‹ AntoniaChapitre 6 sur 18 · MIS · texte numérisé non relu

MIS

— Ml ! cnlin ! cl lu ne me le disais pas!

— Tu me parlais daiilre cliose.

— Oui t'int<^n»ssail davantajje?

— Franchemeiit, oui, poiii" lo nioniriii ! Je suis vraiment liouroux des pronicniides (ju'à rlia(|ue instant tu pourras faire dans ce jardin. Je ne serai pas là poui" te donner le bras, puisipic... nainrellenient cela ne m'est pas permis; mais je te verrai sortir, et puis rentrer moins pâle, avee un peu d'appétit, j'espère!

— De l'appétit! c'est loi (pii en manrpK's ! Tu n'as encore presque rien maiif^é aujourd'hui cl lu disais avoir faim. Où vas-tu donc?

— Reporter au suisse de l'hôtel d'Estrelle le parasol de madame. Il ne serait pas poli de n'y pas .sontjer tout de suilc

— Tu as raison, mais Balx'l va le i'cporler. Il est fort iiiiililc de le moiiti'ei' au\ ^eiis de l'Iiôlel. Cela pouri'ail l'aire jaseï'.

Madame Thierry pi'il le j>arast)l el le mil elle-même dans les mains de sa s«'rvaiile.

— l'as connue cela! s^'cria .lulien (Mi le reprenant. Uahet va leiMiii' la soie avec ses mains (|ni ont chaud.

Il mvelopjia Ini-mênie l'omhrt'lle avec soin dans du |)apiei- blanc, et l'abimdonna à Habet, non sans rej'iet, mais sans hésitation. Il voyaii bien l'anxiê'té de sa mère, (jui l'examinail.

Babet resta dehors dix minutes: c'était plus de temps fpi'il n'en fallail pour Ioniser l'enclos parla rue, pour entrer dans la coiu' de l'Iiôlel et revenir. V.We repaïut enlin avec l'ombrelle et un bilhT de la c«unlesse.

A\r(jM.\. :jÔ

(( Madame, vous avez bes9iFi d'un parasol, puis(|ue 'ous aile/, vous exposer au soleil. Soyez assez bonne )Our vous servir du mien; je veux vous ôter tout )rétexte pour ne pas venir chez votre servante.

(i Julie d'Kstrklle. »

Madame Thierry rej^arda encore Julien, qui taisait )onne contenance en retirant le papier dont il avait snroulé le parasol. Dès qu'elle eut le dos tourné, il le ouvrit de baisers comme un entant romanesque et )assionné (ju'il était, malgré sa jM'étenticwi d'être un lomnKî mûr. (Juant à la pauvre mère, méfiante et ncertaine, elle se disait tristement que tout plaisir est îscorté d'un danger dans ce monde, et qu'elle aurait )eut-étre à regretter l'aimable avance de sa trop séluisiinte voisine.

Le lendemain, la porte roulait sur ses gonds, et on émettait les clefs à madame Thierry, (|ui, poussée )ar Julien, se hasardait timidement sur les domaines leuris de la comtesse, (^elle-ci s'était promis de lui aire en persoime les honneurs de ses primevères et le ses jacinthes, lorstju'une inévitable révélation de klarc(T changea le cours (h; ses ich'-cs et ii iVoidii un \

)('M son zèle. /\>^

Le procureur venait l'cud'ctcnii' encore de ses at- »^

"aires, l.lh' se liàta de lui ractmler cpirlle asail lait y

îonnaissiuice avec sa tante, dont elle lui dit (nul !«• \V Mcn possible. I)e là, «II»' p;i>sa aux qu('.slu»ii>.

86 A NT(t\ I A.

— (icllf aiiiiiiblc (laiiic ma dit >a naissance.', son iiuliualion, son bonheur passé, et elle allait m'eiUrelenir de ce qu'elle appelle son l)onheur prt'seni, lorsque nous avt)ns v\v inlerronipues^. Ji; la croyais trèsniallieureuse, au coniraii-e. Ne ni'avail-oii pas dit qu'elh; cLiil r()rc(''e de vendre- toul ce (|u'elle a?

