XL] X
En elîet, le pauvre mourant avait eu
bien raison de dire : « Annunziata, que te
restera-t-il, si ma pension est raccourcie d’un jour? » Quand nous eûmes payé le pharmacien, le fossoyeur, les porteurs de cercueil et de croix, le prêtre et les cierges, il ne nous restait que quelques grani de dettes. L’ouvrage, qui continua à venir pendant un certain temps à un prix qui n’égalait pas la dépense, au lieu de nous
soulager, nous endetta davantage. Nous
vendîmes successivement, un à un, les habits, le fusil, le sabre, les souliers du
pauvre invalide. A chaque vente d’un de ces chers objets qui lui avaient appartenu, de nouveaux baisers et de nouvelles larmes coulaient de la bouche et des yeux d’Ann un zi ata.
Elle me disait :
« Vends-les toi-même, pour nourrir *
ces pauvres petits chéris. Quant à moi, je n’en aurais pas le cœur! Il me semblerait que je vends un morceau de lui-même...
Dieu aura pitié de nous et. de lui. Ce sont tes derniers sacrifices qui le toucheront ! »
Nous n’avions plus que deux fers à repasser; nous avions changé le fourneau de
bronze contre un fourneau en terre cuite,
qui nous avait coûté un seul grano. Le lit
du mort et ses matelas, qui nous avaient paru inutiles, la table, les chaises de la chambre, avaient été successivement vendus aux marchands ambulants, qui revendent à gros bénéfice la vieille dépouille des morts. Quant à nous, nous n’avions plus rien
sur le corps que de quoi couvrir à peine
notre nudité. Les enfants seuls étaient encore propres, parce qu’il leur fallait si peu de chose pour les parer! Mais tous ces dépouillements, en nous profitant d’un côté, nous nuisaient de l’autre; les femmes du voisinage, en venant apporter ou retirer leur mince roba , et en voyant diminuer tous les jours nos meubles, gage de leur confiance, commencèrent à s’alarmer pour leur linge
et à craindre que nous n’empruntions, sur ce qui leur appartenait, au Monte-Napolitano; elles nous retirèrent peu à peu leur pratique. Annunziata, n’ayant plus d’ouvi âge, fut obligée d’aller se louer à la journée, auprès des fontaines, pour laver en plein air les vestes des lazzaroni. A peine rapportait-elle, le soir, de quoi payer le souper des enfants. Pour nous deux, nous nous contentions, pendant la saison des fruits, de manger, sans pain, les pelures qu elle trouvait sur les fumiers du faubourg ou aux embouchures des égouts; il m’en fallait, à moi, bien peu ; car tout mon travail consistait à garder les enfants jusqu’au retour de leur mère. Tantôt je jouais avec eux, tantôt je pleurais en les regardant, encore beaux et insouciants, parce qu’i] s
mangeaient leur suffisance, sans se douter de la pénurie de leur mère.
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Mais, après un an d’une vie pareille, ces malheureux enfants furent la cause involontaire de mauvais bruits qui coururent sur nous dans les environs de notre cour.
Il y avait, dans un petit verger qui dépendait d’une maison riche bâtie sur une éminence au-dessus de nous, deux figuiers chargés de figues que les maîtres ne se donnaient pas la peine de ramasser, mais dont le vent d’automne faisait tomber une à une les figues trop mûres pour le nourrin favori
de la grand’mère de la maison. La vieille femme passait la journée presque entière, assise contre sa fenêtre ouverte, occupée à causer avec son cochon, qui grognait quand ‘ il voulait de la nourriture. A certaines heures du jour, à midi et le soir, elle lui vidait, par la fenêtre, sur la tête, une pannerée d’épluchures de brocoli , de feuilles de laitue, de pelures de fruits qui avaient servi au repas de la famille.
Le reste du temps, l’animal rôdait sous les figuiers, et tachait, en se frottant contre les tiges basses des arbres, d’en agiter les rameaux trop élevés et d’en faire ainsi tomber quelques fruits. Il les mangeait lentement, avec délices, comme un bœuf qui rumine l'herbe grasse par-dessus la haie, au bord d’un chemin. Nous entendions ses
dents faire craquer l’écorce de la figue, dont nous voyions le jus ruisseler de son groin.
