Antonin Moine, 1796-1849
Je f offre ce livre auquel tu t'es intéressée. Il contient le récit d'une pauvre vie attachée à une recJierclie d'idéal et brisée par une inconsolable peine. J'aurais voulu l'écrire mieux, lui donner ce que Janin lui a donné en un admirable feuilleton des Débats : Véloquence émue, surabondante, qui vient du cœur. Mais la justice tardive que f appelle ne saurait résulter de quelque ajjpréciation, toujours présomptueuse, en un petit livre ignoré. Peut-être les témoignages que j'ai recueillis aideront-ils quelqu'un d'autorisé à/aire la lumière... Ce sera bien. Tu m'as cependant dit, de certaines pages, qu'elles t'avaient touchée : laisse-moi, je t'en prie^ les faire précéder de ton nom.
(Médaillon d'Antonin Moixe)
Pour les curieux de l'histoire de l'art romantique, le nom d'Antonin Moine éveille le souvenir bien effacé d'un de ces maîtres de second rang — poetœ minores — dont le défaut, etaussile charme, consiste à avoir exagéré les préférences esthétiques de leur temps. Pour les quelques Stépha-
nois qui ont souci du passé de la famille stéphanoise, le souvenir éveillé est celui d'une existence inquiète, emplie d'une passion d'art, tragiquement finie dans une heure de noire défaillance et dont les espoirs et les mélancolies ont été racontés avec émotion par Aimé Royet dans un article de journal (1).
Mais combien le pauvre artiste est loin de nous! Les mouleurs parisiens ne connaissent plus ce nom qui signa tant de statuettes et de médaillons admirés et si peu vendus. Tous les marchands de tableaux, ceux de la rue Laffite qui vendent la peinture contemporaine et ceux du quai Malaquais qui vendent de vieux pastels, ne se rapellent ce nom que par effort d'érudition. Ce qui était hier un souvenir s'efface de plus en plus, disparaît et devient chose ignorée.
Et combien plus encore l'homme nous est peu connu! Son talent est jugé cà et là, sa vie n'est racontée nulle part. Des articles de journaux écrits d'à peu près, à la hâte,
(l) Avenir républicain de Saint-Etienne ^Aff»Joria/ rf<î /a Loire) du 25 mars 1849 Cet article tient lieu de biographie dans les Notices biographiques sléphanoises de Denis Descreux.
SOUS l'émotion du drame final, voilà ce qui reste (l), ce qui a servi aux grands recueils biographiques (2).
Si précieux qu'ils nous soient aujourd'hui, ces renseignements sont bien loin de satisfaire notre curiosité, à nous les compatriotes, les amis. Et cependant, on peut désespérer que quelqu'un des nôtres ait jamais le courage de réunir les témoignages du temps et de faire connaître l'œuvre, tant l'entreprise est, dès à présent, difficile. On recueillerait assez aisément dans les bibliothèques de Paris les articles de journaux; on pourrait aisément encore voir les travaux des monuments publics et ceux qui sont peut-être corfservés dans des musées; mais quelle idée se faire de toutes ces petites œuvres modelées si facilement et dont les maquettes et les moules n'existent plus? (3) Mais ces portraits au pastel, qui séduisirent si fort, commentles
(1) Les articles de .1. Janindans les Dcbats du 2 avril 1849; de Paul Mantz dans VArtiste d'avril ISiO.
(2) La notice signée B. de C. (Bellier de la Chavignerie) dans la Biographie universelle de Michaud et celle de la Biographie X)'\àoi (Hoëfer) signée A. J. (Adrien Jarry?)
(3) Déjà, en 1880, Ernest Chesneau écrivait : «« Je suis " allé chez les principaux mouleurs de Paris pour y
retrouver dans les familles où depuis cinquante ans tant de changements sont survenus ?
Que ces biens périssables, la réputation et la vaine renommée, tiennent à peu de choses! En voyant aujourd'hui, chez les plus réputés marchands de bronze, les belles œuvres de Barye si bien reproduites en précieux métal, qui pourrait se douter qu'Antonin Moine, si oublié aujourd'hui, si ignoré, lui a été cependant préféré? Qui pourrait se douter que Gautier, dans un article où il avait associé les deux noms (1837), disait : « Ce n'est pas sans inten- « tion que nous avons nommé M. Antonin « Moine le premier, car il possède des qua- « lités qui lui assurent une supériorité '<■ incontestable sur les sculpteurs de la (c nouvelle école » ? Ebauche de gloire si vite évanouie!
La vie de cet artiste dédaigné peut — grâce à une circonstance heureuse — être mieux connue aujourd'hui. La Bibliothèque de Saint-Etienne a eu récemment
« retrouver des médailles de Moine. Tous connaissent son « nom et ses œuvres, parlent de celles-ci par tradition " comme de fort belles choses; mais ils n'en ont point. » — Peintres et statuaires romantiques, p. 89.
l'heureuse fortune d'acquérir du libraire Leplanquois-Chedeville tout un paquet de papiers concernant l'artiste et sa famille : soixante-et-une pièces. A la suite de quelle odyssée ces reliques familiales sont-elles venues échouer quai des Grands- Augustins ? Les conjonctures mêmes sont impossibles, hors une seule : c'est qu'il ne reste probablement plus personne de ceux qui auraient eu à cœur de les conserver. Rien qu'en retournant ces papiers, — où des autographes de Janin, de Victor Hugo, de Dumas, évoquent d'illustres souvenirs,
— on comprend leur importance pour un travail biographique. A la lecture, on est frappé de la lumière faite particulièrement sur les derniers jours. Une longue lettre de l'artiste — la seule conservée peut-être
— montre à nu la pauvre âme, timide, afïectueuse, impressionnable, peu résistante à la douleur.
J'ai eu la pensée de chercher l'ordre de ces papiers et de les faire connaître en y joignant ce que j'ai pu recueillir de renseignements.
(Médaillon d'Antonln Moïse)
Antonin Moine est né à Saint-Etienne le 12 messidor de Tan IV (30 juin 96).
