‹ AntonielleChapitre 2 sur 13 · IX · texte numérisé non relu

IX

Je puis dire que je me promenais avec Cicéron. Ces lieux, empreints de ses pas,

ÀNTONIELLA.

me le rendaient à toutes les minutes. Sa douleur de la fin de la République, morte avant lui sous l’entreprise heureuse de César, qu’il ne pouvait s’empêcher d’estimer et d’aimer dans son crime; son hésitation à mourir de la mort stupide et obstinée de Caton, quand il pouvait être encore utile à sa patrie, après César, s’il lui survivait; la clémence aimable de ce dictateur, qui lui écrivait de revenir en toute sécurité; sa rentrée à, Rome, d’abord furtive et presque honteuse, comme s’il eût eu la pudeur du genre humain à porter tout seul sur son front ; son séjour èt la campagne, entre la philosophie et les lettres; sa fuite sur la mer, le matin ;. •

son repentir de son retour; à midi, son second départ, sous de sinistres auspices, au jour tombant; sa rencontre avec le tri-

ANTONIELLA.

bun militaire exécuteur de la vengeance de ses ennemis, son cou tendu, sans phrases, au glaive, comme pour une délivrance de la vie : tout cela m’apparaissait comme une réalité d’hier. J’entendais les pas des égorgeurs dans l’avenue; je voyais fumer le sang du grand homme sur la litière.

Tout en m’entretenant d’esprit avec l’adversaire de Catilina, de Clodius, de César, de la démagogie et de la servitude, je descendais à, pas lents les degrés pierreux qui

aboutissent à. l’anse de la Marine, où, le jour de sa mort, sa galère vide se balançait sur les flots.

ANTONIELLA,

Il n’y avait plus rien, que le flot luimême, le flot plane et tranquille, comme si rien ne s’y était passé; j’y trempai mes pieds et mes mains, comme un enfant qui joue avec le sable.

Un sourd murmure d’eau qui suinte, qui s’engouffre et qui, par un mouvement alternatif et intermittent, se dégorge d’un bassin, m’attira, à quelques pas de là, sous l’ombre plus opaque du rocher de la rive.

Une espèce de grotte, moitié naturelle,

moitié construite de main d’homme, s’ouvrait à côté de moi'.- J’y entrai, et je m’assis

22 ( . ÀNTOMELLA.

et le vivier. Elle contenait quelques vagues sombres d’eau salée, emprisonnées par le rebord du rocher, et qu’un petit canal souterrain renouvelait et laissait fuir tour à tour, comme le jeu d’un siphon. Un lit de sable fin et bleuâtre lui servait de fond. On y distinguait quelques petits poissons-épics, nullement effrayés par l’ombre de l’homme, qui fuyaient, revenaient jouant entre eux comme des oiseaux dans leur cage.

Un pêcheur qui passa par là, traînant son filet hors de sa barque, me dit que cette caverne humide était le vivier Cicéron, qui venait y composer ses harangues dans les temps anciens. Je le remerciai, et je restai., longtemps seul, réfléchissant à l’éternité des plus simples ouvrages de la nature et à /a brièveté de l’homme. „

AIÏTONIELLA.

La nuit seule m’arracha de ce site, d’où

. je voyais, en penchant légèrement la tête, la vaste mer du golfe de Gaëte rétrécir ses bords plongés dans la brume, et cetle brume, colorée par le couchant, s’enflammer * comme un incendie des eaux, dont les reflets allaient, vers le milieu du golfe, sc rejoindre avec les premières étoiles.

Quand je rentrai à, l’hôtel ÿ la jeune

malade dormait. Le vieux médecin de Gaëte,

qui était venu pendant mon absence, avait recommandé qu’on ne la réveillât pas, et il n’avait pas dissimulé h la femme de chambre

ANTONIELLA.

que la moindre agitation physique ou morale pourrait être funeste à sa petite fièvre nerveuse, dans cet état, et que le meilleur remède serait quelques jours d’un repos complet, dans cet air vif et tiède de la mer au bord des montagnes.

Je me décidai facilement à essayer ce régime pour hâter la convalescence d’une personne qui avait commis l’imprudence de se mettre en route malgré son état de langueur, et qui m’intéressait vivement.

Après mon rapide souper de poisson et de fruits, je passai ma soirée dans la grande salle, tantôt à m’abreuver d’une eau glacée

par la neige de Sicile, tantôt à errer sous

les portiques à colonnes, et à contempler, de là, les mille accidents de lumière et d’ombre que les lueurs argentées d’une lune

ANTON IELLA. 25

d’été promenaient sur les dents des roches, sur les broussailles de myrtes et dans les anfractuosités des montagnes.

— Quel pays! me disais-je; comment n’y pas vivre, et comment s’y résoudre à mourir!

Je ne me couchai que tard dans la nuit, et les ravissantes figures entrevues aux fenêtres de la maison d’asile correctionnel de Molo-di-Gaeta, et le visage mélancolique et énigmatique de la recluse, flottèrent toute la nuit devant mes yeux, entre la veille et le sommeil, comme les rêves d’Orient d’un poète de Perse devant les murs festonnés d’un harem dans les jardins d’Ispahan. De tels songes ne valent rien au repos des sens.

