‹ AntonineChapitre 9 sur 10 · UNE VOISINE · texte numérisé non relu

UNE VOISINE

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— Je te disais donc que j'avais été prendre possession d*un petit appartement, rue Neuve-des-Mathurins.

— C'est cela.

— Je ne t'avais pas donné d'autres détails?

— Non, un souvenir t'a pris et t'a entraîné dans l'histoire de madame d'Harnebey,

— Donc j'étais fort triste quand je pris v^t

appartement. Je venais d'être malade, et je me croyais misanthrope. J'avais rompu avec les femmes et je ne voulais plus même en entendre parler.

Contre les habitudes de tous les jeunes gens, je rentrais de fort bonne heure, je montais tout de suite; je lisais, et lorsque mon portier, car à cette époque je ne me permettais pas d'autre domestique, lorsque mon portier venait le matin allumer mon feu, j@ ne causais pas avec lui et ne lui demandais aucun détail sur les gens de la maison, ce qui étonnait d'autant plus ce brave homme, que je m'étais souvent rencontré, le soir chez lui, lorsque je prenais mon bougeoir, avec une locataire de ladite maison, locataire fort jolie et demeurant sur le même carré que moi.

Malgré ma résolution de célibat, j'avais remarqué cette voisine, car, ^ l'âge que j'avais, si consumé que se croie le cœur, la vue d'une femme jesne et jolie y rallume toujours une étincelle, qui le rallume quelquefois tout entier.

Je rencontrai souvent celle-là en rentrant le soir, comme je viens d'avoir l'honneur de te le dire.

U VIE k VINGT ÂIIS. 143

Notre escalier était fort étroit.

Il en résultait qu'elle passait la première et montait lentement, comme une femme qui sait qu'elle a cinq étages à modte)^.

Moi qui venais derrière elle, je voyais un pied élégamment chauissé, une jambe fine, et je ne sais pas si tu es comme moi, mais je trouve que Ce qu'il y a de plus attractif dans la femme, c^est un pied petit, tm bas de jambe fin, promettait de ne pas se continuer fin jusqu'au genoil, et par-dessHs tout 6elà un bas bien blanc qui se perde dans une bottine bien faite.

Ha voisine avait ce côté attractif.

Aussi, aidé de mes résolutions, je lui avais quelquefois dit après le premier étage :

i— Pardon, madame.

Ce qui voulait dire :

— Veuillez me laisser passer, et, après Tavoir l^aluée, j'avais escaladé mes quatre derniers étages et j'étais rentré chez moi. Pendant que je referïnais ma porte, je Tentendais arriver à la sienne, l'ouvrir, la fermer, et tout était dit.

Mais il y avait des jours où je ne passais pas devant ma voisine, où la contemplation de ces deux petits pieds qui disparaissaient chacun à son lour sur la marche supérieure pour reparaître avec un léger craquement de soie, m'absorbait, et, arrivés à notre cinquième, nous nous trouvions ouvrir nos portes ensemble et les refermer en même temps. Cette coïncidence avait fait que négligemment j'avais jeté les yeux sur son appartement dont toutes les pièces se commandaient, comme on dit, et que j'avais aperçu un intérieur assez confortable et qui ne rappelait en rien la femme entretenue.

Il y a trois choses par lesquelles, entre parenthèses, se dévoile la femme entretenue : c'est la voix, la mise et l'appartement.

Or il était avéré pour moi que ma voisine n'était pas une femme entretenue. Ses petits pieds n'en étaient donc que plus dangereux.

Puisque j'avais fort rapidement, du reste, fait l'examen de l'appartement de cette femme, je devais avoir regardé son visage, je t'en dois donc l'analyse.

Là VIE Â VINGT ANS. 145

Elle était pâle et maigre, mais je crois qu'on n'y perdait rien pour cela.

Permets-moi une comparaison peut-être bizarre.

Elle me faisait TefTet de ces longues et maigres bouteilles de vin du Rhin qui renferment une si excellente liqueur, tandis que ces grosses bouteilles fermes sur leurs bases, amples dans leurs contours, insolentes dans leur ensemble et qu'on appelle des Utres, contiennent un si exécrable vin.

Puis j'étais convaincu que cette maigreur du visage ne se continuait pas toujours. La poitrine était maigre, les bras étaient maigresje le voyais, mais quand, au lieu de commencer h étudier celte femme par la tête, je l'examinais à partir des pieds, je retrouvais dans l'assurance du pied, dans le modelé de la jambe à l'endroit où le mollet commence , le démenti de ce que faisait préjuger le haut ; bref, si elle était maigre depuis la tête jusqu'à la ceinture , elle devait être admirablement faite depuis les pieds jusqu'aux hanches.

Âh 1 mon cher, tu m'as demandé ma seconde histoire, je te la donne avec tous les détails de mes

lue LA VIE À VINGT ANS.

imprèsrions^ et tu auras besoin de ces détails quand tu récriras, car c'est l'histoire d'un caprice et non d'une passion.

Moi, continua Emmanuel, j'aime âsscE les natures de femmes dans le genre de celle que j'ayais sous les yeux. Je ne suis pas de ces sots qui disent, ceux-ci : Je n'aime que les femmes brunes ! ceux-là : Je n'aime que les femmes blondes I moi je n'aime pas, mais je suis prêt à aimer toutes les femmes ; et, si l'on me demandait mon avis, je dirais, abstraction faite du côté moral, inconnu en amour à beaucoup de gens, je dirais que si tes femmes grasses sont pour le plaisir, les femmes maigres sont pour la volupté.

En effet, chet ces dernières femmes, rien n'arrête, rien ne tempère, rien n'amoindrit les sensations. Pas de lenteur, pas de sommeil, pas de demisentiment. Toutes les femmes ont le même feu, je le crois, seulement on n'a besoin que de toucher les unes pour sentir ce feu, et l'on a besoin de fouiller les autres pour le découvrir.

