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LX IX

J’étais dans ces dispositions frénétiques mais calmes, quand, le deuxième jour, à

AM OM ELLA

midi, on vint me prendre dans ma cellule du grenier de la Vicaria, pour m’interroger sur mes relations avec Annunziata et sa famille.

Je racontai tout d’abord aux trois juges, comme on l’a vu plus haut, ma naissance, mon malheur, les services maternels que m’avaient rendus Annunziata, puis son mariage avec le jeune invalide, la mort de mon père, mon expulsion du toit paternel, ma fuite, mon égarement, la rencontre de mon ancienne servante devant sa porte, son étonnement, l’asile donné par tendresse à celle qui avait été plus que sa tille, ma résidence avec son mari, ses enfants et elle, puis la mort du soldat invalide, la cessation de sa pension, notre misère tous les jours croissante, l’exténuation de la famille, la

ANTOiNlfcLLA.

mort imminente des deux jumeaux, mon désespoir, ma résolution d’aller acheter, au prix de la honte, de quoi sauver de la faim la famille d’Annunziata et moi, mon arrestation, celle de ma compagne, l’enlèvement des pauvres petits qui étaient à nous deux, et, enfin ma condamnation et mon transfèrement aux Repenties, tandis qu’Annunziata restait à la Vicaria pour être jugée une seconde fois.

« Eh bien, me dit le président, raconteznous maintenant tout ce que vous savez de la conduite d’Annunziata depuis que vous avez vécu ensemble, et, quelle que soit votre répugance à vous souiller vous-même, avouez tout et ne laissez rien ignorer à la

justice de ce qui peut l’éclairer sur vos

actes pendant que vous habitiez avec elle. »

ANTOMELLA.

Ici un nuage passa sur mes yeux; je sentis trembler le plancher sous mes pieds; je crus que le ciel tournait au-dessus de ma tête. Je commençai, je m’interrompis, je balbutiai. L’étonnement du tribunal redoubla; on me pria de me rasseoir, on m’apporta un verre d’eau pour me remettre, on me questionna de nouveau, et voici l’histoire telle que je l’avais imaginée et telle que j’osai la dire aux juges.

« Quelques mois après le jour où j’avais été recueillie par mon amie Annunziata dans sa maison, et où la mort de son

mari nous avait laissées dans la plus grande indigence, des douleurs sourdes m’annoncèrent que j’étais enceinte, •

« Annunziata me dit :

« — C’est la suite de la nuit terrible que tu as passée au cimetière, endormie sur la fosse de ton père. Il faut rendre ce malheureux fruit du crime à la terre où il a

été conçu. Il est évident que tu ne peux accoucher ici impunément. Si ton enfant vit, avec quoi en soutiendrons-nous trois, nous qui ne pouvons même suffire à en nourrir deux? Ce seraient trois meurtres!...

Suis-moi, quand tu sentiras que ton fardeau va tomber de tes entrailles; je te conduirai au cimetière, nous creuserons une fosse dans la terre sablonneuse, à côté du tombeau de ton père, si l’enfant est mort en naissant,

ANTOMELLA.

comme je le pense; si, au contraire, il est vivant, nous le laisserons vagir, et il sera recueilli par les patrouilles du matin.

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