I^MME
' Gustave passa toute la soirée chez madame de Péreux. Celle-ci pria son fils d'aller chercher un livre qu'elle voulait avoir, et elie l'éloigna ainsi pendant quelque temps, car elle voulait rester seule avec D«umont.
— Edmond vous a donc tout conté? demanda Gustave à la mère de son ami.
— Et il vous a dit qu'il se présenterait demain chez M. Devaux?
— Oui ; c'est ce que je voudrais empêcher.
— C'est ce que j'ai voulu empocher déjà, et sans doute pour les mômes raisons que vous.
— Que vous êtes bon, Gu,stave ! fit la jeune mère ten-
dant sa main à Daumont, et que je suis heureuse que mon fils ait un ami comme vous ! Vous avez compris combien cette visite me rendrait inquiète, n'est-ce pas? Vous savez que H. de Péreux est mort de la poitrine, et que depuis la naissance d'Edmond je tremble que mon fils ne soit atteint de ce mal, qu'on dit héréditaire. Vous savez de quelle façon je Tai élevé, quelle surveillance mon amour a exercée jusqu'ici. J'ai toujours caché à Edmond, qui se frappe facilement, la cause de la mort de son père. Je tremble que ce médecin ne surprenne ce que je crains d'apprendre, et que, dans ce qu'il lui ordonnera, mon fils ne devine d'où lui viennent ces langueurs, ces rêveries, ces malaises fréquents, dont je n^ai pas encore pu triompher, et qui ont été les premiers symptômes du mal dont est mort M. de Péreux.
— Mais votre médecin, madame, ne vous a-t-il pas tranquillisée sur la santé d'Edmond?
— Mon médecin m*a dit un jour, Edmond avait six ans à peine : < Prenez garde à la poitrine de cet enfant. » Depuis ce jour, voyant l'effet que ce conseil avait produit sur moi, il ne m'a plus rien dit,
— C'est que tout danger a disparu, madame. Les soins dont vous avez entouré Edmond ont détruit le principe du mal, si toutefois ce principe existait. Pendant trois ans que j'ai été, au collège, son camarade assidu, jamais je n'ai remarqué en lui aucun dessymptômes que vous redoutez, et depuis cinq ans que nous sommes, sortis du collège, et que de son camarade je suis devenu son ami, rien ne m'a fait soupçonner qu'il pûl être malado.
— • Cependant vous venez de médire que c'est pour les mêmes raisons que moi que vous avez voulu empocher Edmond d'aller voir H. Devaux.
— Je connais vos terreurs maternelles, madame, et, quoique je ne les partage pas entièrement, je sais aussi qu*Edmond est d'une santé faible, et je voulais, puisqu'il ignore cette faiblesse, éviter qu'un étranger la lui révélât. Ce M. Devaux peut être un butor, tout en ayant une charmante fille, et sans préparation aucune dire à Edmond, soit que cela soit vrai, soit qu'il veuille avoir un client de plus : « Vous êtes très-malade, t Avec le caractère impressionnable que je lui connais, Edmond se frapperait violemment et serait capable, n'étant pas^ malade, de le devenir pour ce seul mot. J'avais donc la même pensée que vous, madame, mais sens avoir les mêmes craintes.
— Vous voulez me rassurer, Gustave, et je vous en remercie ;nnais ces craintes, vous les avez vous-même, car vous poursuivez mon fils d'une surveillance paternelle; là où mon influence devait cesser a commencé la vôtre, et, grâce à vous, Edmond n'a aucun des défautâ; aucune des habitudes même des hommes de son âge : il ne joue pas, ne fume pas, ne boit pas, ne veille jamais. C'est à vous que je dois tout cela, et je n'ai pas besoin de vous dire quelle reconnaissance vous vous amassez dans le fond de mon cœur.
— Savez-vous, madame, avec quel mot magique j'empêche Edmond de faire tout ce qui pourrait lui être nuisible?
— Non.
€0 AVTONINS.
-- Je n'u .qu'à liû dire ; « Cela fei;ait fde la peine à ta mère. »
— 11 m'aime donc bien?
-*- Jusqu'à Tadoration.
-^ Cher enfant 1 inucmura madame de Péreux, et moi aussi je Taime. Seulement lui peut trouver autre pact des distractions que moi je ne trouve qu'en lui. Là où il n'est pas, mon âme n'est plus. Depuis vingt <afi8, je rn'ai vécu que pour lui. Vous comprenez donc imoa épouvante à l'idée qu'il est affecté du même mal 'que son père, qui est mort avant d'avoir eu trente
•«-Pour >vous prouver, madame, combien je suis .convaineu quevos <Mraintes sont , vaines, peripettea^jppi de .vous donner un cousait.
— Dites, mon cher Gustave.
— Vous n'avez jamais questioiu^é votre pédecin sur Edmond?
-^ Jamais.
— .'Eh bien I à votre .place, je le laisserais aller chez 4f.:Devaiix, et demain soir j'irais voir ce H. Devaux,,et dtti demanderais k »vérité.
^-> Et Vil convainc mes incertitudes... Ohl non, >j'ainie'«ii6ux douter, fl^ .vérité ;me tuerait. J'ai telle- «meat'jpeor que mes soupçons ne soient fondés, que si demain Edmond tombaitrinatede, je n'oserais pas envoyer clierchef mon ^médeoiA, dans l'appréhension qu'ave. ee terrible sang*froid de la science il ne me dît ce que malheureusement je ne puis .ç#$SQr de croire.
— Eh bien 9 madame, je ferai moû ij^ossiUe pour (u'Edmond n'aille f asichez M. Bevaux.
— Merci.
— Je ne vous promets pas de réussir, icar je crois fue sa résolution de jcontinuôr l'avântuire de ce jogyatin est bien prise.
— Enfin, essayez.
•Quelques instants Après, Edmond ^rentra, rapportant le livre que sa .mère lui avait demandé. 11 rentra si gaiement, que ce retour semblait donner un démenti à la conversation qui avait eu lieu en .son :absânce.
— Tu as Qouru, Juiidi^tea mère.
— Oui.
— Tu es essoufflé.
— Point du tout, ma chôremèm.
-*- Cela ne te fait donc pas nuilde oûiurir?
— Non. Voici ton livre.
— Merci, cher enfant.
Madame de Péreux embrassa son fils sur le front et tei fMTit les mains.
— Tes mains sont brûlantes, lui dit-*elle.
— Elles sont toujours ainsi.
— Tu ne souffres pas?
*t— Je ne me suis jamais si bien porté. Tu sais bien» du reste, ma bonne mère, que je >ne sais jamais maikde.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer le sentiment qui faisait qu'après la conversation qu'elle venait d'avoir avec Gustave madame de Péreux quesUgnuait
— Je m'alarme trop vite, pensa-t-elle ; et elle fixa ses yeux sur Edmond, dont elle étudiait le regard, le teint et la respiration.
Edmond était calme et joyeux, quoique un peu pâle.
Gustave échangea un regard avec madame de Péreux. Elle y répondit par un sourire qui signifiait :
« Vous avez raison. Je me trompe sans doute. »
Quand, vers onze heures du soir, Daumont prit congé d'Edmond et de sa mère, il dit à celui-ci :
—J'ai à te parler sérieusement.
— Viens demain.
— Tu ne sortiras pas avant de m'avoir vu.
— Non. Pourvu que tu viennes de bonne heure.
— Je viendrai à midi.
— A midi, je t'attendrai.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Edmond sortit, après avoir laissé au domestique un mot ainsi conçu pour Gustave :
ff Mon cher ami, hier au soir, en allant chercher un < livre pour ma mère, j*ai couru jusque chez M. Doit vaux, et j'ai demandé à la portière à quelle heure « il reçoit. Elle m*a dit qu'il reçoit de neuf heures à fl midi, et de trois heures à cinq.
a Je n'ai rien à faire en t'attendant; je vais voir « H. Devaux, et, à partir de midi, je serai à toi pour c le reste de la journée. Tu comprends mon impaf tience. »
Edmond s'achemina vers la rue du Bac, se deman-
dant tout le long du chemin si le motif qui ramenait chez le docteur niellait pas transparaître sous le prétexte quHl allait prendre.
c Que vais-je lui conter, se disait-il, quand il voudra savoir qu'elle maladie j'ai? Je lui dirai ce qui me passera par Tesprit, que j'ai des maux de tête, que je souffre des nerfs, que je tousse quelquefois; il m'ordonnera des tisanes et de Fexercice, et je viendrai tous les jours lui dire que je vais un peu mieux. Cela le flattera et me gagnera son amitié. »
Cependant Edmond était ému, car il n'était pas coutumier de ces sortes d'aventures,
La grâce, la jeunesse la décence, la beauté de mademoiselle Devaux, avaient produit sur son imagination un effet rapide et plein d'un doux sentiment; comme Paul et Werther, il venait demander à un amour difficile, impossible peut-être, les douces émotions que les amours faciles lui avaient refusées et dont il sentait que son âme avait besoin.
Edmond ne l'avait pas dit à Gustave, car il y a des choses que l'on n'avoue que difficilement, môme à ses amis les plus intimes ; mais il cherchait l'amour bien plus dans l'idéal que daus le réel, dans l'espoir que dans la certitude, dans le rêve que dans la possession. La femme n'était pour lui qu'un texte poétique, que dans le silence de son âme il développait ingénument et qu'il parait de ses illusions.
L'amour d'une jeune fille était donc le seul amoujr qui pût lui donner ce résultat. Il restait à savoir si Antonine Taimerait; mais, en attendant qu'elle l'aimât, il
se seauit dans l'âme toutes les conditions nécessaires pour devenir amoureux. Ce qu'il aimait dans Tamour, c'était Tamour lui-même.
Deux affections emplissaient déjà son cœur : sa mère etGui^tave; mais voilà qu'il avait senti que ces deux affections avaient besoin de se compléter par une troisième, dont elles ne pourraient, en aucune façon, être jalouses, puisque cette dernière ne serait pas de la
vu
Nous avons déjà dit que, malgré cô désir nouveaju i^ui était venu depuis longtemps à Edmond^ il n'avait pas encore aimé; c'est que, pour enfermer Teneens, pur de son amour, il voulait un vase pur aussi. Biefli ans jeunes fiUds, nous le répétons^ avaient passé devant ses yeux, mais aucune ne lui avait aussitôt produitau* tant dWet qu*Antonine.
Pour lui, rbomme des impressions immédiates^ cette rapidité était décisive.
, Edmond arriva rue de Lillci, et ce lut avec un émotion toute naturelle qu'il sonna à la ponte du doctaur.
Un domestique vint lui ouvrir.
— M. Devaux? demanda Edmond.
-— U est Ma con^ultdtioa, répondit to domesti^ud;
mais, si monsieur veut attendre quelques instants au salon, je viendrai le prévenir quand M. le docteur pourra le recevoir.
Edmond entra dans le salon, salon froid, meublé à la façon de TEmpire, avec de grandes portes grises surmontées de panneaux imitant les panneaux de Boucher.
Une pendule représentant Socrate buvant la ciguë, des candélabres à griffes de lion, des. fauteuils à tête de sphinx, des gravures telles que Bélisaire, Homère et Hippocrate refusant les présents d'Ârtaxercés, un écran et des coussins brodés à la main, sans doute par mademoiselle Devaux, un guéridon couvert de livres, un lustre bronzé, une console entre les deux fenêtres et une autre entre les deux portes, supportant, celle-ci deux gros coquillages roses et dès oiseaux-mouches^ empaillés, sur une branche d'arbre simulée, (?elle-là un groupe biscuit représentant Apollon et ses sœurs, un tapis d*Aubusson à rosaces, formaient Fameublement de la pièce où se trouvait Edmond.
Comme vous le voyez, c'était l'ameublement traditionnel.
Le calme régnait dans ce salon. On eût deviné, en le voyant, qu'il n'était fréquenté que par des gens graves, qui, en en sortant, y laissaient comme une atmosphère de science et de solennité.
Un instant Edmond espéra qu'Antonine par hasard, ou peut-être même par curiosité, se montrerait; mais il n*entendit aucun bruit et ne vit personne.
Cependant il était convaincu que Tune des deux
portes qui se trouvaient à sa droite et à sa gauche, en entrant dans ce salon, donnait dans la chambre de la jeune fille, et qu'à cette heure elle devait y être.
« Elle ne sait pas queeeluî qui la suivait hier est si près d'elle aujourd'hui, i pensait Edmond.
En cela, il se trompait; car Antonine, qui, la veille, Vavait vu entrer et qui ne doutait pas qu'il n'eût pris des informations sur elle chez la portière, avec laquelle il avait causé; Antonine, disons-nous, s'était fait donner, depuis ce moment, la description de tous les gens qui s'étaient présentés chez son père.
Il n*y avait donc pas deux minutes qu'Edmond était là que mademoiselle Devaux le savait déjà, et s'en assurait en regardant par le trou de la serrure de la porte.
« Que vient faire ici ce jeune homme? » pensait-elle; et bien des fois elle eut l'envie d'ouvrir sa porte, afin de voir quel effet sa vue produirait; mais elle n'osa pas.
Il y avait dix minutes à peu près qu'Edmond attendait lorsque le domestique vint le prévenir que M. Devaux était seul.
Edmond passa dans le cabinet du docteur, meublé d*un grand bureau, d'une bibliothèque, d'un buste d'Hippocrate, d'une sphère, d'une table avec des instruments de chirurgie, de deux chaises, d'un fauteuil doublé de cuir, sur lequel était assis M. Devaux, d'un panier plein de papier? inutiles, d'une pendule en palissandre, de deux coupes du même bois et d'un portemontre.
5S ANT0NÎN2.
Une grande quantité de ieUres étaient éparses sur le bureau.
M. Devaux était vêtu d'une grande robe de chambre, à la dernière boutonnière de laquelle figurait le ruban de la Légion d'honneur.
Quand Edmond entra, le docteur écrivait. Il fit asseoir le nouveau venu, passa sa jambe droite par-dessus sa jambe gauche, posa une de ses mains sur son genou, de Tautre consolida ses lunettes, salua Edmond après ravoir étudié un instant, et lui dit :
— Monsieur, puis-je vous être bon à quelque chose?
— Monsieur, répondit Edmond un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
— En effet, monsieur, je ne vous ai jamais vu.
— Mais si vous ne me connaissez pas, votre grande réputation m'est connue, et voilà pourquoj je me présente à vous.
M. Devaux s'inclina et dit :
— De quoi s'agit-il?
— C'est bien simple, monsieur, je suis malade ou plutôt souffrant, sans pouvoir délerminef ni l'endroit ni la cause du mal.
Le docteur regarda son nouveau client avec attcntioa et lui dit :
— Souffrez-vous de Testomac?
— Quelquefois.
— De la tête?
— De temps en temps
Edmond répondait au hasard, et pour répondre quelque chose. M. Devaux continuait à l'examiper,
A^ÎONINE. 5a
En ce motneût, là diirieu^eÂntomne venait coller son oreille à la porte pour essayer d'entendre ce qui se di sait dans le cabinet de son père, tentative infructueuse, car elle n'entendit rien.
— Donnez-moi Votre main, reprit le docteur. Edmond retira son gant et tendit la main à M. Devaux.
Il ne pouvait s'empêcher de sourire à Tidée que le docteur prenait au sérieux cette consultation.
-- Vous n'avez jamais fait de grandes maladies? demanda le médecin.
— Non, monsieur.
— Êtes-vous quelquefois enrhumé?
— J'ai toussé.
— Eprouvez-vous des soifs fréquentes?
— Oui, répondit aussitôt Edmond enchanté de donner un détail vrai qui lui paraissait insignifiant.
— Vous avez une vie régulière?
— Oui, monsieur.
— Vou« ne faites jamais d*excés?
— Jamais.
— Vous avez raison. Vous avez encore vos parents?
— Non, monsieur ; mon père est mort.
— Savez-vous de quelle maladie?
— J'avais trois ans quand il mourut.
— Vous ne vous rappelez aucune des circonstances de sa mort?
— Aucune.
— Votre mère ne vous en a jamais parlé?
-^ Au contraire, elle a toujours évité de m'en entre*
«0 ANTONfNE.
tenir; elle m'aime beaucoup et craint de m'attrister.
— Voulez-vous permettre que je m'assure de quelque chose? fit M. Devaux en se levant.
— Volontiers, répondit Edmond.
— Veuillez ôter votre habit, votre cravate et votre gilet.
Edmond obéit.
Alors H. Devaux écarta la chemise d'Edmond, lui frappa deux ou trois fois sur la poitrine, posa quelques instants son oreille sur son dos, et Técouta respirer.
— Votre sommeil est-il agité parfois? demanda le docteur.
— Oui.
— Vous devez vous réveiller dé temps en temps couvert de sueur, comme on Test après une longue course?
— C'est vrai.
— Jamais de crachement de sang?
— Deux ou trois fois.
— Des maux ^e cœur?
— Presque toujours quand je me réveille.
— Votre mère est-elle informée de ces petites indispositions?
— Non, je les crois sans gravité, et elle s'en alarmerait si elle en avait connaissance.
— En effet, reprit M. Devaux, il n'y a rien de dangereux dans tout cela. Vous avez ce qu'ont tous les jeunes gens, rien de plus. Votre position vous force-t-elle à rester à Paris? demanda-t-il après un silence.
— En aucune façon.
— Vous avez de la fortune?
AIfTOIffIfB. (Il
— Voyagez UQ peu alors, voyei le Midi particulièrement. Le corps et Tesprit gagnent aux voyages que Ton fait étant jeune encore.
— Est-ce un remède Indispensable ?
— Non, c'est un conseil, voilà tout; mais un conseil qui vaut un remède.
— C'est que j'ai toutes mes habitudes et mes affections à Paris. J*aime donc mieux ne pas partir.
— Restez alors, mais suivez le régime que je vais vous écrire.
< Il faut bien que ce bon H. Devaux gagne sa consultation , pensa Edmond en regardant le docteur qui écrivait, i»
Quand celui-ci lui eut remis Tordonnance, Edmond lai dit :
— Je compte venir souvent réclamer vos bons conseils, docteur. J'aurais honte de vous demander ce que je vous dois pour cette première visite. Veuillez me traiter comme un vieux client, me permettre de vous laisser ma carte et de venir souvent vous voir. Je veux que nos rapports deviennent un jour de Tamitié.
M. Devaux prit la carte du jeune homme et la posa sur son bureau.
— Revenez souvent, dit-il en fixant un dernier regard sur M. de Péreux.
Edmond s'éloigna en regardant partout, mais sans apercevoir Antonine. Il avait, du reste, ce qu'il voulait, ses entrées dans la maison.
63 ANTONINB.
Quand il eut fermé la porte, mademoiselle Devauî passa dans le cabinet de son père :
— Viens-tu déjeuner, pèrel lui dit-elle en l'embrassant.
— Oui, mon enfant.
— Tu étais en consultation 1
— Oui.
— Avec quelqu'un que je connais?
— Non.
— Qu'est-ce que cette carte? fit-elle en prenant la
carte d'Edmond.
— C'est la carte de ce jeune homme qui sort d'ici. -^ M. Edmond dePéreux, rue des Trois-Frères, n* 5,
dit-elle en lisant tout haut et comme indifféremment. U est malade, ce monsieur? ajouta-t-elle.
— Oui.
— Qu'est-ce qu'il a?
— U a que son père est mort de la poitrine, j'en suis sûr, et que lui, il est, ou peu s'en faut, phthisiqne au troisième degré.
— Pauvre jeune homme! murmura Antonine en reposant la carte sur la table.
Maintenant, allons déjeuner, chère enfant, caf je meurs de faim, dit le docteur, qui avait fini de ranger les papiers de son bureau.
vra
— Phthisique au troisième degté! fit Antoriine en se nifettaht à labié, est-ce dangereux cela, mon père?
— tl en ë pour trois ans s'il se soigne, pour deux s'il ne se soigne pas, répondit le docteur.
— Et il sait cela î
— 11 tie s'en doute pas, heureusement. Je n'ai jamais vu un poitrinaire soupçonner qu^l le fût.
Cette réponse rendit Antonine toute rêveuse, toute triste même, et telle simple phrase du médecin fixa plus profondément dans l'esprit de la jeune fille le souvenir d'Edmond que ne l'eussent peut-être fait trois mois de éour et d'assiduités.
'Après le déjeuner, le docteur sortit pour aller voir ses in&lades, et madeiHôiselle Devaux rentra daiîs sa chambre avec sa vieille gouvernante, qui prit le Cliâr-
th
64 ANTOIflNB.
teau de Kenilworth ex se mit à en lire la première page.
Antooine s'assit auprès de la fenêtre, dont la jalousie était baissée, mais à travers les feuilles de laquelle son regard plongeait de temps en temps dans la rue.
Elle prit une broderie ; mais ses doigts inactifs la laissaient souvent tomber sur ses genoux, et son esprit, distrait de ses habitudes quotidiennes, la jetait dans de longues méditatioiks.
Certes, notre héros ne se doutait pas de la mélancolique préoccupation dans laquelle sa visite avait jeté la fille du docteur, préoccupation qui n^ prouvait, du reste, que la facile impressiotinabilité de la jeune fille.
En effet, il n'eût guère été possible de trouver une nature plus chaste et douée d'une perception plus rapide de toutes les finesses du cœur. Notre ftme puise le plus souvent ses habitudes dans ses douleurs, et Antonine, qui avait perdu sa mère il y avait deuxans, qui avait failli mourir du chagrin qu'elle en avait éprouvé, sentait depuis cette époque son cœur plus sympathique encore aux souffrances des autres.
En outre, cette mort avait laissé en elle un vide que rien n'avait pu combler, pas même la grande affection qu'elle avait pour son père, pas même les idées nouvelles qui viennent à Tesprit des fiHes de son âge, et qui, comme les premières feuilles du printemps, couvrent de leur verte nouveauté les branches mortes de l'hiver.
Edmond avait donc donné occasion à Antonine de
se rappeler ce chagrin, et la jeune fille en venait facilement de la douleur qu'une enfant peut ressentir de ]a mort de sa mère à celle que peut éprouver une mère de la mort de son enfant.
Seulement elle se disait :
c L'enfant a devant lui tout un avenir de consolations que la mère n'a pas, et toutes les amotirs que le cœur d'une mère ne peut plus évoquer. »
Alors, et tout naturellement, elle pensait à la mère de ce jeune homme qui sortait de chez M. Devaux, et qui, sans s'en douter, marchait vers sa fin prochaine.
Elle voyait le désespoir de la pauvre femme, et sa pensée se représentait incessamment, au lieu du visage calme et souriant d'Edmond, au lieu des grands yeux bleus qu'elle avait vus la veille fixés sur elle, une tête froide, pâle, amaigrie, et des yeux à tout jamais éteints, sans expression et sans regard, et elle en arrivait à répéter :
c Pauvre jeune homme! »
Or, quand une jeune fille dit pareille chose, c'est que son cœur est hien près de son imagination, et il peut arriver que le nom qui la fait parler ainsi ne tarde pas à passer de l'une à l'autre.
(f Quel âge a-t-il ? pensait-elle ; vingt-deux ou vingttrois ans au plus, et la nature a marqué le terme de son existence à vingt-cinq ou vingt-six ans!... et il ne sait rien de cela, il est venu ici, se croyant bien portant, insoucieux, et sans se douter qu'il venait apprendre son arrêt de mort, car tôt ou tard il connaîtra la vérité ;
il est venu pour anprendre mon nom, pour me voir un
66 AUfTONlNE.
instant, sans soupçonner combien est dangereux le prétexte qu'il a pris.
« Sa mère sans doute ne sait pas plus que lui ce qui doit être un jour. Elle marche heureuse et ûère de son fils.
f Pauvre femme! ce serait charité que de la prévenir. Ce serait amoindrir une douleur prochaine, en en faisant pour ainsi dire une habitude.
« Si je lui écrivais ce que m'a dit mon père, peutêtre serait-il temps encore. Elle parviendrait peut-être à le sauver.
« Oh! si j'étais la sœur de ce jeune homme 1 comme j'aurais soin "de lui, comme je ferais ses moindres volontés! comme je lui rendrais douces les courtes années que Dieu lui donne encore!...
«Qui sait! il sera peut-être très-malheureux. Sa mère mourra peut-être avant lui, il mourra peut-être sans un ami, sans un parent, sans une femme pour lui fermer les yeux !
« Que tout cela est triste, mon Dieu ! et pourquoi suis-je la fille d'un homme qui ne vit que des maladies et de la mort des autres! Comme mon père traite cela froidement et tranquillement, lui! Comme la science rend indifférent et égoïste, comme il m'a dit sans émotion : «t II en a pour deux ans, » et comme nous au* très femmes nous serions de mauvais médecins ! A quoi sert la science acquise quand elle ne peut pas vaincre la nature?
« U me semble cependant qu'avec de l'affection et des 9m^ nvxrftux on devrait pouvoir rendre la Moti
à ceux que ne peuvent guérir les remèdes matériels.
« Après tout, je m'apitoie sur le sort de ce M. Edmond de Péreux : peut-être n'cst-il malade que par sa faute. Peut-être est-ce un débauché, qui passe les nuits dans les orgies et le jeu, comme mon père dit que font la plupart des jeunes gens.
dOh! non, continua Antonine, après quelques instants de réflexion, jl n'a pas le visage d'un débauché; ses traits ont une douceur féminine, ses yeux ont un regard doux et attractif. On dit que les maladies comme celle qu'il a ont une grande influence sur l'esprit et sur le cœur de ceux qui en sont atteints, et qu'ils sont plus sensibles, plus poétiques et plus aimants que les autres hommes. C'est bien le moins, puisqu'ils doivent vivre moins longtemps^ qu'ils absorbent plus vite que les autres toutes les sensations de la vie.
a Ëh bien, moi aussi je vais étudier cette maladie, et, quand M. de Péreux reviendra, car il reviendra, j'en suis bien sûre, je le regarderai bien et je saurai à quoi m'en tenir. Mon père peut se tromper. La science n'est pas infaillible; mais moi, je ne sais pas pourquoi, je suis convaincue que je ne me tromperai pas. »
Antonine en était là de ses réflexions quand elle en fut brusquement tirée par un petit bruit qui se fît a côté d'elle. Ce petit bruit était occasionné par la chute du livre que madame Angélique tenait dans ses mains, et sur la première page duquel, selon sa louable habitude, elle venait de s'endormir.
U y avait deux ans (car madame Angélique était entrée en fonctions auprès d'Àntonine quand madion»
Devaux était morte), il y avait deux ans, disons-nous, que rhonorable dame venait tous les jours après le déjeuner, Tété auprès de la fenêtre, Thiver auprès du feu, s'asseoir dans la chambre d'Antonine, et qu'elle commençait le Château deKenilworth.
Elle n'avait jamais pu aller plus loin que Tendroit où Giles Gosling, le tavernier de Cumnor, chante à Tétranger qui vient d'entrer dans son auberge ce distique consolant pour tout voyageur qui a soif :
Quand le cheval est à son rfttelier, Il faut donner du tin au cavalier;
ce qui, comme tout le monde le sait, se trouve à la seconde page du roman, et ce qui prouve que madame Angélique n'avait*pas les goûts longtemps littéraires.
Toutes les fois qu'elle en arrivait à ces deux vers, elle dormait si profondément, que le livre tombait. C'était une chose immanquable.
Aussi Antonine, qui avait l'habitude ce sommeil quotidien, dit-elle avec un sourire en voyant le livre à terre :
« Ah ! voilà Angélique qui lit la cinquante-deuxième ligne du Château de Kenilworth. »
Ordinairement Antonine se levait quand cette chute avait lieu, et, comme elle avait horreur de la solitude et du silence, elle réveillait sa gouvernante et la faisait causer de n'importe quoi, pourvu qu'elle causât; mais 06 jour-là Antonine aimait mieux songer, et» après
avoir regardé le livre sans penser à se déranger, elle s'apprêta à reprendre sa broderie et ses réflexions.
Mais dame Àpgélique, qui n'était pas aussi profondément endormie que de coutume, rouvrit les yeux, les frotta, regarda autour d'elle, ramassa le Château de Kenilworth, le ferma et le déposa sur la cheminée sans avoir Tidée de lire au moins la cinquante-troisième ligne, pour voir ce que l'étranger répond au tavernier Giles Gosling ; puis elle croisa les mains sur son estomac, fit tourner son pouce gauche autour de son pouce droit, et dit ces deux seuls mots, véritable pléonasme :
— J'ai dormi.
— Oui, ma bonne Angélique, vous avez dormi, fit Antonine, et vous êtes libre de dormir encore si vous en avez la moindre envie.
— Non.
— Lisez, alors.
— Qu'est-ce que vous voulez que je lise?
— Lisez le Château de Kenilworth.
— JeTaifini.
— Le fait est, répliqua Antonine en riant, qu'en additionnant les cinquante-deux lignes que vous avez lues tous les jours depuis deux ans, cela fera trentesix mille lignes environ, si je sais compter, c'est-à-dire plus de lignes que le volume n*en a ; malheureusement ce sont toujours les cinquante-deux premières lignes que vous avez lues.
— C'est égal, répondit madame Angélique, on voit toujours bien comment cela finira. C'est tout ce qu'il faut.
Ântonine croyait avoir trouvé un moyen de sauver Edmond.
Elle se figurait que, par cette simple ligne, le jeune homme comprendrait la nécessité de ce départ, qu*ii partirait et qu'il ne reviendrait ({ue gros et gras comme Tamie de madame Angélique. Toute la naïveté de son cœur n'était-elle pas dans sa lettre? Elle ne soupçonna pas un instant que cela pût être mal d'écrire ainsi à un jeune homme, même pour lui dire :
< Partez, b
Cette espérance que venait de lui donner madame Angélique avait ouvert la porte à ses pensées noires, et elle ne put s'empêcher d'embrasser sa gouvernante en lui disant :
— Allons, ma bonne Angélique, et profitons de cette belle journée.
Antonine pétait prête à sortir; madan^e Angélique, toute vêtue de noir, mettait ses gants.
Les deux femmes descendirent. .
Quand elles furent dans la rue, Antonine chercha une poste des yeux, et, en ayant aperçu une, elle prit .sa lettre dans le corsage de sa robe et la jeta en passant dans la boite.
