‹ AntonielleChapitre 13 sur 13 · CX XXI · texte numérisé non relu

CX XXI

C’était précisément le moment où l’indisposition de ma compagne de voyage m’avait forcé de m’arrêter dans la villa de Cicéron et où j’avais fait connaissance avec la charmante recluse de Molo-di-Gaeta.

ANTONIELLA.

Elle ne savait point encore ni ce qui était advenu à la complice de son subterfuge, ni l'éclaircissement de son propre sort ; elle continuait à languir dans les ténèbres et dans le désespoir. La sœur confidente du couvent des recluses et moi, nous connaissions seuls, la douteuse vérité, mais nous étions convaincus plutôt par sa physionomie que par sa confession. Cependant f instinct et le son de sa voix nous prédisposaient à tout croire, quand un événement inattendu vint confirmer par l’évidence les soupçons de vérité que nous commencions à concevoir.

Les mères, même seulement de cœur, ont un accent qui parle à Pâme avant de troubler l’esprit : c’est le témoignage de la nature, il vient de Dieu.

La veille de notre départ je voulus con-

ANTOKIELLA.

naître Annunziata. J’obtins de la visiter dans la prison ; mais un événement imprévu avait tout bouleversé dans le couvent.

L’Abruzzienne, accompagnée par les deux jumeaux et conduite par le curé de Santa- Agatha, était arrivée avec l’aurore au couvent, pour apporter à la pauvre captive la preuve de son innocence et la joie de sa maternité.

J’entrai dans la cellule d’ Annunziata au même moment où le curé de Santa-Agatha lui annonçait la découverte et la présence immédiate des enfants.

— Où sont-ils? où sont-ils? criait-elle comme une insensée en s’élançant contre le guichet de son cachot.

L’Abruzzienne parut en les portant tous les deux, un sur chaque bras. Annunziata

ANTONIELLA,

se précipita à la grille en ouvrant les bras et mordit les barreaux qui la séparaient de ces anges. Puis, les voyant si gros, si blancs, si roses, elle resta comme asphyxiée de joie et d’admiration devant eux.

— Oh! s’écria- 1- elle , bénie soit la pensée d’Antoniclla ; en les perdant, elle les a sauvés !

On ouvrit le guichet, elle les reçut et se roula sur le plancher comme une tigresse à qui l’on vient de rendre ses petits, les baisant, les palpant, les mordant, puis baisant ses morsures et les lavant avec ses larmes. Les pauvres petits, reconnaissant leur mère, lui passaient les bras autour du cou, pleuraient et riaient tour à tour.

L’Àbruzzienne, témoin de ces frénésies de a nature, heureuse et jalouse à la fois de

ANTÛNIELLA.

ces tendresses, fondait en pleurs de son côté ; elle enviait même, au prix de tant d’angoisses, le bonheur d’être mère. Son mari les regardait d’un air triste; tous les témoins, le curé et moi, nous étions muets d’attendrissement ; les sœurs pleuraient de honte d’avoir soupçonné d’un crime la mère capable d’avoir tout supporté jusqu’à la mort pour donner de la nourriture à ces innocents.

— Oh ! pardonne-nous, sainte victime, disaient-elles, nous notions pas dignes de comprendre tant de vertu.

324 ANTONIELLA»

Pendant que ce groupe de la mère et des

enfants se roulait sur le plancher à nos pieds et qu’on n’entendait que les sanglots et leurs soupirs qui s’éteignaient dans leur anéantissement, le curé de Santa-Agatha, les sœurs et moi, nous causions tout bas de ce qu’il y avait à faire pour instruire la justice, délivrer la mère innocente, Antoniella, et libérer par la grâce du roi le jeune homme aux galères de Messine, à qui l’amour avait révélé l’innocence.

— Achevez votre bonne œuvre, dis-jc enfin au bon curé; consolez Annunziata;

ANTONIELLA.

ramenez l’Abruzzienne ce soir à Santa- Agalha; revenez demain me prendre à la villa çlé Cicéron, et accompagnez-moi. à Naples, Ôù .vous viendrez certifier au ministre et au roi ce que nous voyons et leur fournir l’occasion de faire triompher cette

mère, Antoniella, Lorenzo, le jeune frère

d’ Antoniella, tant d’amour et tant d'innocence ! C’est Dieu qui a tout fait, c’est à lui de tout finir.

• — Je le veux bien, dit le curé; partons.

Et nous partîmes. Mais nous laissâmes l’Abruzzienne coucher pêle-mêle, cette nuit de bonheur, avec Annunziata et le3 enfants:

— Oh ! Antoniella, oü es-tu? disait Annunziata; tu manques seule à cette félicité!

ANTONIELJLA.

- - cxxxnr

De lendemain, le curé de Santa-Agatha

vint me prendre à la villa de Cicéron.

T- Remercions Dieu , madame, dit-il à ma compagne de voyage h moitié rétablie,

il vous attendait pour commencer ce mi-

rticle, priez pour qu’il s’achève.

Elle pria.

Le postillon nous emporta au galop de ses chevaux vers Naples.

— Je viens avec le curé de Santa-

Agatha, dis-je au ministre de la marine,

vous aider dans une bonne œuvre que vous

désirez sûrement accomplir envers un jeune

ANTONIELLA. 3*27 •. '

marin qiû ; a commis un acte d’indiscipline *

pour sa faute et un acte d’héroïsme pour

sa justification. C’est ce brave Lorenzo, qui a enlevé une femme, à l’échafaud et qui a reconquis un brigantin de Maroc à main armée, pour se ramener lui-même, dans*

. •*. son cachot llottant, à ses juges et à son

• f* supplice.

Nous lui racontâmes alors la découverte des jumeaux bien portants à Santa-

Agatha, et l’évidence de l’innocence ainsi

. prouvée des pauvres captives et de leur libération. • ■ •*

. Le ministre^ qui me connaissait, fut ému*

et heureux jusqu’aux larmes. Il fallut obte-

nir d’abord la révision du procès mysté-

rieux, et ensuite la grâce du roi pour les trois condamnés. JLa révision fut facile d’au-

ANTONIELLA.

tant plus que les enfants avaient été vus par le président du tribunal ! 1 ' . i

ii • ,

Le roi bon et la reine compatissante - furent heureux d’accorder une faveur qui ne coûtait rieîi à la justice. On ordonna a i

• magistrat de Santa-Agatha de délivrer An- . nunziata et de l’envoyer à Naples avec Antoniella pour entériner la grâce. Antoniella,

Lorenz© rétabli dans son grade, les ju-

meaux, l’Abruzzienne, son mari, comparurent à un jour assigné devant les juges. *

Nous vîmes une seconde fois la rencontre

* d’ Antoniella et d’Annunziata avec leurs soi- » disant victimes ; le public entier fut inondé

de larmes d’attendrissement. . Antoniella

reçut les bénédictions d’Annunziata ; elle . * *

obtint la permission d’aller voir Santa-

Agatha avec l’Abruzzienne qui avait donné

une seconde mère k scs jumeaux.’ Lorenzo

épousa enfin Antoniella; il alla avec elle

reprendre ses grades auprès de son général

à Messine. Le frère d’ Antoniella, délivré

par elle, fut renvoyé U Tunis auprès de son

père, et la pauvre Annunziata, pardonnée,

reçut en pleurant de tendresse l’estime des

mères et le glorieux pardon de son héroïsme.

Ainsi Dieu ne permit pas que la folie de la nature reçût la punition* du crime. Je quittai Naples avec un souvenir qui me 4 rendit ce charmant pays aussi doux au

Page 1