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Antonielle

Pendant que j’étais secrétaire d’ambassade à Naples, je m’arrêtai, à la fin de ma . première journée de route vers Rome, à Molo-di-Gaota, sur une petite place à l’en-

trée de la ville. L’état de langueur d’une

personne chère que j’accompagnais ren^

dait quelques jours de halte nécessaires.

Rien ne me pressait; je n’hésitai pas à lui donner ce repos.

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Le postillon était descendu de cheval et s’était assis sur le palonnier de la voiture, pour attendre que mon domestique, envoyé par moi à la découverte d’une auberge présentable dans les environs, fût de retour et lui indiquât la ruelle qu’il devait prendre pour nous y conduire.

Le soleil baissait, et l’on entendait sortir

confusément de la mer, des oliviers, des

maisons voisines, ce murmure affaissé, composé du mouvement du vent dans les vagues et dans les feuilles, du pas ralenti et lourd des cultivateurs rentrant au village, du bêlement des troupeaux et du tintement des cloches des monastères, qui s’élève partout en Italie, quand, selon l’expression du Dante, le soir va mourir.

ANTONIELLA.

Mais, parmi tous ces bruits de la vie qui s’éteint ou qui se ranime quand le crépuscule rend la respiration à la terre, un bruit étrange attira notre attention tout entière vers un immense bâtiment régulier et splendide qui s’élevait à quelques pas de nous. Ses nombreuses fenêtres, ouvertes à tous les étages au souffle frais de l’air, donnaient immédiatement sur la route que nous devions vraisemblablement parcourir; de fortes grilles de fer, qu’embrassaient de beaux bras de femmes, et à travers lesquelles leurs mains faisaient pendre en

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flottes des paniers de jonc au bout d'une * corde, pour solliciter l’aumône des passants, avec des éclats de rire qui annonçaient plus de gaieté que de misère, nous présentaient un phénomène que le caractère ita-

lien, la sérénité du ciel et l’allégresse des éléments rendent assez commun dans cc beau climat : la gaieté dans l’infortune, l’insouciance au moins dans l’angoisse.

Il y avait environ soixante ou quatrevingts têtes de jeunes filles riantes ou souriantes à ces fenêtres, et toutes les lèvres étaient entr’ouvertes par le plaisir. Ajoutons que cette tourbe de femmes ou de jeunes filles avaient l’air d’avoir été choisies avec prédilection par un artiste consommé, pour offrir au regard le type le plus varié, mais le plus complet, de la beauté sous

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toutes les formes. Leur âge, qui ne dépassait pas, en apparence, seize ou dix-huit ans; leurs vêtements composés d’une chemise de toile écrue, à peine recouverte aux épaules d’une légère veste de laine verte

galonnée, et dont la chaleur du jour leur

faisait dégager leurs bras; leurs formes qui se dessinaient sous la transparence du linge ; leurs cheveux noirs et humides épars •sur leur cou, ou flottant en légers frisons sur leur front; l’éclat de leurs yeux, d’un noir entremêlé d’azur, comme pour les adoucir; leurs dents, blanches comme la nacre; la fraîcheur de leurs joues et l’ovale arrondi de leur visage, justifiaient le pro-

verbe de l’Italie, qui dit que les filles d’origine grecque de Molo-di-Gaeta sont les plus charmants vestiges des coloiïîes de

Smyrne importées par Amphitrite dans le sein de Parthénope. Virgile le savait déjà de son temps, et c’est là qu’il voulut vivre et mourir.

La citadelle de Gaëte, bâtie à environ une lieue de Molo-di-Gaeta, espèce de faubourg au bout d’une ligne circonflexe, s’élève sur le rocher, taillé en glacis pour porter les canons de la dernière défense du royaume; cette ligne s’infléchit gracieusement du côté des montagnes de l’Àbruzze, embrasse amoureusement la mer bleue du golfe, et vient prêter à cette Gaëte désar-

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niée un asile pour ses felouques, un peu de • terre cultivable pour ses rustiques habitants. C’est comme la villa de la citadelle. Le roi de Naples y a fait construire un certain nombre d’édifices embarrassants dans une ville de guerre, destinés à différents usages dans la défense et moins nécessaires en cas d’attaque, et qu’on fait évacuer sur Naples ou sur les îles quand la guerre menace le

royaume.