Cependant, je l’avoue, les charmants vi-

ANTONIKLLA.

sages s’effacaient vite l’un par l’autre devant mes yeux mal fermés ; mais la triste expression de la jeune captive, ses yeux baissés, sa main blanche élevant et abaissant sa navette sur son monceau de dentelles, et surtout une image commune et populaire, que j’avais vue collée aux murs de sa cellule, m’obsédaient, quoi que je fisse. Cette image, entourée d’une complainte que je n’avais pu lire, représentait une femme sur l’échafaud, entourée de prêtres, et tendant le cou au glaive du bourreau qui allait la frapper de mort. Le plaisir se lasse, la curiosité est insatiable tant qu’elle n’est pas satisfaite. J’y revenais toujours et je bâtissais dans mon imagination mille hypothèses pour m’expliquer la longue histoire dont le doigt posé sur les lèvres des recluses m’avait in-

ANTONIELLA.

terdit la connaissance. Le soleil même du matin ne me calma pas.

La nuit de ma compagne de voyage avait été bonne. Elle ne souffrait plus que d’une extrême faiblesse ; l’oppréssion avait diminué. J’eus peu de peine à lui persuader de prolonger d’une quinzaine de jours notre halte dans ccs beaux lieux, dont je lui racontai rapidement les merveilles et les charmes, qu’elle entrevoyait par sa fenêtre au-dessus de la mer. Rien ne nous pressait, je l’ai dit. Les quinze jours passés à la villa de Cicéron valaient bien quinze jours passés sur la place d’Espagne, chez Cerni, dans

ANTONIELLA.

une auberge bruyante de Rome. Elle en convenait. Le vieux médecin, en arrivant, nous confirma l’un et l’autre dans cette idée. Nous ne parlâmes plus de partir.

La curiosité de la charmante malade n’était pas moins vive que la mienne. Il fut convenu, pour ménager son repos, que le médecin m’emmènerait seul avec lui à Molo-di-Gaeta, qu’il me présenterait au supérieur de la maison de refuge; que je visiterais, sous ses auspices, l’établissement dans tous ses détails ; que je tâcherais d’obtenir quelques lumières sur la recluse, objet de notre plus vive sollicitude ; que je prendrais des notes sur sa faute et sur sa peine, et que je rapporterais à ma compagne tout ce que je pourrais recueillir sur cette mys-

térieuse inconnue.

ANTONIELLA.

Le médecin m’emmena, après le déjeuner, dans sa voiture, à la ville. Nous descendîmes à la maison de refuge. Le supérieur était un vieux moine d’environ quatre-vingts ans, d’une physionomie qui avait dû être belle et qui conservait, sous sa couronne de cheveux blancs, la grâce et la mansuétude de ses jeunes années.

— Je comprends très-bien, me dit-il, quand je lui eus expliqué le principal objet de ma visite, que vous soyez tenté de sonder cette âme énigmatique, dont les secrets ne sont connus que du père confesseur ; il pa*

ANTONIELLA.

raît avoir un respect réel pour celte pauvre enfant, et ce respect inspire pour elle à ses compagnes une pitié tendre qui semble combattre l’horreur de son prétendu crime. Je ne vois nulle objection à ce que vous entriez dans sa cellule avec la sœur converse, pour laquelle elle a beaucoup d’amitié. Comme elle a laissé dans le bagne de Sicile un brigand avec lequel elle n’a aucun espoir de sc marier, mais dont elle doit désirer d’adoucir le sort par l’intervention d’un homme puissant tel qu’on dit ici que vous l’êtes, je ne doute guère qu’elle ne vous fasse» après un certain temps, des confidences propres à jeter du jour sur son passé. Je vais prévenir la sœur Angélique, sa gardienne et son amie, de lui parler de vous comme d’un intercesseur qui peut influencer, en faveur

de son malheureux ami, la clémence du gouvernement de Naples.

Cela dit, le supérieur me conduisit avec bonté dans toutes les salles de l'édifice, parmi ce jeune troupeau de femmes, dont les charmes et la gaieté me frappèrent moins que la veille. La légèreté de l’àme dans le malheur enlève au malheur lui— môme une partie de son intérêt. L’étranger ne peut sentir longtemps ce qui n’est pas senti assez par les victimes. Il y a, dans le rire à contre-sens, une certaine impudeur qui choque à la longue l’homme sensé. A quoi sert le malheur si on ne le sent pas?

32 ANTONIULLA.

Après avoir échangé quelques propos égers avec ces jolies enfants et distribué

une bonne part d’aumônes entre elles, je

me rapprochai insensiblement de l’angle désert de l’asile où la sœur Angélique m’avait précédé. Le supérieur l’appela, me remit à ses soins, et j’entrai, timide et hésitant, dans la cellule de la recluse.

Ma vue la fit rougir comme le soufflet du bourreau sur les joues de Charlotte Corday fit rougir celle-ci après sa mort. Tout le sang de son cœur monta à son front. La présence d’un étranger à qui il fallait parler pour être utile à l’homme qu’elle avait aimé et dont la peine ajoutait à sa peine, la remit, pour ainsi dire, en face de son crime. La navette et la dentelle s’échappèrent de ses mains, et, après avoir rougi, elle

ANTONIELLA.

devint plus pâle que la rose blanche qui fleurissait entre* les barreaux de sa fenêtre.

— Antoniella, lui dit, en la soutenant du bras, la sœur Angélique, voilà le seigneur qui vous a remarquée hier, par la permission de la Providence, en passant sur la place, et qui a obtenu du père supérieur de pouvoir s’entretenir avec vous au sujet de qui vous savez.

Elle jeta un humble regard sur moi. En me voyant plus troublé qu’elle, elle se rassura assez pour m’adresser la parole, avec un tremblement de voix qui tinta jusqu’au fond de mon âme.

