V. SCHŒLCHER
son œuvre de critique artistique qui étonna vite par des qualités si admirées depuis : l'érudition, la certitude de Tappréciation, la suite dans les idées et la clarté de la langue. Les défauts correspondaient naturellement aux qualités : prétention à la science infaillible et obstination à garder et à défendre la situation prise.
Ce Salon de 1831, volume très rare aujourd'hui ( 1 ) marque une singulière assurance. Ce jeune lettré, doué d'un esprit élevé, méthodique, précis, y distribue avec autorité, du haut de son esthétique d'humaniste, conseils et jugements; ce jeune garçon qui n'avait jamais tenu qu'un porte-plume, prononce sur toutes questions de dessin, de forme, de couleur, avec une impertubable imprudence. On ne risque pas de se tromper en affirmant que la modestie l'a peu gêné. On lui voit, à l'adresse de Gros, de véritables insolences. C'est cependant tout au
(1) Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, Pinard, 1831. In-S», 304 pp. et 10 pi. Les planches sont sans intérêt artistique. .Je dois la communication de ce volume à M. Dumas, mon compatriote. Réimprimé dans Eludes 81(7" l'Ecole française. Paris, M. Lévy, 1855, in-18 jés., 2 vol.
plus s'il a le sens des termes de métier qu'il emploie pour démolir les meilleurs des maîtres ouvriers : ce jeune littérateur parle de plans. cVatlaclies, etc., comme un rapin, mais comme un rapin pas bien fort.
Ce distributeur de renommée fut, lui aussi, un romantique. Sa constante ran-' cune contre Victor Hugo, qui lui attira la réplique violente des Voix intérieures,
Jeune homme, ce méchant. . .
n'empêcha pas que, dans l'art, il fut contre l'Académie, les romains, les classiques; pour l'Ecole nouvelle. Sur son opinion du Salon de IHHl la situation peut ainsi se résumer: les romains sont morts, ceux qui tiennent d'eux directement ou indirectement comme H. Vernet sont déjà oubliés ; Delaroche va bientôt les suivre dans l'oubli; c'est Delacroix et Decemps qui sont les grands maîtres et dont il faut annoncer « l'avènement prochain et définitif». Il est vrai que Delacroix avait, cette année-là, le Meurtre de VEvêque de Liège, et Decamps, la Pntrouille turque.
Tous les sculpteifrs en réputation dans les milieux académiques, Planche les
AN TON IN MOINE 4o
exécute sans pitié, mémo Foyatier dont le Spartacus de 18:27 est jugé inspiration de pur mélodrame, mal exécutée, ronde, etc.
Il résume ainsi:
La statuaire, si l'on excepte quelques essais heureux de MM. Antonin Moine et Triqueti, louables à différents titres, n'a pas fait un pas décisif. Les Lutins, la Bague, de ces deux artistes, les Groupes cVanimaux, de M. Barye, sont de bons morceaux, mais la statuaire proprement dite n'a rien à y gagner. Ce n'est pas là de la sculpture grande et monumentale.
Les œuvres de Moine, Triqueti et Barye sont, en effet, de sa part, l'objet d'un long examen fort attentif où le jeune humaniste conseille et renseigne Moine et Barye.
Dans les œuvres de Barye, il relève, qui s'en serait douté? le goût du détail trop mince, «la multitude de détails reproduits « trop petitement » ! et il conseille à Barye de les sacrifier ces détails et de modeler plus large : « moins nombreux, mais plus « fortement accusés » !