— A qui écrivez-vous donc là? demanda madame Angélique.
— J'écris à Delphine, qui n'est pas venue me voir depuis plusieurs jours.
Delphine était une camarade de pension de mademoi* selle Devaux.
C'était le premier mensonge qu'eût jamais fait Anto-
nine, et cependant elle ne s'en repentit pas. Au contraire, elle en était fière comme d'une bonne action.
N'était-ce pas une bonne action, en effet? et la preuve que c'en cTtait une, c'est que tout le jour An'#onine fut plus gaie qu'elle ne l'avait jamais été.
Heureux âge, celui où le ccéur ressent en un court espace des tristesses et des joies sans cause... Il ressemble à ces journées de printemps qui commencent par la pluie, et à- la fin desquri^ss les filles peuvent courir dans les blés €omme s'il n'avait pas plu depuis un an.
Pendant ce temps, Gustave était venu chez Edmond, et n'avait trouvé que la lettre que celui-ci avait laissée. ' <i Allons, s-était dit Daumont. il paraît que décidément il fallait que cela fût; » et il attendit.
Edmond rentra, Fair joyeux et roulant dans ses mains Fordonnance de H. Devaux, qu'il n'avait même pas lue.
— Eh bien?... lui dit brusquement Gustave en le voyant paraître, et sans pouvoir dissimuler l'inquiétude où le jetait cette visite qu'il avait voulu empêcher.
— Eh bien, quoi? fit Edmond en riant. Tu as Tair tout effaré.
— Tu as vu M. Devaux? continua Gustave, un peu assuré par le ton de son ami.
— Naturellement, puisque j'étais sorti pour cela.
AKTONINE. 75
-- Que t'a-.!-!! dit?
— Que Youlais-tu qu'il me dit? Il m'a fait Tordon* nance que voici.
Gustave se précipita sur rordonnance et la lut. Elle consignait un régime comme on en prescrit pour toutes les maladies sans gravité.
Gustave respira.
— Allons déjeuner, dit-il, ta mère nous attétad.
— Allons; mais qu'avais*tu à me dire, toi qui m'avais recommandé de ne pas sortir avant de t'avoir vu?
Gustave était assez embarrassé.
— Je voulais Vinviter à dîner, dit^il au hasard.
— Où cela?
— Chez Nichette.
— Aujourd'hui!
— Aujourd'hui.
— J'accepte bien volontiers. Est-ce tout? • — Oui.
— Nous dînerons chez Nichette.
-* Alors, immédiatement après le déjeuner, j*irai la prévenir qu'elle peut compter sur nous.
Les deux jeunes gens se rendirent auprès de madame de Péreux.
— Ira-t»il chez H. Devaux? dit celle-ci tout bas à Gustave.
— Il y est allé, répondit Daumont.
— Oh î mon Dieu! murmura la jeune mère.
— Tranquillisez-vous, madame, Edmond n'a rien à craindre.
— Qu*a dit le docteur?
76 ANTOl^IWE.
— II a ordonné dos viandes rAties et du Tin de Bordeaux, fit Gustave en souriant, ordonnance d'homme qui ne sait qu'ordonner
— Merci, mon ami, fit madame de Péreux rassurée et en serrant la main de Gustave.
— Qu'avez-vous donc à chuchoter ainsi? s'écria Edmond, à qui le colloque à voix basse de sa mère et de son ami n'avait pas échappé; ne trouves-tu pas, chère mère, que Gustave a Tair tout drôle aujourd'hui?
— Je demandais à ta mère, fit Gustave, si cela ne la contrariait pas que je t'emmenasse dîner avec moi.
— Et je répondais à Gustave que rien de ce qui te fait plaisir ne me contrarie, ajouta madame de Péreux en prenant la tète de son fils dans ses deux mains et en l'embrassant de toutes ses forces.
On pouvait parler sans crainte de la visite quTdmond avait faite à M. Devaux, puisque tout le monde était rassuré, et sa mère elle-même lo pria de la raconter, ce qu'il fit aussitôt, tant il éprouvait déjà de plaisir à s'entretenir de ce qui concernait Antonine.
Après le déjeuner, Gustave laissa Edmond avec sa mère et courut chez Nichette, qu'il trouva travaillant, comme toujours, à la fenêtre.
— Edmond dînera avec nous ici, lui dit-il en entrant.
— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue plus tôt? dit Nicbette d'un air fïché, ou dînera mal.
— Ne t'inquiète de rien, répondit Gustave en prenant la charmante tête de la modiste et en Tembrassant sur les deux joues, je vais faire envoyer le dîner.
Tu n'auras à fournir que les verres, les assiettes, le^ serviettes et Targenterie. Tu as tout cela, n'est-ce pas? plus deux côtelettes pour Edmond.
— Est-ce que je n'ai pas tout, et môm«9 plus que ce qu'il me faut? fît la belle enfant en embrassant Gustave à son tour. Est-ce que je ne suis pas, grâce à toi, la femme la plus beureuse du monde?
Quelqu'un qui eût voulu avoir le spectacle d'un amour jeune, franc, heureux, indépendant, n'eût eu qu'à entr'ouvrir la porte de Nichette un moment et à la regarder enlaçant de ses deux bras blancs le cou de rhomme qu'elle aimait.
— Ainsi, à six heures tout sera prêt?... ajouta Gustave en s'en allant.
— Sois tranquille, répondit Nichette; mais envoie vite ce que tu as à envoyer.
Gustave descendit.
Arrivé dans la rue, il se retourna et vit la blonde tête de sa maîtresse qui lui souriait au milieu des fleurs dont sa fenêtre était ornée.
n entra chez un marchand de comestibles, et commanda tout ce qu'il fallait. A cinq heures, il alla prendre Edmond, qu'il trouva lisant à sa mère le livre qu'elle avait envoyé chercher la veille, et quelques minutes après les deux jeunes gens descendirent et se dirigèrent vers la rue Godot.
Ils trouvèrent le dîner servi dans la chambre de Nichette.
Le temps était superbe, la fenêtre était ouverte, le^oleil jouait gaiement sur les verres de cristal et sur la
blancheur de la nappe. Tout, autour des trois jeunes gens', était simple, mais joyeux; modeste, mais charmant; et un parfum de jeunesse, de printemps, d'amour et de gaieté emplissait cette petite chambre.
Mais, me direz-vous, Gustave était riche et il aimait Nichette. Comment se faisait-il alors qu'il la laissât dans le petit logement où 11 l'avait connue, au llôu de lui en donner un plus gratid et plus en rappoi't avec sa fortune et avec ses babitudest
A quoi je répondrai que c'était justement parce qu'il était riche, qu'il aimait sa maltresse et que sa maîtresse l'aimait, quô Gustave Tavàit laissée où il l'avait connue, en lui*donnant cependant tout le luxe des choses tiécessaîrôs.
Ainsi, dans son petit logement de trois cents francs par an, Nichette avait ce que bien des femmes n'ont pas dans un appartement beaucoup plus somptueux. Elle avait toujours de l'argent d'abord.
Il est vrai que ses goûts étaient si simples, qu'elle en dépensait fort peu; ensuite elle avait une profusion de linge et de robes qu'elle faisait elle-même et qui ne lui en allaient pas plus mal pour cela. Si elle n'avait pas beaucoup de bijoux, c'est qu'elle n'avait pas voulu en avoir, et si enfin elle travaillait encore, c'est qu'avec tin calcul tout de cœur elle avait tenu k travailler toujours.
Certes, Gustave avait désiré, et cela dès qu'il avait été son amant, faire déménager Nichette, substituer les meubles de bois de rose aux meubles de noyer, les cachemires do l^Inde aux petits châles de mérinos, et la
paresse au travail ; mais Nichette n^avait pas consenti à ce changement, Nichette avait dit à Gustave :
— Si c'est pour moi que tu m'aimes, aime-moi ici. Laisse-moi n'accepter qae ce que je ne pourrai refuser, et que ce que les habitudes du luxe et du bieil-ôtre te font un besoin de trouver partout où tu vas. Je suis heureuse ici, avec très-peu de chose f aurai tout ce qu'il me faut. Dans ce petit appartement, je suis ta mat* tresse, dans un autre où tu auras dépensé beaucoup d'ai^ent, je iie serai qu'une femme entretenue! Tiens me voir tous les jours, c'est tout ce que j6 te demande, et laisse-moi la petite vanité de, me dire que ce n'est pas par intérêt que je suis à toi.
Gustave avait compris les scrupules de Ntcbette et il les avait acceptés avec bonheur, caf ils lui ^rouvaièht qne sa maîtresse avait un cœur capable de tous les bons sentiments et de toutes les bonnes pensées. Il n'a*» vait donc pas insisté; seulement il avait voulu qu'à partir du jour où elle lui avait dit ce que nous venons de rapporter, elle fût, dans la mesure de ses goûts et (te ses besoins, la femme la plus heureuse de Paris; et elle Tétait en effet.
Si vous Paviez vue le matin s'éveiller joyeuse, se sourire dans la glace de sa cheminée, ouvrir sa fenêtre, arroser ses deurs, s'habiller, faire ses papillotes, car les cheveux de Nichette étaient sa grande coquetterie; rôder dans tous les coins de sa petite chambre tout en chantant, et finir par se mettre sur sa chaise et travailler, vous auriez cm voir un oiseau dans sa cage.
Outre cela, Nichette lisait, mais elle ne lisait pas ce
que lisent ordinairement les grisettes. Nichette lisait les bons livres. H est vrai qu'elle était guidée en cela par Gustave, dont le goût était très-pur.
Elle passait toutes les soirées où il ne venait pas à lire, mais elle ne pouvait pas lire sans manger quelque chose. Elle grignotait continuellement des bonbons, et c'était encore Gustave qui pourvoyait à cette nécessité.
Il était rare qu'il vînt sans apporter un sac de pralines ou de marrons glacés, les deux intempérances de Nichette. Plus elle était émue par sa lecture, plus elle mangeait. Elle avait mangé une boîte de fruits confits en lisant Frédéric et Bemerette.
Nichette comprenait tout et causait de tout. Elle écrivait avec une orthographe irréguliére une lettre charmante de style et de sentiment. Où allait Nichette? elle n'en savait rien.
Ce qu'il y avait de certain pour elle, c'était que Gustave était un noble cœur qu'elle aimait de toute son âme, mais elle ne voyait pas plus loin que cela. Pour elle, l'avenir était Fheure où Gustave devait venir la voir.
Nichette n'avait ni père, ni mère, ni famille. Tout cela était mort quand elle était encore en apprentissage, et la modiste chez laquelle elle était l'avait bientôt élevée à la position de première ouvrière, et l'avait gardée tout à fait chez elle.
Cependant un jour Nichette avait voulu être libre : elle avait pris une petite chambre en ville, et, à partir de ce moment, on ne lavait plus rencontrée seule au spectacle.
ANTONINE. 8i
Si Ton eût bien cherché, on eût trouve facilement dans quelque estaminet du quartier latin quelque étudiant qui eût pu donner des détails précis sur la vie de Nichette à cette époque ; mais elle oubliait le passé, ou du moins faisait tout ce qu^elle pouvait pour Foublier depuis qu*elle aimait Gustave, et ce n'était vrai* ment pas la faute de la pauvre enfant si Daumont n'avait pas eu le bonheur de la rencontrer plus tôt.
D*ailleurs, jamais il ne lui avait demandé compte ni de ce qu'elle avait fait, car le passé ne le regardait pas, ni de ce qu'elle faisait, car il était sûr du présent.
Du reste, il ne s'occupait guère plus qu'elle de Tavor nir. Pourtant, quand il lui arrivait de penser aux probabilités, il se disait :
c Je ne quitterai Nichette que si je me marie, et, si je me luarie, je lui ferai une position qui pourra la rendre à tout jatnais indépendante. »
Us s'aimaient donc tout deux sans regrets, sans secousses, sans crainte, avec jeunesse, avec confiance, avec gaieté.
Il y avait du respect et de la reconnaissance dans Taffoction que Nichette avait pour Gustave ; il y avait une douce protection et une juste vanité dans le senti- .ment que Daumont éprouvait pour sa maîtresse. Elle se disait qu'elle était bien heureuse d'avoir rencontré un si noble caractère; il se disait qu'il était heureux d'avoir si bien placé son cœur.
Gustave aurait voulu qu'Edmond trouvât une fille
comme Nichette, et Edmond l'eût bien voulu aussi ;
mais on trouve difficilement, tout de suite du moins,
deux natures aussi franches que celle de notre modiste, surtout dans ta même sphère.
Voilà pour({Uôi c'était dans un si modeste logement que la maîtresse de Daumont recevait son ami.
Nichette avait ce jour-là une petite robe de mousseline bleue, fine et transparente comme Taile d'une demoiselle. Le corsage était fait à la façon des robes Louis XV, et les manches s*arrétaient au coude, si bien qu'on pouvait voir l'éclatante blancheur de la poitrine et des bras de la belle fille. Elle avait sur la tête un de ses petits bonnets accoutumés, et au cou le ruban de velours traditionnel.
— Bonjour, Edmond, fit-ette en sautant dans les bras de notre héros et en Tembrassant.
— Bonjour, chère petite, vous nous donnez donc à dîner aujourd'huit
— Et un fameux dîner encore, dit-elle. J'aurai de quoi manger toute seule pendant huit jours.
— As-tu fait faire ce que je t'ai dit? demanda Gustave.
— Deux côtelettes pour Edmond? oui.
— Pourquoi ces deux côtelettes? demanda de Péreux en riant.
— Parce que tu es condamné aux viandes rôties. Tu vois comme je suis Tordonnance de ton médecin, que tu oublies déjà.
— Edmond est donc malade? fit Nichette avec intérêt.
— Non , répondît Gustave , cela a rapport à une histoire qui lui est arrivée^ et je me promets de lui
faire manger des viandes rôties pour la lui rappeler, dans té cas où it l'oublierait.
— Tu me la conteras, cette histoiret
— Quand nous seront à table.
— Alors asseyoûs-nous, tout est là#
Bit efïtet, à 6M ûm irois (k^vlves, il y aTait ilne autre table) C^yc^^rté de fiekets, d'assiettes, de beuleièles «t de totit ce qu'il faui^^ir 8»qs la main pour ne pas être forcé de se^értt&ger quaaii oa dîne «t qu'où s'a pM ie dottiestique^
«^ Voyons^ dit fTiobMe, quand t^ mn commeiMé à manger, j'écoute l'histoirtf.
EdB)tO«4 ia^fK«3^ de jn^iiit en point soi^^ventore avec AatectiBO*
*— Ob 1 mais rUstoire est très-sentimentale, dit Niehette«
^ Oui, fit Edmond, mais je me décourage déjà« et je me demande comment je vaisiaire pour revoir Tbéroïneu
— G'est pourtant bien facile, dit Nichette; voua avez vos entrées dans la maison ; allez-y jusqu'à ce que vous la rencontriez.
— Mais si je la vois, je ne la verrai jamais que de* Vant quelqu'un.
— Qu'est-ce que céîâ îaitî A défaut dô iâ bouche, n'a-t-on pas les yeux? Quand vos regards ATutt ^X à fau^e vous auf ont biefi^ dit que VoU6 voos aiâiez, eh bietî , votte Vous te dil^ ttVec là ftoucte, 4»&lgrë ixm 4o monde.
^HaRïéuféttiexÉeiM, m4ehèi^lKfètiette;dilOttM««,
tu te âgures un peu trop que mademoiselle Antonine est libre, comme tu Tes^ toi. En admettant qu'elle et Edmond s'aiment, qu'ils se le disent même, il y aura toujours là un père entre leurs amours.
— Eh bien , si Edmond est amoureux, il demandera mademoiselle Antonine à ce père, car Edmond est bien trop sentimental et trop honnôte pour avoir des amours d'échelle de soie et de manteau couleur de muraille, d'autant plus que si c'est facile en Espagne, ce n'est pas commode en France. Edmond, le vertueux Edmond, ne doit aimer que pour le bon motif.
— Elle a raison, dit Edmond avec un sourire; mais, par cela môme que je suis sentimental, je voudrais qu'un peu d'amour précédât ce mariage. J'aurais horreur de me marier comme tout le monde se marie, entre un notaire et une dot. Je sais bien qu'il faut *en arriver là; mais je voudrais, pour y arriver, un chemin plus original et plus nouveau que le chemin que suit tout le monde.
— Enfin, une seconde édition de Paul et Virginie, dit Nichette en souriant.
— Justement, femme littéraire, répondit Edmond en souriant aussi, moins le naufrage du Saint-Gérariy cependant.
— Eh bien , je suis femme, dit Nicheite, et, quoi qu'en dise Gustave, qui a l'air de croira qu'une grisette ne peut pas comprendre le cœur d'une demoiselle du monde, si vous voulez, Edmriid, je vous donnerai des conseils» car je crois au cor «traire, moi, que toutes les
femmes se ressemblent par le cœur, quand elles en ont, bien entendu.
— Et j'accepte vos conseils, ma bonne Nîchette, dit Edmond en lui baisant la main ; car, quel que soit le cœur, de n'importe quelle femme, il ne peut être meilleur que le vôtre.
— A la bonne heure. Tu entends cela, Gustave?
— Et j'approuve, répliqua Daumont.
— Eh bien , ma bonne Nichette, maintenant que vous savez où en sont les choses, que me conseillez-vous de faire?
— Quel jour est-ce aujourd'hui? demanda Nichette,
— C'est samedi.
— Eh bien... dit Nichette.
— Eh bien, quoi?
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— C'est demain dimanche.
— Oui.
— Que font les jeunes filles comme mademoiselle Antonine, le dimanche?
— Lesais-je, moi?
— Elles vont à la messe ; et où, dans tous les romans de la terre, voit-on que les amoureux rencontrent leurs bien-aimées? à l'église. Eh bien, mon cher Edmond, allez demain matin à l'église Saint-Thomasd'Aquin, qui est Téglise la plus proche de la rue de Lille, et sans aucun doute vous y verrez mademoiselle Devaux, qui comprendra tout de suite que si vous êtes venu prier Dieu, c'est pour le prier de vous faire
aimer d^elle. Allez tous les dimanches à Téglise, et, quand vous retournerez che« M. Devaux, sa fille aura eu le temps de songer à vous et d'y songer coram« on songe à un homme de votre âge, de votre tournure et qui a vos yeux, si bien que le jour où vous lui parlereis, il y aura longtemps déjà que vous lui aurez dit tout et que vous avez à lui dire. Puis...
Nichette hésita.
— Vous ne continuez pas?... lui dît Edmond.
— Si vous vous aperceviez que décidément vous n'aimez pas mademoiselle Antonine, que feriez-vous? reprit Nichette, qui, en disant cette phrase, ne suivait évidemment pas le fil de sa pensée.
— Je ne retournerais pas chez son père.
— Vous me le promettez.
— Je vous le promets. Pourquoi cette promesse?
— Parce que vous auriez pu vouloir, par vanité, ce quMl ne faut vouloir que par amour, et faire, tout en n'aimant pas cette jeune fille, votre possible pour être 8ÛD amant. Ce serait mal, Edmond, car ce serait toute sa vie que vous sacrifieriez à votre caprixîe.
— Soyez tranquille, Nichette, je suis plus honnête homxne que cela.
-* Alors ma protection vous est acquise; car vous comprenez que je ne veux servir que des amours hoikfiétes,. fit Niehette en riant.
^ Vous poavQi donc m^ wesnti
— Certes.
— ' CommeAtt
ARTONINB. 87
— Mademoiselle Antonine porte des chapeaux et des bonnets, n'est-ce pas?
— Naturellement.
— Eh hien ! vous verrez si la modiste Nichette ne vous sera pas d'un grand secours, et si vous ne la remercierez pas plus tard de ce qu'elle aura fait pour vous.
En vërité, quand on y réfléchit, il fallait être ce qu*était Antonine, c'est-à-dire la plus chaste, la plus noble, la plus naïve enfant du motide, pour écrire ainsi à un inconnu la lettre qu^elle venait d'écrire à Edmond. Il fallait d'abord supposer qu'Edmond pût être, par un mystère sympathique, initié à toutes les pensées qui depuis le matin avaient visité la jeune fille et à la révélation que son père lui avait faite sur sa maladie, il fallait enfin admettre une impossibilité.
Elle avait écrit cette lettre, ou plutôt cette ligne, sans la raisonner et comme une nécessité de ses rénexions. C'était plus que de la naïveté, c'était de l'enfantillage dans toute racception du mot.
Ualheureusement cet enfantillage pouvait avoir tou*
tes sortes de conséquences que n'avait pas prévues mademoiselle Devaux.
Cet avis anonyme pouvait d'abord être regardé par Edmond comme une mauvaise ^plaisanterie, et il pouvait ne pas y reconnaître le sentiment qui l'avait dicté; ensuite, si H. de Péreux se doutait de qui cet écrit lui venait, il pouvait, dans l'ignorance où il était de ce que M. Devaux avait dit a sa fille, l'interpréter au profil de son amour naissant; enfin, si la lettre atteignait le but qu'Ântonine s'était proposé, c'est-à-dire si elle révélait au malade la gravité de sa maladie et la nécessité d'un prompt départ, elle lui apprenait brutalement une chose que, dans son intérêt pour lui, Ântonine eût dû prendre soin de lui cacher, autant que cela dépendait d'elle.
La jeune fille n'avait pressenti aucune de ces éventualités.
Je vous le répète, Antonine était une véritable enfant qui avait agi en cela avec toute l'étourderie des jeunes cœurs.
Cependant, quand vint le soir, quand elle resta seule dans sa chambre pour se coucher, quand elle put se dire : « A l'heure qu'il est, M. de Péreux a reçu ma lettre, » avec cette rapidité de sensation extrême qui caractérise les jeunes filles, elle fut effrayée, épouvantée même de ce qu'elle avait fait.
Par un brusque revirement de sa pensée, elle ne vit plus dans cette action, qui lui avait paru si simple d'abord, que ce qu'il est défendu de faire; elle ne vit plus que ce fait d'une jeune fille écrivant à un jeune
homme qn'eWenecoanaU pas, et elle s*exagite immédiatement les eonséqucaees que cette légèreté poaTait avoir.
f Que va-t'îl penser de moît se dîsah-elle. Il va eroire qoe je pars pour le Midi et que je loi dis de m*y sairre« Il peut se 6garer qoe j'ai peur de 1 aimer et qoe je lui dis de partir. H supposera peut-être que fem aime an antre, il supposera enfin tontes choses qni ne sont pas ; car, paisf|ne mon père m*a dit qu'il ne se doute pas de Tétat dans lequel il est, il est impossible qu'il comprenne cette lettre, t
Au milieu de tout cela, elle ne faisait pas le moindre doute qu'Edmond ne devinât tout de suite qui loi écrivait.
« Pourquoi ai-je écrit cette lettre? reprenait-elle. Eh ! mon Dieu, je Tai écrite pour sauver ce jeune homme qui m'aime. Hais qui me dit qu'il m'aime? Qui me le dit? quelque chose de nouveau qui se passe en moi, une voix qui me parle tout bas et qui me le nomme. Pourquoi m'eût-il suivie, pourquoi seràtt-il venu ce matin, pourquoi lui aurais-je écrit, s'il n'avait éprouvé pour moi au moins l'intérêt que j'éprouve déjà pour lui? »
Que nos lecteurs ne s'étonnent pas des mille préoccupations auxquelles Antonine était en proie. L'aventure de la veille rompait instantanément l'harmonie monotone de sa vie.
Non-sculoment personne ne lui avait endore parlé d'amour, mais personne môme n'avait eil l'air de s*âiporcovoir qu'elle fût une femme, en âge et Capable
ANTORINE. 91
d*aimer. Edmond était le premier qui, sans lui parler, lui eût fait pour ainsi dire une déclaration.
En effet, suivre une femme, demantder son nom et trouver dès le lendemain le moyen de se présenter dans sa famille, n'est-ce pas Taveu le plus complet qu'on puisse lui faire de son amour? Et quand de cette tentative il résulte ce qui était résulté pour Edmond de sa visite à H. Devaux, un incident aussi douloureusement poétique, n'est-il pas tout naturel que la jeune fille, romanesque et sentimentale comme elles le sont toutes quand elles sortent du pensionnat, fasse de cette aventure, dont elle est Tobjet, Toccupation continuelle de sa pensée ?
Nous dirons même que si, lorsqu'elle avait commencé à songer aux conséquences fâcheuses que son imprudence épistolaire pouvait avoir, Antonine en avait été effrayée, elle avait fini, non-seulement par s'y habituer, mais encore par être enchantée d'avoir écrit cette lettre, à cause même des conséquences qu'elle pouvait avoir.
Trouvez donc une fille de seize ans qui ne soit pas enchantée que sa vie prenne tout à coup des combinaisons de roman !
Aussi elle s'endormit en se disant :
a Que fera4-il après avoir reçu ma lettre? En tout cas il fera quelque chose. Que je voudrais être à demain ! D
Elle avait déjà oublié qu'Edmond n'avait que deux ou trois ans à vivre, et que c'était à cause de cela qu'elle lui «v^t écrit.
Cœur des filles, cristal pur qui reflète avec ses mille facettes les mille choses* qui passent devant lui, et qui ne garde Tempreinte d'aucune!...
Ântonîne s'endormit en souriant et en oubliant de souffler sa lumière, qu'à deux heures du matin madame Angélique vint éteindre; car la brave dame s'était réveillée et était venue voir pourquoi à pareille heure Ântonine gardait encore sa lampe allumée.
Edmond veillait, lui; mais il veillait heureux comme elle dormait heureuse.
Après le dîner qu'il avait fait chez Nichette avec Gustave, il avait pris une voiture, et les trois amis étaient allés, par cette magnifique soirée du mois de mai, se promener aux Champs-Elysées et de là au bois de Boulogne, Nichette couchée sur l'épaule de Gustave, Edmond étendu sur le devant de la voiture et regardant les petits pieds de la modiste que celle-ci avait allongés sur les coussins de devant.
La jeune femme et Gustave échangeaient à voix basse ces mots que l'on devine sans les entendre, et que la brise du soir emporte avec les parfums des fleurs et les chants des oiseaux.
Edmond pensait à Antonine, et il se disait qu'un jour Dieu pouvait faire qu'il la tint dans ses bras comme Gustave tenait Nichette, et qu'il fût aussi heureux, plus heureux peut-être que son ami.
Après une promenade de deux heures, il avait déposé Gustave et Nichette chez elle, et, après avoir dit : « A demain, » à son ami, il était rentré chez sa mère.
Au moment où il mettait le pied sur la première
marche de son escalier, le portier lui avait donne la lettre d'Ântonine.
Edmond l'avait ouverte sans soupçonner ni de qui elle venait, ni ce qu'elle pouvait contenir.
Il relut donc trois fois cet avis mystérieux sans le comprendre.
— « Partez pour le Midi... » répétait-il sans cesse en dépeçant pour ainsi dire les mots, afin de leur faire révéler leur véritable sens ; qu'est-ce que cela signifie?
Edmond était ainsi en méditation sur la lettre d'Antonine, devant sa glace, et sans même songer à ôter son chapeau.
Le nom de la jeune fille ne lui était pas encore venu à la pensée, car Tesprit est ainsi fait, qu'il va toujours chercher bien loin la raison d'une chose qu'il pourrait trouver tout près et sans effort; mais cependant le nom de mademoiselle Devaux, qui avait occupé Edmond toute la journée, venait de temps en temps signer tout seul cette lettre, au point que plusieurs fois Edmond, sous Tempire d'une espèce d'hallucination secoua le papier qu'il tenait comme pour en faire tomber ce nom.
Edmond en était là quand on frappa à sa porte.
— Entrez, dit-il, sans se détourner, croyant que c'était son domestique qui venait chercher quelque cho&(i dans sa chambre.
— Que lia- tu donc si attentivement, cher enfant?dit madame de Péreux en posant sa tête sur l'épaule de son fils.
— Ah ! ma bonne mère, fit Edmond, je te demande
pardon, j'igm)rais que ce fût toi qui eusses frappe. Je lis une lettre qui m'intrigue fort, car jMgnore de qui elle vient et ce qu'elle signifie. Si tu peux me l'expliquer, tu me tireras d'un grand embarras.
— Voyons, fit madame de Péreux.
Edmond tendit la lettre à $a mère.
A peine celle-ci l'eut-elle lu^, qu'elle pâlit. Cette pâleur n'échappa point à son fils.
— Qu'as-tu donc, ma mère? s'écria-t-il.
— Rien, balbutia madame de Péreux en essayant de sourire ; rien, mon cher enfant ; depuis quelque temps je suis sujette à ces pâleurs soudaines. C'est le sang qui se porte au cœur.
— Il faut te soigner.
— Oh! ce n'est rien. Rassure-toi.
Madame de Péreux souriait avec effort, mais enfin elle souriait.
— As-tu lu cette lettre? reprit Edmond se trompant à ce sourira.
— Oui.
— Y comprends-tu quelque chose?
Madame de Péreux voulut répondre; mais des larmes s'échappèrent brusquement de ses yeux, et elle se laissa tomber sur une chaise en portant son mouchoir à son visage.
— Mon Dieu! qu'as-tu^ ma mère? s'écria Edmond en se jetant aux genoux dci madame de Péreux. Au nom du ciel, que t^arrive-t-il? Es-tu malade? avon&nous à redouter quelque malheur?
*- Non, mon enfant adoré, non, répondit la sainti
femme en embrassant convulsivement son fils, nous n^avons rien à craindre. Hais tu sais comme je suis folie, comme je m'inquiète aisément. Il est tard... Je ne t'avais pas vu rentrer... Je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque chose... Ordinairement, quand tu rentres le soir, tu viens m'embrasser; ce soir, tu Tas oublié... Je tremblais que tu n'eusses une peine, un chagrin, et j'étais venue pour m'en assurer. Ces émotions sans raison de la soirée, et auxquelles ma tendresse pour toi m'a rendue sujette, sont la cause de mes larmes. Embrasse-moi, continua madame de Pé< reux en essuyant ses yeux et en s'efforçant de paraître calme, embrasse-moi et ne parlons plus de cela. Quant à cette lettre...
— Que m'importe cette lettre, après tout?
— Quant à cette lettre, veux- tu que je te dise d'où elle viept?
— Dis, ma bonne mère, dis.
