‹ AntoniellaChapitre 15 sur 32 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

« Que vouliez-vous que je fisse, messieurs? continuai-je. La nuit tombait; je ne

pouvais ni abandonner mon enfant à côté de la maison, qui m’aurait fait découvrir dans le cas où il aurait vécu, ni l’enterrer sous les pierres de la cour dans le cas où il serait mort en naissant. D’ailleurs, le tombeau de mon père m’inspirait une superstition. Je me disais :

« — Ce bon père viendra au secours de

sa fille; il m’inspirera ce qu’il y aura à faire; ses prières obtiendront au ciel notre salut à tous. »

« Les douleurs me pressaient ; nous mon- * tâmes au cimetière; nous nous cachâmes derrière quelques cyprès, à côté de la fosse, et, au bout d’un instant, je mis au monde un bel enfant bien vivant, qu’Annunziata reçut dans son tablier.

« Je m’étais évanouie; quand je revins à moi, elle me montra le corps de l’enfant qui ne donnait plus signe de vie. Elle avait déjà creusé avec ses ongles une petite fosse dans le sable pour l’enterrer.

<( — Non, m’écriai-je, ne le laissons pas ici. Il serait découvert, on ferait des recherches, et la mère pourrait être découverte aussi. Allons porter le corps au bas

de la colline; jetons-le dans le lit torrentueux du Lin, qui coule au pied du Pausilippe et qui le roulera à la mer ; ainsi tous les vestiges disparaîtront. »

« Je me relevai. La vie paraissait revenir à l’enfant; nous le portâmes tour à tour, sans être arrêtées, jusqu’au torrent grossi par les pluies d’automne. Je voulus l’y lancer, la pitié me retint , je n’en eus pas le courage ; mais Annunziata, plus forte, le prit par un pied, et le lança loin de nous dans le gouffre.

« Un faible cri retentit et fut étouffé par

la clameur des eaux.

« — Viens, me dit Annunziata en m’embrassant. Le Liri seul connaît ce mystère.

Sauvons-nous, et oublie toi-même qu’un %

crime te fit mère, et que l’amitié a partagé

ton autre crime pour te délivrer de ton fruit. »

Je me tus.

A cet épouvantable récit, le tribunal de la Yicaria, découvrant un forfait contre la nature au lieu d’un délit pardonnable qu’il attendait, frémit d’horreur, m’accabla des épithètes les plus flétrissantes, déclara sur l’heure son incompétence, et ordonna que, la malheureuse Annunziata et moi, nous serions transférées au tribunal criminel,

pour être confrontées l’une avec l’autre, et

condamnées selon la rigueur des lois et l’énormité du crime.

Je ne vis donc point l’amie que je conduisais à la mort par cette calomnieuse dénonciation. avant la séance du tribunal criminel. Le délai dura plus d’un mois.

« Tant mieux ! pensais-je. Pendant ce temps, les jumeaux mangent le pain du roi et boivent le lait du couvent. Qu’importent les femmes! »

Lxxm

On nous avait transportées et incarcérées seules et séparément dans la prison criminelle.

Cependant la rumeur publique, qui s’introduit jusque dans les cachots, et l’interrogatoire du procureur général, avaient appris à Annunziata l’horreur dont elle était accusée par moi. Elle trouva cette accusation d’une fille à qui elle avait servi de mère et avec laquelle elle avait partagé son pain, si atroce d’ingratitude, qu’elle ne consentit à y croire qu’après les affirmations réitérées du procureur général.

Son étonnement la rendit d’abord muette ; mais ces hommes, qui ont l’habitude de flairer partout le crime, ne supposent pas l’innocence; ils prennent la stupeur de l’accusé pour la conviction. Ce silence confirma le magistrat dans la culpabilité d’ Annunziata. Ses dénégations, naturellement dénuées de toute preuve, contre le témoi-

gnage de son amie et de sa complice, laissèrent planer sur elle des soupçons égaux à la certitude du forfait.

Rentrée dans son cachot, elle tomba la tête contre le plancher, sanglotant non sur elle, mais sur moi, et, en réfléchissant à l’impossibilité d’une telle perversité dans une créature humaine, en retour de tant d’affection, de soins, de bienfaits, l’idée lui vint que c’était hors de nature et que Dieu m’avait privée de la raison. Alors, elle me plaignit et me pardonna dans son cœui .