— Lorenzo! vous le connaissez?... Que Dieu vous bénisse ! ajouta-t-elle sans attendre de réponse. Oh ! comment est-il main-

ANTONIELLA.

tenant? Vous a-t-il p^rlé de moi? A-t-il reçu la lettre oh je lui fais^ma' éonféssio^ et où je lui rends sa çarçle?

Puis elle se tut, jeta un regard mouillé sur l’image de la jeune femme marchant au supplice, collée contre le mur, et attendit ma réponse.

Je ne voulais pas mentir en lui répondant affirmativement, au risque de tromper sa candeur.

— Je vous dirai tout cela, répondis-je en faisant courir ma parole sur mes lèvres, comme si je réservais ma réplique pour un autre moment. Mais il convient que je sache auparavant de vous-meme quelles sont les raisons secrètes qui vous ont déterminée à renoncer à. lui. Ces raisons me serviront, peut-être, soit à lui faire rendre la liberté,

ANTONIELLA.

soit à, préparer votre bonheur avec lui, à l’expiration de votre peine.

’ — Ah ! ne parlez pas de bonheur pour

moi sur la terre, dit-elle en élevant son regard vers la voûte de son cachot ; il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais pour moi avant ma seule expiation complète : la mort!

J’ai eu un moment d’illusion mensongère et coupable; j’ai cru pouvoir faire le bonheur d’un autre, quand je ne pouvais pas en avoir en moi-même. Cela n’a pas duré plus que ne dure un rêve, monsieur; ce rêve a été détruit par la main de Dieu, qui ne veut pas que le coupable jouisse, ni en lui, ni dans les autres ; cette main s’est appesantie sur moi et sur Lorenzo, que je cherchais à tromper par mon silence, et à qui enfin j’ai été forcée de tout révéler... hélas! trop

tard! car son erreur lui a valu l’emprison-

nement et le bagne en Sicile!... N’en parlons plus, monsieur. J’ai tué l’une; j’ai conduit l’autre à un long supplice... Ah ! je me fais horreur ! Mais, si vous parveniez à le délivrer, monsieur, et à le rendre, après qu’il m’aurait pardonné, à sa famille, la moitié de mon supplice serait oublié!

XYI

Je vis que, par hasard et sans l’avoir cherchée, je tenais dans ma main la clef de cette conscience d’enfant, et qu’à l’aide de cette supercherie innocente et du nom de Lorenzo, que je me promettais de sou-

lager, s’il était possible, plus tard, je pouvais m’insinuer au fond de cette histoire. Mais, encore une fois, le mensonge me répugnait, et, quand elle leva sur moi ses yeux étonnés et me demanda tout à coup en tremblant :

— Vous le connaissez donc, Lorenzo?

— Non, lui répondis-je; mais je puis le connaître quand cela lui sera utile; et tout ce que vous consentirez à me dire ici, vous pouvez le considérer comme dit littéralement pour lui, et il le saura aussi bien que moi-même. De plus, je puis avoir une puissante influence sur la justice ou la clémence du gouvernement de Sicile à son égard. Son sort est peut-être ainsi, en ce momènt, dans vos mains. Vous connaissez

sans doute mieux que tout autre le secret

ANTONIELLA.

ou l’excuse de la faute qui l’a conduit enchaîné où il est? et son honneur et sa liberté peuvent être le résultat de cette confidence.

— Oh! c’est vrai, dit-elle ; pourquoi ses juges ne m’ont-ils pas entendue! Je serais plus coupable, mais il serait libre!

— Eh bien, repris- je, il est temps encore. Parlez, devant la sœur Angélique et moi, comme vous auriez parlé devant ceux qui ont condamné Lorenzo ; et soyez sûre qu’ils liront votre confession comme nous l’entendrons nous-mêmes. J’ai une quinzaine de jours à passer ici pour donner h une chère convalescente le temps de se guérir complètement. Si je pouvais, en même temps, donner quelque soulagement à votre âme malade, je remercierais

ANTONIELLA.

deux fois le Ciel ; car les maladies de l’âme se guérissent par la parole; et plus il en coûte de parler, plus la guérison est certaine.

— C’est bien vrai, reprit-elle, mon confesseur me l’a bien dit; et je n’ai éprouvé quelque repos, depuis mon crime, qu’après m’en être accusée avec larmes, et déchargée ainsi devant Dieu et ses saints.

— Eh bien, lui dis-je, ce repos que vous avez obtenu de Dieu, vous pouvez l’obtenir des hommes. Réfléchissez si vous me jugez digne de votre confiance, si vous devez m’ouvrir votre âme et faire servir vos aveux à adoucir le sort de votre ami Lorenzo. Et, dans le cas où il vous en coûterait trop de parler à un étranger de choses secrètes face à face, confessez-vous à, la sœur Angélique que voilà; oubliez

ANTONIELLA.

qu’une autre oreille que la sienne vous écoute; laissez-moi dans l’ombre, et ne voyez qu’elle. Toute honte ou toute timidité vous sera ainsi épargnée; vous n’aurez raconté vos malheurs ou vos fautes qu’à cette amie devant laquelle on ne rougit pas. Je resterai caché derrière ce rideau de votre lit; j’aurai un crayon pour noter les détails importants de votre vie; et, quand vous aurez tout dit, tout sera écrit comme par l’invisible main d’un esprit sans corps. Le voulez-vous?

i Elle réfléchit encore un moment, comme indécise. La sœur Angélique lui dit tout bas quelques mots, sans doute dans le même sens, en lui promettant la discrétion de la grille du confessionnal, qui entend tout et ne se souvient de rien.