— Elle vient de mademoiselle Devauz^
— Qui te le fait croire?
Hadame de Péreux faisait de nouveaux efforts pouV ne pas pleurer/
— C'est bien simple, reprit elle avee un faux sounre, mademoiselle Devaux t'aime.
— Mademoiselle Devaux m'aime, dis-tu?
— Oui.
<— Expliqtie-toi, ma bonne mère.
— Ou, si elle ne t'aime pas, continua madame de Péreux, elle s'intéresse à toi. Tu as été ce matin chez
M. Devaux, et tu as été forcé de te faire malade pour avoir une entrée chez lui.
Madame de Péreux s'arrêta ; elle étouffait.
— Oui, répondit Edmond.
— Ne sachant que t'ordonner, puisque tu n'es pas mslade, il t'a ordgnné de voyager. N'est-ce pas là ce que tu m'as dit? continua madame de Péreux d'un ton qu'elle essaya de rendre indifférent.
— En effet.
— Et mademoiselle Devaux, curieuse comme toutes les jeunes filles, aura entendu votre conversation, t'aura cru réellement malade, et, conseillée par un bon sentiment, t'aura écrit cette lettre, pensant que ta guérison dépend du voyage que t*a ordonné son père.
-- C'est juste, ma bonne mère, et tu as vu ce que je n'aurais jamais pu voir tout seul . Sais-tu que cela est très-bien de la part d'Ântonine? Elle a un cœur d'ange, cette enfant.. Elle pense a moi, vois-tu. Oh ! je la verrai, je la remercierai de ce qu'elle a fait là. Elle m'aimera, vois-tu, quelque cho<ie me le dit, et tu auras deux enfants auprès de toi, et nous serons bien heureux. Tu ne seras pas jalouse d'elle, n'est ce pas?
— Non, mon enfant, non. Cependant, si je te demandais un sacrifice?
— Lequel, ma mère?
— Si je te disais : « Edmond, renonce à cette jeune fille, n'essaye plus de la voir, ni elle ni son père.. . » Si je te deaiandais cela sans raison et comme un caprice^ ferais-tu ce que je te demanderais^
— Oni, ma mère, parce que je saurais que. quoique vous ne me donniez pas de raison, il doit y en avoir au moins une, et une grave.
— Eh bien...
— Eh bien î
— Tiens, je suis folle ce soir, je ne sais ce que je dis. Tu aimes cette enfant, ton bonheur dépend peutêtre de cet amour, et je viens jeter mes jalousies au travers. Pardonne-moi, cher fils, pardonne-moi.
— Et qu'ai-je à vous pardonner, ma mère, si ce n'est de m aimer trop? Est-ce donc une faute pour une mère?
— Tu n'as besoin de rien, ce soir? tu ne veux rien?... fit madame de Péreux pour changer la conversation et pour détourner son esprit, si cela était possible, des pensées qui Tagitaient.
— Merci, chère mère, je t'ai vue, je n'ai plus besoin de rien.
— Bonsoir alors, et dors bien.
Il y avait encore des larmes dans ce mot.
Madame de Péreux regagna son appartement après avoir souri encore deux ou trois fois à son fils.
cQu'a donc ma mère ce soir?)» se dit Edmond quand il fut seul. Puis il relut une dixième fois la lettre de mademoiselle Devaux.
c Antonine!... » murmura-t-il en portant à ses lèvres la lettre de mademoiselle Devaux; et toutes les promesses d'un cœur aimant étaient dans ce seul nom que le jeune homme venait de prononcer.
( Mon Dieul que votre volonté soit faite, dit madame
98 ANTONmE.
de Péreux en tombant à genoux devant son Ut, on joi* gnant les mains et en éclatant ai) sanglote ; mais faites que votre volonté ne soit pas rigoureuse. »
La pauvre mère, avec cet instinct maternel qui approcha de la divination, avait, en lisant la lettre anonyme, compris toute la vérité.
Que ceux qui trouveront ceci invraisemblable consultent leur mère, s'ils ont le bonheur de Tavoir en* coro.
Que Tespëf âllce est une sainte et douce chose ! Tespérance, cette planche que Dieu jette au milieu de tous les naufrage^, à laquelle le naufragé peut toujours se cramponner un instant, et pendant cet instant croire encore à la vie; Tespérance, cette dernière et inépuisable monnaie du cœur avec laquelle notre pauvre nature humaine achète sa dernière émotion.
Madame de Péreux, par une de ces sensations électriques qui font que le cœur d'une mère correspond directement avec le cœur de son fils, comme s'il n'en pouvait jamais être complètement séparé et comme si tous deux battaient à côté lun de l^autre, avait compris tout de suite que'^Cette lettre présageait un malheur; et ses craintes étaient devenues des certitudes en un instant.
A partilr dii ïnûment où elle avait lu Ta^is d'Ànto-
nine, tout ce qu'elle avait dit à son fils, elle le lui avait dit sans savoir ce qu'elle disait.
Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il fallait écarter de Tesprit d'Edmond les somnres pressentiments qui venaient de la frapper, elle, et la chose n'avait pas été difficile, comme nous Tavons vu; car Edmond, entouré de soins depuis son enfance, ne soupçonnait pas la maladie dont il était atteint. Elle l'avait donc laissé plein de joie, tandis qu'elle était rentrée dans sa chambre en proie déjà à ces douleurs maternelle^s dont la vierge Marie est Téternel et le divin exemple.
La pauvre femme avait longtemps pleuré ; elle s'était mise à genoux, — elle avait prié, — puis elle s'était relevée et elle s'était assise, les yeux fixés sur la terre, les mains jointes et ne murmurant que ces deux mots : Mon Dieu! mon Dieu! les deux premiers mots que trouve la douleur, comme si, malgré elle, elle se reportait instantanément à celui qui est la source de toute consolation.
Puis elle n'avait pu rester ainsi ; elle avait pris sa lampe, et, sur la pointe du pied, marchant de façon à ne pas être entendue, elle était venue jusqu'à la porte de la chambre de son fils, et elle avait regardé par le trou de la serrure. Il lui semblait qu'elle souffrait un peu moins en se rapprochant un peu de lui. Elle l'avait vu alors marchant, parlant, lui aussi, à voix basse, laissant son cœur répandre au dehors le trop-plein de ses douces impressions.
«r Etre aimé de cette belle enfant, murmurait Edmond, ceserait le bonheur. Que de voluptés il doit y
•voir dans l'amour chaste d'une jeune fille! Et celle-ci m'aimera : ma mère me Ta dit, ma bonne mère qui ne se trompe jamais quand il s'agit de moi. t
Et Edmond se regardait avec fierté; car Thomme qui se sent aimé est toujours fier de lui.
Madame de Péreux n'avait pas entendu ce que disait son fils, mais elle Tavait deviné, et elle s'était dit : ff II est heureux ; » et de là à se dire : « Il est impossible que Dieu, dans sa justice et dans sa clémence, permette qu'il arrive un malheur à mon enfant, ït il n'y avait eu qu'un pas pour la pauvre mère.
Alors elle était rentrée dans sa chambre ; elle avait essuyé ses larmes, et, comme l'image de la joie de stm fils restait devant ses yeux, elle avait vu ses noirs pressentiments s'amoindrir, comme aux premiers rayons de l'aurore l'enfant voit les fantômes qui avaient épouvanté sa nuit trembler d'abord et s'effacer ensuite.
Il arriva un moment où madame de Péreux raisonna avec Dieu, si nous pouvons nous exprimer ainsi, c'està-dire qu'elle évoqua sa vie irréprochable, sa tendresse filiale, son dévouement à son époux, son amour pour son fils, dont l'âme était faite d'un reflet de la sienne, et où elle resta convaincue que la fatalité ne pouvait pas détruire tant de saintes choses pieusement amassées pour l'avenir et bénies jusque-là par le Seigneur.
Elle en vint presque à s^ demander pourquoi elle avait pleuré, et à rire de son enfantillage, et à se persuader à elle-même que ce qu'elle avait dit à son fils,
à propos de cette lettre, était vrai. Cela pouvait l'être en effet, et, puisque cette supposition s'était présentée à son esprit, pourquoi ne pas Taccepter aussi facilement que l'autre?
Il faut dire aussi que madame de Péreux était un de ces cœurs catholiques pleins de confiance dans la justice divine, et qu'elle aurait cru faire honte à Dieu en le soupçonnant longtemps de la punir sans cause; puis rien n'était changé autour d'elle : son fils était plus joyeux que de coutume, il aimait, il allait être aimé sans aucun doute ; la vie lui souriait de tous les côtés, il se portait à merveille.
Fallait- il donc prendre pour la réalité une de ces craintes éternelles qui traversent l'esprit des mères, et n'étail-il pas plus naturel de croire que depuis qu'Edmond s'occupait d'Ântonine, depuis la veille, madame de Péreux, habituée à ne partager avec personne le cœur de son enfant, avait senti naître en elle une espèce de jalousie qui obscurcissait tout à ses yeux?
Certainement il valait mieux croire cela ; aussi Dieu permit-il qu'elle le crût et qu'elle s'essuyât une dernière fois les yeux en se disant: «Allons, j'étais folle. »
Madame de Péreux se mit au lit; mais, malgré cette confiance nouvelle qu'elle venait de conquérir, vous Comprenez bien qu'elle ne dormit pas. Seulement ses pensées prirent une autre direction, et, au lieu de songeiT à l'avenir, elle redescendit dan* le passé, et les larmes qui lui vinrent alors aux yeux étaient ces douces larmes que font couler les heureux souvenirs et qu'on retrouve toujours au fond de son âme, comme en plein midi et
fiousun ardent soleil on retrouve encore de la rosée au fond de Therbe dont !a cime e$t brûlante.
Pour Edmond, quand il eut longtemps songé à Antonine, quand, au contraire de sa mère, qui rappelait le passé, il eut fait les plus doux rèvéà pour Tàvenir, il se souvint, dans un des intervalles de sa pensée, que madame de Péreux avait pleuré devant lui.
a Ma pauvre mère I se dit il, elle paraissait avoir du chagrin ce soir, et moi, Comme un égoïste, comme un véritable amoureux, je Tai laissée rentrer chez elle sans m* inquiéter de ce qu'elle avait. C'est mal ce que j'ai fait là. »
Et à son tour Edmond prit sa lampe, et, sur la pointe du pied aussi, il marcha jusqu'à la porte de madame de Péreux. Arrivé là, il prêta Foreille, et, ayiant vu un rayon lumineux sous la porte, il frappa toutdoucemèmt.
Madame de Pérevx poussa un cri en eniendam frapper à sa porte à pareille heure, mais Edtiiond se précipita dans sa chambre en lui disant :
•^ Ne crains rien, ma bontie mèl«, t*est tnoi qni viens te voir.
— Tu n'es pas encore couché, cher enfant! s'éctia madame de Péreux, est-ce que tu es malade?
— Oh ! non, ma mère, ii s'en faut bien; mais je n'ai pas voulu me coucher sand être venu te d^Eaander A le chagrin qne tu avais ce wir n'existe plus.
— Merci, cher enfant; ce chagrin, je t'en ni donné l'explication et tu as vu que c'était pure chimère.
— Tant mieux, Hia mère» car moi» Je aeMie l'AttU toute joyeute.
i04 ANTONINE.
— Tu es amoureux, et tu penses à Ântonine!
— Oui, et toi qui ne dors pas à deux heures du matin, à quoi penses-tu?
— Je pense à toi, à ta jeunesse, à ton avenir.
— A mon bonheur, que je te dois.
— Mais qui ne dépend plus de moi maintenant.
— Si, ma mère, il dépend toujours de toi, car tu es associée à tous les rêves que je fais.
— Tu fais donc des rêves?
— Depuis deux heures.
— Et que rêves-tu?
— Je rêve un doux et tranquille avenir, un bonheur complet entre une femme, une mère et un ami qui m'iiiment, et à qui je rendrai leur triple affection. Je suis jeune, je ne suis pas laid, n'est-ce pas, ma mère? fit Edmond en souriant, puisque je te ressemble un peu; nous avons de la fortune, et je sens que décidément j'aime Antonine; je puis bien la demander à son père, quand je serai sûr qu'elle m'aime un peu; et il n'aura aucune raison de me la refuser. Nous passerons Thiver à Paris; Tété, nous irons sur les bords de la Loire, le fleuve des amours poétiques et sentimentales, et nous serons aussi heureux que des êtres humains peuvent l'être. Qu'en penses-tu, ma mère?
Madame de Péreux regardait son fils en souriant, et elle lui dît :
— N'est-ce pas la première chose que je t'ai dite quand tu m'as parlé de la possibilité de cet amour?
— C'est que tu es la confidente de tout ce que je pe&M| ma bonne mère. Je ne te cache rien, à toi.
ARTOINIINE. 105
Aussi, je t^avoue que dès demain je vais faire tout au monde pour rendre Antonine amoureuse folle de ton fils.
— Gela ne sera pas long.
— Nichette m'a donné un moyen et m'a promis ses conseils.
— Ah ! Nichette est du complot?
— Oui; chère mère ; c'est un bien bon petit cœur, Nichette.
Pendant deux heures Edmond et madame de Péreux causèrent du passé, du présent et de Tavenir : elle appuyée sur son coude, lui assis sur le pied du lit; tous deux jeunes par leur idées, confiants par leur tendresse.
Quand, à quatre heures du matin, Edmond rentra dans sa chambre, madame de Péreux se dit encore un@ fois : « J'étais folle ! » et elle s'endormit sans s^uveniv et sans crainte.
Quoiqu'il se fût couché tard, à huit heures Edmond était levé et s'acheminait vers l'église Saint-Thomasd'Âquin.
Lorsque Edmond arriva à Tëglise Saint-Thomas-d*Aquin, Vëglise commençait déjà à s'emplir de monde; il se glissa donc au milieu de ceux qui entraient, pour chercher Àntonine, sans oublier toutefois qu'il était dans un lieu saint ; et après avoir fait pieusement le signe de la croix, il se dirigea vers l'autre côté de la nef.
Dans son esprit et dans son cœur, le nom d'Ântonine ei de Dieu, Tamour et la foi, se mêlaient facilement, comme se mêlent et se confondent deux flammes du môme foyer, deux parfums de la même essence
Ântonine avait sa chaise gardée à Téglise à côté de celle de madame Angélique ; mais Antonine, qui venait à Téglise pour prier et non pour être vue, qui y
ANTONINB. 107
venait le matin avec le lever du soleil» h Tbeure où la prière a tout Tespace libre dans la nature, à Theure où dorment encore ceux qui ne prient jamais, AntOr nine, disons-nous, s'agenouillait toujours devant un des autels particuliers où les prêtres officient le plus souvent à la lueur d'une lampe et devant cinq ou six fidèles au plus. Nous nous permettrons même une xiflexion à ce propos*
La religion matineuse, si nous pouvons nous exprimer ainsi, « un aspect plus chrétien et plus saisissant que la religion du grand jour, entourée de ses ponipes et parfumée d'encens. A notre avis, il y a un reste de paganisme dans ces fêtes dorées, dédiées à ce Dieu dont le Fils est venu sur la terre pour nous apprendre la modestie et Thumilité. Au lieu d'assister aux grandes cérémonies religieuses qui mettent à Tair toutes les richesses de leur sacristie, qui emplissent la tei^iple de fleurs et de lumières, et où parade un suisse argenté qui trouble votre recueillement du bruit périodique de sa hallebarde ; au lieu de cela, entrez le matin, quand las portes s'ouvrent, dans une église comme celle où venait d'entrer Edmond, et à travers la demiobscurité qui y règne encore, au milieu du silence qui devrait régner toujours dans la maison du Seigneur, dirigez-vous vers un -des modestes autels que nous indiquions tout à l'heure. Là, vous verrez un prêtre simplement vêtu> quatre ou cinq personnes agenouillées; ageaouillez^vous ^ussi, et, dans ce coin obscur de l'église, vous verrez Dieu vous apparaître plus majestueux et plus grand que sur le maitre-autel ruisselant
108 AÎSTONINE.
d'or et de cierges. De là votre esprit se reportera sans obstacle aux premiers chrétiens servant, louant et chantant le Dieu nouveau dans les catacombes de Rome, séparés seulement par leurs bourreaux du ciel qu'ils venaient de découvrir.
Vous vous expliquerez alors les saints et consolants mystères de cette religion chrétienne, arbre colossal éclos dans les entrailles de la terre, dont les rameaux puissants ont brisé le roc qui voulait les comprimer, et à Tombre duquel viennent s'asseoir aujourd'hui le^ générations reconnaissantes. Si bon que vous soyez entré dans une église, vous en sortirez toujours meilleur; entrez-y donc.
On a souvent parlé des églises de village comme étant l'expression de la foi en même temps la plus simple et la plus agréable au Seigneur. On avait raison. L'église de village, dont le clocher sans prétention domine tous les toits de chaume, comme un regard maternel étendu sur des enfants, dont Thorloge de faïence sonne Theure du travail, cette autre prière, placée entre une place où jouent les enfants et le cimetière où dorment les morts, posée là comme l'emblème palpable de la vie, à la fois comme le but à atteindre et comme le but atteint, l'église de village, nous le répétons, est un spectacle consolant et doux. C'est là que l'enfant est baptisé, c'est là qu'il fait sa première communion, c'est là qu'il se marie, c'est là qu'il vient chercher la dernière prière dont il a besoin quand Dieu le rappelle à lui. Toute sa vie est là. Elle entre par une porte et sort par 1 autre.
A«fONlWE. 100
Hpureux ceux qui n'ont jamais perdu de vue le clocher de leur village!
 Paris, il n'en est pas de même. La société tend continuellement à vous éloigner de Dieu; on ne sait pas où Ton a été baptisé; on ne connaît pas le prêtre qui vous a donné la communion, ou, si on le connaît, on ne le voit plus, on habite vingt quartiers, on se marie dans n'importe quelle église et Ton reçoit Textrême-onction du premier prêtre venu.
Aussi voyez quelle couleur toute particulière ont les écrits des gens qui sont nés dans un village et qui y ont vécu leurs vingt premières années. Leurs sentiments et leur pensée conservent un parfum dont heureusement ils ne peuvent se défaire; c'est comme une odeur de thym, c'est comme un reflet éternel de jeunesse et de printemps. Les écrivains des villes rapportent tout à la société ; les écrivains venus des campagnes rapportent tout à Dieu. Le clocher, lesfétes tranquilles, le travail des champs, la chanson monotone du laboureur qui rentre, la statuette de la Vierge entourée d'offrandes et de buis, le curé qui passe et que chacun salue, tout cela est dans .leur style comme dans leur mémoire, dans l'avenir qu'ils se font eomme dans le passé qu'ils se rappellent. (::
Dès qu'ils ont un^oment à eux, ils vont revoir tout ce dont ils se souviennent, et s'arrêtent, des larmes dans les yeux, devant la peinture grossière qtii représente Daniel ou saint Sébastien, qui fait rire le Parisienl quand ft la voit, et qui est pour lui pleine de tranquil-^ les émotions. Toute son enfance est dans cette peinture
que, malgré les. progrès du siècle, on a eu l'esprit de ne
pas remplacer. On ne sait pas combien de poésies sont attachées à certains objets que tout le monde trouve ridicules. Moi, j'ai une petite tasse à fleurs bleues dans laquelle je buvais du lait quand j'avais quatre ans, et sur laquelle j'ai fait plus de cinquante élégies que je n*ai pas écrites, bien entendu, mais qui sont attachées à cette tasse comme les fleurs bleues qui y sont peintes.
Heureux encore ceux qui, lorsqu'ils écrivent un livre, peuvent dépeindre le village ou ils ont vu le jour, et qui entendent de temps en temps dans leur chambre les gros souliers de quelque brave compatriote qui leur apporte une galette et des nouvelles du pays !
Bref, consultez les gens qui ont le plus voyagé, ils vous diront tous qu'ils ont toujours trouvé sur leur route un petit village, avec une mare et de l'aubépine, où ils eussent voulu s'arrêter pour terminer leur vie, ce voyage vers Dieu.
Il y avait quelques instants qu'Edmond était dans
Téglise lorsqu'il vit entrer Antonine, accompagnée de
madame Angélique. 11 fut pris d'un battement de cœur
violent, et, tout en désirant être vu de la jeune fille, il
veroignit qu'elle ne le vît trop tôt.
Alors il se cacha derrière une colonne.
Mademoiselle Devaux passa près de lui sans le voir, et alla s'agenouiller dans la chapelle où l'on officiait, au fond de l'église.
La messe commençait à peine.
Antonine se signa, ouvrit son livre et commença sa priôre.
Edmond était un cœur trop religieux pour vouloir
ÂNTONIRE. 111
troubler mademoiselle Devaux dans ses dévotions; il ne voulait qu'une chose, c'était être vu d'elle, et lui prouver ainsi qu'il cherchait toutes les occasions de la rencontrer. Il ne fit donc aucun mouvement qui pût la distraire, mais il se rapprocha de la chaise sur la« quelle elle était agenouillée, et resta en contemplation devant ou plutôt derrière la jeune fille.
Ântonine lui paraissait encore plus charmante que le première fois. Avez-vous quelquefois ou une fois même, cela suffît, été amoureux d'une jeune fille, et vous êtes-vous trouvé dans la position où se trouvait Edmond vis-à-vis d' Antonine, séparé d'elle physique^ ment par un espace d'un demi-pied, séparé d'elle moralement par des. centaines de lieues? Ainsi Edmond se sentait amoureux d' Antonine; quelque chose lui soufflait qu'il n*était pas tout à fait indifférent à la fille du docteur; il était très-possible qu'un jour il fût son mari et qu'elle lui.appartînt corps et âme; il l'avait devant lui, elle lui avait écrit, il n'avait, pour se faire voir d'elle, qu'à lui toucher le bout du bras -où à lui dire un seul mot à l'oreille, et cependant il ne le faisait pas, et il tremblait maintenant d'être aperça comme l'enfant qui a commis une faute tremble d'être grondé par sa mère.
Après un certain temps écoulé, après certaines formalités accomplies, il pouvait espérer que ce beau corps qui se penchait sur sa chaise, que ces blanches mains qui tournaient les pages d'un livre, que ce3 grands yeux noirs qui lisaient les mots, que répétait la bouche et que comprenait le cœur d'Antonine, que
tout cela serait à lui sans réserve, sans bonté, sans regret, et à rheure qu'il était, et quoiqu'il sentît bouillonner dans son cœur tous les sentiments que la présence d'Ântonine éveillait en lui, il n osait adresser la parole à cette femme, et il mettait son bonheur, et cela après des hésitations sans nombre, à toucher le bas de sa robe avec le bout de son pied.
Cependant le hasard, ce dieu des amoureux, vint au secours de la timidité d'Edmond.
Antonine était restée à genoux depuis qu'elle était arrivée. De cette façon la chaise sur laquelle elle eût pu s'asseoir ^tait libre, et c'était sur cette chaise qu'Edmond appuyait ses deux mains, car il était à genoux aussi. Mais notre héros était plongé dans une telle contemplation, que lorsque le Credo arriva et que tout le monde se rassit, il ne songea pas à faire comme tout le monde, si bien qu'Antonine, qui ignorait qu'il y eût une personne derrière elle, sentit qu'en se rasseyant sa tête heurtait les mains de quelqu'un.
Elle se retourna alors en disant : a Pardon... » Hais, en se détournant, elle reconnut Edmond et ne put retenir un petit cri.
~ Qu'avez-vous ? demanda madame Angélique , saintement absorbée par son livre de messe.
— Rien, répondit Antonine, je me suis fait un peu mal en m'asseyant.
Madame Angélique s'assit à son tour et continua de marmotter son oraison .
Il y a des gens qui prient par conviction, ceux-là
prient avec le cœur. Il y a d'autres qui prient par habitude, ceux-là prient avec la bouche.
Madame Angélique, vertu s'il en fut jamais, était de ces derniers.
Le petit cri d'Antonine avait tiré Edmond de sa rêverie contemplative.
ff Elle m'a vu, se dit-il. Pourvu que loa présence ici ne la blesse pas. Ah ! si je pouvais lui dire tout ce que j'ai dans le cœur, tous les rêves que j'ai faits cette nuit! Si je pouvais lui faire comprendre que ma mère Taime déjà et remplacera la sienne, si j* osais lui avouer que, depuis deux jours, sa pensée ne me quitte pas... Mais elle ne croirait jamais que mon cœur a fait tant de chemin en deux jours. Puis sa gouvernante ^st là, ce serait compromettre Antonine que de lui parler devant elle, et cependant il faut que je lui parle. »
De son côté, Antonine disait ceci :
c II est là. Comment a-t-il pu savoir que je viendrais ici 1 En tout cas, ce n'est pas le hasard qui l'amené* il vient pour moi, pour moi seule. Il m'aime donc déjà? A-t-il reçu ma lettre? Que va-t-il faire quand nous sortirons? osera-t-il me parier? J'espère bien qu'il n'aura pas Pair de me connaître. Et cependant il a le droit de me demander l'explication de ma lettre. Sait-il qu'elle vient de moi? Pourvu que madame Angélique ne se doute de rien! Comme il estpàlo... a
En effet, Edmond, qui s'était couché à quatre heures du matin, et qui s'était levé à huit heures, était encore plus pâle que de coutume.
Antopine eût bien voulu se retourner, car elle sen-
tait le regard d'Edmond qui la dévorait, et elle n'osait pas bouger, car elle devinait qu'Edmond se lierait à tous ses mouvements.
Ces deux êtres avaient la même pensée , cheminaient vers le même résulat ; tous deux eussent voulu se parler à cœur ouvert, et tous deux se fuyaient, l'un par respect, l'autre par pudeur.
L'amour est fait de toutes ces choses-là, choses indescriptibles, invisibles comme le parfum et comme le chant, qu'on respire et qu'on entend sans pouvoir les saisir ni les analyser.
La messe était terminée qu*Antonine était encore à sa place, si bien que madame Angélique, qui avait fermé son livre, lui dit :
— Eh bien l venez-vous?
a Est-ce à, moi qu'elle pense ?.«. » 86 demanda Edmond.
Antonine, en s'en allant, jeta un coup d*oeil de côté. Elle ne vit pas Edmond, mais elle l'entendit.
« Viendra-t-il aujourd'hui chez mon père? » se demandait-elle.
Lorsque Antonine porta la main au bénitier avant de quitter Tégllse, elle vit Edmond qui sortait par la porte opposée à celle qu'elle allait franchir.
« Ce qu'il fait là est bien, pensa-t-elle. Il n'abuse pas de la position. »
« Le cœur d'Antonine avait hâte d'être reconnaissant de quelque chose à Edmond.
. Quant à lui, cet amoureux de Tamour, il avait ce
qu'il voulait avoir^ et peu de gens avaient fait en deux jours autant de chemin qu'il venait d'en faire.
Heureusement il ignorait à quoi il devait cela.
Quand Ântonine fut sortie de Téglise, elle aperçut Edmond qui, à vingt pas devant elle, prenait la route qu'elle allait prendre.
Madame Angélique marchait comme une conscieneieuse dévote qui ne veut pas, en disant une seule parole, risquer de perdre le bénéfice du sacrifice divin auquel elle vient d'assister.
Au moment où Antonine allait rentrer chez elle, Edmond se retourna et porta à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille.
Mademoiselle Devaux rougit et baissa les yedx.
et C'est bien elle qui m'a écrit, se dit notre héros, et quoi qu'il arrive, je la remercierai de sa lettre ; mais comment lui parler? »
Il y avait dix minutes qu' Antonine avait disparu, qu'Edmond était encore les yeux fixés sur. les places qu'avaient touchées ses petits pieds.
Antonine, rentrée dans sa chambre, eût bien voulu se mettre à sa fenêtre, mais la jalousie était levée, la fenêtre ouverte, et elle eut peur d'être vue du jeune homme qui allait se décider à quitter la rue de Lille, quand il entendit une petite voix lui dire tout bas :
— Déjà en observation, bel amoureux!
Edmond se retourna et reconnut Nichette, qui tena jt un carton de modes à la main.
— Vous ici, Nichette? lui dit-il.
il6 ANTONINE.
— Oui, moi ici. Ne vous ai-je pas promis de m'occuper de vous, oublieux^
— Et vous allez vous en occuper déjàî
— Qui.
— Qu'allez-vous faire ?
— Je vais monter chez mademoiselle Devaux.
-«- Sous quel prétexte?
— Sous prétexte de lui faire des chapeaux et des bonnets, et de lui en montrer.
— Et si elle ne vous reçoit pasî
— Elle me recevra, soyez tranquille.
— Vous allez la voir... que vous êtes heureuse!
— Et vous, Tavez-vous vuet
— 'Qui.
— À la messe?
— Justement.
— Vous voilà du bonheur pour toute votre journée.
— Au moins.
— Et à qui le devez-vous?
^ A elle.
— Et à moi, ingrat,' qui vous ai donné le conseil
d'aller à Féglise.
— C'est juste, chère Nichette.
— Maintenant, adieu.
— Ainsi, réellement, v*u8 allez entrer?
— Vous allez bien le voir.
— Et vous lui parlerez de moi?
— Bien entendu.
— Prenez garde.
— N'ayez pas peur. Je connais le cœur des femmes.
AWTOWINE. 117
Je veax que vous soyez heureux, et que vous me deviez votre bonheur. Laissez-moi faire, et venez me voir aujourd'hui à deux heures; j'aurai bien des choses à vous conter.
— Pas d'imprudence.
— Je vous quitte, poltron ; à deux heures.
— Soyez tranquille.
Nichette sauta gracieusement du trottoir sur la chaussée, et entra dans la maison de M. Devaux, après avoir souri Aevj^ ou trois fois encore à Edmond.
Xffl
Il était de bien grand matin pour que Nichette se présentât chez mademoiselle Devaux; mais Nichette avait fait cette réflexion que c'était dimanche, qu'on était en été, qu'il faisait ^eau,au'il y avait des chances pour qu'Antonine allât à la Campagne avec son pèroi car Nichette était encore imbue de cette vieille théorie, que tout le monde doit aller à la campagne le dimanche, et elle s'était dit qu'il ne faut pas remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même.
