MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RDI£ VIVIfSNNi!:, 2 BIS
DroiUi de traduction et de reproduclion résurvùs*
Aimei-vous les romans qui comment;^ Vfeî'^: * * > Par une belle matinée ; *"' " /' '- " y*?*! , . '
An , - .V ^ « V ^» -'-' '
Par une belle soirée de printemps/^etc.îTIjrfjljjôîerf ' aime beaucoup. On se sent tout de suite à si!>n '*aise,'on 1\ a de Tair et du soleil, on respire, on voit qu'il va être question de nature et d'amour^ de jeunesse et de poésie. Fi des écrivains qui vous fon; entrer, llbiver, dès leur premier chapitre, dans une chambre mansardée dont le froid vous glace, dont les murailles nues ressemblent aux quatre parois d'une tombe et où vous
s AIfTORINB.
Toyez grelotter quelque pauvre famille tristement accroupie autour de son dernier tison !
Fi de ces romanciers à qui vous demandez une distraction pour vos heures oisives, et qui vous initient brutalement à cette sombre réalité de la misère et de la vie, au lieu de vous faire assister au spectacle des splendeurs de Dieu ! Qu'ils arrivent à ces sortes de tableaux, j'y consens, mais qu'ils y arrivent comme on arrive aux mansardes, en passant pi r les premiers étages, c'est-àdire en passant par les gi tos heureux.
Cependant l'hiver a soi charme, mais à de certaines conditions :
Une chambre bien tapiss ^, de grands rideaux de soie
qui ne laissent pénétrer q& an demi-jour, si bien que du
dedans on ne sait pas quel temps il fait dehors et si le
ciel est gris ou bleu, le teicps chaud ou froid, un tapis
moelleux sur lequel, en décembre, on peut poser ses
: '•;%;glê!dâ»^ Au$, .*de64âbleaux riants dans leurs cadres, des
• :y: : 'Târtrbuîls Isrgés etal^^, un canapé où Ton peut dormir,
^. *M|%*(leJïr^;':d'!Ë^%ffes, des tentures; un grand feu qui
. :?pêîUl^ Viatj&cïjire, qui égayé tout cela, et fait cette
" ." J/- iéMPÎ>lre^6hàade comme un nid; une femme à demi nue
: >:' - âdmasa^rMehe^ifont elle n'est pas forcée^ pour éviter
IcfmB, ne f amener les draps jusque sur ses joues^ cela
n'est ni triste à voir ni désagréable à mettre en scène,
surtout quand la femme est jeune, quand elle est jolie
et quand on peut le dire.
Cependant nous conservons notre prédilection pour le printemps, car nous aimons mieux la gaieté de toute la nature que celle d'une chambre isolée, el mm pré*
ANTONINB. S
ferons Tombre du mois de juin au feu du mois de janvier.
Donc, par une belle matinée du mois de mai 4834, deux jeunes gens se promenaient bras dessus, bras dessous', sous les arcades de la rue de Rivoli.
Il était onze heures; ils venaient de déjeuner.
De même taille tous les deui, ils paraissaient avoir le même âge. Seulement Tun était blond et l'autre avait les cheveux noirs.
Pas de barbe, ou du moins n*en portant pas, des yeux bleus, des joues un peu pâles, un visage extrê» moment doux» voilà pour le blond, et tout cela avait un air mélancolique qui» du reste, lui seyait à mer* veille. I
Le brun avait les yeux très-noirs, portait moustache et favoris, reflétait une santé de fer, avec ses épaules larges et ca pas ferme de Thomme qui a»,une;gmtiô0 exubérance de vie à dépenser tous lea J9urs. il fuivjflil, distraction dont s'abstenait Fautre. dn^/rhx^V:iïêni»t douceur sur son visage que sur celui in sohïoom^* gnon. On devinait) en ifoyant ce grand et ion g&reda,: que, comme toutes les riches et belles liatiïpes^ ^ii^itif^ mait avec tout ce qu'il avait en lui^ avec sa f^ro5 pHy«' sique comme avec sa force morale^
Je ne sais pas si je m'explique bien : je veux dire que c'était un de ces hommes qui peuvent prouver leur affection à toute heure du joar« parée que rien n'em-^ barrasse leur existence : né habitudes, ni mélancolie, ni rjien enfin de ^e qui forée les gens à s'occuper de tam^s en temps d'eux^mémee*
Le blond s'appelait Edmond de Péreux ; le brun se nommait Gustave Daumont.
C'étaient deux amis de collège qui se complétaient admirablement l'un par l'autre.
Edmond, élevé par sa mère, restée veuve quand il avait trois ans, avait toutes les habitudes, je dirai presque toutes les manies féminines.
Gustave, 'orphelin dés son enfance, avait été élevé d'une façon assez dure par un tuteur goutteux, éduca- ^ tion qui, du reste, lui avait profité, grâces à sa nature solide et précoce.
Dès l'âge de sept ans, Gustave avait été mis au collège ; et ce n'était que lorsqu'il avait eu quinze ans que madame de Pe'reux avait consenti à y mettre Edmond.
^ . .. . ^^ Gustave avait deviné tout de suite dans son nouveau \ 0/;.(pâinjgffade^^ timide et craintif de l'enfant
• • *• VikV^^^.PJ^*i^^^ fçpèïii, et il s'était fait aussitôt son ami et '••. ^ !^?" pÇfï&îtçgfjXeur intimité avait daté de là et s'était •. < •*• *i?iWtpiîSapr&*le collège.
' • :*^"*/; VÎ^flT^yîJeiJt presque tous les jours. •* ••*\ • : *%/Hi^v» •aimait Edmond comme un père aime son lifsî ll/h'eiait pas plus âgé que lui, par Tâge ; mais cette grande force dont il était doué et ^ette protection qu'il lui avait accordée au collège le vieillissaient, pour ainsi- dire, aux yeux il'Edmond, et lui avaient donné une sorte d'autorité paternelle sur lui, autorité dont il n'abusait pas beaucoup.
Un jour, madame de Péreux avait dit à Gustave : — Gustave, ayez bien soin de mon fils.
ANTONINK. 5
Et, depuis ce jour, Daumoni avait regardé comme un devoir sacré ce qui n'avait encore été qu'un des plaisirs de son amitié.
Il faut dire aussi que, de temps en temps, Gustave avait surpris les yei^x de madame de Péreuxse fixant avec inquiétude sur Edmond. C'étaient les jours où celui-ci était plus pâle et plus rêveur que de coutume. Dans cette inquiétude de mère Gustave avait puisé une nouvelle résolution, et il avait dit a madame de Péreux en lui prenant la main :
— Soyez sans crainte, je suis là.
Voilà ce qu'étaient et ce qu'avaient été Edmond et Gustave jusqu'au jour où nous faisons leur connaissance; grande et sincère affection l'un pour l'autre, un peu obéissante de la part de celui-là, un peu protectrice et un peu grave de la part de celui-ci, par suite des circonstances que nous avons rapidement fait connaître.
