XIII
La nuit de ma compagne de voyage avait été bonne. Elle ne souffrait plus que d’une extrême faiblesse ; l’oppression avait diminué. T’eus peu de peine à lui persuader de
prolonger d’une quinzaine de jours notre
halte 'dans ces beaux lieux, dont je lui racontai rapidement les merveilles et les charmes, qu’elle entrevoyait par sa fenêtre au-dessus de la mer. Rien ne nous pressait, je l’ai dit. Les quinze jours passés à la villa de Cicéron valaient bien quinze jours passés sur la place d’Espagne, chez Cerni, dans
une auberge bruyante de Home. Elle en convenait. Le vieux médecin, en arrivant, nous confirma l’un et l’autre dans cette idée. Nous ne parlâmes plus de partir.
La curiosité de la charmante malade n’était pas moins vive que la mienne. Il fut convenu, pour ménager son repos, que le médecin m’emmènerait seul avec lui à Molo-di-Gaeta, qu’il me présenterait au supérieur de la maison de refuge; que je visiterais, sous ses auspices, l’établissement dans tous ses détails ; que je lâcherais d’obtenir quelques lumières sur la recluse, objet de notre plus vive sollicitude ; que je prendrais des notes sur sa faute et sur sa peine, et que je rapporterais à ma compagne tout ce que je pourrais recueillir sur cette mystérieuse inconnue.
ANTONIELL A.
Le médecin m’emmena, après le déjeuner,
dans sa voiture, à la ville. Nous descendîmes à la maison de refuge. Le supérieur était un vieux moine d’environ quatre-vingts ans, d’une physionomie qui avait dû être belle et qui conservait, sous sa couronne de cheveux blancs, la grâce et la mansuétude de ses jeunes années.
— Je comprends très-bien, me dit-il, quand je lui eus expliqué 'le principal objet de ma visite, que vous soyez tenté de sonder cette âme énigmatique, dont les secrets ne sont connus que du père confesseur ; il pa-
AMOMELLA.
raît avoir un respect réel pour cette pauvre enfant, et ce respect inspire pour elle à ses
compagnes une pitié tendre qui semble corn-
battre l’horreur de son prétendu crime. Je ne vois nulle objection à ce que vous entriez dans sa cellule avec la sœur converse, pour laquelle elle a beaucoup d’amitié. Comme elle a laissé dans le bagne de Sicile un brigand avec lequel elle n’a aucun espoir de •se marier, mais dont elle doit désirer d’adoucir le sort par l’intervention d’un homme puissant tel qu’on dit ici que vous l’êtes, je ne doute guère qu’elle ne vous fasse, après un certain temps, des confidences propres à jeter du jour sur son passé. Je vais prévenir la sœur Angélique, sa gardienne et
son amie, de lui parler de vous comme d’un intercesseur qui peut influencer, en faveur
ANTOMELLA.
de son malheureux ami, la clémence du
gouvernement de Naples.
Cela dit, le supérieur me conduisit avec bonté dans toutes les salles de l’édifice, parmi ce jeune troupeau de femmes, dont les charmes et la gaieté me frappèrent moins que la veille. La légèreté de l’âme dans le malheur enlève au malheur luimême une partie de son intérêt. L’étranger ne peut sentir longtemps 'ce qui n’est pas senti assez par les victimes. Il y a, dans le rire à contre-sens, une certaine impudeur qui choque à la longue l’homme sensé. A quoi sert le malheur si on ne le sent pas?
A MON 1 ELLA
Après avoir échangé quelques propos égers avec ces jolies enfants et distribué une bonne part d’aumônes entre elles, je me rapprochai insensiblement de l’angle désert de l’asile où la sœur Angélique m’avait précédé. Le supérieur l’appela, me remit à ses soins, et j’entrai, timide et hésitant, dans la cellule de la recluse.
Ma vue la fit rougir comme le soufilet du bourreau sur les joues de Charlotte Corday fit rougir celle-ci après sa mort. Tout le sang de son cœur monta à son front. La présence d’un étranger à, qui il fallait parler pour être utile à l’homme qu’elle avait aimé et dont la peine ajoutait à sa peine, la remit, pour ainsi dire, en face de son crime. La navette et la dentelle s’échappèrent de ses mains, et, après avoir rougi, elle
devint plus pale que la rose blanche qui
fleurissait entre les barreaux de sa fenêtre.
