‹ AntonineChapitre 10 sur 10 · AUGUSTI2H'E · texte numérisé non relu

AUGUSTI2H'E

Quel péché avâit*elle commis? je Tignore. J'avais beau chercher, je ne devinais pas. Je me rappelais bien sa pâleur exagérée du matin, mais cette pâleur pouvait autant venir du repentir que du péché.

Le résultat de mes réflexions, ajouta Emmanuel en me regardant, fut que j'avais été trop délicat, la veille.

Une heure après, nous changions de chevaux à Charenton, et j'avais relu vingt fois ce petit billet l'arfumé.

Tu sais ce que c'est que le voyage, continua Emmanuel ; la nouveauté de ce que je voyais ne tarda pas à me faire oublier Augustine, et ce ne fut qu'à Rome, en faisant mes emplettes; que je me souvins du chapelet qu'elle m'avait demandé, plutôt pour m'avouer son péché que pour me demander un cadeau.

i92 LA VIE A VliNGT ANS.

J'achetai donc un fort beau chapelet, que je mis dans ma malle avec mes autres emplettes, et je continuai ma route.

Arrivé à Naples, je fis la connaissance d'Antonia, elle souvenir d'Augustine disparut complètement de ma mémoire.

Je revins, tu te le rappelles, à Paris, avec ma danseuse, et après avoir envoyé mes malles chez moi, rue Neuve-des-Mathurins, je m'installai presque complètement chez A^tonia.

Je ne revenais coucher rue des Mathurins qu'assez rarement, et lorsqu'au sortir du théâtre elle me disait être fatiguée, et qu'elle était maussade comme le sont souvent les danseuses après les représentations.

Puis il y avait encore les jours où je passais la soirée avec mes amis. Ces jours-là, où plutôt ces nuits-là, je rentrais chez moi, car je trouvais inutile d'aller réveiller tout le monde dans une maison qui n'était pas la mienne, et de déranger Antonia pour lui apporter des parfums de cigare et de vin de Champagne.

Là YIE A VINGT AKS. 193

Une nuit, il pouyait être une heure, je rentrai rue des Mathurins.

J'allais me mettre au lit quand il me sembla entendre frapper. Je crus que c'était le vent qui secouait ma porte, et je n'ouvris pas, mais on frappa une seconde fois plus distinctement. Je te jure que j'étais k cent lieues de soupçonner le nom de ce visiteur nocturne.

Je crus que c'était Antonia qui, inquiète, envoyait sa femme de chambre me chercher.

J'étais bien bon 1 J'ouvris.

C'était Augustine, en robe de chambre, comme le soir qui avait précédé mon départ.

— Tiens, c'est vous! lui dis-je.

Et je lui pris la main.

— Vous paraissez bien étonné de me revoir, me dit-elle ; me croyiez-vous donc morte ou nVaviezvous tout à fait oubliée?

Et elle répondit à la pression de ma main par une pression plus forte ; sa main avait une souplesse électrique.

C'est èette main qui a écrit la charmante lettre

que VOUS m'avez envoyée au bureau des diligences?

— Oui, me dit-elle en rougissant.

— Alors je la baise deux fois, ce à quoi elle répondit par un regard que je ne lui avais pas encore vu.

— Et mon chapelet? me dit-elle.

— Le voici.

J'allai à ma malle et j'en tirai le chapelet.

— Pourquoi ne me Favez-vous pas fait remettre? il est magnifique et je n'aurais pas mieux demandé que d'être surprise plus tôt.

Pendant ce temps-là elle s'était assise.

— D'abord je craignais que M. Frédéric ne vous demandât d'où venait ce chapelet, et que cela ne vous contrariât de le lui dire.

— Je suis bien libre d'accepter les cadeaux, reprit-elle en souriant, et je ne suis pas forcée de dire ni pourquoi je les demande, ni pourquoi on me les donne.

Un sourire, le même qu'elle devait avoir en m'écrivant les deux lignes que je t'ai citées tout à

LA VIE A VIKGT ANS. i05

Theure, errait continuellement sur ses lèvres ; c'était plus qu*un sourire, c'était une confidence.

— S'il faut que je vous parle franchement, con* tinuai-je, je suis rarement ici et j'avais oublié ce pauvre chapelet.

— L'amour fait oublier Tamitié.

— Que voulez-vous dire?

— - Je veux dire que depuis que vous êtes amou* reuz vous ne vous souvenez plus de vos amis.

— Et qui vous a dit que je fusse amoureux?

— Tout le monde*

— Tout le monde s'occupe de moi ; tout le monde est bien bon !

— C'est Frédéric qui me Ta dit.

— Et où l'a-t-il appris?

— Au cercle.

— Ahl vraiment, et qu'y dit-on?

— On y dit, reprit Augustioe avec un tremblement dans la voix, que vous avez ramené d'Italie une merveille.

— C'est vrai> Antonia est très-^joUe.

— Ah I on l'appelle Antonia ?

— Oui.

— Elle est danseuse?

— Justement.

— Et c'est un amour sérieux?

— Très-sérieux.

— Franchement, Faimez-vous?

— Énormément.

Je te jure que je ne soupçonnais pas le but de la visite d'Âugustine, de sorte que je ne prétais aucune intention aux réponses que je lui faisais.

A ma réponse avait cependant succédé un silence pendant lequel je cherchai de nouveau dans ma malle pourvoir si je trouverais encore quelque chose à offrir à ma voisine.

— Tenez, lui dis-je en m'approchant d'elle, comment trouvez-vous ce bracelet de médailles antiques?

— Très-joli, me répondit-elle presque sans l'avoir regardé.

— Voulez-vous l'accepter?

— Gardez-le pour Antonia.

11 y avait de Tamertume dans cette phrase. Je

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ine retoaraai involontairement vers Augustine, cherchant sur son visage la raison de Tintonation donnée à sa réponse.

— Prenez-le, lui dis-je, vous me ferez plaisir.

— Au fait, reprit-elle, il n'est pas assez beau pour l'offrir à une femme comme elle.

— Ma chère enfant, dis-je à Augustîne, il n'a d'autre mérite que d'avoir été acheté à Rome et d'être fait avec des médailles antiques. Je sais que vous aimez les choses originales, voilà pourquoi je vous prie de l'accepter. Quant à Antonia, c'est une danseuse, et elle aime mieux un bijou éclatant qu'un bijou rare sans éclat.

— Alors, me dit-elle, j'accepte.

Et elle me tendit la main.

Sa main était brûlante comme la veille du jour où je partis. •

— On dirait que vous avez la fièvre V lui dis-je.

— Un peu, me dit-elle.

— Il est tard, il faudrait peut-être vous coucher.

— Je vous gêne?

— Étes-vous folle?

— N'importe, je m'en vais. Bonsoir.

— Et elle prit sa bougie.

Malgré moi je me rappelai le soir où eOe avait quitté ma chambre. Par un hasard tout nalurel, le bougeoir d' Augustine était à la môme place que ce soir là, et moi j'étais assis sur mon lit.

Je la regardai alors plus attentivement ; ce rapprochement de deux incidents identiques après trois mois d'absence jeta dans mon esprit des pensées rétrospectives. U me semblait aussi qu'Augustine ne quittait pas ma chambre avec les mêmes réso* lutions que la première fois.

Elle semblait prête à pleurer^

~ Vous avez un chagrin? lui demandai-jc.

•^ Point du tout.

— Frédéric n'est-il pas revenu ?

— Si fait, puisque c'est Id qui m'a appris votre retour avec Antonia.

— Qu'avez-vous alors?

— Rien. Adieu.

Je la retins par le bras.

— Ne suis-je plus votre ami ? lui demandai-je avec une amitié réelle, et tout prêt à compatir à la douleur qu'elle pouvait avoir et à la consoler de mon mieux^ voyons^ venez vous asseoir à côté de moi, et contez-moi cela.

Elle reposa une seconde fois son bougeoir sur la cheminée, et me suivit sans opposition.

Je m'assis sur mon lit et la fis asseoir à mon côté.

— Ainsi elle est très-jolie? fit-elle en me regar-* dant d'une fagon toute nouvelle.

Il y a des moments où l'esprit se trouble si instantanément, que la bouche» sans savoir ce qu'elle dit, murmure un mot, sous lequel l'homme en proie à ce trouble croit cacher ce qu'il éprouve*

— Causons, dis-je à Augustine.

Et> tout en disant cela, je lui passai la main autour de la taille ; comme trois mois auparavant, je frissonnai au toucher de ce corps souple.

Je croyais qu'elle allait se défendre, elle ne se défendit pas, elle se contenta de me dire :

— Si elle vous voyait I

— Que me fait qu'elle me voie?

— Vous ne Taimez donc pas?

— Je Taime, mais qu'importe?

Et je fixai ardemment mes yeux sur ceux d'Augustine.

Il me sembla que des yeux de cette femme jaillissait un rayon de volupté, comme un éclair au contact de deux électricités.

— Qu'importe, si vous m'aimez un peu ? repris-je» enhardi par ce regard.

— Hais moi, je ne puis être votre maîtresse. Laissez-moi, — cela vaut mieux.

Cela vaut mieiw me sembla étrange ; il y avait donc la possibilité d'autre chose, puisqu'elle me disait qu'il valait mietix que cette chose ne fût pas.

Je ne perdis pas mon temps à chercher les causes qui pouvaient avoir opéré ce changement ; seulement ce Frédéric, qui s'en allait de chez elle à minuit et la laissait dans l'état où elle était, me parut uu être stupide.

Pourtant le caractère d'Augustine s'était si net-

tcment prononcé dans le commencement de notre connaissance, qa'il m'était impossible de croire à un démenti si prompt du passé et que je n*osais pas lui demander autre chose que ce qu'elle m'accordait, tant je craignais de la voir m'échapper encore.

— Non, décidément, laissez-moi rentrer, murmura-t-elle, vous me le conseilliez tout h Theure, il le faut, je le veux... je vous en prie.

Et en même temps, tout en paraissant faire des efforts pour sortir de mes bras, soit faiblesse réelle, soit abandon, elle laissa tomber sa tête sur mon épaule. Il n'y avait entre nos deux bouches qu'une distance de cent mille lieues franchissable en une seconde.

Je franchis cette distance. Mais alors elle s'élança de mes bras en disant :

— Au nom du ciel , laissez - moi , laissezmoi!

Cette fois, c'était trop ; quand une femme demande qu'on la laisse^ il faudrait-être un sot pour la laisser.

202 U VI£ A vmGT ANS.

— Ah! me dis-je, monsieur Frédéric, vous avez ri quand je suis tombé dans Fescalier, je vais bien rire demain quand vous le monterez.

Tout ce que je puis ajouter, c'est qu'une nuit encore comme celle que je venais de passer, et je fusse devenu fou de cette femme, et je l'eusse suivie comme un chien suit son maitre.

Aussi, quand, à son réveil, elle me vit la contemplant, elle se pencha à mon cou avec la nonchalance de la force abattue, du désir calmé.

de rivresse éteinte, et y resta longtemps suspendue.

— Je t'aime I lui dis-je alors.

— Et moi aussi t murmura-t-elle avec Taccent de la force qui revient.

— Et nous vivrons toujours ensemble.

— Non, non, me dit-elle, il faut même que vous oubliiez cette nuit, comme si elle n'avait jamais existé.

— Que dis-tu?

— Je dis, mon Emmanuel, que, depuis la nuit qui a précédé ton départ et depuis le moment où j'ai senti tes lèvres sur les miennes, j'ai le cœur qui me brûle quand je pense à toi, et que, quand tu es revenu avec cette femme, j'ai été comme jalouse. Tu le sais, je suis franche : ton dédain, ton oubli, n*ont fait qu'augmenter, non pas mon amour, car ce n'est pas là de l'amour, mais ma folie. Il fallait enfin que je passasse une nuit avec toi, car je te désirais avec tous mes sens, mais je ne serais pas sûre de t'aimer avec tout mon cœur.

— Mais il y a trois mois, lui dis-je, j'étais le même homme ; pourquoi m'as-tu repoussé ?

— Il y a trois mois , répliqua-t-elle en sautant à bas du lit et en riant, il y a trois mois, tu n'avais pas de maîtresse, je n'atirais trompé personne; aujourd'hui tu en as une, je trompe quelqu'un.

Et la folle enfant, me laissant à moitié fou sur mon lit, se rhabilla à la hâte.

Au moment de sortir de chez moi, elle me dit:

— Tu ne parleras jamais de cela à personne, tu me le promets?

— Je te le promets.

— Un jour je te dégagerai de ton silence, car notre histoire est bizarre et tu éprouveras le besoin de la raconter.

— Mais, lui dis-je à mon tour, promets-moi de me répondre franchement.

— Parle.

— Combien as-tu eu d'amants dans ta vie?

— Frédéric et toi.

— Pâs d'autre?

— Sur Dieu I

— Et tu yeux que cela finisse ainsi entre nous?

— Je le veux. Mais dis-moi de nouveau que tu aurais quitté Ântonia pour moi.

— J'y suis prêt encore.

— Merci, me dit-elle, je t'aime l Elle m'embrassa et disparut.

*— Et depuis? demandai-je à Emmanuel.

— Depuis, me répondit-il, cela va te paraître étrange, je ne l'ai jamais revue que dans l'escalier, mais toujours elle me regardait à me faire damner, puis je l'ai retrouvée l'autre nuit au bal de TOpéra, où elle m'avait dit de venir.

— Pourquoi?

— Pour me délier de mon serment à partir de dimanche. Frédéric l'épouse samedi.

— n répouse I m'écriai'je. Que penses-tu de cela?

— Je pense qu'il est bien heureux! me dit Emmanuel.

J'avais mes trois histoires; mais, comme vous avez pu le voir, deux seulement m'étaient connues dans tous leurs détails, et la liaison d'Emmanuel et d'Antoiiia n'était qu'indiquée dans le récit du héros de ces aventures.

A peine avait-il dit le dernier mot qu'on a lu, qu'il s'était enfui, comme pour échapper aux nouvelles questions que je pouvais lui faire. Le silence

qu'il avait presque affecté de garder à l'endroit d'Antonia me parut cacher quelques mystères de la vie intime qu'il devait être curieux de connaître, et, puisqu'il ne me les contait pas, je me promis bien de les découvrir et d'aller chercher le monstre jusque dans son antre.