— C'est la Nc'rih'', ré[)on(lit Marcel; mais il y a dans le caraclcrc de ma noble tante (piel(|ue chose cpie tout le monde ne peut pas comprendre, et (juc vous comprendre/, pourtant très-bien, vous, madame la comtesse. \'oici en deux mots l'hislcure de son mari et la sienne. Mon oncle l'artiste avait tin j-rand cœur, beaucoup de talent et d'esprit, mais fort peu d'ordre et pas du toul du })révoyance. N'ayani jamais rien possédé dans sa jeunesse et gagnant au jour le jour le nécessaire d'abord, le sujterllu ensuite, il se laissa entraîner par sa témérité naturelle, et, comme il avait des goûts un peu princiers, des goûts d'artiste, c'est tout dire, il établit bie'iitôt sa dépense sur un pied irès-agréable, mais très-précaire. 11 aimait le monde, il y était goûté; il n'y allait pas à pied, il avait voiture ; il donnait de petits diners excjuis dans ce (ju'il apj)elait sa chaumière de Sèvres, encombrée de fantaisies luxueuses et d'objets d'art ipii lui coûtaient gros : si bien qu'il s'endetta. L'avoir de' sa femme paya le passé et souliiit la coiiliuu tliou de cette vie hasardeuse vX cliarmanle. Ouaiid il mouiul, la dette s'était reconstituée de plus belle. Ma bonne tante le savait et ne voulait pas attrister, par la moindre pré-

voyance de l'avenir fie son fils, cette vieillesse insouciante et légère. » Mon fils est raisonnable, clisail-elle; il apprend son art avec passion. Il aura aulant de talent <iue son prie II sera pauvre, et il fera sa fortune. Il passera par le> épreuvi'S et Ifs succîis-^e son \)i'V(\ a Iraversf's avec liminrni- ri (-Qnrn^'^o rt, \o\ que je le connais, il i|e me re{)r()clicra jarnais d'avoir mis toute ma contiancc dans son bon co*ur. » La

chose est arrivée connue elle l'avait annoncée. A la mort de son père, .lulien Tijierry. dt'couvrant qu'il n»* lui restait f[ue des dettes, s'est mis bravement en mesure de faire honneur à (ont, et, loin de s'en plaindre, il a dit à sa mère (pfellc avail bien fait de ne jamais contrarier le meilleur des pères. Moi, ce n'est pas trop mon avis, je le confesse. Le meilleur des pères est celui qui sacrifie ses goûts et ses plaisirs au bien-être <le ceux (pii lui survivront. Mon oncle le j)ein(re était un grand homme, autan! vaut dire un grand enfant. C/est très-joli, le génie; mais le dévouement ù ceux (ju'on ainn^est une plus belle chose, et, je \(»us le dis bien bas, la veuv»- et le til> de nmii oncle me paraissent Ixniucoup plus grands «pie lui. Qu'en pense madame la comtesse?

La comtesse «''lait devenue rêveiiM' tout ru t'i'oulanl avec attention.

— Je pense comme vous, monsieur I liieiry.ré|)on- «lit-elle, et de tout mon co'U!" j'admire ees geus-ci.

— Mais il send)le, reprit Marcel, ipie mon i«''cit vous ait attristée ?

— l'eul-(*li(' : il iiic (loiiiic à penser. S;iv('/-V()iis (|ue je suis IVappée de re\eiu|)le (|ue (loiiiieiit cerlaiues exisU'iici'S? Jo vois (jiio iniulaïue Thierry est comme; moi, dans un cas de veuvage et de ruine ; mais je la vois heureuse (juand même, tandis (jue je ne le suis point, l^lle est tière de payer les dettes d'un époux tendrement aimé...; et moi... Mais je ne veu\ pas revenir sur la confession (jui m'est échappée hier devant vous. Je veux vous l'aire une question. Ce tîls,ce très-bon lils de la dii;ne veuve, où est-il?

— A Paris, madame, où il liavaille fort bien et commence à se tirer d'atlaire en faisant dès tableaux presque aussi bons déjti (jue ceux de son père. Des amis puissants s'intéressent h lui, et le pousseraient plus vite s'il était moins scruj)uleux (;t moins lier; mais avec un ])eu de temps il deviendra riche il son tour, et déjà il ne doit plus r^u'une misère, dont notre oncle Antoine s'est décidé à i-épondre, voyant (ju'il n'y risquait plus rien.

— Cet oncle eni'ichi est donc aussi craintif, aussi économe (pie le mar(piis mon l)eau-père ?

— Non, madame; c'est un tout autn^ ^'cnre d'égoïsme. Ce serait bien loni; à vous dire, et voici l'heure du palais.