Tu comprends donc que, pour tout autre que

pour moi, ma voisine eût été un trésor, car elle réunissait les deux natures, j'en étais convaincu ; malheuruesement j'avais fait un vœu et je nevQulais pas en démordre ; puis, bien qu'elle me pl^t, rien ne prouvait qu'elle voulût de moi, et je ne me croyais pas disposé à fiiire longtemps la cour k une femmS insensible.

Elle avait de jolies dents, des lèvres comme du sang, ce qui prouvait que ma voisine élait maigre et pâle par nature et non par abus, les yeui étaient noirs et très-cernés, le nez droit, l'air distingué.

C'était rhiver.

Elle portait tantôt un petit chapeau de feutre, tantôt un chapeau de velours noir, un crispin de drap foncé, une robe de soie brupe, un manchon ; tout ce qu'il faut enfin pour être bien et confortable^ ment mise, rien de ce qu'il faut pour être remar^ quée. Pas de bijoux. Voilà tout ce que j'avais vu et tout ce que je savais.

Plein du ^uvenir de ce qui venait de m^arriver avec madame d'Harnebey, je ne pensais à ma voi*sine que lorsque je la rencontrais, et j'avais ce*

pendant pris une telle habitude de la rencontrer tous les soirs, que, lorsque je ne la voyais pas, j'étais étonné, et je jetais involontairement un regard sûr sa porte en passant devant pour rentrer chez moi.

Cependant ma misanthropie n'avait plus été de longue durée, et peu à peu je m'étais remis i fré* quenter mes anciens camarades, qui, ne me voyant plus amoureux, ne me conseillaient plus, et servaient à me distraire de mon souvenir.

Tantôt j'allais souper chez eux , tantôt ils venaient souper chez moi. Il serait inutile de se réunir plusieurs à souper si Ton ne devait pas rire. Nous riions donc.

Mes amis, puisqu'il faut toujours en revenir à ce mot, mes amis, qui n'avaient pas d'ailleurs de raisons pour être tristes, chantaient, criaient, faisaient tapage, au point que j'étais quelquefois forcé, étant un locataire fort modeste et réputé tranquille jusque-là, de les congédier pour que le propriétaire ne me congédiât pas moi-même.

Enfin je commençais à me déranger. L'amitié

avait repris ses droits; quant à l*amour, il attendait.

Il était résulté de tout cela que je rentrais quelquefois très-tard, et que je voyais plus rarement ma voisine, que de temps en temps mes amis avaient rencontrée dans Tescalier en venant chez moi.

— Qu'est-ce que c'est que cette femme qui demeure sur le même carré que toi? m'avaient-ils dit

— Je n'en sais rien.

— Comment I tu n'en sais rien?

— Je la connais de vue, voilà tout.

— Voilà qui est forti tu as dans ta maison, sur ton carré, une femme charmante, et tu ne fais pas sa connaissance?

— A quoi bon?

— Pourquoi fait-on la connaissance des femmes jeunes et jolies? Et une femme que tu as sous la main, encore I

— C'est justement parce que je l'ai sous la main que je ne veux pas la connaître, avais-je répondu pour taire la véritable cause, non pas de mon dédain, mais de mon indifférence.

— Veux-tu nous donner tes raisons?

— C'est bien simple. Si je fais sa connaissance, je lui ferai la cour. 11 ne peut arriver que deux choses : qu'elle me refuse ou qu'elle m'accepte.

— Naturellement.

— Si elle me refuse, me voilà dans la position stupide d''un voisin dont on n'a pas voulu et dont on rit; si elle m'accepte, c'est bien pis.

— Comment cela?

— A partir du jour où je serai son amant, comme elle est ma voisine, elle sera toujours chez moi, ou moi toujours chez elle. Il s'ensuit que non-seulement je ne pourrai jamais recevoir ni aller voir une autre femme, mais encore que je serai forcé, pour avoir la paix, de ne plus voir ceux-là de mes amis qui déplairaient à ma maîtresse. Puis, le jour où elle ne me plairait plus, où j'en aurais une autre, il faudrait, pour me soustraire à ses jalousies et aux scènes que les femmes font, sans être amoureuses, à celui qui les quitte, il faudrait que je quittasse la maison , et, outre que celle-ci me convient particu-

LA VIE A VINGT ANS. i5i

liërement, rien ne m'ennuie comme de déménager.

— C'est juste ; mais ces raisons, excellentes pour toi, n'existent pas pour nous, et nous avons, grâce à toi, le moyen ss^ns avoir à craindre les ré* sultats.

— Â votre aise \ mais je doute que vous réussissiez, car cette petite femme parait très-tranquille, et, d'après le bruit que vous faites ici, elle doit être convaincue que vous n'êtes pas du même caractère qu'elle ; elle doit vous considérer comme des ga* mins.

Le sentiment auquel j'obéissais en parlant ainsi est étrange et naturel cependant. Je ne connaissais pas cette femme, je ne l'aimais pas, je ne la désirais pas, et cependant il m'eût été désagréable qu'un de mes amis devint son amant, et, si j'avais vu chez l'un d'eux la ferme intention de le devenir, le lendemain même je me fusse mis en campagm pour le devancer.

Explique cela, homme de lettres, fit Emmanuel en souriant.

^ — Continue, c'est plus simple.

Il continua.

— Comme je te le disais,. il arrivait quelquefois que je rentrasse assez avant dans la nuit.

Les lampes de l'escalier étaient éteintes, le père Jean, mon portier, dormait, je ne voulais pas le réveiller; alors je remontais chez moi sans lumière et à tâtons.