Parmi ces édifices auxiliaires, celui au

pied duquel nous étions arrêtés est le plus neuf et le plus vaste. La construction, assez récente, l’éternelle limpidité du firmament qui s’incruste, pour ainsi dire, dans la pierre du monument, la douce haleine du vent de mer glissant entre les orangers, les vignes, les cyprès, les oliviers, qui les lave et les

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essuie sans cesse, conserve l’apparence d’une extrême jeunesse à ces édifices; on est étonné que l’homme meure dans ce climat qui ne fait rien vieillir, pas même Je marbre.

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L’édifice dont nous parlons avait extérieurement ce caractère de candeur lapidaire et de jeunesse bien peu en rapport avec sa destination; car les réponses de notre postillon, interrogé par nous sur son usage, nous apprirent, à notre extrême étonnement, que c’était un dépôt central de mendicité, de correction de vices, établi là

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popr tout le royaume, et principalement consacré à, l’éducation morale des jeunes filles du pays ayant manifesté des disposi- » lions inquiétantes pour leurs familles, une prison pénitentiaire, pour tout dire d’un mot, tenue, sous l’inspection des moines, par la charité et quelques religieuses peu sévères.

Nous comprîmes à l’instant le caractère h. la fois de réclusion et de gaieté qui nous avait frappés sur ces gracieuses physiono- .

mies.

Nous descendîmes de voiture un moment pour nous rapprocher des murailles et pour

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contempler de plus près ces belles recluses.

Nous remplîmes les paniers qu’elles nous

tendaient de fruits, de gâteaux, de pain blanc que nous avions fait mettre, le matin, dans les poches de la voiture pour les besoins de la route, et de quelques carlini, pièces de monnaie qui furent reçues avec reconnaissance. Nous causâmes avec plusieurs des détenues, et nous leur demandâmes s’il était permis aux étrangers d’entrer dans leur prison et de leur apporter

quelques aumônes.

« Non, signor, nous répondirent-elles ; à moins que le supérieur du couvent ou la mère des recluses ne le permette et ne les accompagne. »

Nous nous retirâmes, frappés d’une telle admiration pour cette collection merveil-

AIVfONlELLA.

Ieuse de figures, presque toutes si enchanteresses, qu’un harem de Perse ou de Constantinople n’aurait rien réuni de plus accompli.

Une seule de ces jeunes filles, une des plus ravissantes, mais la plus solitaire et la plus recueillie de toutes, ne nous jeta ni un geste, ni un mot, ni un regard, tant elle paraissait plongée dans une inexplicable mélancolie. Elle semblait enfermée à, part, dans une espèce de secret éclairé par une grande fenêtre, mais séparée, à, l’intérieur, de ses compagnes, par un gros mur dont la

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porte était fermée au moyen de lourds verrous.

Elle travaillait, sans lever les yeux de„ dessus son ouvrage, devant une petite table couverte de dentelles communes pour l’usage des femmes pauvres de la campagne; sa main s’élevait ou s’abaissait continuellement, comme par un ressort mécanique; mais sa pensée paraissait être ailleurs. On eût dit qu’elle n’entendait pas les causeries et les rires de ses compagnes, et qu'elle s’entretenait avec l’invisible souvenir de quelque malheur ou de quelque crime passé.