ANTONICLLA.

— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle tout à.

coup, comme si un ange lui eût ouvert les lèvres, oui, si cela peut sauver Lorenzo, je surmonterai tout, même la honte, et j’aurai le courage de remuer au fond de mon cœur ce bourbier d’infamies, dont le seul souvenir, maintenant que je ne suis plus dominée par la passion qui me possédait et m’aveuglait alors, se répand sur mon âme comme une odeur de mal’ aria! Encore ce sacrifice pour expier ma vie, et pour en sauver une plus précieuse que la mienne!...

Venez demain, ajouta-t-elle; mais venez tard, à l’heure où le jour baisse et où je pourrai croire que je ne parle qu’à Dieu ^ et à la sœur Angélique; car le grand jour pénètre comme un glaive dans le cœur des criminels tels que moi; l’ombre de leur

ANTONIELLA.

perversité est trop forte en plein soleil, et, en lisant sur les traits d’autrui l’horreur de leurs actes, ils ne peuvent ni s’avouer coupables, ni se repentir; ils s’indignent contre eux-mêmes, et ils aiment mieux se taire et mourir que de se sauver et sauver les autres en continuant à, parler.

Je compris cette haine de la lumière du jour dans cette âme; je me retirai silencieux avec la sœur Angélique,

Je racontai au vénérable supérieur du monastère l’entretien que nous avions eu avec la recluse ; il comprit charitablement

ANTOMELLA.

lui-même les délicates conditions que la malheureuse avait désirées pour scs aveux.

Il fut convenu que, le lendemain, au soir tombant, la sœur Angélique et moi, nous serions introduits dans la cellule; que je ne me laisserais pas voir, caché derrière le rideau du lit de la jeune fille, et que la sœur Angélique seule s’assiérait entre la fenêtre et Antoniella, pour écouter tout ce qui pesait sur l’âme de la coupable.

Ces conventions faites, je regagnai la villa de Cicéron. J’y trouvai ma compagne de voyage, à qui je fis le récit de ma journée. Nous passâmes la soirée à faire des conjectures plus ou moins probables sur la vie d’ Antoniella.

ANTONIELLÀ.

Après avoir choisi pour elle un des sites les plus enchanteurs et' les plus abrités de la côte, et l’avoir fait porter, comme jadis la fille de Cicéron, sous quelques figuiers noirs de feuillage, au-dessus du vivier, je lui laissai quelques volumes de lettres du grand homme, qu’elle aimait à parcourir avec moi, dans les lieux mêmes où elles avaient été senties avant d’être écrites; je remontai en corricolo, et je me fis conduire au pénitencier de Molo-di- Gaeta.

Le soir tombait rapidement à mon ar-

rivée; il n’y avait presque plus de lumière quand nous entrâmes, sans bruit, la sœur Angélique et moi, dans la cellule d’Antoniella. Je me glissai, avant que la jeune fille pût me voir, derrière le rideau blanc de sa couchette, et je m’assis sur le prie- Dieu du pied de son lit.

— Tu sais ce que tu nous a promis hier, lui dit de sa douce voix la sœur Angélique.

Quelqu’un t’entend; mais seule je verrai ton visage. Moi, je ne suis personne; je suis morte au monde, comme si je n’avais jamais vécu. Je comprends toutes les pas-

ÀNT0N1ELLA.

sions, toutes les fautes, toutes les misères de la terre, sans m’étonner de ce qui est poussière dans l’argile humaine. Je t’aime pour tout ce qu’il y a de touchant en toi ; je t’aimerai davantage pour tout ce qu’il a pu y avoir de coupable, môme de criminel.

Qu’est-ce qu’il y a de criminel irrémissible en nous, ma pauvre Antoniella? Le crime véritable n’est que la volonté perverse de faire le mal pour l’amour dépravé du mal ; et encore le rachète-t-on par le remords qui punit, et par la pénitence qui absout, Mais, quel que soit le crime de ta vie, appelé de ce nom de crime par ce monde et par ses juges, je suis bien sûre que, si quelquesuns de tes actes portent ce nom de crime ici-bas, ils ne le portent pas là-haut, où l'on juge les intentions. Tu as pu offenser

ANTONIÈLLA.

les hommes, tu as pu offenser la vérité, tu as pu offenser la justice humaine; mais tu n’as jamais voulu offenser Dieu, ton créateur et ton sauveur; non, cette perversité n’a jamais pu entrer dans ton cœur *. autrement le rayon de tes beaux yeux ne serait pas resté droit et ferme comme il est, et tes beaux traits se seraient pervertis de la perversion de ton âme, au lieu d’être restés voilés par la douleur, et non désordonnés par l’égarement du cœur. Ne crains donc pas de m’avouer tes fautes. Comment ne pardonnerais-je pas ce que Dieu a pardonné avant moi?

La douceur de l’accent de la sœur Angélique ajoutait encore à la persuasion de son discours. J’entendis les soupirs d’Antoniella finir en sanglots mal contenus. Enfin

elle parla, d’une voix aussi basse que celle de la pénitente aux pieds de son confesseur; mais le silence de la maison et des cours était si profond, et mon attention si vive, que j’aurais entendu jusqu’aux battements de ses tempes contre les parois de son front. Je notais de temps en temps un mot de son récit, pour pouvoir le recomposer le lendemain à loisir, sans y rien

ajouter et sans y rien omettre.