Elle avait donc mis un joli chapeau de paille, un petit châle, vulgairement appelé thibet, et, après avoir empli son petit carton de toutes les merveilles écloses sous ses doigts, elle avait pris le chemiiji de la rue de Lille, où elle avait rencontré Edmond.
Quand Nichette se présenta,. mademoiselle Devaox
' AIfTONINE. 119
était dans le cabmet de son père, qu'elle venait embrasser tous les matins au milieu de son travail.
— Mademoiselle, vint dire madame Angélique à Antonine, il y a une personne qlii vous demande '
— Comment s'appelle-t-elle? demanda Antonine.
. — Elle a dit que vous ne la connaissiez pas : elle tient un carton à la main.
— C'est quelque marchande de colifichets, fit M. Devaux. Allons 1 va faire tes emplettes pour ton été.
M. Devaux embrassa sa fille, et se remit à écrire un livre auquel il travaillait depuis deux ans, et qui devait éclairer la médecine sur le véritable siège de la vie. '^
Antonine courut dans sa chambre.
— Eh bienl où est la personne qui me demande? diVelle.
— Elle attend dans Tantichambre, répondit madame Angélique.
— Faites-la entrer.
Nichetle entra.
Mademoiselle Devaux rie put s'empêcher d'admirer la charmante tête de la modiste, admiration qu'elle laissa voir et qui ne déplut pas à notre amie.
— Mademoiselle Devaux? demanda Nichelte.
— C'est moi, répondit Antonine. '
Madame Angélique, dont h mission était de ne pas quitter Antonine d'une semelle, écoutait tout debout, et les mains jointes sur son ventre; car madame Angélique était grasse, et, comme toutes les femmes grasses, tendait le ventre en avant, ce qui lui permettait de reposer ses mains dessus*
190 ÂNTONIffB.
Nichette eût bien voulu éloigner ce témoin qu'elle n'avait pas prévu; car elle comprenait que, devant lui, mademoiselle Devaux n'oserait pas dire toute sa pensée.
— Je viens, mademoiselle, reprit Nichette, pour vous montrer des modèles de bonnets, de tours de tête, de broderies.
— Voyons, voyons, fit Antonine en s'asseyant et en fixant les yeux sur le carton que Nichette avait déposé sur une chaise, et qu'elle allait ouvrir.
— C'est ce qu'il y a de plus nouveau, reprit Nichette.
— Est-ce que vous venez du magasin de la rue du Bîic, du Petit'Saint'-Tlwmasî
— Non, mademoiselle, répondit Nichette, qui comprit que l'occasion d'éloigner la gouvernante se présentait, si, comme elle n'en doutait pas, mademoiselle Devaux avait eu la curiosité d'apprendre le nom d'Edmond; je n'appartiens pas à un magasin, je travaille chez moi, et je viens, de la part de personnes qui vous connaissent, et pour lesquelles je travaille, de la part de madame de Péreux^
— Ah ! vous connaissez madame de Péreuxî fit Antonine avec étonnement, avec joie même.
— Oh! beaucoup, mademoiselle; elle est une de mes meilleures pratiques.
— Et c'est elle qui vous 4 donné mon adresse? ^ Elle-même.
— C'est étrange I
— Pourquoi, mademoiselle?
-^ Ha bonne Angélique, dit alors Antonine en sV
dressant à sa gouvernante au lieu de répondre immédiatement à Nichette, voulez-vous être assez bonne pour me rendre un service que vous seule pouvez me rendre?
— Lequel?
— Veuillez aller chez ma couturière lui dire qu'au lien de me faire la robe bleue que je lui ai commandée, elle me fasse une robe rose, s'il est encore temps de changer d'avis.
— J'y vais, fit la bonne dame, qui était bien loin de soupçonner pourquoi Ântonine préférait tout à coup le rose au bleu.
— C'est un peu loin, reprit Antonine; mais on ne se mettra pas à table sans vous.
Cette péroraison parut flatter madame Angélique, qui remit son châle et son chapeau, et qui partit.
— Je pourrais envoyer le domestique, lui dit Antonine tout bas, mais il me ferait quelque maladresse.
— Vous avez raison.
— Aimez-vous les bonnets, madame Angélique?
— Pourquoi?
— Les aimez-vous?
— Oui, je les aime.
— C'est tout ce que je voulais savoir.
f Elle va me faire cadeau d'un bonnet, se dit la gouvernante en descendant : pourvu qu'elle me le choisisse avec des rubans ponceau! »
« Le nom a fait son effet, se dit Nichette; tout va bien. Elle est charmant^, cette petite fille. >
Pendant ce temps, Nichette avait ouvert son carton.
— Asseyez-vous donc, lui dit Ântonine, vous serez plus commodément.
Et, en môme temps» mademoiselle Devaux rapprochait sa chaise de celle de NicKette, et posait le carton sur ses genoux.
— Puisque vous aimez le rose, mademoiselle, dît Nichette, voilà des petits bonnets de nuit roses qui vous plairont.
— Ainsi, c'est vous qui vendez à madame de Péreaxl reprit Antonine.
« Nous y voilà, 1» pensa Nichette.
— Oui, mademoiselle, répondit-elle.
•^ QoM ige a^t^le, madame de Péreuxl
— Elle est encore toute jeune : elle a trente*neuf ans; et o^est jeune, ajouta Nichette du ton le plus naturel, quand on songe qu'elle a un fils qui lui-même a vingt-trois ans.
— Ah! elle a i;il fils, dît Antonine en ayant l'air de prêter la plus grande attention à un bonnet que Nichette venait de lui passer.
— Oui, reprit la modiste, elle a un fils, un jeune homme charmant, doux, plein d'esprit et de cœur, et qui aime sa mère!... '^
— Vous le connaissez? demanda Antonine, dont la voix commençait à trembler.
— Beaucoup ; |e le vois souvem chez madame de Péreux.
-^ Ce petit bonnet me convient assez, fit Antonine pour avoir l'air de changer de conversation.
— Toulez-vous l'essayer, mademoiselle? répliqua
Hiebette en ee levani et ea m disposaBi à eoiffer intonine.
-- Volontien.
— Il vous va à merveille, reprit Nichette après avoir regardé dans la glace l'effet que faisait le bonnet sur la tête de mademoiselle Devaux.
— Combien vaut**iH
>- Obi très-peu de chose. Nous parlerons du prix plus tard, quand vous aurez fait votre choix.
Antonine ôta le bonnet, le mit de côté, et, se rasseyant, elle dit :
— Qu'avez-vous encore à me tûontrert On fouilla de nouveau le carton.
Nichette se gardait bien de reparler la première d'Edmond. Du reste, elle était bien sûre qu' Antonine se chargerait de ce soin. Cela ne se fit pas attendre.
— Je crois bien que mon père connaît ce M. Edmond de Péreux, reprit Antonine.
— Edmond ! c'est justement Edmond qu'il s'appelle ! Vous avais-|e dit son nom de baptême? demanda Nichette.
— Non; mais j'ai trouvé sa carte dans le cabinet de mon père, je me le rappelle maintenant^ répondit Antonine en rougissant.
— En eOkt, il a dû venir d^oaand^ une consultation à monsieur votre père. 11 souffrait un peu, et sa mère s'inquiète si facilement» qu'il a voulu la rassurer.
— Et elle est rassurée?
-**> CempUiemevi) dit Nidhette, qui parlait ainsi
124 ANTONINB.
pour dire quelque chose et pour paraître ignorer la véritable cause de la visite d'Edmond.
ff Pauvre femme ! pensa Ântonine, elle ne se doute de rien. »
Puis elle reprit tout haut :
— C'est hier qu'il est venu.
— Et il n'est pas venu ce matin? demanda Nichette.
— Non.
— Vous en êtes bien sûre, mademoiselle?
— Oui, bien sûre, fit Antonine en rougissant de nouveau. Devait-il donc venir ^
— Je croyais l'avoir rencontré dans la rue tout à l'heure.
Antonine ne répondit rien et baissa les yeux. Gomme vous le voyez, Nichette la poussait dans ses derniers retranchements.
— Il me faudrait, reprit mademoiselle Devaux, un bonnet pour cette dame que vous avez vue ici et que j'ai envoyée chez ma couturière.
— Dans le genre de celui-ci?
. Et Nichette montrait un bonnet nouveau.
— Oui, ce serait cela.
— J'ai vendu le pareil à madame de Péreux. Antonine ne répondit pas; elle craignait déjà d'avoir
trop parlé d'Edmond, et cependant elle te se doutait pas que Nichette eût tant d'intérêt à savoir ce qu'elle pensait et ce qu'elle disait de lui,
La modiste comprit cette retenue; mais elle se promit bien de faire parler encore Tinnocen te enfant.
•— Oui, continua-t-elle, c*est môme son fils qui l'a
ARTONINE. 1S5
choisi, ce bonnet, lia tant de goût! Fîgiirez-vous, mademoiselle^ qo'il s'occupe de sa mère comme un frère de sa sœur, comme un mari de sa femme. 11 mérite bien d'être heureux, et cependant...
— Et cependant?... répéta Antonine.
— Et cependant, reprit Nichette, depuis deux ou trois jours, je ne sais pas ce qu'il a, mais il semble triste, ou tout au moins soucieux. On voit qu'il est préoccupé de quelque chose. Sa mère me parlait de cela hier; sa mère m'aime beaucoup, elle m'a connue toute jeune, et elle me conte toutes ses impressions.
— Et sait-elle ce qui rend son fils soucieux? demanda Antonine en faisant glisser de la dentelle entre ses doigts et en ayant l'air d'être plus occupée de celte dentelle que de ce qu'elle disait.
— Oui, mademoiselle. Oh! son fils ne lui cache rien.
— Eh bien ! qu'y a-t-il?
— Il voudrait se marier.
— Pourquoi ne se marie-t-il pas?
Avons-nous besoin de dire que le cœur d' Antonine battait depuis le commencement de cette conversation, à laquelle elle se laissait entraîner irrésistiblement, tout en se disant qu'elle avait tort de causer ainsi avec une femme qu'elle ne connaissait pas, et qui, pour peu qu'elle le voulût bien, surprendrait vite son secret.
Hais Antonine pouvait-elle craindre, en réalité, de taire connaître un sentiment dont elle-même ne se rendait pas compte? Quant à deviner que Nichette fût en-
voyée par Edmond, elle était d'une innocence telle, que, le lui eût-on dit, elle eût encore hésité à le croire.
— Il ne se marie pas, continua Nichette, parce qu'il ignore encore si la jeune fille qu'il aime, lui, Taimera, elle.
— Il ne lui a donc jamais parlé?
— Jamais; il Ta vue seulement.
— Et c'est seulement en la voyant qu'il l'a aimée?
— Oui; c'est extraordinaire, n'est-ce pas, mademoiselle? mais il paraît que cette jeune fille est si belle, si gracieuse, a l'air si doux et si chaste, qu'il n'y a besoin de la voir qu'une seule fois pour lui vouer sa vie.
Nichette craignait d'avoir été trop loin.
— Tenez, mademoiselle, ajouta-t-elle brusquement, voici des petits cols avec une valencienne bien simple, mais bien convenable pour une jeune fille.
— Oui, oui... balbutia Antonine, ce col est d'un goût charmant...; je le prendrai, sans doute.
— Ainsi, ces deux bonnets et ce col?... fît Nichette, qui voulait laisser à mademoiselle Devaux le temps de se remettre de son émotion.
— Oui, répondit Antonine, sans trop savoir ce qu'elle disait.
Nichette se leva.
Si Antonine ne se fût pas retenue^ elle lui eût dit : « Eh bien I vous ne me parlez plus d'Edmond.? » Nichette, qui ne la quittait pa$ des yeux, devina ce qui se pas$ait en elle ; mais, pour ne f^ $e trahir, ^lle
AIfTOIVNB. 137
se promit encore une fois d'attendre que la fille du docteur ramenât elle-même la conversation sur M. da Péreux.
*^ Rien de oe qui est là dedans ne vous convient plus, mademoiselle? demanda Nichette en refermant le carton.
— Non, merci, répondit Antonine.
Nichette reprit et remit lentement ses gants, qu*elle avait déposés sur la cheminée; et cela, pour donner à Antonine le temps de trouver un moyen de renouer la conversation au sujet d'Edmond.
Antonine cherchait en vain.
Il n'y avait pas de doute pour elle que c'était d'elle qu'Edmond était amoureux, et elle prenait grand plaisir à se l'entendre dire, mais elle n'osait reparler de lui avec trop d'affectation. Plus le temps s'écoulait, plus elle voyait de difficultés à entretenir Nichette de U. de PéreuXy sans que celle-ci en fût au moins étonnée.
— Eh bien , mademoiselle, je vous quitte, fit Nichette quand elle eut remis ses gants, et j'espère que vous voudrez bien me continuer votre pratique.
— Où demeurez-vous? demanda Antonine.
Nichette lui donna son adresse.
— Je vais vous payer, dit mademoiselle Devaux.
— C'est inutile, mademoiselle; vous me payerez ces trois articles une autre fois.
Nichette se dirigea vers la porte.
Alors Aiiumiiid, ek k voyant s'éloigtiàr, aima mieux
)28 ÂNTONINB.
dire une chose qu*elle ne voulait cependant pas dire, que de ne pas parler d'Edmond . ',
Au moment où la modiste mettait la main sur la clef, Antonine lui dit d'un ton plein d'hésitation encore :
— Mademoiselle...
Et^ toute rouge, elle baissa les yeux, car elle ne sa* vait qu'ajouter.
— Vous avez quelque chose à me dire? mademoiselle, fit Nichette.
— Oui, refermez cette porte.
Nichette obéit.
— Ce que je vais vous dire va vous sembler bien étrange; mais je vous avoue que ce H. Edmond de Péreux m'intéresse beaucoup.
Nichette ouvrit la bouche pour parler.
— Je m'explique, dit Antonine ; il m'intéresse,, en ce sens, que je sais sur lui une chose que mon père et moi seule savons.
— Qu'est-ce donc?
— H. Edmond est plus malade, beaucoup plus malade qu'il ne le croit. Puisque vous le connaissez, faiteslui comprendre qu'il faut qu'il se soigne. . ., qu'il parte ; non, qu'il ne parte pas, mais qu'il ait bien soin de lui, et qu'il vienne souvent voir mon père, qui le soignera comme son fils. Vous comprenez, n'est-ce pas, mademoiselle, que je dois porter intérêt à ce jeune homme, depuis que j'ai appris que sa santé, sa vie, sont gravement compromises!...
Nichette, qui s'attendait peu à cette confidence^ et
ANfONlNB. 139
qui avait poar Edmond une sfiEBetîon de mbqt, était devenue toute pâle.
» C'est sérieux, ce que vous dites, mademoiseUet
— Très-sérieux.
— H. Edmond est malade?
— Très- dangereusement.
— Gustave ne se trompait donc pas..., mmrmura Nichette.
— Que dites-vous? demanda Antonine.
— Je dis, mademoiselle, répondit Nichette avec une émotion qu'elle ne pouvait cacher, que vous êtes un ange, et que je ne m'étonne plus qu'Edmond vous aime tant.
— Que signifie cela?... s'écria Antonine.
— Cela signifie, mademoiselle, qu'après tout il est inutile de feindre; que cette jeune fille que M. de Péreux aime, c est vous ; que vous, vous l'aimez déjà, peut-être sans vous en apercevoir ; mais ceci est un secret entre nous deux, mademoiselle, et je vous jure que je ne le révélerai à personne. Un jour je vous expliquerai tout cela, et vous verrez que vous me serez un peu reconnaissante dç ce que je fais. Songez, mademoiselle, qu'Edmond est malade ; que le moindre chagrin peut aggraver sa maladie, et que son bonheur et sa vie sont entre vos mains.
Antonine était confondue par cet aveu, qu'avait laissé échapper l'émotion de Nichette; mais elle répondit bientôt avec toute la naïveté de son âme,, et comme si elle eût deviné, sans explication, qu'elle avait affaire à un coeur capable de comprendre le sien.
150 AWTONITfE.
— Ne dites rien de cette maladie à sa mère. On le sauvera sans qu'elle le sache.
— Votre amour suffira pour cela, mademoiselle, et il va être bien heureux quand il va savoir que vous
iTaimez.
— Mais je n'ai pas dit...
— Silence ! ftt Nichette, on vient.
— En effet, madame Angélique venait de rentrer et ouvrait la porte de la chambre d'Antonine.
— Ainsi, mademoiselle, fit Nichette, vous avez mon adresse, et si vous avez besoin de quelque chose, vous pouvez m'écrire un mot, j'accourrai.
Antonine, qui aurait eu peine à trouver une parole, répondit par un signe de tête.
Nichette salua et sortit.
— Vous aurez votre robe rose, dit dame Angélique à Antonine.
— Très-bien, répliqua celle-ci ; voici un bonnet pour vous, ma chère Angélique ; vous convient-il?
— Il a justement des rubans ponceau. Ah! chère enfant, que cela est charmant à vous d'avoir pensé à moi!
Et dame Angélique embrassa Antonine pour la re* mercier.
Qaand Nichette s'était présentée le matin chez Antonine, elle s'attendait peu au résultat que sa visite de> vait avoir. Venue confiante et joyeuse afin de savoit si Edmond avait quelques chances d'être aimé, elle s^en revenait toute triste et tout émue, après avoir appris que le pauvre garçon était atteint d'un mal qui mettait sa vie en danger. Nichette était épouvantée. La maladie, la crainte, la tristesse, étaient si peu dans ses habitudes, que son esprit se frappa immédiatement de ce que lui avait dit mademoiselle Devaux, et qu'elle se demanda ce qu'elle allait répondre à Edmond quand il allait venir à deux heures savoir des nouvelles. Elle eut un instant l'envie de se sauver. Elle voyait tout en noir et elle ne voulait rien dire ni rien faire avant d'a«
159 ANTONINB.
voir consulté Gastave et de lui avoir fait part de ee qu^elle venait d'apprendre.
En conséquence, encore toute à Témotion que lui avait causée le sinistre détail dont mademoiselle Devaux lui avait fait part, elle écrivit à Dàumont :
c Hoh cher Gustave, viens me voir au reçu dé cette ff lettre; notre pauvre ami Edmond a bien besoin de ff tous ceux qui Taiment. Tu te rappelles que souvent « je te voyais triste et que je te demandais ce qui te chaa grinait ainsi. Tu me répondais alors que tu avais des « craintes pour sa santé ; que tu l'entendais tousser f quelquefois, que son père était mort à trente ans, et c que, plus Edmond approchait de cet âge, plus tu ff avais peur pour lui. Eh bien , cher ami, tes pressenf timents ne t'avaient pas trompé. Edmond est affecté € de la même maladie que H. de Péreux; c'est madeff moiselle Ântonine qui me l'a dit, et elle le tient de ff son père. J'ai voulu te prévenir tout de suite, afin ff que nous avisions immiédiatement aux moyens de ff sauver notre ami, si cela est possible. Depuis que ff mademoiselle Devaux m'a dit cela, j'ai le cœjar serré, ff je respire avec peine et je pleure en t'écrivant cette ff lettre. Edmond doit venir à deux heures chez moi; ff viens me dire ce qu'il faut faire, car je tremble, si je ff ne te vois pas, de ne pouvoir dissimuler mon inquiéff tude devant lui. Du reste, cette petite Antonine est un « ange ; elle l'aime, j'en suis sûre, et je suis convainff eue que la maladie d'Edmond et la sympathie que ff les présages de H. Devaux ont éveillée en elle n'ont
ANTONINE, i35
< pas peu contribué à hâter cet amour. Voilà le résuU f tat de cette démarche que je faisais, tu le sais, dans c une bonne intention, et que maintenant je regrette c bien d'avoir faite. A ta place, j'irais trouver M. Dec vaux, et je lui dirais qu'à tout prix il faut qu'il sauve c Edmond. Le pauvre garçon n'est pas encore alité; il f ne se doute encore de rien ; peut-être aurons-nous le f temps de le guérir. Tu sais que tout ce qu'il faudra c faire pour ton ami, je le ferai.
ff NlCHETTB. »
Niphette plia cette lettre, la cacheta, mit l'adresse de Gustave sur l'enveloppe et descendit chez la portière, à qui elle dit :
c Faites porter tout de suite cette lettre à l'adresse indiquée, et dites qu'il y a une réponse. »
La portière remit la lettre à un commissionnaire qui se rendit chez Gustave.
Pendant ce temps, Edmond, au lieu de rentrer chez sa mère, qui s'était endormie tard et qui devait dormir encore, avait marché d'abord au hasard, tout à ses pensées, tout à son amour, tout à ses espérances.
Après avoir rôdé ainsi quelque temps sur les quais, il s'était machinalement dirigé vers la maison de son ami, auquel il voulait montrer la lettre qu'il avait reçue la veille, et faire part du bonheur que cette lettre lui avait causé.
Gustave n'était pas chez lui, mais le domestique,
qui connaissait Edmond et qui savait que chez son
484 ANTOnmE.
maître Edmond était cbmme dans sa propre n^aison, avait insisté pour qu'il attendit, lui assurant qoa fiu^^ tave ne tarderait pas à rentrer.
Edmond, qui n'avait rien de mieux à faire, était resté, et, se couchant sur un canapé, il s'était replongé dans ses pensées heureuses.
II y avait à peu près une demi-heure qu*il était là et qu'il attendait toujours Gustave, quand le commissionnaire de Nichette arriva.
— H. Daumont n'y est pas, répondit le domestique au commissionnaire; lai^ez la lettre.
— Non, dit cet hownjç, il y a une réponse qu'on attend.
"^ £b bien 1 att^pdez la réponse.
Le commissionnaire s'assit
Au bout d'un quart d'heure qu'il attendait, il commença à s'impatienter. Il se leva et se promena dans ia calle à manger en disant ;
— S'il fallait attendre comme cela pour toutes les courses que je fais, je ne m'y retrouverais pas.
— Que voulez-vous que je vous dise, mon brave homme .^ fit le domestique, mon maître n'y est pa9, je ne peux pas lui donner votre lettre.
Le commissionnaire patienta encore quelques instants, après quoi il se remit à marmotter :
— La portière m'a bien recommandé de ne pas revenir sans la réponse.
— Donnez-moi votre lettre, fit le domestique impatienté.
ANTONINB. 135
«-^ Voua voyez bien qu'il y est votre maître! dit le commissionnaire en remettant la lettre.
Le domestique haussa les épaules et ne répondit pas. U lettre a la main» il entra dans la chambre où était Edmond.
— UîtoB donOi monsieur Edmond?... dit-il au jeune homme, avec lequel, à force de le voir» il était devenu un peu familier<
— Que voulez-vous, mon brave Hilaire? demanda de Péreax«
— U y a là un commissionnaire qui apporte une lettre pour monsieuri qui ne veut pas s'en aller sans la réponse, et qui crie qu'on lui fait perdre son temps.
— Que ¥oulez-»vous que j'y fasse?
— Vous qui êtes lami de M. Gustave^ et qui connaissez toutes ses affaires, vous saurez peut-être ce dont il s'agit , et vous pourrez peut-être donner cette réponse; cet homme m'ennuie dans ma salle à manger.
Et en même temps Hilaire remettait la lettre à Ed- * mond, qui, après avoir regardé Tadresse, dit :
— Tiens l c'est de Niohetto. Que diable peut-elle
avoir à dire à Gustave? Elle lui raconte sans doute ce
'qui s'est passé ce matin entre elle et Antonine. l^n tout
cas, elle n'a rien à lui dire que je ne puisse savoir* Je
vais lui donner la réponse.
Et en même temps Edmond brisait le cachet de la lettre et la lisait*
Quand il fut arrivé au dernier mot, il se regarda dans la glace : il était pâle comme un mort.
«** Que lauV-il dire? demanda le domestique»
— Dites que c'est bien, que M. Gustave Daumont va aller chez la personne qui lui a écrit.
Edmond porta la main à son front. Une sueur froide rinondait, et deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Toutes ses pensées étaient dans ces deux larmes. . — Ma pauvre mère!... murmura-tril.
Et il mit la lettre dans sa poche. Il n'avait plus besoin de la lire. Il la savait par cœur.
Alors il prit son chapeau, descendit semblable à un fou et marcha au hasard, sans regard et sans pensée.
Tout à coup il s'arrêta pour voir où il était.
Il était sur le boulevard.
Des gens passaient en riant; il les regarda passer pendant quelque temps, puis il se dirigea vers la rue Godot et monta chez Nichette, qui fut effrayée de sa pâleur en le voyant paraître.
— Vous venez d'envoyer chez Gustave, lui dit Edmond en lui tendant sa main brûlante, et d'une voix dont il ne pouvait dompter Témotion. '
— Oui, répondit Nichette, qu'un pressentiment avertit qu'un malheur venait d'avoir lieu.
— Gustave n'y était pas^ ma bonne Nichette, et c'est moi qui ai ouvert la lettre.
Nichette poussa un cri déchirant et cacha son visage dans ses mains.
• — Qu'ai- je fait, mon Dieul... s'écria-t-elle en tombant à genoux.
— Vous avez fait ce que vous deviez faire, Nichette. Cette lettre est celle d'un ange. Il fallait bien que tôt ou
tard î'appnsse la vérité. N'en parlons plus. Je suis venu pour vous remercier de la bonne et sainte affection que vous me portez, et pour vous recommander de taire tout cela à ma mère. Elle en mourrait.
 cette idée, Edmond sentit de nouveau les larmes qui mouillaient ses yeux.
— Moi qui étais si heureux!... murmura-t-il. Vous avez vu Autonine? dit-il tout haut à Nichette.
— Oui, répondit celle-ci en essuyant ses yeux.
— C'est elle qui vous a appris cela?
— Oui.
— Était-elle émue?
^- Oui, bien émue.
— Pauvre enfant! elle m'aime donc un peu?
— Elle vous aime, Edmond, et peut-être nous alarmons-nous à tort.
Edmond sourit tristement. Qn voyait, par ce sourire, qu'il se savait condamné.
— Merci, ma bonne Nichette, merci... dit-il.
. En ce moment, Gustave entra, Gustave, qui ignorait tout ce qui s'était passé.
— Je viens de chez moi, dit-il à Edmond, on m'a dit que tu avais reçu une lettre à mon adresse.
— C'est vrai, fit Edmond, la voici. Pardonne-moi de l'avoir ouverte, car elle te fera plus de peine qu'à moi.
En même temps, Edmond passait la lettre de Nichette à Gustave.
-—Dieu le voulait !«.. murmura Gustave enlevant
les yeux au ciel, et sans trouver ^n mot à dire à Ed« mond.
— Oui, Dieu le voulait! répéta Edmond; mais ce que je reproche à Dieu, continua-t-il, c'est de vous avoir mêlés tous les deux là dedans, vous, mes amis, si * contents, si gais, si bien portants. le vais bien vous ennuyer.
— Edmond, que dis-tut s'écria Gustave.
— Oh I ne parlez pas ainsi, fit Nichette.
— Ah ! mes bons amis, dit Edmond en prenant dans aes bras la tête de la jeune fille et dtt jeune homme et en les couvrant de baisers, ah! mes bons amis, |e suis bien malheureux ! . . .
Et, en disant cela, il sentit toute sa force Tabandonner, et il tomba sur une chaise en pleurant à chaude» laittM*
Nichette et Gustave prirent les mains d'Edmond , sans dire un mot, car ils avaient compris tous deux qiM Fespérance et la consolation étaient inutiles.
— Allons, il faut être un homme, dit tout à coup Edmond en se levant et en se disposant à sortir.
— Où vas-tu? lui demanda Gustave.
— Je vais voir ma mère. Je vais déjeuner avec elle, répondit de Péreux d'un ton qu'il essaya de faire indifrent. Te verrai-je dans la journée?
— Ouï, certainement.
— A bientôt alors. Adieu, ma bonne Nichette, (h Edmond en embrassant la modiste ; merci encore une fois de votre charmant diner d'hier... nous le recommencerons quelquefois.
140 ARTONINfi.
Gustave accompagna Edmond jusqu'à la porte. Il était presque effrayé du calme de son ami.
— Pas d'imprudence ! lui dit-il en le quittant.
— Quelle imprudence veux-tu que je fasse? ce n'est pas le moment d'en faire, répliqua Edmond en souriant.
— Courage, ami, courage!
-— J'en ai. Pourquoi désespérer? Les hommes peuvent se tromper, n'est-ce pas? et Dieu est toujours bon. Tout n'est pas encore fini, va.
Edmond serra affectueusement la main de Gustave et descendit.
— C'est pour nous rassurer, c'est pour nous faire moins de peine qu'il parle ainsi, dit Gustave à Nichette quand il eut refermé la porte; mais il a la mort dans l'âme, vois-tu? C'est aCIreux, ce qui vient de se passer. Pourquoi faut-il que tu m'aies écrit cette lettre!
— P6uvais-je me douter de ce qui arriverait? Ne me gronde pas, Gustave, je souffre déjà bien assez.
Et Nichette essuyait de nouveau ses yeux remplis de larmes.
— Voyons, dit Gustave, ne nous berçons pas de fausses espérances; voyons les choses au pire, et si nous sommes trompés, ce sera pour notre bonheur. Edmond a quatre ou cinq ans à vivre.
— Pauvre Edmond ! murmura Nichette.
— Eh bien , il faut qu'il les vive heureux, ces quatre ou cinq ans, et c'est à moi qu'il appartient .d'assurer ce bonheur. Car, vois-tu, Nichette, si, le jour où Edmond
ANTONINE. 14i
moorra, je sentais que j*ai quelque chose à iQe reprocher vis-à-vis de lui, je me ferais sauter la cervelle. Mademoiselle Devaux demeure-t-elle avec son père seulement?
— Non, elle a avec elle une gouvernante.
— Qu'importe!
— Tu veux la voir?
— Oui.
— Pour quoi faire?
— J'ai mon projet.
Gustave embrassa Nichette, et sortit à son tour.
Quand il eut disparu à Taugle du boulevard, Nichette mit son châle, se rendit à Téglise de la Madeleine, s'agenouilla et brûla un cierge ; après quoi elle rentra chez elle un peu plus calme.
Pendant ce temps, Edmond était arrivé chez sa mère, qui venait de se réveiller presque sans souvenir de ses émotions de la veille, et qui reçut son fils comme elle' le recevait toujours, avec un sourire et un baiser.