Aujourd'hui, treize messidor, quatrième année républicaine, par devant moi Jacques Gauche, officier public et administrateur municipal de Saint-Etienne, département de la Loire, est comparu André Moine, négotiant, demeurant rue Neuve, accompagné d'André Didier, aussy négotiant, et de Jean-Joseph Chômât, notaire, témoins majeurs, résidents en cette commune, lequel ma déclaré que Marie Lardon son épouse est accouchée le douze du présent, à Theure
8 ANTOMN MOINE
de midy, dans son domicile, d'un garçon qu'il m'a présenté et auquel il a donné le prénom d'Antoine- Marie Moine, ce que j'ai reconnu et di^essé ce présent acte que j'ai signé avec le père et les témoins.
MoixE. — Didier. — Chômât. — Gauche, of. p.
Bien que le nom. de Moine ou Moyne soit ancien à Saint-Etienne (il a été porté par des consuls en 1642 et 166!), le père d'Antonin. marié à une Stéphanoise, y était nouveau venu. A son mariage, le 8 juin 1784 (il avait vingt-six ans), il est inscrit « demeurant depuis plus de neuf ce ans en la ville de Saint-Etienne, paroisse a de Notre-Dame, fils légitime de sieur '( Moine, marchand, demeurant au lieu « de La Mure, paroisse de Saint-Victor- « Malescourt » (l).
André Moine, le père d'Antonin, négociant rue Neuve, est certainement celui que le Recensement de 1790-1791, au numéro 12 de la rue Neuve, mentionne ainsi :
Le sieur Moine, marchand de rubans, sa femme, 2 tils, 2 filles, 3 commis, I servante.
La famille fut nombreuse. Je trouve sept garçons et trois filles : Antonin l'avant-
(1) Entre Jonzieu et Saint-Didier, dans la Haute-Loire.
dernier. Le commerce qui occupait trois commis devait être relativement important.
André Moine était un de ces marchands de rubans et de padoux (l) — très nombreux alors (une soixantaine) — qui fgiisaient travailler les rubaniers des environs de la ville et des montagnes, la ville ellemême n'ayant que très peu de métiers.
Dans cette rue Neuve — de haut commerce à cette époque — on comptait plusieurs de ces marchands, un Thiollière de l'Isle entre autres.
La maison à laquelle le Recensement donne le numéro 1-2 appartenait, en 1790, à un sieur Pierre Cognet, marchand armurier. Elle figure sur les plans de 1767 où elle est attribuée à un sieur Genest Cognet. Elle était bien la douzième du côté gauche en remontant la rue. Elle existe encore et porte le n^ 21. 11 y a de grandes chances pour queTartiste soit né là. Mais c'est vainement qu'on y chercherait un souvenir : la maison ne se ressemble plus. Au commencement de ce siècle, elle devait
(1) On appelait « padoux » les rubans de filoselle ou de bourre de soie de toutes largeurs (jusqu'à neuf centimètres) ; ils servaient à tous les usages.
avoir encore son aspect de maison du XVI™® siècle, la première construite sur cet emplacement. En refaisant les façades, on l'a, depuis, défigurée; on lui a infligé la plus vulgaire physionomie des bâtisses au meilleur marché. De l'ancienne maison, il ne reste que les solivages, l'escalier à vis et un encadrement de fenêtre dans la cour.
Antonin Moine fut instruit au collège de Saint-Etienne. Il avait un peu plus de onze ans quand, le i novembre 1807, M. Donet étant principal, on inaugura ce collège dans l'ancien couvent des Minimes (l).
(1) Ce couvent, acheté par la Commune, avait logé, pendant la Révolution et le Consulat, les services municipaux. Son jardin avait été, pendant ce temps, le jardin public où on entendait quelquefois de la musique.
Sa chapelle avait servi aux fêtes décadaires, puis avait été transformée en salle de spectacle : on y avait fait les élections à la Convention nationale.
Pour rendre possible la création d'un établissement d'enseignement secondaire, la Commune transféra ses services dans lun des bâtiments dits « des Travaux révolutionnaires » construits en 179ir-95 pour la Manufacture d'armes, le long de notre rue Général-Foy et de notre place de riIôtêl-de-Ville. La sous-préfecture était logée déjà dans ces bâtiments.
Ce collège remplaçait, pour la région stéphanoise, rEcole centrale du département installée à Roanne en 1796 et où les administrations de Saint-Etienne envovaient des bour-
Le personnel enseignant était bien un peu réduit : les professeurs, peu nombreux, étaient des prêtres (d'anciens constitutionnels). L'abbé Moussy enseignait le latin et l'abbé Pierre-André Sauzéa, en écrivant une Histoire de Saint-Etienne, en perfectionnant une invention de métier à dentelle, enseignait le dessin. Cet abbé Sauzéa était un ancien bénédictin qui avait prêté tous les serments civiques et qui avait, en nivôse de l'an II, pour attendrir Javogues, peint sur une bannière un Hercule terrassant l'Hydre. S'il enseigna au collège le dessin (f d' imitation », il dut être assez vite remplacé dans cet emploi par un professeur que j'ai le regret de très
siers. Il réalisait — après deux cents ans — les vœux des bourgeois qui avaient appelé les Minimes en 1Ô08, pour leur faire ouvrir un collège. Les Minimes n'avaient presque pas enseigné, les bourgeois craignant — dit Beneyton — que les artisans pussent aussi profiter de l'enseignement. D'autres tentatives n'avaient pas mieux réussi. Les échevins — inspirés par le clergé paroissial, — ne consentirent jamais à laisser les Jésuites s'établir à Saint-Etienne.
Les bâtiments affectés par la Commune au collège en 1807 étaient assez vastes.
Contre la chapelle, devenue en 1821-24 l'église Saint- Louis, le cloître était encore complet et intact. Les jardins, les prés de la clôture s'étendaient, jusqu'en rue des Creuses ; au milieu, une pièce d'eau.
peu connaître, qui s'appelait Peillun et qui fut le premier maître d'Antonin Moine.
