‹ AntoniellaChapitre 2 sur 32 · VI I J · texte numérisé non relu

VI I J

C’est un des lieux les plus enchantés que

les plus beaux sites d’Italie, de Sicile, de

Grèce et d’Asie Mineure aient jamais offerts à mes regards.

, La colline sur laquelle est construite la villa de Cicéron, occupe précisément la place de l’ancienne maison de campagne où périt le grand orateur, le grand philosophe, le grand consul , le premier écrivain *du monde, rassasié de gloire, martyr de l’envie, dégoûté de combattre et même de fuir pour prolonger d’un jour sa fastidieuse existence.

le puis dire que je me promenais avec

Cicéron. Ces lieux, empreints de ses pas,

me le rendaient à toutes les minutes. Sa douleur de la fin de la République, morte avant lui sous l’entreprise heureuse de César, qu’il ne pouvait s’empêcher d’estimer et d’aimer dans son crime; son hésitation à mourir de la mort stupide et obstinée de Caton, quand il pouvait être encore utile à sa patrie, après César, s’il lui survivait; la clémence aimable de ce dictateur, qui lui écrivait de revenir en -toute sécurité; sa rentrée à Rome, d’abord furtive et presque honteuse, comme s’il eût eu la pudeur du genre humain à porter tout seul sur son front ; son séjour à la campagne, entre la philosophie et les lettres; sa fuite sur la mer, le matin ; son repentir de son retour; à midi, son second départ, sous de sinistres auspices, au jour tombant; sa rencontre avec le tri-

ANTO NIELLA.

bun militaire exécuteur de la vengeance de ses ennemis, son cou tendu, sans phrases, au glaive, comme pour une délivrance de la vie : tout cela m’apparaissait comme une réalité d’hier. J’entendais les pas des égorgeurs dans l’avenue; je voyais fumer le sang du grand homme sur la litière.

Tout en m’entretenant d’esprit avec l’adversaire de Catilina, de Clodius, de César, de la démagogie et de la servitude, je descendais à pas lents les degrés pierreux qui aboutissent à l’anse de la Marine, où, le jour de sa mort, sa galère vide se balançait

sur les flots.

ANTON IELLA.

Il n’y avait plus rien, que le flot luimême, le flot plane et tranquille, comme si rien ne s’y était passé; j’y trempai mes pieds et mes mains, comme un enfant qui joue avec le sable.

Un sourd murmure d’eau qui suinte, qui s’engouffre et qui, par un mouvement alter-

natif et intermittent, se dégorge d’un bassin, m’attira, à quelques pas delà, sous l’ombre plus opaque du rocher de la rive.

Une espèce de grotte, moitié naturelle, moitié construite de main d’homme, s’ouvrait à côté de moi. J’y entrai, et je m’assis sur la margelle de pierre taillée entre la mer

A N TO NIELLA.

et le vivier. Elle contenait quelques vagues sombres d’eau salée, emprisonnées par le rebord du rocher, et qu’un petit canal souterrain renouvelait et laissait fuir tour à tour, comme le jeu d’un siphon. Un lit de sable fin et bleuâtre lui servait de fond. On y distinguait quelques petits poissons-cpics, nullement effrayés par l’ombre de l’homme, qui fuyaient, revenaient , jouant entré eux commodes oiseaux dans leur cage.

Un pécheur qui passa par là, traînant son filet hors de sa barque, me dit que cette caverne humide était le vivier Cicéron, qui venait y composer ses harangues dans les temps anciens. Je le remerciai, et je restai . longtemps seul, réfléchissant à l’éternité des plus simples ouvrages de la nature et à la brièveté de l’homme.

La nuit seule m’arracha de ce site, d’où je voyais, en penchant légèrement la tête, la vaste mer du golfe de Gaëte rétrécir ses bords plongés dans la brume, et cette brume, colorée parle couchant, s’enflammer comme un incendie des eaux, dont les reflets allaient, vers le milieu du golfe, se rejoindre avec les premières étoiles.

Quand je rentrai à l’hôtel, la jeune malade dormait. Le vieux médecin de Gaëte, qui était venu pendant mon absence, avait recommandé qu’on ne la réveillât pas, et il n’avait pas dissimulé à la femme de chambre

que la moindre agitation physique ou morale pourrait être funeste à sa petite fièvre nerveuse, dans cet état, et que le meilleur remède serait quelques jours d’un repos complet, dans cet air vif et tiède de la mer au bord des montagnes.

Je me décidai facilement à essayer ce régime pour hâter la convalescence d’une personne qui avait commis l’imprudence de se mettre en route malgré son état de langueur, et qui m’intéressait vivement.

Après mon rapide souper de poisson et de fruits, je passai ma soirée dans la grande salle, tantôt à m’abreuver d’une eau glacée par la neige de Sicile, tantôt à errer sous les portiques à colonnes, et à contempler, de là/ les mille accidents de lumière et d’ombre que les lueurs argentées d’une lune

ANTON IELL A.

d’été promenaient sur les dents des roches, sur les broussailles de myrtes et dans les anfractuosités des montagnes.

— Quel pays! me disais-je; comment n’y pas vivre, et comment s’y résoudre à mourir !

Je ne me couchai que tard dans la nuit, ✓et les ravissantes figures entrevues aux fenêtres de la maison d’asile correctionnel de Molo-di-Gaeta, et le visage mélancolique et énigmatique de la recluse, flottèrent toute la nuit devant mes yeux, entre la veille et le sommeil, comme les rêves d’Orient d’un poète de Perse devant les murs festonnés d’un harem dans les jardins d’Ispahan. De tels songes ne valent rien au repos des sens.

Cependant, je l’avoue, les charmants vi-

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sages s’effaçaient vite l’un par l’autre devant mes yeux mal fermés ; mais la triste expression de la jeune captive, ses yeux baissés,

sa main blanche élevant et abaissant sa navette sur son monceali de dentelles, et surtout une image commune et populaire, que j’avais vue collée aux murs de sa cellule, m’obsédaient, quoi que je fisse. Cette image, entourée d’une complainte que je n’avais pu lire, représentait une femme sur l’échafaud, entourée de prêtres, et tendant le cou au glaive du bourreau qui allait la frapper de mort. Le plaisir se lasse, la curiosité est insatiable tant qu’elle n’est pas satisfaite. J’y revenais toujours et je bâtissais dans mon imagination mille hypothèses pour m’expliquer la longue histoire dont le doigt posé sur les lèvres des recluses m’avait in-

terdit la connaissance. Le soleil même du matin ne me calma pas.

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