Malgré ses efforts, Edmond ne pouvait triompher de sa tristesse et des pensées dans lesquelles le rejetait tout à coup la lettre du matin.
Deux ou trois fois, madame de Péreux le questionna. Elle attribuait cette mélancolie aux premiers soucis d'amour qu'éprouvait son fils.
Oh ! quand le cœur s'est remis à espérer, il a bien de la peine à revenir au doute; et, par une de ces réactions fréquentes de l'âme, les craintes de la mère d'Edmond semblaient être à tout jamais effacées par la
confiance qu'elle avait puisée en Dieu, après le terrible pressentiment qui Tàvait frappée la veille.
Edmond fit tout ce qu'il put pour être gai; mais, aptes le déjeuner, pendant lequel il avait raconté à sa mère la rencontre qu'il avait faite de Nichette, le rendezvous qu'elle lui avait donné, il se retira dans sa chambre.
Alors il s'assit, pour ainsi dire, en face de lui-même, et, la tête dans ses deux mains, il se mit à penser.
et Étrange chose que la vie ! 9e disait-il. Un jour, un enfant vient au monde, ses jeunes parents Tentourent de joie et de soins... ; ils Taccueillent comme un bienfait, ils aiment en lui le visible battement de leurs deux cœurs. Ses yeux s'ouvrent à la lumière, son âme à la vie, et la nature tout entière commence pour lui. Un regard maternel ôuit, étudie Tenfant nouveau-né; le moindre de ses maux inquiète ; on le protège comnae une frêle fleur qui a toujours besoin de la même somme de lumière, d'ombre et d'eau. On l'élève comme s'il devait être éternel ; on emplit son cœur de sen iipents, son esprit de sciences; il grandit ainsi. On fonde des espérances sur cet enfant pour l'époque où il sera un homme. On lui montre toutes les carrières, on scrute ses penchants, ses préférences, ses sympathies. On lui crée des relations, on est fier de ses progrès, on remercie Dieu. Enfin, il atteint vmgt ans : il sourit à l'existence , qui lui apparaît pleine d'enchantements; son intelligence raisonne^ son œil sonde tous les horizons, son cœur aime. A son tour, il espère pour lui ; il se sent capable de grandes et bonnes choses, il donne le bonheur à ceux ^i l'entourenti et
.*if'-
il le donne comme il Ta reçu. Toutes les nobles ambitions s'éveillent dans son esprit, \\ sourit à Tavenir, il est heureux enfin. Ses parents se complaisent dai)s leur œuvre achevée à force d'amonr et de soins ; et, un beau jour, on s^aperçoit que ce! enfant a un tubercule au poumon, et qu*il faut irrévocablement qu*il meure, et que, dans un court espace, il faudra enfermer entre quatre planches et jeter à la terre, avec son cadavre, tout son passé, tout son avenir, toutes ses espérances, tout son bonheur ; qu'il ne verra plus ceux qu'il aimait, que ceux qui l'aimaient ne le verront plus, et qu'au lieu de serrer dans ses bras une créature jeune, forte, heureuse, aimante, aimée, ses parents n*auront plus q[u'unQ iojnt^e avec un nom dessus pour aller prier.
c Ah ! c'est affreux!... Et cet enfant, c'est moi!
c Ainsi je vis, je vois, je sens, je pense, j*alm0; toutes les choses de lanature put en moi un miroir ou un écho; et, dans peu de temps, mes yeux ne verront plus rien, mon corps sera insensible, mon cerveau ne sera plus qu'une matière iuerte, mon cœur, qui bat
aintenant à un nom, sera mort, et mon amour sera 'lose oubliée et perdue! Nul ne verra qu'il y a une place viàe dans le monde, et d'autres hommes viendront, qui verront, qui sentiront, qui penseron}^ qui aimeront et qui mourront comme moi ! . . .
«A l'âge que j'ai, on dépense ordinairement sa yte gaiement^ avec insouciance ; le passé est CQurt, l'ayçnir semble éternel..,; oa laisse passer les jours 3ans les compter, tant le cœur est riche d'espoir. Et mol, mol qui suis averti maintenant; moi qui, par conséquent,
iU AWTONINE,
mourrai deux fois, chaque matin je me dirai : Est-ce pour ce soir? chaque soir je me dirai : Est-ce pour demain? Puis, un jour, ma mère poussera un cri que je n'entendrai plus, et touî sera dit!....
« Un prêtre, dont la prière ne pourra me réveiller, priera à mon chevet, àes hommes me coucheront dans mon dernier lit, étroit et froid, et il viendra un moment où je serai plus à Taise dans ma bière que je ne suis à Taise aujourd'hui avec le monde entier devant ' moi. Mon corps sera le même, un peu plus maigre, un peu plus pâle, voilà tout; mais aucune des choses terrestres n aura plus d*empire sur lui, et mou âme sera auprès de Dieu, dit-on.
« Et, quoi que je fasse, cela sera.
« Et j'aime cependant... ma mère d'abord, qui m'aura donné toute sa vie sans pouvoir s'assurer la mienne. Gustave, qui accepterait aujourd'hui la maladie que j'ai pour que je fusse heureux; Antonine, que j'ai vue seulement il y a trois jours, et qui m'a déjà donné une preuve de sa sympathie et de sa pitié; Nichette, cette douce enfant, qui me "pleurera sincèrement...; et, malgré tout cela, il faudra que je m'arrête au milieu de ma route et que ceux que j'ai connus continuent la leur sans moi...
c( Et moi, qui pleurais souvent à Tidée qu'un jour je verrais mourir ma mère!... Soyez béni, mon Dieu! qui m'épargnez cette douleur. »
Edmond, le cœur serré par toutes ces réflexions, dans lesquelles il se complaisait malgré lui, se leva et $e promena quelgues instants dans sa chambre; puis il
AIfTONINË. 145
alla & sa fenêtre, entr'oavrit son rideau, et regarda dans la rue les gens qui passaient; puis il. prononça le nom d*Antonine , et, revenant à sa table, il s*assit, appuya sa tête sur sa main gauche, et, machinalement, il se mit à écrire à mademoiselle Devaux.
« Antonine, écrivit-il, il me semble que je vous c aime encore plus depuis ce matin. A Téglise, vous c avez sans doute prié Dieu pour moi. Que de choses ( en trois jours! Que vais-je faire maintenant? Je vais c partir, puisque vous me Tavez conseillé. Partir! Où c aller? Aller chercher dans le Midi une atmosphère
< qui me fera vivre quelques mois de plus? Révéler à ff ma mère que je suis malade? H'éloigner de vous? c Aller porter à des étrangers ma tristesse, mon <en- « nui, mon mal? Mourir dans une chambre d*hôtel tf sous un xiel nouveau? Tricher la mort? à quoi « bon?
« Si Dieu et vous vous vouliez, cependant, je pourc rais être heureux encore, et cette fatalité que j'ai c apprise ce matin pourrait être la cause de mon bonc heur. Est-il une créature aui soit sûre d'être heu- « reuse trois ans? Je pourrais Tétre, moi. Trois ans c passés avec la femme qu*on aime, c'est Tétemité. Si
< j'allais à vous, 'Antonine, si je vous disais : J*ai peu de
f temps à vivre, mais il dépend de votre volonté que ce
c temps soit pour moi heureux ou malheureux, maudit
fl ou béni. Sacrifiez-vous, devenez ma femme, et, pen-
c dant les quelques années que Dieu m'accorde encore,
c tout ce qu'un bomn^e peut faire, tout ce qu'il peut
146 ANTONINB.
<it inventer et rèyer pour la femme qu'il aime, je le < ferai, je Tinventerai, je le rêverai pour vous, ^e saff crifice que vous m*aurez fait ne dépassera pas m^ a vie. Moi mort, vous serez libre et jeune encore, vous ff pourrez continuer avec un nouvel çpoux le bonheur « commencé avec moi. Au nom de votre mère, qui est c morte, au nom de ma mère, qui mourra de ma qiort, c soyez à moi, Antonine, et, quand Diou me rappellera, « je retournerai à lui,. Tâme pleine de reconnaissance « pour la consolation que vous m'aurez donnée, faites f cela, Antonine, et vous pourrez vous dire un jour : « — J*ai fait une bonne action. Il y avait un malbeu- « reux qui, sans moi, serait mort dans le blasphème a et la malédiction, et, grâce à moi, grâce à mon « amour, il est mort regrettant la vie, mais ne la mmc dissent paç.
a Vous verrez, Antopine, combien cela vous sera une a douce pensée dans l'avenir, et combien vou^ vous « sentirez fière de vous. Puis, qui sait?
Edmond ne continua pas la phrase commencée, la plume tomba de ses mains. Chose étrange ! l'idée d'espérer le décourageait.
Alors il relut ce qu'il venait d'écrire, et, après avoir médité quelques instants sur cette lettre, il la déchira et en jeta les morceaux dans la cheminée.
ff Insensé que je suis I s'écria-t-il, ne m'^-t-elle pas dit de partir? De quel droit irais-je demander k cette enfant d'associer sa santé à ma maladif, ^a yja ^ ma mort? Po (juel 4roit lui dr^pnerais-je m cadcivre pou|f
AKTONW*. 1«
mnl au nom de quoi prendrais*je ses jeunôs et belles , années, comme on prend des fleurs pour les jeter sur uQe tombe? H*eime*t-elle seulementi peut*elle m'aimer, eette jeune fiUe à qui je p'ai adressé la parole que pour loi remettre son gant, et qui ne m'a vu que deux foist Dois-je abuser d'un mouvement de pitié qu'elle a eut Allonal )*(}tai# fm, je suis maudit, bien maudit, a
Et Edmond laissa tomber sa tdte dans ses deux mains.
I Eh btenl reprit^-il quelques instants après, si je n'ai pas le droit de me faire aimer d'elle, j'ai le droit de l'aimer et de la voir, j'ai le droit de lui faire comprendre qu'à partir du jour où je l'ai vue j'ai associé sa pensée à ma pensée. Au lieu d'employer à mon bonheur le temps que j'ai à vivre, je veux remployer au sien. Malheur à l'homme qu'elle aimera s'il ne la rend pas heureusel Je vais aller trouver H. Devaux : je lui expliquerai tout, je lui avouerai toute la vérité. Je lui demanderai qu'il me reçoive chez lui comme son fils. Je demanderai à Automne qu'elle m'aime comme son frôre. Je verrai se développer en elle ses premières impressions. Je l'aimerai, non plus comme une femme, mais comme une enfant. Ma mort prochaine me vieil- ' {ira. à ses yeux. Elle écoutera mes conseils. Mon affection sera presque paternelle. Son mari ne pourra pas être jaloux de moi quand il saura ce que je suis. Oui, oela.vaut mieux, je ne me marierai pas. Je ne ferai supporter la douleur de ma mort qu'à ceux que la nature fjle-mdme a mis à côté de moi. De cette façon, je n^
f4S ANTONINB.
frustrerai pas ma mère de mes dernières années ; je serai tout à elle, et je m'endormirai dans ses bras. »
Edmond raisonnait ainsi, tant il avait besoin de donner une pâture à son cœur brisé; puis, il sortit pour aller voir M. Devaux ; mais, en réalité, dans Tespérance de rencontrer Antonine.
Pendant ce temps, Gustave s'était rendu rue de Lille, se demandant tout le long du chemin quel prétexte il allait prendre pour parler à Antonine.
ff Apr^ tout, se dit-il, il faut que je lui parle, et, à mon avis, les moyens francs sont les meilleurs. Il s'agit du bonheur d'Edmond, t
Arrive rue de Lîlle, Gustave monta chex M. Devaux.
— Veuillez dire à mademoiselle Devaux. dit-il au domestique qui viut lui ouvrir la porte, qu'il y a quelqu*un qui la demande au salon.
Gustave avait dit cela d'un ton si' résolu, que le domestique ne répondit qu'en lui obéissant.
Gustave entra donc dans le salon que nous connaissons et où Antonine parut quelques instants après.
— C'est vous qui me demandez, monsieur? dit-elle à Danmont avec étonnement.
— Oui, mademoiselle, fit Gustave, et je vous prierai même de fermer la porte de votre chambre, ^«r ce que j'ai à vous dire ne peut être, ne doit être entendu que de vous seule.
150 ANTONINB.
Un /pareil langage était fait pour étonner la jeune fille; mais celùi«qui lui parlait lui parlait d'un ton si suppliant qu'elle ferma la porte, et que, venant 8*asseoir, elle lui dit :
— Je vous écoute, monsieur.
— Mademoiselle, reprit alors Gustave» vous êtes jeune, vous êtes belle, vous éteâ la fille d'un homme honorable, votre cœur doit être confiant, bon, compa* tissant. Sans le vouloir, vous avez été la cause d'un grand malheur.
— Vous m'effrayez, s'écria intonine, qui ne comprenait rien à l'émotion de Gustave, qu'elle ne reconnaissait pas encore, quoiqu'elle l'eût vu, trôs*imparfaitement il est vrai, au bras d'Edmond.
— Hier une jeune femme est venue ici vous offrir des bonnets, des dentelles?
— C'est vrai.
— Elle vous a parlé de H. de PéreuzT
— C'est vrai encore, monsieur, répondit Antûmne en rougissant.
— Oh ! parlez-moi sans crainte, nuidemoiselle, car je n'ai qu'une vanité^ c'est de croire qu'il n'jr a pas de cœur plus franc que le mien* Vous avei avoué à oette jeune fille ce que H. Devaux vous avait dit de H. de Péreux, c'est-à-dire qu'il est atteint d'une maladie lliortelle. Eh bien, mademoiselle, cette jeune fille, que je connais, m'a écrit tout cela, car elle tait que j'Aime Edmond comme mon frdre, et la lettre en tombée entre les mains d'Edmond.
- Le malheorëtil^! â'ëcria Antof^ine.
— Oui, malheureux, bien malhoiireux, eu effet, mademoiselle; car cette prophétie de mort, c'est la ruine de toutes seâ eépërances, de toutes ses affections, de tout son bonheur têvé; car Edmond VoUâ aimait, jDiademoiselle; car il vous altne, et maintenant il sera forcé d'imposer silence à son cœur, et sdn cœur, qui ne se taira pas, se brisera dan3 sa poitrine et le tuera plus tôt qu'il ne doit mourir. Eh bien, mademoiselle, je suis venu à vous franchement, honnêtement, situplement, et je vous dis ! Il y a un homme qui vous aime et qui mourra jeune ; cet homme a tlne mère qui ne vit que de ^ vie et que de son bonheur. Vous sentez-vous dans Tâme assez de force poUr Vous faire rangé gardien de cet homme, pour raccompagner de votre alTèçtiôû et de Vos i^oins jusqu'à Theur'e de ia mort, pour réparer le mal qu'involontairement' vous ave^ fait ; ou faut-ll quMl parte, et qu1l s'eU aille mourir dans quelque coin, en n'ayant d'autre consolation que le souvenir de votre nom? car, j'en suis sûf, IV mour de sa mère ne lui suffit plus maintenant.
Il y a des sentiments qui n'ont pas besoin de commentaires.
Nous renonçons à peindre l'impression que cette déclaration, si simple et si étrange à la foiâ, produisit âur Antonine; maison un instant elle était devenue fetnme, et elle sentait toutes' les cordes d'anlouf, de dévouement, de générosité, vibrei* bruyamment en elle, et lui conseiller la noble action que lui demandait Gustave.
— Monsieur, dit-elle à Daumont d'une voix gravo
152 ANTOmWE.
et en se levant, vous me julrez que tout ce que vous venez de me dire est vrai?
— Je vous le jure, mademoiselle.
— Vous êtes sûr qu*en devenant la femme de M. de Péreux, j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour le rendre heureux, quel que soit le temps que le ciel lui accorde?
— J'en suis sûr.
— Eh hien, monsieur, j*aime M. de Péreux; lui vivant je ne serai jamais à un autre qu'à lui ; portez-lui cet anneau qui me vient de ma mère, comme gage du serment que je vous fais.
Gustave se jeta aux genoux d'Antonine et baisa ses mains et les couvrit de larmes.
— Allez, monsieur, dit-elle à Gustave, retournez auprès de M. de Péreux ; moi, je vais prier pour mon mari.
En disant cela, Antonine, pâle, digne, belle, rayonnante de jeunesse, d'amour et de beauté, rouvrait la porte et rentrait dans la chambre.
Gustave descendit les escaliers quatre à quatre.
— Noble cœur ! répétait-il à chaque instant. Pauvre Edmond, il me devra au moins une joie!
A la porte, Gustave rencontra son ami, qui, comme nous l'avons vu, avait voulu venir faire visite à M. Devaux.
— Elle t'aime, s'écria Gustave... Elle n'en épousera jamais un autre. Voici son anneau. A partir d'aujourd'hui vous êtes fiancés. Espère, mon ami, espère!...
Et il se jeta dans les bras d'Edmond.
ANTONINB. iftS
Edmond était presque suffoqué par la joie.
— Tu Tas vue? dit-il.
— Oui. '
" Et elle m^aimeY- -Oui.
— Et elle consent à m'épousert
— Oui, oui, tedis-je.
—Ah! Gustave, je ne eroyais pas que Ton pût être si heureux et si malheureux le môme jour.
Et, en disant cela, Edmond embrassait de nouveau son ami.
— Ah çà ! ces messieurs sont fous, dit un gros monsieur qui avait assisté a cette scène, et qui ne comprenait pas que Ton s'embrassât de cette façon dans la rue, et que Ton forçât les gens â descendre du trottoir.
xvn
Edmond voulait monter chez mademoiselle Devaux, 86 jeter à ses pieds, lui dire combien il Taimait déjà avant le sacrifice qu'elle venait de faire, et combien ce sacrifice avait encore augmenté son amour; mais Gus-» tave le retint.
^ — Nichette a ses entrées dans la maison, lui dit-il; allons chez elle, écris une lettre à Antonine, et elle la lui portera.
•— Tu as raison, fit Edmond; allons vite..
Et, en effet, il hâta sa marche.
Edmond était si heureux de Tidée qu'Ântonine allait être à lui, que cette idée donnait presque un démenti à la sinistre révélation du matin. Il ne se souvenait plus que d'une chose : c'était qu'Antonine Taimaity
ANTOniNl IS5
qu'elle serait sa femtne, et il portait à sed Hsfreë Tanndau qu'elle lui avait envoyé.
•^ Elfe est belle, ii*e3t-çe past AisaiMl à GuHave. Qui m* eût dit, il y a quatre jours, quand nous la suivions sur le mette trottoir où nous somtoes en ee moment, qcfaujourdTini j'en serais déjà où j'en suis? Allons, si Dieu ne me donne pas de longues années à vivre, ajoutait-il en riant, il précipite pour moi les préliminaires du bonheur, et, somme toute^ j'y retrouverai mon compte. Qu'est la vie, après tout, si ce n'eât quelques jours heureux au milieu de chagrins, de luttes, d'attentés, de désillusions sans nombre? La t^rovidence me sourit, à moi qui, ce matin, me croyais maudit. Antonine sait que je mourrai jeune, et son amour ou sa pitié écartera de moi tout ce qui pourrait me faire peine. Je n'aurai vécu que mes jours heureux, et, quand j'arriverai au terme fixé, je retrouverai dans mon passe de quoi faire le bonheur de deux existences d'une durée ordinaire. Le bonheur est-il dans les jours vécus? Non ; il est dans les jours remplis par l'amour, par l'amitié, par toutes les consolations divines que Dieu accorde à la terre. Aî-je jamais été malheureux, moi? Je suis aimé, adoré de ma mère, je suis aimé de toi, je suis aimé d'Ântonine. Est-il un homme de soixante ans qui puisse, en additionnant ses jours passés, trouver un total égal au mien? Non, vois-tu bien, Gustave, je suis heureux comme je n'aurais jamais cru pouvoir l'être.
Et, en parlait ainsi, Edmond souriait, et il marebait fièrement.
Qu^est'Ce donc que Tamour, ce mot qui a la puis* sance de faire regarder la mort en riant, et de changer en un instant le désespoir en espérance, et la douleur en joie?
Gustave tenait les mains d*Edmond.
— Je suis bien content de te voir ainsi, lui disait-il; espère, ami, espère. Que diable! ce H. Devaux peut s'être trompé, et nous nous apercevrons un jour que son errçur n'aura servi qu'à hâter ton mariage avec Tsa
mie.
Edmond ne répondit rien à cela. Partageait-il jusquelà Tespoir de Gustave? Non. D'ailleurs, par un senti- * ment que nous n'essayerons pas de décrire, mais que Ton comprendra, il lui eût semblé être ingrat envers la mort qui le rendait si heureux, s'il n'avait pas continué de croire qu'il lui appartenait et qu'il lui devait une revanche.
C'était de la superstition ; mais l'amour n'est-il pas le père de toutes les superstitions, de. toutes les croyances, de tous les rêves?
Les deux amis arrivèrent chez Nichette.
La première chose que fit Edmond fut de sauter au cou de la jeune fille.
— Ma bonne Nichette ! s'écria-t-il, Ântonine m'aime, elle va m'épouser. Voici son anneau ; c'est Gustave qui a arrangé tout cela. Donnez-moi bien vite du papier et de l'encre, que je lui écrive.
Nichette regardait son amant, qui lui fit des yeux signe que tout cela était bien vrai, et qu'Edmond n'était pas fou.
ANTONINB, 157
Nichette fut enchantée de voir le jeune homme dans cette disposition d'esprit, et elle lui donna tout ce qu*il fallait pour écrire.
•7- Nichette, dit Edmond en «'asseyant, vous allez me rendre un service.
— Avec plaisir
— Vous irez porter à Ântonine la lettre que je vais écrire, et dont j'attendrai ici la réponse.
— Alors je vais m'habiller, dit Nichette.
Et elle passa dans la chambre voisine pour se préparer à sortir.
Gustave Ty suivit. Edmond se mit à écrire :
c Mademoiselle, Antonine, comment dois-je vous « nommer après ce que je viens d'apprendre? Dois-je me f renfermer dans mon respect, ou me permettez-vous c de vous parler avec tous les sentiments que j'éprouve? c Ainsi, vous si belle, si heureuse; vous que je ne coni nais que depuis quatre jours; vous à qui je n*ai pas c encore adressé la parole; vous qui pouvez choisir c entre lesf lus nobles le mari que vous voudrez, vous c consentez à m'aimer, vous prenez en pitié celui que c votre père condamne. . . Oh ! bénie soit cette mort qui cme rapproche devons! Merci, Antonine, merci de c tout le bonheur que je vous dois!...
c Ce que Gustave vous a dit ce matin, la félicité que c vous m'accordez, pendant un instant j'avais rêvé tout « cela ; mais; moi, je n'eusse jamais osé vous deman- < der un pareil sacrifice. Et voilà qu'aux premiers « mots qu'il vous a dits» vous avez consenti à être ma
m ANTONISIE.
I femme, à ââsooiéî votire avenir plein de jours à mon « avenir limité... Vous n*ave2 pas voulu abandonner « au désespoir une âme qui espère en vous^ et votre «r douce pitié vous â fait faire pour nioi 6e que Tamour « vous eût fait faire plus tard peur un autre. Que t;éla « cela est bien, Antonine! que cela est généreux I et « que Dieu serait injuste s'il ne vous récompensait pas a un jour du bien que vous faites aujourd'hui ! ffais ce « peu de jours que j*ai à vivre, je veux les^employer à « ma reconnaissance. Il y aura peut-être au monde « des femmes plus heureuses, mais il n'y en aura pas « de plus; aimées que vous. Je serai votre esclave sou- « mis et dévoué. C'est Dieu qui a permis que je vous t rencontrasse, (feîX lui qui a voulu ce qui est ; car, « autrement, comment m'expliquer le bonheur qu'il c m'aCcorde en si peu de temps?
c Vous n'avez plus de mère, Antonine, ttia mère sera « la vôtre. Vous verrez comme elle est bonne, comme n elle vous aimera ! presque autant que je vous aime- ({ rai !
« Votre père seta le mien ; Uôus Tentouréf otfô de fa soins et d'affections, nous le flatterons dans ses goûts « et dans ses habitudes. Et ce sera encore de Tégo^pie « de ma part; car, un jour, j'aurai besoin de lui pour « qu'il prolonge un peu ma vie, et qu'il me fasse vous f voir plus longtemps...
€ Si vous saviez comme je vous aime, Antoninef... a Oh ! laissez-moi vous dire, dans cette lettre, tout ce que (T j'ai de joie et de ravissement dans l'âme ! Ordinaire- « ment ce n'est qu'au bout d'un long temps qu^ôn 8%
ARTOHINB. <59
penM d^avoner à là femme qu'on aime tous leA sentiments qu'elle a éveillés en nous. Une fatalité providentielle m^autorise, quatre jours après notre première rencontre, à vons parler à cœur ouvert. Écoutes donc tom ce que fai besoin de vous dire. « Ce matin, en apprenant le mal dont je suis atteint je matidi^^is lé ciel et la vie ; et maintenant que je sais être aimé de vous, quoique le mal ex:iste toujours, quoique rien ne démente la prédiction que votre pare a fhité, mon cœur déJSe les plus joyeux. autant ]6 maudid^aii la vie, autant je I*aime. Un mot de vous a di^ipé toutes mes tristesses. J'ai Téteniité danè i*&me: 11 n'y a pas une voll dans la nature que je n'entende et que je ne comprenne ; il me setnblê que ]è suis le centre où viennent se grouper loua les bienfaits de Dieu, le ris et je pleure; je timdraîs errer seul dans la campagne, le front à Fair, et crier aux arbres, aux nuages, aux fleurs, eut horizons i «» Vbus ne savez pasi... Automne m'aime!...
I Quand je péttSe qu'il y a des gens qui prononcent votre nom sans savoir tout ce que ce nom renferme dé dévouement, de joie, d'innocence, de jeunesse et d'aMoUr!... Que la vie est belle) que Dieu est bon! E8I41 qu«fqua chose dans le monde de plus sacré, de plus noble, que deux jeunes coeurs bien unis, qui ne se rappellent de léur paâsé que le temps où ils pensaient run à l'atnre, qui ne voient dans l'avenir que le tmtpÉ qu'il! passeront ensemble!... Ces deux. «oMn, ^ iom ta iAïM, et cda depuis une heure i
« Est-ce bien ainsi que je devais comprendre votre c réponse?
ff Je vous écris sans songer à terminer ma lettre. Les « mots viennent en foule sous ma plume. Il me semble « impossible cependant de vous exprimer tout ce que « je sens.
< Songez que vous ôtes la première femme que j'aie f aimée..., et si vous saviez comme vous êtes belle, « Antonine!
« Une voix secrète me disait Tautre jour, quand je « vous suivais,^ que ma vie allait s'attacher à vous. t Quelque chose ne vous avertissait^il pas aussi que je ff jouerais un rôle dans votre avenir? Est-ce avec in- « tention que vous avez laissé tomber votre gant? Si ff vous aviez pu voir comme mon cœur battait quand f je vous Tai remis! Vous avez rougi en le recevant. « Qui oserait nier maintenant la loi des sympathies « mystérieuses?
< Que vous dirai-je encore, Antonine? Mon âme dé- « borde I
« Maintenant, que dois- je faire? Me âëra-t-il permis ff de vous voir, de vous regarder un instant et de me ff dire : « Cet ange est à moi ? » Faut-il que j'aille trou* ff ver votre père ou que ce soit ma mère qui lui de- « mande le consentement dont nous ayons besoin, et f que j'ai hâte d'avoir?...
« n y a des moments où ]e doute que ce que Gustave ff vient de me répéter soit vrai. Je crains alors qu'une « froide réalité ne vienne me dire : Vous avez rêvé, • Antonine ne vous aime pas» elle ne songe même pas
f à vousl Ah! si cela arrivait, j'aurais encore trop de f temps à vivre... i
— Eh hien ! fit Nichette en entrant, vous écrivez encore?...
— J'ai tant de choses à dire!... répondit Edmond. «— Et toutes ces choses-là ne touchent pas à leur
fin? demanda la modiste.
— Si, qia bonne Nichette, j'ai fini.
— Je n'aurai rien à dire à mademoiselle Devaux!
— Rien qu'à lui remettre cette lettre.
En disant cela, Edmond pliait la lettre et la cachetait..
— Je vous retrouverai ici? dit Nichette en la prenant.
— Oui, je vous attends avec Gustave.
Nichette prit congé de ses amis et sortit.
Elle trouva Antonine encore tout émue de ce qui venait de se passer entre elle et Gustave.
En vain madame Angélique l'avait questionnée, Antonine n'avait rien voulu répondre, et la brave dame en avait été réduite à se rendormir sur le Château de Kinilworth.
ff Je crois avoir fait ce que je devais faire, se disait la jeune fille. Je sens bien qu'un jour j'eusse aimé Edmond, si je ne L'aime déjà ; mais que dira mon père? »
Antonine en était là de ses réflexions quand Nichette entra.
Madame Angélique se réveilla en sursaut en entendant entrer la modiste.
— Votis Venez de la part ût H. dô P^reut? futia premier mot d'Antonine.
— Oui, mademoiselle, répondit Nichette.
— On*est-ce que ce M. de Péreux? demanda madame Angélique en se frottant les yeux.
— C'est mon mari, répondit madenioîsôlle Devaux.
— Jésus Dieu ! s'écria là gouvernante en regardant la jeune fille, vous devenez folle.
— Aucunement, ma chèfe madame Angélique, répliqua Antonine, qui depuis une heure avait compris qu'elle n'était plus une enfant, et qui n*eftt pas voulu faire â ses sentiments la honte de les cacher. Que «otts a-t-il chargée de me dire? continua«t-eIle en s'adrés* sant à Nichette.
— Il m'a remis cette lettre pour vous, mademoiselle. Et en même temps Nichette, qui Voyait qu'il n'y
avait plus besoin de mystère, passait la lettre d*Edmond à h fille du médecin.
— M'expliquôreÈ-votiâ ce que tôUt Cela signifié? demanda madame Angélique en fermant son livre.
— Cela signifie, lui répondit Antonine, qui avait déjà ouvert la lettre, que H. de Péreux m'aime, que je l'aime, et que je vais l'épouser.
— Et monsieur votre père a autorisé cette correspondance?
— Mon père nô 6ait encore rien de fout cela.
— Alorg 11 est de mon devoir de le prévenir.