Pour Antonin Moine, il convient -de citer:
... M. Anlonin Moine dont nous avons vu au musée Gol)>ert (1) de beaux et simples paysages, débute cette anuée, dans la sculpture. 11 y a dans sa manière quelque chose qui manque en général à la sculpture moderne ; il est singulièrement pittoresque et coloré ; on voit qu'il s'est nourri de préférence de Sarrazin et de Jean Goujon. Un buste de Jeune fdle, exécuté en plâtre, est admirable de jeunesse et de fraîcheur; la chair est modelée avec une morbidesse exquise; les lèvres sont étudiées a^-ec une délicatesse et un bonheur inimaginables ; elles sont humides, et l'on dirait qu'elles vont parler et sourire; les cheveux sont souples, déliés et menacent de flotter au vent si on les dénouait. Les vêtements sont exécutés avec adresse; je les voudrais plus riches. Broderie pour broderie, je l'aime mieux plus variée. Il n'en coûte qu'un souhait. Peut-être un œil sévère pourrait-il demander à cette tête plus de solidité, plus de logique dans la construction. La vie et l'animation se jouent dans les yeux et sur le visage; mais la mâchoire, les tempes et les pommettes sont-elles bien senties? Comprend-on bien ce qui soutient et ce qui relie ces chairs si vives et si pleines de sang? L'étude corrigera sans peine ces défauts qui résultent nécessairement de l'inexpérience. Je les aime mieux, d'ailleurs, qu'une sécheresse systématique et inanimée.
Les Lutins, du même auteur, présentent les mêmes qualités et aussi les mêmes taches. La composition
(1) On venait de faire, en mai 1832, au musée Colbert, une exposition dceuvres d'art, au profit des familles indigentes atteintes par le choléra. {L'Artiste, l""^ série, tome 111, page 197.)
est cliarmanle et pleine d'expression ; les tètes sont malignes et rieuses, les attitudes sont \Taies et bien trouvées ; mais les deux torses voudraient être étudiés plus tinement et sur la nature même.
Une étude de cheval rappelle, d'une façon frappante, la manière de Géricault. Le train de derrière me paraît beaucoup trop court ; mais il est impossible de mettre dans le modelé de la tète et du cou plus de souplesse et de vérité. Le cheval vaut mieux que l'homme qui le monte. La crinière est flottante ; on sent la vie et la force dans les moindres mouvement s. Avec de très légères corrections, ce serait un morceau admirable. Qu'il y a loin de là au Louis XIII de Dupoty, à YHertri lY de Lemot, au Louis XIY de Bosio, placés sur des chevaux de bois ou de carton? Entre ces trois statues équestres, je ne vois guère de différence à établir que celle du médiocre au pire. Il est impossible de saisir dans un seul de ces trois morceaux un détail vrai ou naturel ; tout est passé, éteint, inanimé. Et voilà pourtant à quels hommes on confie des monumens î
Deux cadres de médaillons, de M. Antonin Moine, sont des études intéressantes et variées. Pour la plupart, ce ne sont guère que des pastiches des médailles florentines, repoussées et ciselées. Quelquefois, c'est à s'y méprendre ; cependant, il y a quelques portraits simples et vivans. Deux tètes de femme, détachées du fond, ronde bosse, se colorent harmonieusement ; un grand médaillon de femme, vue de face, reproduit avec bonheur le type de la Giocunda, de Léonard. Avant de le voir, je n'aurais pas cru qu'il fût possible de trouver dans la glaise ces yeux voilés et sourians, ces fossettes si jeunes et si enfantines, ce front pudique et timide, que M. Moine nous
a donnés. Je ne sais pas si jamais la sculpture a lutté de plus près avec la peinture. Nous pouvons affirmer, au moins d'après deux exemples, que l'auteur a tout ce qu'il faut pour faire d'admirables bustes de femme. Il possède tous les élémens nécessaires pour traduire fidèlement et sans pauvreté les moindres accidens qui se rencontrent dans une tète ; il entre à merveille dans l'esprit d'une physionomie : or, le plus souvent, la beauté d'une femme s'évanouit sous l'ébauchoir du sculpteur. Il semble que le marbre est inhabile à reproduire les finesses d'une chair si peu accentuée, qui se ride à la* peau, sans que les muscles aient l'air de s'en mêler. On le sait, les lèvres et les yeux d'une femme ont bien plus à faire pour compléter l'expression de sa pensée que ceux d'un homme. La raison en est simple : nous avons généralement la structure musculaire du visage plus énergique et plus riche, les contractions sont beaucoup plus sensibles et, partant, plus faciles à traduire. De là vient que tant de femmes jolies au jour, charmantes sur la toile, sont dures et sèches quand elles ont passé par le ciseau du praticien ; et, cependant, je m'assure, en toute sécurité, que M. Antonin Moine eut trouvé dans la tête si populairement célèbre et admirée de M"" A. de V., plus de ressources et de richesses que M. Bouchot. 11 n'aurait pas exagéré si malheureusement la simplicité des plans dans les attaches du cou et des épaules ; il eut fait sourire les lèvres, regarder les yeux, enfin il eut donné à tout le visage la jeunesse et la vie que le peintre n'a pas su trouver ; il eut enrichi le modèle au lieu de l'appauvrir, et nous aurions une de ces tètes comme on en voit au musée d'Angouléme.