Une nuit, au moment de toucher le dernier degré de mon cinquième étage, je mis le pied à famx, et je dégringolai trois ou quatre marches.

Tu sais, quand on tombe dans un escalier, quel vacarme cela fait.

Je me relevais lorsque j'entendis la porte de ma voisine s'ouvrir et que je la vis paraître, ma voisine, tenant une bougie à la main.

— Vous étes-vous fait mal, monsieur? me ditelle.

Et, à travers l'intérêt qu'elle paraissait me montrer, je distinguai ce sourire que fait toujours naître, surtout sur les lèvres d'une femme, la vue

U VIE A VINGT ANS. i53

d'un individu surpris dans une position ridicule. Je la remerciai en me relevant.

— Vous n'avez donc pas de bougie? repritelle.

— Non, répondis-je en souriant aussi à Tidée de la situation dans laquelle notre connaissance se faisait.

— Eh bien ! prenez cette bougie, monsieur ; vous n'auriez qu'à tomber encore I

Et je vis qu'elle faisait des efforts pour s'empêcher de rire tout à fait.

— C'est inutile, madame; si vous le permettez, j'allumerai seulement ce papier.

Et je tirai en effet de ma poche un papier que je tordis et que j'allumai ; puis je saluai ma voisine, qui me fit une gracieuse inclination de tête, et qui rentra chez elle.

Pendant que je tenais ma torche delà main gauche, et que, de Tautre, je mettais la clef dans la serrure, il me sembla que Ton parlait daiïs l'appartement de la dame; je prêtai l'oreille, et je l'entendis qui disait :

154 LÀ VIE À VirtGT AltS.

— C'est ce monsieur du carré, qui est tombé dans rescalief; phrase qui fut suivie de deux rires exécutés par une voix de soprano et une voix de baryton.

C'était la première fois que je m'apercevais de la présence d'un homme chez ma voisine. 11 pouvait être deux heures du matin.

Je me couchai en me disant : Tiens I tiens I

Je pris un livre et je me mis k lire.

Hais peu à peu ma tête se pencha en arrière, ma main abandonna le livre, et je me mis à penser à madame d'Harnebey. Je sortais d'une soirée de jeunes gens, j'arrivais d'un grand bruit, je me trouvais au milieu d*un grand calme; je me demandais ce que pouvait faire à pareille heure cette femme que j'avais rendue si malheureuse et qui me faisait si triste.

Pendant que je révais ainsi, j'entendis ouvrir et refermer presque immédiatement la porte de ma voisine.

— C'est sans doute la voix de baryton qui s'en va, pensai-je.

Puis le silence et mes pensées reprirent leur cours.

Je ne trouvai alors rien de mieux, pour donner une forme à tous mes souvenirs, que de relire la dernière lettre de madame d'Harnebey, qui était restée dans la poche de mon habit.

Mais je cherchai en vain, la lettre était perdue.

Je pensai naturellement qu'elle avait dû tomber dans l'escalier au moment où j'avais pris le papier que j'avais allumé, et, ayant mis mes pantoufles et mon pantalon, je m'en allai, ma bougie à la main, chercher dans l'escalier ; mais je ne trouvai rien à l'endroit où j'étais tombé. Je supposai alors que cette lettre avait pu voler à travers les barreaux de la rampe, et je descendis les cinq étages, cherchant de marche en marche, mais toujours inutilement.

Je remontai alors fort contrarié, car cette lettre, tombée de ma poche et encore enfermée dans son enveloppe, n'avait pu être perdue que là où j'avais ôté mon habit, ou que là où Je l'avais ouvert pour y prendre quelque chose. Elle n'avait donc pu être

trouvée que par mes amis ou par ce monsieur qui venait de s'en aller de chez ma voisine. Donc, outre la peine que j'avais d'avoir perdu cette lettre, j'éprouvais un grand ennui qu'elle eût été trouvée par un de ces gens-là.

Tu sais ce que c'est que la lettre d'une maîtresse qui croit que ce qu'elle écrit ne sera lu que de son amant ; elle est pleine de mots acceptés par l'un et et Tautre, que l'un et l'autre trouvent charmants, mais qui paraissent souverainement ridicules à l'indifférent à qui le hasard fait lire cette lettre, quand bien même cet indifférent a dans sa poche une lettre de sa maîtresse, pareille à celle qu'il trouve, car toutes les lettres d'amour se ressemblent, ou peu s'en faut.

Quand le nom de celui à qui une pareille lettre est adressée n'est pas sur Tenveloppe, peu lui emporte, ou plutôt moins lui importe qu'elle ait été trouvée ; mais, quand il sait qu'il sera reconnu pour être celui qui l'a inspirée ; quand il sait qu'il va Ivoir, aux yeux de ceux qui l'ont connu et qui ne demandent pas mieux que d'en rire, cette position

in^aisemblable et stupide i* homme aimé, il est furieux d'avoir perdu cette lettre; il s'en rappelle les expressions, et il voit lui-même qu'il serait tout prêt à s'en ^muser s'il la trouvait, adressée à quelque autre que lui.

Pour moi c'était bien pis encore. Ce n'était pas seulement une lettre d'amour ordinaire, c'était une de ces lettres qui abritent les derniers souvenirs d'une liaison brisée, les derniers regrets d'un amour rompu ; une de 'ces lettres dans lesquelles tout le cœur<de la femme s'épanche, et qui, semblables à des vases précieux et fragiles pleins d'encens et de parfums, se brisent aux mains des maladroits qm les touchent.

J'avais presque les larmes aux yeux en songeant que l'amour de cette pauvre femme et cette douleur dont j'étais la cause, que toutes ces impressions, enfin, qu'elle avait si ingénument confiées à la lettre que je venais de perdre, allaient être parodiées par un tas de fous incapables de les comprendre, ou par cette femme et son amant, qui ne

se feraient pas scrupule de la montrer, ne croyant

pas susceptible d'être aimé l'homme qui se Jetait si bêtement par terre dans les escaliers.