Je connaissais l'adresse d'Emmanuel, qui, depuis qu'il vivait avec une danseuse en renom, s'était cru forcé de quitter son ïhodeste appartement de la rue Neuve-des-Mathurins, et de le remplacer par un fastueux premier étage de la rue Taitbout.

Quelques jours après cette seconde rencontre, je me rendis chez lui.

— Qui demandez-vous? me dit la portière,

— M. Emmanuel de...

— Il n'y est pas.

— Son domestique est-il chez lui ï

— Non, monsieur.

— A quelle heure trouve-t-on Emmanuel?

— C'est bien rare qu'il soit ici,

— Et son domestique?

-- Il n'y est presque jamais .

Je regardai la portière, je la croyais folle.'

— Pardon, madame, lui dis-je, mais Emmanuel de. . . est bien locataire de cette maisoi)?

— Oui, monsieur, il y demeure, mais il n'y reste pas.

— Alors, madame, veuillez me dire, répliquai-je avec une exagération de politesse qui dut donner à la portière une bonne opinion de mon respect pour la classe dont elle faisait partie, veuillez me dire quelle est la maison où Emmanuel ne demeure pas,

mais où il reste.

— Je n'en sais rien, monsieur, il n'y a que son domestique qui puisse vous le dire.

Cela tournait un peu trop à la plaisanterie.

— Mais, m'écriai-je, puisque le domestique n'est presque jamais ici, comment voulez^vous que je le trouve?

— Si monsieur veut me dire son nom et son adresse, je dirai à Alphonse d'aller voir monsieur.

— Le domestique d'Emmanuel s'appelle Alphonse?

— Oui, monsieur.

Je donnai mon nom et mon adresse^ et j'ajoutai:

— Priez M. Alphonse, si cela ne le dérange pas trop, toutefois, de venir me dire oii je pourrai trouver Emmanuel, car j*ai quelque chose d'im* portant k lui communiquer.

— Je n'y manquerai pas, fit la portière.

Je rentrai chez moi.

Huit jours s'écoulèrent sans que M. Alphonse parAt.

Je retournai rue Taitbout.

— M. Alphonse va-t-il bien? demandai-je à la portière.

•—Oui, monsieur, très-bien, répondit celle-^ci, qui ne me reconnut pas tout de suite.

— Est-il ici?

— Non, monsieur.

— Ah çkl il n'y est donc jamais?

— Il y est bien rarement.

— Et Emmanuel?

-— 11 y a quinze jours que nous ne l'avons vu.

Ah I mais vous êtes le monsieur qui est venu il y a huit jours?

— Oui, et à qui vous aviez promis d'envoyer M. Alphonse.

— Il n'est pas allé chez vous?

— Je ne Tai pas vu.

— 11 me l'avait bien dit !

— Qu'il ne viendrait pas ?

— Oui.

— Et pourquoi donc ?

— Il prétend qu'il n'a pas le temps de se déranger pour tous les amis de M. Emmanuel.

— Savez -vous qu'il est assez impertinent, M. Alphonse?

— Ah ! il est comme cela.

— Ainsi, il n'y a pas moyen de voir M. Emmanuel, ni M. Alphonse, ni de savoir où les trouver l'un ou l'autre?

— Si vous voulez me promettre de ne pas Am que c'est moi qui vous ai dit où il est, je vous dirai où vous pourrez trouver M. Alphonse.

— Soyez tranquille.

— Vous me le promettez?

— Je vous le promets. Vous avez donc bien grand'peur de lui ?

— Ah I monsieur, tout le monde tremble devant lui dans la maison.

— Je suis d'autant plus curieux de le connaître. Voyons, où est-il?

— Il est chez le marchand de vins à gauche, au

bout de la rue.

— Merci, j'y vais.

La portière poussa une exclamation d'étonnément.

Je me rendis chez le marchand de vins, que je trouvai assis à son comptoir.

— M. Alphonse est-il ici? lui demandal-je.

— Il est dans l'arrière-boutique, il déjeune, me répondit cet homme.

— Voudriez-vous lui dire qu'il y a ici quelqu'un qui désire lui parler?

— Alphonse ! cria le marchand de vins en ouvrant la porte de son arrière-boutique, dont il avait fait une espèce de cabinet particulier.

i/A VIE A VINGT AWS. «15

— Quoi ? répondit une voiï éraillée, au milieu des voix avinées de plusieurs hommes.

— U y a là un monsieur qui te demande.

— Eh bien, qu'il entre.

— Voulez-vous entrer, monsieur? me dit le marchand de vins.

Il fallait bien en passer par là ; d'ailleurs, ce type de domestique m'amusait assez.

J'entrai.

— M. Alphonse, le domestique de M. Emmanuel de...? dis'je en entrant.

Cette dénomination fit rougir un grand gaillard, qui porta la main à sa casquette plutôt par habitude que par politesse, et qui me dit :

— C'est moi, monsieur.

— Pouvez-vous me dire où je trouverai votre maître 7 lui dis-je.

*- Mon maître, répondit M. Alphonse en rougissant de nouveau, il est chez sa petite.

Ce fut moi, à mon tour, qui rougis de la façon dont ce laquais parlait d'EmmanueU

216 Là VIE À VIKGT ANS.

Les camarades de H. Alphonse se mirent à rire de rintonation qu'il avait donnée à sa facétie.

— Qui appelez-vous sa petite? dis-je avec un sang-froid invulnérable ; est-ce une domestique?

Et je regardai M. Alphonse de façon à lai faire comprendre que je ne souffrirais pas une seconde impertinence. Je crois que ces sortes d'imbéciles subissent, malgré eux, l'ascendant moral ; car celuici, qui était de taille à en manger quatre comme moi, cessa ce ton badin, et, ôtant sa casquette, me dit:

— M. Emmanuel de... est chez mademoiselle Antonia, rue de Provence, 19.'

Je portai la main à mon chapeau, et je sortis.

Je me rendis immédiatement rue de Provence,

Je montai à l'étage que m'indiqua lé portier, au troisième, et je sonnai à une porte de velours vert, entourée de clous dorés et ornée d'un bouton de cristal.

— M. Emmanuel de..., dis-je à la femme de chambre qui vint m'ouvrir, est-il ici?

— Non, monsieur, répondit cette fille avec une certaine hésitation.

— Mademoiselle Antonia y est-elle ?

— Non plus.

— Ayez la bonté de remettre cette carte à Emmanuel quand il rentrera.

— Oui, monsieur.

La femme de chambre referma la porte. Je descendis lentement, tant j'étais convaincu que Tabsence d'Emmanuel n'était qu'une consigne, et qu'il allait me faire rappeler dès qu'on lui aurait remis ma carte'.

Je n'avais pas descendu vingt marches que j'entendis sa voix.

— Remonte donc I me criait-il pardessus l'escalier, j'y suis toujours pour toi.

Je remontai.

— C'est bien aimable de venir me voir, me dit-il en nie tendant la main.

— J'ai eu assez de peine à trouver cette adresse.

— Tu n'avais qu'à la demander chez moi.

— C'est ce que j'ai fait.

Tout en causant, Emmanuel m'avait emmené dans un boudoir tendu de brocatelle jaune, et m'avait fait asseoir auprès du feu.

— Eh bien, reprit-il, on t'a dit tout de suite où tu pouvais me trouver?

— 11 n'y a que ton domestique qui sache cela.

— Alphonse ?

— Justement. Il est très-insolent, M. Alphonse. Emmanuel passa sa main sur son front avec un

geste d'impatience, et il ajouta :

— Enfin, il t'a donné l'adresse d'Antonia?

— Oui.

— C'est tout ce qu'il faut.

Comme il paraissait être désagréable à Emmanuel qu'on lui parlât de son domestique, je ne lui en ouvris plus la bouche.

— Sais-tu que tu es fort bien ici I lui dis-je pour changer la conversation*

— Oui ; tout à rheure je te montrerai le reste

quand Antonia s'en ira à sa répétition.

En ce moment, la femme de chambre ouvrit la porte du boudoir.

— Monsieur, dit-elle à Emmanuel, madame vous demande.

— Attends-moi un instant, me dit Emmanuel. Et il sortit.

J'attendis tout en regardant les mille inutilités .qui composent le boudoir des femmes en général, et des danseuses en particulier.

Au bout de dix minutes environ, j'entendis les portes du carré de la salle à manger et du salon qui se refermaient bruyamment, et Emmanuel reparut, Tair irrité ou plutôt malheureux.

— Je te gêne, peut-être, dis-le-moi, je m'en irai.

— Au contraire, reste, et le plus longtemps que tu pourras.

li s'assit en poussant un soupir, et, prenant les pincettes, il se mit à tisonner comme un homme préoccupé et qui ne sait que faire.

— Antonia est partie? lui demandai-je.

— Elle vient de sortir.

— • Répète-t-elle un ballet nouveau ?

— Je crois que oui.

— Cela paraît ne pas t'inquiéter beaucoup.

— En effet, cela m'est assez indifférent. On sonna.

— Tais-toi, me dit tout bas Emmanuel.

— Tu ne veux pas recevoir?

— Non.

Cinq miniiites après» la femme de cliambre parut.

~ C'est la modiste de madame, dit-elle à Emmanuel.

— Eh bien , vous lui avez dit que madame est sortie?

— Oui, monsieur, elle a dit qu'elle reviendrait ce soir.

Nouveau soupir d'Emmanuel.

La femme de chambre nous laissa.

— Si nous visitions l'appartement? dis-je alors.

— Viens.

Emmanuel se leva, je le suivis.

U avait Tair aussi ennuyé que cela est possible. Nous entrâmes dans le salon, blanc, cerisQ et or.

— C'est toi cpii as donné ce salon h Ântonia? lui dis-je.

— Oui, c'est moi qui lui ai donné tout ce qu'il y a ici. Trouves-tû ce salon beau?

— Superbe I

— Voici sa chambre, dit Emmanuel en ouvrant une porte.

Et nous nous trouvâmes dans une chombre tendue de damas bleu, dont le lit et les meubles étaient en bois de rose, et dont les rideaux étaient faits en guipure de Venise, la plus chère de toutes les guipures.

— Diable I dis-je, tu fais on ne peut mieux les choses.

— N'est-ce pas que cette chambre est jolie? fit Emmanuel, comme si ma réponse affirmative eût dû le consoler quelque peu de son ennui*

— Elle est ravissante I

— Tu as vu la salle à manger?

— En tapisserie et en chêne sculpté?

— Om.

— Elle est très-belle.

— Voilà tout, mon cher.

— C'est bien assez. Et tu en as ici pour...

— En tout?

— Oui, en tout.

— J'en ai pour cinquante-sept mille francs. -

— Et c'est payé?

— Hélas I non.

On sonna de nouveau. Nous entendîmes la femme de chambre causer quelques instants avec le visiteur; puis la porte se referma.

— C'est le loueur de voitures, dit cette fille en ouvrant la porte du salon.

— Vous lui avez dit que je n'y étais pas?

— Oui, monsieur.

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Qu'il reviendrait demain.

Nous retournâmes dans le boudoir.

Je me rassis. J'aurais voulu savoir la cause de ce profond ennui dans lequel Emmanuel paraissait plongé. Je la devinais peut-être bien un peu, mais j'eusse voulu l'apprendre de lui-même. Je repris :

•— ' Ta ne vas jamais rue Taitbout ?

— Jamais.

— Pourquoi ?

— Qu'irais-je y fkîrè î

— Tu as tort de garder un domestique. Cet Alphonse passe sa vie chez le marchand de vins, et c'est ton vin qu'il y boit.

— Je le sais bien.

— Pourquoi ne le renvoies-tu pas î

— Est-ce que je le peux?

— Tu lui dois de l'argent?

— Beaucoup ?

— Beaucoup.

— Combien?

— Quatre mille francs^

— Comment se fait-il que tu doives quatre mille francs à ton domestique?

— * n m'en a prêté trois mille.-

— Tu as emprunté de l'argent k cet homme ?

— n le fallait bien ; et tu comprends mainte-

nant pourquoi je n'ose rien lui dire. Sans lui, j'allais à Clichy.

C'était juste. Je baissai la tête.

— Antonia sait tout cela? repris-je.

— Oui.

— Que te dit-elle?

-^ Elle me fait des scènes.

— Pour...?

— Pour avoir de l'argent, pardieu I

— Et tu n'en as pas?

— Il n'y a pas vingt francs ici.

— Et ta mère ?

— Ma mère ? je suis brouillé avec elle.

— Il faut rompre avec cette vie-là, mon cher.

— Trouve le moyen. Ma mère ne veut pas me donner un sou; je ne trouve plus k emprunter d'argent, et j'ai trente mille francs de dettes.

On sonna encore.

Cette fois, le visiteur ne se laissa pas congédier comme les deux précédents, et je l'entendis même crier : « Je sais que votre maître est ici ; je ne m'en irai pas sans lui avoir parlé. »

— Celui-là, c'est le bijoutier, reprit Emmanuel avec un nouveau soupir.

Il me faisait pitié.

La femme de chambre ouvrit une troisième fois notre porte.

— C'est le bijoutier, dit-elle tout bas.

— Je le sais bien.

— Il ne veut pas s'en aller.

— C'est bon. Allez.

Emmanuel fourra ses mains dans ses poches et se promena de long en large comme un homme qui devient fou.

Je compris le suicide pour dettes.

— Veux-tu que j'aille parler à cet homme? lui dis-je.

— C'est cela, vas-y, me dit Emmanuel sautant avec joie sur ce moyen.

— Que lui dirai-je?

— Tout ce que tu voudras, pourvu qu'il s'en aille et que je ne le voie pas. Voilà cinquante fois que je le fais venir.

Je sortis du boudoir.

Je trouvai le bijoutier assis dans la salle à manger. J'allai à lui ; j'étais assez embarrassé. Il se leva.

— Monsieur, lui dis-je, Emmanuel ne peut vous recevoir en ce moment.

— Mais, monsieur, fit cet honnête commerçant; qui avait évidemment vendu à Emmanuel cinquante pour cent trop cher, et qui était^aussi exigeant que s'il avait vendu au prix de fabrique, il faut pourtant que cela finisse. M. de... me doit six mille francs depuis un an, et je n'ai pas encore reçu un sou. Je ne m'en vais pas sans qu'il m'ait donné au moins un à-compte, quand ce ne serait que cent francs.

Je savais qu'il n'y avait pas vingt francs dans la maison, et je n'ai pas besoin de dire que je n'avais pas les cent francs.