A la lecture de ces appréciations si flatteuses, on devine que l'amitié unissait déjà l'artiste et le critique. L'intimité dont on retrouve un peu plus tard des témoignages certains (1) existait déjà entre les deux hommes, c'est visible. Ce ne peut être, en efïet, qu'une sollicitude vraiment amicale qui inspira le dernier paragraphe cité, qui contient la plus pressante, mais la moins voilée des « réclames >). L'écrivain devait savoir que l'artiste luttait durement
(I) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne, on trouve les deux lettres suivantes, écrites vers le temps où G. Planche faisait, dans son Salon de 1836, reloge du bénitier de la Madeleine :
« Mon cher ami, demain mercredi, à cinq heures, jirai vous demander à dîner. J'espère que tout le monde chez vous se porte bien. Je suis cloué à mon papier et maudis mes douleurs de tête qui ne me permettent pas de tricoter mes paroles comme je le voudrais. A demain donc : nous reparlerons de Tiiiers, de Montalivet et de Guizot.
c Gustave Planche.
«< Mardi matin. »
« Mon cher ami, j'irai demain vendredi vous demander à diner. Je serai chez vous vers cinq heures. Vous me conterez ce que vous aviez commencé lundi soir.
« Gustave Planche.
« Jeudi matin. »
(Le timbre : 14 avril 183G.)
pour son pain de chaque jour; il devait être le témoin d'une situation pénible héroïquement supportée pour qu'il fît un appel aussi peu déguisé aux femmes du monde, à leur coquetterie encore plus qu'à leur sens de l'art; pour qu'il donnât à cet appel la forme incisive d'une comparaison cruelle pour la peinture de ce malheureux Bouchot (l) qui avait eu, lui, un portrait de grande dame !
Entre toutes les œuvres de l'envoi, la Chute cVun crav^/^er a été considérée comme éminente. Onze ans après. Aug. Préault priait pour en avoir un moulage (2) et Ernest Chesneau en dit (3) :
Je ne connais iK)int tous les morceaux de Moine que Je viens d'énumérer, mais de ceux que J'ai vus, Je considère le Cavalier antique (4) comme son chefd'œuvre. Le mouvement est très beau, le modelé nerveux, souple et précis, touché par accents tous
(1) Bouchot eut cependant un véritable succès en 1835 avec ses Funérailles de Marceau.
(2) Je donnerai la lettre plus loin.
(3) Peintres et staluaires romantiques, p. 87.
(4) Chesneau appelle Cavalier ayitique la Chute d'un cavalier, probabltinent à cause de la nudité du personnage.
ANTONIN MOINE ol
justes qui donnent à cette œuvre la vie supérieure
des créations de l'art
Ce que Ton peut reprocher, en général, à la sculpture d'Antonin Moine, c'est une certaine mollesse dont son Cavalier seul me parait exempt.