— Antoniella, lui dit, en la soutenant du
bras, la sœur Angélique, voilà le seigneur
qui vous a remarquée hier, par la permission de la Providence, en passant sur la place, et qui a obtenu du père supérieur de pouvoir s’entretenir avec vous au sujet de qui vous savez.
Elle jeta un humble regard sur moi. En me voyant plus troublé qu’elle/ elle se ras-
sura assez pour m’adresser la parole, avec un tremblement de voix qui tinta jusqu’au fond de mon âme.
— Lorenzo! vous le connaissez?... Que Dieu vous bénisse ! ajouta-t-elle sans attendre de réponse. Oh ! comment est-il main-
tenant? Vous a-t-il parlé de moi? A-t-il reçu la lettre où je lui fais ma confession, et où je lui rends sa parole?
Puis elle se tut, jeta un regard mouillé sur l’image de la jeune femme marchant au supplice, collée contre le mur, et attendit ma réponse.
Je ne voulais pas mentir en lui répondant affirmativement, au risque de tromper sa candeur.
— Je vous dirai tout cela, répondis-je en faisant courir ma parole sur mes lèvres, comme si je réservais ma réplique pour un autre moment. Mais il convient que je sache auparavant de vous-même quelles sont les raisons secrètes qui vous ont déterminée à renoncer à lui. Ces raisons me serviront, peut-être, soit à lui faire rendre la liberté,
AN10IS1 ELLA
soit à préparer votre bonheur avec lui, à,
l’expiration de votre peine.
— Ah ! ne parlez pas de bonheur pour moi sur la terre, dit-elle en élevant son regard vers la voûte de son cachot ; il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais pour moi avant ma seule expiation complète : la mort î J’ai eu un moment d’illusion mensongère et coupable; j’ai cru pouvoir faire le bonheur d’un autre, quand je ne pouvais pas en avoir en moi-même. Gela n’a pas duré plus que ne dure un rêve, monsieur; ce rêve a été détruit par la main de Dieu, qui ne veut pas que le coupable jouisse, ni en lui, ni dans les autres ; cette main s’est appesantie sur moi et sur Lorenzo, que je cherchais à tromper par mon silence, et à qui enfin j’ai été forcée de tout révéler... hélas! trop
tard! car son erreur lui a valu l’emprisonnement et le bagne en Sicile !... N’en parlons plus, monsieur. J’ai tué l’une; j’ai conduit l’autre à un long supplice... Ah ! je me fais horreur ! Mais, si vous parveniez à le délivrer, monsieur, et à le rendre, après qu’il m’aurait pardonné, à sa famille, la moitié de mon supplice serait oublié!
XVÏ
Je vis que, par hasard et sans l’avoir cherchée, je tenais dans ma main la clef de cette conscience d’enfant, et qu’à l’aide de cette supercherie innocente et du nom de Lorenzo, que je me promettais de sou-
lager, s’il était possible, plus tard, je pouvais m’insinuer au fond de cette histoire. Mais, encore une fois, le mensonge me répugnait, et, quand elle leva sur moi ses yeux étonnés et me demanda tout à coup en tremblant :
— Vous le connaissez donc, Lorenzo?
— Non, lui répondis-je; mais je puis le connaître quand cela lui sera utile; et tout ce que vous consentirez à me dire ici, vous pouvez le considérer comme dit littéralement pour lui, et il le saura aussi bien que moi-même. De plus, je .puis avoir une puissante influence sur la justice ou la clémence du gouvernement de Sicile à son égard. Son sort est peut-être ainsi, en ce moment, dans vos mains. Vous connaissez sans doute mieux que tout autre le secret
ou l’excuse de la faute qui l’a conduit enchaîné où il est; et son honneur et sa liberté peuvent être le résultat de cette confidence.
— Oh! c’est vrai, dit-elle; pourquoi ses juges ne m’ont-ils pas entendue! Je serais plus coupable, mais il serait libre!