Nos deux amis se promenaient donc sous les arcades de la rue de' Rivoli, par une belle matinée du mois de mai.
Ils causaient.
Tout à coup Edmond s'arrêta devant un débit de tabac.
— Attends, dit-il à -Gustave, je vais prendre un cigare.
— C'est inutile, répondit celui-ci en reprenant le bras de son ami.
— Pourquoi est-ce inutile?
— Parce que cela te fera mal de fumer.
6 ANTONINK.
♦^ Tu fumes bieu, toi I ,
— Oh ! moi, c'est autre chose. Fy suis fait. D'ailleurs cela contrarie ta mère.
Edmond n'ajouta pas un mot et reprit sa promenade.
A.U moment où ils arrivaient à la rue Castiglione, Us «'arrêtèrent pour laisser passer un monsieur et une jeune fille qui raccompagnait.
Le monsieur était encore, malgré la saison, enfermé dans une redingote à la propriétaire. Il avait une bonne figure bien calme, bien avenante. 11 pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans. Il avait les cheveux gris, portait un chapeau bas de Jprme, à trèslarges* bords, et tenait dans sa main un jonc 4 pomme noire.
Il était décoré.
Disons tout de suite qu'il ne fixa que médiocrement Tattention des deux jeunes gens, qui n'eussent peutêtre pas remarqué la jeune fille sans «ne circonstance que nous allons raconter.
• Celte jeune fille avait une figure gracieuse et sympathique, qu'Edmond ne fit qu'entrevoir, car elle marchait assez vitd. Quant à Gustave, il regardait d'un autre côté.
La jeune fille, qui semblait avour seize ou dix-sept ans, était plutôt petite que grande; elle avait une robe grise, un mantelet de soie noire, un cliapeaa de paille, une ombrelle verte, costume très-simple, comme vons le voyez, et qui n'était en 'aucune b^n destiné à attirer les regaids*
ANTOTflNE. 1
Edmond et Gustave allaient continuer leur cbemin, quand, quittant le bras de son père, elle se mit à marcher sur la pointe du pied et à retrousser un peu sa robe afin de traverser sans se crotter la rue do Rivoth pleine d'eau en cet endroit.
Vous allez me demander comment il se faisait que, par cette b^lle matinée du mois de mai, la ru» de Rivoli fût pleine d'eau. C'est bien simple. Il n'avait pas plu depuis huit jours au moins, mais il y a à Paris une •fitF#pri§9 qui supplée admirablement à h pluio : c'est
l'entreprise des arrosements, qui gagne si c^n^ci^ocieur sèment l'argent qu'o^ lui iomo, qu'il y ^ Don-seulemnl 4^ r^^u, m^U ^jiCQxe de la boue parlPUt où a passé uaç i0 »s voitures.
Une de ces voitureg venait de passer,
La jeune fille releva donc sa robe, et Edmond, qtti la suivait machinalement des yeux^ put voir deux petits pieds coquettement chaussés, deux bas de jambes fins au-dessus de la cheville, et dont la ligne allait s'élargissant peu à peu, ce qui promettait deux jambes comme on n'en voit guère qu'aux femmes du Corrëge et aux statuettes de Pradier.
Or rien n'est attractif oomme les jolies jambes.
Je ne sais pas pourquoi, mais ces petits pieds qui tpottîfient sur le pavé, ces bas blanes bien tirés, cette jambe dont on ne voit que le tiers et qui se laisse deviner en entier par^ le peu qu'elle montre, tout cela a sur l'imagination des hommes une puissance inex]^mable.
Je dirai môme que les robes qu'on relève pour pas-
8 ANTOWmB.
ser dans la boue sont une des grandes consolations do Thiver.
Edmond était comme tous les hommes ; i^ considéra quelques instants ces deux charmants pe^^/ts pieds, si fins, si luisants, si pleins de précautions, ces deux jambes précoces, et il dit à Gustave :
— Tu as vu cette belle fille qui vient de passer, avec son père, sans doute?
— Non, répondit Gustave.
— Qui s'en va là-bas, continua Edmond en montrant la jeune fille.
— Elle est jolie? demanda Gustave.
— Charmante, mon cher; et vois donc quelles jolies jambes et quels adorables pieds! Si nous la suivions? ajouta timidement Edmond.
— Pourquoi faire?
— Pour la suivre.
— Pardieu I voilà un beau plaisir; à quoi cela te mônera-t-il de suivre cette enfant qui est avec son père?
— A rien ; mais, puisque nous nous promenons, autant que nous promenions avec deux jolies jambes sous les yeux.
— Quand elle sera dans les Tuileries, elle baissera sa robe et tu ne verras plus rien.
— Alors nous passerons devant elle et nous la regarderons. Puis nous saurons où elle demeure.
— C'est bien utile.
— Qui sait?
ANTONINB. 0
— Allons I suivoDs-la, puisque cela t'amuse et que nous n'avons rien à faire.
Edmond et Gustave hâtèrent le pas et rejoignirent bientôt la jeune fille et le vieux monsieur.
Ce dernier, une fois entré dans le jardin des Tuileries, n'ayant plus à craindre les voitures ni pour lui ni pour sa jeune compagne, arbora ses lunettes, et, tirant un journal de sa poche, se mit à le lire en marchant tout doucement dans la direction du pont Royal.
Sa fille avait fermé son ombrelle et marchait à côté de lui.
De Péreux et Daumont suivaient, faisant leurs commentaires.
— C'est peut-être la femme de ce bonhomme, disait Edmond.
— Es-tu fou?
— On a vu des vieillards épouser de toutes jeunes filles.
— On voit bien que celle-là n'est pas une femme mariée.
— A quoi voit-on cela 1
— A tout, mon cher ami ; elle n'a ni la mise, ni l'âge, ni la tournure d'une femme mariée.
— Quoi qu'il en soit, elle doit être charmante. Passons-nous un peu devant pour la voir?
— Passons.
Les deux jeunes gens marchèrent un peu plus vite, et, quand ils furent de quelques pas en avance sur les deux promeneurs, ils se retournèrent comme des gens
«0 ANTONÏNB.
ifiii veotan voir les personnes qui viennent derrière eux.
Le mofivemeBi et rimention n'ëehappèrent pas à la jeune fille, qui baissa les yeul, mais sans pruderie afièetée et simplement pour ne pas regarder deux faom- •oies en face. *
«-^ La jolie personnel murmura Edmond.
-^ En effet/ fit Gustave, elle a une lête adorable, de grands yeus., des obevenx superbes.
— Eh bien , es-tu fâché de la suivre)
— Non ; mais avoue que cela ne nous sert pas à
— Gela nous sert à voir une jolie femme, oeoupirtion
^a'il n« h^X pds déprocieTr •
Et malgré lui Edmond se retourna encore.
Cette fois la belle enfant rougit. €^e insistance Tembarrassait.
Le vieux monsieur, plongé dans son journal, ne voyait rien .