J^e voici. Figurez-vous que vous l’entendez vous-même de la voix monotone et brisée de la pauvre enfant.

— De toute ma famille, dit-elle, je n’ai jamais connu que mon père. Il était de Sicile, de la petite ville dans la montagne de Caltanisetta, dont il aimait tant à parler avec moi et avec les Siciliens qui venaient parfois à sa boutique à Naples. Voilà pourquoi il n’avait aucun parent dans le royaume. Il était sorti tard de son île, pour servir sur un bâtiment du roi, qui faisait la guerre aux Barbaresques.

Fait prisonnier après un naufrage sur la côte du Maroc, il fut emmené dans l’intérieur des terres et employé, pendant qua-

ANTONIELLA.

torze ans, à garder les troupeaux de chameaux de son maître. Celui-ci, content de ses services, lui confia la surveillance de son harem. Heureusement ou malheureusement, ce que l’amour de la liberté n’avait pu faire, c’est-à-dire l’engager à fuir, l’amour pour une enfant du harem, fille de son maître, lui donna le courage de l’entreprendre. Il l’avait vue naître, il l’aima quand elle grandit; l’enfant perdit sa mère, il s’y attacha davantage, et l’orpheline s’attacha également à lui. Il était encore jeune, il était seul à la voir, il en avait le soin qu’une tendre nourrice prend à l’enfant quelle a élevé; son père, absorbé par les autres femmes de son harem, la négligeait : ils s’aimèrent sans se douter qu’ils s’aimaient.

ANTOMELLA.

Mon père, qui emmenait souvent avec lui la jeune Arabe dans les montagnes où il faisait paître ses chameaux, l’entretenait de ce beau pays où les femmes sont libres, et où la vie est heureuse sous un beau cie au delà des mers. Ils se résolurent à fuir du Maroc. Une chamelle rapide les emporta tous deux vers fa côte qui regarde

l’Espagne. Ils s’embarquèrent sur une fe-

louque napolitaine qui chargeait du corail, et qui les amena, comme des esclaves délivrés et convertis, à Naples.

Mon père épousa la jeune fille, et, comme il avait les longues économies de son esclavage et quelques bijoux de sa femme en sa possession, il acheta une maisonnette isolée de la haute ville, entourée de figuiers et d’orangers du côté du jardin, et ouvrant

ANTONIKLLA.

de l’autre côté, sur la rue; maison toute semblable à une maison arabe, dont la cour était sur le toit, et dont les hautes murailles dérobaient la femme aux yeux du passant.

Ils y vécurent seuls et très-heureux pendant quelques années; comme ils ne se parlaient qu’arabe, la femme n’avait aucune relation avec les pauvres habitantes des maisons voisines. Les hommes ne connaissaient que mon père, auquel ils donnaient, de temps en temps, commande de chaussures en cuir du Maroc, et de petits sacs de maroquin à mettre leur provision de tabac. Il exerçait donc la profession de cordonnier pour les matelots du rivage, et il gagnait assez dans cette profession pour que sa maison fut sur un pied convenable,

ANTONIELLA.

et pour entretenir même une jeune servante, pauvre fille de Procida qu’on appelait Annunziata.

Je naquis dans la première année du *•* '* *" " 1 1 ■

mariage de mon père; mais, hélas! tout le bonheur de cette maison sembla s’en aller peu de jours après que je fus entrée dans la vie! Ma pauvre jeune mère, très-heureuse jusque-là, et qui chérissait doublement son mari, comme père et comme époux, prit la fièvre de lait et mourut en rêvant le harem, les montagnes et les chamelles de son pays. Mon père, à qui cette

mort enlevait à la fois sa fille et sa femme, car il avait pour elle ce double sentiment dans son cœur, ne songea jamais à se remarier. Il continua pour moi sa petite industrie de cordonnier en maroquin, d’où lui vint, dans le faubourg du Pausilippe, le nom de Moresque, bien qu’il n’eût été qu’esclave en Afrique.

Annunziata, qui n’avait que neuf ans quand ma mère mourut, prit soin de moi comme une seconde mère. La nécessité mûrit le cœur ; elle ne permit pas à mon père de chercher une nourrice ; elle lui fit

ANTONIELLA.

acheter une chèvre, du lait de laquelle elle me nourrit en me le faisant sucer au bout de son doigt, jusqu’à ce qu’elle m’eût appris à sucer le pis lui-même. Mon pauvre père ne cessait de pleurer la perte de sa femme, son unique amour. Il commença, dès ce temps-là, à se décourager du travail et à dépenser peu à peu son épargne ; il fit des dettes sans être sûr des moyens de les payer. Il se mit même quelquefois à boire pour oublier son chagrin ; cependant c’était rare, et il ne s’enivra jamais tout à fait. Il était plus résigné quand il sortait, après avoir prié, des chapelles qui sont dans le voisinage, sur le quai alors désert deChiaja. Sans la servante Annunziata, qui était pour lui comme une seconde fille et une seconde femme, notre maison eût été, dans cespre-

mières années de ma vie, bien triste entre lui, Annunziata et la chèvre, ma nourrice, que nous gardions par reconnaissance.

Je grandissais cependant, et je commen-

çais à rendre quelques petits services à mon père. Je coupais le maroquin, quand il consentait à travailler un peu, et Annunziata m’apprenait à coudre les empeignes aux semelles, ou les paillettes de laiton sur le cou-de-pied des souliers de femme.

