‹ AntoniellaChapitre 8 sur 32 · XLI V · texte numérisé non relu

XLI V

Ces jeux les familiarisèrent avec moi, et

nous nous aimions déjà avant que j’eusse

fini de leur passer leur chemise et de les

conduire à leur mère dans la cour.

Je les fis déjeuner auprès d’elle d’un

peu de pâte douce de Torre-del-Greco,

cuite et trempée dans du lait de chèvre que

les bergers des Camaldules apportaient

tous les soirs dans les maisons où il y

avait des enfants. Quand ils eurent fini, la mère nous embrassa tous les trois, et, laissant là la table rembourrée où elle repassait le linge et le foyer de myrte sur lequel grondait l’eau du cuvier pour laver les

draps de lit et les torchons du pauvre

peuple, me chargea de ranimer la flamme

et de souffler les charbons en éventant le feu, de temps en temps, avec un éventail de feuillage, pendant qu’elle allait panser la blessure de son mari, refaire sa couche, balayer et nettoyer le plancher de sa chambre.

Les jumeaux, qui jouaient non loin de là sur la poussière tiède du matin, sous les sureaux où séchait la lessive, essayaient par moments de se lever sur leurs grosses jambes, retombant après avoir fait quelques pas; puis venaient, sur leurs pieds et sur leurs mains, trébucher entre mes genoux. Gomme c’était gai, en comparaison des derniers jours solitaires et des jours d’agonie que j’avais passés dans la cham-

bre, dans l’éiable de mon père mourant ou mort! Gomme c’était gai, si les gémissements du malade, retourné sur sa couche de douleur, n’étaient pas venus par moments interrompre et attrister nos jeux !

Malgré ces sombres diversions, avant la fin du jour, les jumeaux et moi, nous nous entendions déjà comme la chèvre et les chevreaux s’entendent quand l’amour du jeu, et la tendresse et la jeunesse les poussent à bondir ensemble sur les prés.

Les enfants couchés et endormis, Annunziata prit les choses fines à raccommoder et à plisser, et, auprès du lit du malade, je reçus ma première leçon de blanchissage des mains de mon amie. Le pauvre invalide tantôt riait de mon inexpérience, et tantôt pleurait de sentir qu’il n’avançait pas vers

sa guérison, et qu’il laisserait bientôt ce doux nid de sa jeunesse sans ailes pour protéger ses petits, sans pain pour nourrir sa femme et moi. Mais nous nous efforcions, sans y croire, d’éloigner ces mauvais pressentiments. Il était trop bon pour douter que la Providence ne vînt à son secours.

Nous finîmes la journée, quand ï Angélus *

sonna au clocher de San-Martino, en faisant notre prière à genoux, au chevet de son lit, et en récitant en commun les litanies de la Vierge.

Annunziata, qui voyait bien les progrès du mal, ne fut pas plutôt couchée sur notre paille, qu’elle se prit à fondre en larmes et à sangloter tout bas, pour que son mari ne soupçonnât pas son tourment.

J’essayai en vain de la rassurer.

ANTON IELLA. H3

— Hélas! répondait-elle, indépendamment de la perte d’un si bon mari, qui m’a choisie dans la misère pour m’unir à son sort et me faire la mère de ses enfants, sa mort ne serait pas seulement sa mort, elle serait celle de sa femme, la tienne, et celle de ses enfants! Avec quoi vivrions-nous tous les quatre? »

Et elle recommençait à pleurer.

Les premiers symptômes de la gangrène, qui apaise la douleur avant de la terminer, avaient apparu, ce soir-là, à ses regards.

ANTON I KLLA.

Les jumeaux se réveillèrent le matin, plus joyeux que jamais. Rien n’était beau et gai comme de les voir se rouler ensemble sur leur berceau, et dresser leurs belles petites mains roses au-dessus de leur tête, pour prendre des rayons de soleil qui glissaient sur eux par la fenêtre! Annunziata, quoique si désolée, ne put s’empêcher d’en sourire dans ses larmes et de jouer un moment avec eux. Puis elle me jeta leurs chemises sur mon lit, et me dit de les habiller comme la veille et de les porter sous le sureau.

A NTO NIELLA.

Pendant que je préparais le feu, la table, tes fers à repasser, ils se mirent à jouer dans la litière du cuvier, dont j’avais laissé égoutter le reste, et à construire avec leurs petites mains des montagnes de sable qu’ils faisaient crouler pour les reconstruire encore.