Janin a parlé de ce collège où il fut élevé aussi. Né en 1804, il n'y connut pas Moine qui avait huit ans de plus que lui. Cependant, à si peu de temps, les souvenirs seraient communs s'ils étaient un peu précis. Mais il se souciait bien de vérité, le délicieux conteur ! C'est ainsi qu'il appelle Lycée impérial ce petit collège où des prêtres enseignaient leurs lettres oratoriennes et disaient leur messe à la chapelle, entourés de leurs élèves. Il fallait bien « Lycée impérial » pour expliquer la cruelle éducation au tambour qui lui infligeait deux heures d'exercice militaire à l'âge de neuf ans ! C'était en 1813. « Je a portais l'uniforme, dit Janin, habit gris, (^ culotte grise, bas bleus, guêtres de cuir, (( souliers vernis à l'œuf, les cheveux ras, « les mains pleines d'engelures ayant fait (( deux heures d'exercice : Porter armes tt et le reste » (l).
(l) J. Janin. Les Révolutions du pays des gagas. Lyon, 1869. Voir aussi une lettre de Janin (Mémorial de la Loire des 26 septembre 1872 el 17 novembre 1894), où il raconte des choses amusantes sur ce collège.
Le cloitre, démoli en 1893, avec ses lourdes arcatures en plein cintre sur des piliers carrés, sans l'ombre
Ce qui est plus sûr, c'est que les eœlibris des distributions de prix apprennent que ce collège s'appelait officiellement Scliola secundaria Scuicti Stéphanie que son principal s'intitulait Gymiiasiardius et que les prix sont ex munijîceiitia civium Sancti Stephani. En 1809, l'abbé Girod était déjà à la tête de l'établissement.
Les succès de Moine dans la classe de dessin étaient remarqués et enviés des camarades qui le qualifiaient le Poussin (1). Au nombre de ceux-là, avec Aimé Royet (né en 1797), je veux citer J.-A. de la Tour- Varan (né en 1798), qui eut, toute sa vie, la passion du dessin archéologique et qui
d'intention décorative, est resté dans les souvenirs de Janin un cloître « élégant et dune architecture charmante ». Après a'soir raconté Tenchanlement du jardin et du verger, il dit de ce collège: « lieu rare et charmant où les bénédictins avaient laissé leur goût. ». Les quatre Minimes qui, à l'heure de la Révolution, y promenaient leur désœuvrement, n'auraient pu suffire à l'effet.
(l) De la lettre de .Janin visée dans la note précédente, il semblerait résulter que c'était une habitude des élèves de prendre dans la classe de dessin le nom dun grand artiste. Janin dit qu il était appelé « Scamozzi », du nom du grand architecte des Procuratie nuove. Mais était-ce bien la classe de dessin ? On peut le présumer par l'analogie. Janin dit : « Il y avait, d'autre part, une grande salle ouverte, où chaque élève usurpait le titre d'artiste et prenait un grand nonr d'autrefois ».
14 ANTOMN MOINE
aimait à rappeler les préceptes de Peillon et le profit qu'en avaient retiré ses élèves. Aimé Royet a laissé de ces jours de joyeuse enfance ce charmant souvenir:
Au collège, Antonin Moine faisait peu de thèmes et beaucoup de bonshommes. Mon pupitre, voisin du sien, en avait qui me charmaient ; mais le maître d'étude les admirait un peu moins, le barbare ; il en faisait de terribles razzias. Heureusement que la craie, la pointe du canif aidant, souvent même la plume qui venait pour ce fait d'écrire un pensum, le dommage était bientôt réparé et les bonshommes reprenaient possession de leur domaine. Je n'assurerais même pas qu'il ne se glissât point parmi eux quelque outrageux portrait du malheureux pion : Venfance est sans pitié. Puis, le soir, à la salle d'étude, à la lueur des chandelles de suif, c'étaient des silhouettes suspectes, grotesques, des ombres chinoises qui grandissaient, s'amoindrissaient par une gradation savante et échangeaient un dialogue vif et animé. Dans tout cela, ce n'était pas l'écolier studieux, J'en veux bien convenir; mais c'était l'artiste qui commençait à poindre. Entin, il sortit bientôt de l'école de dessin du collège avec le nom du Poussin qu'on lui avait donné ; raillerie ou présage.
La Biographie Michaud dit que, sans pouvoir y parvenir, la famille d'Antonin Moine le destinait à la médecine. On ne sait pas bien. Mais «^e que furent les études du jeune collégien à Saint-Etienne, on peut s'en faire une idée par le certificat
suivant qui lui fut délivré vers ses dixsept ans :
Le soussigné, ancien principal du collège impérial de Saint-Etienne (Loire), certifie que le sieur Antonin Moine, natif de cette ville, a fait un cours de langue latine, qu'il s'est distingué par ses progrests, par son application et par sa )3onne conduite pendant tout le temps qu'il a demeuré dans ce collège, soit comme pensionnaire, soit comme externe, qu'il a mérité l'estime et l'affection de ses maîtres et de ses condisciples.
En foi de quoi, je lui ai délivré le présent certificat.
Ce 18 juillet 1813.
GiROD, prêtre il).
Aussi bien ne sont-ce pas les progrès au (( cours de langue latine » qui nous intéressent dans les premiers pas de cette vocation. Nous estimerions à bien autre prix le document qui nous apprendrait avec quelles personnes occupées d art était lié le jeune Moine, et quels exemples et quels conseils lui furent donnés en dehors des leçons du professeur du collège.
Saint-Etienne, en ce temps, avec son magnifique et incomparable groupe de médailleurs, à Paris, n'avait de véritables artistes que deux ou trois graveurs-
(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.
ciseleurs : Jean Roule, Lestra, Cizeron, qui, bien plus qu'à leur sens artistique, devaient à de belles qualités d'exécution une grande réputation locale. C'est cependant le temps où la fabrique de rubans commençait à s'intéresser au dessin de la fleur, à s'informer de ce qui se faisait à Lyon, à ambitionner de disputer aux Lyonnais les prix de leur grande école d'art. Le 25 août 1808, un jeune Stéphanois de dix-neuf ans, Jean-Baptiste Ghometton, enlevait à l'école de Lyon le premier prix dans la première classe de la figure (1). Ce Cbometton, qui fut quelque peu le maître du professeur Bonnefond, avait été, à Saint-Etienne, l'élève d'un peintre nommé Jacod, employé quelquefois, pour les décors, par les administrations révolutionnaires. Antonin Moine connut-il ce Jacod? Connut-il aussi ce surprenant improvisateur du pinceau qui s'appelait Valentini, dont on conserve des figures peintes avec tant de fougue et qui, sous la Restauration, en rien de temps, couvrit d'une fresque très mouvementée la coupole de l'église Sainte-Marie? Impossible de savoir.
