‹ AntoniellaChapitre 12 sur 32 · LY · texte numérisé non relu

LY

Je rejetai donc, à la tombée de la nuit, les corps assoupis des deux jumeaux, de mon sein sur celui d’Ànnunziata; je m’habillai sans rien dire; j’ouvris la porte, et, toute tremblante de fièvre, je m’élançai dans la, campagne.

J’avais mon idée, et j’étais bien résolue à en exécuter, à tout risque, la moitié.

« Puisqu’il n’y a plus de remède, me disais-je, et qu’il faut mourir, sauvons du moins, en mourant, ces pauvres petits et remcttons-les aux soins de la Providence.

On nous a dit souvent que, quand les mères,

ANTONIliLLA. I«

coupables ou non, étaient en prison, on

prenait les enfants et on les nourrissait à la

maison des orphelins, aux frais de l’Etat et

par les mains des sœurs de la Miséricorde;

et que l’Etat payait leur pension jusqu’à l’âge où ils pouvaient eux-mêmes gagner leur vie. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, perdons notre réputation, et faisons-nous jeter dans les cachots de la Vicaria, à tout prix et à tout risque! Annunziata aimera mieux mourir que de sauver même ses jumeaux par l’apparence d’un crime; mais moi, qui ne suis pas la vraie mère, je ferai violence à ses scrupules, je l’entraînerai malgré elle dans ma perte; on prendra de force nos pauvres affamés, on les emportera * aux orphelins de la Miséricorde, on leur donnera en abondance du pain et du lait,

ANTONIKLLA.

et, quant à nous, il en adviendra ce que Dieu aura décidé! Ce sera un mensonge; mais le mensonge n’est pas un meurtre, et, quoi qu’il en soit, le mensonge qui ne perd que nous et qui sauve deux innocents, sera une vertu peut-être aux yeux de Dieu! »

mu

Tout en raisonnant ainsi, et en raisonnant

faux, comme la fièvre raisonne, je montais rapidement la pente qui mène au cimetière o.ù j’avais été insultée et arrêtée sur la tombe fraîche de mon père. J’y entrai, comme la première fois, par une brèche; je cherchai, je trouvai la fosse où je m’étais

ANTON IELLA.

endormie de douleur, dix-huit mois auparavant.

Je me mis à genoux, je fis une prière pour les enfants, pour ma chère Annunziata, pour moi-même, 'demandant avec larmes à mon père qu’il bénît mon intention, qu’il me fît prendre pour ce que je n’étais pas, et qu’il me fît arrêter par les gardes de nuit comme une de ces femmes qui viennent tendre des pièges aux jeunes débauchés des faubourgs.

A peine m’étais-je relevée en finissant ma prière et en ayant l’air de vouloir m’évader, que la patrouille, dont j’entendais monter les pas et dont je cherchais à être aperçue, me vit, fondit sur moi, et, m’apostrophant des noms les plus infâmes, me lia les mains derrière le dos et me

somma de déclarer ma demeure et ma profession.

Je pleurai ; je dis que je demeurais avec une amie et deux enfants dans le vicolo solitaire de San-Martino ; que, cette amie et moi, nous faisions ensemble le môme métier de blanchisseuse, et que nous élevions nos deux enfants pour leur apprendre plus tard notre état.

Ils me répliquèrent que notre état était infâme, et qu’ils allaient purger le quartier de notre présence.

D’eux d’entre eux se détachèrent pour

aller 'enlever les enfants et les conduire à la Miséricorde, puis mener la mauvaise mère,

ma complice, à la Vicaria, égout des fem-

mes de mauvaise vie telles que nous.

Cela dit, je fus conduite par les autres chez le même magistrat du quartier qui m’avait jugée et relâchée par pitié pour mon âge, la première fois.

Il me reconnut, m’accabla de reproches sur ce qu’il appelait ma r récidive. et me déclara que, puisque j’étais si dépravée et

si impénitente, il n’aurait pas pour moi la

même indulgence; et il signa mon écrou parmi les femmes déshonorées de la Vicaria.

Je me gardai bien de répondre à ses injures; je baissai la tête et je me laissai

mener brutalement par les soldats dans l’immense et bruyante prison, pour y attendre l’instant d’être définitivement condamnée aux peines contre les débauchées nocturnes.

Ce fut une grande rumeur à mon arrivée dans les cours de la Vicaria. Les vieilles » * femmes m’admirèrent et me firent des

compliments ironiques sur ma figure.

Les jeunes filles de mon âge, dépravées par les vieilles, étaient jalouses de" ma pudeur apparente, et me raillaient sur mon ingénuité.

J’étais honteuse, et je ne voulais pas avoir l’air de l’être. Ce contraste entre ce que je voulais paraître et ce que j’étais réellement me causait un tel embarras, que j’en devins muette, et que les vieilles et les jeunes finirent par me laisser tranquille, couchée, le front contre la muraille, dans un angle de la cour.

LXï

Je restai une grande partie du jour en silence, et pleurant sans qu’on me vît pleurer. Je ne me levai même pas pour aller au réfectoire prendre mon repas, à l’heure où la cloche sonna pour m’y convier.

ANTONIKLLA.

« Je n’ai pas faim, » dis-je.

On me laissa seule. Pendant cet isolement, Annunziata, privée de ses deux jumeaux, arrachés de force de ses bras pour être portés à la Miséricorde, entra dans la cour, toute noyée dans ses larmes, et fut jetée à côté de moi par un gardien.

« Couche-toi là, la mère! lui crièrent-ils brutalement; couche-toi, si tu veux, près de ta complice, et expie avec elle les belles leçons que tu lui as données ! »

Annunziata essuya ses yeux humides, m’aperçut, me reconnut, poussa un cri, tomba dans mes bras.

« Malheureuse enfant! qu’as-tu fait?

me dit-elle; et comment n’as-tu pas compris qu’en allant au cimetière, te faire passer pour ce que tu n’es pas, tu me jetais, en

meme temps que toi, et comme ta conseillère et ta complice, dans les mains des gardes de police! »

Je fondis en larmes à ce mot.

« Oui, lui dis-je, je l’ai compris par amour pour nos enfants affamés. Sans celte témérité, où seraient-ils maintenant ? Ils seraient morts entre nos bras ! tandis qu’ils sont sous la surveillance des sœurs, nous pleurant sans doute, mais abreuvés de lak et nourris de pain comme des fils de prince. Ils nous oublieront, et ils seront heureux.

Dieu m’a exaucée, et t’exauce malgré toi, en prévenant le crime ,de tendresse que nous commettions ensemble sur ces jumeaux trop aimés. Je souffre de paraître coupable et de te faire partager ma honte ; mais, au moins, personne autre que nous ne souffre

avec nous... Bénissons Dieu! Tu me par donneras plus tard. »

Page 1