A chaque léger bruit que la vieille femme faisait contre les volets, l’animal, attentif, levait les yeux de son côté, et semblait, par les gestes de sa tête et par ses deux pieds de devant dressés vers elle contre la muraille, solliciter une nouvelle miette de son repas. Ce jeu intelligent amusait les deux jumeaux, qui imitaient, en riant, les grognements du nourrin.
La vieille femme commença par s’en amuser; mais, comme le grognement, trop souvent répété, la trompait et lui faisait mettre en vain la tête à la fenêtre, elle finit par s’impatienter et par ne plus l’ouvrir.
' Le petit animal vint alors de notre côté, au
bord du mur de pierres sèches qui servait de parapet au verger, et grogna vers nous.
Les enfants grognèrent à l’cnvi, et, prenant de leurs petites mains des pierres détachées, ils les lancèrent contre les figuiers, pour que le choc détachât des rameaux quelques figues trop mûres, et les fît tomber dans la gueule ou sur la tête de l’animal affamé.
Le cochon, qui connut' bientôt le jeu, et qui désirait la présence de ses petits pourvoyeurs, les appelait de lui-même, et allait se placer sous les figuiers dès qu’ils apparaissaient dans la cour. Ils se lièrent d’amitié; mais cette manœuvre ayant été épiée et découverte par la vieille femme, la mit dans une grande colère; en sorte qu’elle les injuria de vilains mots, les appelant petits voleurs et fils de mauvaises mè-
res, dont le voisinage était le fléau du quartier. Ils ne pouvaient plus sortir sans qu’elle leur jetât des pierres. Elle raconta à sa famille, et sa famille à d’autres, que notre maison était pleine de racaille, élevée par nous à dérober au prochain les fruits des jardins. Le bruit s’en répandit de maison en maison, et nous n’eumes plus ni soleil ni ombre à faire goûter aux pauvres jumeaux.
Nous passions le jour entier dans la mai- , son, les portes closes; et, quand il passait quelque groupe d’hommes, de femmes, d’enfants par le chemin, nous entendions avec effroi tomber des pierres lancées contre la porte, et les mots de vermine malfaisante retentir contre nous dans les sentiers. Notre réputation, déjà ébréchée par
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notre extrême indigence, nous convainquit bientôt de vol, ou tout au moins de maraudage, bien que nous fussions morts de faim tous les quatre, plutôt que de dérober à personne un débris de brocoli.
Nous tombâmes dans le désespoir. Annunziata ne trouva plus qu’avec peine à louer son battoir aux laveuses des environs; on craignait qu’elle n’enlevât le linge qu’on lui confiait. La pâleur et la maigreur de nos innocents jumeaux s’accrurent tous les jours; et, quand il n’y eut plus un sou à gagner pour les nourrir, nous fumes obligées de les. mener par la main dans les
marchés éloignés de Naples, pour en rapporter quelque vile nourriture donnée par les revendeurs, en payement des places nettoyées par nous pour qu’ils pussent éta-
1er à terre leurs marchandises ou leurs co comeri , et en considération des charmants visages de nos deux enfants.
Mais cette dernière ressource ne tarda pas elle-même à nous manquer. Les lazzaroni nous remarquèrent; ils furent jaloux de ce petit gain fait contre eux, dans les rues et sur les places, par deux femmes qui possédaient une maison à elles sur la hauteur de San-Martino, et ils nous éloignèrent, à force d’invectives, de quartier en quartier.
Réduites alors au désespoir, nous vendîmes la pauvre maison deux cents écus à la fa-
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mille de la maîtresse du cochon, première cause de notre malheur, et en nous réservant seulement de l’habiter jusqu’à la fin de l’hiver, environ quatre mois.
On nous la paya comptant; mais on nous Ota l’usage de la cour et du jardin, afin que les jumeaux 11e donnassent plus prétexte au maraudage dont nous étions accusées.