Il y a même, à propos de cela, continua Emmanuel, une remarcjue que nous pouvons faire, puisque nous ne sommes que nous deux. Par exemple, si lorsqu'il pleut et qu'il fait de la boue, un homme passait en courant à côté de toi, que le pied lui manquât, quMl se jetât dans le ruisseau, et qu'il se salit bêtement les mains et le visage; si tu le voyais se relever pour couriir, au milieu des rires des gamins, après son chapeau que le vent emporte ; si l'on te disait en ce moment que cet homme est adoré d'une femme jeune et belle, tu ne voudrais pas le croire, et qui sait, si elle était à ta place et qu'elle vit son amant dans cette position, si elle le croirait ellemême?

Quand le ridicule frappe aux yeux de tous et au grand jour, il atteint le cœur et le déchire.

Je remontai donc chez moi, cherchant encore et ne faisant très-succinctement toutes ces réflexions lue je te détaille aujourd'hui, sans que mes recber*

LA VIS A VLNJT AXS. Jàl)

ches me découvrissent rien, et sans que mes réflexions me consolassent.

J'étais rentré, et j'avais refermé ma porte» qnand je vis un papier à terre; je me baissai, je le ramassai, c'était ma lettre dans une enveloppe. Je l'avais perdue, à ce qu'il paraît, à ma porte, et j'étais sorti si précipitamment pour la chercher» que j'étais passé à côté d'dle sans la voir.

Je courus donc bien vite à mon lit, et je me dis-posai à rouvrir; mais, quand je voulus la tirer de l'enveloppe, je trouvai un obstacle, et je m'aperçus alors que, depuis que je Tavais perdue, Tenve* loppe avait été recachetée.

Un moment je crus que je révais. Je me frottai les yeux, et je regardai attentivement le cachet.

En place de la cire noire qui fermait primitivement l'enveloppe, on avait mis de la cire rouge, et au lieu de l'initiale qu'il y avait sur le premier cachet, je trouvai sur le second un A.

— Est-ce l'initiale du nom de ma voisine ou de son amant? me demandai-je ; dans le premier cas, ce serait une plaisanterie de femme ; dans le second

cas, ce serait une impertinence, mais une impertinence dont est incapable un homme bien élevé, et elle ne peut recevoir qu'un homme comme il faut. Au contraire, pensais-je, elle aura vu tomber cette lettre de ma poche, et par curiosité elle ne m'aura pas prévenu ; puis elle est venue la chercher quand elle m'a vu rentré, et elle a voulu la lire avec ce monsieur, qui n'a pas voulu y consentir, et lui a dit de la reglisser sous ma poii'te.

Mais alors pourquoi a-t-elle remplacé l'ancien cachet par le sien? Il valait bien mieux remettre cette lettre telle quelle sous ma porte. J'aurais cru l'avoir perdue chez moi et non dehors, et je n'aurais pas soupçonné qu'on eût pu la lire, tandis que je suis sûr qu'elle au moins l'a lue.

Qu'est-ce que tout cela veut dire?

En tout cas j'ai ma lettre, et, s'ils peuvent dire que je suis ridicule, ils ne peuvent pas le prouver.

Si ma voisine allait m'avoir écrit et avoir mis sa lettre sous la même enveloppe que celle de l'autre, le second cachet serait non-seulement excusé, mais nécessaire.

Je décachetai, mais je ne retroavai que ma lettre sans qu'on y eût ajouté un mot.

A mesure que je la relisais le cœur plein de sentiments divers, il me semblait voir de Tautre côté de la page la tête railleuse de ma voisine.

Enfin, je m'endormis sans avoir rien compris à ce qui m'arrivait, mais bien décidé à avoir des détails à la première occasion, et au premier signe de la connaissance de cette lettre que donnerait celle qui l'avait trouvée.

Le lendemain, je dormais encore quand le père Jean entra dans ma chambre.

Je n'avais pas ouvert les yeux que je lui dis :

— Père Jean, comment appelle-t-on le monsieur qui est venu hier au soir chez ma voisine?

— Frédéric, monsieur, me répondit le portier.

— Et son autre nom ?

— Nous ne le connaissons que sous le nom de

Frédéric.

— Et ma voisine, son nom?

— AugusLine.

— Augustine, c'est cela, me dis-je, c'est bien cela.

— Que dit monsieur?

— Rien, je vous remercie.

— C'est une bien gentille petite femme que mademoiselle Augustine, reprit le père Jean.

Malheureusement je n'étais pas dans l'intention de questionner mon portier : aussi je coupai court aux renseignements que je le voyais près de me donner, en lui disant : Donnez-moi mes bottes, et je sortis.

En descendant, je rencontrai Augustine, que je saluai comme je le devais après la connaissance que nous avions faite la veille, elle me répondit par un : Bonjour, monsieur, fort aimable, et je vis qu'elle attendait que je l'interrogeasse sur la lettre comme j'attendais qu'elle en parlât.

Nous n'osâmes ni l'un ni l'autre aborder ce sujet : elle s^arréta une minute chez le père Jean ; moi, je continuai mon chemin en la saluant une seconde fois.

Je la rencontrai encore sans qu'il y eût rien de

nouveau dans nos rapports que les bonjour, monsieur, bonjour, madame, que nous échangions du ton le plus amical.

^ Cependant l'action de cette femme prouvait une certaine curiosité de moi, qui ne revenait de temps en temps à l'esprit; et c'est sans doute pour cela qu'Augustine avait fini par occuper un mn de ma pensée.