Mais, quand Annunziata eut seize ans, elle commença tout à coup d’embellir, comme ces fleurs tardives de notre jardin,-

ANTONIELLA.

à l’ombre, qui éclatent subitement sous leur mur, et qui se font, bon gré, mal gré, regarder, parce que le bon J Qieujirame .son

-- ■y jour Jt. toute .chose. Elle fut remarquée par un pauvre soldat, jeune encore, mais invalide, qui avait été grièvement blessé d’un boulet dans un combat naval, et qui était entré, pour se faire chausser économiquement, dans la boutique du faubourg. Il parut se complaire à causer avec Annunziata, qui, de son côté, ne parut pas le voir de mauvais œil. Us riaient ensemble; ils se racontaient leur vie.

Le jeune invalide n’était privé que d’un bras ; il avait une pension de deux cent cinquante écus du gouvernement, pour le reste de ses jours. Ces deux cent cinquante écus, mangés en commun avec une femme, suf-

AMONIELLA.

firaient bien pour nourrir deux personnes, si la femme était alerte et laborieuse. Ils calculèrent pendant six mois entre eux ces chances d’aisance dans un ménage, sur le pas de la porte; ils finirent par être convaincus de leur opulence et par former le projet de se marier ensemble, aussitôt qu’Annunziata me verrait assez forte pour suffire au service d’une maison.

Six mois après, elle nous quitta pour suivre son mari dans le quartier éloigné de la ville qu’il habitait, dans le voisinage des vivandiers et des blanchisseuses de gros, aux alentours du cimetière de San-Martino, bien haut dans la vieille ville. Ils nous promirent de venir nous voir tous les dimanches. Le repas de noce se fit à la maison, par les mains de la nouvelle mariée elle—

ANTONIELLÀ.

même. Ce repas fut long et gai. Mon père déboucha, pour l’invalide et pour la bonne servante, la dernière fiasque de vin de Sh cile qu’il avait rapportée de son pays ; il en but lui-même ; il m’en fit goûter.

La tristesse de cette séparation ne commença à nous apparaître que quand nous fûmes seuls, mon père, la chèvre et moi, après le départ des deux époux.

Ils furent exacts à tenir leur promesse pendant les premiers mois de leur union.

Tous les dimanches, Annunziata, belle et radieuse, nous amenait son mari; et nous

CO

allions, après le dîner, nous promener sur la montagne, ou nous asseoir tous les quatre au bord de la mer, en face de la petite île de Procida, du côté de Pouzzoles.

Annunziata m’enseignait à lire, comme son mari, qui s’était instruit à, l’école du régiment, le lui enseignait à elle-même.

Elle me disait que cela serait utile à mon père, qui ne calculait le prix de son cuir et ce que lui devaient ses pratiques, que sur des bûches de bois d’olivier du Pausilippe.

Je faisais des progrès rapides, par le bonheur que je ressentais de lui faire plaisir, et dans l’espoir d’assister bientôt mon père.

Nous ne sentions la solitude et la tristesse que le soir, en rentrant à la maison.

Mais la vie encore avait ses douceurs quand

ANTO NIELLA.

mon père chantait quelque romance moresque en travaillant au soleil, quand je cousais à côté de hii, et que la chèvre, joyeuse, quittant l’herbe du jardin K ma voix, venait mordiller mon fil et gambader dans la boutique.

Mais Annunziata, embarrassée par sa grossesse, venait de moins en moins, depuis quelques mois. Puis la naissance de deux enfants, puis les soins de la nourriture et la garde du ménage, puis la maladie de l’invalide son mari, dont la blessure s’était

rouverte, ralentirent nos relations, sans tou-

ANTONIELLA.

tefois refroidir nos cœurs l’un pour l’autre. La vieille amitié resta; mais beaucoup de cendre comme celle de Pompéi la recouvrait.

Nous finîmes par ne plus nous visiter du tout. Ce n’était pas indifférence, c’était impossibilité.

Je ne sortais plus moi-même. Mon père vieillissait; rien ne vieillit un homme comme de déraciner son cœur d’un autre cœur glacé par la mort, quand il est trop âgé pour jeter de nouvelles racines dans un autre terrain. Il ne pouvait se consoler de la mort de ma mère; il n’aimait plus que moi au monde; mais il sentait bien que cette unique et solitaire affection ne tarderait pas à lui manquer aussi, et que, puisque Annunziata la servante l’avait quitté pour un jeune invalide, il viendrait un jour où un

ANTONIELLA.

autre prétendant lui enlèverait son trésor !

Il ne voyait pas d’un bon œil ces jeunes matelots de Chiaja, avec leurs jambes deminues, leur ceinture de marin serrée autour de la taille, et leur bonnet de laine rouge laissant passer sur la nuque les mèches de leurs blonds cheveux, entrer dans la boutique pour s’y commander des souliers du dimanche. Il craignait toujours que sa fille

unique Antoniella ne fût frappée de leur bonne mine, comme Annunziata l’avait été par celle du jeune invalide manchot. Mais j’étais bien loin d’y penser!

Je pensais uniquement à mon père, qui s’attristait tous les jours davantage; sa santé, qui, jusque-là, avait été bonne, baissait sensiblement; ses jambes, atteintes par la goutte, qu’il avait gagnée en couchant sur les montagnes du Maroc, au milieu de ses chameaux, éprouvaient des douleurs qui le forçaient à se coucher, et qui lui enlevaient, quelquefois plusieurs jours de suite, l’usage même de ses mains.