— Eh bien, repris- je, il est temps encore. Parlez, devant la sœur Angélique et moi, comme vous auriez parlé devant ceux qui ont condamné Lorenzo ; et soyez sûre qu’ils liront votre confession comme nous l’entendrons nous- mêmes. J’ai une quinzaine de jours à passer ici pour donner h une chère convalescente le temps de se guérir complètement.. Si je pouvais, en même temps, donner quelque soulagement à votre âme malade, je remercierais
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deux fois le ciel; car les maladies de l’àme se guérissent par la parole; et plus il en coûte - de parler, plus la guérison est certaine.
— C’est bien vrai, reprit-elle, mon confesseur me l’a bien dit; et je n’ai éprouvé quelque repos, depuis mon crime, qu’après m’en être accusée avec larmes, et déchargée ainsi devant Dieu et ses saints.
— Eh bien, lui dis-je, ce repos que vous avez obtenu de Dieu, vous pouvez l’obtenir des hommes. Réfléchissez si vous me jugez digne de votre confiance, si vous devez
m’ouvrir votre âme et faire servir vos
aveux à adoucir le sort de votre ami Lorenzo. Et, dans le cas où il vous en coû-
terait trop» de parler à un étranger de choses secrètes face a face, confessez-vous à la sœur Angélique que voilà; oubliez
ANTOKIELLA.
qu’une autre oreille que la sienne vous écoute; laissez-moi dans l'ombre, et ne voyez qu’elle. Toute honte ou toute timidité vous sera ainsi épargnée; vous n’aurez raconté vos malheurs ou vos fautes qu'à celte amie devant laquelle on ne rougit pas. Je resterai caché derrière ce rideau de votre lit; j’aurai un crayon pour noter les détails importants de votre vie; et, quand vous aurez tout dit, tout sera écrit comme par l’invisible main d’un esprit sans corps. Le voulez-vous?
Elle réfléchit encore un moment, comme indécise. La sœur Angélique lui dit tout bas quelques mots, sans doute dans le môme sens, en lui promettant la discrétion de la grille du confessionnal, qui entend tout et ne se souvient de rien.
— Oh! monsieur, s’écria-t-elle tout à coup, comme si un ange lui eût ouvert les lèvres, oui, si cela peut sauver Lorenzo, je surmonterai tout, môme la honte, et j’aurai le courage de remuer au fond de mon cœur ce bourbier d’infamies, dont le seul souvenir, maintenant que je ne suis plus dominée par la passion qui me possédait et m’aveuglait alors, se répand sur mon àme comme une odeur de mal’ aria ! Encore ce sacrifice pour expier ma vie, et pour en sauver une plus précieuse que la mienne!...
Venez demain, ajouta-t-elle; mais venez tard, à l’heure où le jour baisse et où je pourrai croire que je 11e parle qu’à Dieu et à la sœur Angélique; car le grand jour pénètre comme un glaive dans le cœur des criminels tels que moi ; l’ombre de leur
A N TOM ELI.A
perversité es! trop forte en plein soleil, et, en lisant sur les traits d’autrui l’horreur de leurs actes, ils ne peuvent ni s’avouer coupables, ni se repentir; ils s’indignent contre eux-mêmes, et ils aiment mieux se taire et mourir que de se sauver et sauver les autres en continuant à parler.
Je compris celte haine de la lumière du jour dans cette âme; je me retirai silencieux avec la sœur Angélique.
Je racontai au vénérable supérieur du monastère l'entretien que nous avions eu avec la recluse ; il comprit charitablement
lui-même les délicates conditions que la malheureuse avait désirées pour ses aveux.
Il fut convenu que, le lendemain,, au soir tombant, la sœur Angélique et moi, nous serions introduits dans la cellule; que je ne me laisserais pas voir, caché derrière le rideau du lit de la jeune fille, et que la sœur Angélique seule s’assiérait entre la fenêtre et Antoniella, pour écouter tout ce qui pesait sur l’âme de la coupable.
Ces conventions faites, je regagnai la villa de Cicéron. J’y trouvai ma compagne de voyage, à qui. je fis le récit de ma journée. Nous passâmes la soirée à faire des conjectures plus ou moins probables sur la vie d’ Antoniella.