— Ne la regarde pas si souvent, dit Gustave à son ami, cela pourrait lui déplaire.
— Tu as raison ; repassons derrière elle, elle ne saura pas que nous la suivons, et nous pourrons la voir tout à notre aise. Pourvu qu'on ait arrosé les quais et qu'elle demeure très-loin!
Edmond et Gustave s'arrêtèrent, mais de telle façon que celle qu'ils suivaient comprit tout de suite pourquoi ils s'arrêtaient, et, quoiqu'elle ne les vît plus et qu'elle ne les entendtt pas, elle était sûre qu^ils mariaient derrière elle et pour elle.
ANTONirrE. 44
fiSffti n*empéchera une femme de deriner ces efaoses-là.
Elle se sentait suivie, mais elle eût voulu s*en assurer.
Était-ce par coquetterie?
Certes, oon ; c'était tout au plus par curiosité et par ce petit sentiment de vanité qu'ont toutes les jeunes fillçs^ et que flatte d'iiuta^t plu^ un hpmmage qu'il est plus indirect.
Une femme est rarement fâchée qu'^n la /suive, surtout quand elle sait^ comme celle dont il est question ici, qu'elle n'a autorisé en aucune façon cette indiscrète {[alanterie, et qu'elle â affaire à des hommes du monde incapables d'une tentative imprudente ou de mauvais goût.
Notre héroïne ne raisonnait peut-être pas autant que nous venons de le faire; mais ce que nous pouvons a^ surer^ et ce que nous répétons encore, c'est que la curiosité des deux jeunes gens ne lui déplaisait pas.
Les jeunes filles adorent cjes petites aventures dont elles savent qu'elles n'ont rien à redouter, qui leur , prouvent qu'elles sont femmes^ qu'elles se racontent entre elles et qui donnent cagrrière à leur imagination quand elles sont seules, le soir^ avec leurs pensées et leurs espérances.
Aussi notre héroïne désirait-elte fort savoir i^i les deux jeunes gens la suivaient toujours. C'était bien excusable de le désirer, mais aussi c'était bien îHfBeHe de le savoir.
Ce n'était pas qu'elle craig^nît que son père s'en aperçût, mais elle ne voulait pas que les deux jeunes gens devinassent sa curiosité et en tirassent un augure quelconque.
Après avoir longtemps réfléchi, elle ôta tout doucement un de ses gants et le laissa tomber, puis elle fit encore quelques pas, comme si elle ne se fût pas aperçue de cette perte, qu'avaient remarquée Edmond et Gustave, mais à laquelle ils ne prêtaient aucune intention.
— Quelle belle occasion! fit Edmond.
Et, quittant le bras de son ami, il courut ramasser le gant au moment où la jeune inconnue allait faire semblant de s'apercevoir qu'elle Pavait perdu, jugeant assez long le temps écoulé.
— Mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle en la saluant, en lui remettant Tobjet tombé et en la dévorant du regard, voici un gant que vous venez de perdre.
— Merci, monsieur, balbutia la jeune fille en rou« gissant et en baissant les yeux.
Et elle reprit son gant.
Le vieillard, voyant sa fille causer avec quelqu'un, s'arrêta, regarda et dit :
— Qu'est-ce que c'est?
— Mon père, répondit la jeune demoiselle, c'est monsieur qui a eu la bonté de ramasser et de me rendre mon gant, que j'avais laissé tomber.
Le vieillard remercia Edmond sans même le regarder, et reprit la lecture de son journal.
AIfTONINB. 45
Après ce petit incident, Edmond alla rejoindre Gustave, qui lui dit :
— Eh bien, es-tu content?
— Enchanté, mon cher; cette petite fille est ravissante, et je ne sais pas si je me suis trompé, mais il m'a semblé que ce que j'ai fait ne lui a pas été désagréable. >
— Tu faisais une chose toute simple.
— Je n'en ai pas moins le cœur qui bat.
^ Fou que tu es! Maintenant retournons chez toi.
— Point du tout, je veux savoir où elle demeure.
— Tu veux la suivre encore?
— Je ne m'arrêterai pas en si beau chemin.
— Après ce qui vient de se passer, il sera inconvenant que tu continues le môme chemin qu'elle,
— Qui le saura?
— Elle.
— Gomment?
— Avant dix minutes elle aura trouvé moyen de se retourner. Je sais bien ce que sont les petites filles.
— J'aime autant qu'elle sache que je la suis.
— Cela ne te servira de rien.
— On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Tu ne te présenteras pas chez elle.
— Non.
— Tu ne lui écriras pas.
— Non ; mais je saurai où elle habite. Je rôderai dansles environs, et, sans que j'aie besoin de lui parler ni de lui écrire, à force de me rencontrer sur son chc-
mio, elle comprendra que je suis amoureux d*elle, et ce sera toujours un antécédent.
Puis j'aime les amours platoniques. Un jour elle se mariera, sans aucun doute. Un mari n*est pas comme un père, «ne femme n'est plus comme une jeune fille; alors je me ferai présenter et lui ferai ma cour.
— Diable! tu vois les choses de loin, toi. Pendant ce temps, le père et sa fille étaient sortis des
Tuileries et avaient pris le -pont Royal, où passe toujours beaucoup de monde. La belle enfant pensa qu'elle pauv^il tourner un peu la tête au milieu de tous ces passants, sans courir b risque que ce mouvement fût vu. Elle regarda donc rapidement en arrière, et vit à vingt pas environ ses deux persécuteurs» à qui sa curiosité n'échappa point.
— Elle a regardé, fit Edmond.
— Je t'avais bien dit qu'elle regarderait, répondit Gustave.
— Mais, mon cher, il n'j aurait rien d'étonnant qu'elle fût mariée.
— Avec ce vieux?
— Non, puisqu'elle Ta appelé mon père, mais avec un autre. Il y a des femmes de son âge qui sont déjà mariées depuis un an. Du reste, nous le saurons bien.
Les deux amis passèrent leur temps à faire des suppositions, et Edmond, se trompant au regard que la jeune fille avait eu pour lui en le remerciaat, bâtissait dans son imagination une foule de probabilités trèsflatteuses à son endroit, mais que, par cela môme, il n'osait communiquer à son compagnon.
Hâtons-nous de dire cependant qu'Edmond n'était aucunement fat, et qu'il était au contraire, en amour, d'une timidité-et d'une inexpérience remarquables.
Or, quand on ne se connaît pas en amour, on peut faire autant de suppositions que ceux qui s'y connaissent trop.
Le vieux monsieur et sa compagne avaient pris la me du Bac, l'avaient longée pendant quelque temps, étaient entrés à gauche dans la rue de LillOi et s'y étaient arrêtés au n* 18.
Au moment de franchir la porte de cette maison, la jeune fille avait de nouveau regardé de côté, le plus imperceptiblement possible, et elle avait de nouveau aperçu les deux jeunes gens.
— Que vont-ils faire maintenant? pénsa-t-elle.