— Emmanuel est malade, il n'a pas cette somme ici, dis-je au bijoutier d'un ton presque suppliant ; s'il l'avait, il vous la donnerait tout de suite. On est en train d'arranger ses afiaires; patientez un

peu, cela ne tardera pas. Je prends l'engagement . qu*il vous enverra un à-compte avant huit jours.

Le créancier s'ébranlait. Je portai le dernier coup.

— Il faut avoir un peu d'indulgence pour les jeunes gens, continuai-je ; ils achètent sans marchander, et sans trop savoir ce qu'ils font. C'est à vous autres, messieurs les marchands, d'être plus raisonnables qu'eux. Je parlerai dès ce soir de votre créance à la mère d'Emmanuel, et je vous assure que vous aurez bientôt une bonne ré-^ ponse.

— Ce qui m'irrite, ce n'est pas tant qu'on me doive que de voir qu'on ne me reçoit jamais. Si je voyais M. de..., je patienterais; mais je suis humilié de trouver des domestiques qui me répondent : « Monsieur n'y est pas, » ou : « Il vient de sortir, » ou : « H est à la campagne, » quand je sais pertinemment qu'il est dans sa chambre.

— Vous avez raison, cela est mal, et j'en ferai des reproches à Emmanuel.

-— Je compte sur vous, monsieur.

— Soyez tranquille.

— Avant huit jours?

— Avant huit jours.

— J'ai rhonneur de vous saluer.

Le bijoutier sortit.

— Eh bien ? me dit Emmanuel en me voyant rentrer.

— n s'en va, ïui dis-je.

— Combien je te remercie 1 fit-il en me tendant la main.

— Oh I je sais ce que c'est.

— Que lui as-tu dit ?

— Je lui ai parlé. Parler à un créancier, c'est lui donner un à-compte. Cependant, tâche de lui en envoyer un véritable.

— Est-ce que tu crois que si je le pouvais je ne les payerais pas tous, quand je devrais vivre de pain et d'eau pendant un an.

— Mais tu avais des rentes î

— Deux maisons.

— Emprunte dessus.

U VI£ A VINGT ÂMS. 229

— Est-ce que ce n'est pâs déjà fait ? et ma mère m'a fait dire, car je ae la vois plus, qu'elle me ferait interdire si je formais un nouvel emprunt.

— Comment peux -tu vivre dans ces tour* ments-là?

— Ah I je n'en sais rien.

— Tu aimes donc bien Antonia 7

— Je ne l'ai jamais aimée : voilà ce qu'il y a d'affreux. Tu sais pourquoi je l'ai ramenée : pour faire enrager Henriette, vengeance dont je suis bien puni aujourd'hui. J'ai dépensé de l'argent avec Antonia pour avoir l'air d'en être amoureux, et j'en suis arrivé où je suis.

— Tu ne me disais pas cela à l'Opéra.

— Et je ne te l'aurais jamais dit, si tu ne l'avais vu par toi-même. Je rougis de la vie que je mène.

— U faut en sortir.

— Comment? je t'ai déjà dit que c'est impos* sible.

— Raisonnons cependant.

— Cela ne servira à rien.

— Tu es au bout de tes ressources.

230 Là VIE À VINGT ANS.

— Oui.

— Tu n'as pas vingt francs chez toi, m'as-tu dit?

— (Test vrai.

— Prenons les choses au pire. Demain, tu n'auras plus un sou.

— C'est encore vrai.

— Comment feras-tu? tu mourras donc de faim?

— Non, parce que je trouverai à emprunter cent francs, deux cents francs, cinquante francs, à mes amis, à mon tailleur, à mon bottier, que sais-je, moi ? et la maison ira encore. Je louerai une loge, Je mènerai Antonia au spectacle, et j^aurai la paix pendant quatre ou cinq jours. C^est beaucoup, va, quatre on cinq jours de tranquillité t Voilà comme je vis depuis trois mois; et la preuve qu'on s'habitue à tout, TÈfy^e à cette vie honteuse, c'est que je la subis aujourd'hui, et que si, il y a deux ans, on m'eût annoncé qu'un jour je vivrais ainsi, je crois que j'eusse préféré me brûler la cervelle tout de suite. On ne sait pas ce qu'une femme sans cœur peut

LA YIE A VIIiGT ANS. 231

faire d'un homme sans énergie. C'est affreux à dire, mais un an encore de cette existence problématique, et je crois que j'en arriverais à admettre, sans exception, tous les moyens de me procurer de l'argent.

— Si Antonia t'aimait un peu» dis-je, ne voulant pas répondre à cette dernière phrase, elle réduirait ses dépenses.

— M'aimât-elle comme Juliette aimait Roméo, elle ne pourrait pas arriver à ce que tu dis là.

— Pourquoi ?

— Qu'appelles-tu réduire les dépenses ?

— Combien avez-vous de domestiques ?

— Quatre. Une femme de chambre qui habille Antonia au théâtre, une cuisinière, un groom et un valet de chambre, sans compter Alphonse.

— Tu pourrais en supprimer deux.

— Lesquels ?

— Le groom et le valet de chambre.

— Je dois cinq cents francs à l'un et quinze eents francs à l'autre. Avec quoi les payerais-je ?

•^ Tu as une voiture?

— Que je loue six ceots francs par mois.

— Congédie-la.

— Je dois dix*buit cents francs au loueur qui vient de venir à l'heure. Si je ne garde pas la voiture, il ne sortira plus d'ici.

— Pour combien as-lu de loyer?

— Pour trois mille francs.

— Déménage, et qu'Antonia se contente d'ua appartement de mille francs.

— On doit six mois de loyer, et il y a un. bail de trois ans. Je suis condamné au luxe, mon cher.

— Ton appartement de la rue Taitbout ne te sert à rien ?

— Qu'à loger M. Alphonse.

— As-tu un bail, là?

— Non.

— Dois-tu au propriétaire?

— Non.

— Quitte ce logement et vends les meubles.

— Les meubles sont saisis pai* mes créanciers.

— Laisse les vendre^

— Il le faudra bien. Je retarde autant que possible ce moment inévitable en payant des frais et donnant des à-compte que je prends je ne sais où; mais un jour je ne le pourrai plus.

— As-tu la ferme intention de rompre avec Antonia?

— Oui.

— De partir même s'il le faut?

— Eh bieni va. trouver ta mère et dis-lui de faire encore un sacrifice d'une dizaine de mille francs. Tu n'as pas besoin de plus que cela pour sortir momentanément d'embarras.

— Elle me refusera.

— Non.

— Voilà trois fois que j'emploie ce moyen pour avoir de l'argent.

— Cependant il faut que tu te retires de là,

— Je n'en sais plus rien.

— Tu n'as pas envie de te jeter à l'eau?

— Je n'en répondrais pas.

— Veux-ta que je fasse entendre raison à Antonia ?

— Je t'en défie bien.

— Veux-tu que J'essaye au moins?

— Que lui diras-tu î

— Que t'importe, pourvu que je t'en débarrasse. Veux-tu que je vienne la voir demain matin ?

— Viens plutôt ce soir. Je sortirai ; eUe sera seule.

— Ne peux4a aussi bien sortir demain matin ?

— Non.

^- Pourquoi? Tu ne t'amuses pas beaucoup ici.

— C'est vrai ; mais je ne peux pas sordr avant que le soleil soit couché.

— Tu es poursuivi ?

— J'ai le plaisir, quand J'entr'ouvre les rideaux de ma fenétrci de voir des gardes du commerce qui m'attendent.

— Os ne sont jamais venns ici?

— Si fait ; mais je me suis sauvé par l'escdlier de service ; et comme le bail est au nom d'Ântonia,

et qu'elle a déclaré qu'elle ne me connaissait pas, ils n'osent plus remonter.

— Tu dois regretter le temps d'Henriette ?

— Oui, je le regrette, je te le jure; et il y a des jours, c'est-à-dire des soirs, où je vais me promener sous ses fenêtres pour me refaire un peu d'espérance avec mes souvenirs. Ah! j'oubliais de te dire, Antonia a une mère ; et quelle mère, mon pauvre amil

Il y a des choses que le monde ne sait pas, qu'il ne peut pas savoir : c'est que, lorsqu'on a eu le malheur d'entrer par goût ou par laisser-aller, comme cela arrive le plus souvent, dans la vie qu'Emmanuel menait, il arrive un moment où les petits obstacles dont il venait de m'entretenir se rapprochent tellement les uns des autres, se soudent si fortement entre eux et forment un cercle si

restreint, qu'on n'a plus assez de place pour prendre son élan et les franchir.

Nous ne sommes plus au temps où Abraham renvoyait Agar en lui donnant tout bonnement une cruche d'eau et une mesure de blé. Aujourd'hui, quand un jeune homme a vécu avec une actrice ; quand il s'est ruiné pour elle ; quand il Ta prise à un cinquième étage, et qu'il lui a meublé un appartement splendide; quand il a abruti sa jeunesse et sali son num avec elle; quand il a usé jusqu'à ses dernières ressources pour satisfaire ses caprices; quand il a mis sa liberté, son bonheur, sa fortune, sous la dépendance d'une créature vaniteuse et corrompue ; quand il s'est brouillé avec sa famille et avec toutes les affections de son enfance; quand, pour la couvrir de bijoux comme une madone espagnole, il s'est couvert de dettes, vous croyez peut-être que le jour où il lui est prouvé qu'il n'a plus rien à lui donner, vous croyez peut-être qu'il peut la quitter, et lui dire au moins : Nous sommes quittes I

Erreur ! elle sera le plus acharné de ses créan-

ciers, le plus terrible de ses ennemis. Sans raimer, elle se fera une arme de son amour; elle le poursuivra de scandales et de menaces; elle inventera des atrocités sur son compte; elle sèmera autour de lui assez de calomnies pour attaquer son honneur, assez de mensonges pour mettre en jeu sa vie. Il aura des procès et des duels pour cette liaison, et il ne pourra jamais essuyer complètement la boue dans laquelle il sera tombé. Elle trouvera le moyen de faire croire que ce malheureux a vécu à ses dépens ; elle aura toujours dans son intérêt quelque femme dépendante d'elle qui accréditera ces bruits, et autour d'elle des imbéciles amoureux qui les répandront ; elle le déshonorera, si elle peut, à Taide des choses mêmes qu'il aura faites pour die. Ce sera sous le masque de tous les grands et beaux sentiments que, comme un bravo, elle le frappera dans tous les coins. Elle se posera en femme jalouse qui ne peut se faire à Tidée que son amant aime une autre femme, ou bien elle dira : « Pour lui J'avais tout sacriûé, mes habitudes, mes amis,

240 LtL VIE A VINGT ANS.

ma fortune même ; car vingt fois, 3'il n'avait été mon amant, j'eusse trouvé une position plus belle que celle qu'il me faisait ; mais que voulez-vous ? je Taimais ; i> et elle trouve des gens qui la croient et qui la plaignent, et, quand on passe dans la rue, on est montré au doigt.

Or savez-vous quels sacrifices elle a faits à rhômme qui vivait avec elle? Je vais vous les dire.

Dans la crainte qu'il ne Tapprît et n'eût alors le droit de la quitter, elle a refusé, ou du moins elle I prétend avoir a refusé les propositions des entremetteuses qui venaient lui demander de Tamour au rabais pour des étrangers qui passaient à Paris; une somme de trois ou quatre mille francs par an, tout au plus ; c'est-à-dire qu'elle a sacrifié, en supposant que ce qu'elle dit soit vrai, trois billets de mille francs, à la certitude d'en avoir trente ou quarante. Pendant ce temps, son amant a vécu dans la plus honteuse servitude. Il a rendu plus fidèlement compte à sa maîtresse des moindres actions de sa vie qu'il ne l'a jamais fait à son père ou à sa mère 11 a vu tous ses bons sentiments, tous ses élans

jeunes et enthousiastes, s'en aller les uns après les autres, car il n'avait même pas l'excusé de Tamour. n a pris cette femme par plaisir et Ta gardée par amour-propre. Il Ta gardée non pas pour l'avoir, mais pour que d'autres ne l'aient pas ; et, le lendemain du jour où il est parvenu à la quitter, il apprend que, de son temps, elle a été la maîtresse de^ ses amis les plus intimes et des plus ignobles cabotins. Il apprend qu'il était trompé par tout le ttionde ; que les domestiques qui lui devaient leur pain étaient les complices de la femme, moyennant quelques pièces de cent sous ; qu'à peine était*il aforti, la femme de chambre ouvrait la porte à un autre homme qui attendait son départ pour entrer; qu'il se faisait même sous ses yeux un commerce de lettres et de rendez-vous qu'il ne soupçonnait pas; que les billets de répétitions étaient faux ; que les migraines étaient des moyens d'éloigner l'amant, et qu'enfin il s'est ruiné et compromis pour une femme dont, pendant qu'il l'avait, dix ou douze individus avaient le droit de dii^ qu'ils étaient les amants.

Mais, le jour où Ton apprend cela, on est si fier J'avoir rompu; Tair que Ton respire librement semble si bon, qu'on n a plus la force d'en vouloir à la femme, et qu'on se trouve bien heureux, quoi que cela vous coûte, d'en être quitte à si bon mar-* ché.

Puis il arrive un moment où» quand on se rap« pelle tous les .détails de ce temps, on se deman40 comment on a pu le passer, et où Ton se prend en mépris à l'idée que Ton a donné ses belles années et le plus pur de son cœur à cette lâche corrap* tion.

Et, ce qu'il y a d'affireux à dire, c'est que rien de ce que la femme vous fait n'est prémé-* dite : elle n'a pas l'intention de vous ruiner, elle n'a pas l'intention de vous compromettre, elle n'a pas l'intention de vous tromper. Tout cela arrive en raison des^ besoins, des craintes, des ennuis de la vie qu'elle partage; elle obéit aux conseils des sales créatures qui composent son entourage, et dont on essaye en vain de l'isoler; car il y a toujours un moment où> comme

un sot, on la prend au sérieux, où Ton croit qu'elle vous aime, et que Famour qu'on lui inspire va la purifier. Or elle ne sait qu'une chose : c'est qu'elle a un amant qui a eu la bêtise de prendre la res^ ponsabilité de sa vie, et qu'il faut qu'elle le garde. Elle emploie donc pour cela tous les moyens qui sont à sa portée : de là les scènes, les menaces, les scandales et les embarras de toutes sortes.