— C'est inutile, car dan^ un instant je vais le prévenir moi-même.
En même temps Antonine 6otnmenc&it la lecture de
la lettre qu'elle venait dé recevoir, et Nichette, qui Tobservait, voyait trembler ses mains et se colorer ses j(Hie8.
Mademoiselle Devais sentait son Cteuf battre violemment.
Elle ne s'interrompait qtle pour dire : i Ciômme il m*aime! »
— Â quoi est-ce que je sers ici? se demandait madame Angélique. On ne me dit rien et je ne vois rien.
— Que madame de Përeux ait la bonté de venir voir mon père demain, dit Ântonine à Nichette. Il sera prévenu. C'est vous qui ôtes la cause de tout cela, mademoiselley ajouta mademoiselle Devaux, qui ne doutait pas que la modiste fût au courant de tout ce qui se passaiti
— Dois-je le regretter, mademoiselle? demanda Nichette.
— Non, répliqua Antonine, car je n'oublierai jamais que o'eat vous qui m'avez apporté la lettre que je viens de lire. Vous direz à H. de Péreux ce que j'en ai fait, et vous ajouteras qu'en vous quittant je suit entrée dans le cabinet de mon père.
En disant oela, Automne glissait la lettre d'Edmond tous le corsage de sa robe, et sortait de sa chambre pour se rendre auprès de M. Devaux.
— Mon père, mon bon père, dit-elle en d'asseyant sur les genoux du docteur, je viens te parler de clioses sérieuses. r
— Tu m'effrayes 1 s'écria H. Devaui eu liant. Des
choses sérieuses à ton âge, chère enfant... qu'est-ce que cela peut être?
— Mon père, reprit Antonine d'une voix grave, j*aime quelqu'un.
— Tu aimes quelqu'un t.. . répéta M. Devaux, que ce début étonna bien un peu.
— Oui, quelqu'un qui m'aime, et je viens vous avertir que sa mère viendra demain vous demander ma main pour lui.
Le médecin regarda sa fille avec un réel étonnemeut.
— Et c'est toi qui as arrangé cela toute seule?
— Oui, mon père.
— Quel est ce jeune homme? car je suppose que celui que tu aimes est jeune. Nomme-le-moi, et, s'il est digne d'avoir pour femme celle que tous les jours je remercie Dieu de m'avoir donnée pour fille, tu l'épouseras.
— C'est M. Edmond de Péreux, mon père.
— M. Edmond de Péreux... je ne connais pas ce nom-là, fit le docteur, qui ne se rappelait déjà plus la visite que lui avait faite Edmond.
— Vous êtes bien oublieux, dit Antonine en étendant la main et en montrant une carte.
— Ce jeune homme qui est venu me consulter il y a deux jours? demanda H. Devaux en reconnaissant la carte du malade.
— Lui-raôme, mon père.
— Et il t'aime?
-Oui.
— Depuis longtempaT
ANTONINB. 165
•— Depuis qu^il m'a vue.
— Et il t'a vue?
—11 y a quatre jours.
— Et tu l'aimes aussi, sans doute!
— Comme il m'aime.
— Depuis le même temps?
— Oui, mon père.
— Tu es folle, mon enfant.
— J'ai toute ma raison, mon pore, je vous le jure.
— Tu sais bien que tu ne peux être la femme de M. de Péreuz.
— Pourquoi?
— Parce que M. de Péreux sera mort avant trois ana, parce que je le sais, et que, le sachant, je ne puis donner ma fille à un homme qui la laissera veuve après trois ans de mariage, avec des enfants frappés du môme mal que lui. Dis-moi que tout cela n'est qu'un enfantillage, et n'en parlons plus.
— Rien n'est plus sérieux, mon père, fit Antonine, et c'est justement la raison qui vous ferait refuser ma main à M. de Péreux qui me lé fait aimer
— Je ne te comprends pas.
— C'est pourtant bien simple, mon père. H. de Péreux m'aime. Je saiscomme vous qu*il n'a que trois ans au plus à vivre, et je veux devenir sa femme pour qu'il soit heureux pendant ces trois dernières années.
— Kt tu crois que je consentirai à ce sacrifice? — 11 le faudra bien, mon père.
Non-seulement jamais Antonine n'avait parlé de la
sorte à H. Devaux. mais encore jamais il n'eût soup-
m ANTÛRHII.
çonnë qu'elle pût lui parler avec autant de oavaetère
et de volonté.
^ II le faudra bien, reprit-il, et pourquoi celaf
— Parce que depuis une heure je suis fiancée à lui. Voyez plutôt, mon père, continua la jeune fille en montrant sa main, je n'ai plus Tanneau de ma mère, je le lui ai donné, avec le serment que jamais je n'appartiendrais à un autre. Oq n'a pas de temps à perdre» mon père, quand on aime un homme qui p'a que trois ans à dopner à la femme qu'il épousera.
— Et c'est en trois jours que tu as arrange tout cela ?
•w* C^est en cinq minutes, mon pare, «-^ Ë( tu as pu QroirQ un institut quo je couMQtiiiia à ce mariage?
— C'est parce que je savais que voua vous y oppoia»i riez que j'ai donné cet anneau et que j'ai bit oo serment.
rw^ Tu ne seras jamais la femmo de M. de Péreux, de mon vivant du moins.
— C'est sur la tombe de ma mère que j'ai fait oe serment, répondit Antonine.
-^ Il n^j a pas sacrilège là où il y a foli0, et tu es folle. Je ne te laisserai pas, par une sentimentalité poétique, contracter une union qui sera le malheur de ta vie. Ton bonheur avant tout. J'ai plus de raison et je vois mie\i% les choses que toi ; crois-moi, mon enfant, rénonce à M. de Péreux et n'engage pas ainsi ton avenir, dont je réponds devant Dieu. Or, Dieu, qui me permet de* voir ce que lea autres hommes ne voieilt
pas, veqt que celle triste science 9erve au moins au
bonheur de mon enfant, Ne me parle donc plus do cela. Je te remettrais au couvent si je pouvais croire un instant que d'ici à huit jours tu n'auras pas repoussé toutes ces idées.
— (Test votre dernier mot, mon père?
— Oui.
— J'aurai beau vous dire que mon bonheur, que le bonheur de H. de Péreux, que le bonheur de sa mère elle-même dépendent de cette union, vous vous y opposerez?
— Par le raisonnement d'abord, puis, ajouta H. De« vaux d'un ton un peu plus sévère, par tous les moyens que mes droits de père mettent en mon pouvoir, si le raisonnement ne suffit pas.
— Ainsi vous direz demain à cette mère : « Je refuse la main de ma fille à votre fils, parce qu'il est mortellement malade. »
— Je ne le lui dirai pas ; mais j'aimerais mieux le lui dire, dût-elle en mourir, que de consentir à ce mariage, qui, de ma part, serait presque un crime. Si tu étais mère et que tu fusses à ma place, tu ferais ce que je fais.
— Rien ne pourra vous faire changer de résolution?
— Rien.
— Adieu, mon père.
En disant cela, Ântonine embrassait le docteur. ^ Tu réfléchiras, n'est-ce pas?.,, dit M, Pevau^i
idS ANTORINE,
— Oui, mon père, et, quel que soit le résultat de mes réBexions, je vous le ferai connaître.
Antonine, avant de rentrer dans sa chambre où se trouvait madame Angélique, s'arrêta dans son cabinet de toilette, mit le châle et le chapeau qu'elle avait le jour où Edmdi>'l l'avait vue pour la première fois, et, après s'être assurée que personne ne pouvait la voir nt l'entendre, elle ouvrit la porte de l'antichambre, et descendit l'escalier.
Arrivée dans la rue, elle monta dans une voiture qui passait et dit au cocher :
— Rue dfts Trois-Fvères, n* 5.
— Madame de Péreux est-elle visible? demanda Antonine au domestique qui vint lui ouvrir la porte.
— Oui, mademoiselle.
— > Personne n'est avec elle?
— Personne.
—Veuillez lui annoncer mademoiselle Antonine Devaux.
Le domestique fit passer la fille du docteur dans le salon, et ouvrit la porte du boudoir où se trouvait madame de Përeux.
A peine eut-il prononcé le nom que Ton venait de lui dire, que celle-ci se leva, et, courant au-devant d' Antonine, lui dit :
— Vous êtes la fille du docteur Devaux, mademoi« MUe?..*
— Oui, madame, répondit Antonine. .
— Et vous êtes seule ici?
— Toute seule.
— Que se passe-t-il donc, chère enfant? demanda la mère d'Edmond; comment se fait-il...
— Il se passe, madame, fit Antonine en embrassant madame de Péreux, que je viens tout simplement et tout franchement vous demander si vous voulez bien être ma mère?
— Si je le veux!... oui, je le veux, enfant, et)*en serai heureuse et fière.
En disant cela, madame de Péreux entraînait Antonine dans son boudoir, lui ôtait son chale et son mantelet, la faisait asseoir et s'asseyait à côté d'elle en lui disant :
— Voyons, chère petite, contez-moi ce qui vous amène ici.
Et madame de Péreux considérait avec curiosité l^ jeune visiteuse qui préoccupait ii fort son fils depuis quelque temps.
— H. de Péreux n*est pas là? fit Antonina<
— Non, mais il va venir.
— L'avez-vous vu depuis ce matin, madame?
— Oui.
— Il ne vous a rien dit a propos de moi?
— Rien, sinon qu'il vous aime; n'est-ce pa« cela? Et votis, Taîmez-vous un peu?
— Serais-je ici, madame, si je ne l'aimais pas? Voui demandetais-je d'être ma ftière, si je n'avais résolu d'être sa femme? Oui, je l'aime, madame; et, pttl8(|to
son boQheur dépend de moi, je veux qu*il soit heureux.
— Vous êtes charmante. Que puis*je faire pour vous, qui aimez mon fiis ) Dites-le moi, et, quoi que ce soit, je le ferai.
— Il vous a parlé de moi?
— Il ne fait que cela ; et je vous croyais jolie, mais pas autant que vous Têtes. Hais, chère enfant, voyons, comment se fait-il que vous soyez seule chez moi, et que votre père ou votre gouvernante ne vous accompagne pas?
— C'est bien simple, j'ai promis ma main k votre fils, madame.
— Quand cela?
— Ce matin.
— Vous l'avez vu?
— Non, mais j'ai vu un de ses amis.
— Gustavû ?
•^ Ost cela même. H. Gustave m*a dit qu'Edmond... que H. dePéreux, reprit Antonine en rougis^ saut, lie poqvait être heureux qu'en m'épousant, alors j'ai fait le serment d'être à lui, et je lui ai envoyé Tanneau de ma mère, une sainte femme comme vous, madame*
«^ Je n*ai rien su de tout cela.
— Â quoi bon susciter des lenteurs à ses sentiments? Votre fils m'aime, je sais ce qu'il est ; je Taime, il sait ce que je suis... Pourquoi ne pas être Pun à l'autre tout de suite, pourquoi reculer volontairement son bonheur? Il y a un proverbe qui dit : t Mieux vwil
tard que jamais. » J'en connais un qui serait plus vrai : t Mieux vaut tôt que tard. »
— Adorable enfant !... fit madame de Përeux, émue de cette franchise insoucieuse et innocente.
— Alors, continua Ântonine, j*ai fait dire à H. de Péreux que vous pourriez, dès demain, venir me demander pour lui à mon père, et je suis entrée dans le cabinet de mon père pour le prévenir de ce que j'avais arrangé.
— Qu'a dit M. Devauxt
— Il a dit que j'étais itne folle, qu'on ne peut pas aimer un homme que l'on ne connaît que depuis quatre jours, auquel même on n'a jamais parlé, et il m'a refusé net ce que je lui demandais, en ajoutant que, si j'insistais, il me remettrait au couvent.
— Alors?
— Alors, comme j'avais fait un serment avec la ferme intention de le tenir, ajouta Antonine d'une voix grave, et que rien dans ce monde ne saurait m'empécher d'obéir à cette voix de mon cœur, j'ai mis mon mantelet et mon chapeau, j'ai marché sur la pointe du pied pour ne pas être entendue, j'ai descendu l'escalier, je suis montée dans une voiture, et je suis venue vous dire, madamie, ce que je vous répète : c Voulezvous bien être ma mère? o
En disant cela, Antonine embrassait une seconde fois madame de Péreux.
— Ainsi, dit celle-ci, votre père ignore où vous «tes?
— Mais SI vous me permettez de rester ici, je vais le lui faire dire.
-^ H viendra vous cltercher et il vous emmènera.
— Non, madame, fit Antonine.
— Vous croyez?
— J'en suis sûre. Je connais mon père, Il criera un peu, mais il finira par faire tout coque je voudrai.
— Cependant ce que vous faites est grave.
— En quoi ?
— Vous sauver ainsi de chez votre pèrel...
— Pour venir chez vous. Quel mal y a-t-il à cela? Et ne suis-je pas chez vous aussi en sûreté que chez lui?
— Quel ange mon fils aura pour femme!
— Et que nous serons heureux tous ensemble ! Antonine et madame de Péreux s*aimaient déjà
comme si elles se fussent connues depuis dix ans.
— Maintenant je vais écrire à mon père, fit mademoiselle Devaux.
— Voyons, mon enfant, réfléchissons un peu, repon- 3it madame de Péreux en prenant affectueusement les mains d' Antonine dansiez siennes, nesera-t-il pas tout naturel que votre père se fâche du moyen que vous allez employer vis-à-vis de lui? Due simple lettre pour une chose aussi importante, c'est bien peu.
— Comment faire, alors?
— Je crois pouvoir tout concilier si vous voulez suivre mes conseils. ^
— Parlez, madame, parlez.
— Nous allons nous rendre chez M. Devaux : je lui
iU ANTONIRE.
dirai que je vous ramène et que je lui demande votre main pour mon fils. Il verra que votre projet n'est plus un enfantillage* Je lui ferai connaître ma position et celle d'Edmond, cela ne nuit jamais, et tout ira bien.
— Allons, fit Ântonine en remettant son mantelet et son chapeau.
Au moment où les deux femmes allaient sortir du boudoir, le domestique ouvrit la porte et annonça :
— M. Devaux.
Le docteur entra : il était pâle. On voyait qu'il était en proie à une émotion violente ; mais son air s'adoucit un peu en revoyant sa fille.
— Tu m'as fait bien du mal, Antonine!... fut son premier mot.
Et, en effet, M. Devaux fut presque forcé de s'appuyer contre un meuble pour ne pas tomber. 11 était en nage. Antonine se précipita vers lui et lui sauta au cou.
— Tu me croyais morte, bon père?... lui dit-elle en souriant.
— Sait-on jamais à quoi s'en tenir avec le caractère que tu as? fit M. Devaux. Si je ne t'avais pas trouvée ici, je n'aurais su où aller. Vous pardonnez à mon inquiétude, madame, ajouta-t-il en se tournant vers madame de Péreux, inquiétude qui m'a fait oublier de m'adresser d'abord à vous en entrant; mais vous êtes mère, et vous comprendrez ce que peut faire souffrir la disparition d'un enfant.
— Asseyez-vous, docteur, répliqua madame de Pé-
ANTONINK. m
reux. Nous allions nou$ raadris^hoz vous; mais, puisqae vous ûvez deviné que votre fille était chez moi et que vous voilà, nous causerons aussi bien ici.
— Ainsi, fit Antonine en souriant et en allant porter dans un coin de la chambre la canne et le chapeau de son père, tu as tout de suite supposé que j'étais cbeie madame dePereux?
— C'était ma seule espérance, répondit le docteur en essuyant son front inondé de sueur.
— Comme tu as chaud, mon pauvre père ! dit Antor nine. Tu vois comme cela peut faire mal de vouloir que les gens manquent au serment qu'ils ont fait.
En même temps, la jeune fille venait se coucher am pieds de son père, et elle lui disait tout bas :
— Pas un mot de la maladie de H, de Péreuz, mon père, ou, cette fois, vous n'auriez plus de fille.
— Eh bien! docteur, dit la mère d'Edmond, me r»* fiiserez-vous le bonheur de devenir la mèrû de eette belle enfant?
~ Que disait madame Angélique en ne me peirott«' vaut plus? demaçida Antonine, qui, ne voulant pas que madame de Péreux pût soupçonner un seul instant la véritable cause du refus de son père, avait pris le parti de traiter toute cette affaire en riant.
— Elle s'est évanouie trois fois, et je Tai laissée toute en larmes. Elle parlait de bonnet avee des rubans ponceau, de robe rose, de modiste, je n'ai rienconi" pris à ce qu'elle disait, et je suis accouru.
— Je t'expliquerai tout cela.
— Tu aimes donc décidément ce jeune homoi^t
176 ANTONINB,
ajouta H. Devaux e|i prenant sa fille sur ses genoux. Et il y avait, dans les baisers que le docteur donnait à sa fille, toute la joyeuse affection d'une inquiétude calmée.
— Vous le voyez bien, mon père, puisque, pour lui» j'ai consenti à vous faire de la peine, ce qui ne m'était jamais arrivé jusqu'à présent, et ce qui ne m'arrivera plus si vous lui accordez ma main. Pourquoi ne m'avez-vous pas crue quand je vous ai dit ma résolution t Tout cela ne serait pas arrivé.
— Voyons, docteur, voyons, pria à son tour madame de Péreux, laissez-vous fléchir. Ces deux enfants s'aiment, «qu'ils soient unis... Nous aurons, vous un fils, moi une fille de plus, voilà tout.
Ce pauvre M. Devaux avait eu tellement peur que sa fille, qu'il savait très-exaltée, ne se fût tuée, et il avait été si heureux en la revoyant, qu'il n'avait plus la force de rien refuser.
— Puisque Ântonine le veut, dit-il, puisqu'elle a fait un serment, puisqu'elle est venue vous demander votre affection à la place de la mienne, qu'il soit fait comme elle l'a résolu.
— Avais-je tort de vous dire, ma mère, s'écria Antonine en s'adressant à madame de Péreux, que mon père est le meilleur de tous les hommes?
Madame de Poreux prit la main du docteur et la porta à ses lèvres.
— Je vous devrai le repos de mon fils, lui dit-elle avec des larmes dans les yeux, et je ne l'oublierai ja« mais.
ANTONINB. 477
Comme elle disait cela, Edmond entrait et s'arrêtait étonné devant le spectacle qui s'offrait à lui.
— Embrasse ton beau-pére, lui dit madame de Péreux, tout est arrangé.
Edmond se jeta dans les bras du docteur, puis il alla à Ântonine.
— C'est la première fois que je vous parle, lui dit-il, et j'ai déjà le droit de vous dire que je vous aime.
— Ne me l'avez-vous pas écrit? fit Antonine en montrant la lettre qu'elle avait reçue et en tendant la main à son fiancé.
— Docteur, dit tout bas madame de Péreux en s'approchant dé M. Devaux, vous ne pouvez savoir combien votre consentement me rend joyeuse. Groiriez-vous que, jusqu'à ce jour, j'avais craint qu'Edmond ne fût malade de la poitrine, comme son père... Mais du moment que vous, médecin, vous lui donnez votre fille, c'est qu'il n'y a rien à craindre. Voilà un beau jour pour moi.
— II n'y a rien à craindre, en effet, madame, répondit M. Devaux. Puis il ajouta tout bas en se parlant à lui-même :
— 11 faut maintenant que je le sauve. Notre bonbeur à tous est dans la vie de ce jeune homme. C'est une lutte entre la nature et moi; Dieu m'aidera peut-être.
Le mariage se fit donc, et fut célébré à réglée Saint- Thomas-d'ÂquiQ.
Il y avait foule à ce mariage. Jamais madame dePëreux n'avait été si confiante en la vie. Eo effet, à partir de ce moment, elle croyait n'avoir plus rien à craindre pour son fils.
Les commères du quartier causaient entre elles.
« Comme la mariée est jolie! » disait Tune, et elle avait raison; car Antonine aimante, émue» fière de ce qu'elle avait fait, rêvant au bonheur inconnu qui allait lui venir de son mari, oubliant Tavenir prédit, appa* raissait dans tout raclât de sa jeune beauté.
Elle ne quittait pas la main d'Edmond, qui lui souriait sans cesse.
ANTONINE. m
i Gomme \è màriëest pâle! dUâft une autre; c'est Tëmotion, sans doute.
— L'émotion ne rend pas si pâle que cela, répliquait une grosse mère. Quand je me suis mariée; j'étais bien émue, mais je vous réponds que je n'étais pas pâle. Il est malade, voyez-vous bien, ce garçon-là.
— Pauvre jeune homme?... disait une troisième.
— C'est dommage... ils sont bien gentils tous les deux, j»
Nicbette entendait tout cela ; car, comme vous le peDsez bien» elle assistait à cette cérémonie, et ce qu'elle entendait kii brisait le cœur.
• « Combien je remercie Dieu, pensait-elle, qu'on ne puisse en dire autant de Gustave !.., »
Et 6llô priait pour son ami, puisqu'elle n'aVâit pas besoin de prier pour son amant.
Là mfeàse de mariage finie, on se rendit chez madame de PéreuX, où quelques amis avaient été invitéSi et Ta joùrhëë^e passa en félicitations et en souhaits de toutes sortes.
Nichette seule manquait à la fête, et cependant elle était la première à qui madame do Péreux avait songe» La mère d'Edmond avait appris tout ce que la modiste avait fait pour son fils, et èllô eût cru être ingrate A elle Ile l'avait fait assister à ce bonheur dont où lui devait une part. Mais Nichette était plus qu'uiiô fille de coBui*, c'était Ulié fille d'eâprlt, et elle avait refusé l'in- Vltàtion dé madame de Pérëtix.
Gustave, qui avait compris la délicatesse de ce refu§.
iSO ANTONINB.
avail promis à sa maîtresse de yenir passer avec elle la fin de la journée.
Le soir, Antonine et Edmond se retirèrent dans l'appartement que celui-ci avait loué au-dessus de celui de sa mère, et madame de Péreux ne se coucha pas sans avoir encore une fois mis son cœur aux pieds de Dieu.
Il avait été question d'aller passer Tété à la campagne ; mais H. Devaux, pour ((ui la guérison de son gendre était devenue une étude continuelle, avait dit à sa fille :
— Dis que tu préfères rester à Paris, pour que j'aie toujours Edmond sous les yeux et pour que je Tétudie à mon aise. Nous verrons à Tautomne si tu devras avoir la fantaisie d'aller en Italie.
— lion père, avait demandé Antonine, si l'on peut sauver Edmond, quand le saurons-nous?
'- Si je dois réussir, avait répondu M. Devaux, dans un an Edmond sera hors de tout danger.
Il avait donc été décidé que Ton resterait à Paris, et H. Devaux s'était mis à Tœuvre, aidé de sa fille et de Gustave. La guérison d'Edmond était devenue la préoccupation dé tous ceux qui Tentouraient, excepté de sa mère, qui, prise de cette confiance illimitée que Dieu accorde souvent aux parents, riait de ses craintes d'autrefois, et s'endormait chaque soir dans la douce réalité du jour.
Quant à Edmond, il ne se doutait pas de. quelle sollicitude il était Tobjet. Il avait arrangé sa vie pour deux Qu trois ans, et ne voyait pas au delà. Son unique
soaci était de cacher à sa mère ce qu'il savait, et de le faire le plus longtemps possible oublier à sa femme.
Âvez-Yous quelquefois connu des poitrinaires, sachant qu'ils Tétaient? Avez-vous remarqué comme, pour eux, la vie a des aspects inconnus à ceux qui ont une plus longue vie à parcourir? Leurs yeux, auxquels, par le pressentiment de la mort, Dieu dévoile déjà une •partie de son éternité, perçoivent les êtres et les objets sous un jour tout particulier et qui les poétise. Ils voient avec leur âme plus qu'avec leur corps. Chez eux, les sensations ont une instantanéité électrique. La chose qui n'émeut les autres que par la déduction, les émeut à première vue. On dirait que leur âme, trop à Tétroit dans leur poitrine, tend perpétuellement à s'élever, et que, des hauteurs où elle arrive, elle distin^e ce qui échappe au vulgaire. Elle vit plus haut que leurs corps, c'est ce qui explique leur mort facile; car, lorsque Theure suprême arrive, la partie immatérielle de leur être s'est séparée depuis si longtemps de son enveloppe corporelle , qu'elle s'en détache sans effort, sans douleur, et qu'elle l'abandonne ainsi que Ton fait d'un vêtement trop lourd.
Gomme nous l'avons déjà dit, ayant moins longtemps à vivre, ils ont la faculté de vivre plus vite. De toutes les maladies dont Dieu a fait les compagnes de rhomme, et qui nous ôtent une de nos forces à chaque pas que nous faisons, la plus poétique, la plus douce, la plus sympathique, est évidemment celle-là. C'est qu'elle est la seule qui ait une influence directe sur l'àme; les autres ne sont que des décrépitudes maté-
183 ÂNTONIRB.
rielles, celle-là est une preuve de rimmatérialité de l'âme. Elle a fait des poètes.
Ceux qui en sont atteints ont, comme le malade de Hillevoye, qui n'était autre que Hiilevoye lui-môme, un incessant besoin de se rapprocher de la nature, cette source première de la vie. Pour eux, les arbres ont une ombre particulière, les oiseaux ont un chant qu'eux seuls comprennent, le soleil une chaleur ignorée des autres hommes. Us voient un bienfait de Dieu là où Ton ne voit ordinairement qu'un fait naturel. Leur visage finit par revêtir la mélancolique poésie de leur esprit, lis ont pour les souffrances la pitié quHls excitent. Ils sont indulgents, et le pardon est dans leurs habitudes, parce qu'ils sont près du Seigneur. Si la nature leur a donné la faculté de reproduire physiquement les sensations que la vie éveille en eux, leur talent devient tout à coup du génie, se colore d'une teinte pâle et transparente comme un rayon d'étoile, parfumée comme l'invisible arôme d'une fleur cachée. Écoutes Bellini, lisez Hiilevoye, et vous retrouverez, dans la musique de Tun et dans les vers de l'autre, cet indéfinissable sentiment, plaintif et mélodieux, qui a été
toute leur vie.
Gomme ils sentent que Tayenir leur est interdit, ils parlent sans cesse de leur passé. Le rayon qui éclaire leur route colore jusqu'au temps où leur raison n'était pas encore ouverte pour recueillir ce qu'ils voyaient et s'en faire plus tard des souvenirs. Ils se souviennent de tout malgré eux, et parce que leur mémoire vient dç leur cœur. La poésie qui s'attache à leur mal es| s|
grande, 91 acceptée» que, lorsqu'ils meurent et qu'on rapprend, Tidée de la mort sinistre et décharnée ne vient pas à Tesprit. Quand on entend dire : Telle personne est morte de la poitrine, on se la représente froide, mais plutôt dans l'attitude du sommeil que dans rimmobilité de la tombe. L'image né se défigure pais dansTesprit : privilège merveilleux de la jeunesse, qui vit même au delà de la mort. Aussi les anciens avaient-ils un respect profond pour ceux qui mouraient jeunes. Ils les disaient aimés des dieux; ils couvraient leur tombe de fleurs, comme une couche nuptiale, et ils s'en souvenaient volontiers dans leurs moments beu** reux. Ces jeunes fantômes traversaient leur esprit sans le troubler, comme ces nuages blancs qui courent, sans le ternir, sous Taxur d'un ôel d'été. Nous avons hérité cela des anciens, et, quand nous faisons l'appel de nos amis disparus, e'est sur ceuK. que la mort a touchés sans attendre leur vieillesse, ce premier linceul, que notre mémoire se repose le' plus volontiers. Les larmes que nous leur donnons sont jeunes comme eux, et il est bien rare qu'un homme qui a déjà vu quarante années, et qui pleure un ami de vingt ans, ne dise pas un jour, en songeant aux misères qui accompagnent eeux qui restent : % Heureux celui qui est mort dans le berceau de ses illusions! t
Enfin, et c'est le plus grand présent que Dieu leur ait fait, les poitrinaires savent aimer.
Quel que soit l'objet de leur amour, ils l'aimeront mieux que n'aimeraient les autres. Ils trouvent dans la f^mme ce que les poètes y oherehent et ce que Dieu y
184 ANTOMINB.
a mis. Lear amour est mêlé de contemjplation et de recoDnaUsance. Il peut mourir avec eux, îonais il ne vieillira pas. La nature leur donnera pour aimer une énergie inaccoutumée et qui hâtera même souvent leur mort. Le feu sera trop grand pour le foyer, et il le consumera. La source à laquelle ils se désaltéreront les noiera en les abreuvant.
Mais, jusqu'à ce que la mort les glace, ils chercheront à presser dans une dernière étreinte la main de celle qu'ils auront choisie. Ils aimeront enfin comme toutes les femmes voudraient être aimées. Leur amour sera un souvenir étemel ; car il n'aura pas le temps de se refroidir, et ils ne verront pas l'époque où l'homme peut toujours regarder avec indifférence la femme qu'il a le plus adorée. Ils quitteront ce monde en croyapt qu'ils auraient pu toujours aimer ainsi. Ils s'endormiront dans un rêve de leur âme. Ils s'effaceront comme une belle journée de printemps, dans les chants, dans les fleurs, dans les murmures, et sans avoir vu tomber leurs feuilles ni mourir leurs parfums sous le souffle de l'hiver.
C'était ainsi qu'Edmond aimait Antonine.
Quel charme dans le détail des premiers temps qui leur fut donné de passer ensemble, oubliant le monde, oubliés de lui, et se livrant sans restriction Tun à l'autre!...
Lorsqu'il avait vu Ântonine à Tëglise, on.se rappelle toutes les espérances qui étaient nées au cœur d'Edmond : « Il se peut qu'un jour elle soit à moi, )> s'était-il dit. Ce jour était venu : Antonine était à lui.
A cette époque, il ignorait encore vers quelle destinée il marchait ; il N connaissait maintenant, et un instant dérobé à son amour lui eût semblé un vol fait à son bonheur.