Ce Salon de 1831, avait été pour Moine l'occasion d'un grand succès. L'Institut (qui était le jury) s'y associa : Antonin Moine et Barye eurent, tous les deux, une deuxième médaille (1). L'Administration acheta les Lutins en voyage et en demanda l'exécution en marbre (-2); puis elle apporta une première commande : à Moine un buste de la reine et à Barye un buste du duc d'Orléans (3). On voit que le gouvernement avait entendu la réclame de Gustave Planche. Moine avait, lui aussi, un portrait de grande dame !
Une autre commande suivit : celle des bas-reliefs pour le vase de Sèvres.
(1) L'Artiste, li's série, tome II, p. 25.
(2) Th. Gautier, a-ticle de La charte de 1830 (2 février 18,-57) et E. Chesneau Peintres et statuaires roman.' tiques, p. 88.
(3) L'Artiste, l^e série, tome II, p. 159.
o:2 ANTON IN MOINE
Aimé Chenavard, le maitre décorateur de la nouvelle Ecole, avait exposé, à ce même Salon de 1831, une grande aquarelle de son projet — commandé — d'un vase monumental pour Sèvres, Le thème de la composition était la glorification de l'art français de la Renaissance. Le vase ne devait pas avoir moins de six pieds de haut. Il devait être décoré sur les panses de deux bas-reliefs et de figures dans sa partie supérieure; les anses comportaient aussi des travaux de sculpture. Pour les bas-reliefs, Chenavard s'était assuré le concours d'Antonin Moine.
La composition de Chenavard fut généralement admirée. Gustave Planche en fit, lui, une critique amère : œuvre artificielle, <( composition ingénieuse et habile » oii se trouvent bien réunies « toutes les con- (( ditions historiques », mais à laquelle manque l'essentiel « ce que l'étude ne « saurait donner, l'inspiration naïve et « spontanée». Puis, ne perdant pas l'occasion de parler encore d'Antonin Moine, Planche ajoutait :
L'exécution est, dit-on, confiée à M. Antonin Moine ; tant mieux, nous le verrons à l'œuvre et, en aUendaut qu'il puisse composer un tombeau ou un monu-
ment public, c'est une heureuse occasion de développer son talent, dans des limites étroites, il est ^Tai, mais dans un sujet ingénieux et, d'ailleurs, bien approprié à la souplesse et à la naïveté que nous lui connaissons. Sans doute, il trouvera bon, dans le cours de son travail, d'animer un peu la scène qui, dans l'aquarelle de M. Clienavard, est froide et officielle...
Cette opposition du talent prévu à l'exécution et de la médiocrité accordée si largement à la composition, pour être conforme au sentiment de l'écrivain, aurait pu ne pas faciliter les rapports des deux artistes. Mais, Chenavard n'en garda pas la plus petite rancune. On verra plus loin qu'il fit plus grande la part de Moine et lui demanda les figures supérieures et les anses.
L'Artiste^ lui aussi , applaudit au choix de Chenavard et en prit texte pour faire du talent de Moine un éloge vraiment distingué. L'article est signé L. de C, certainement Leaves de Couches (1).
L'exécution du bas-relief est confié à M. Anlo-
nin Moine, naguéres peintre habile, sculpteur plus habile aujourd'hui; talent facile et fort, tout imbu,
(1) L'Artiste, \'' série, tome 11, p. 39.
o4 ANTON IN MOINE
tout parfumé de moyen-àge et dont le Salon est venu soudain révéler la délicatesse et la puissance. Des bustes, des médaillons, pastiches des temps de la Renaissance, deux groupes équestres un peu exagérés dans les formes, mais pleins d'animation, de chaleur et d'originalité, présagent de brillants succès à cet artiste dans la route nouvelle qu'il vient de s'ouvrir. Par je ne sais quel adroit procédé, peut-être en frappant le moule avec une brosse, il a donné à ses plâtres pastiches cet air fruste et vieilli des sculptures du moyen-âge, et plus d'un connaisseur se sont laissés prendre à cette innocente supercherie. Peu de monuments, eu effet, de notre statuaire nationale sont venus intacts jusqu'à nous. Associés pour la plupart aux monuments de l'architecture religieuse et placés en dehors des temples, ils ont subi les iné^atables dégradations du temps et celles de notre première révolution, iconoclaste comme lui.