Tu sais qu'un beau jour je résolus» ennuyé de cette vie qui ne m'apportait aucutte consolation, de partir pour l'Italie.

Je dis donc au père Jean que j'allais partir dans cinq ou six jours, et qu'il fallait qu'il ttnt toutes mes affaires prêtes.

Le lendemain du jour où j'avais fait part de mon projet au père Jean, on frappa à ma porte*

Il pouvait être midi.

J'allai ouvrir.

C'était Augustine.

— Pardon, monsieur, me dit-elle ; je vous dérange?

— Non, madame.

lOé LA VIE Â YIKGT ANS.

— Avez-vous du feu chez vous?

— Oui, madame.

— Voulez-vous me permettre de me chauiïer? J*ai les fumistes chez moi, et je gèle.

— Entrez, madame.

C'était une entrée en matière assez originale ou tout au moins assez inattendue.

Je la fis passer dans mon petit salon, qui était assez élégamment meublé.

— Ah l dit-elle en regardant les étagères, voilà de charmants saxes.

— Ils sont à votre disposition, madame, lui dis-je, s'ils peuvent vous être agréables.

— Je n'admire pas pour que Ton m'offre, monsieur; je désire que' vous soyez prévenu de cette qualité, afin que vous n'ayez jamais à craindre mes visites.

— Et moi, lui dis-je, madame, je n'offre jamais pour qu'on refuse. Sortez donc aujourd'hui de vos habitudes en acceptant ; à l'avenir, je sortirai des miennes en n'offrant plus.

Augustine s'inclina gracieusement, alla prendre

LÀ VIE k VINGT ANS. les»

sur Tétâgère la figurine qu'elle avait admirée, et, après ravoir considérée plus attentivement, elle vint la poser sur la cheminée, et s'assit sur le tapis, devant le. feu.

Je pensai que cela lui était plus agréable qu'un fauteuil; cependant je lui en montrai un.

— Non, me répondit-elle, je suis miétix ainsi. Moi, qui aimais mieux le fauteuil, je m'assis

dedans

Elle leva alors ses grands yeux vifs et clairs sur moi. On eût dit le regard d'une gazelle.

— Cela vous étonne que je vienne tout bonnement vous voir ?

— Cela m'enchante, lui dis-je.

— Pourquoi cela î

— Parce que vous êtes une charmante femme, et qu'il est toujours agréable de recevoir la visite d'une personne comme vous.

— Il n'y a pas longtemps que vous pensez de la sorte.

— Â mon tour je vous demanderai pourquoi ?

— Parce que, si cela vous eût été agréable

de faire ma coanaissance, vous y auriez tâché, et que vous n'avez même pas eu l'air de me voir depuis que vous demeurez ici.

— Je n'étais pas sûr que mes visites seraient agréées.

— Des visites sont toujours agréées, quand elles sont faites par un homme comme il faut.

Le ton dont elle donnait ses petites leçons était charmant.

— Encore fallait-il que je fusse présenté, repris-je.

— Vous étiez mon voisin, et à ce titre vous pouviez vous présenter vous-même. D'ailleurs, vous me rencontriez tous les jours, je n'avais pas l'air bien terrible ; vous saviez que j'ai un amant, vous pouviez donc penser qu'il n'y avait pas besoin de se gêner avec moi.

Il était évident qu'elle attendait ma réponse pour me juger.

— D'abord j'ignorais, madame, que vous eussiez un amant, ne m'en étant enquis auprès de , personne, et personne n'étant venu me le dire. Puis,

LA TIE A YKGT A5S. 167

quand bien même j'aurais su que tous en aviez un, vous n'en étiez pas moins nne femme digne de tous les respects qu'on doit à une femme.

— Allons, me dit-^dle en me tendant une petite main, vous êtes nn honune channant, et vous serez mon ami.

— Bien dévoué.

— Maintenant causons sérieusement.

— Tout ce que je viens de dire est sérieux, lui fis-je observer, résolu qiie j'étais à ne pas me laisser prendre en défaut.

— Bien, bien, répliqua*t*elie en souriant, c'est établi, n'en parlons plus ; mais parlons d'autres choses. On m'a dit que vous partiez, est-ce vrai?

— Oui, je pars.

— Et quand ?

— Dans six jours.

— Réellement?

— Réellement.

— Et personne n'a le pouvoir de vous faire rester? fit-elle en me regardant du coin de l'œil.

— Vous !

— Ne disons pas de choses mutiles.

— Je ne mens pas ; dites-moi de rester, je resterai.

— Mais comment faut-il vous le dire ?

— Le mieux que vous pourrez.

— C'est que ce n'est justement pas comme cela que je le dirais.

— Ordonnez-le-moi alors.

— Je n'en ai pas le droit.

— Vous le prendrez.

— Comment le prendrai-je?

— Comme vous l'avez pris sur..:

— Sur qui ? fit-elle en me regardant en face.

— Sur d'autres, fis-je négligemment.

r— Sur un autre, vous voulez dire, répliqua-t-elle avec ce même ton dont je te parlais tout à l'heure. Vous croyez donc que c'est avec l'intention d'être votre maîtresse que je suis venue vous voir? alors vous êtes un fat I

— Je ne l'ai pas cru une minute, balbutiai-je, intimidé un peu par ces réponses nettes et précises.

— Je TOUS ai dit tout à l'heure : « Vous serez mon ami ; » si vous m'aviez plu d'une aulre façon, je vous aurais dit : c Soyez mon amant. » Ainsi, revenons à ce que je vous disais. Vous parlez?

— Oui.

— Et rien ne vous retient?

— Rien.

— C'est dr61el i'aurais cru que vous aimiez quelqu'un.

— Personne.

— Ah!