Si elle voulait se faire épouser par cet amant, elle y arriverait évidemment; s'il n'avait plus que ce moyen d'avoir la paix, il finirait par l'employer.

En attendant, elle dit partout que ce mariage est une chose conclue, et elle vous fait la réputation d'un idiot qui va prostituer à une fille de sa sorte le nom honorable qu'il a reçu de son père.

— Voilà justement oik j'en suis, fit Emmanuel en m'interrompant à cet endroit de mon discours, car tout ce que je viens de vous dire, je le lui dirais ; Ântoniâ va disant partout que je vais l'épou* ser : je la laisse dire, pour éviter des scènes.

Il y a des jours oti, comme aujourd'hui, je n'ai

n\ FA VIE A VINGT ANS.

pas vingt francs, et où je ne sais pins comment me procurer de Targent. Une marchande de robes ou de dentelles vient, et Ântonia achète ou commande pour quinze ou dix-huit cents francs avec la même indifférence que si elle n'avait qu'à ouvrir son tiroir pour payer.

Et, si je la quitte sans payer cette dette et tant d'autres contractées de la même façon, je passerai pour un malhonnête homme aux yeux de tous ses marchands, qui ne lui vendent que parce qu'ils savent que je suis là et que je réponds de ce qu'elle achète.

Emmanuel se tut et laissa tomber sa t^te dans ses mains avec un découragement qui me fit peine.

Je m'apprêtai à lui répondre.

— Oh I je sais bien ce que tu vas me dire encore, reprit-il; tu vas me dire qu'il faudra bien que tout cela finisse un jour, et tu vas recommencer à me donner des conseils. Donne-m'en tant que tu voudras ; je te préviens seulement qu'ils seront inutiles.

La vie a vingt ans. 245

— Tu te trompes, lui dis-je, ce n'est pas cela que je voulais te dire.

— Parle alors.

— Me promets-tu que si tu avais l'argent pour payer tout ce que tu dois et quitter honorablement Antonîa, tu la quitterais î

— Oui.

-r— Tu me le jures ?

— Je te le jure.

— Je l'aurai cet argent.

— Comment ?

— Que t'importe, pourvu que je l'aie?

— Mais sais-tu combien il me faut?

— Il te faut trente mille francs.

— Au moins.

— Tu les auras.

— A qui vas-tu les demander?

— Tu veux absolument le savoir ?

— Oui.

— A ta mère.

— Elle te refusera.

>— Je suis sûr du contraire.

246 U YIE A VINGT ANS.

— Quand la verras-tu ?

— Aujourd'hui même. Gela vaut mieux que de voir Antonia et d'essayer de lui faire entendre raison. Tu réuniras tes créanciers, tu leur donneras quinze mille francs, tu leur demanderas du temps, un an, par exemple, pour payer le reste. Tu laisseras Antonia sans une dette, tu lui mettras cinq mille francs dans son tiroir, pour lui donner le teny)s d'attendre ton successeur, ce qui ne sera pas long; tu payeras M. Alphonse et tu h flanqueras à la porte ; tu payeras la saisie de tes meubles» que tu vendras, et, av£e ce qui te restera, tu iras vivre pendant trois ou quatre mois en Italie ou en Afrique, cette nouvelle Belgique des gens ruinés, afin de ne pas avoir ici les ennuis qui résultent toujours d'une séparation, et que tu connais si bien. Cela te convient41?

— Parfaitement.

— Tu approuves ma démarche ?

— Je ne crains qu'une chose, i^'est qu'elle ne réussisse pas.

•— Je te verrai d^naîn. ^

— Pourquoi pas ce soir ?

— Parce qu'il n'est pas sûr que je trouve ta mère chez elle.

— D'ailleurs Antonia serait ici, et nous ne pourrions pas causer à notre aise.

^- A demain donc, mais silence !

— Sois tranquille. Demain, à deux heures, je serai ici ; tu m'attendras. •

— Avec impatience.

— Ta mère demeure toujours au même endroit?

— Toujours.

— Rue de Verneuil?

Je pris congé d'Emmanuel, et je me rendis rue de Verneuil.

Madame de... n'était pas chez elle. Je revins le lendemain à une heure.

On m'annonça.

Madame de... était une femme de quarantecinq ans environ, un peu grasse ; ses cheveux, déjà blancs, encadraient, dans deux gros rouleaux,

sa figure bienveillante et distinguée. Elle était coiffée d'un bonnet à rubans de velours cerise; elle portait une robe vert myrte; elle était assise au coin du feu, et elle lisait.

Je n'avais pas Thonneur d^être connu d'elle, et je m'empressai de lui dire, pour excuser ma visite :

— Madame, je suis un ami d'Emmanuel.

— Lui serait-il arrivé quelque chose, me ditelle aussitôt avec un intérêt qui me sembla d'un bon augure et en déposant son livre sur la cheminée.

— Non, madame, heureusement» m'empressai-je de lui répondre.

Le visage de la mère d'Emmanuel se rembrunit un peu.

— Alors à quoi dois-je votre visite, monsieur? continua-t-elle d'un ton qui me découragea un peu.

J'abordai nettement la question.

— Madame, dis-je, Emmanuel est très-malheureux.

— Par sa faute, monsieur.

LA VIE A VIlNGT ANS. 249

— Cela est vrai ; mais, pour quelque cause que ce soit, il Test.

— Eh bien, monsieur, que voulez-vous que j*y fasse?

— Je veux, madame, ou plutôt je désire, je souhaite, que vous le tiriez une dernière fois d'embarras.

— C'est impossible, monsieur; Emmanuel a quinze mille livres de rentes à lui, il a emprunté de telle façon et à un taux si élevé, que les intérêts qu'il paye absorbent ses revenus, et que la somme empruntée attaque déjà son capital. Troib fois il a eu recours à moi^ trois fois je l'ai aidé, comptant toujours qu'il tiendrait la parole qu'il m'avait donnée de changer de manière de vivre, car la vie qu'il mène est dégradante ; trois fois il a menti à sa pa^ rôle* Ces sortes de choses sont peut-être trèsdrôles dans les comédies. Tromper sa Kière au profit d'une fille d'Opéra, la forcer à des économies auxquelles elle n'est pas habituée pour contenter les caprices d une danseuse, tout cela est peut-être chose reçue et acceptée dans le monde où Emma-

^0 U VIE A VDiGT ÂI^S.

nuel vit maintenant, mais c'est une habitude dont je ne veux être ni la dupe ni la victime. J'ai trente mille livres de rentes, je tf ai que lui d'enFant ; qu'i attende ma mort et qu'il emprunte dessus, si bon lui semble. Quant à moi, je suis résolue k ne rien cbangeir à ma vie pour mon Bis, puîsqu*il est résolu à ne rien changer à la sienne pour moi. Qu'il fasse un pas hors de cette existence, qu*il me prouve son repentir en quelque chose, et nous verrons; mais, jusque-là* je serai inflexible.

La mère d'Emmanuel se tut. Alors je me mis à lui détailler tous ces petits et terribles obstacles qui enchaînaient son fils à ces habitudes contractées et qui l'y retenaient comme les Lilliputiens retenaient sur le dos le géant Gulliver. Je lui expliquai, non sans une certaine difficulté, comment de k vie oisive à la vie débauchée il n'y avait eu qu'un pas pour Emmanuel; je lui démontrai que le malheur n'était pas irréparable, mais qu'il viendrait peut-être un moment où il le serait. Je l'assurai que des considérations seules de délicatesse faisaient qu'il n'abandonnait pas immédiate*

tk VIE A VINGt ANS. 251

ment Antonia, pour laquelle il avait de la haine et même du mépris. Je lui fis un tableau aussi pathétique que possible des craintes perpétuelles au milieu desquelles mon ami était forcé de yivre et qui finissaient par ruiner outre sa fortune, son intelligeflce et sa santé.

— AyoueZ) monsieur^ me dit madame de... en m'interrompant et en essuyant ses larmes, qu'il est bien douloureux pour le cœur d'une mère d'ê- Ire séparée de son fils par de telles raisons. Le père d'Emmanuel est mort. Je suis seule, je n'ai pas de famille; je n'avais qu'un plaisir, qu*une distraction, qu'un bonheur, c'était mon fils. Il m'a quittée pour s'en aller vivre avec une danseuse. Si je veux aller quelque part, il faut que j'aie recours au bras d'un étranger. Si j'entre dans un théâtre, j'aperçois dans une loge mademoiselle Antonia et mon fils qui se cache, soit qu'il craigne que je le voie, soit qu'il craigne d'être forcé de venir me saluer. Tous les gens que je connais, qui savent cela aussi bien que moi, et k qui cette existence scandaleuse fait peine, ne cessent de m'appor-

ter leurs condoléances et de me* phiiidre, si bien que, pour m'épargner ces poignantes conversations, j'en suis réduite à ne voir que les gens qui ont le bon esprit de ne pas plus m'entretenir d*Eminanuel que s'il était mort, c*e8t^à-dird à vivre presque seule. Vous parlez des chagrins d'EumanueU Qae diriez*vous des miens, monsieur, si vous les connaissiez?

La pauvre dame pleurait en disant cela, et je compris immédiatement combien Emmanuel était coupable vis^à-vis d'elle.

Elle reprit :

— Oii faut-il que mon fils en smt arrivé pour mettre la délicatesse à ne pas quitter une fiUe qui le ruine, lui qui n'a pas compris que la première délicatesse k laquelle un homme doive obéir, c'est celle qui consiste à ne pâs faire un avenir de douleurs à une mère qui vous a fait un passé de joie et de plaisir! Ne sais-je pas aussi bien que vous, monsieur, à quelles terribles conséquences les folies d'Emmanuel peuvent l'entraîner? Si je ne les couvais dans leurs détails, mon cœur les devine dans

leurs résultats. Tous les jours je tremble qu'on ne vienne m'annoncer qu'Emmanuel s'est battu, qu'il est blessé, mort peut-être... ou quelque nouvelle plus terrible encore. Quand je vous ai vu entrer tout à Theure et que vous m'avez dit être un ami de mon fils, j*ai failli me trouver mal. Quand je pense que le moindre des malheurs que j'aie à redouter, c'est que mon fils soit ruiné complètement! Vous allez revoir Emmanuel, monsieur, vous lui direz ce que vous avez vu, que je ne prononce pas son nom sans pleurer, et qu'il n'est guère possible que je sois plus malheureuse que je ne le suis.

Reprendre, après cela, la demande que j'avais faite en entrant, était chose assez difficile. Cependant j'étais convaincu que le bonheur d'Emmanuel et de sa mère dépendait de ce dernier sacrifice. Je me rappelai ce que je venais de voir chez mon ami. Ce souvenir me donna des forces, et j'ajoutai :

— Eh bien, madame, je voudrais qu'un jour vous pussiez me remercier de la visite que j'ai l'honneur de vous faire aujourd'hui, et je voudrais

254 LA VIE A VIKGT AKS.

surtout qu'elle ne fût pas inutile à votre repos et au repos d'Emmanuel.

Il a besoin en somme de très-peu de chose...

— Eh ! monsieur, interrompit de nouveau madame de..., croyez-vous que ce refus soit chez moi question d'argent. Je donnerais la moitié, les trois quarts de ma fortune, ma fortune tout entière pour le bonheur d'Emmanuel. Je donnerais ma vie pour lui, mais à la condition que le bonheur qui en résulterait serait un bonheur honnête, légal, légitime, à la condition que ce bonheur ne consisterait pas à donner des diamants et des cachemires k une fille d'Opéra; et il est impossible, du reste, qu'a» vec réducation qu'il a reçue Emmanuel mette son bonheur dans ces scandales quotidiens. Que faut-il à Emmanuel pour le sortir d'embarras? trente, quarante, cinquante mille francs I eh, mon Dieu I qu'il vienne vivre avec moi, qu'il se souvienne qu'il a une mère, qu'il dépense ses revenus, qu'il ait des amis honorables, des liaisons aussi légitimes que des liaisons peuvent être, et dans deux heures il aura ces cinquante mille francs. Mais que je l'aide

Ik VIE A MNGT ANS. «5

à traîner moo nom dans la boue, que par ma faiblesse je Tencourage dans sa ruine, qui finira par la mienne, c'est ce qui ne peut être, c'est ce qui ne sera pas.

Il y avait une espérance à concevoir dans cette dernière partie de l'interruption de madame de... je la saisis.

TT- Eh bien» madame, di9-je aussitôt, je puis 4ire cela à Emmapuel?

f^ Oui, monsieur.

— Qu'il quitte Antoma tt qu'il viemie demeurer ici, et...

T^ Ah| TOUS aUes trop vite, monsieur. Je connais Emmanuel, il viendra demeurer ici et il parr lira huit jours aprè», quand les anciennes dettes ^erofît payées et qu'il pourra en faire de nouvelles. Il a besoin d'une leçon, il faut qu'il Taie. Noua avons un p^it château en Touraifle, qu'il ^nne y pas^r trots ou quatre mois avec moi, ei je kiî payerai toutes ses dettes. Gela vous parattrîl ui prêt usuraire?

— Certes non, madame.

— D'autant plus, ajouta madame de..., que nous avons des voisins decampape charmants, et qu'Emmanuel s'amusera beaucoup. Ce que j'en fais, et vous comprendrez cela tout de suite, c'est pour l'éloigner pendant quelque temps des liaisons, en hommes et en femmes, qu'il a contractées à Paris. Quand il aura mené trois ou quatre mois une existence tranquille avec des gens honorables, il prendra en mépris ceux qui l'ont éloigné si longtemps de moi, et il y aura transformation en lui. Étes-vous de mon avis ?

— Parfaitement, madame.

— Eh bien, monsieur, portez-lui mes propositions de paix.

— Je dois le voir demain matin, madame, et je puis vous assurer que demain soir il sera assis au foyer maternel.

-—Je le souhaite, monsieur, fit madame de... en essuyant ses yeux, où brillait un doux et pieux espoir.

Je pris congé de la ^ère d'Emmanuel, que je laissai un peu plus calme qu'elle ne Tavait été

U VIE A VINGT ANS. »t

pendani le eours de noire conversation, et Je me rendis aussitM éhez notre héros pour lui annoncer l'heureux résultat de ma visite.

En portant la main à la sonnette d'Antonia, j'entendis de grands éclats de rire. Je reconnaisaais distinctement la voix des domestiques.