Ses traits, calmes cependant, avaient l’expression du remords sans crime; une résignation pieuse mais inconsolable en faisait le fond. On n’apercevait la couleur de ses

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yeux bleus, contrastant avec ses cheveux

noirs, qu’à la dérobée, au moment où son regard était forcé de s’élever avec sa main maigre et blanche, qui tirait en haut la navette au-dessus du coussinet où s’enroulait sa dentelle. Son front, légèrement bombé par devant, s’aplatissait vers les tempes; l’ovale régulier de ses joues était un peu déprimé au milieu ; les coins de sa bouche, affaissés, portaient l’empreinte des

sanglots qui avaient longtemps attristé ses

lèvres; une pitié profonde l’enveloppait tout entière, malgré sa jeunesse, comme le linceul de marbre dont l’habile sculpteur napolitain a revêtu le corps intact du beau jeune homme enseveli dans la chapelle de San-Severino à Naples. Cette pitié était tellement communicative, qu’on ne pouvait

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plus penser à toutes ces belles jeunesses

rieuses, du moment qu’on avait porté les yeux sur cette touchante énigme de la douleur. Personne n’aurait osé lui adresser la parole pour l’interrogèr ; on aurait cru commettre une profanation; on sentait, sans qu’elle le dît, qu’elle avait un secret à taire.

Aussi, nous nous éloignâmes en silence dès que nous l’eûmes aperçue, et ce ne fut qu’ après un moment et lorsque nous fûmes remontés un peu loin d’elle, le long des fenêtres du bâtiment, que nous montrâmes du doigt aux détenues sa fenêtre solitaire, et que nous leur demandâmes à demi-voix :

„ « Che è questa? (Quelle est celle-là?)

— Oh ! nous répondirent-elles, questa è una lunga storia! (Celle-là, c’est une longue histoire ! ) »

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Ét elles se mirent un doigt sur la bouche, comme pour la fermer^

Nous les saluâmes, et nous rejoignîmes notre voiture, dont le postillon était remonté à cheval, pour prendre à gauche un chemin à travers les vignes et pour nous conduire à l’auberge lointaine qu’on appelle la villa • de Cicéron.

La villa de Cicéron, construite sur un plateau avancé, non loin de la mer, ressemble

bien plus à une antique maison de cam-

pagne romaine ressuscitée de ses cendres qu’à une, hôtellerie. Le plan du bâtiment est majestueux; des portiques voûtés et frais

ie précèdent ; de belles colonnes supportent les voûtes ; de vastes salles, qui ouvrent sur l’horizon de la mer, les suivent; ces salles sonores donnent accès à des séries d’appartements plus habitables, où l’on dresse, sur des lits de fer, les couches des voyageurs. L’air rafraîchissant du soir y entre librement, en agitant perpétuellement les rideaux des ouvertures.

L’éloignement de Gaëte et la cherté du prix de l’hôtel, où l’on vient plutôt séjour-

ner, pour une saison d’été, de* Rome ou de Naples, que loger pour un soir, rendent ordinairement l’auberge déserte. 11 n’y avait, ce jour- là, personne que nous. Les cuisines étaient froides et vides ; les serviteurs, en congé; les grandes salles, muettes. Nous eûmes le choix des appartements, et,

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fc .

quand la femme de chambre eut conduit sa maîtresse malade dans son lit qui devait la retenir plusieurs jours, je commandai au maître mon repas, composé de poisson frais . ' pêché dans le vivier de Cicéron, et je sortis seul, pour visiter le site au clair de la lune, plus lumineuse qu’un jour des Gaules ou de la Grande-Bretagne.

Je marchai h droite, sous de hautes

treilles de vigne et sous des orangers en

fleur, qui dirigent leurs avenues du côté des flots. . -

C’est un des lieux les plus enchantés que les plus beaux sites d’Italie, de Sicile, de

AN10NIÊLLA.

Grèce et d’Asie Mineure aient jamais offerts à mes regards.

La colline sur laquelle est construite la villa deCicéron, occupe précisément la place de l’ancienne maison de campagne où périt le grand orateur, le grand philosophe, le grand consul , le premier écrivain du monde, rassasié de gloire, martyr de l’envie, dégoûté „de combattre et même de fuir pour prolonger d’un jour sa fastidieuse existence.

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