— Oui, oui, nue autre; lois, monsieur Thierry. Courez a vos devoirs. \'oici vos actes signés; revenez bientôt !

— Dèsipie vosall'aire> me le commanderont; comptez sur mon exaclilude, madame la comtesse.

— N'y mêliez pas tanl de cérénioiiie. \enez me oir sans motif d'atiaires, (juand vous en avez le emps. Je vous dois beaucoup, monsieur Thierry, /ous ne m'avez pas seulement donné sur ma situation ies idées nettes qui m'étaient bien nécessaires. Vous n'avez donné de bons conseils, où vous n'avez pas !^aré ma loyauté pour sauver mes intérêts. Entiii je rois que vous avez de l'estime pour moi, un peu l'amitié peut-être, et je vous en remercie de tout non cœur.

La comtesse avait une manière de dire ces choses impies qui leur donnait un charme extrême. Chaste l diurne en toutes ses actions et en toutes ses paroles, lie avait ce je ne sais (juoi d'attendri et (Tahandonné |ui révélait un co'ur trop plein, un co-ur (jui cherche

l)ien placer son superflu. Certes, la baronne l'eût rouvée trop affectueuse et trop reconnaissante envei*s c j)elit procureur, trop heureux d»' la servir. Elle lui ûl dil (pi'il ne fallait pas ^ûter des gens de cette spèce en leur moutianl (pi'ils vous étaient nécessaires. ulie,sùre d'elle-même dans sa touchante humilil»', ne rai^niail pas de placer trop bas son amiti»' en l'accorlanl à un homme habile el honnête, ««i puis il se faiail en elle, on l'a vu, une réaction insensible et >ourtant rapide conli»' W milieu où elle avait jus<|ue- ^ vécu.

— L'aimable fennne! se disait Marcel Thieri\ en la |uitlanl. Lr dialilf m'enq^orte. si je n'j'tais procureur, narié à la meilleure triunir du monde et père d'un

asso/ j^rand j^'ar^on, loiilos cliost's ([ui doiiiM'ul bien (les jiaranti(*s à la ^olidil/' d'iiiu' crrvelle d'Iioninu*, je serais ainoiir-Mix de celtf^ conilcssc, inoi ! oli I mais ani()iii'<'ii\ coninic un Ion, oiii-da! Je raconterai ça ce soir à niadaiiie ma femme, »'( je la IVrai l>i(Mi rire !

— CommcMit se tail-il. pensait madame (l'F.strcile en ce moment, (|iie je n'aie pas demandé à Thierry ce (pi'il va m'importer de savoir? l'y ai pens»'", et puis je lai oul)lié. Il faut jiourlant (pu; je m'informe! Si ce jeune Thierry demeure avec sa mère, il n'est pas convenable (jue mon jardin devienne son lieu de promenade... Après (.'a, ce n'est peut-être pas un jeune homme. M'a-t-on dit cpi'il fût jeune? Son père était fort vieux. M'a-t-on dit cpi'il fût si vieux? Je ne me souviens vraiment plus. Voyons, mes {^ens doivent savoir... Les la(|uais savent tout...

Elle sonna.

— Camille, dit-elle à sa femme de chambre, madame Thierry, qui demeure là-bas, dans le vieux pavillon, une très-diij:ne personne, je le sais, a-t-elle des enfants? Je lui ai parh' hier, mais je n'ai pas songé à le lui demander.

— VAUi a un tils, répondit Camille.

— I)(^ ([uel â^^e, à jK'Uprès?

— Sa ti^'urr dit vinut-('in(j ans.

— Il est marié sans doute? ,

— Non, madam<\

— Oii dcmeure-t-il ?

— Dans le pavillon, avec sa mère.

— Kst-c.o un bon sujet? Qu(3 dit-on de lui?

— C'est un f,n';ind l)Oi) sujet, niadanio la comtesse. Tout le monde en dil du l)ien. Ils sont très-pauvres, et ils payent toul sans laiiM; atU.Midre personne. Avec ça, point regardants et ne faisant aucune petitesse. On dirait absolument des gens bien nés.

Camille n'adulait pas sa maîtresse; en parlant ainsi. Elle aussi avait des [)rétentions à la naissance et aux revers de fortune. Elle disait avoir des éclievins parmi ses ancêtres.

— Mon Dieu, Camille, la naissance n'y fait rien, dil la comtesse, ([iw, les airs de sasiiixanle impatientaient souvent.