— Maison bien tenue I me dis-je en poussant un soupir; et je sonnai.

La femme de chambre vint m*ouvrir la porte.

— Emmanuel est là? dis-je en entrant» ne faisant aucun doute qu'il y fût.

— Non, monsieur, me répondit cette femme. — * n va rentrer.

— Non, monsieur ; il est au Havre avec ma* damot

"* Pour longtemps?

— Pour huit jours.

— Ah I par exemple ! m'écriai-je, voilà qui est trop fort 1

vn

— Et Emmânnd n*a rien dit pour moi 7 iemmp dai-je.

-Non.monsienr. \

— Vous ne savez pas à quel hôte) il est deseenda au Havre?

— Je n*en sais rien ; mais, si vous voulez parlef à madame d'Orimont, elle est ici.

— Qui est-ce madame d'Orimont?

— C'est la mère de mademoiselle.

— Eh bien I dites-lui que j'aurais deux mots à lui dire.

La femme de chambre me fit passer dans le boudoir, et, quelques instants après, la mère d'Antonia parut

EUe n'avait ni le tartan, ni le bonnet, ni le câ^ bas» dont on a fait les traits caractéristiques de la mère d'actrice. Elle était élégamment mise et ne paraissait pas plus de quarante ans. Elle avait dû être jolie. Elle était blonde et portait des anglaises. On voyait qu'elle avait grand soin d'elle» et Ton devi< nait qu'elle devait avoir quelque part un jeune amant. Elle était vêtue d'une robe de soie gris-deperle; elle était coifTée d'un petit bonnet ruche propre aux filles de quinze ans, avait les mains blanches et se les frottait continuellement pour les /blanchir encore. Des diamants brillaient à ses oreilles, et des bagues à ses doigts. Elle avait jeté un cachemire de l'Inde sur ses épaules, et la première chose qu'elle fit en entrant fut de s'approcher de la glace, de s'y regarder, de rajuster les

plis de son corsage et de sa collerette ; après quoi elle me demanda, en souriant et d^un ton moitié cérémonieux» moitié familier, ce que je désirais.

En même temps elle s'asseyait et me disait de m'asseoir.

Je m'assis.

Madame d'Orimont, qui avait dû prendre ce nom à Tun de ses premiers amants, car c'était assez la coutume autrefois, chez les femmes galantes, de continuer à porter le nom du premier amant distingué qu'elles avaient eu, madame d'Orimont se jeta sur une causeuse comme une femme habituée aux meubles de satin, et me dit en étendant ses pieds , qu'elle avait petits du reste et que chaussaient d'élégantes bottines bleues à bouts vernis :

— Vous avez à me parler, monsieur ?

— Oui, madame, répondis-je; je tenais à avoir des nouvelles d'Emmanuel, qui m'avait donné rendez-vous pour ce matin et que je comptais trou* ver ici,

— Il est au Havre avec ma fille, répondit ma-

dame d'Orimont en jouant avec les boucles de ses cheveux et en parlant du bout des lèvres, sans doute pour cacher ses dents, qu'elle m'eût montrées comme ses pieds si elle les avait eues belles.

— Je le sais, madame, et c'est cela qui m'étonne.

-^ En quoi cela vous étonne^-t-O, monsieur?

En parlant ainsi, madame d'Orimont, qni sem^ blait ne pouvoir rester tranquille un seul instant, appuyait ses mains sur ses hanches et r^oussait sa robe de haut en bas, mouvement habituel aux fem^ mes qui sont trop serrées et qui veulent faire jouer leur corset pour être plus à Taise.

— Gela m'étonne, d'abord, madame, parce que j'avais à rendre réponse à Emmanuel d'une affaire assez importante ; ensuite parce que je le savais très-géné, et que je ne croyais pas qu'il eût Targent nécessaire pour entreprendre un voyage, si court que ce voyage fût.

— ^Antonia a huit jours de liberté, elle avait envie de voir le Havre, qu'elle ne connaît pas; j'ai prêté cinq cents francs à Emmanuel.

yiV]£.AjyiMGTiÀ!$S« ^

'«-•Et. il te a: acceptés.?. 4i&-jci;aa¥^vé|piffi^.

"ûen^- .:,.,. -a?

, .-^ PouDcpioi.pasi? Qh ! vce^a^^t^fs^ Is^pr^oiif^rot.

fois qut^ je lui en prête ; U me dpit m^ deu^ <

pu bois, mitte iraocs; imk iflu'«|S|rC6 qup cela

fait?

J'étais ce qu'où appelle a]:^spurdi.

. — Du wste, reprit, madame d'Orimont, c'est un jeune homme charmant. Il y a longtemps (}u/(^ vous le xx>nnaissez ?

— J'ai été au collège avec lui, répondîs-Jft machinalement.

— Il est très-doux, et je suis, assez contente que ma fille vive avec lui. Elle eût pu trouver un homme plus riche, cela est vrai, mais qu'elle n'eût pas aimé, tandis qu'elle aime Emmanuel. C'est une positiau.

~r Alors Emmanuel iA reviendra que dans.huit jours? / '

— Ohl mon Dieu, oui., Pendant qu'ils sont absents, je vien3 voir uapeu ce qui se passe ici et surveiller la maison, car (^s dp^x pieuvres enfants

S64 U VIE à VINGT ANS.

n*ont pas d'ordre ; mais je finirai par venir rester avec eux.

Il n'y a qu'une mère, voyet-vous, pour faire aller une maison.

— Si la mère d'Emmanuel savait que son fils a emprunté de l'argent k cette femme, me disais-je en moi-même, quel chagrin elle aurait I

— A quoi pensez- vous donc? me dit madame d'Orimont.

«— Je pense à ce que vous me dites» madame, et je suis heureux» pour Emmanuel, de l'intérêt que vous paraissez lui porter.

-- Oh I je l'aime beaucoup, je vous assure. C'est un garçon d'esprit, et je suis sûre que de son cAlé il a pour moi une réelle affection. Il a confiance en moi comme en sa mère.

•— Que de nobles mots prostitués I me disais*je.

— Eh bien» madame, repris-je tout haut, et pour avoir la solution du caractère de cette femme» puisque vous aimez tant Emmanuel et votre fille, vous devriez leur donner un conseil?

U VIB A VIKGT éHS. 165

— Leqael?

— Celui de se quitter.

— Êtes-YOtts fou ? s'écria madame d'Orimont ; Antonia en mourrait. Elle est folle d'Emmanuel, et lui il Fadore. Pourquoi se quitteraient-ils ?

— Emmanuel n'a pas la fortune nécessaire pour vivre avec mademoiselle Antonia.

— Mais, monsieur, ma fille ne dépense rien Ji votre ami , reprit madame d'Orimont d*un ton un peu sec. Jaunis ma fille n'a dépensé si peu d'argent, et le peu qu'elle dépense, c'est moi qui le lui donne ; car Emmanuel est toat à fait gêné.

— Alors, madame, vous devez être la première h comprendre que cet état de choses ne peut durer. Votre fille en souffre, et elle perd son avenir. Puisqu'elle est jeune et jolie* elle trouvera facilement une plus belle position que celle que lui fait Emmanuel.

— C'est vrai, monsieur; mais Emmanuel no veut pas la quitter. Si vous saviez quelles scènes

266 U VI£ A VIHGT AMS.

nous avons eues ensemble I U voulût l'épouser ; c'est moi qui ne Tai pas voulu*^

— Et vous avez bien fait, madame.

— * Sans aucun doute, reprit madame d'Orimont, qui se trompait au sens de mes paroles. Vous^comprenez très-bien que je ne pouvais pas laisser ma fille épouser Emmanuel. Ce garçon*là n'a pas assez de fortunot et elle peut trouver mieux.

n y a une chose qu'on ne croira peut-être pas, mais qui est : c'est que les mères des filles entretenues ont toujours l'intime conviction que leur fille épousera, un jour ou l'autre, un prince ou un ihonéte homme. Il y a malheureusement trois ou quatre exemples sur lesquels leurs espérances s'iqniHÛent.

Je regardai madame d'Orimont, après ce qu'elle venait de me dire. Elle avait parié sincèrement.

«— Oui, continua-t^Ue, j'ai eu assez de peine k empêcher 00 mariage.

Je compris qu'il allait avoir l'air d'abonder dans

,les étranges idées de madame d'Orimont, et je me

dis que peut-être, en faissuit valoir les raisons d'in-

L/L VIE A VIHGT ASS. S62

térét, elle.seMt à la ii]yèreà'£mmanueLi'iiii puissant secours pouck rupture que (2Bl)erdiveuhit obtenir. . r \ - « -• ^

— Ainsi,: jQM^damei c',iesl VDOs^rrepri^je^ qui avez la bouté âe, faire allex k^maim quand Sp<^ manuel n'a pas d'argent ? •

— Oui, moftsieun il . . -

— Vous avez donc une grande fortuafe? !

— Non, j'ai une centaine de mille.frâficf , itout ce que m'a laissé.én.mosumtjfaôn mad, dp comte d'Orimont. Je lui avais apporté upa. fort J)eQB:d0t^ qu'il a à peu près mangéeu Anionia acait du ^iiût^ pour la danse; ^e l'aï, fait entres. à< l'Qpécayj. et maintenant -elle a une position indépendante. Noais devrions avoir vingt-cinq mille livres de ïsi^iAj&i son père n'avait paa>meBé.wet vie si;di^ée%

Bien ne m'étonnait plus de laipart.dfi madâffîe d'Orimont, Depuis longte0lp&^ Je.connaûsais ce type de mère; je me préparai à l'entendre ne dire qu^elle descendait de Robert Bruce : car c'est toujours de ce grand Écossais que descendent ceux qui ne descendent de personne.

Là vie A yofft èss.

-— MadeilMrfselle Antooia, demanéai-je , pour êfnyer de mettre de l'ordre dans les qoestioiis et dans les réponses, de façon à fiiire avouer à madame d'Orimontee qoe jevoobis qn'eDe m'ayonit» mademoiselle Antonia i eonna Emmanuel à Napks.

-— Oli elle vivakavee le doede Pololi» qoi voulait répouser.

— • Lui aussi t

•— Lui aussi. Il y a même eu un grand scandale. Le duc n'était pas majeur, et la famille a obtenu du roi de Naples un ordre de nous faire quitter la ville ; mais je connaissais le consul français et le consul anglais, car je suis Anglaise, et nous ne sommes partis que lorsque nous l'avons voulu. Antonia tenait la famille ; elle avait eu un enfant avec le duc ; et, comme je menaçais de faire du bruit, le prince de Pololi a consenti à faire une pension pour Ten&nt.

— Et qu'est devenu l'enfant?

-— 11 est mort malheureusement.

^ Et la pension 7

U VIE à VINGT ANS. 909

— A été supprimée.

— Alors ce duc de Pololi était le premier amant de mademoiselle Antonia?

— A peu près. Elle n'avait eu que le vieux lord fiullstoD» que vous connaissez peut-être.

— Non, je ne le connais pas%

— Oh I il est très-riche ; c'est un homme charmant. Il est énorme. Il a des maîtresses par habitude ; il venait voir Antonia une heure par jour, et il lui donnait six mille francs par mois. Il a été son premier amant. Il s'est très-bien conduit. C'est lui qui m'a donné tout ce que j'ai.

Madame d'Orimont se mordit les lèvres, mais il était trop tard. J'eus l'air de ne pas avoir entendu.

— Vous comprenez, reprit-elle aussitôt, que ma fille n'a vécu qu'avec des gens très-comme il faut ; qu'elle s'est sacrifiée pour Emmanuel, et qu'il ne peut pas la quitter sans lui faire une position.

— Nous y voilà, me dis-je.

— Il n'y a pas deux mois, reprit madame d'Orimont (c'était au mois d'octobre), le prince Korsloff

270 LA VIE à yfjmr âks.

a offert à Antonia un engagement pour la Russie, et une rente de dix mille rouMes: Elle a tefusé.

— A cause d'Emmanuel?

— A cause d'Emmanuel. Je pottnrais vous montrer ses lettres, des lettres channant^s. Le prince m'aimait et m'estimait beaucoup. Tous les jours je le regrette.

— Il est mort?

— Non» il est reparti. L'emp^eur l'a rappelé. Emmanuel, après toutes ces Ghoses4à» comprend bien qu'il ne peut pas quitter Antonia comme on quitte toutes les femmes.

Je vis dans quel réseau le pauvre garçon était pris. On avait fini par le convaincre qu'il avait ruiné non-seulement la fille, mais encore la. mère, et cela en se ruinant lui-même. Voyez un peu à quoi on peut faire servir la délicatesse d'un bomme.

— Mais cependant, madame, si demain Emmanuel n'avait plus d'argent et n'en espérait plus, il faudrait bien qu'il se séparât de votre fille.

— Cela n'est pas à craindrOi me répondit ma-

dame d'Orimont ; il a de Targent, il nous Fa dit. Sa mère a trente mille livres de rentes qui ne peuvent échapper à son Sis.

— Hais sa mère n*est pas disposée à mourir. — Mais il peut emprunter sur son héritage. --^ C'est bien difficile.

-^ Non, et je crois même que d'ici à quelques jours j'aurai fait trouver une quarantaine de mille francs à Emmanuel. Je connais un monsieur qui les lui prêtera si je donne ma signature.

— Q faut absolument que je voie Emmanuel, pensai-je; sans quoi, avec l'appât de cet argent, on lui fera faire tout ce qu'on voudra, et Dieu sait ce qu'on lui fera faire!

— Vous comprenez, dit madame d'Orimont , il touchera quarante mille francs, moins la prime, car, la dette n'étant remboursable qu'à la mort de la mère d'Emmanuel, il faut bien que celui qui prête gagne quelque chose. Supposons donc qu'il touche trente mille francs. Comme vous le pensez bien, je ne veux rien pour moi. Emmanuel me rendra l'argent qu'il me doit, bien entendu, mais

m LA TIE A VINGT ANS.

je ne yeux pas antre chose. Seulement, je loi ai dit:

Yons ferez nn cadeau à Antonia. Je sais ce qu'il lui donnera. II lui donnera une rivière que nous avons marchandée ensemble, et qui lui coûtera huit mille francs. J'aime mieux qu'il lui donne cela qu'autre chose. Les diamants ont toujours une valeur intrinsèque. Ensuite il pourra payer le tapissier, les domestiques, gens auxquels il ne faut pas devoir, la couturière et une foule de petites dettes criardes qu'Antonia a faites depuis qu'elle est avec lui. Après cela, ils pourront vivre tranquilles avec ce qui restera.