(l) Journal de la Loire, 31 décembre 1808.
Sur la foi de J. Janin, les biographes ont dit qu'Antoniii Moine fut soldat, qu'il passa quelques mois sous les drapeaux et que, simple soldat de dix-neuf ans, il fut jeté dans l'ouragan de Waterloo. Janin est, en effet, très afïîrmatif : « II « avait été un instant soldat, et souvent « il nous racontait comment.il avait eu (( l'honneur de combattre à la bataille de <( AA'aterloo » (I). Le fait vérifié (Janin très sujet à caution), il faudrait croire que c'est par patriotisme et par enthousiasme que le jeune homme suivit les aigles de l'empereur. Le dernier contingent appelé par les sénatus consultes (novembre 1813) fut celui de 1795. Et, d'ailleurs, Antonin Moine eût dû être réformé, si l'on en croit le certificat suivant (-2) qui lui fut délivré à l'hôpital militaire de la Garde royale, par
(1) Journal des Débats, 2 avril 18i9.
(2) Dans les papiers acquis parla Bibliothèque de Saint- Etienne.
l'illustre chirurgien Larrey (le père) à la date du 18 octobre 1818 :
Consulte par M. Moine Antoine, élève en peinture^ natif de Saint-Etienne, département de la Lx)ire, déclarons avoir vu sur toute la ré^on antérieure du bras et de son avant-bras gauche des cicatrices ridées et profondes avec adhérence et déperdition de substance aux parties subjacentes, notamment au pli du bras, ce qui gène considérablement la flexion et l'extension de l'avant-bras.
Cette infirmité que M. Moine nous a dit provenir d'une forte brûlure qu'il a éprouvée dans son bas âge, empêche le majiiement des armes et le rend impropre au service militaire.
En foi de quoi...
Antonin Moine, qualifié au certificat de Larrey « élève en peinture », était, en efEet, entré à l'Ecole royale des Beaux-Arts le 18 septembre 1817, âgé de vingt et un ans. Son diplôme d'inscription (l) dit qu'il est domicilié à Paris, rue Saint-Denis, 95, qu'il
(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.
a été présenté par M. Girodet-Trioson « qui répond de ses mœurs et de sa conduite » et qu'il est « admis aux leçons et concours (( de la section de peinture et sculpture (( jusqu'à l'âge de trente ans ». Visé par l'administration de l'Ecole en août 1818, septembre 182-2 et septembre 1823, ce diplôme tendrait à prouver que, pendant six années scolaires, le nom d'Antonin Moine a figuré aux registres de l'Ecole, sauf une interruption possible de trois années (1819-1821).
Il est nécessaire de rappeler ici ce qu'était l'Ecole en ces années de la Restauration. Avant, comme après le règlement du 4 août 1819, l'Ecole n'avait pas les ateliers aussi officiels que gratuits qu'elle a depuis plus de trente ans, et les maîtres investis par l'Etat du privilège d'enseigner leur manière aux frais du budget. Elle était, en ce temps, une institution de cours spéciaux et de concours où étaient admis, après examen, les élèves de tous les ateliers libres de peinture et de sculpture. L'enseignement professionnel des peintres et sculpteurs était afitaire d'initiative privée. L'Ecole n'offrait que des cours de dessin et des cours spéciaux d'ordre plutôt littéraire et scientifique; elle offrait surtout
sa suite de concours couronnée par les grands prix de Rome. Dans les ateliers libres, des artistes en réputation enseignaient la technique de leur art, leur esthétique et donnaient l'impulsion et l'exemple. Cet enseignement comport5.it naturellement les manières les plus différentes entre lesquelles les élèves choisissaient au gré de leurs préférences. Ces maîtres des ateliers libres présentaient leurs élèves à l'institution de concours qui était l'Ecole royale des Beaux-Arts. Entre tous, et au premier rang, Girodet et Gros enseignaient dans des ateliers restés célèbres. Le premier attirait par son sentiment de la grâce, de la beauté, par le sens littéraire de ses compositions. L'atelier Gros était l'atelier préféré de ceux qui devaient être des romantiques : on y faisait de la couleur et du mouvement. Dans l'un et l'autre, l'étude de l'antique et du nu étaient le thème perpétuel d'exercices conduits jusqu'à la perfection.
Antonin Moine fut. on vient de le voir, l'un des élèves de Girodet dès 1817.
Gautier, Janin et, après eux, les biograpli(?s le disent aussi élève de Gros. Rien de plus naturel que la présence de ce jeune homme dans ce milieu d'éclosion
des théories nouvelles (i). Sur une liste des élèves de cet atelier (-2) il est inscrit pour l'année 18-21, bien avant la mort de Girodet (9 décembre 1824). On n'est pas complètement renseigné (3). Il y a dans ces années d'études quelque chose d'obscur qu'on peut regretter ne pas mieux connaître et qui expliquerait peut-être comment cet élève en peinture se révéla un peu plus tard comme un maître sculpteur.
C'est de ce temps des premières études que date son portrait, peint par lui et conservé au Musée de Saint-Etienne (4).
Relégué dans les greniers pendant la
(1) Il a pu avoir pour camarade dans cet atelier Claude Soulary, de Lyon, qui y fit de si fortes études et qui, de 1837 à 1861, dirigea l'Ecole de dessin de Saint-Etienne. Claude Soulary, né à Lyon le 16 octobre 179^2, mort à Saint-Etienne le 20 janvier 1870, fut, lui aussi, pendant trois ans, un élève de Girodet; passé aussi chez Gros, il y resta quatre ans. Les dates manquent. (Voir la bonne notice de Charapier sur Claude Soulary : Revue du Lyonnais, 1871, 2'oe semestre, page 205.)
(2) L'Artiste, 4™« série, tome IV, page 35.
(3) La Biographie Michaud se trompe lourdement et dit chez Gros et Girodet vers 1830. Girodet mort depuis six ans.