Et comme, elle aussi, ne se connaissait pas en amour, elle commença à craindre que l'histoire du gant ne fût une grande légèreté et qu'elle n'efit commis là une dangereuse faute.
— Elle est entrée au n* 18, dit Edmond à Gustave.
— Te voilà content?
— Oui, mais je tremble.
— . De quoi?
— Qu'elle ne demeure pas là. Il est de très-bonne heure. Elle vient peut-être déjeuner dans cette maison avec son père?
— C'est bien possible.
— Gomment faire pour le savoir?
— Tu y tiens donc absolument?
^— Oui, j'y tiens.
— Demande-le alors.
— Hais si elle allait redescendre pendant que je causerai avec le portier?
— Elle te verrait, voilà tout» et Je père te reconnaîtrait peut-être.
— Ah ! le . père ne me reconnaîtrait pas; il ne in*a pas même regardé quand j'ai remis le gant à sa fille.
— Ma foi ! entrons, nous n'en mourrons pas.
Les deux jeunes gens s'avancèrent vers la maison, car ils s'étaient arrêtés pour se dire ce que nous venons de rapporter.
Pendant ce temps, il y avait derrière une persienne fermée une petite tête qui surveillait nos deux amis et qui ne put réprimer un mouvement de surprise quand elle les vit se diriger vers la porte de la maison.
— J'ai un moyen, fit tout à coup Edmond, après avoir regardé autour de lui.
— Lequel?
— Tu vas voir.
— Madame, dit-il à la portière, vous avez un appartement à louer?
— Oui, monsieur.
— Sur le devant ou sur le derrière?
— Sur le devant.
Après s'être fait donner les détails d'étage, de composition et de prix, Edmond ajouta :
— Cela me conviendrait parfaitement; veuilles me montrer cet appartement, madame.
,n espérait rencontrer encore la jeune fille; mais Tescalier était désert. Il se résigna tout simplement à questionner.
— N'est-ce pas ici que demeure un vieux monsieur qui a une fille? demanda-t-il à la portière, tout en
18 ANTONINB.
ayant l'air de visiter Tapparteinent, qu'il ne regardait même pas.
— M. Devaux, dit la portière.
*— Je ci^is bien que c'est ce nom -là. La (ille peut avoir de seize à diK-*sept anâ; elle s'appelle Juliette, je crois.
— Non, monsieur, elle s'appelle Antonioe, Ellle est rentrée il y a quelques, instants avec son père.
f^ Je me ^qyiens maintenant, c'est bien P^vau^c qu'il s'appelle. Sa femme est morte, n'est-ce pas? ajputa Edmond au hasard.
.— Oui, monsieur, il y a deux ans.
Edmond lança à Gustave un regard qui voulait dire : « Ce que je fais là ne te semble-t-il pas très-adroit? »<
— Cette pauvre madame Devaux I... reprit Edmond.
— Si vous voulez monter, continua la portière, c'est au second étage.
— Non, non, je craindrais de le déranger ; mais je serais heureux de demeurer dans la même maison que lui. Que fait-il à présent?
— Il est toujours médecin.
— Ah ! vraiment... Je Je croyais retiré.
— Il demeure justement sur le carré.
— Eh bien ! madame, cet appartement est très-convenable, dit Edmond, qui, sachant tout ce qu'il voulait savoir, ne demandait plus qu'à s'en aller, et je viendrai demain vous donner la réponse.
La portière fit encore remarquer quelques-uns des avantages de la localité, et nos deux amis quittèrent la maison en lui promettant de revenir le kndenittiii.
— -Cette brave pontière, dit Edmond à Gustave, quand ils furent dehors, el'e n'y a vu que du feu.
— Oh! tues un grand diplomate, et te voilà bien avancé.
— Certes, tu n'as donc pas entendu ce qu'elle a dit?
— Je n*y ai pas prêté grande attention.
— Ce M. Devaux est médecin.
— Eh bien!
— Eh bien ! cela me fait une entrée chez lui.
— De quelle façon?
— Je viendrai lui demander une consultation.
— Pour qui î
— Pour moi.
— Mais tu n'es pas malade.
— Qu'est-ce que cela fait, j'inventerai une maladie.
— Tu prends donc celte aventure au sérieux?
— Parfaitement, et je ne l'abandonnerai que quand il me sera démontré que je perds mon temps.
— Alors tu l'abandonneras Wentôt ; car cette petite fille doit être très-honnête, trés-surveillée par son père, et peu disposée à se faire faire la cour.
—7 Je ne m'occupe pas de l'avenir. Elle est charmante, elle me plaît. Je trouve un moyen de la voir, car j*espère bien qu'à force d'aller chez son père je la rencontrerai, et elle devinera certainement ce qui m'y fera venir; j*en deviens ou je n'en deviens pas amoureux; mais, en tous cas, il en résulte une distraction poor moi, et comme je n'ai rien à faire, je saisis aux eheveux cette douce occupation. Ai-je tort?
20 ANTOKINfi.
— Soit!
Tout en causant ainsi» Edmond et Gustave s'ëtaient éloignés de la maison, non sans se retourner plusieurs fois.
Mademoiselle Antonine n*avait pas quitté son poste d'observation.
Tout le monde connaît les tendances romanesques des jeunes filles ; nous n*avons donc pas besoin d'expliquer la préoccupation qui résulta tout naturellement pour elle de la rencontre du matin.
Elle se perdait en conjectures, en questions qu*elle se faisait à elle-même, se demandant en outre quelles choses les deux jeunes gens avaient pu dire à la portière. Du reste, cela n'était point difficile à savoir, et elle trouverait certainement le moyen de rapprendre.
Il faut bien que les jeunes filles passent leur temps et emploient leur imagination à quelque chose.
Pendant les deux années qui suivent la sortie du pensionnat et qui précédent le mariage, de seize à dix-huit ans enfin, elles se préoc<tupent fort de cette grande question de Tamour, sur laquelle elles se trompent presque toujours la première fois qu'elles Tabordent. Tout, même pour les plus chastes, devient prétexte à rêverie et sert de base à ces charmants châteaux de cartes qu'elles bâtissent dans leur jeune ignorance, et qui s'écroulent au moindre souffle. Courtes espérances et courtes déceptions, qui n'attaquent pas le cœur et qui ne sont que les rêves de l'âme qui s'éveille.
Demandez à l'épouse la plus vertueuse combien de noms» avant son mariage, ont doucement réjumné i
ANTONINB, 91
son oreille, et elle vous avouera toujours trois ou quatre de ces passions que, pendant un jour au moins, elle a cru devoir être éternelles, et dont elle rit de bien bon cœur quand, par hasard, elle se retrouve dans le monde avec ceux qui les lui avaient inspirées.
Que d'ombres passent devant ce pur miroir qu*on appelle une jeune fille, s'y reflètent un instant, et disparaissent sans laisser la trace de leur passage!
La tradition des petits cousins est toujours là.
On ne s'étonnera donc pas que Tinsistance des.deux amis occupât un peu Ântonina Devaux.