J'admirais avec quelle sollicitude madame d'Orimont employait à l'avance l'argent qu'elle allait faire prêter à Emmanuel; mais je vis que, dans cet emploi, elle ne comprenait pas les dettes propres à Emmanuel, et, tout compte fait, je pus me convaincre qu'il ne lui resterait pas deux cents francs de l'emprunt qu'il allait contracter.

Que l'on vienne donc encore nier Tamour maternel!

— En eflel, madame^ dis-je, ce sera là un véritable service que vous rendrez h Emmanuel ; malheureusement, quand tout cela sera payé, il ne lui restera rien que ses dettes personnelles.

— Oh t cela le regarde ! Il n'avait qu'à ne pas les faire. Ce que je veux avant tout, c'est la tranquillité de ma fille. Antonia n'a pas de fortune, elle, tandis qu'Emmanuel en a. Ce n'est pas elle qui a été lui demander de vivre avec lui ; c'est lui qui l'a tourmentée. Les dettes qu'il a faites pour elle sont des dettes sacrées, et je ne lui fais prêter d'argent qu'à la condition qu'il les payera.

— Mais si la mère d'Emmanuel apprend cet emprunt et qu'elle l'empêche?

— Alors ce sera moi qui prêterai la somme à Emmanuel; il m'en fera une reconnaissance, et, soyez tranquille, une fois qu'il me l'aura faite, il faudra bien que la mère paye. Les tribunaux sont là, et nous verrons si madame de... voudra laisser payer les dettes de son fils par la mère de sa maitresse.

Tout cela était fort bien arrangé, comme vous le

voyez. U n'y avait donc pas un instant à perdre pour tirer Emmanuel de cette nouvelle combinaison. Je me gardai bien de dire à madame d'Orimont pourquoi j'étais venu. Je me contentai de hi demander dans quel hôtel elle pensait qu'Emmanuel fût descendu au Havre, ajoutant que j'avais de l'argent à lui faire passer. C'était le bon moyen de savoir son adresse.

— Il doit être à l'hôtel de l'Europe, me répondit madame d'Orimont, dans la rue de Paris.

— Merci, madame, disje en me levant; je vais lui écrire. .

Et je pris congé de madame d'Orimont, que je laissai rajustant pour la dixième fois son col devant la glace.

La douleur de la mère d'Emmanuel m'avait trop ému; j'avais trop à cœur qu'il sortît de cette affreuse vie, pour ne pas aller lui conter les résultats de ma visite à madame de... et de mon entrevue avec madame d'Orimont.

Du reste, je n'avais rien à faire, et je ne connaissais pas le Havre.

U VIË A VINGT ANS. 275

Je partis.

J'arrivai le lendemain à Thôtel de TEurope. Ou in'indiqua l'appartement d'Emmanuel, car c'était bien là qu'il demeurait. Je le trouvai déjeunant avec Ântonia. Deux jeunes gens de ses amis, qu'il avait retrouvés au Havre et qu'il avait invités, riaient et chantaient*

Il poussa une exclamation d'étonnement en me voyant entrer.

Antonia eut comme un pressentiment qu'elle avait un ennemi en moi^ et elle me fit un accueil d'une froideur significative.

— Toi icil s'écria Emmanuel, par quel hasard?

— Je suis allé pour te voir, répondis-je, on m'a dit que tu étais au Havre, je suis venu au Havre.

— Et tu as bien fait; prends une chaise et metstoi à table.

— C'est que j'ai à te parler.

-*- C'est bien, tu me parleras après avoir déjeuné. U sera toujours temps. Puis, que diable I il faut toujours que tu déjeunes.

Je ne pouvais pas me poser en Tiberge; je m'assis , et je déjeunai le plus gaiement possible, afin de ne pas troubler la gaieté des convives.

Le repas fini, je passai avec Emmanuel dans une autre chambre.

— J'ai vu ta mère, lui dis-je,

— Ahl eh bien, elle a beaucoup crié?

— Au contraire, elle consent à te donner Targent dont tu as besoin.

— A quelle condition? car elle n'est pas femme à ne pas en faire.

— Elle te payera toutes tes dettes, à la condition que tu iras vivre deux ou trois mois en Touraine avec elle.

— Grand merci I c'est trop cher.

— Comme feras-tu, alors?

— J'ai trouvé de l'argent, et je n'aurai pas besoin d'elle. Après tout, mon cher, Ântonia est une belle et bonne fille qui m'aime bien, qui ne me coûte pas grand'chose. J'ai résolu de vivre tranquillement avec elle.

— Et ta mère, qui pleure, qui se désole, qui t'attend!

— Eh bien! j'irai la voir à mon retour; mais, maintenant que j'ai de l'argent, je ne quitterais Paris pour rien au monde.

— Que dirai-je à madame de. . . ?

— Tout ce que tu voudras. Mais écoute donc : il y aurait une bonne chose à faire.

— • Laquelle?

— Es-tu. de mon avis? Je trouve qu'on n'a jamais trop d'argent. ,

— Je pense exactement comme toi

— Eh bien ! si je prenais les cinquaqtQ mille francs que ma mère m'offre et les trente mille que madame d'Orimont va me faire prêter, que penserais-tu de cela?

— Je penserais que cq serait la quatrième fois que tu tromperais ta mère, et qu'en vérité ce serait au moins trois fois de trop.

— Ah 1 mon cher, que tu as le vin triste et que tu vois mal les choses ! Gela se fait tous le-^ jours, et l'on n'en meurt pas.

278 U YIB A VINGT ANS.

En ee moment, Antoma owrrit la porte;

— Emmanuel^ veux-ta da café? dit-elle en paraissant oublier que j'étais Ik.

— Oni, J'en veux. Allons^ me dit-il» posons iê l'autre côté.

Et, prenant la tête d'ÂAtonia dans ses deux mains, il Tembrassa à plnsleurs reprises et ajouta en se tournant vers moi et en me h montrant : o

— As-tu jamais tu rien d'aussi joli que cela? Antonia me lança un regard victorieux^! woh

blait dire : a Je suis plus forte que vous, et tout ce que vous peurres dire ne pourra riep eontre moi. »

Évidemment, Emmanuel lui avait avoué h cause de la visite que je devais lui faire k Paris, dans un de ces moments oii les hommes amoureux avouent tout, et» en vingt-quatre heures, à Taide d'une promesse d'argent, elle avait repris sur lu} tout son empire.

Je trouvai mon rAle ridicule, et, le jour même, je quittai le Havre sans qu'Emmanuel songeâc m'y retenir, je dois l'avouer.

Je parierais même qa'il fut enchanté de mon départ.

Les gens qui vivent comme il vivait ne s'aper* çoivent qu'ils ont tort de vivre ainsi que Iors« qu'ils n'ont pas d'argent. Du reste, j'étais bien convaincu que je ne tarderais pas à avoir de ses nouvelles, car, d'après le compte que m'avait fait madame d'Orimont, cette nouvelle rentrée, si toutefois elle s'effectuait, ne devait pas mener loin le pauvre garçon.

Je ne pouvais me dispenser d'aller faire une visite à madame de... Cela me coûtait, je n'avais pas de bonnes nouvelles à lui porter.

J'allai la voir cependant, et je lui fis part de la vérité ; car j'ai remarqué que de toutes les choses qu'on peut dire c'est encore à la vérité, quelle qu'elle soit, qu'il faut donner la préférence.

— Je m'attendais à cette réponse, me répondit

madame de... rien ne m'étonne plus de la part de mon fils.

La tristesse de la pauvre femme était grande, sans compter que cette tristesse s'augmentait des craintes de l'avenir.

Je la quittai en me disant que slEmmanuel pouvait voir sa mère> il faudrait qu'il eût un bien mauvais cœur pour résister au bonheur d'apaiser le chagrin dont il était la canse.

Je lui écrivis à ce sujet, il ne me répondit pas.

Je ne voulais plus retourner chez mademoiselle Antonia. L'expérience est le meilleur conseil qu'on puisse donner à un homme. Vous avez un ami sottement amoureux et faisant des folies par suite de cet amour, ou, ce qui pis est et ce qui était te cas où se trouvait Emmanuel, vous avez un ami qui se ruine pour une fille qui ne Faime pas; car, si elle l'aimait, elle ne le laisserait pas se ruiner; dont il sent dans le fond de son cœur qu'il n'est pas amoureux, et vous voyez cela, et vous voulez le prévenir, et j

vous tenez à ce qu'il rompe une liaison qui lui nuit dansisa con$^îdération et dans sa fortune. Comment

VOUS y prenez-vous? Vous allez trouver voU^e ami, vous lui faites comprendre toutes les raisons qui vous portent à vous mêler de ses affaires, vous mettez en jeu son avenir, ses intérêts^ son bonheur, sa famille, toutes les choses enfin qui, devant lui être le plus chères, doivent le déterminer à réfléchir. La première fois, il vous avoue que vous avez raison, il vous promet de faire droit à vos conseils ; il vous en remercie même. La seconde fois, i} vous reçoit assez mal ; la troisième fois, il ne vous reçoit pas du tout. Vous vous entêtez, vous voulez absolument le bien de votre ami^ malgré hii^méme, s'il le faut. Alors, vous vous dites que vous quitteriez infailliblement votre maîtresse si elle vous trompait, et que, tous les hommes étant faits comme vous, votre ami quittera sa maîtresse si elle le trompe « Une fois cette conviction acquise, il ne vous reste plus qu'à prouver que la femme est infidèle, ce qui est assez difficile, non pas parce que cela n'est pas, mais parce qu'elle se cache bien. Cependant, vous prenez votre courage à deux mains et vous coinmencez un espionnage quotidien. Oreste, votts ms

laites espion dans l'intérêt de Pylade. Vous exercez ce métier pendant quinze jours, un mois, deux mois peut-être. Enfin, vous prenez h femme sur le fait, vous acquérez toutes les preuves nécessaires, vous êtes fort de la vérité, vous arrivez chez votre ami, vous lui contez tout. Il vous embrasse; il vous dit qu'il n'oubliera jamais le service que vous lui rendez ; il écrit devant tous une lettre de rupture à sa maltresse ; il l'envoie, sort avec vous, dine avec vous, vous quitte k dix heures du soir en vous donnant rendez-vous pour le lendemain, car il veut bien vous avouer qu'il a besoin de distractions. Le lendemain vous allez le voir, et son do* mestique vous apprend qu'il n'a pas couché chez lui. Deux jours après, votre ami, qui s'est réconcilié avec la dame, ne vous salue plus ; et, prenez garde à vous, car, si votre vie n'est pas intacte et pure comme le cristal, s'il y a la moindre chose à dire contre votre réputation, le premier qui la dira, ce sera lui.

Il y a des chances pour que cela finisse par un coup d'épée.

LA VIE A VINGT Aie. 285

Au lieo de cdi, pour l'acquit de votre conscience, prévenez sériensement, mais seulement une fois, votre ami ; montre£4ni Tablme et dites-lui en le lui montrant : Prends garde, il y a là un trou! et allez-vous-en. Votre ami tombe dans le trou, se cassaqodque chose ; mais il vient à vous pour que vous le gttâîssiez, comme Tenfant qui s'est blessé dans r«iidr«it oii il est allé malgré la défense paternelle yieai montrera son père la blessure qu'il s'est fiike. U faut toujours laisser aux gens à qui Ton donne un conseilla facile liberté de venir vous dire un jour : cYous aviea raison; » liberté qu'ils n'ont pas quand votre conseil a eu trop d'insistance, et s'est entouré de trop de preuves; Leur amourpropre recevrait une trop rude atteinte de cet aveu, et il faut être tout à fait un homme supérieur pour immoler son amour-propre à la vérité.

Quant à moi, malgré les excellentes théories que j'expose ici, je ne pus résister au désir de tenter un dernier effort, et je me mis en quête des antécédents de mademoiselle Antonia.

Je vous demande un peu de quoi je me mêlais I

mais c'était le désespoir de cette pauvre madame de... qui me tenait au cœur. Puis j'avais toufours devant les yeui Tair de triomphe avec le* quel mademoiselle Antonia m'avait acc»M»lli au Havre.

Je savais déjà qa'eDe avait été la maîtresse du duc de Pololi et du prinee Korsloff, que sa mère s'appelait ou plutAt prétendait s'appeler madame d'Orimont; mais j'étais bien convaincu qu'il dev^t y avoir d'autres détails que ceux-là sur la danseuse d'Emmanuel.

A partir de ce jour» je questionnai tous les gens qui pouvaient, soit par eux-mêmes, soit par leurs relations, avoir quelque chose à m'apprendre. Or, j'appris :

Que madame d'Orimont avait vendu la virginité de sa fille une première fois au prince Eorsloff , virginité qu'avait eue pour rien, six mois auparavant, un officier de cuirassiers.

Une seconde fois au duc de Pololi ;

Une troisième fois à un Anglais ;

U VIE à VINGT ANS. W

Une quatrième fois au fis à' m ïoiBqmt;

Une cinquième fois au directeur d'un tbéâtre, qui, expert en ces sortes de choses, s'était parfutement aperça de la supercherie, mais n'en avait pas moins signé l'engagement de mademoiselle Antonîa à des conditions moindres que cdles que madame d'Orimont avait exigées , en disant avec raison : a Puisqu'on ne me donne que le quart de ce qu'on me prometi je ne donne que la moitié de ce que j'ai promis» et c'est encore moi le eréapcier.»

Entre ces différentes ventes, mademoiselle An*tonia s'était donnée à crédit à un étudiant en droit, à un élève de l'école Polytechuiquot à une jeune premier du théltre llontpamasse , k un second amoureux du théâtre Beaumarchais; à deux direc* teurs de province et à sept inconnus qui n'avaient dit que leurs noms de baptême.

J'appris que madame d'Orimont seule s'enrichissait à ce métier, et qu'elle avait employé avec tous les amants de sa fille les mêmes procédés qu'avec Emmanuel, c'est-à-dire qu'elle leur faisait

prêter par tm tiers l'aident cp'elie avait économisé sur celui qu'ils donnaient à Antonia, et que, de cette façon, c'était leur propre argent qu'ils empruntaient k un taux exagéré.