(4) Acquis dune famille Terrasson, de la rue du Treuil.
bourrasque d\ine tapageuse et passagère transformation, il n'y a. heureusement, sul)i aucune avarie. Même, avec sa facture lâche et molle, cette toile intéresse vivement. D'un fond très obscur, on voit surgir, bien vivante, cette physionomie inquiète, curieuse, étonnée, dont l'ardent regard semble avoir déjà quelque chose des anxiétés futures.
Ses études d'atelier à peine terminées, Antonin Moine se maria. Je n'ai pas la date de son mariage, mais la naissance de son fils André-Paul, le ^2H janvier 1828, permet de la conjecturer. Il épousa une femme « aimable et jolie, qu'il adorait », dit Gigoux. Elle se nommait Marguerite- Louise Bernier. Il l'appelait Louise.
C'est au Salon de 1831 qu'il faut, je crois, placer la première manifestation publique
du talent d'Antonin Moine. Jusqu'à cette année, il est assez difficile de savoir dans quel sens l'artiste dirigea ses études et ses travaux. Jean Gigoux dit simplement : « Après avoir dessiné de nombreuses «■ lithographies restées inconnues, il se « jeta dans la sculpture ^).
Ces lithographies ne nous sont pas inconnues. Elles font partie d'un dossier du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale (D c. 1 19) où elles forment un Œuvre d'Antonin Moine. Il y a là des sujets de piété : le Christ, la Madone, des saints d'après Le Guide. Raphaël, le Dominiquin, etc. Il y a des portraits : ^A'ashington", Ney, Poniatowski, Bolivar, Lafayette. Foy (trois estampes), Lamartine, le peintre Guérin, les empereurs de Russie Alexandre P^ et Nicolas P^", des grandsducs, etc., etc. Il y a encore des sujets pittoresques, V Italien ^ V Ecossais j le Chapeau de paille, etc., etc. Ces lithographies sont dans la manière du temps et des premiers essais du procédé. Quelquesunes sont imprimées chez Senefelder lui-même, l'inventeur si malheureux dôila lithographie. Elles paraissent des productions d'ordre commercial faites pour un éditeur plutôt que des études d'artiste.
Un article écrit, en octobre 18;H2, par un romantique, dans L'Artiste, renseigne un peu sur ces premières années de travail d'Antonin Moine.
Il est dit dans cet article que, « fatigué « d'études stériles et douloureuses », Moine quitta l'enseignement classique, « la peinture de David et de Regnault »; qu'alors il se « réfugia dans sa volonté » comme dans un asile... pour y vivre (( désormais à Tabri des traditions de « l'Ecole, des aveugles routines »; qu'il se mit à peindre le paysage et qu'il « vécut « familièrement avec les naïves compo- (( sitions de Constable et de Stanfîeld »; que, pris d'un grand goût pour la peinture anglaise, il s'inspira de Lawrence, ^^'ilkie, Reynolds et Turner « pour mieux « comprendre Ruljens. Van Dyck, Rem- (( brandt et Ruysdacl », et qu'il donnait raison à l'Angleterre d'avoir, à l'heure de notre engouement pour l'antiquité grécoromaine, par ses peintres de portrait, de genre, de paysage et de marine, continué les Jjelles traditions flamandes et hollandaises.
Que reste-t-il de ces recherches? On ne voit plus, à la distance où nous sommes. Faisant allusion à des travaux de paysage,
L'Artiste dit : « Nous avons de lui des « compositions dans ce genre, simples et (( touchantes, remarquables par la beauté 'c des tons », etc. Gustave Planche dit, dans Le Salon de 1831 : « M. Antonin (( Moine, dont nous avons vu au Musée « Colbert de beaux et simples paysages »... C'est peut-être dans cette catégorie de « compositions » qu'il faudrait classer le paysage que le Musée de Saint- Etienne doit à la générosité de M. Félix ThioUier, et qui ressemble aux belles lithographies romantiques ô.qV Ancien Bourbonnais (\%'è^- 1837) d'Achille d'Allier.
Le succès ne répondit pas aivx efforts. L'Artiste en fait la constatation : « La (c sympathie publique n'a pas encouragé j(( comme elle le devait sa persévérance
C'est alors — vers 18^29-1830 (!) - qu'Antonin Moine se fît sculpteur. Comment?
(1) Un article de V Artiste dant il a été question plus haut, publié en octobre 183*2, dit : « L'art nouveau qu'il a embrassé depuis deux ans seulement ».
Avec quels conseils? On ne voit pas. On sait, cependant, que dès ce temps, il était lié d'amitié avec Barye qui était de son âge (né aussi en 1796). Ce n'est pas le hasard qui associe si souvent les noms des deux artistes dans les travaux de critique du temps, dans les souvenirs de Gautier, de Gigoux, etc. Barye était aussi de l'atelier Gros, où il avait appris à dessiner; il faisait aussi de la peinture et on a de lui des copies de maîtres, des portraits et des études de paysage. Mais, par ses travaux habituels, son premier apprentissage, Barye était voué à la sculpture. Qui dira si les travaux du camarade n'entraînèrent pas Antonin Moine dans la voie nouvelle ?
Quoi qu'il en soit, en 1830. il est qualifié (( peintre-sculpteur ». A ce moment, dans l'effervescence de la conquête de la liberté, un groupe d'artistes fonda à Paris une « Société libre de peinture et de sculpture», dont les destinées me sont inconnues.
Antonin Moine fît partie du groupe et le diplôme qui lui fut délivré le 20 novembre 1830 (I) le dit « peintre-sculpteur
(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.
(( et l'un des fondateurs de la Société ». Sa réputation grande déjà, il fut appelé, au commencement de 183J, à la première vice-présidence, alors qu'on venait d'élire président un peintre très oublié aussi aujourd'hui, Pérignon (l), dont on peut voir au Louvre un si beau portrait du second baron Larrey, dans la salle des Sept Cheminées.
La sculpture d'Antonin Moine eut des débuts pleins de magnifiques promesses.
La révélation de son talent fut, au premier coup, comme une lumière. Ah! enfin!
