N TOM
— Los deux d'en l>as scrvciil d'alclici- à mon lils cl de salon à moi. Nous nous tenons toujours là; mai> les croisée.N on! nn dormant de (|nati"e vitres (l(''j)olies, etnous ne prenons l'air que par les vitres du liant. (jui sont souvent ouvertes en cette saison.
— Alors vous ne voyez [)as chez moi, comme ou dit! Pourtant, hier, ce dormant à vitres dépolit-s ne dormait [)as, et le châssis était entr'ouvert.
— C'est vrai, madame la comtesse; il y avait un carreau brisé que vous avez pu remarquer.
— Non, je vois mal, ce qui lait (pie je re^Mrde peu.
— J'avais donc pu ouvrir le châssis par exception; mais, dès cematii), il a été répari' et hxé. Le jour pris d'en bas incommoderait l)eauc()up mon tils pour peindre, et il étend une toile -veite sur le vitrage à l'intérieur. 11 faudrait donc (pi'il montât sur une chaise pour n\uarder exj)rès chez \ous, et, comme c'est un homnu' sérieux, et pas du tout un écolier malappris...
— r)ien, bien! M<' voilà loi't li'nipjuiile poui' le rezde-chaussée. Les fenêtres d'en haut...
— Sont celles de ma chandu'e. la cliand)re de ujon tils donne sur la rue.
— Kt il ne se tient jamais chez vous? Jamais personne de elle/, moi ne verra un homim» à vos fenêtres ?
— Jamais ctîia n'est arriv/-. rt cela !i'ani\«'ra jamais. J«' m'y enjj[age.
ANTOMA. 45
— Jamais il ne se montrera non [)Ius, fût-ce pour un instant, sur la porte du jardin? Vous l'avertirez.
— Soyez parfailenKMil tranquille à cet égard. Mon tils est homme d'honneur.
— Je n'en doute pas. Hecommandez-lui le mien, et* n'en parlons plus, c'est-à-dire ne parlons plus de moi, car vous défendre de parler de lui serait fort cruel. Je sais qu'il fait votre orgueil et votre bonheur, et je vous en félicite.
Madame Thierry s'était bien [)roniis de ne plus dire un mot sur le compte de Julien, mais il lui fut impossiDie (ie se tenir parole. De réticence en rélicence, elle arriva i\ exprimer son idolâtrie pour ce tils adoré <'t véritablement digne de l'être. La comtesse écouta rénumération des ([ualités et des vertus du jeune artiste sans aucun scrupule déplacé. Klle devint pourtant un peu mt'lancorujue à l'idée qu'elle n'aurait l)(!Ut-étre jamais d'enfants pour occuper sa jeunesse et consoler ses vieux joins. Madame Thierry devina .sa secrète pensée et parla d'autre chose.
(jue faisait Julien pendant (pi'on pailait de lui dans h; j)etit salon d'élt' de rhùlel (rKsheil.-? Il travaillait, ou il était cens»'» ti'availler. Il >e dérangeait souvt'iit, il avait froid et chaud, il tressaillait au nu)in<lre bruit. Il se disait que son nom était peut-être en ce moment par hasai'd sur les lèvres de la e»»mtesse,(ju'el!e faisait pai' politesse quolipie question >ur son eoMq>te sans ('('ouler la ii'ponse. H appi'oehail de la croisée, don! le t'hàssis inlV'rieni' était bien i«'«'llenienl recloyé et re-
couvcrl (l'imr toile vortc: mais à cotte toile il y avait uiK^ lente iinpeiTeptihle, -iei^tt»? vitre (l(''poIie il yavait une veine transparente, et pai* eelte tissnre pertide, hahilenienl découveiif* et liabih'nientcarhéf;, il voyait tons les jonrs madame d'Kstrelle errera travers les l)osqnets de son jardin et parcourir TalliM' (pie, du pavillon, on <](''Convrait tout entièi-e. Julien savait, à une miinile près, les heures assez ré^^ulières de celte promenade. ()uand un incident (pielconque en dérani:eait riial)itu(le. des |)ressentimcnts mystérieux, des instincts divinatoiresfpii n'appartiennent rpi'à l'amour, et surt«)ut aa\ prenn'ères amours, lui taisaient connaître l'approchf» de Julie. !I avait alors mille prétextes, plus iniiénieux les uns cpie les autres, pour écarter r<eil vii^nlant de sa mère et pour contempler sa belle voisine, ou bien il avait (piekjue chose à chercher dans sa cliaujhre. il montait au premiei-. et, sa mère étant en h as. il entrai! dans la (•liaini)re dt^ sa mère et rep^ardait à Iravei's la jalousie, jlntin il adorait Julie depuis quinze jours, et Julie pensait (pi'il ne l'avait jamais aperçue, et madame Thierry mentait sans le savoir en disant (pie son tils ne pouvait rien voir de l'atelier et ne repu'dait jamais par les croisées de sa chambre.