— Pas plus tard que demain, disait Edmond, j'irai voir le père d'Ântonine.
— Tu l'appelles déjà Antonine tout court?
— C'est qu'en vérité elle est adorable. Quels jolis petits pieds, quelle douceur, quelle distinction 1 U y a des choses que je comprends, moi.
— Lesquelles?
— ' Je comprends qu*6n devienne amoureux à pre* mière vue, comme dans les romans du dix-huitième siècle.
— C'est possible ; mais alors c'est un amour de courte durée.
— Pourquoi ?
— Parce qu'alors on n'est amoureux que par les yeux et que l'amour lui-même a besoin de raisonnement. C'est par la comparaison, par le détail, et non par l'ensemble du premier coup d'oeil, que les amours sérieuses naissent et se développent.
— 11 n'en est pas moins vrai que si dMci à ce soir je
M AHTOHINE.
pouvais demander mademoiselle Devaux en mariage, l'obtenir et l'épouser, je l'épouserais.
— Cela ferait un beau ménage !
— Que veux-tu? je suis ainsi fait.
— Dans deux jours, tu ne penseras plus à mademoiselle Devaux.
— Je crois que tu te trompes.
— Que de fois je t'ai entendu parler comme aujourd'hui!
— C'est vrai, mais ce n'était pas pour des femmes comme celle-ci. C'était pour des femmes qui avaient déjà une expérience approfondie de Tamour, tandis qu'aujourd'hui il est question d'une jeune 'fille qui n'a pas encore aimé.
— Qu'en sais-tu?
— C'est probable.
— Il n'y a rien de probable avec les femmes.
— En tous cas, je le saurai. Ce qui me ferait penser que cette impression sera de plus longue durée que tu ne le crois, c'est que, quoique j'aie vu bien des jeunes filles du même âge que mademoiselle Devaux, et peutêtre plus jolies qu'elle, jamais je n'ai ressenti pour aucune ce que je ressens pour elle.
— J'aime mieux Nichelte,
— Nichette est une charmante fille; mais je ne pense pas que tu aies la prétention de la comparer à
— Nichette est une femme comme il en feut vne k un garçon de ton âge, gaie, jolie, spirituelle, bonne fille. Si tu deviens amoureux de mademoiselle ÂntcK
ANTONINEi »
viïïB, car il est impossible que tu le sois déjàf il ne peut arriver que trois choses : qu'elle devienne ta maîtresse, ou qu'elle devienne ta femme, ou qu'elle ne veoille de toi ni comme amant ni comme mari.
Dans tous les cas, il en résultera pour toi un ennui, si ce n*est un malheur.
Si elle devient ta maîtresse, ce qui est peu probable, non pas seulement à cause de la vertu qu'elle peut âToir, mais à cause de la surveillance dont elle doit être entourée, tu souffriras de ne pouvoir la voir que rarement; tu auras à vaincre des difficultés sans nombre, tu auras à te reprocher d'avoir détourné de ses devoirs une honnête enfant, et le jour où^ fatigué de tout cela, tu voudras rompre avec elle, tu ne le pour-» ras faire sans être un malhonnête homme.
Si elle devient ta femime, tu t'apercevras inévitable méat un jour que tu as fait une folie, car ce sera toujours une folie d'épouser une femme, veuve ou vierge, parce quOi en relevant sa robe pour ne pas se salir, elle aura laissé voir qu'elle a de jolies jambes. Si enfin tu ne réussis pas» tu devien4ra$, avec le caractère sentimental que je te connais,^n insipide pastiche de Werther, type fort beau dans un roman, mais fort eur nuyeux di^ns la vie. Renonce donc tout bonnement à cette plaisanterie, et n'en parlons plus.
Tu as TU passer une jolie fille qui a des petits pieds et la jambe bien faite; tu Tas suivie, tu lui as ramassé son gant, tu sais son nom et son adresse, qu'est-ce que tu veux de plus, et quelle ridicule idée as-tu de vouloir attacher ((uelque ebose de grave à cet enfantillage?
U ANTONINB.
— Mon cbor Gustave, je suis de ceux qui croient que tout est dans peu. Je suis fataliste, et convaincu que les grands événements de notre vie sortent des plus petits hasards. Rien n'est inutile dans notre destinée.
Combien de gens, en redescendant dans leur passé, retrouvent des petits incidents aussi indifférents en apparence que celui de ce matin, et s'aperçoivent qu'ils ont joué un rôle important dans leur existence! Je suis jeune; je n'ai rien à faire; j'ai de la fortune; je suis guidé par mes sentiments plus que par ma raison, je le sais; mais je suis honnête homme, je ne crains donc , pas de me laisser entraîner au delà des premières limites du loyal et du juste, et je me suis promis de laisser aller ma vie au courant des circonstances, qu'elles me mènent au calme ou à la tempête.
Je ne dis pas que j'aime mademoiselle Antonine ; mais je dis que de toutes les choses que je pourrais faire, celle qui me sourit le plus, en ce moment, est de m'occuper d'elle, et je m'en occupe; que cette occupation me conduise à l'amour ou à l'indifférence, au plaisir ou au chagrin, peu importe!
— Qu'il n'en soit plus question. Après tout, il ne peut pas résulter de cela un grand malheur. Nous sommes en été,x lu peux rêver sous les fenêtres de ta belle sans même courir le risque de t'enrhumer; rêve, mon ami, et, si ton aventure prend des proportions et que
. je puisse t'être utile à quelque chose, peûse à moi. Les deux amis échangèrent une poignée de mains, et jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez la mère d'Ed-
mond, qui demeurait rue des Trois-Frères, il ne fut plus parlé de mademoiselle Devaux.
Arrivé à la porte de la maison de madame de Péreux, Gustave prit congé d'Edmond.
— Tu ne montes pas voir ma mère? lai dit celui-ci — Non, je n'ai pas le temps.
— Où vas-tu donc?
— Je vais chez Nichette, que je n'ai pas vue depuis deux jours.
— Quand te verrons-nj'-L?
— Ce soir, sans doute.
— A ce soir, donc.
Ils se serrèrent la main et se séparèrent.
Edmond passa sous un large péristyle, prit un grand escalier qui se trouvait à droite, monta deux étages; sonna à une double porte et demanda au domestique qui vint ouvrir :
— Ma mère est-elle chez elle?
— Oui, monsieur, répondit le domestique. Edmond traversa un vaste appartement très-élégamment meublé et entra dans un boudoir.
Auprès de la fenêtre ouverte, une femme était assise ^ans une longue causeuse, et, penchée sur son métier, faisait de la tapisserie.
Cette femme avait trente-neuf ans et en paraissait trente-deux au plus. Elle était fort belle encore, ressemblait à Edmond, mais avait plutôt Tair de sa sœur ^ue de sa mère,
Elle était mise avec une certaine coquetterie, était vêtue d*une charmante robe de mousseline, et coiïïée d*un de ces adorables petits bonnetsiaits de dentelles et de rubans, et que les femmes font tenir sur leur tête on ne sait comment.