Dans les souvenirs de tous, la sculpture au Salon, c'était, depuis quarante ans, une collection d'académies plus ou moins nues ou drapées, plus ou moins inspirées de la statuaire romaine ou des Sabines et des TJiermopyles, bâties sur d'imprescriptibles canons et ayant la prétention d'ex-
(i) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne, une lettre de Pérignon à Antonin Moine.
llH AN TON IN MOINE
primer, par les plus banales généralisations, quelque idéal de beauté résumé en formules. Ah ! ce que ces pectoraux, ces deltoïdes appris par cœur, ces nez droits, ces cheveux et ces barbes en tirebouchons, ces têtes hautes de quatre fois la longueur du nez; ce que toutes ces contrefaçons de la Niobé, du Germanicus et du Laocoon, tous ces pastiches étaient devenus insupportables ! Et combien rabâchées et ressassées et ridicules, ces imitations de l'antique, depuis le jour où Pigalle modela un Voltaire tout nu jusqu'à celui où Pradier fit pour Genève un Jean- Jacques qui est un hercule drapé dans une toge (183i).
Mais voici venir — et ce fut comme un charme — des figures qui montrent des gens qui sont des gens de ce monde, des individualités, des gens qui veulent vivre, qui ont une physionomie, qui sont « quelqu'un ». Le succès fut incontesté et vif, c'est très sur. En des œuvres d'importance bien différente, le même prestige se révélait. Comme on était au temps des évocations historiques, l'artiste, par de consciencieuses recherches de vêtement et de parure, évoquait, lui aussi, des contemporains de Froissart, de Marguerite de
Valois, d'Agrippa d'Aubigné et du Protecteur. Et c'étaient des seigneurs jeunes et magnifiques, des dames belles et courtoises, des bourgeois importants ornés d'autant de mentons que Vitellius, etc., etc. On était d'autant plus séduit que l'artiste avait su mettre dans ces physionomies comme un reflet de la flamme intérieure, quelque chose d'une pensée, d'une expression passionnelle. En une de ses œuvres, il avait exprimé avec tant de bonheur, dans un adorable visage de contemporaine, le rayonnement de lo joie d'être admirée dans sa jeunesse et dans sa beauté, que tous ceux qui virent furent ravis ; ravis au point qu'on parla de la Joconde au divin regard, au sourire divin. Ernest Chesneau donne.de ce moment de la vie d'Antonin Moine (1) un récit d'une telle précision qu'on aimerait à le voir étayé de l'indication des témoignages :
Moine était sorti de raleliep de Gros, et, sous la direction du maître, il étudiait, dessinait, peignait sans avoir de parti arrêté sur les moyens d'application qu'il adopterait. Cédant un jour à une fantaisie qui n'était que le pressant appel de sa vocation, il prit de
(1) Peintres et statuaires romantiques, p. 85.
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la terre et modela deux grandes médailles. Ces œuvres fui'ent une révélation pour lui-même et pour ses condisciples qui rengagèrent vivement à aborder" la sculpture et à pousser ses études en ce sens.
C'est alors qu'il exécuta cette série de six médaillons bien connue des artistes : cavaliers et pages en pourpoint, dames élégantes et charmantes, le corsage ouvert, le col nu, encadré dans ces petites collerettes droites, dans ces fraises en toile d'argent où se trahit le goût de la Renaissance. Antonin Moine avait, au plus haut point, le sentiment de cet art délicat et somptueux. Le charme de ces productions exquises, tlnes, légères, leur valut un tel succès dans le monde des artistes, une telle admiration, qu'on put les montrer à quelques amateurs comme étant réellement du seizième siècle. Mademoiselle de Fauveau et DaA'id d'Angers s'y laissèrent piper. Aujourd'hui la Renaissance nous est devenue trop familière pour qu'il soit possible de s'y méprendre un instant, mais ce charme dont nous parlions n'en subsiste pas moins; et les médaillons de Moine rapellent sans trop de désavantage ces élégantes cires (un art perdu) dont la collection Sauvageot au Lou^■re possède d'admirables spécimens.
Il est certain, en efïet, que les premières petites œuvres surprirent, etc'est peut-être une légende, souvenir de cet élonnement, que l'histoire de la supercherie à l'aide de laquelle, dès le début, Antonin Moine aurait, au préalable, forcé l'admiration des plus rebelles. Tous les amis de Moine la
racontent, cette histoire. Janin dans son article des Débats du 2 avril 1849 :
11 avait entendu dire que Michel-Ange avait tendu un piège à ses juges, le petit Faune trouvé dans la campagne de Rome que Michel-Ange Ht passer pour une statue antique; le jeune sculpteur tenta la même fortune: il montra, lui aussi, à ses juges émerveillés, une tête de Jocorale !
Elle ne venait pas d'Athènes, non ; elle ne venait pas de Rome ; mais à coup sur, la terre seule des Médicis avait servi de tombeau à cette jeune ressuscitée! L'Académie des Beaux-Arts se prit à admirer ce marbre contemporain de Giotto. M. Ingres luimême, ce merveilleux artiste, s'écria que si ce n'était pas une œuvre du seizième siècle peu s'en fallait. Et enfin, le jeune sculpteur fut reconnu et salué d'une voix unanime au nombre des artistes parisiens.
Que faut-il retenir de ce joli petit roman où Ton voit Ingres juger du seizième un marbre contemporain de Giotto'? Etait-ce même un marbre? Etait-ce même celle des œuvres de Moine qui fit songer à la Joconde?
VArtiste(i^Z^)c\\.Q dans l'envoi de Moine au Salon de 1831 « le grand médaillon qui « ressemble si inespérément à la Joconde » et dit quelques lignes plus loin (1) :
(1) L'Artiste, !■■« série, tome IV, page 19")
Les petits médaiilous qui ont mj'stifié des yeux clairvoyants, se confondent avec les ouvrages florentins du même genre : c'est à s'y méprendre.
Un livre écrit par des amis intimes : Le Salon de 18S3 (il en sera question plus loin), raconte sur Antonin Moine:
Tout le monde sait Tliistoire de ses médailles du Moyen- Age; elle a réalisé de nos jours ce qu'on raconte de Michel-Ange faisant des antiques. Les connaisseurs s'y trompèrent, les érudits à brevet raffolèrent et quand l'erreur fut dissipée les académiciens rougirent.