Bientôt sa maladie eut des accès plus fréquents ; puis les accès devinrent continus et ne lui laissèrent de libre que la voix pour

AMOMKLLA.

gémir. La porte de la boutique ouvrant sur la rue resta fermée; le peu de pratiques qu’il avait s’imaginèrent que le calzolaio était reparti pour son pays, et cessèrent de remonter à, notre rue.

Je restais seule avec lui, assise tout le jour sur les marches de la porte du jardin, quand le soleil, l’été, donnait dans la chambre, et n’ayant d’autre distraction que la vieille chèvre, ma nourrice, couchée à côté de moi, triste comme moi !

J’entendais souvent mon père pleurer tout bas, non de ses douleurs, mais de l’isolement de sa fille. Je pleurais alors aussi

00 ANTOMELLA.

en embrassant le cou de la chèvre et en essuyant mes yeux avec sa barbe.

Bientôt mon père ne put plus se lever de son lit, ni même remuer pour se rendre à lui-même le moindre service. Toute faible et mince que j’étais, je fus obligée de le prendre, comme un fardeau inerte, dans mes bras, et de le porter au soleil, étendu sur un coussin de feuilles, à côté de moi, sur le seuil de la porte de la cour.

La vue du ciel et de la mer, les trois orangers, les deux figuiers, le bourdonnement de la ruche, dont les abeilles me connaissaient et se posaient sur moi sans jamais me faire de mal , lui donnaient quelques distractions , pendant que les grandes douleurs s’assoupissaient au soleil dans ses membres.

ANTONIELLA. 67

Lorsque le jour baissait et que la rosée rendait l’air humide, je le reportais dans son lit, je prenais mon rouet, j’allumais ma lampe et je filais jusqu’à, minuit à côté de lui. Il avait besoin de moi comme d’un de ses membres, et, à chaque service que je lui rendais comme une mère à son petit enfant, il me remerciait avec larmes et il m’embrassait avec effusion. '

« O ma fille! me disait-il souvent, tu as vraiment pour moi le cœur de ta pauvre mère. Que ferais-je sans toi? Je n’aurais qu’à mourir. Tu me redonnes mille fois la vie que je t’ai donnée !

— Et pour quoi donc vivrais-je, lui répondais-je alors, si ce n’est pour vous rendre ce que je vous dois? »

ANTOMELLA.

Jusque-là., cependant, nous ne souffrions pas trop de la misère. Mon père avait conservé sous son matelas, dans une bourse de maroquin, une assez forte économie qu’il avait amassée depuis quinze ans pour ma dot; de temps en temps, il m’y faisait prendre, écu par écu, de quoi acheter ce qui était nécesaire à notre pauvre petit ménage, ou plutôt le pain nécessaire pour moi avec le lait de la chèvre; car lui ne mangeait plus que quelques figues séchées que je lui faisais attendrir dans le lait, pour l’empccher de mourir d’inanition.

Le médecin, vieillard pauvre et charitable, ne lui demandait rien pour ses visites, et il prenait même, sur son nécessaire le plus strict, tantôt une demi-fiasque de vin vieux qu’on lui avait donnée, tantôt quelques gouttes de Rosolio (liqueur du pays) , pour relever un peu le cœur du malade.

Mais la pitié est une grande aumône; il en était tout pétri. Accoutumé, dans ces quartiers déserts, à ne vivre qu’avec les pau- .

vres, il les aimait comme ses parents. Son costume ne lui coûtait guère; soit qu’il craignît d’offenser, par trop de luxe, l’œil un peu jaloux de ses pratiques, soit qu’il épargnât, pour le donner, le peu de grani (gros sous de Naples) qui lui tombaient dans la main, ses souliers n’avaient de solide que la grosse boucle en cuivre qui recouvrait le

cou-de-pied; la semelle, usée, laissait voir les doigts sous le cuir; ses bas bleus, au talon rongé, étaient raccourcis tous les mois, le mollet glissant peu à peu sous la plante du pied; ses culottes courtes, de velours vert râpé, avaient perdu leur couleur; son gilet, dont les poches, larges et tombant jusqu’à la ceinture, étaient gonflées de médicaments vulgaires contenus dans des morceaux de papier gris, lui donnaient une apparence d’obésité respectable ; son habit, à gros boutons de métal ciselé et luisant, sa perruque qui le dispensait de chapeau, enfin, sa longue canne de jonc à pomme de cuivre bruni par le frottement de sa lourde main, le faisaient reconnaître de loin quand il venait rendre sa visite.

Il s’intéressait beaucoup à mon père et à

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moi : à moç père, à cause de ses souffrances, qu’il étudiait comme un phénomène de la goutte; à moi, à cause de ma jeunesse et de ma tendre assuidité auprès de mon père. Il ne s’en allait jamais sans m’avoir embrassée sur le front, et, s’il ne nous laissait pas moins malades, il nous laissait plus consolés.

Le vieux médecin était ordinairement suivi par un petit clerc d’environ seize ans, qui lui portait, dans un sac de peau, ses médicaments, ses simples, ses herbes, et

qui faisait son éducation sous lui. L’élèvo connaissait aussi bien que le maître ce qui convenait à ses malades; à celui-ci, la mauve; à celui-là, la graine de lin; à cet autre, la médecine ou le purgatif. Il venait quelquefois tout seul s’informer comment l’ordonnance avait opéré.