Il yavait l)ien pour Julien lui-même (juehjue chose d'in.sensé, ou tout au moins d'inexplicable, dans cette passion soudaine (jui l'envahissait, lui rais(^m)able i\ tous autres (\i^ai"ds; n)ais, connue à tout etlèl il y a une cause, c'est à nous de la clirrclicr, et de ne pas admt'ltrr trop (riuvraiseinl)lan(e dans les faits humains.
Marcel venait Irès-souveijt, avec ou sans sa teninie, passer une partie de la soirée chez sa tante Thierry. Julien et lui s'aimaient tendrement, et, bien qu'ils fussent souvent en désaccord, Marcel trouvant Julien trop romanesque, Julien trouvant Marcel trop positif, ils se fussent fait tuer l'un pour l'autre. Marcel parlait volontiers de sa clientèle, (|ui prenait du développement. Chiand Julien lui disait : '< Fi ton étude, est-ce qu'elle tleurit? » il répondait : « P.lle bourgeonne, mon petit, elle bourp:eonne! J'ai des clients qui me rapportent souvent plus d'honneur (jue de profit, et ce ne sont pas ceu\ aux((uels je tiens le moins. » Parmi ces clients ennemis di's [n-ocès, mais ((ui lui créaient d'utiles ou d'ai^réables relations, Marcel citait la comtesse d'Kstrelle en [)remière lii^ne. Il la cita si souvent el en si bons termes, il dit el pensa tant de mal de l'indii^^ne mari de cette belle veuve, il mauibt si bien l'inhumaine avarice d<' la famille, il porta tant (rint(''rêt au doux pt noble cai'actère de Julie, il lui ('•(•happa si involontairement de vanter ses charmes, (jue Julien tut curieux de la voir: il la vit et l'aima, s'il Fie l'aimai! i\éji\ avant de l'avoir vue.
Julien n'avait pas encore aiin<''. H avait vtH'u foit saficmeni, d venait (r(''pi'ouver un ^'rand cha^'rin, il était dans toute la ph'Miitude de son (h'-veloppement physi(pie e( moral ; sji sensibilit»' ('tait surexcitée par (If glands ell'oits de eoura^f, par un ('chanfio contiîuiel de tendresse ardente avec ^sa lend!'»- nièie. par une disposition à rmllMUisiasmf (|iii lui venait d im
Ioiijj: coiilacl avec un prre nillioiisiasle. Il vivait dans la retrailt', il se n^l'usait toulc dislraction i-t travaillait avrr acIianicnuMit pour conserver l'honneur dtî son nom l'I préserve»' sa mère d(^ la dt-lresse. il fallait luen l'JUe tout cela eut une issue, et (pie ce gt^nél'CUX CQ'Ur fit ( xplosioii. Nous n"en diinns pas davantage, et c'est même beaucoup trop pour explifpier cette chose impossible qui se voit tous les jours, une aspii'ation obstinée, violente, immense, vers un but (jue l'on sait insaisissable. Il y avait déjà lonj^^temps à cette <'porjue que la Fontaine avait dit tout bonnement ce retVain dès lors proverbial :
Amour, amour, quand tu nous tiens,
Ou peut bien dire: «« Adieu prudtMice ! »
(jr, pendant cpie la comtesse causait avec madame Tliierry, el Julien avec lui même, Marcel Thierry causait non loin de là avec son oncle, Anloini; Ihierry, le vieux garvon, l'ex-armateur, le riche de la famille.