Quelques années plus tard (fin 1839), l'un des deux auteurs de ce livre donnait cette autre version ( 1 ) :
11 fit entre autres choses, deux ^admirables bustes de femme en demi-relief d'une sculpture tine, souple, gracieuse, élégante, comme la savaient faire les grands artistes du temps de François I" et de Henri 111, qu'il donna à son moulem\
Les deux têtes passèrent pour avoir été moulées dans quelque château royal et elles ohtinrent un succès prodigieux. C'était merveilleux, admirable! c'était mieux que Jean Goujon, mieux que Sarrazin, mieux que tous nos anciens sculpteurs...
(1) L'Artiste, 2">« série, tome IV, page 133. L'article est signé: G. Laviron.
Petits médaillons ou médailles, voilà ce qu'Antonin Moine fit prendre pour des travaux italiens de la Renaissance d'un peu après le Pisanello, qui auraient pu sortir, par exemple, de l'atelier du siennois Pastorino (i). Quoi qu'il en soit, il est certain que ces médaillons furent présentés sous l'aspect de moulages de vieilles choses avariées. Le procédé qui servit à faire illusion est expliqué dans U Artiste (-2) par un moyen qui, au lieu de donner l'usé, le rongé par le temps, le poli, donnerait, au contraire, le relief granulé d'une oxydation :
Par je ne sais quel adroit procédé, peut-être en frappant le moule avec une brosse, 11 a donné, à ses plâtres pastiches cet air fruste et vieilli des sculptures du Moyen-Age ; et plus d'un connaisseur se sont laissés prendre à cette innocente supercherie.
Il est digne de remarque qu'on trouve des médaillons au commencement de l'œuvre de ce sculpteur stéphanois, quelque peu contemporain des plus grands
(1) La médaille la Geronima Sacrata frappe par la ressemblance des manières. Qu'Anlonin Moine y ait trouvé une source d'inspiration, on pourrait l'admettre.
(2) V Artiste, lire série, tome II, page 39.
médailleurs français, ses compatriotes, Augustin Dupré (mort en 1833), et André Galle (mort en 1844), qu'il dut connaître à Paris.
Au temps du Salon de 1831, on trouve trace de la participation de Moine à un concours exceptionnel, ouvert pour la restauration de la statue de la colonne de la Grande-Armée. Le Gouvernement de Juillet eut, dès ses premiers jours, le projet de rendre une figure de l'Empereur à la glorieuse colonne, si ridiculement mutilée de ses fastueuses inscriptions (1) et affublée, pendant quinze années, d'un drapeau blanc. Mais l'idée simple de replacer la statue de Chaudet, l'image du César de l'empire d'Occident, symbole des grandes ambitions, fut vivement combattue; on en vint au projet de faire couronner la colonne de modèle antique par l'image populaire de l'Empereur en
(1) On avait recouvert les inscriptions d'un enduit métallique.
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redingote grise. Un concours fut ouvert et jugé le 13 juin 1831. C'est la maquette de Seurre qui fut choisie (1). L'Artiste, rendant compte du concours, classe une maquette de Moineau nombre des œuvres (( faiblement conçues » (-2). Voilà un jugement dont il est impossible de vérifier la valeur: il est certain qu'après le concours. Moine démolît sa maquette. En tous cas, l'envoi au Salon. — qu'il préparait en même temps, — accuse des tendances qui ne rendaient guère probable le succès d'un projet pour la colonne de la place Vendôme.
Vint le Salon de 1831. Il eût. cette année-là. un éclat inaccoutumé ; non seulement parce qu'il était le premier du nouveau régime libéral, mais parce qu'il n'y avait pas eu d'exposition de ce genre depuis 1857.
(1) On sait quen 1805 la statue de Seurre fut remplacée par une seconde édition de celle de Chaudet.
{"Ij L'Artiste, l^e série, tome I*"", page 23i.
Antonin Moine (78, rue du faul)ourg Saint-Denis) envoya dans les deux sections de peinture et de sculpture (1).
Dans la première :
Vue prise aux environs de Montmorency ; Vue prise à Montmorency.
Dans la seconde :
Les lutins en voyage, bas-relief, plâtre ; Chute cVun cavalier, bas-relief, plâtre ; Médaillons, plâtre; Femme du XV^ siècle, tête, plâtre.; Buste d'une jeune personne, plâtre; Buste de M. Alexandre Dumas, plâtre.
Quelles reclierches faudrait -il pour retrouver aujourd'hui ces premières œuvres ?
Dans un livre de Gustave Planche, dont je vais parler, on voit une vignette qui figure très mal Les lutins en voycuje : deux faunesques adolescents ailés sont emportés, ricanant, dans le vertige d'une
(1) Le livret eut i>lusieurs supplémenls : les peintures Pt le buste de Dumas sont enregistrés au dernier.
course échevelée. sur la croupe d'un hippocampe ailé aussi; la bête chimère resta dans les souvenirs (I).
M. Ernest Legouvé possède de ce basrelief un moulage qui lui a été donné par Antonin Moine et M. Paul Huet (le fils du maître) possède un moulage de la Chute du Cavalier qu'il a fait figurer à l'Exposition rétrospective de 1889.
Il m'est impossible de rapporter les Médaillons du Salon de 1831 aux quelques moulages qui me sont connus et dont je parlerai plus loin.
L'envoi à la section de peinture fut parfaitement ignoré. On fit grand bruit autour des pliÀtres.
18'3I. c'est l'année de Xotre-Daine de Paris; le romantisme dans la pleine gloire. Dans les ateliers d'art, comme dans les boutiques des éditeurs, des jeunes gens se passionnaient pour une esthétique jugée nouvelle et triomphaient bruyam-
(1) Cette monture est reproduite dans une « charge », de Benjamin Roubaud : le fjrand chemin de la postérité, de 18*2 : Victor Hugo monte l'extraordinaire cheval qui porte en eroupe Th. Gautier, Cassagnac, F. Wey et Paul Foucher. Voir Ad. .Jullien : Le Romantisme et l'éditeur Rendue}, p. 259.
ment de leurs découvertes : le XYI^e^ le moyen-âge, Ronsard. Jean Goujon, les cathédrales, etc.. etc. Ces admirations avaient, comme nécessaire opposition, des emportements contre la culture qui se réclamait d'une certaine façon d'entendre l'antiquité gréco-romaine; emportements traduits en insolences contre les lettrés et les artistes insensibles aux séductions des idées nouvelles, ou seulement indifférents. Cette histoire est trop connue pour que j'insiste; je n'en veux retenir que ce fait : c'est que de 18:29 à 1836, cette grande guerre du romantisme battit son plein, et qu'en ce temps, elle eut des morts et des blessés. Antonin Moine fut, on le verra, un blessé qui traîna longtemps sa mortelle blessure et en mourut.