« Elle est à moi, se disait-il; mais je suis à elle jusqu'à ce que la mort vienne. 9 Et il aimait Ântonine avec toutes ses pensées, avec toutes ses facultés, avec tout son cœur. Tout en lui était pour cette belle enfant, et sa vue le faisait tressaillir de la tête aux pieds. A son approche, ses yeux ne quittaient plus ses mouvements, son cœur bondissait dans sa poitrine, sa bouche s'entr'ouvrait comme pour chanter, les idées jeunes s'éveillaient en lui, et il entendait Técho de leurs chastes mélodies, joyeuses et gazouillantes comme des fauvettes dans un buisson. Rien ne lui était indifférent dans sa femme, et son âme la reflétait incessamment. Il lui avait fait faire une chambre douce et moelleuse comme un nid, et dans laquelle il eût voulu enfermer la nature entière. ' Les murs et le plafond avaient disparu sous la soie, le pied enfonçait dans des tapis de haute laine, longue comme J'herbe des campagnes. Un oiseau eût pu voler aux quatre coins de cette cage parfumée sans courir le risque de se meurtrir les ailes. Tous les meubles étaient capitonnés et s'enfonçaient comme de la mousse. On n'eût pas trouvé un pouce de bois dans toute la chambre, et, le long des tentures, couraient de graAdes fleurs naturelles sans parfums, mais riches de couleurs et de fantaisies.
— Tu ne veux pas aller à la campagne, avait dit Ediu>nd à sa femme; eh bien, je veux que la campagne
186 ANTONINB.
vienne à toi, non-^ulement pendant Tété, mais pendant Thiver encore.
Durant des heures entières, nos deui amoureux s*enfermaient dans cette chambre ombreuse, et dont les jalousies baissées et les fenêtres closes ne laissaient pénétrer qu'un demi-rayon, semblable à un crépuscule de juin. Edmond ne voulait pas qu'une main étrangère touchât môme la robe d'Antonine.
— Moi vivant, lui disait-il, personne, pas même une femme de chambre, ne t'approchera. Ce n'est pas de la jalousie, c'est de l'égoisme. Il me semble que le con tact des étrangers t'enlèverait un de tes parfums.
Aussi, lorsque Edmond sortait avec sa femme, il eût voulu la porter jusqu'à sa voiture pour qu*elle ne touchât pas la terre de ses pieds. U l'enveloppait le plus possible, afin de voiler toute cette beauté qui n'était et qui ne devait être connue que de lui. H la couchait dans sa voiture comme une enfant, et ils disaient à. leur coch^ qui leur demandait où il fallait les conduire : « Dans les champs, b
C'était le soir que ees promenades se faisaient. Jusqu'à deux heures du matin, ils restaient ainsi, et la terre leur appartenait. Quelquefois Edmond disait à Ântonine : « Chante; t et avant que la chanson fftt finie, il l'avait cueillie dans un baiser sur les lèvres de la jeune femme.
Enfin ils rentraient. Gdmond alors paraît sa femme pour te sommeil. Un soir, pendant qu'elle dormait, il sortit, alla acheter toutes les roses qui restaient ches ta fleuiste, el lea lel&uilh sur le Kt d'Astootste*
Quand elle se réveilla, elle était couverte de fleorç,.
11 nç si^vait qu'inventa.
Il lui faisait la vie que se font les créoles. Il était pour elle ce qu'eussent été vingt esclaves. ][1 restait des heures entières à h regarder pendant qu'elle dormait, et il se disait :
c Tout cela est à moi. Ce corps et cette beauté m'appartiennent. Ce sein }eune et fwme qui bat bouceçaent comme une feuille agitée d'une brise matinale, ceç épaules blanches et arrondies comme celles de la Vér nus. de fililo, ces yeux fermés par le sommeil, mais qu^ en s ouvrant çie chercjieront, cette ]boucbeentr'o\ivertç comme un égriu de perles qui laisse voir ce qu'il con-r lient, ces grapds cheveuic noirs qui $e déroulent commo UU iOioii .d*ébène^ tout cel9 est à moi, à ^loi $eul... lilul^ fivani i^aoi, u> djit à cet être charn;iapt tout Qe qu'il m'e&t per,mis de lui dire. Elle ne sait qu'un nom d'Iiomme, le mien. Elle ne vit que par moi, je ne m que'j^ar.elle. Où trouver félicité plus grande, bonhe^r plus complet, ravissement pliis certain!... j>
Puis, Sdiuond , qui laissait ses idées suivre leur p^te jus^'à la fin, se disait parfois :
ff Et dire qu'il faudra qu'un jour je quitte tout ce bonheur!... Que deviendra- t-elle alors? Restera-t-elle fidèle à ma mémoire, ou ce besoin d'amour que je verse imprudemiûent dans s(m âme la dominer^-t-il à ce point qu'elle m'oublie près d'un autre?.*. JPensée horrible! un ^utre homme posséderait cette femme conune je la possède... Elle lui dirait les mômes mots qu'à moi... Il pourrait contempler, comme je le fais
en ce moment, toutes les richesses de sa beauté!... Au réveil, le regard d'Ântonine chercherait un visage qui ne serait pas le mien, ses mains presseraient une main qui ne serait pas la mienne, pendant que moi, pâle et défiguré, je dormirais sous la terre humide, oublié d'elle! Mon nom ne luî rappellerait qu'un devoir, et elle viendrait une fois par hasard jeter une couronne et faire une visitQ à ma tombe désolée. Cela est impossible !v et cependant c'est la vérité probable; car le cœur est ainsi fait, qu'il tend à oublier ce qu'il a aimé quand le souvenir de ce qu'il a aimé pourrait réveiller une douleur en lui. Et cela arriverait dans trois ans, dans deux ans peut-être .., deux ans qui auront passé eomme deux minutes ! Pourquoi, quand j'ai appris cette fatale nouvelle, pourquoi ne me suis-je pas sauvé sans regarder devant moi? pourquoi ai-je commencé un bonheur au bout duquel je ne pourrai pas aller, et qui me fera mourir dans les blasphèmes et dans les larmes?... Où trouver un homme qui me fasse vivre, qui verse tout son sang jeune et fécond dans le mien?... Il y a tant de gens qui vivent inutilement!... »
Et quand Edmond pensait ainsi, il frappait sa poitrine, et, réveillant tout à coup Ântonin'e, il lui disait :
« Répète-moi que tu m'aimes et que, mort ou vivant, tu seras fidèle à ma mémoire ou à mon amour. »
La jeune femme se jetait dans les bras de son mari, et cette tristesse allait rejoindre toutes les tristesses qui se sont évanouies sous le souffle d'une femme.
Quant à Antonine, elle était aussi heureuse qu'une créature humaine peut l'être.
Depuis qu'elle était mariée, il lui semblait que son âme habitait une sphère nouvelle, respirait un air nouveau, chargé de senteurs inconnues et faites pour elle seule. Cet amour continu dont elle était Tobjet, et dont depuis peu elle avait eu la révélation, avait ouvert tout son être aux ardentes émanations de la vie.
Elle était moralement dans cet état de bien-être qu'on éprouve quand, dans un bain d'Orient, on passe à une température déjà trop chaude, habilement imprégnée de parfums, et à travers laquelle arrive à l'oreille une harmonie ménagée. Ântonine était portée par la vie comme on le serait par un nuage.
Tout était doux, souple, rayonnant autour d'elle. Gomme un cygne, elle glissait entre deux azurs, et lorsque parfois, ainsi que son mari, elle en revenait à craindre l'avenir, son père lui disait :
c Espère, tout va bien. »
Mais ses tristes pensées ne lui revenaient que rarement; car sa vie nageait dans une vapeur de joie semblable à ces brouillards roses qui descendent le matin sur les plaines et qui, pendant quelques instants, voilent les horizons même les plus proches.
Croyez-vous qu'un homme puisse se dire : ï Tai tant de temps à vivre, je le vivrai le plus "heureux possible ; et,, quand la mort viendra, elle frappera une victime résignée, qui tombera en souriant? » Non ; ce serait nier la nature humaine que de croire à un sacrifice fait aussi faeflement. L'hommene consentira jamais à limiter ses espérances. Aussi, comme nous l'avons indiqué, y avait-il des jours où, quand il songeait à l'avenir, à cet avenir si proche auquel il devait son bonheur présent, mais qui, chaque jour, diminuait et tombait dans le passé, Edmond se frappait la poitrine et s'arrachait les cheveux..^ Vingt fois il avait été sur le point d'aller trouver H. Dev^ux et de lui dire : « Sauvez-moi l » mais il avait toujours tremblé que le docteur
AIfTONINB. 191
lui répondit : «C'est impossible! » CTest qae, depuis qu'il savait la vérité *sur lui-même, Edmond s'étudiait et se rendait compte des symptômes que, jusque-là, il avait laissés passer inaperçus, et qui revêtaient maintenant toute leur gravité. Ces insomnies, ces sueurs instantanées, ces iippressions soudaines, ces soifs éternelles, ces crachements de sang qui succédaient aux moindres émotions, ces malaises, ces rêveries, ces langueurs, tout cela avait une cause, et chacune de ces crises emportait une parcelle de sa vie chaque fois qu'elle surgissait. Ce qu'il avait caché autrefois à sa mère en pensant que cela ne présageait aucun danger, et qu'il ne fallait pas l'inquiéter pour si peu, il le lui cachait msdntenant que, par cette révélation, elle se fût trouvée initiée au terrible mystère de la maladie de son fils. Du reste, elle avait une confiance sans bornes, si grande, que, lorsqu'elle sortait avec Ântonine, on Teût prise bien plutôt pour sa sœur que pour sa bellemère. On eût dit que, pour elle, Dieu décomptait les années à mesure qu'elle vieillissait.
Ântonine avait fait ce que son mari n'avait pas osé faire : elle avait presque tous les jours questionné H. Devaux, et celui-ci, agissant sur son malade par l'intermédiaire de sa fille, ne lui avait pas encore dit qu'il fallût désespérer.
Cinq mois se passèrent ainsi, cinq mois pendant lesquels Edmond mena la vie que nous avons dite, vie d'amour, mélangée de terreurs. Ce tempà expiré, il commença à regarder en arriére et dit : a Giçq mois vécus! le quart de mon avenir, j»
L'automne était venu.
— Emmène ton mari à Nice, dit M. Devaux à sa fille, fais-lui faire exactement ce que je vais t'écrire, et donne-moi de ses nouvelles tous les huit jours. Au mois de mars, nous saurons définitivement à quoi nous en tenir.
Edmond et Àntonine partirent, accompagnés de madame de Péreux. Ce que voulait Antonine, Edmond le voulait, et madame de Péreux voulait ce que voulait son fils.
Gustave eût désiré accompagner son ami, mais il ne pouvait emmener Nichette, et il lui parut trop difficile de quitter la modiste. Puis Edmond avait Antonine et n'avait plus un aussi grand besoin de Tamitié. Gustave resta donc à Paris, promettant à Edmond de lui écrire souvent, engagement que celui-ci prit de son côté vis-à-vis de Gustave.
Nos lecteurs comprendront aisément pourquoi nous suivons pas à pas notre héros principal. L'intérêt, à notre avis, du moins, est tout entier sur lui. Rien, dans rhistoire de ceux qui l'entourent, et dont les types complètent ce livre, ne nous offrirait, pour le moment, des détails intéressants. Gustave aime toujours Nichetté, dont il est toujours aimé; M. Devaux continue à voir ses malades tous les jours, de onze heures à trois heures; madame Angélique est parvenue à franchir la cinquante-deuxième ligne du Château de Kénilworthj et en est arrivée à l'entrevue de Tresilian avec Amy Robsart; madame de Péreux continuée ne respirer que par et pour son fils.
— Je voudrais faire un voyage en Italie, avait dit Antonine, qui n'avait pas voulu dire que Nice serait le terme de ce voyage; car Nice est devenu un nom presque effrayant à cause de Fhospitalité qu'elle offre aux malades incurables; — et tous trois étaient partis aussitôt.
Nice est abritée de tous côtés et impénétrable, par conséquent, aux intempéries. On y respire un air égal toujours. L'atmosphère y est presque chargée de cette humidité tiède que Gruber recommandait pour la phthisie.
Arrivée là, Aptonine prétendit trouver l6 site si agréable et l'air si doux, qu'elle ne voulut pas continuer son chemin.
— Eh bien, restons ici, fit madame de Péreux sans soupçonner la raison de cette préférence.
— Ainsi, tout est fini, dit Edmond à sa femme ; il n'y a plus d'espoir, et ton père m'envoie mourir ici pour que je meure un peu moins vite.
— Au contraire, ami, fit la jeune femme en se jetant dans les bras de son mari, mon père est plein d'espoir. Il t'a confié à moi, laisse-toi vivre à ma fantaisie, et nous aurons encore de longues années devant nous.
Edmond loua une petite maison séparée de la ville, qui ressemble un peu trop à un hôpital. Cette maison, adossée à une colline,, ouvrait ses persiemies vertes au soleil matinal. Les plus pures exhalaisons l'entouraient, et un sentier charmant, ombreux et bordé d'orangers, conduisait jusqu'aux rives du Var, le doux fleuve qui
prend sa source dftas les Alpes et va se jeter dans la Méditerranée, à une demi-lieue de Nice.
Quand on a vu ces Charmants fleuves du Midi, transparents comme Tazur qti'ils reflètent, pt'omenant dans leurs cours tranquilles les fleurs que la brise d*ëté enlève au rivage, on comprend la mythologie des anciens et les poétiques .fiançailles qu'ils &isaient aux fleuves et aux rivières, sous des bosquets de lauriers-roses et dans de frais escarpements de rochers.
Antonine .voulait ^Lépoétiser le moins possible la vie aux yeux d'Edmond, et elle avait demandé à son père de lui iQdiquOT tous les moyens curatifs qu'elle pouvait employer pour son mari, sans que, ipottr ainsi dire, celui-ci s'aperçût qu'il était soigna*
Or, tous les matins.» dès que Taube naissait, Edmond et Antonine montaient à cheval et suivaient umtôt au pas, tantôt au grand trot, les rives du fleuve, puis ils revenaient trouver madame de Péreux, qui, moins matinale, voyait de son lit le soleil se lever sur la colline.
Cette promenade du matin avait un autre but que de procurer un plaisir au malade. Elle devait le fatiguer et rouvrir son organisation aux deux besoins les plus puissants de la nature : le sommeil et la faim.
La nuit, une lampe veillait toujours. Cette lampe, pendue au plafond et qui, au premier abord, avait l'air d'une simple veilleuse, chauffait un petit bassin d'argent, d'où s'échappait une vapeur imperceptible, mélangée de cire grasse et de térébenthine, qui purifiait Toir et qui faisait à Edmond un sommeil sans agitation
et sans fiôi re. Ce qu'il mangeait renfennait aussi la guérison.
Ainsi Edmond devait trouver la santé dans tout, dans ses plaisirs, dans ses repas, dans son repos même; la jeunesse, la nature et les moyens extrêmes, dans le cas où tout cela ne réussirait pas, devaient faire le reste.
Les soins dont il était Fobjet ne lui échappaient pas et augmentaient encore son amour j)our Antonine.
— Je te fais une vie bien triste, ma pauvre enfant, lui disait-il ; mais c^est notre bonheur à venir que tu sèmes, et, si tu réussis, nous aurons une ample moisson d'amour et de félicités à recueillir.
A cette espérance, des larmes mouillaient les yeux d*Antoaine, et tous deux se confondaient dans un baiser plein Ai} promesses et déjà plein de réalité.
Vous avez remarqué comme moi, sans doute, que les malades finissent par tirer une sorte de vanité de la maladie quHls ont; ils sont comme fiers de Tavoir, de la supporter et de pouvoir se faire les héros de la fatalité. C^est une des seules compensations que la maladie offre à ceux qu'elle frappe, et il faut la leqr laisser, car ils n'en ont pas trop. Vous retrouverez cette légère affectation dans les lettres qu'Edmond écrivait à Gustave, et que nous allons transcrire ; car nous nous identifierons bien mieux avec la position en nous mettant directeinent en rapport avec les propres impressions du jeune homme.
c Mon cher Gustave , écrivait H. de Péreux, nous sommes arrivés à^ice. Tout y a l'aspect de la vie et de
la mort à la fois. Il est étrange de voir une ville blanche, douce et parfumée, sourire palpable de la nature, sacrifiée à la douleur et à la mort. Nice est bien Timage de la maladie qu'elle accueille de préférence. C'est bien cette douceur mélancolique, cette transparence et cette pâleur du regard qu'on retrouve chez ceux qui, comme moi, viennent lui demander un soulagement; puis, plus loin, cette végétation forte, surabondante, qui jaillit du roc et qui est Texpression de la vie ardente et féconde qui n*est pas admise chez elle. Notre vie est bien simple ici. Je laisse Antonine me soigner selon les conseils de son père et de son cœur. Soit que les soins qu'elle me donne me fassent du bien, soit que j'aie hâte d'espérer, il me semble que j'aspire plus facilement l'existence. Je ne suis pas aussi pâle que je l'étais à Paris, et je romps un peu avec mes sombres insoinnies. Un rayon de soleil se glisse au milieu de mes incertitudes.
«t, Il y a des choses que tu ne peux comprendre tout seul, toi dont les larges poumons se nourrissent de Tair de tous les pays, mais que j'essayerai de t'expliquer, car elles sont un des soulagements à mon mal. Je vois évidemment tout ce qui m'environne sous un autre aspect. L'amour, les fleurs, le ciel, toutes les choses de Dieu m'apparaissent, maintenant que j'ai à craindre de les quitter bientôt, autrement qu'elles ne m'apparaissaient lorsque je croyais pouvoir en jouir encore pendant de longues années. La maison que nous habitons est adossée à une petite colline pleine d'excavations profondes et semée d'arbres nains. Souvent, à l'heure
où le soleil est le plus chaud, et comme pour me prouver que je puis lutter encore contre la fatigue à laquelle succombent les plus forts/je m'égare dans ce petit désert, je marche, le front découvert, recueillant toutes les émanations et tous les bruits qui l'habitent. Je suis seul, j'entre dans quelque cavité fraîche où je m'assieds et où je sens peu à peu la sueur se refroidir sur mon front. Je me demande alors : « Ce que je fais là me « fera-t-il mai? » et je médis : « S'il n'en résulte rien, « c'est que je ne suis pas encore tout à fait condamné. » Je m'exerce à vivre en suscitant des difficultés à ma vie, moi qui devrais passer mon temps à la préserver de toute atteinte. Il y a des moments où il me semble que la nature seule peut guérir les maux qui viennent d'elle; alors je cours, je monte à cheval, je bois et mange à ma fantaisie, et je m'étudie ensuite. Je ne souffre pas davantage, je souffre peut-être moins même.
< Je serais si heureux de vivre, aimant comme j'aime, aimé comme je le suis !, Si tu savais quel ange Dieu a mis sur ma route!... Voici ce qui, souvent, me fait crandre que ma vie ne soit pas longue, t Le ciel ne « m'a accordé pareille compagne, me dis-je souvent, que c parce que, dans sa pitié, il a compris que mon âme f aurait besoin, dans les courts moments qui me sont « donnés, de s'épancher dans une âme sympathique. 9
« Oh! que je voudrais vivre pour Ântoninel... J'ai dans l'âme une source inépuisable de tendresse. J'aurais cent années à vivre auprès d'elle que je n'aurais pas encore assez de temps pour lui prouver mon amour.
i9S ANTONINE.
< Je vois autour de moi dôs gens de mon tige, bien portants et mariés, qui passent leur vie dans d*ineomprëfaensibles occupations; des maris de femmes jeunes et belles, qui sont ambitieux, ou joueurs, ou,, qui pis est, qui aiment mieux ne rien faire que de rester à leurs pieds. Peut-il y avoir cependant un plus doux emploi de sa vie que de la consacrer à une femme qu'on aime?... Au lieu dé rapporter tout à la créature que Dieu leur donne, ils tendent perpétuellement à s'éloigner d'elle. Ils croient donc avoir lu en un an ou deux le livre tout entier de leur âme, dont chaque page, dont chaque mot est un enchantem^t?... Qu'ils comprendraient mieux le bonheur de la vie, ces gens-là, si, comme à moi, la fatalité leur avait dit un jour, en leur montrant un terme rapproché : « Vous «n'irez que jusque-là !... »
«r Depuis que j'aim^Ântonine, f aime bien plus ma mère, car je comprends l'énorme sacrifice qu'elle m'a fait en se consacrant tout entière à moi. Qui l'empêchait, à rage qu'elle avait, quand mon père est mort, de se remarier et de chercher, dans un amour qu'elle tfavait jamais connu, des joies qu'elle n'a voulu trouver qu'en son enfant, et pour lesquelles il me semble cependant que l'on devrait tout abandonner? Moi mort^ Antonine sera-t-elle ce que ma mère a été? Cet amour, dans lequel nous oublions tout l'un et l'autre, survivra-t-il à la mort de l'un des deux? Doute affreux! Maïs ce serait trop exiger d'elle, n'est-ce pas, que de ht! demander un serment qui la lierait à ma mémoire comme à moi-même, et qui deviendrait un remords si
ANTONIME. 199
die j manquait?. . . Au contraire, je ne demande qu'une diose à Dieu, e'est, par quelque moyen que ce soit, ]e bonheur de eelte chaste enfant qui m'a donné la fleur de sa jeunesse et la jeunesse de son amour. Je peux mourir, un autre peut raimer, elle peut en aimer un autre, mais nul ne pourra recueillir comme moi le trésor de ses premières impressions, ni lui révéler le mystère du premier échange des âmes, et je suis sûr que mon nom viendra la visiter souvent, même au milieu des moments heureux qu^elle devra à un second amour.
s Tù resteras son ami, n'est-ce pas? tu la surveilleras, tu lui feras continuer son habitude de venir visiter Tendroit où je reposerai ; car je rôve bien quelquefois l'avenir, mais je n'ose Tespérer encore, et la froide réalité m'apparait toujours à lliorizon. Songe, Gustave, que je t'aime comme mon frère, et que tu dois la protéger comme ta sœur. Si jamais elle était trompée, tu la défendrais, n'est^e pas? et Thommequi la ferait souffrir, tu le tueraisl...
c Pourquoi penser à tout cela?
« Quelques personnes ont voulu lier connaissance avec nous, mais je m*y suis opposé. À quoi bon contracter des amitiés sérieuses qui ne paurront être de longue durée, et qui ne feront qu'augmenter le regret de la vieY Ajquoi bon contracter des relations banales, qd pour un homme occupé comme moi de deux pensées continues, la mort et Tamour, ne peuvent être ni tme consolation, ni une distraction même?
c Passer mes soirées à jouer au whist ou aux échecs.
moi qui veux en deux ans être aussi heureux qu'un autre en cinquante années; moi qui ai ma mère, ma femme, un ami comme toi à aimer, et qui n*ai qu^un temps limité devant moi pour cela *
ff Je compte encore par annéei, puis )e compterai par jours, puis je compterai par minutes,... comme 'mon père. Comme il a dû souffrir, lui qui n*aimait pas comme j'aime ! Mais, au moment de la mort, cet amour sera-t-il pour moi une consolation ou un doute, et le bonheur du passé ne me fera-t-il pas plus amèrement regretter de n'avoir pas Tavenir?
« Comme je dois t'ennuyer à te parler toujours de moi... Pardon de ce que je viens de dire là, ami; sois tranquille, je ne doute pas de toi, Fintime confident de mes pensées intimes.
f Te figures-tu la bonne et heureuse vie que nous mènerions si H. Devaux me sauvait. Prolonger dans la limite ordinaire de la vie le bonheur que je n'espère que quelques instatits, ne serait-ce pas le paradis sur la terre?^Hettre son cœur à Tabri de tout entre trois affections... Prie pour moi, Gustave, prie pour moi...
ff Écris-moi souvent; parle-moi de Nichette, ton lutin blond. L'aimes-tu toujours, t'aime-t-elle bien? Pauvre Nichette 1..^ pleurait-elle le jour où la lettre* qu'elle t'écrivait est tombée dans mes mains!... C'est à cette lettre que je devrai lout le bonheur que j'aurai eu. .. Embrasse bien cette belle enfant pour moi, et dislui que je lui enverrai des étoffes et des écharpes qui viennent d'Orient, et que des espèces de eontrebandien vendent m.
AIfTOlflIfB. m
f Antonine t'envoie un baiser bien fraternel, plié en quatre dans cette lettre. »
Antonine écrivait à son^pôre :
« Mon bon père,
c Nous sommes depuis quelques jours à Nice. Madame de Péreux m*aime toujours comme sa fille, et moi je m'aperçois, depuis que je ne suis plus auprès de toi, que je t'aime plus encore qu'autrefois, si cela est possible. Je suis heureuse, bien heureuse, mon père; ne te repens donc pas de ce qne tu as fait, rappelle-toi seulement qu'il dépend de toi que mon bonheur soit de longue durée. Qu'Edmond vive» et tout ira bien; car, s'il lui arrivait malheur, je ne sais vraiment pas ce que je deviendrais.
ff Je ne néglige pas une de tes recommandations, et peut-être je me trompe, ^mais il me semble qu'il y a du mieux.
c Rien ne peut te donner une idée de Taffection dont mon mari m'entoure, et dont je n'ose te donner les détails dans la crainte de te rendre jaloux, mon bon et excellent père; mais sache qu'il est impossible qu'une femme soit autant aimée que moi.
f On dit que les médecins expliquent tout. Toi, qui es médecin, explique-moi donc le sentiment que j'éprouve pour mon mari. G^est un dévouement sans réserve et qui doit ressembler un peu à l'amour maternel. Il me semble que ma mère m'aimait comme j'aime Edmond. Gela tient sans doute à ce que, quoique
m ANTONINE.
femme, )e suis plus forte que lui et qu^il a besoin de ma protection. Sa maladie me donne des sensations étranges. Je ne demande à Dieu qu'une chose, c'est qu'il guérisse; car notre bonheur est dans cette guérison. Je fais donc tout ce que je puis pour cela. Eh bien, quand, pendant un jour tout entier, il n'a pas eu un moment de faiblesse, quand une guérison momentanée a lieu, avec toutes les apparences de la guérison complète, je suis comme jalouse* II me sembla que je voudrais le revoir plus malade, afin qu'il fût plus à moi. L'amour ne serait-il qu'un égoïsme su^ blime?
tf Tu ne m'en veux pas d'aimer ainsi mon mari? Souviens'toi combien ta aimais ma mèr(E). i
Antonine ne pouvait détailler à son père tout ce qu'elle ressentait pour Edmond. Sa pudeur de jeune fille comprenait que certaines affections ne peuvent être les confidentes de certaines autres sans rivalité. C'était déjà beaucoup qu'elle écrivit ce que l'on vient de lire. •
Hais nous, nous pouvons sans crainte recevoir la confession de cet amour jeune, poétique, plein de sen-« timent et de mélancolie, expansif comme l'amour des sens, dévoué comme l'amitié d'une sœur, intelligent comme la surveillance d'une mère. C'eût été un cu^ rieux spectacle à étudier que celui de cette jeune femme, belle, forte, pleine de santé, suivant pas à pas l'homme qu'elle aimait, s'avouant le côté égoïste de son amour et se disant : € C'est mon bonheur qui vi|
AHTONINR , 205
dans cet homme ; lui mort» mon bonheuri ma force, ma jeunesse, ma beauté, mes croyances, mon amour, s'évanouissent. II est le vase dans lequel . j*ai déposé mon cœur devenu trop lourd pour que ]e le portasse seule. Le vase brisé, mon cœur tombe et n'est plus que
iange. »
Parfois Ântonine se disait : f Que serait la vie pour moi sans Edmond? Continuer à voir Mes arbres et des maisons, à vivre automatiquement entre un ciel qui n'aurait pas eu pitié de moi et une terre qui m'aurait repris le trésor de mon avenir, toucher sans sentir, re« garder sans voir, entendre sans comprendre, voilà ce qu'est la vie déshéritée d'amour» Aimer une seconde fois! cela est impossible. Le cœur ne contient pas deuii amours, il se brise en perdant le premier. À quoi boa vivre alors et pourquoi accepter le néant pour ce qu'on aime et ne pas l'accepter pour soi ? Pourquoi ne pas continuer la fidélité jusque dans la tombe, et pour-* quoi, fiancée au vivant^ ne pas se fiancer au mort? Quelle crainte chimérique peut retenir l'être qui voit jeter la terre sur le cadavre de son adoration? La dou* leur qui précède la mort? qu'est-ce que. cela est? La punition du suicide? Dieu qui pardonne à la femme adultère, peut-il punir la femme fidèle qui suit son mari jusqu'à son tribunal divin ! L'espérance? L'espé^ rance, cettb fleur qu'on dit éternelle, ne refleurit pas sur les tombes...
« Si, après tous mes efforts, Edmond succombe, je mourrai avec lui.
f Mais mon père, mon pauvre père, que devieii^
204 ANTOmNB.
dra-t-il si je le quitte?... Oui, Dieu donne toujours à rêtre désespéré une raison de se rattacher à la vie. Ha fidélité à mon époux serait un crime envers mon père.
<( Mon Dieu, disait alors Ântonine en tombant à genoux, puisque tant de bonheur et tant d'existences sont attachés à la vie d'un seul homme, conserveznous-le. »
Et comme si Dieu avait hâte de rassurer la belle enfant, elle recevait de M. Devaux une lettre ainsi conçue :
« Tu as Tair, chère fille, de railler ton père quand tu lui demandes l'explication de tes sentiments. Les médecins n'expliquent pas tout, parce que, presque tous, ils sont matérialistes, et que rien no's'explique complètement par la matière; mais, s'ils avaient comme moi une fille qui leur fît voir le ciel, ils expliqueraient bien des choses qui leur restent inconnues.
« Moi qui crois en Dieu comme en tout ce qui est vrai et bon, moi qui veux que tu sois femme heureuse parce que tu as été fille dévouée, moi enfin qui sais que la joie de ta vie dépend de la santé d'Edmond, je te dirai ceci : Il y a deux moyens de guérir un malade : l'un consiste à agir sur le corps, l'autre consiste à agir sur Tâme.
c Tu as Tâme d'Edmond, et je te l'abandonne sans réserve, parce qu'elle ne peut avoir de meilleur médecin que toi.
« Quant au corps, nous avons de l'avance sur la ma-
ANTOIflNE. S05
ladie, et nous verrons bien si c*est pour rien que Dieu a donné la science à rhomme.
f Espère et prie. i>
Quinze jours environ après qu*Antonine avait reçu cette lettre, elle écrivait à son père :
f Au reçu de ce mot, quitte Paris, laisse tout et viens nous rejoindre. Si vite que tu viennes, peut-être serat-il trop tard... Edmond est à la mort.'»