Quand Edmond entra, madame de Péreux leva sur lui des yeux pleins de douceur^ et un^sourire de Joie illumina son visage.
Il y avait plus que de la tendresse, il y avait presque de Tamour dans ce sourire.
Nous allons essayer de faire bien comprendre ce que la mère et le fils étaient Tun pour Tautre.
Madame de Péreux s'était mariée jeune, à seize ans A dix-sept ans, elle avait eu un fils qui était Edmond, et elle n'avait que vingt ans quand M. de Péreux mourut.
Madame de Péreux avait aimé son mari d'abord par devoir, puis par habitude, puis par affection. Elle le pleura sincèrement quand il mourut, et, contrairement aux jeunes veuves, ne songea ni à un nouveau mariage, ni à user de la liberté que lui donnait son veuvage. Elle était belle cependant, fort belle même, et les prétendants ne manquaient pas. Hais les prétendants furent repoussés.
Cependant, à Tâge qu'avait madame de Péreux, il faut toujours que ce besoin d'amour, que Dieu a mis dans tous les cœurs jeunes et nobles, se porte sur quelque chose, sinon sur quelqu'un. Edmond 4)ccupa le cœur tout entier de sa mère.
Edmond était frêle. Il avait trois ans, il avait besoin
Ainsi, il y avait des jours où vous auriez pris la mère et le fils pour une femme et son amant, tant il y avait de douceur, de confiance, de sollicitude, de tendresse dans leurs entretiens.
Souvent Edmond se couchait aux pieds de madame de Përeux qu'il ne pouvait s'ectipêcher d'admirer ; il posait sa tète sur ses genoux et causait avec elle pendant des heures entières de sa jeunesse, lui faisant des compliments comme il en eût fait à sa maîtresse, lui tenant les mains, Tembrassant. Il exigea que sa mère allât dans le monde. 11 était fier d'elle, il la montrait. C'était plus que de l'amour, c'était de la dévotion qu'il avait pour madame de Péreux. v
Aussi, comme le lecteur a pu le remarquer, lorsque Gustave voulait l'empêcher de faire quelque chose, il n'avait qu*à lui dire ces mots magiques :
— Cela ferait de la peine à ta mère.
Longtemps ce besoin d'aimer ne se manifesta chez Edmond que par une exagération de sensibilité, et sa mère lui suffisait alors j mais il arriva un moment où il s'aperçut que c'était à d'autres femmes qu'il lui fallait demander le complément des sensations qu'il ignorait encore.
Madame de Péreux s'aperçut bien vite de ce qui se passait dans l'esprit d'Edmond; car il était devenu un peu plus rêveur et avait honte de ces pensées nouvelles ; car en s'y livrant îl lui semblait qu'il volait sa mère. Ce fut alors que la jeune femme, dont la protection avait une limite, confia Edmond à Gustave et le lui recommanda.
ANTONIWB. 51
— Surveillez mon fils dans ses premières liaisons, lui dit-elle ; je sais combien vous l'aimez et quelle déférence il a pour vous. Rappelez-vous que sa santé est faible, que son âme est tendre : enfin souvenez-vous toujours combien je Taime. Je n'ai pas autre chose à vous dire.
Gustave avait promis, et de grand cœur, ce qui lui était demandé, et son amicale surveillance avait commencé.
Indiquons en passant que Gustave, nature ardente et vigoureuse, avait été pendant six mois amoureux fou de madame de Péreux, à laquelle, bien entendu, il n'avait jamais parlé de cet amour, qui avait pris naissance au collège môme; mais, quoique cet amour eût disparu, il lui était resté dans Tâme un dévouement et une religion profonde pour cette femme qui, la première, avait troublé ses sens.
Il lui restait de ce premier amour à peu près ce qui reste d'un parfum qui s* est usé tout seul. Ûœil ni la main ne le retrouvent plus; mais on le sent toujours, plus doux peut-être encore depuis qa*H n^existe plus ^Mement.
C^ëtait donc une touchante affection de part et d'autre. La mère faisait maintenant place à la femihe, comme quinze ans auparavant la femme avait fait place à la mère. 11 n'y avait ni soupçons ni reproches dans la tutelle de madame de Përeux : il n'y avait ni ennui ni crainte dana Tobéissance de son fils. Quand Edmond avait été majeur, sa mère avait voulu lui rendre des comptes de la fortune de son père, mais il Tavait doucement grondée en lui disant :
— Voici la première fois que tu doutes de moi.
L'hiver, ils allaient au bal ensemble; Edmond prenait plaisir à voir danser sa mère, qui, de son côté, recueillait avec bonheur les éloges qu'on lui faisait de son fils. L*ëté, ils allaient à la campagne* Ils se prome-
ANTOiNlNE. S5
naient le soir comme, deux amoureux, montaient à cheval et recevaient du monde.
Enfin, madame de Péreux, qui n*avait jamais vécu de la vie extérieure, avait Tâme du même âge qu'Edmond.
Quelquefois Edmond s^ëtait mis à pleurer tout à coup à ridée qu'un ijour sa mère vieillirait et viendrait à mourir. Il se demandait alors ce qu'il ferait de lui.
'Les choses étaient et avaient toujours été ainsi. Edmond rendra donc chez lui après avoir fait la rencontre d'Ântonine.
Comme on a pu en juger par quelques paroles de notre héros, il était facile de voir que, malgré son éducation féminine, il avait fait connaissance avec certaines choses de la vie. Il avait contracté des liaisons que sa mère avait vues avec plaisir; car il y a une chose que nous devons faire remarquer ici, c'est la facilité avec laquelle les mères les plus vertueuses, non-seulement acceptent et comprennent, mais encore encouragent quelquefois les amours de leurs fils. Combien de mères ont dit à leur fils devenu un homme, et pour le faire, autant que possible, échapper aux débauches communes aux jeunes gens : a Fais la cour à madame telle ou telle; c'est une femme mariée qui ne te compromettra pas. 9 Le monde est plein de ces oppositions-là.
Edmond avait passé par cette phase prévoyante. Gustave, lui, aimait la femme, comme nos pères du dix-huitième siècle l'aimaient, un peu à la façon de Désaugiers, gaie, avenante, spirituelle, à côté de vins
générenXf entre une table et un lit. Ce n'était guère que chez les grisettes qu'il pouvait trouver ce qu'il aimait. Edmond avait d^abord douté que ces femmes fussent intéressantes; mais il avait rencontré du cœur, du charme, de l'inattendu, chez elles, il les avait trouvées plus naturelles que certaines femmes plus estimées, plus conseillées par le cœur que par le calcul. Il avait été le témoin de dévouements réels de leur part, et il avait alors conçu pour elles de Testime et de la sympathie. Nichette surtout, par un incident que nous raconterons bientôt, avait fait une forte impression sur son esprit, et avait acquis son amitié à la classe si souvent calomniée dont elle faisait partie.