Aux titres de son envoi de sculpture, il est assez apparent qu'il était de la nouvelle école. Il en était avec passion, avec enthousiasme. Il en était comme — à ne compter que les sculpteurs — comme ce Jehan Duseigneur qui, au dire de Gautier, était si heureux d'écrire son prénom avec un h; comme Auguste Préault, comme Barye, comme tous ceux qui cessèrent de faire du grec et du romain. Il en était au premier rang. Dans son Histoire du romantisme,
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Gautier ne manque pas de le citer au noml)re de ces artistes qui « représentèrent (( en sculpture le nouveau mouvement v( d'originalité et de liberté » (1), qui « cher- « chaient à briser le vieux moule et à « donner à Targile ou à la cire les sou- (' plesses de la vie et les frémissements « de la passion » ("2). La sculpture d'Antonin Moine, mieux que celle de ses amis paraissait dans le sens des tendances nouvelles. Elle eut une heure de célébrité, de popularité, dans les milieux militants. Gautier, en un de ses plus amusants contes romantiques Le bol de punch, décrivant la chambre d'un « Jeune France », cite dans une énumération villonesque : « une (( babouche turque , une pantoufle de « marquise, un yatagan, un tieuret, un a missel, un Arétin, un médaillon d'An- « tonin Moine, du papel espanol para (f cigaritos, des billets d'amour, une « dague de Tolède, m etc. (3). Aussi, dès ce premier Salon, les romantiques manifes-
(1) Th. Gautier, Barye ^Illustration, 19 mai 1866).
(2) Th. Gautier. Histoire du romantisme, III. Suite du petit cénacle (Paris, Charpentier).
(3) Th. Gautier. Les Jeunes France (Paris, Charpentier) .
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têrent-ils autour de l'envoi d'Antonin Moine.
Achille Ricourt venait de faire paraitre, en février 1831,1a première livraison d'une revue qui eut les plus grandes destinées: L'Artiste. Moine, — l)ien qu'au début, son essai de grande statuaire pour la colonne y ait été fâcheusement jugé, — fut cependant un des meilleurs amis de la maison et son talent y fut loué avec une conviction chaleureuse.
Le Salon de 1831 fut fait dans LArtiste par Victor Schœlcher, cet excellent Schœlcher, âgé alors de vingt-sept ou vingt-huit ans, qui, depuis, longtemps et vaillamment, dénonça la traite des noirs et siégea dans toutes les extrêmes gauches des assemblées républicaines, de la Constituante de 1848 à notre Sénat. Schœlcher entré dans la carrière par les lettres, fut d'abord un critique d'art, « distingué et délicat r> au dire de Paul Mantz. Dans ce premier Salon de L'Artiste, il fit du talent d'Antonin Moine, l'appréciation élogieu^e qu'on retrouvera constamment répétée :
la sculpture (lui d(jnne l'illusion de la vie :
... Mais au milieu clos hommes qui se font remarquer, il faut citer particulièrement M. Moine: son
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bas-relief de la Chute d'un cavalier encore assez sauvagement nu, est superbe d'expression et ses Lutins en voyage nous paraissent une de ces créations fantastiques et bizarres pleines de fougue et de génie qui placent leur auteur au premier rang. Deux réprouvés emportés par un cheval des enfers dont « la croupe se recourbe en replis tortueux », s'amusent pour passer le temps; ils jouent comme des tigres, ils se déchirent et, dans leur sourire infernal, dans leur laideur démoniaque, on trouve encore un caractère de jeunesse inexprimable.
En examinant les ouvrages de M. Moine, il est facile de reconnaître qu'il fait assez peu de cas des principes reçus de l'Ecole; il va où son inspiration le conduit, il étudie la nature et il fait vivant. Ses petits médaillons respirent et son portrait d'une jeune personne qu'on prendrait pour une naïve figure du moyen-àge, est un chef-d'œuvre de vie. L'audace que met M, Moine à traiter artistiquement des cheveux bouclés, des cols de chemise, des collerettes et des habits, nous promet un de ces hommes indépendants, forts, dominateurs, qui comprennent que le génie sait tirer parti de tout; aussi, je ne désespère pas de le voir nous faire de la sculpture dont il prendra les sujets dans notre histoire pour livrer enfin à la postérité ces pensées sublimes que le temps, comme jaloux de la perfection sociale, efface trop vite de la toile.. .(1).
Je ne sais si Schœlcher était déjà un ami d'Antonin Moine, au moment où il
(I) L'Artiste, U^ série, t. l\ page 314.
écrivît cet éloge. Il est sûr qu'il l'a été depuié et que leurs relations ont eu même un caractère marqué d'intimité et de camaraderie affectueuse (1).
L'envoi de Moine fut encore loué par un critique qui tiendra, malgré tout, une place de premier rang dans l'histoire littéraire de ce siècle : Gustave Planche.
Gustave Planche avait alors vingt-trois ans. Il semble qu'il débuta par un essai de critique indépendante sur le Salon de 1831 que sa prolixité. 300 pages, ne permet guère d'attribuer à une revue, encore moins à un journal. Ce sont, je crois, les premières pages importantes de
( l) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne, on trouve la lettre suivante :
« Saint-Pierre, Martinique, 16 août 1840. (' Cette lettre vous sera envoyée, cher petit Moinillon, par M. Lernaire, maire de la ville de Fort-Royal, à La Martinique. 11 a besoin de sculpture et je vous ai recommandé à lui cotnrae un homme raisonnable et de beaucoup de talent. Je suis sûr que vous serez content lun de lautre. Faites en tout cas pour M. Lemaire ce que je ferai pour un de vos amis et traitez-le comme un homme pour lequel j'ai eu lieu de concevoir une estime particulière et qui a daigné donner l'hospitalité au vieux voyageur qui, de loin comme de près, cher Moinillon, reste à vous cordialement.