Lecteur bénévole, comme on disait au lenqjs où se passe cette histoire, veuillt; nous suivre dans la rue Blomet, en partant de l'hôtel d'Kstrelle, rue de Babylone, en loni^eant pendant cin(j minutes le mui" du
jardin, en passant devant le pavillon Louis MIL en suivant, le lonp: d'un cliemin vert sur les marges, boueux et défoncé par le milieu, destiné à faire la proon^Mtion de la rue, un autre mur d'enclos beaucoup :)lus grand que celui de madame d'Kstrelle, enfin en ournant à gauche et en gagnant par une autre rue •n herbe, c'est le cas de le dire, l'angle de la rue ilomet , où se dresse une grande maison style ^ouis MV, ancien hôtel de Melcy, acheté et habité 3ar M. Antoine Thierry. Si M. Antoine Thierry eût !onsenti à nous laisser traverser son immense enclos, lous eussions pu partir de chez Julien et couper i\ mgle droit à travers les pépinières, juscpi'à la tavaib' ntérieure de Lhôtel; mais l'uFicle Antoine veut être naiire chez lui, et il ne soutire aucune servitude, néme en faveur de la veuve et du tils de son frère, ilarcel , en quittant la comtesse, a donc fait à pied ;ette promenade moitié ville et moitié campagne, et e voilà dans le cabinet du richard, ancien boudoir à jlalond j>eint el doré, encombré de rayons et d't'lafères chargés de sacs de graines, d'échantillons de ruits moulés en cireel de corbeilles remplies d'objets '( d'outils relatifs à riiorticulture.
l'our ariMver i\ ce cabinet, lieu de délice^ du proprieaire, il a fallu traverser des galeries et dévastes salons crasés de dorures en relief d'un grand style, mais loircies par l'abandon et riiumidilé, car en tout temps PS fefiéires sont fermées, les volets pleins sont clos; e ri( liaid ne s'arrête jamais dans ces apparleujents
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majestueux, il n'y revoit jamais, il ne doinic ni fèti's ni rppas, il n'aime personne, il se délie de tout le monde. Il aime les fleurs rares et les arbres exoti(|ues, il estime aussi la produetion des arbres fruitiers, el il médite incessammeni sur la taille et la ^TelVe de ses sujets. Il voit etdirij::e lui-mén]e une vin^'taine de jardiniers qu'il paye bien eî dont il |)rotéf,'e les familles. Ne lui parlez jamais de s'intéresser à d'autres jjens que ceux ((ui flattent ou servent son caprice, ou sa vanité.
Cette passion du jardinat^e lui est venue jadis par basard. Un des navires cpii faisaient à son compte et à son profit les voyafres d'écbancre et de commerce lui a rapporté de Cbine diverses graines qu'il a laissées néjïlifiemment tomber dans un vase rempli de terre. Les g:raines ont j^ermi'', les j)lantes ont j)Oussé et se sont couvertes de belles fleurs, i/arniatour. qui ne comptait pas sur ce résultat et (|iii. d'ailleurs, n'avait de sa vie regardé une plante, s'est fort peu ému d'abord: mais un autre basard a amené cbez lui un connaisseur fjui s'est e\tasi«' et a déclaré ce j)récieux vé;:étal absolument nouveau et inconnu dans la science. .