Mon père me dit, un jour, de lui offrir quelques grani pour sa récompense. Je les pris dans la bourse, et je lui tendis cet honoraire. Il devint rouge, me regarda d’une certaine manière qui voulait dire : « Vous vous trompez, ou bien vous voulez m’offenser! » Et il refusa en retirant sa main de la mienne, comme si c’eût été une vipère qui l’aurait glacé en le touchant. Moi, de mon côté, en voyant sa répugnance, je fus toute confuse. Je retirai ma main, j’ouvris les

ANTONIELL A.

doigts, et les grani rdulèrent à. terre. Je ne pus pas lui en vouloir.

Il s’appelait Lorenzo. Il n’était guère mieux vêtu que son maître, bien’*que, par état, il eût, sur le dos un mauvais habit de soie noire, acheté au marché des loques, et signifiant qu’il voulait étudier la médecine.

* Le reste de son costume, et ses pieds nus * >

sortant d’un pantalon de toile, signifiaient aussi sa misère. Son chapeau calabrais était rouillé par la pluie et le soleil; ses membres étaient grêles et délicats ; ses cheveux noirs, retombant, épars mais bien peigné?, des deux cotés de son visage sur son cou ;

ses yeux, noirs aussi et larges, regardaient avec beaucoup de timidité et de modestie, comme des yeux de femme ; sa bouche, fine et mélancolique, avait des plis de grâce et

de tendresse aux deux coins.

Il ne disait jamais rien pendant que son

maître était là, et quand il venait seul, il né disait que juste ce qu’il avait à dire. Sans que nous nous fussions jamais parlé, nous

nous regardions souvent, mais jamais en

face. Il restait penché sur le lit de mon père, et, moi, je demeurais attentive à ce

qu’il disait, mais sans lever les yeux, assise

au soleil sur les marches de la porte. Je

savais par cœur sa figure et sa voix ; mais • jamais, jamais nos regards ne s’arrêtaient les uns sur les autres.

La première fois que je lui parlai, ce fut

ANTONIELLA.

pour lui dire, quand il s’en alla, tout rouge et tout hontcjx, le soir où il avait refusé * avec étonnement les grani :

« Pardon, monsieur Lorenzo; ce n’était pas moi qui vous les offrais; ne m’en veuillez pas de mal ; c’était pour obéir à mon père. »

Il rougit encore davantage, et me répondit, tout tremblant:

« Je ne vienspas pourdes grani. J’aurais mieux aimé quelque chose qui ne valût rien : un brin de fil du rouet qui a touché vos doigts.

, — Oh bien ! attendez, lui dis-je naïvement, je vais vous en donner un écheveau pour vos sœurs si vous en avez.

— Non, reprit-il , rien qu’un fil; mais il -

ne se brisera jamais. »

ANTOMliLLA.

Je courus à mon rouet et je lui en apportai quelques aiguillées.

— Non, répéta-t-il; rien qu’un.

Et il sortit en le glissant entre sa peau et sa chemise.

Depuis ce jour-là, nous fumes, bien plus libres ensemble. Il ne m’en dit pas davantage; mais, au lieu de rougir, il pâlissait souvent en entrant dans la chambre et en me regardant filer. Moi , je me sentais , quand il était là, comme si j’avais eu un frère.

Mon père nous examinait quelquefois tous deux, et il disait au vieux médecin;

« Gomme ils se ressemblent! »

Mais le vieillard n’y faisait pas attention.

% Il ne connaissait rien aux premiers symptômes des maladies de l’ame.

ANTONIELLA.

L’automne de 1810 arriva; les grands vents de la mer firent tomber les feuilles, et les premiers frissons de l’air glacèrent les nuits sur le Pausilippe. Mon père baissa rapidement vers sa fin. Comme je le revoyais tous les matins à peu près le même que la veille, je ne m’en apercevais pas trop, et je croyais que vivre, c’était souffrir, mais que souffrir, ce n’était pas mourir.

Lui ne s’y trompait pas; il se sentait défaillir intérieurement; il comprit qu’un matin il ne se réveillerait plus, et me laisserait seule * au monde, avec la misère et la chèvre.

ANTONIELLA.

Il voulut envoyer chercher le vieux médecin, afin de me faire placer par lui dans un couvent, après sa mort ; il y en avait plusieurs, dans le bas du Pausilippe, dont la pension ne coûtait presque rien, destinés qu’ils étaient h recueillir les pauvres filles de matelots. En calculant bien ce qui lui restait de ses économies dans sa bourse, il crut qu’il y en avait assez pour assurer ainsi mon existence.

Mais le bon vieux médecin était mort la veille, mort de chagrin de ce que la police « militaire de Naples venait de lui enlever

ANTONIELLA.

impitoyablement son jeune clerc Lorenzo et de le faire partir comme recrue, pour un régiment qui tenait garnison en Sicile.

Cette double nouvelle, que le piccinino voisin nous rapporta sans préparation, et qui nous jetait dans un isolement complet, me déchira l’âme et porta h mon père le coup de la mort. En la recevant, il tomba dans l’agonie, mais il n’eut point de délire: il joignit ses deux mains maigres sur sa poitrine, et mourut doucement quand la force lui manqua pour retirer sa dernière respiration. Mes lèvres, en cherchant à baiser encore une fois ses yeux, n’y trouvèrent plus de regard, mais y sentirent une larme.

11 était mort en parlant de ma mère et en pleurant sur moi !... Grand Dieu ! est-ce

pour mourir ainsi que vous avez fait naître l’homme? Naître en pleurant, mourir en pleurant, vivre entre deux larmes, est-co donc là le sort de l’humanité?

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