Et de fait, ces têtes de M. Moine empruntent Je ne sais quel charme de leur air d'antiquité. Il est vrai qu'elles sont d'une rare expression, le buste de jeune fille surtout. Le sourire est dans les regards, il est sur les lèvres- la parole va s'échapper de la bouche ; rarement enîln l'on a prêté aussi adroitement une âme à la pierre, rarement avec elle on a lutté d'aussi près avec la peinture. Mais il faut le dire également, toutes belles qu'elles soient, ces têtes ne sont que des pastiches, et puis, parfois un dessin incorrect se cache sous les altérations faites à plaisir. Et, cependant, je ne voudrais pas laisser croire un instant que ces charmants ouvrages ne me plaisent point; j'y trouve au contraire, cette allure facile et vraie, cet accent d'intime naïveté, cette largeur de manière, qualité à mes yeux des plus précieuses dans les arts. Mais que M. Moine se résigne encore à de solides études de
modelé, s'il aspire, comme il en aurait le droit, à la postérité. Qu'il ne se contente pas d'adroits pastiches ni de spirituelles ébauches, et qu'il se rappelle que Jean Goujon, son maître et le nôtre, terminait ses œuvres immortelles et n'arrivait à la nature par aucun intermédiaire.
Il n'y eut pas de Salon en 183-2; annoncé, reculé, il fut enfin ajourné à l'année suivante. En janvier, les artistes s'empressaient de signer une pétition réclamant, avec instances, un Salon annuel (1), mais réclamations et protestations s'éteignirent dans l'appréhension du choléra qui, fin mars, emplit Paris de tristesse et de deuils.
Le coup fut assez dur pour ceux qui, comme Antonin Moine avtiient besoin d'arriver, non seulement à la réputation, mais surtout aux commandes. Dans le malheur qui frappait toute la population, qui eût osé se plaindre '?
Pour Antonin Moine, le mal ne fut que de moitié : la presse amie lui donna une
(1) L'Artiste, 1^« série, tome IV, p. 4-2.
part de ce qu'aurait pu lui rapporter le Salon en notoriété. Vers le commencement d'octobre, alors'que le milieu parisien se remettait de l'épouvante, L'Artiste donna sur lui une étude importante et quelque peu solennelle, accompagnée d'un beau portrait (1). C'était le témoignage de la grande réputation. Elle ne porte aucune signature, cette étude, mais l'identité des observations trahis«©¥it la plume qui venait d'écrire le Salon de 1831. Gustave Planche s'attachait de plus en plus aux choses de l'art : on lui ouvrait la porte de la Revue des Deux -Mondes où il allait écrire le Salon de 1833: il était de plus en plus important à U Artiste où il donnait beaucoup, signé et non signé. C'est certainement lui qui fit le long article qui avait pour but évident de placer Antonin Moine au premier rang dans le monde de l'art. Cette manifestation tient dans la vie du sculpteur une place éminente. Le sujet est pris de haut, l'avènement de l'artiste étant considéré comme ayant une influence décisive sur les destinées de la sculpture; la genèse de sa manière y est
(1) LArtislc, !■•' série, tome IV, p. 197.
exposée, et son esthétique y est comparée et expliquée par les plus hautes considérations d'histoire de l'art. L'éloge est chanté sur le mode majeur : Antonin Moine « réservé pour la rénovation de la « sculpture » ! etc. On trouve là, sur le passé et l'avenir de cet art, des théories dont l'honneur est reporté au jeune maître.