Ce Àh! voulait dire clairement :

— Hais comment arrangez-vous cette réponse avec la lettre que j'ai trouvée ?

Malheureusement j'étais décidé à ne pas parler le premier de cet incident.

Elle reprit :

— C'est vrai, vous ne recevez personne.

— Qui vous Ta dit? •

— Le père Jean.

— Vous le lui avez donc demandé 7

— Oui.

— Pouvez-vous me dire quel intérêt vous aviez à savoir cela ?

— C'est bien simple : puisque vous ne veniez pas chez moi et que je voulais venir chez vous, je tenais auparavant à être sûre de ne pas vous déranger et à ne contrarier personne en vous faisant visite. Une visite peut être si mal interprétée I

— C'est juste, et Ton n'est pas plus discrètement indiscrète.

— La discrétion, c'est ma grande vertu.

— Ohl

— Vous dites?

— Je dis ; Oh !

— Et que signifie cette exclamation ?

— Elle signifie que vous êtes une remarquable exception, car la discrétion n'est pas la vertu dominante chez les femmes.

— C'est ma seule.

— Et vous n'avez jamais péché contre?

— Jamais !

— Bien sûr?

— En voulez- vous une preuve?

— Dites.

— Eh bien, l'autre fois, en allumant votre papier à ma bougie, vous avez laissé tomber une lettre.

— C'est vrai.

— Je Tavais vue tomber.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'elle tombait ?

Âugustine se mordit les lèvres.

— J'aurais pu vous le dire, mais la pensée ne m'en est pas venue, et d'ailleurs il n'y a vertu que quand il y a lutte.

— Il y avait donc lutte ?

— Certainement ; un moment j'ai désirai cou* naître le contenu de cette lettre.

— A ce moment-là il y eut péché.

— Oui, mais vous allez voir qu'il n'y en eut pas » accomplissement. Quand vous fûtes rentré, je réssortis et je ramassai la lettre. Je reconnus une écriture de femme, et je la tirai de l'enveloppe.

— Diable I fis-je

— Mais je l'y remis aussitôt, sans la lire, je vous le jure.

— Vous le jurez?

— Oui.

— Le parieriez-vous ?

Elle se mit à rire.

— Peut-être, reprit-elle ; seulement, comme je désirais vous connaître, je la recachetai de mon initiale ; je la glissai sous la porte, espérant qu'en voyant par le cachet à qui vous deviez la restitution de cette lettre, vous viendriez, ne fût-ce que par politesse, faire une visite à celle qui vous Tavait rendue.

— Je ne pouvais pas reconnaître Finitiale, j'ignorais votre nom, et ce pouvait bien être un autre locataire de la maison que vous.

— C'est à peu près juste. Bref, ayant appris que vous partez bientôt, j'ai voulu vous prier de rester au nom de celle qui vous écrivait.

— Puisque je pars, c'est qu'elle n'a pas le pouvoir de me retenir; il est vrai que, dans ce cas*là, elle a besoin d'une auxiliaire, et n'en peut trouver

une plus charmante que vous. Vous désirez donc que je reste ?

— Oui.

— - Pourquoi?

•— Parce qu'il part, lui.

— Qui, lui ?

— Frédéric.

— Âh I très-bien ; mais il serait bien plus simple d'employer votre influence h le retenir, lui, plutôt que moi?

— Ah 1 c'est que, malheureusement» j'ai depuis deux ans le droit de demander; mais je n'ai plus le pouvoir d'obtenir.

— U est bien peu reconnaissant !

— Je suis insuffisante, voilà tout.

— Mais, si je reste, à quoi cela me mènera-t-il?

— A ne ^as partir d'abord ; et le départ, surtout quand on part seul, est toujours une ;.hose dont on se repent au premier relais. On continue par amour-propre, et Ton dit qu'on s'est amusé par entêtement. Puis, si vous partez, je m'ennuierai à périr. Je ne connais personne. Tandis que si vous

restez, vous viendrez chez moi, j'irai chez vons, et nous passerons de bonnes soirées ensemble.

— Jusqu'à qu'elle heure ?

— Jusqu'au jour, si vous voulez.

— Vous n'avez donc pas d'amis?

— Non. Il ne le veut pas.

— Mais s'il apprend que vous me voyez?

—- 11 ne le saura pas. Qui le lui dirait? H est absent, vous êtes mon voisin, nous allons, nous venons sans qu'on s'en doute. Il m'a défendu de recevoir qui que ce soit, je lui obéis : je ne reçois personne, je viens chez vous.

— Mais si ces facilités de nous voir me donnaient d'autres pensées? fis-je d'un ton qui commentait parfaitement ma phrase.

— Elles ne vous viendront pas.

>— Mais si elles viennent?

— • Vous les chasserez.

— Mais si je ne peux pas les chasser ?

— Vous en triompherez comme moi de Tindiscrétion.

— Mais si je n'en triomphe pas?

-^ Alors je vous mettrai à la porte, et nous ne nous verrons plus que comme nous nous voyions auparavant.

— Et quand il reviendra ?

— Vous cesserez de venir.

— Je pars.

— Partez, fit-elle ; mais je vais bien m'ennuyer maintenant que vous voilà absents tous les deux.

— Voyons, repris-je, je vous écoute depuis une heure, et le diable m'emporte si je vous comprends. Êtes-vous une femme? répondez I

— Certes.

— Et comment voulez-vous que je vive dans votre intimité sans désirer être votre amant?

— Je vivrai bien dans la vôtre sans désirer être votre maîtresse.

~ La belle raison 1 vous avez un amant, et moi je suis seul.

— Partez alors, fit-elle en se levant; mais, jus* qu'à ce que vous partiez, venez me voir.

— Quand part-il, lui ?

— Il est parti hier.

m LÀ VIE A VINGT ANS.

