One lui inq)orl.\it d'entendre cela ou autre chose? Il n'était j)lus au pouvoir de personn»^ de la conti'arier ou de l'einuiyer. l'Ile était comme une .une entièrement vide cpie tout traverse et où l'ieii ne d"meure.

(Juand Marcel aiiiva dans l'après-midi, sa cousine lui dit :

— (Jne me disiez-vous doue cpi'' (M'fte damt» (''tait malade et avait des sujets de chagrin? KHe a bien dormi sans souiller ukW. elle a déjeuné- raisom)ablenient, (pioiipie un p"ii lard, et rlle a pris grand plaisir à caus(»r avec moi. ('.'«'st une persomio très-aimabh». et cpii n'a point di cliaLiiMn s^M'ieux. Je vous en réponds, je niv '(Minais !

Marcel s'effraya de cette douleur sans n'action. Il venait pour raconter ce qui s'était passé le matin à l'hôtel d'F.sl relie. .In lie se borna i\ lui demander deî nouvelles de Julien et de sa mère. Quand elle sut qu'ils faisaient leur déménajiement et qu'ils devaient aller coucher à Sèvres, elle ne voulut pas entendre aulre chose.

— Je ne veux plus hnïr personne, dit-elle ; cela m( f<'rait plus de mal et ne sei-vii-ait à rien. Ne me pnrle/ donc plus de M. .\iil<)in(' d'ici à quelques jours. Je vous en supplie, mon ami, laissez-moi m'iiahituer à mon sort comme je pourrai, Vous voyez que je ne me révolte pas : c'est tout ce qu'il faut.

Les jours suivants, Maicd la trouva de plus en plus calme. Klle était fort pâle; mais la reliirieiise assurait qu'elle dormait et manijeait autant (|u'il ('tait nécessaire, et cela était vrai. I Jle ne faisait rien de la jonriK'e et ne désirait voir personne, assurant (ju'rilc ne s'ennuyait pas. Cela était encore viai. Kile était absorbée et parfois sourian'e. Marcel n'y comprenait rien; il ren^\npea ii recevoir le nn-decin du couvent, (pii lui trouva le pouls un peu faible, le teint un peu pefftnntiqiir, comme on disait alors [)onr désip^ner une certaine pi«''(lominaiic(' ^\^' la lym|)liedans l'c'conomie. H ordonna de^ pi'i^-es de (juimpiina et dit à Miind (pie ce ne serait rien.

Ce n'«''tait rim en rffct, siinni (Jik' rfunc s'('teiimait ri (pir la vil' s'en ;dl;ii! avec elir, Julie, ol)»''issante, jiril !•' qiiinqniii;!. sr proiiiriia dans le jardin du cou-

ANTONIA. 2"7:i

vont, consentit h recevoir la visite de (juelques reli- ^Meuses, leur parut très-bonne personne, promit de lire (juel(|U(*s livres nouveaux (jue Marcel lui apporta et qu'elle n'ouvrit pas, prépara un ouvraj,'e de broderie qu'elle ne commença point, vécut :^ peu près inaperçue dans le cloître, j;ràce à la ti-ancju Mité de ses manièrtis, et continua à dépérir, lentement, sans crise, mais sans relâclK;.

Marcel tut trompé par les apparences. Voyant le moral si paisible et pi'iMiant cette subite destruction de la voltiiiié pour une immense lorce de volonté aux prises avec la nature, il cbercba le remède où il n'était pas. Il se préoccupa des conditions de la santé iby^i(pie. il loua une petite maison de campa^Mie à Sanlerre, et, taisant croire à Julie (pi'il venait de l'acquc'rir pour son compte, il l'y transporta ; puis, s'étant assmé de la discrétion et du dévouement de (iamille, il l'y lit (H)iiduire. 11 remit à celte tille assez d'ar^'ent pom* (pi'elle put prendrtî à ^M^es une paysanne siubant faire la cniMiie, et il veilla à c«î (|Ut' l'ia'dmaire de la comtesse tVil plus clioi^i <'l plus substantiel cpie l'.-lui du couvent. La maisonnette était située en l)on air, ivec un assez ^rand jardin bien cl's de nuu's et pas issez ond)rai;»' j)our (pie \o .st»leil ne l'assainit pas jleinement. Il lit porter dans h' saU)n les livres, les iClits objets de liavail et (l'amuM'menl. entin la liarpe ie Julie (toute l'enniic de crtte épt)que jouait peu ou )rou de cet instrument ^laeieux). (lamille, ;'i qui Mir- :el avait t'ait la leçon, trompa sa maitreSMî sur ce (pii

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