Edmond avait raconté cette histoire à sa mère, à qui il racontait tout. Elle l'avait écoutée les larmes aux yeux et en avait voulu connaître l'héroïne. Nichette était modiste; il avait donc été facile de trouver un prétexte pour la faire venir chez madame de Péreux, qui Tavait prise en affection, et qui, sans paraître avoir connaissance de sa liaison avec Gustave, causait quelquefois des heures entières avec elle, et lui donnait amicalement des conseils que la jeune fille écoutait avec déférence, car Gustave lui avait dit que madame de Péreux était une sainte, et elle croyait à tout ce que lui disait Gustave.
Du reste, nous pouvons faire connaître tout de suite à nos lecteurs de quelle charmante façon Daumont avait fait la connaissance de Nichette et ce qui l'avait si sincèrement attaché à elle.
Tin jour, il y avait de cela dix-huit mois, à huit fae^res
du matin environ^ Gustave qui, comme vous le voyez, avait été matinal, se promeiiait au marché aux fleurs de la Madeleine. Quelques personnes faisaient leurs em» plettes printanières. Une femme vêtue d'une jolie robe d'indienne, d^un petit chapeau de paille et d'un châle de mérinos, auquel $6s hanches faisaient faire quelques plis, s'arrêtait devant tontes les boutiques, et chaque fois paraissait ne pas avoir trouvé ce qu'elle cherchait, car, après un court examen, elle se reidettail à mare cher, malgré les invitations des marchandes ^ ainsi expriiQées : « Voyez, ma belle enfant» faites votre choix... Que vous faut-il î »
De loin Gustave voyait eette aebetense difficile, et, quand il fut près d'elle, il s'aperçut qu'elle était char** mante. Elle avait de grands yeux bruns tirant sur le vert, cette douce nuance qui servait de rime à je ne sais plus quel poète, quand il faisait un impromptu à la belle duchesse de Nevers. Elle avait une peau blanche comme le lait, le ne^ légèrement retroussé, la bouche rose comme une cerise, deux petites fossettes aux joues et un signe sur la joue gauche. Mais ce qu'elle avait de plus remarquable avec ses grands yeux et ses sourcils noirs, c'étaient des cheveux blonds comme le blé, dorés comme si un rayon de soleil les eût incessamment éclairés, et qui, frisés en boucles légères tout autour de sa tête, donnaient à cette tète une petite façon Watteau tout à fait originale.
11 y avait dé Ja chatte dans la mobilité et dfinl la finesse de cette physionomie* ,
Gustave s'arrêta malgré lui poUKoonsidérer ea oha^'
mant visage. On eût dit un pastel détaché de sa toile et devenu vivant pour Tamour de quelque Pygmalion. Cette femme, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans au plus, était toute petite, souriante, mutine, éveillée, coquette.
Gomme d'hésitations en hésitations elle était arrivée aux derniers étalages du marché, elle se dit sans doute qu'il fallait se décider, et elle s'arrêta devant une marchande ni mieux ni plus mal approvisionnée que les autres.
Gustave s'arrêta aussi comme s'il voulait acheter quelque chose.
— Combien ce rosier? demanda la jeune femme en étendant sa petite main gantée vers un des pots de fleurs symétriquement rangés et avec une intonation de voix tout à fait harmonieuse.
— Quarante sous, répondit la marchande.
— Oh ! que c'est cher ! s'écria la grisette.
— C'est tout ce que nous avons de plus beau, ma belle enfant. Voyez-moi ces roses, et des boutons superbes, qui seront ouverts dans deux jours ! Vous en avez pour tout Tété, avec ce rosier-là.
— Laissez-moi donc tranquille; il y a de la chaux dans le fond de votre pot. Il mourra dans quinze jours.
— Voulez-vous que je vous le dépote ? De la chaux dans mes rosiers ! A quoi pensez-vous, ma petite mère? Après cela, en voilà d^autres; mais je ne vous en réponds pas comme de celui-ci.
— Non, c'est celui-ci que je veux; mais je ne veux pas y mettre quarantel^us.
Gustave écoutait ce dialogue.
— Combien en donnez- vous, voyons?
. — J'en donne vingt sous.
— Donnez-en trente et emportez-le.
— Non.
— Je vous assure, ma belle enfant, qu'à moins de trente sous, j'y perdrais.
— Alors je m'en passerai. Vous ne voulez pas?
— Impossible.
La jeune femme fit un pas pour s'éloigner.
— Mademoiselle, lui dit alors Gustave en ôtant son chapeau, voulez-vous me permettre de vous offrir ce rosier dont vous avez une si grande envie?
— Mais, monsieur, je ne puis pas accepter, puisque je ne vous connais pas, répondit en rougissant Nichette.
— Eh bien, mademoiselle, nous ferons connaissance.
— Est-ce une condition?
— Point du tout; je ne vous demande rien que la permission de vous offrir ce rosier et d'autres fleurs, si d'autres fleurs vous plaisent.
Nichette regarda Gustave en souriant; la marchande lui fit signe de consentir.
— Payons-en chacun la moitié, dit Nichette.
— Non, répondit Gustave, je veux vous offrir ce rosier, cela ne me ruinera pa?. Vous devez penser que je ne me croirai autorisé à rien en échange d'un rosier de quarante sous.
98 ANî^ôî^INfe.
— Allons, j'accepte, fit Nichelte. t)onnez-moi voire rosier, la mère.
— A la bonne heure ! fit la marchande.
Et elle donna le pot à Nichette, qui le prit dans son bras.
— ^ ië vafe Vous le fiiîre porter chez vous, dit Gustave.
— C'est inutile.
— Laissez-moi le porter alors.
— Non, je veux le porter moi-mômé.
— Yous demeurez peut-être loin?
— Je demeure rue Godot.
— Vous permettrez que je vous accompagne?
— J*ai bien accepté votre bouquet, je puis bien accepter votre compagnie.
Les deux jeunes gens se dirigèrent en causant vers la rue Godot. Conversation de gens qui viennent de faire connaissance, curiosité de la part de l'homme, réserve de la part de la femme.
Arrivée à la porte de la maison où elle demeurait, Nichettè dit à Gustave en lui tendit la main :
— Merci, monsieur.
Et elle s'apprêta à rentrer.
— Me permettrez-vous , mademoiselle, de venir quelquefois savoir des vos nouvelles? demanda Gustave.
— Oui, monsieur, quand vous voudrez; je suis chez moi toute la journée, je travaille.
— Ainsi, de deux heures à quatre?
— Vous me trouverez toujours.
ANTOHINE. 59
— Et je demanderai?
— Nichette. Ce n'est pas mon nom, mais c'est ainsi qu'on me de'signe, et je suis plus connue sous ce nom de chatte que sous mon nom véritable.
Gustave baisa la main de Nichette, qui courut prendre sa clef chez son portier; et qui remonta fort gaiement ses cinq étages.