— Pardon, madame la comtesse, reprit Camille piquée ; je croyais (pie ça faisait tout!

— C'est comme vous voudi'e/, ma clière. Aile/, me cluTcher mon parasol gris. — Ils ont tous tant de morgue par le temps (pii court, pensa madame d'Esti'elh;, (pi'ils me (b'goûtei'ont d(î tout pr(''jug('': ils me feront aimer .Icaii-Jaccpies Housscau plus (|ue de raison, et vraiment j'arrive à me demander si les grands ne jouissent pas un peu de leur l'csic et si ces vieilleries ne connncncent [»as à t'Irc l)(^nIl('^ pi)ur amuser nos valets.

l'.lle piil son parasol i;ris avec je ne sais (|iici va^ue dt''|»it inlc'i'ieur, et puis elle s'as>it dans ^(Hl >alon, (UlVeil an soleil d'axilLse (li^alll (pi'elle lie devait plus aller (In côlt' dn pa\ illon. <'l peni-être pln^ du tout dans son jardin.

\'i \ N roM \.

C'est alors que madame Thierry, ne la voyant pas venir à sa rencontre, ainsi (ju'rlle s'y attendail, se tuisarda à aller la salurr juscpie chez elle pour la remercier. Madame d'F.strelle la reçutavec grande politesse; mais la veuve était trop pénétrante pour ne pas voir (piehjue chose d'embarrassé dans son accu<'il, et elle était à peine assise, qu'elle lui fît son remercîment et se feva pour s'en aller.

— Déjà? lui (lit la comtesse. Vous me trouve/, maussade, je parie, et j'avoue que j'éprouve aujourd'hui avec vous un |)eu de gêne (pii me rend sotte. Kh bien, tinissons-en tout de suite avec cette niaiserie ([ue vous me pardonnerez bien. Quand j'ai été vous parler hier, je ne savais pas du tout que vous eussiez un tils jeune et fort honnête homme, dit-on, (pii demeure :ivec vous...

— Laissez-moi vous dire le reste, madame la comtesse. Vous craignez...

— Oh I mon l)ieu,j(^ crains qu'on ne jase, voilà tout. Je suis jeune, seule an monde, sans protection immédiate, dépaysée dans une famille qui ne m'a acceptée (pi'à rei^'^ret, je l'ai su troj» tard, et «pii me blâme de ne pas vouloir passer dans un couvent le temps de ni(Ui veuvage.

— io sais tout cela, madame la comtesse, mon neveu Matcel me l'a dit. Jalouse du soin de votre honneui". je ne veux donc pas (jue votre bonté vous entraine Il ne tant pas (jiie vous veniez, auprès du pavillon tant que j'y demeuiei'ai. il ne faut nu**me

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plus que j'en sorte et que je me présente chez vous. Voilà ce que je venais vous diie. Il n'est pas nécessaire d'ajouter fine [)as un seul instant mon fils n'a soncfé à se croire compris dans la permission rpie vous m'avez si irracieusement octroyée hier.

— Kh bien, s'écria la comtesse, ce dernier |)oint est tout ce (ju'il me faut. Je vous remercie de votre délicatesse, qui m'autorise à ne pas vous rendre vos vi- .siles; mais, quant au reste, je ne l'accepte pas. Vous vous promènerez chez moi, et vous viendrez me voir.

— il vaudrait peut-être mieux (|ue je n'y vinsse pas !

— Non, non, reprit vivement Julie, vous viendrez, je le veux! et, si vous ne venez pas, il fauih'a ((ue j'aille vous chercher et frapper encore à voire vitn', ce rpii me compromettra. Voyez si vous voulez, ajou(a-l-elle en riant, que je me jx-rdr poiii* vous! Je vous av(M*(is i\\\v j'en suis capable.

Madaint' 'Ihici'ry ix' sut pas l't'sislei" au cliarnic de cett«* in^^énuité ^(Mir'reuse. V.Wr (M'da. se promeltaiil d»» fuira l'aiilrc boni de i'aris, si ce (pTclle pi'cssentait de la passion de Julien n'<''lai! pas nnr l'évci'ie de son imagination malcrnclle.

— IW'^lons mainlenani, dil la comtesse, et pour en linii" avec loni dani^ci" de int''(h\an('e. nos conditions d«' voisinai^c. I.r pa\illt)n n'a (pic (pialir tViii'ti't's (|ni doiment sin- mon jardin. Les deux d'en l)as... Ji' ne connais |)î»s le local !

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