J'appris que Tenfant et la rente du duc de PoloU étaient une pure invention de cette bonne madame d'Orimont ; qu'en effet le jeune duc avait donné dix mille livres pour avoir Antonia, et qu'à l'aide d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence d'écrire, et que la mère d'Ântonia avait eu l'esprit de garder, ceOed avait obtenu cinq mille livres de plus ; qu'aDéchée par ce premier succès elle avait menacé de faire du scandale si on ne lui en donnait pas quinze mille autres ; menaces auxquelles on avait répondu par l'ordre de quitter Naples dans les vingtrquatre heures.

J'appris qu'Emmanuel n'avait rien deviné de tout cela, avait ramené Antonia à Paris, et avait commencé pour elle cette vie qui alarmait tant sa mère.

J'appris que, depuis qu'elle était sa maîtresse, il lui était arrivé au moins dix fois de sortir en

disant qu'elle allail à sa répétition, et de mentir oa disant qn'eDe y était allée.

J'appris qaelle disait partout qu'Emmanuel voulait l'épouser et qu'elle^ ne le voulait pas, ajoutant qu'elle le gardait par charité, et que c'était elle qui le nourrissait.

J'appris enfin qu'elle était une ignoble créature, et qu'Emmanuel jouait, en vivant avec elle, le rôle d'un niais ; et c'étaient ceux qui avaient de l'indul-gence pour lui qui se contentaient d'appliquer cette épithète à son nom.

J'écrivis à Emmanuel une longue lettre dans laquelle je lui détaillais tout ce qu'on vient de lire. Je reçus sa réponse immédiatement; elle était conçue en ces termes :

« Mon cher ami,

<K Je te remercie de tes conseils , mais je ne prends jamais conseil que de moi. Je ne sais quel intérêt tu as à te faire l'écho de toutes ces calom-

290 Là VIE À VINGT ANS.

nies. J'aime et j'estime mademoiselle Antonia, et je ne veux voir à l'avenir que ceux qui auront pour elle les mêmes sentiments que moi.

<x Ton ancien ami,

C< ElUfANUËL DE... »

J'envoyai au diable mon ami, sa maîtresse et madame d'Orimont, et je ne m'occupai plus d'eux.

Six mois se passèrent.

Un matin, j'entrai pour déjeuner dans un café du boulevard. La première personne que j'aperçus en entrant, ce fut Emmanuel. Je ne savais pas trop dans quels termes nous étions ensemble ; cependant j'allai à lui, je lui tendis la main et je lui demandai comment il se portait. Il me serra la main et me répondit qu'il se portait à merveille.

Je fis mine d'aller m'asseoir à une table au bout de la salle.

— Oà vas-tu donc 7 me dit-il.

— Je vais déjeuner.

— Assieds-toi là et déjeune avec moi.

Je m'assis.

J'évitai de parler d*Antonia, mais je voyais à U figure d'Emmanuel qu'il avait deviné mon parti pris de me taire sur sa maîtresse, et il me sembla qu'il eût voulu que je lui en parlasse.

Je l'entretins de tout, excepté de cela.

Nous sortîmes ensemble du café. Emmanuel paraissait soucieux.

— Aieu, lui dis-je.

— Tu me quitte^ déjà?

— Ow'.

— Viens donc me voir.

— Je n'ai guère le temps ; je travaille beaucoup.

— Enfin, si tu passes par la rue de la Victoire, monte me dire bonjour.

— Tu demeures donc là maintenant?

— Oui.

Emmanuel s'attendait évidemment à de nouvelles

m U VIE A VINGT ANS.

questions de ma part. Je ne lui en fis pas, et je le quittai.

} Au moment où nous nous tournions le dos, je me trouvai en face d'un autre de mes amis, mais avec lequel j'étais moins lié qu'avec Emmanuel, et dont le nom était Octave, je crois.

— Avec qui causiez-vous? me dit-il.

— Avec Emmanuel de...

— Je ne m'étais pas trompé.

— Le connaissez-vous?

— Oui, non.

— Vous me dites cela d'un drôle de ton.

— Le connaissez-vous beaucoup, vous?

— Je suis très-lié avec lui.

— Ahl

Ce ah! pouvait se traduire par tant pis.

— Je ne comprends rien à ce que vous voule? dire.

— Oh ! je ne dis rien.

U était évident qu'Octave ne demandait qu'à être questionné ; il ajouta donc :

Là VIE A VINGT ANS. W

— N'était-il pas l'amant d'Antonia, une danseuse ?

— Oui.

— C'est bien cela.

— Pourquoi, diable, ce! air mystérieux?

— Vous voyez souvent ce M. Emmanuel? *

— Oui.

— Eh bien, voyez-le moins souvent : voilà tout ce que je puis vous dire.

— Qu'a-t-a fait?

— 11 a une mauvaise réputation. On m'a conté de lui des choses...

— Lesquelles?

— Il s'est tout bonnement fait entretenir par Ântonia.

— Lui!

— Lui-même.

— Celui qui vous a dit cela a menti.

— Mon cher, c'est un homme qui le sait mieux que personne: c'est le nouyel amant d' Antonia, qui paye maintenant les dettes de ce monsieur.

•-- Écoute», mon cher Octave, il y a six mois que je n'ai vu Emmanuel ; mais je vous certifie qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'on vous a raconté.

— U n'y a pas que cela I

— Qu'y a-t-il encore ?

— On Ta vu tricher au jeu.

— Il ne joue jamais.

— 11 a joué, je vous en réponds, car j'ai joué contre lui.

— Et vous l'ave? vu tricher, vous?

— Non, au contraire, je l'ai toujours vu perdrej et il m'a très-bien payé.

— Qui l'accuse alors ?

— C'est encore l'amant d'Antonîa.

— Dites-moi donc le nom de ce monsieur?

— C'est le comte Ernest de Magny.

— n demeure?

— 5, rue de la Paix, w-il(ercî.

— Que voulez-vous foire de cette adresse ?

— Je veux lâ donner à Emmanuel.

— Donnez-la-lui ; vous pouvez même invoquer mon témoignage si besoin est, et dire que c'est moi qui vous ai tout conté. Ernest me Ta dit plus de vingt fois, et dix de mes amis vous en diront autant.

— Il y a longtemps que M. de Magny est Tamant d*Ântonia?

— Il y a deux mois environ. Mais comment se fait- il que vous, Tami d'Emmanuel, vous ne sachiez rien?

— Il ne m'a rien dit.

— Tout k l'heure?

~ Non.

— Cependant vous connaissiez cette liaison?

— Mieux que personne; voilà pourquoi je puis affirmer que ce qu'a dit M. de Magny est une pure calomnie; non-seulement Emmanuel n'était pas entretenu (puisqu'il faut dire le mot) par mademoiselle Ântonia, mais encore il se ruinait pour elle.

— Tout ce que je sais, c'est qu'Ernest m'a dit cela; mais j'ignore qui le lui a dit. Cependant il n'eût pas avancé une chose de cette gravité s'il n'eût pas été bien certain du fait. Ce qui continuerait à m'y faire croire, c'est qu'Emmanuel ne vous a pas parlé de sa rupture avec Antonia. Il faut qu'il ait eu une raison de se taire, et il n'en peut pas y avoir d'autre que la crainte que vous n'appreniez ce que tout le monde sait.

Je pris congé d'Octave, et je me rendis chez Emmanuel.

Je le trouvai lisant et fumant au coin du feu, dans un petit appartement meublé qui devait tout au plus lui coûter quatre-vingts francs par mois, tant il était modeste.

— Mon cher, lui dis-je tout de. suite en entrant, je viens pour te parler de choses très-sérieuses.

— Assieds-toi, cher ami, me répondit Emmanuel, et causons.

J'étudiai son visage pour voir si cette entrée en matière ne l'embarrassait pas un peu ; car^ malgré

1 1 VIS i VÎ?(ÎIT km 897

mh b eonviction dOctave m'avait un peu ébranlé; mais je fus bien vite rassuré par le sourire loyal d'Emmanuel, et j'abordai franchement la ques*

tiOD.

— Tu as quité Antonia, lui dis-je, commeDt cda s'est-il fait?

— Oh I mon cher, j'ai honte à te l'avouer. Au Havre elle m*avait tellement monté contre toi, car elle avait deviné le sujet de ta visite, que je t'ai bien détesté pendant quinze jours, d'autant plus que je sentais dans le fond de mon âme que la rai-*

800 r.A VIE k VINGT ANS.

son était de ton càté, et, comme c'est le propre de notre pauvre nature huqiaine» je t'en voulais de ce que tu avais raison. Nous revînmes à Paris. Tous les jours je suppliais madame d'Orimont de me faire prêter la somme qu'elle m'avait promise, car je comptais bien pouvoir payer avec cette somme une partie de mes dettes particulières. Les gens à qui Ton doit ne savent vraiment pas combien on a le besoin de les payer et de se débarrasser d'eux ; avec quelle impatience on attend l'argent que l'on doit recevoir pour le leur donner, risque à rester sans le sou, et combien le hasard vous met presque toujours dans l'impossibilité de faire face aux engagements et de rester dans les calculs qu'on avait faits à Tavance. C'est ce qui arriva pour moi. Je reçus trente mille fi^ancs contre une lettre de change de quarante mille. Te dire à quoi cet argent passa me seraii.impossible. Je rendis k madame d'Orimont ce que je lui devais, car, comme tu le penses bien, je ne voulais rien lui devoir, je fis uqca deau à Antonia, je payai ce que je devais pour elle, domestiques, fournisseurs, tapissiers, et moi

LA VIE A VliNGT AWS. 301

je me trouvai exactement dans la même position vis-à-vis de mes dettes, aussi gêné et aussi tourmenté qu'auparavant. Il y a une chose que le public ne s'explique pas bien, c'est l'entêtement que l'on met à se ruiner pour une fille dont on n'est pas aimé. Cela est pourtant bien facile k comprendre : outre les impossibilités matérielles que tu m'as détaillées la première fois que tu es venu me voir chez Antonia, et qui sont les meilleures raisons de cet entêtement, Thomme qui est dans ce cas-là obéit à un sentiment d'économie, pour ainsi dire; il court perpétuellement après la première somme importante qu'il a donnée à sa maîtresse. Plus il lui a donné d'argent, moins il veut la quitter, parce qu'il se dit : a Le jour oh je ne serai plus avec elle, tout cet argent sera définitivement perdu pour moi. » Il finit par le considérer comme un capital dont l'amour de cette femme est le revenu. Il compte toujours donner moins à mesure qu'il vivra avec elle, et de cette façon répartir sur plusieurs mois ou çur plusieurs années, selon l'importance des dépenses faites, la so^ime sacrifiée,

502 LA VIE k VIKGT ANS.

de façon à pouvoir faire ce calcul : J'ai donné cent mille francs, c'est vrai, mais j'ai été quatre ans Ta^ mant d'une jolie femme : cela ne fait qqe vingt* cinq mille francs par an.

Ce calcul ne réussit jamais en pratique, mais U réussit toujours en théorie.

Je faisais ce calcul malgré moi. Je me disais : « Maintenant que je suis entré dans ce genre de vie, je ne pourrai plus m'en déshabituer. Si je quitte Anlonia, je prendrai une autre maîtresse avec laquelle il me faudra refaire les mêmes dépenses qu'avec celle-ci. C'est une économie de garder Antonia. » Je ne voulais pas croire mes amis, qui me disaient qu'avec la dixième partie de ce que je dépensais pour cette fille je pourrais faire le bonheur et être aimé même de quelque autre femme jeune, jolie et qui n'aurait pas appartenu à tout le monde. Mais que veux-tu? on se ruine sou-

vent pour une fille perdue, laide quelquefois, sans charmes, sans esprit, et cela parce qu'elle a été la maîtresse d'hommes à la mode, et qu'on est fier de leur succéder* A quel degré d'avilissement le cœur

hk VIE A VINGT ANS. 3(^3

arrive quand il en est venu à mettre son amourpropre dans ces)sortes de renommées ! Et Ton ne voudrait pas être Tamant d'une fille de seize ans, bien jeune, bien fraîche, bien jolie, bien sage, qui vous attendrait tous les jours en travaillant dans le modeste appartement que vous lui auriez donné et dont les goûts simples lui auraient fait un paradis 1 Trouvez une fille comme celle-là sur votre passage, vous ne donnerez pas cinq cents francs pour être son amant ; qu'un autre homme par hasard ait ridée de la prendre» qu'il la laisse, qu'elle devienne une femme entreténue, connue pour avoir été la maîtresse de monsieur tel ou tel; quelle ait eu cinquante amants ; vous ferez des folies pour elle, et vous voudrez payer les restes cent fois plus que vous n'eussiez payé les primeurs. Que ces femmes ont raison de nous ruiner quand elles en trouvent JToccasion 1 car nous ne sommes que corruption et vanité, et il faut que nous soyons leur amant pour être quelque chose. Et k la porte de ces maisons où nous venons perdre notre jeunesse, corrompre notre esprit, jeter notre argent, il y a d© pauvres

créatures qui meurent de faim et qui nous tendent la main sans que nous les voyions ; et il y a des gens qui disent que le monde est bien fait I Pourquoi, nous oisifs, gens inutiles, qui sacrifions à de si ridicules théories, n'avons-nous plus à quarante ans la fortune que nous avons à vingt-cinq ; ou pourquoi n'avons-nous pas à vingt-cinq ans Fexpérience que nous aurons à quarante? nous serions encore, comme les autres, capables du bien.

Je regardais Emmanuel pendant qu'il parlait ainsi, la tête dans ses mains, et j'étais de plus en plus convaincu que tout ce qu'on m'avait raconté sur lui était une ignoble calomnie.

— Enfin, reprit-il avec un soupir, on dira ces choses-là, on les écrira même, et Ton n'y croira pas, et l'imbécillité humaiue sera des siècles encore sans faire un pas en avant.

— Cependant, lui dis-je, toutes les réflexions que tu fais en ce moment, je te les ai déjà entendu faire il y six mois. Qui me dit que cette fois tu ne vas pas encore les oublier et retourner avec Antonia?

— Oh I noo, c'est bien fini- Il y a, pour retomber dans ce passé, des barrières infranchissables. Tu vois quel appartement j'habite. Je n'ai pas le sou, je suis tout à fait brouillé avec ma mère, je suis traqué par mes créanciers, eh bien , je me trouve heureux en comparaison de ce que j'éla*^ avec Antonia.

— Mais comment cette rupture s'est-elle faite?