Cette découverte a d ('•(!( 1»' de la vie de M. Antoine. Il avait toujcnu's dédaigné les fleurs : il ne les comprendra peut-être jamais, car il est totalement <lépourvu du sens artiste: mais sa vanitf'. (jui l'é-louffait faute daliments, a trouv»' cett<" aubaine, et ceci devient la seide i;loire à hupielle il |)uisse atteindi'c. Il a
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n f'ivro qui i»fMnt les fleurs, ((ui les intorpivto, qui les liérit et leur doiine la vie; on admire ce f'rrre, on tait lus de cas d'une légère ébauche de son pinceau que e toutes les richesses de son frère aîné. Cet ain»'* le \'\{ l)ien, et il en est jaloux. Il ne |)eut entendre parler rt sans lever Ifs «''[taules. Il trouve le monde injuste
I sot de s'amuser à des bajratelles et de ne pas admi- ^r h' savoir-faire d'un homme rjui. parti de ricii, m)uc les écus à la pelle, il est cliaiirin, soucieux. — iais voilà tout changé: à son tour, il va devenir une r)tori(*té. Les tleurs fjue son frère fait sortir de la )il<', il les fera, lui, sortir de terre, et ce ne seront as de vulgain's Heurs (jue tout le monde connaît et omme en les voyant : ce seront des raretés, des lantes venues des (juatre coins du monde, que les ivants se creuseront la tête pour d*''linir, classer et îiptiser. La }>lus belle portera son nom. à lui! On a éjà voulu le (lof)ner à plusieurs de ses t'-lèves, mais en ne presse, puisque cha(jue année sa collection enrichit de (jueli|iie merveille arrivée de loin. Il tendra et il attend eiicoi'»' une eei'taine liliact'c (|ui uisse surpasser toutes les autres, et (|ui, à son nom de MU'C. joindra le nom sp/'citirpie iVAnlnnin Thirrrii.
On a le tenq)s de s'y j»reii«lre. ciu' l'oiicN . Àiir de Hxante-rjuin/.e ans, est encoi'e vert et robuste. C^e^l
II iionune trapu . mnigre et d'ime assez beIN' ligure, lais dont l«^s mains duicies pai' r«''tei'nel tripotage de
terre, le teint liùlc' \yw l'^'-leiMiel coiitMel de l'ail" ttéi'ieur, la clieveliire n«''glig«''e et l<'s habit> pou-
(li'(Mi\. It' dos \y)ril(' |);u' !<' travail corporol, piVsentoiU cil |tlt'iii Paris, an sein d'un palais dont il ost Ir maître iiisoiiciaiil vl ahsoriit' , l'imaj^M^ d'un villaj^'cois aux nianit''r('s rusfifpics, aux piN'occupations lonaccs, ù l'cspi-it positif et frondeur, au lanp:a};e incorrect, absolu L't tranchanl. Il n'a reçu aucune éducation, il ost resté stupide à l'é^^ard de tout ce qui est élégance ou poésie. Toute i)liilosopliie idéaliste; le rend presfjue furieux. Toute son intellij^^ence, car il en a, et beaucoup, s'est concentrée sur les calculs de prévoyance. C'est par là (ju'il s'est enrichi , c'est par \h qu'il est un horticulteur émérite.
Marcel salue son oncle avec plus de rondeur que de déférence. Il sait que les hommages seraient peines perdues, que c'est en luttant d'obstination , de rudesse au besoin, qu'on peut amener l'ex-armateur ù c('der en quoi que ce soit. 11 sait (pie son premiei mouvement est de dire non, que non sera peut-être son d(?rnier mot, mais (pie , pour avoir sur cent non un pauvre oui , il faut batailler sans défaillance. Marcel est bien trempé (il est de la famille), et l'habitude de la lutte, siirloul de la lutte contre son oncle, lui a lait Irouver une sorte d'àpre plaisir à celte occu()alion ipii en un instant rebuterait un artiste.
\oilà, dit-il pour commencer, je vous apporte (|uel(pie chose à signer.
— Je ne signe rien : ma |)arole sullit.
— Oui, av(^c ceux (pii \t»u.s connaissent.
— loul II' iiKuide me connail.
— Presque tout le monde; mais j'ai affaire à des liols. Signez, sij;nez, allons!
— Non, c'est comme si tu chantais. Ma parole vaut D l'or; tant pis [)Our qui en doute.
— Alors voyez le créancier acquéreur de la maison g Sèvn^s, il s'en contentera certainement; mais, isque-là, il doutera de mes pouvoirs.
— Tu as donc une mauvaise réputation?
— Apparemment.
— Comme tu dis ça, loi!
— (^)ue voulez-vous que je vous dise? Si je vous isais le contraire, vous ne signeriez pas, et je veux )us faire signer.
— Ah! tu veux!... VA pourquoi?
— Parce que ça m'ennuie, me fatigue et me démge de retourner à Sèvres pour attendre (ju'on se L'cide à venir vous trouver, tandis (jue l'envoi de ce ipicr par mon clerc lèvera toutes les ditiicultés et l'épargnera des pas et de la dépense. Y sommes-