Elle avait tant de bonté naturelle, qu’elle ne pouvait croire à la perversité que sous la forme de la démence.

ANTONIELL A.

Ce fut dans cette disposition de cœur et d’esprit de la malheureuse Annunziata que le jour de notre jugement arriva et que nous comparûmes en public devant le tribunal, pour crime d’infanticide.

La foule, attirée par les détails horribles d’un pareil forfait, était immense dans le prétoire; les juges étaient prévenus mais attentifs.

Annunziata, réputée la plus coupable a cause de son âge et de son influence sur sa jeune amie, était entrée la première. Son

sordide costume dénotait l'indigence; on sait qu’elle avait tout vendu pour donner aux jumeaux une dernière goutte de lait; son extérieur était loin de prévenir en sa faveur. Son visage seul et ses yeux annonçaient une bonté confuse, que le public prit naturellement pour une hyprocrisie qui étonnait, mais qui ajoutait à l’horreur de son prétendu crime.

Quand j’entrai après elle dans le prétoire et que mes regards tombèrent sur ses yeux, j’oubliai entièrement mon rôle d’accusatrice, je ne sentis plus que l’impulsion de souvenir et de tendresse qui m’attachait à elle comme à l’image de la Providence sur la terre : mes larmes montèrent à mes yeux comme deux sources qui se rouvrent après une longue sécheresse; je tendis in volontai-

A XTO NIELLA.

rement les bras vers elle, et je me jetai à ses pieds en sanglotant.

« Annunziata! Annunziata! pardonnemoi ! lui dis-je tout bas. Je ne suis ni méchante ni folle; mais je veux, en nous perdant, sauver la vie de tes jumeaux. »

Et, comme ces paroles semblaient la confirmer dans l’idée de ma démence :

« Je veux sauver les enfants, je veux les sauver, répétai-je; je les sauverai. Ne te défends pas ! 11e te défends pas ! Sachons mourir pour qu’ils vivent! »

Ces paroles, qu’ Annunziata ne comprenait pas, me faisaient passer pour d’autant plus folle à ses yeux. Elle me releva en me serrant contre son cœur avec des larmes ; les miennes répondirent aux siennes. On nous sépara, et les gendarmes, se plaçant

ANTONJELLA.

entre nous deux, nous rejetèrent, sans que nous puissions nous parler l’une à l’autre, aux deux extrémités du banc.

« Annunziata, dit le président du tribunal , vous allez entendre , par la voix de l’avocat général, l’horrible accusation

portée contre vous, et confirmée par le témoignage d’Antoniella, votre complice. »

Alors, le procureur général prit la parole.

Son discours fut à la fois pathétique et terrible; souvent interrompu par les explosions et les sanglots de l’auditoire, il fit tour à tour frémir et pâlir les spectateurs. Il

ANTO NIELLA.

montra Annunziata, douée d’abord de quelques petites vertus instinctives comme celles des brutes, qui se dévouent à nourrir leurs petits tout en dévorant les petits des autres, pervertie par la misère jusqu’à conseiller et aider le crime, pour se délivrer d’un embarras vivant, avec une cruauté machinale.

Il n’aggrava pas ma situation à moi; il me fit voir cédant involontairement d’abord à d’affreuses insinuations, ne sachant pas d’avance ce qu’on prétendait faire de mon fruit ; puis il raconta mon évanouissement, puis le commencement d’étouffement dans la fosse de mon père, puis la réflexion d’ Annunziata, qui craint que les animaux carnassiers ne la dénoncent en découvrant le corps sous leurs griffes; puis notre fuite hors du cimetière en emportant avec nous

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le corps en apparence inanimé de la victime, notre arrivée au bord du Liri, le geste forcené d’Ann unziata arrachant le corps de mon tablier et le lançant par les pieds aux Ilots débordés du torrent, puis le léger cri de l’enfant assassiné au moment où il tomba dans les eaux, ce cri qui révèle que la victime était vivante, et qui lègue le remords aux assassins, une preuve à la justice, une vengeance à la société! ce cri qui ne ces-

sera de retentir à nos oreilles jusqu’à ce que Annunziata ait expiré sur l’écbafand son épouvantable forfait!

Il demanda la mort pour elle; pour moi, victime innocente d’abord et à demi trompée des embûches de cette compagne ' perverse, il me recommanda à l’indulgence des juges, à la pitié de l’opinion, à la cor-

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