Il a cru et révénement ne l'a pas démeuti, il a cru qu'il y avait place aujourd'hui pour une sculpture nouvelle, inattendue, parente, il est vrai, de l'art du seizième siècle, familière et naïve dans sa vérité, mais capable d'accepter et de réaliser les besoins de son temps ; applica)3le à toutes les pensées, à tous les accidents de la vie moderne ; assez chaste, assez élevée pour ne pas déroger à la dignité de sa sainte origine, assez pure et assez sévère }»our rappeler ses premières années consacrées aux figures des dieux et des héros, mais assez simple cependant pour se soumettre aux réalités humaines. Les dieux et les héros ne sont plus, il ne reste à l'art que l'homme idéalisé par la méditation. 11 faut donc que la sculpture divine chez les Grecs, héroïque chez les Romains, se fasse humaine chez nous et pour nous.
Cette pensée si simple que l'Histoire révèle et démontre, si méconnue des statuaires qui s'entêtent dans le passé qu'ils n'ont pas étudié, des critiques aux yeux desquels l'Histoire n'est qu'une lettre morte, Antonin Moine l'a comprise ; et c'est là, selon moi, tout le secret de sa vie à venir, l'explication de son talent, de ses œuvres et de ses promesses.
11 est d'avi?, et je ne le contredirai pas, que Fart nouveau qu'il a embrassé depuis deux ans seulement, mais auquel il était préparé de longue i»ain par de consciencieuses études, peut et doit s'associer au renouvellement de toutes les formes de la fantaisie, qu'il doit se nationaliser comme la peinture, la poésie, et comme l'architecture si nous en avions une. Quand Delacroix met sur la toile nos poudreuses barricades, quand Auguste Barbier invente pour les Thersites et les Séjans de la France des ïambes vengeresses et flétrissantes, pourquoi le *marbre et le bronze seraient-ils impuissants et muets ?
On voit que. toute proportion gardée, c'est comme une préface de Cromicell.
Le dernier alinéa — c'est une des raisons qui me font attribuer Tarticle à Gustave Planche — contient comme un écho de la « réclame )) du Salon de IS-il.
Si ces lignes pouvaient contribuer à hâter parmi nous le goût d'une sculpture naïve, humaine d'abord, puis élevée selon la pensée du statuaire ; si elles persuadaient aux amis du luxe et de l'élégance qu'Antonin Moine est destiné à régénérer la forme de nos meubles, de notre bijouterie, en même temps qu'il doit rendre au marbre la grâce et la vérité, jamais nous n'aurions eu pour la presse et pour notre ]tlume une aussi réelle reconnaissance.
Ces travaux artistiques du meuble et de la bijouterie offerts aux « amis du luxe et
ANTONIX MOliNE o9
de l'élégance )), ne sont-ils pas, hélas ! l'aveu même de la gêne de l'artiste? ef ne lit-on pas là, sous la forme littéraire, une véritable demande de travail ?
Le portrait qui accompagne Tarticle est l'œuvre d'un grand artiste qui fut pour Moine un ami dévoué, Jean François Gigoux. Pour cette publication, Gigoux a dessiné nombre de belles lithographies et, en particulier, de très beaux portraits : Sigalon, Delacroix, Delaroche, Gérard, Barye. Alfred de Vigny, etc., etc. Dans le même î-àscicu\e' de L'Ai^tiste, l'article qui suit l'étude sur Antonin Moine est consacré à « Victor Hugo à propos du Boi s'amuse » et le portrait du sculpteur est placé à côté de celui du poète lithographie par Léon Noël. On voit si Moine était en illustre compagnie!
Mais combien la lithographie de Gigoux ressemble peu au portrait de l'élève de Gros ! Le regard a bien toujours quelque chose d'énigmatique et d'étrangement pénétrant, mais comment reconnaître le jeune ténébreux a un peu farouche », en ce beau romantique à barbiche dont le sourire un peu pincé accuse cependant la joie contenue de la jeunesse et du triomphe ? ,
En 1833, Antonin Moine (31. rue de Laborde) envoie au Salon ses deux commandes et une œuvre nouvelle dans le iroùt des Lutins :
Buste de la reiiie, marbre ;
Deux has-i^eliefs pour la manufacture de Sèvres, plâtre;