Le lendemain, il vint la voir et la trouva faisant un chapeau, auprès de sa fenêtre ouverte, sur laquelle s'épanouissait majestueusement le rosier de laveifte.
Nichette n'avait pas à la vertu autant de prétentions que la Rigolette de M. Eugène Sue. Elle était plus humaine.-El le avait eu des amours; pas beaucoup; mais elle en avait eu.
Elle ne le cacha pas à Gustave, qui se dit : a Puisque d'autres ont réussi, il n"y a pas de raisons pour que j'échoue. »
Nichette était charmante, mais elle ne savait jamais ce qu'elle voulait. A cette époque-là c'était un esprit d'oiseau sous la forme d'une femme. Elle aimait le spectacle, la campagne et les Vendanges de Bourgogne, Il n'y avait qu'une chose qu'elle n'aimait pas, disaitelle, c'étaient les amours longues et sérieuses. Son opinion était que l'amour était une agréable chose, mais elle le comparait aux robes, et pensait qu'il fallait en changer souvent.
• — Eli bien , lui avait dit Gustave, je vous aimerai comme vous voulez qu'on vous aime, et je m'en irai le jour où vous ne voudrez, plus de moi.
'— Écoutez, faisons un marché, avait répondu Ni-^
Souvent Edmond venait causer des heures entières avec la jeune fille dans son petit appartement de la rue Godot, que Gustave enrichissait tous les jours de coquettes fantaisies. Elle travaillait continuellement , penchant sa tête à drciie ei à gauche pour voir l'effet de son travail, avec des petits mouvements de bergeronnette qui se mire au bord d'une rivière.
Ses cheveux blonds, bouclés tout autour de sa tête, lui faisaient comme une couronne sous ces charmants bonnets de tulle, de fleurs et de rubans, que Gustave exigeait qu'elle se fît, car il avait un soin tout particulier de cette tête blonde et rose.
Madame de Péreux pensait bien que cette liaison ne serait pas^ éiernelle ; mais, connaissant la réelle affection que Gustave avait pour Nicbette, elle avait voulu» par
AN TO Ni MB, ^
une^speee de dofioe proiectiop, sa^ietifier cette prftiivc d'amour que la jeune fille avait donnée au canj^radc de soa fils, et remereier Gus^^ve 4.^ ]4 fepjine amitié qu'il avait vouée à Edmond.
Madame de Péreux était une femme trcp pure pour tfêtre pas au-dessus des préjugés, et deux ou trois fois, toujours en paraissant ignorer les relations -qui existaient entre elle et M. Oeumont, elle avait fe^ W jôune fille dans son iatiiaitë, de sorte que Niobe^, à qui ioiit« la délicatesse de la coaduite de madame de Péreux était connue^ se iU jetée an feu pou^r elle.
— Qu*&s-tu fait cê matin? dit madame de f^ettx à son fils ^aad ii M eat baisé ia maift, et que, aelen la coutume de son enfance, il se fut assis à ^bs piedf ma ^eeuftën.
— Rien, ma bonne mère, je me suis promette avec Gustave.
— Pourquoi n^est-îl pas tnôtité me voir?
— Parce qu'il va rue Godot ; mais ce soir nous aurons sa visite.
— Qu'as-tu donc? ajouta madame de Péreux, tu as Tair préoccupé.
— Tu devines tout^ ma bonne jnêre.
— Que t'arrive-t-il ?
— Qb ! «ois sans inqviétude, rien de dangereux, une bien simple aventure.
— Çonte-jpaoi cela.
Madame de Péreux se remit à ^ itaj)iss€^jie,f|t ée prépara à écouter.
Edmond lui conta, alors tout ce qui s*était passe le matin.
— Et cette jeune fille est jolie? demanda madame de Péreux.
— Charmante.
— Blonde?
— Brune.
— Elle va t'adorer quand elle va te connaître.
— Qui te fait dire cela, ma bonne m^re?
— 11 ferait beau voir qu'elle n'aimât pas mon Edmond!... Mais pas d'imprudences, cher enfant.
— Quelles imprudences veux-tu donc que je fasse?
— Le sais-je, moi? Quand on est amoureux, on est toujours imprudent.
— Hais , ma chère mère , je ne suis pas encore amoureux.
— Tu es en chemin de le devenir.
— Et, si je le deviens, m'en voudras-tu?
— Puis-je t'en vouloir de quelque chose, mon cher Edmond? Si tu aimes cette jeune fille et qu'elle t'aime, si elle est d'une famille honnête, tu la demanderas à son père, qui sera enchanté de te la donner, et au lieu d'un enfant j'en aurai deux. Seulement il y en aura un des deux que j'aimerai toujours plus que l'autre.
— Gomme tu arranges tout cela !
— Tout cela n'est-il pas possible? En effet, j'ai bien épousé ton père sans le connaître, pour ainsi dire ; tu peux bien épouser une jeune fille qui te plaît.
— Que tu es bonne!
— Hais tu me conteras tout.
— Vous ai-je jamais caché quelque chose?
— Que vas-tu faire maintenant?
— Demain je me présenterai chez H. Devaux. . — Sous quel prétexte?
-- Sous prétexte que je suis malade et que je viens lui demander une consultation.
A cette phrase, madame de Péreux pâlit visiblement.
— Qu'as-tu donc, ma mère? lui demanda- Edmond.
— Rien, mon enfant, rien. Seulement j'aimerais mieux que tu eusses un autre prétexte.
— Pourquoi?
— Tu sais combien je suis superstitieuse.
— Ne crains rien, ma bonne mère, je me porte à merveille.
Madame de Péreux embrassa son fils; elle avait des larmes dans les yeux.
— Eh bien! voilà que tu pleures maintenant... lui dit Edmond en se mettant à genoux devant elle et e& prenant ses mains dans les siennes. Pourquoi pleurestu? Tai-je fait de la peine?
— Je ne pleure pas, mon ami. Je songe seulement à la possibilité que tu te maries, et j'ai de la peine à me faire tout de suite à Tidée que tu aimeras plus ta femme que ta mère.
— Jamais, ma mère, tu le sais bien.
— Ne dis pas cela, enfant. Mais que tu sois heureux, de quelque façon que tu envisages le bonheur^ c'est tout ce que je demande à Dieu.
Ce n*ëtait pas cette pensée qui avait mouillé les yeux de madame do Péreux; car» si elle eût dû rémou«
voir, elle Teùt émue dès le commencement du récit que lui avait fait son fils.
Quelles craintes avaient donc assailli tout à coup le cœur de la jeqne mère?
Elle fit tout ce qu'elle put pour qu'Edmond oubliât ce moment de tristesse* Elle se remit à son métier, cbangea la conversation et devint gaie.
Mais Edmond, qui connaissait le caractère de sa mère, vit bien que cette gaieté n'était pas franche, et que quelque chose la préoccupait. -
Le soir, madame de Péreux prit Gustave à part, et lui dit :
— Tacher qu'£dmoad a'ailk pasdemAÎiidKBM. Devaux.