— Quand vous trouve-t-on?

— Quand vous voudrez... Vous êtes très-gai, n'est-ce pas? fit Augustine.

— Quand on ne me refuse pas ce que je demande.

— Mais quand vous ne demandez rien ?

— Je suis gai.

— Oui , j'entendais rire et chanter chez vous presque tous les jours ; c'est à partir de ce moment que j'ai compté sur vous pour me distraire. Adieu. Je vous jure que je suis désolée que vous partiez.

Et, tout en disant cela, Augustine avait repris son Saxe, qu'elle considérait avec attention.

J'allais insister encore pour qu'elle acceptât ma cour, car il y avait vraiment quelque chose d'étrange dans cette femme ; mais, soit qu'elle m'eût compris, soit qu^effectivement sa pensée eût la mobilité qu'elle affectait, elle me dit :

— C'est du vieux Saxe, n'est-ce pas?

— Oui, lui dis-je.

U VIE A VINGT ANSi 177

— C'est vraiment adorable 1 Je vous remercie. Adieu, mon voisin. .

— Voyons, lui dis-je en lui serrant la main, quand vous reverrai-je ?

— Quand j'aurai envie de vous voir, je viendrai frapper; si vous êtes chez vous, vous m'ouvrirez ; si vous n'y êtes pas, je rentrerai chez moi travailler.

— Vous travaillez donc?

— Oui, me dit-elle, j'étais même dans un magasin; c'est pour cela que je rentrais tous les soirs à la même heure ; mais Frédéric ne veut plus que j'y aille.

— Très-bien, c'est convenu

— Allons, dit-elle en me tendant son front, çmbrâssez-moi et soyons de bons amis.

Je r embrassai, elle ouvrit la porte, regarda si personne ne montait, et rentra chez elle en courant.

— L'étrange fille I mé dis-je en lui faisant un signe de la main ; et je fus au moment de ne pas partir pour voir jusqu'où je pourrais pousser l'aventure ; puis je me dis que, si originale qu elle fût, Augustine n'effacerait pas madame d'Harnebéy de mon souvenir ; que ma voisine pouvait n'être^ après tout^ qu'une coquette qui voulait me faire poser^ ou qu'une maîtresse désœuvrée qui voulait se distraire.

180 LÀ VIE à VINGT ANS.

Je me fis très-judicieusement observer que cela ne valait pas la peine que je renonçasse à un voyage que je me promettais depuis longtemps, et j'allai retenir ma place pour Châlons.

J*eus même l'occasion d*exercer tout de suite ma résolution d'un prompt départ ; car, ayant trouvé une place libre dans le coupé pour le surlendemain, je l'arrêtai.

Je n'avais que le temps de faire mes préparatifs, j'allai dîner vite, et je rentrai chez moi à sept heures.

A huit heures, on frappa ; c'était Augustine.

Elle entra.

— Eh bien! lui dis-je, je pars jeudi.

C'était un mardi que cela se passait.

— Ahl me dit-eUe, décidément?

— Décidément. Voici mon bulletin des Messa* geries.

Elle le prit et le lut.

— Amusez-vous bien, me dit-elle.

Et elle devint toute triste.

C'était à n'y pas croire.

Si elle m'eût dit de rester en ce moment, sans me rien promettre, sans me rien laisser espérer, je fusse resté.

EUenemele dit pas.

— Vous faites vos malles? reprit-elle.

— Oui.

— • Voulez-vous que je vous aide?

— Il ne manquerait plus que cela !

— Je vais vous ranger votre linge ; les hommes ne savent pas faire une malle.

Je suis de ceux qui font leurs malles deux jours k l'avance , à la fois pour avoir le temps et pour être sûr de ne rien oublier.

Elle alla à ma commode, dont elle ouvrit un des tiroirs.

C'était justement celui où étaient les lettres de madame d'Hamebey ; je le vis, je fis un mouvement.

Elle vit le mouvement et reconnut l'écriture.

— Ohl soyez tranquille, me dit-elle, je ne les lirai pas plus que je n'ai lu l'autre.

— Étes-vous folle? lui dis-je, de me parier ainsi?

Et, en disant cela, je lui pris la tête dans mes deux mains, et je Tembrassai sur le front.

 son tour, elle m'embrassa et me dit avec un petit ton chagrin :

— Aussi, pourquoi partez-vous?

Je la regardai : elle était charmante.

Elle venait d'ouvrir un autre tiroir pour y pren-< dre du hnge; elle était baissée, nu-téte ; je voyais des cheveux à profusion roulés élégamment, je voyais le contour d'une hanche vigoureuse, un cou bien dessiné, et toujours ces deux petits pieds qui, dans leurs pantoufles de chevreau doré, paraissaient encore plus mignons.

Je tournai les yeux d'un autre côté.

— Nous nous serions bien amusés, dit-elle avec un soupir ; enfin I

Et elle transporta des chemises de la commode dans la malle.

— Mais, puisque vous ne deviez partir que dans six jours, pourquoi partir dans deux?

— C'est vous qui en êtes la cause.

— Et comment cela ?

LA VIE A VINGT ANS. i8S

<~ Et certes, lui dis-je, dans six jours j'aurais, été amoureux de vous, et je ne serais pas parti. Voyons, définitivement, voulez-vous que je reste!

— Toujours aux mêmes conditions?

— Oui.

— Vous savez bien que cela ne se peut pas, ainsi n'en parlons plus, ou j^ rentre chez moi.

Elle resta avec moi jusqu'à minuit. A minuit, elle se retira après m'avoir promis de revenir le lendmnain.

Le lendemain elle revint. Mêmes causeries, m6« mes résultats.

Seulement je devenais amoureux, ma parole d'honneur; mais de cet amour irrité qui aurait, je pense, disparu avec la satisfaction du désir; en attendant, je la désirais, et beaucoup.