Quand Annunziata vint nous rejoindre, après avoir fait la prière du matin et pansé son mari, elle était toute changée, et sa pâleur disait trop sa crainte. Elle se mit cependant à travailler avec moi, pour que, le jour suivant, qui était un dimanche, ne nous laissât que les robes blanches à porter, dans le faubourg, à nos modestes pratiques. Tout fut fini et livré avant la nuit. Elle rapporta à la maison une vingtaine de grani dans son tablier; c’était le salaire dp

toute la semaine. Les plus pauvres lui demandaient crédit. Elle ne pouvait pas le refuser, par bonté d’âme d’abord, et ensuite pour ne pas perdre le plus grand nombre de ses pratiques.

En me voyant travailler avec elle dans la cour et vêtir les enfants, les bonnes femmes qui passaient dans la rue se disaient, au contraire :

« Voyez donc! il faut qu’Annunziata

soit bien riche, et que le métier soit bien

bon, puisqu’elle n’y suffit plus toute seule

et qu’elle entretient une jeune servante,

comme les grandes dames de Toledo, pour «

bercer et habiller les enfants! »

De ce jour-là, elles commencèrent à l’accuser de prendre trop cher et à la quitter peu à peu, ou à lui faire des prix

ANTONIELL A.

qui n’allaient pas à la valeur du loyer, des outils et du charbon. Annunziata pleurait et consentait à ces injustes rabais pour ne pas s’aliéner toutes ses pratiques.

Les trois cents écus de la pension de son mari compensaient ces pertes; mais cela ne dura pas.

Le pauvre homme touchait aux derniers jours de son dernier quartier quand la mort le prit. Il embrassa ses jumeaux, sa femme et moi, mous recommanda à Dieu et à saint Janvier, etinvoquale Seigneur à ses derniers moments, pour qu’il daignât lui accorder,

AMOMtLLA.

non une guéridon qu’il n’espérait plus, mais vingt-quatre heures seulement, de manière que le dernier terme de sa pension d’invalide qui expirait le lendemain, et qui devait être payée encore trois mois après le jour de son décès, put être compté trois mois de plus à Annunziata et à ses enfants.

« Que feras-tu sans cela? dit-il à sa femme dans la soirée. Quand tu auras payé l’apothicaire et ses médicaments, les frais de scellés et ceux de sépulture, sur les six écus que nous avons encore, que te restera-t-il?

— N’y pense pas! dit Annunziata. Le ciel est large et profond. Dieu nous regarde du fond du firmament; la Providence est infinie comme le monde; elle viendra à

notre aide, comme tu as consenti à venir au secours d’Antoniella.

— Qu’elle vous bénisse comme je vous bénis tous les quatre ! » dit-il.

Mais, après cela, il commença à délirer doucement, et à se figurer qu’il assistait au banquet de ses noces, chez mon père, avec sa chère Annunziata.

« Que je suis heureux! disait-il, que je suis content!... Il y a l’amitié ici, et de la fortune à la maison, pour elle, pour moi, pour nos enfants... Antoniella deviendra grande ; un * riche seigneur de

Toledo viendra la demander à son père... »

Enfin mille et mille rêves qui redoublaient nos larmes par leur contraste avec la réalité.

Entre onze heures et minuit, son dernier soupir coula sans bruit de ses lèvres.

Il manquait une heure à sa vie, et le dernier quartier de sa pension à sa chère femme. Dieu est bien bon ; mais il a l’air quelquefois d’être bien cruel !

, Annunziata lui ferma les yeux.

Nous le pleurâmes toute la nuit et tout le jour suivant, Annunziata et moi. Quel-

ques voisines, voyant la porte ouverte au fond de la cour, se mirent à genoux et lui jetèrent de l’eau bénite sur les pieds; mais elles s’en allèrent, et nous ne les revîmes plus. Chacun pour soi! quand le père est parti, le nid s’envole.

Les jumeaux, pendant cette triste journée, s’amusèrent tout seuls hors de la maison.

Le soir venu, nous les couchâmes dans la

cour, sous le grand cuvier, à demi renversé, pour qu’ils ne fussent pas témoins des cérémonies mortuaires. Je leur dis que leur père était parti pour la guerre, accompagné d’un invalide, son ancien compagnon d’armes, qui était venu avec le prêtre.

Annunziata seule suivit le convoi jusqu’au cimetière, un mouchoir sur les yeux. Le

ANTONIËLL A.

vieil invalide, pour faire honneur à son ami, tira un coup de fusil sur sa tombe solitaire, dans le vaste champ des morts de San-Martino. Annunziata se mit à genoux sur la terre fraîche, et, ranimée un moment par l’écho du coup de feu, tomba évanouie. Le fossoyeur la releva; elle revint à la maison toute seule, en trébuchant à chaque pas. Je courus au-devant d’elle; nous priâmes et nous pleurâmes en endormant les jumeaux sur nos genoux.

Telle fut la fin du malade. Il ne laissa de souvenir qu’à sa femme et à moi. C’est peu de chose que nous.

AiN TO NI EL LA.

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