— Du moment que j'ai eu payé les dettes d'An* tonia, il n'y a plus eu de sa part, ni de la part de sa mère, grands ménagements k mon égard. Chaque jour on me mettait le marché à la main. Il me revenait perpétuellement des propos infâmes qu'An* tonia tenait sur mon compte, et je ne sais par quel sentiment bâtard je tenais encore à cette fille. Il devint évident pour moi qu'elle me trompait, et gue madame d'Orimont lui servait d'entremetteuse. J'en acquis les preuves bien certaines. J'en fis des reproches à Antonia, qui me répondit d'abord que ce n'était pas vrai, et qui finit par me dire : « Si cela ne vous convient pas, allez-vous-en. »

Je compris alors de quelle combinaison j'avais

été la dupe, et je voulus me venger en ne m'en allant pas ; je me donnai du moins cette raison pour rester ; la véritable était que, malgré moi, j'avais tellement pris l'habitude d'Antonia, que je n'aurais plus su où aller promener ma vie si je l'avais quittée; et cependant je ne Taimais pasi cela dura ainsi deux pois environ.

Un soir, Antonia jouait ; je sortis. A minuit, je rentrai. Je montai chez elle. Je sonnai. On ne me répondit pas ; je sonnai deux fois» trois fois, dix fois, toujours de plus fort en plus fort : môme silence. Je collai mon oreille contre la porte, je n'entendis rien. Je redescendis. Le portier était cou*ché. Je n'osai pas lui demander si Antonia était chez elle : c'était déjà bien assez d'être ridicule à mes yeux sans l'être encore aux yeux de cet homme. Je me dis que peut-être Antonia n'était pas encore rentrée, et j'attendis dans la rue. Je ne voyais pas'de lumière à ses fenêtres. Mon amour« propre me soufflait une foule de mauvaises, rai-^ sons, dont je sentais bien que je ne pouvais plus me contenter. J'attendis ainsi jus<][;i à deux heures

du matin sans voir rentrer Ântonia. Je remontai chez elle. Je sonnai, je carillonnai au risque de réveiller toute la maison : personne ne vint m'ouvrir. Je ne doutai plus qu'Âutonia n'eût un homme chez elle.

Ce qu'il y avait d'affreux, c'est que je ne pouvais pas, ou plutôt que je n osais pas rentrer chez moi, tint j'étais sûr de trouver ma maison sens dessus dessous, et qu'il était trop tard pour me présenter dans un hôtel. J'errai toute la nuit.

A neuf heures du matin, je remontai chez Antonia.

Il me semblait que tous les gens que je rencontrais se moquaient de moi.

Cette fois, la femme de chambre vint m'ouvrir.

L^idée qu'il était peut-être arrivé un accident à ma maîtresse ne m'était pas venue un Jnstant.

— Antonia y est-elle? demandai-je.

— Non, monsieur, me répondit la femme de chambre avec un certain embarras ; madame est sortie

— Je vais Tat tendre.

— C'est impossible, monsieur.

— Pourquoi ?

— Madame a emporté toutes les clefs.

Tout cela était bien clair.

En ce moment le cocher, qui avait reconnu ma voix, se montra.

— Ahl c'est vous, monsieur! me dit-il; j'ai une lettre pour vous.

— De qui?

— De madame.

Il me sembla que le cocher et la femme de chambre se regardaient en riant.

Le cocher alla chercher la lettre et me la rapporta.

J'allais probablement avoir le dernier mot de cette histoire.

J'ouvris la lettre et je la lus.

Elle ne contenait que ces mots ;

LA VIE A VIiNGT ANS, SOO

€ Mon cher Emmanuel,

a Nous sommes malheureux ensemble ; il faut que Tun de nous deux soit plus raisonnable que Taulre ; vous ne Têtes pas, je le suis. Venez me voir comme ami, si vous voulez ; mais toute autre relation doit jcesser entre nous : je ne m'appartiens plus*

C( ÂNTONIA. D

— Cest bien, balbutiai-je (car on ne reçoit pas un pareil congé sans être au moins étonné), c'est bien. Vous direz à voire maîtresse que je la prie de me renvoyer ce qui in'appartient ici, à moins qu elle ne veuille encore me voler cela.

Le mot n'était pas de bien bon goût; mais j'étais si irrité de la façon dont j'avais été joué, que je ne pus le retenir.

Je vins m'installer ici. Le jour même, je reçus mes malles, accompagnées d'une lettre fort impertinente d'Aulonia, qui me disait qu'après avoir spé-

culé sur elle je me permettais de l'insultery et que, si elle ne me méprisait pas tant, elle m'enverrait quelqu'un pour me mettre à la raison.

Cette lettre me coûtait quatre-vingt-dix mille francs ; pour le même prix j'aurais eu un autographe de Charlemagne, deux tableaux de Van- Dyck, ou quatre mille livres de rente.

— Et depuis, demandai-je à Emmanuel, tu n'as pas entendu parler d'Ântonia?

— Au contraire ; tous les jours j'apprends qu'elle fait circuler une nouvelle infamie sur mon compte. Quand j'ai payé madame d'Orimont, je n'ai pas songé à lui redemander les reçus que je lui avais faits, et elle les montre à qui veut les voir en disant que je lui dois de l'argent et que je ne le lui rends pas. Quand je payais quelque chose pour Ântonia, je faisais faire la facture en son nom, si bien qu'aujourd'hui elle fait voir ces factures, et dit : ce M. Emmanuel de..., cette canaille avec qui j'ai eu le malheur de vivre, me laissait payer comme je l'entendais les choses qu'il disait acheter pour moi. » Elle a été jusqu'à me faire menacer des

tribunaux ; elle a dit à tous mes créanciers que je suis un gredin, que je ne les payerais jamais; et j'ai, à rheure qu'il est, une des plus mauvaises réputations de Paris. ^ • — Mais ce n'est pas tout, dis-je.

Et je racontai à Emmanuel ma conversation avec Octave. Il Técouta avec un abattement profond.

— J'ai bien mérité tout cela, dit-il ; on ne sait pas tout le mal qu'une femme, si méprisable qu'elle soit, peut faire à un homme honorable quand elle est jeune, jolie, et qu'elle est entourée de gens qui lui font la cour et qui sont prêts à croire tout ce qu'elle dit. Rends-moi le service d'aller chez M. de Magny ; que tout cela finisse par un bon duel ; c'est tout ce que je demande.

J'allai chercher Octave, et nous nous rendîmes chez M. de Magny, espèce de sot frisé que nous trouvâmes occupé à se faire onder les cheveux.

Le résultat de notre visite fut que M. de Magny n'avait fait que répéter ce que mademoiselle Antonia lui avait dit, et qu'il ne le rétracterait que si elle le rétractait elle-même.

512 U VIE A VliS'GT ÂN3.

Nous allâmes chez Antonia, que nous trouvâmes flfinquée de madame sa mère.

Un volume ne suffirait pas si je voulais transcrire toutes les infamies que ces deux drôlesses débitèrent sur Emmanuel. EBes en arrivèrent à nous dire qu'Emmanuel avait prêté les mains aux marchés qu'Antonia semblait faire en cachette de lui, et qu'il l'aidait à manger l'argent qui en résultait. Elles ne respectaient rien^ ni délicatesse, ni famille, ni honneur. Moi qui savais qu'il n'y avait pas dans le monde d'homme plus loyal qu'Emmanuel, je fus vingt fois sur le point de prendre une chaise et d'assommer ces créatures.

Pendant deux heures elles nous racontèrent leurs griefs, chacune à son tour, et quelquefois toutes les deux ensemble ; et, ce qu'il y avait d'affreux, c'est que tout ce qu'elles disaient acquérait un air de vérité par la gêne même où se trouvait Emmanuel.

— Depuis qu'il ne m'a plus, il n'a pas un sou, disait Antonia.

Emmanuel se battit avec M. de Magny; il lui

LA VIE A VliNGT ANS. 313

donna un coup d'épée, il paya toutes ses dettes, il sacrifia )a moitié de sa* fortune, il s'en alla demeurer en Touraine avec sa mère, il rompit complètement avec un monde pour lequel il n'était pas fait, ce qui n'empêche pas que, lorsqu'on parle de lui, ^n trouve encore des gens qui vous disent :

— Emmanuel de..., qui a été Tamant d'Ântonia, ce n'est pas un très-honnête garçon, à ce qu'il parait. On raconte de bien vilaines choses sur son compte.

Il y a six mois environ, je rencontrai Emmanuel, que je n'avais, pas vu depuis un an. Je lui parlai naturellement d'Antonia.

— Tiens, me dit-il, il faut que tu me rendes un service.

* — Lequel?

— Tu vas aller chez elle lui porter ces cinq cents francs.

Et en même temps il tirait un billet de cinq cents francs de son portefeuille/

— Tu es fou, lui dis-je, tu envoies encore de l'argent à Antonia I

— Oui, la pauvre fille m'a écrit qu'elle était très-malheureuse, qu'on allait lui vendre ses meubles, et qu'elle avait absolument besoin de cette somme. Je la lui portais; mais puisque te voila, j'aime autant que ce soit toi qui t'en charges.

— As-tu la lettre d' Antonia sur toi?

— Oui, la voici.

Cette lettre était ainsi conçue :

a Mon cher Emmanuel,

« Je suis extrêmement gênée ; il me fhut absolument cinq cents francs auJQurd'hui, ou Ton vendra mes meubles demain. Je m'adresse à vous, parce que, de tous les gens que je connais, c'est vous qui avez le plus de cœur et qui serez le plus prompt à me rendre ce service, en souvenir de

l'heureux temps que nous avons passé ensemble. »

C'était d'un bel aplomb !

Je pris le billet de cinq cents francs et je me rendis chez Ântonia.

— Je viens de la part d'Emmanuel, lui dis-je.

— Il a reçu ma lettre? fit-elle.

— Oui.

— Et if m'envoie?

— Cinq cents francs que voici.

-*• Oh t qu'il est aimable I vous le remercierez bien pour moi. Pourquoi n'est-il pas venu luimême? j'aurais eu tant de plaisir à le voir!

— Ce n'est pourtant pas ce que vous m'avez dit la dernière fois que je vous ai vue, fis-je observer à Antonia, Vous traitiez bien mal Emmanuel.

— Ah ! vous savez? fit-elle négligemment, on dit de ces choses-là quand on est en colère, et le lendemain on regrette de les avoir dites.

Voilà comment se fout et se défont les réputations de jeunes gens.

Tout ce que j*avais dit à Emmanuel le jour de notre première entrevue chez Antonia s'était réalisé.

Décidément Texpérience est un fruit que Ton ne cueille jamais que lorsqu'il est pourri.

Les trois aventures arrivées à Emmanuel, me représentaient l'amour dans sa triple unité. En dehors de ces trois positions, je ne voyais plus rien. L'amour de passion, Tamour de caprice, Famour de comnàerce, me semblaient résumer toutes les exigences du cœur, de Tesprit et des sens.

Je racontais donc partout l'histoire d'Henriettei d'Âugustine et d'Ântonia.

Un jour j'allais de Lyon à Avignon, et je me

trouvais dans le coupé avec un homme de trentecinq ans environ dont la figure loyale et douce attirait aisément la sympathies

Nous fîmes vite connaissance.

En voyage, que peut-on faire de mieux que de se raconter des histoires?

Je racontai à mon voisin les amours d'Emmanuel.

— Ainsi, ioe dit-Q quand j'eus fini, vous croyez avoir dans ces trois anecdotes toutes les phases par lesquelles le cœur peut passer?

— Je le crois! lui dis-je.

— Vous vous trompez, jeune homme, fit-il familièrement et avec un doux sourire, tout n'est pas là. Vous n'avez dans ces trois récits que des passions où le cœur n'est jamais complètement satisfait, et il vous manque le plus doux, le plus simple et le plus heureux des compléments.

— Pouvez-vous me le fournir?

— Parfaitement. C'est Famour oh il n'y a défiance ni du côté de la femme, ni du côté de l'homme; où Tun apporte sa loyauté, l'autre son

5i8 LA VIE A VraOT ANS.

innocence, et dont sortent une estime réciproque et une affection sans limites. C'est Tamonr qui est dégagé de toutes ces petites entraves qui font les péripéties de ceux que vous connaissez déjà ; c'est l'amour qui rend l'homme indulgent et courageux, qui lui fait voir le monde en beau et qui lui fait bénir l'existence ; qui ne laisse dans l'âme ni préjugés ni remords, et qui fait à la destinée un chemin large et fleurissant ; c'est Tamour que Dieu a permis que j'eusse, et dont toute l'histoire est en vingt lignes/ La voici :

« A vingt^deux ans, je suis devenu amoureux d'une jeune fille qui en avait dix-huit. Elle m'a laissé comprendre qu'elle m'aimait. Je l'ai demandée à sa mère, qui me l'a donnée. Nos deux petites fortunes nous ont fait une médiocrité dorée. Depuis treize ans que nous sommes mariés, nous en som* mes encore à nous demander ce que c'est que de ne pas penser l'un xomme l'autre. Nous avons deux enfants, une fille et un garçon, qui se portent

bien et qui nous aiment. Nous avons des amis qui nous respectent et qui nous voient avec plaisir. Nos séparations, séparations d'affaires, sont sans larmes, parce qu'elles sont sans crainte et que nous nous confions à la Providence. Tout notre bonheur est en nous-mêmes, toutes nos espérances sont en nos enfants. Le malheur peut venir, il trouvera deux cœurs bien unis, prêts à le recevoir comme un hôte nécessaire dans la vie. La mort peut frapper Tun de nous^ au hasard : notre religion nous a fait voir dans la mort une séparation momentanée et non une séparation éternelle. Nous essayons de faire de nos enfants des cœurs honnêtes, des esprits loyaux et des âmes chrétiennes, et jusqu'à présent nous avons réussi. Nous sommes, je le crois, et je le dis sans orgueil^ aussi heureux qu'on peut l'être. »

Comparez maintenant cet amour aux trois autres, et voyez lequel votre conscience doit préférer.

Je regardai Thomme qui venait de me parler ainsi; son œil rayonnait limpide et fier...

— Oui, vous êtes le bonheur, lui dis-je avec émotion.

— Parce que je suis le bien, me répondit-il avec confiance.

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Paris. — Typ. de !!*• Y* Dond-T P «'3*'^, rue Salnl.-lo«)8. 46

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