Cependant l'idée me vint qu'elle se moquait de moi, et je voulus en avoir le cœur net.

— Écoutez, lui dis-je, je dîne ce soir chez ma mère, je ne rentrerai que tard, je pars de bonne heure demain, et je ne veux pas partir sans vous voir; je laisserai la clef à la porte, car je m'endor-

mirai peiit-étre auprès du feu ; venez à l'heure que vous voudrez, et réveillez-moi si je dors.

— Ah ! vous pouvez vous coucher, me dit-elle, je sais ce que c'est qu'un homme au lit.

— A ce soir, donc I , — A ce soir.

 onze heures, je rentrai, je me couchai, je m'endormis.

Il me sembla entendre du bruit; je me réveillai, et je vis Augustine qui, assise dans un fauteuil, remuait le feu d'une main et tenait un livre de l'autre.

En ce moment une heure sonnait.

— Il y a longtemps que vous êtes là? lui dis-je. -— Depuis minuit, me dit-elle.

— Et quefaisiez-vous?

— Je lisais.

— Pourquoi ne m'avoir pas réveillé?

— Vous dormiez si bien, j'ai pensé que vous aviez besoin de repos ; puis, pourvu que je ne sois pas seule, c'est tout ce qu'il me faut, vous le savez du reste, et j'aurais passé la nuit ainsi.

— Venez vous asseoir un peu sur mon lit, lui dis-je.

Elle déposa son livre et s'assit à côté de moi. C'était d'une impertinence sans seconde, ou d'une confiance inouïe.

Ah! je commençais à être ému.

— Voyons, Augusiine, dis-]e en lui prenant les deux mains, aimez-vous bien Frédéric?

— Oui, me dit-elle, mais assez négligemment.

— Et vous ne voulez pas le quitter?

— Non:

— Ni le tromper?

— Non.

— Mais cependant ce n'est pas un amour sérieux?

— C'est un amour franc, me répondit-elle; Je lui ai promis de ne pas le tromper, je ne le trompi pas.

— Mais, continuai-je en lui passant la main autour de la taille et en l'amenant doucement à moi, mais si vous en aimiez un autre?

— Je n'aime personne, répondit-elle en es-

-* Xi

186 U YIE A VIKGT ANS.

sayant, mais sans affectation, de se dégager de mon bras.

— Je vous fais mal? lui demandai-je«

'— Non, me répondit-elle, mais j'aime mieux aller m'asseoir.

Dans l'effort qu'elle avait fait pour se dégager, j'avais senti une souplesse de reins qui m'avait fait frissonner.

Je la retins.

— Pourquoi vous asseoir? est-ce que je vous fais peur?

— Non, mais je vous gène.

— En aucune façon.

Et je Ventourai de ma main droite; mais, au lieu de passer ma main par-dessus sa robe de dmmbre, je la passai par*4essous.

Alors elle se leva d'un mouvement si rapide, qu'elle m'échappa, mais sans dire une syllabe. .

Elle alla devant la glace refermer sa robe, qui s'était dégrafée dans cet effort, et, ayant rallumé sa bougie, elle me dit froidement :

*- Adieul

— Voyons, fis*je en lui tendant la main, vous m'en voulez?

•^ Oui.

Elle était pâle et oppressée.

— Oui, je vous en veux, reprit-elle, parce que vous avez cru que j'accorderais à la force ce que j'ai refusé au chagrin de vous voir partir, au cha-. grin réel de notre séparation, — elle appuya sur le mot, — et, si je restais ici plus longtemps, comme vous recommenceriez ce que vous venez de faire, je vous quitterais avec la certitude que vous êtes un homme ^ans esprit, ce que je ne veux pas croire. Adieu I

— Votre main, lui dis* je.

Elle hésita.

— ' Soyez tranquille, je ne recommencerai pas. Je pris sa main, cette main était brûlante .

— Cette femme n'a peut-être pas de cœur, me dis-je, mais elle a des sens.

— A quelle heure partez-vous? me dit-elle.

— A onze heures.

i— A dix je viendrai vous dire adieu. Bonsoir,

— Bonsoir. Vous me pardonnez?

— Il le faut bien, puisque vous partez.

Elle sortit en refermant toutes les portes derrière elle.

Je ne m'endormis qu'à quatre heures du matin.

Le lendemain, j'avais déjà ma casquette de voyage sur la tête quand Augustine arriva.

Elle était encore plus pâle que la veille. On eût dit qu'elle n'avait pas dormi.

— Vous partez toujours? me dit-elle.

— Plus que jamais.

— Par les messageries Laffitte?

— Oui.

— A onze heures précises t

— Oui.

Elle se mit à sourire.

— Qu'avez-vous?

— Rien, me dit-elle. Seulement il faut que Je Arte. Embrassons-nous donc et bon voyage I

Je Tembrassai.

— Quand reviendrez-vous?

— Qui sait ?

— En tout cas vous revieodrez ici T

— Certes*

— Adieu.

— Adieu, chhve enfaat.

A onze heures j'étais dans le coupé de la diligence, et il n'y avait même que moi dans le coupé. Ma mère venait de me dire adieu et la voiture partait déjà quand un commissionnaire s'approcha de la diligence et, entr' ouvrant la portière, me dit :

— Monsieur Emmanuel de...

— C'est moi, lui dis-je.

— Une lettre pour vous, monsieur.

Cet homme me tendit un billet, et n*eut que le temps de se jeter de côté, car la voiture allait heurter une borne.

J'ouvris le billet, qui contenait ces seuls mots :

< Mon cher voisin,

« Rapportez-moi un chapelet de Rome, vous me devez bien cela. J'ai péché pour vous.

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