Il avait fallu une iinçrudence d'Edmond pour faire surgir tout à coup la maladie aiguë dans la voie sinon de guérison, du moins de mieux où il était depuis son arrivée à Nice.
Comme nous Tavons vu dans une des lettres qu'il écrivait à Gustave, il lui arrivait souvent de courir au soleil et de s'arrêter tout à coup dans quelque sinuosité fraîche, où il sentait la sueur se glacer sur son front. Il n'avait pas eu besoin de renouveler souvent ces sortes d'expériences pour en ressentir les funestes effets, et un jour il était rentré, la tête chargée de lourdeurs, grelottant des pi^ds à la tête, et il avait été force de prendre le lit, après un long évanouissement.
C'était à ce moment qu'Antonine, épouvantée de I9
AUTONiHE. 207
rapidité de Taccés, avait écrit à son père de partir au reçu de la lettre.
En effet, avec les terribles indices qu^elle avait, elle fat convaincue tout de suite qu'il n*y avait plus de remède, et que c*en était fait d*Edmond.
Elle envoya chercher un médecin auquel son père, qui le connaissait, lui avait dit quelle pouvait s'adresser en cas d'urgence, et elle s'assit résolument au chevet du malade.
Il avait naturellement été impossible de cacher cette atteinte à madame de Péreux. Celle-ci, qui depuis le mariage de son lils^tait rassurée sur son compte, eut peine à croire tout d'abord à la gravité du mal qui se déclarait; mais plus le doute avait eu de mal à rentrer dans son âme, plus il devait y régner en maître quand rien ne pourrait plus démentir le témoignage des yeux et les pressentiments du cœur.
Quand madame de Péreux, qui n'avait cru premièrement qu'à une indisposition passagère, vit son fils évanoui pendant deux heures, sans que rien pût le rappeler au sentiment de la vie, lorsqu'elle avait vu le délire succéder à cet évanouissement, et le docteur appelé secouer la tête en signe qu'il espérait peu, qu'il n'espérait même pas, le bouleversement qui s^était fait en elle avait été rapide et violent comme la foudre.
Pour les natures aimantes^ vivant comme elle par le coenr, il n*y a pas de terme moyen. La veille, elle était si sikre de h santé de son fils, qu'elle n'y pensait même plus. Le lendemain, elle se couvrit de noir.
Pour elle son fik était mort
Elle vieillit de dix ans en dix minutes.
Elle s'assit à la tête du lit d'Edmond, et là elle iresta les yeux fixés sur le malade» semblable à la statue de la douleur muette.
Deux larmes avaient roulé de ses yeux, deux seulement; mais on eût pu suivre sur les joues de la pauvre mère le chemin qu'elles avaient suivi par la trace qu'elles avaient laissée. Ces deux larmes avaient creusé les joues, comme un torrent de lave creuse }es flancs d'un volcan.
Toute la vie, toute Tintelligence, toute Tâme de madame de Péreux étaient passés dans son regard, rivé au visage d'Edmond, et qui suivait les imperceptibles mouvements que faisait le drap sur la poitrine oppressée du mourant. On sentait que, lorsque ces mouvements s'arrêteraient, le regard de la mère s'éteindrait avec sa vie, sans effort, sans cri, et que les deux âmes jumelles retourneraient à Dieu, liées Tune à Tautre.
Cette douleur était si grande, si puissante, elle dominait tellement celle qui la supportait, qu'elle était incapable de secourir celui qui la causait. Madame de Péreux eût donné à Tinstant même sa vie pour son fils, et il eût été imprudent de le lui laisser soigner. Elle ne pouvait que mourir avec lui s'il mourait. Elle souf- . frait trop pour faire autre chose que souffrir.
Il n'en était pas de mfÔmed'Antonme, et la différence des deux amours se montrait dans la différence des deux douleurs.
Lorsque Ântonine avait vu son mari froid, immobile et pâle comme s'il était déjà mort, elle s'était écriée
dans les profondeurs de son âme : (( Tout est fini ! » mais elle avait senti ses forces croître et son énergie doubler devant le terrible avertissement, et elle aussi avait fait le serment de ne pas quitter le malade, seulement elle . avait refoulé sa douleur dans le fond de son cœur, et elle s'était dit : « Lui avant tout, j» Alors elle avait embrassé madame de Péreux, sans que celle-ci détournât la tête; mais le baiser renfermait toutes les promesses de dévouement que pouvait faire et que saurait tenir l'âme de la jeune femme.
Puis elle avait envoyé chercher le médecin, et elle avait écnt à son père et à Gustave de venir aussitôt. Elle pensait qu'Edmond ne serait jamais trop entouré d'amitiés et de soins.
Nous Tavons dit, le médecin était venu, et, à première vue, il avait désespéré.
« Qu'il vive huit jours, lui avait dit Antonine, c'est tout ce que je vous demande, monsieur. »
Les huit jours étaient le temps qu'il fallait à ses lettres pour arriver à Paris, et à M. Devaux pour arriver à PJice. Or il semblait à Antonine que si Ion pouvait prolonger la vie d'Edmond jusque-là, il serait sauvé.
Elle avait une si grande confiance dans la science et dans Tamour de son père ! . . .
H. Murret, c'était le nom du médecin que M. Devaux avait recommandé à sa fille, répondit à la jeune femme que l'état du malade n'empirerait pas avant huit jours.
L'état pire, c'eût été la mort.
M. Hurret pratiqua des saignées abondantes qui dé*
M ANTONÏNÉ.
gagèrent la poitrine et qui permirent aa malade de respirer plus librement : mais il y eut réaction immédiate sur le cerveau, et le délire survint; le délire, cette effrayante péripétie de la douleur, cette douloureuse image de la folie, qui fait que ceax qui y assistent regardent avec effroi autour d'eux, ne sachant comment arrêter le flot des'paroles sans suite qui s^échappent au hasard de la bouche du malade et qui sont plus sinistres que le silence, ce silence fût-il le préoarseur du silence éternel.
Pendant le délire qui agitait le sommeil de son fils, madame de Péreux se penchait sur lui, et elle lui disait, comme si sa voii eût dû, malgré tout, arriver au cœur de son enfant :
— Edmond, mon Edmond adoré, ne parle pas ainsi. C*est moi, moi ta mère, qui f en supplie.
Mais les lèvres fiévreuses du malade continuaient à s'agiter convulsivement, et le délire continuait.
Pendant ces longues nuits, Ântonine se couchait anx pieds de madame de Péreux, et posait la bou<Ae sur< les mains brûlantes de sa belle^mère.
— Espérez, mère, espérez... disait-elle, mon père va arriver.
Madame de Péreux pressait, sans répondre^ la matn d'Àntonine.
Vous eussiez en vain demandé une pensée ou une parole à la pauvre femme. Elle ne mangeait plus, elle buvait de grands verres d'eau pour calmer sa fièvre. Elle vivait et eBe eût vécu ainsi des mois entiers. Son
ÂIÏTONIKE. 211
âme seule avait besoin (f aliments et se nourrissait de craintes et de prières.
Quatre nuits et trois jours se passèrent ainsi.
Le matin du quatrième jour le délire avait cessé, un sommeil plus calme avait reposé le malade, qui s'était réveillé, dans un état de faiblesse extrême, mais cependant avec la perception des cboses et des personnes qai Tentouraient.
— Antonine, ma mère, dit-il en tournant la tête du côté des deux femmes.
— Il ne m'a nommée que la seconde! murmura madame de Péreux.
— Depuis combien de temps suis-je couché?... car je ne me souviens de rien, fit Edmond, sur le front duquel pesait oomme un voQe de plomb*
— C'est aujourd'hui le quatrième jour, mou eirfaiit, fit madame de Péreux. Comment vas4u?
— Je n'ai qu'une forte douleur au côté, fit voius avez veillé toutes les deux, chacune à votre tour? oon^ tinua-t-il en donnant ses deux mains ou plutôt en essayant d'étendre ses deux mains vers sa mère et sa femme.
— Toutes les deux ensemble, répondit ÂAtonine.
— Mes deux bons anges, soyez bénis.
Et Edmond sentit des larmes de reconnaissance mouiller ses yeux.
Le peu qu'il avait dit l'avait fatigué, et il s'aperçut qu'a ne respirait qu'avec difficulté. Alors le souvenir lui revint, et, à l'idée de la mort prochainoi il se mit à pleurer abondamment.
21S ANTONINB.
— Laissez-moi pleurer» disait-il à Antonine et à sa mère, cela me fait du bien.
Madame de Péreux se laissa retomber sur la chaise qu'elle n'avait pas quittée depuis quatre-vingt-six heures environ.
— Allons, tout est fini, se disait Edmond, qui sentait sa poitrine brûlante et épuisée ; c'est moi-même qui ai hâté ma mort, comme si j'avais eu l'éternité à vivre.
Et de nouvelles larmes succédaient à cette pensée, car le pauvre enfant n'avait la force que de pleurer. Antonine devinait la cause de ces pleurs.
— Calme-toi, Edmond, disait-elle à son mari, j'ai écrit à mon père, il sera ici bientôt.
A cet espoir, l'œil du malade se ranimait un peu.
Pendant ce temps, les deux lettres d'Antonine étaient arrivées. M. Devanx avait été voir aussitôt à la malleposte s'il y avait une place pour le jour même, la malle étant encore le moyen de transport le plus rapide.
Il n'y en avait pas.
Alors il avait loué une berline et avait fait, demander des chevaux de poste, ne se réservant que deux heures pour ses préparatifs.
Gustave avait reçu sa lettre aussi, et il avait couru chez Nichette.
— Edmond se meurt, lui avait-il dit; je pars, ma bonne Nichette. C'est Dieu qui me punit de ne pas l'avoir accompagné; mais il était si heureux, que je pensais qu'il n'avait pas besoin de moi. Tu m'écriras à
Nice, poste restante,, et je te tiendrai au courant de ce qui se passera.
Nichette et Gustave s'étaient embrassés en pleurant.
— Ântonine aura sans doute écrit à son père, fit Daumont; je vais jusque chez M. Devaux et je reviens te dire adieu une dernière fois.
Gustave avait trouvé le docteur faisant ses préparatifs de départ.
— Je pars avec vous, lui dit-il.
— Dans une heure, répondit le docteur.
' Gustave sauta dans un cabriolet, retourna embrasser Nichette comme il le lui avait promis, et reparut dans la cour du docteur, au moment où le postillon mettait le pied en selle.
La voiture partit au galop.
Quatre jours après les deux voyageurs arrivaient à Nice.
Deus jours avant que tl. Devaux et Gustave arrivas* sent, Edmond avait été repris du délire, et M. Murret avait pratiqué de nouvelles saignées. Aussi Edmond était-il déjà méconnaissable : l'oppression diminuait peu.
Les deux femmes veillaient touiours : Tune au chevet, l'autre à la tête du lit du malade ; et celui qui souffrait le plus des trois, ce n'était pas Edmond, puisque sa pensée ne lui appartenait plus.
Les rideaux du lit, à demi fermés, maintenaient dans Tombre le sommeil du moribond. Cependant un rayon de la lampe voilée parvenait à se glisser sur le lit et à éclairer la mate pâleur d'une main faible et amaigrie.
Antonine et madame de Péreux, qui> en voyant la
jeune homme reprendre connaissance, avaient cru un instante la guérison, avaient été livrées à des terreurs nouvelles en le voyant retomber dans le même état de faiblesse, de fièvre et de délire.
C'est au lit des mourants que ceux qui les aiment voient reparaître tous les souvenirs qui se rattachent au temps où celui qu'ils vont perdre était heureux, fort et souriant. Le passé revient, portant ses heures ^ joyeuses, et les jetant au hasard sur le présent désolé, comme un enfant qui secouerait sur une tombe sa robe pleine de fleurs. Ces souvenirs sont plus cuisants encore lorsque c'est dans le cœur d'une mère qu'ils se réveillent ; car, pour elle, le passé n'a pas de limites. Aucune des phases de l'existence de son enfant ne lui est inconnue, et son nom évoque d'autres noms, le plus souvent effacés avant le sien. Aidée de son esprit et de son cœur, elle remonte le courant de sa vie et s assied un instant sous les ombres fraîches encore de la jeunesse, des illusions et de Tamour. Dieu permet que, pendant quelques instants, à défaut du sommeil qui ne vient pas, elle puisse se reposer dans la mémoire des jours heureux : elle n'en souffre que davantage après, et la douleur y retrouve toujours son compte.
Ainsi, au bruit de cette respiration difficile qui, seule, lui rappelait que son enfant n'était pas encore mort, madame de Péreux voyait repasser devant elle l'ombre enfantine d'Edmond, animée de ses premiers sourires, souriant à ses premiers jeux. À cette époque, yw était jjoie et ravissement autour d'elle. ËUe était
216 ANTONIINE.
jeune, et, si elle n*aimait pas avec la fougue des sens et de la passion, elle aimait avec la réflexion du cœur et la raison de Tâme. Le ciel lui envoyait un enfant qui résumait sur lui seul tous les amours qu'elle avait perdus, et tous ceux qu*à son âge elle eût pu avoir. Elle se rappelait ses effrois aux moindres indispositions de la frêle créature, sa joie en la voyant grandir, sa reconnaissance envers Dieu en voyant, comme de fraîches fleurs, s'épanouir aux rayons de la vie Tâme et Tintelligence d'Edmond. Son mari était mort; elle avait alors tout versé : amour, bonheur, espoir, existence même, dans Tenfant qui lui restait, et voilà qu'après vitagt-quatre années de soins, de craintes nées et disparues ; voilà qu'après avoir fait à son cœur une de ces habitudes qui le brisent en le désertant, elle veillait, elle, sur le lit de mort de son fils, comme elle avait veillé sur son berceau, et qu'elle ne pouvait rien pour retenir ce souffle qui allait, en se perdant dans Tair, emporter avec lui tout un passé de joie et Fespérance de tout un avenir!
Les mères seules peuvent comprendre ce martyre; et, si ce que nous écrivons n'était lu que par des mères, nous nous serions contentés d'écrire : « Edmond se mourait, et sa mère veillait à son lit de mort! »
N'est-ce pas, mères qui me lisez, que, si vous vous étiez trouvées à la place de madame de Péreux, vous auriez dit malgré vous ce qu'elle disait malgré elle :
« Mon Dieu, conservez-moi mon enfant! Je ne vous demande, je n'ose pas vous demander sa santé, mais qu'il vive, qu'il me voie, que je puisse le voir encoro^
(]ue je D^entende pas s'arrêter cette respiration à laquelle ma vie est suspendue, que je ne voie pas le prêtre entrer ici, que je n'entende pas près du lit de Tenfant de mes entrailles la prière des morts... que je ne voie pas coucher dans une bière étroite et froide ce corps qui est fait avec mon sang, ce visage qui me souriait et m'appelait : « ma mère, » ces mains que je puis presser encore I. .. que je n'entende pas jeter sur lui la terre humide du cimetièrel... que je ne voie pas sceller et ravir à mes regards Têtre que j'ai senti remuer UD jour dans mon sein ! . . . Tout ce que vous voudrez, mon Dieu, en échange de la vie de mon fils... mais <|u'il vive pour moi, pour accompagner mes dernières années, pour que je ne souffre pas en ce monde les tortures que vous gardez aux damnés! S*il faut veiller le restant de mes jours comme je veille en ce moment, s'il faut prier sans cesse comme je prie, veilles et prières me seront douces, Seigneur, quand même il ne le verrait pas, quand même il n'en saurait rien, quand même il ne pourrait ni me voir ni me reconnaître, pourvu qu'il vive... Ou, si vous l'aimez mieux, mon Bieu, continuait^ la pauvre mère dont le cœur pur croyait, au milieu de son désespoir, qu'il est possible (le faire des marchés avec Dieu, je n^ le verrai plus, je vous consacrerai ma vie, j'entrerai dans un couvent dont j*userai les marches avec mes genoux; mais je saurai qu'il vit, qu'il est heureux, et de temps en temps vous permettrez à son image de venir visiter mon sommeil, si vous accordez le sommeil aux mères séparées de leur enfant. J'ai eu tort de le laisser aimer et
épouser une femme. J'aurais dû le gardef pour moi seule, il ne serait peut-être pas mourant à cette heure. C'est ma punition. Tant qu'il a été à moi èèule, il ne lui est rien arrivé. C'est cet amour passionné qdi Fa tué, tandis que mon am(»ur tranquille et vigilant Teût f&it vivre. »
Et à ridée que son fils mourrait peut-être, madame de Péreux haïssait presque Àntonirie.
De son côté, la douce enfant parlait ainsi à Dieu : « Seigneur, est-il possible que vous le repreniez après six mois, vous dont le nom se trouvait saintement mêlé à nos rêves et à nos confidences?... Est-il possible que vous ne lui accordiez même pas le terme qui nous effrayait, et qui serait Téternité maintenant si nous rivions?... Mon Dieu, est-il une douleur plus grande que de voir s'envoler tout à fcoup le rêve de sa vie, que de voir froide et glacée la bouche qui vous a dit les premières paroles d'amour que nous ayoiïs entendues?... Vous le sa^^ez, je l'aime, j'ai voulu être à lui; si, un moment, j'ai espéré triompher de l'avenir, pardonnez-moi, mon Dieu, et ne m'en punissez pas aujourd'hui. Laissez-nous l'un à l'autre. Nous nous aimons tant! Si vous saviez, Seigneur, les doux rêves que nous échangions quand nous étions seuls. Et je verrais jeter à la terre ce corps que j'ai pressé si souvent dans mes bras! Cela est impossible... Et cependant, si vous ne deviez lui conserver qu'une vie maladive qui fermât son âme à l'amour; si je ne devais plus entendre les mots qu'il me disait autrefois, et dont le souvenir brûlant me poursuit jusqu'à ce lit de mort; s'il fallait
ANTONINE. 2ra
que je renonçasse, pour qu'il ve'cût, atix joies que de- ' puis six mois son amour me donne ; si la gaérison ne devait faire de lui qu'un cadavre^ animé seulement de la vie extérieure, j'aimerais mieux voiis le rendre, moû Dieu ; car cette mort partielle serait pire que là mort totale. Vivre auprès de lui sans pouvoir lui dire combien je Faime, dans la crainte de le tuer; vivre à notre âge sans pouvoir nous livrer à rëpanchement de nos deux âmes; avoir sous les yeux le spectacle de sa mort vivante ; changer brusquement mon amour ardent et jeune en \iti inquiétude timide et réservée; rejeter loin de moi la coUpe où je viens de' poser mes lèvres, et m'ensevelir vivante dans une vie déjà morte, je le sens, mon Dieu, f aimerais mieux, veuve, me couvrir de deuil dès demain... »
Comme on le voit, ces deux amours, qui se touchaient par un poini, étaient cependant bien différents Tun de l'autre, tout eiî ayant tous deux ce côté égoïste qui est le cafactère de tous les amours sincères.
C'est que, s'il est bien diffîtile â une mère dd ne pas se rappeler les douces joies que lui a données son enfant, il est bien difficile à. une femme jeune, aimanté, passionnée même, mariée depuis six mois à l'hom'mèj qu'elle aime, encore toute aux enchantements des premières révélations d'amour^ de iie pas se rappeler les heures mystérieusesoù ils s'oubliaient l'un pour l^autre, et où les épanchemeiits physiijues complètent les désirs . de l'âme.
Comme nous l'avons vu par la décision qu'elle avait t^rise immédiatement d'épouser Edmond, Ântonine
était un de ces caractères énergiques el résolus, une de ces natures puissantes et vigoureuses qui ne comprennent pas les demi-choses. Edmond s'était jeté tête baissée dans cet amour, comme un plongeur qui veut aller cueillir une perle et qui se jette à la mer sans savoir si rhaleine ne lui manquera pas à moitié route, et s'il reviendra à la surface vivant ou mort.
Edmond avait donc aimé Automne avec toutes les poésies, avec toutes les illusions, avec toutes les énergies d'un jeune bomme de vingt-trois ans, et la jeune femme ne pouvait se résoudre à voir en lui un autre homme que celui qu'elle connaissait et tel qu'il s'était offert tout d'abord.
Voilà pourquoi son amour à elle ne consentait pas au même sacrifice que celui de mada\ne de Péreux.
Il est probable que si, au lieu d'être mariée depuis six mois, elle Teût été depuis cinq ou sixims, et qu'elle eût eu des enfants, Antonine eût raisonné tout autrement ; mais elle n'était pas encore mère, et la voix impérieuse de la jeunesse parlait encore en elle.
Si Dieu entendait ces prières, et il les entendait, car il les entend toutes, il devait y reconnaître, s'exprimant avec toute leur franchise, lès deux natures qu'il a données à la femme.
Comme nous Tavons déjà dit, M. Devaux et Gustave étaient arrivés à Nice; mais madame de Péreux, son fils et Antonine ne demeuraient pas à Nice même, on se le rappelle, et ce xju'ils habitaient n'avait, pour ainsi dire, pas de nom : c'était et ce n'était plus la ville. Plusieurs maisons avaient été b^^ies d^ distance e^
distance, et nos deux arrivants ne savaient à laquelle s'adresser.
M. Devaux regardait donc à droite et à gauche, cherchant un signe qui lui fît reconnaître ce qu'il cherchait, lorsqu'il aperçut trois personnes qui se promenaient : une jeune fille, un vieux monsieur et une vieille dame qui portait un pliant sous son hras droit et qui tenait un livre de la main gauche.
Deux grands lévriers couraient devant les promeneurs. H. Devaux fit arrêter la voiture, en descendit, et, s'adressant au vieux monsieur, il lui dit :
— Pourriez-vous, m'indiquer, monsieur, la maison de M. de Péreux, si toutefois vous la connaissez?
— Nous allons justement savoir de ses nouvelles, monsieur, répondit celui à qui M. Devaux s'adressait. Nous sommes ses voisins, et depuis que ce pauvre jeune homme est malade, nous venons tous les jours savoir comment il va. Nous, n'avons pas osé demander à être reçus. Si vous voyez sa mère et sa femme, monsieur, veuillez leur dire l'intérêt bien vif que nous prenons à sa santé.
Pendant ce temps, Gustave était, à son tour, descendu de la voiture, et s'était rapproché de M. Devaux et du groupe des trois personnes auxquelles il parlait. • — Voici la maison de M. de Péreux, continua le vieux monsieur en étendant la main et en montrani la maisonnette aux persiennes vertes ; voici la mienne, continua-t-il en se retournant et en indiquant une autre maison à une centaine C.q pas. Je me nomme le eommandant de Mortonne,'je vis avec ma femme el ma
fille; si nous pouvons être ^ops ep quelque chose à mesdames de Péreux, dites-leur, je vous prie, monsieur, que nous sommics tout à leur service- Madame de Mortonne et $a fille appr.o|ivèrent d*un geste ce que venait de dire le commandant.
— Ainsi M. de péreux vit encore? fit le docteur après les avoir remerciés.
— Avant-hier, il y avait même du mieux, répondit M. de Mortonne.
— Merci, monsieur, merci ; je suis le père de madame de Péreux )a jejjne, jp suis médecin, et à mon Jour, si le malheur voulait que vous ou quelqu'un de votre famille fussiez malade, permettez-pioi de me niettre à votre disposiMpn.
Le commandant et M. Devaux sjb saluèrent affectueusement, et ce dernier, accQmpagnp de Gustave, s'achemina-vers la maison q.ue }'on venait de leur indiquer.
Le commandant, sa femme et sa fille pontinuèrent leur promenade.
Antonine, ^^ yoyanj; entrier son pèr^, sq jetgi à son ?ou, madame de Péreux lui baisa les mains, et, embrassant Paumont comme çon propre fils, elle ne lui dit jue ce§ seuls mots : « Mon pauvre Gustave!... » Mais 1 y avait dans Tiiitonation qu'elle avait donnée à ces pa- .'ol.cs put ce qu'elle avait souffert depuis huit jours et ;out ce qu'elle redoutait encore.
Le docteur s'approcha du lit d'Edmond et lui prit la nain.
Edmond né bougea pas.' La fièvre qui le brûlait le Taisait insensible.
— Hurret est venu? demanda le docteur k $a fille.
— Oui, mon père.
-Qu'a-t-nfaU/
— Des saignées.
— Tous les jours?
— Tous les jours.
— Bien.
Gustave et la mère d'Edmond écoutaient, haletants, les moindres mots du docteur.
Celui-ci découvrit le corps du malade et coUii sop oreiUe sur sa poitrine.
.— C'est peut-être Dieu qui envoie cette maladie, util en se relevant et en recouvrant Edmond.
— Que vpul^z-vpuç dire? s'écrièrent le^ deijx femmes.
— Je veux dire, /continua H. Pevau^, que si je le sauve de cette fluxion de poitrine, il sera complètement guéri du mal que nous redoutions. Rien ^n Jui ne se défend plus contre les moyens que je vais tenter, pt je puis exercer plus à mon aise sur un malade â]llé q^e sur un malade qui boit et mange, et chez lequel le moindre accident peut détruire tous mes efforts.
— Ainsi?... demandèrent les deux femmes.
— Ainsi, reprit M. Devaux, tout -me porte à croirp que cette maladie est un bonheur, je le répète.
Madame de Péreux pt Antonine se jetèrent e^ ri^t et en pleurant à la fois dans les bras Tune de Tautrp.
La guérison d'Edmond était le point de jonction de leurs deux amours.
Il y eut presque fête dans la p^aison pe jour-lj^*
— Combien de temps te faut-il, mon père? demanda Antonine au docteur.
— Edmond peut être sauvé, mais non guéri, dans . quinze jours ; seulement sa convalescence sera longue,
car ce sera pendant cette convalescence que j'essayerai de détruire complètement le mal. Elle pourra durer cinq ou six mois, que nous passerons ici.
— Tu ne nous quitteras donc pas?
— Tu le demandes 1 Ton bonheur avant tout, et ton bonheur est dans la santé de ton mari, n'est-ce pas?
— Et dans ta santé, à toi.
— Chère enfant! dit M. Devaux en embrassant Antonine. Maintenant, je ne veux plus, et songe que c*est le médecin, c'est-à-dire le maître qui parle, je ne veux plus de larmes dans la maison.
Trois semaines après, la maison avait, en effet, un aspect tout différent.
Antonine était assise auprès du lit d'Edmond, qui pouvait parler à peine, mais qui la regardait avec toute son âme et qui lui tenait la main.
— Tu as bien pleuré depuis trois semaines , lui disait-il d'une voix affaiblie, mon pauvre ange, comme tu as dû souffrir! Que c'est affreux, la maladie qui vous empêche de voir ceux que vous aimez ! Je te sentais là, car une des fibres de mon cœur est attachée à toi, et je ne pouvais te voir, et jp ne pc^vais te parler, et le délire couvrait ce que j'aurais >oulu te dire.
— Pauvre ami !
— Oh I si je reviens à la vie, mon Antonine, je veux que tu sois au monde la femme la plus heureuse,
comme tu en es la plus aimée. Où est ma mère, ma bonne mère? sais-tu que je Toublie presque pour toi ? Je f aime tant, que mon amour reparaît^ avant ma vie.
— Ta mère est au salon; elle sait que tu aimes à me trouver là quand tu te réveilles; et maintenant qu'elle le voit hors de danger, elle se dit : « Il n'a plus besoin de moi, j» et elle fait tout ce qu'elle pense pouvoir te rendre heureux.
— Va la chercher, fit Edmond, dont les yeux se mouillaient au souvenir de la sainte affection de sa mère; je veux la gronder de n'avoir pas attendu mon réveil. Cela lui fera plaisir. Tu n'es pas jalouse d'elle?
— Mais je la crois un peu jalouse de moi.
— Que veux-tu? elle me donne son cœur tout entier, et elle ne peut se résoudre à partager le mien. Si je te perdais, Antonine, je me tuerais ; mais, si je perdais ma mère, je crois que je mourrais de chagrin. Ta la chercher bien vite.
Antonine déposa un baiser sur le front sans fièvre de son mari, et elle se rendit au salon.
Une prière muette s'exhala de la bouche du malade. Cette prière demandait à Dieu, pour les deux anges qu!jl mettait à ses côtés, la santé et le bonheur que tous les deux lui avaient demandés pour leur cher malade.
Lorsque Antonine rentra au salon . «ladame de Péreux causait avec le commandant de Mortonne, sa femme, sa fille, M. Devaux et Gustave.
— Ma mère, lui dit-elle, Edmond veut vous voir; il
226 ANTOINIWE.
veut vous gronder de ce qu'il n'a trouvé que nioi auprès de lui.
Le visage de la mère s'éclaira d*uï^ sourire de joie.
Madame de Péreux courut auprès de son fils.
— Tu penses donc toujours à moi, mon enfant chéri? lui dit-elle.
— Embrasse-moi bien fort/ ma bonne mère, fit Edmond en passaijt ses bras amaigris autour du cou de madame de Péreux ; ce sont tes baisers qui me rendent la vie.
— Sauvé! sauvé! murmurait la mère.M. Devauxie disait encore tout à Theure. Mais est-ce bien vrai, mon Dieu?
Et elle embrassait son enfant.
— Il y a donc du monde au salon? demanda Edmond.
-^ Oui, il y a le commandant de Mortonne.
— Qu'est-ce que ce commandant?
— C'est un bien excellent homme, qui vient tous les jours savoir de tes nouvelles avec sa femme et sa fille, une belle grande fille, de seize ans. M. Devaux a ses habitudes... A Paris, il allait voir ses malades; le soir, il recevait du monde, et faisait son whist. Ici, il est un peu dépaysé. Dans les premiers temps de ta maladie; tu étais une occupation suffisante pour lui, mon cher enfant; mais, maintenant ^ue tu vas bien, tout à lait bien..., car tu ne souffres plus, n'est-ce pas?...
— Non, ma bonne mère; tranqnillise:toi.
. — Eh bien, ce pauvre homme trouviô les soirées
longues, et demande à se distraire un peu. Alors il fait sa partie de piquet ou de tric-trac avec le commandant. Quelquefois, pour lui faire plaisir, nous faisons le whist, que' j'ai appris. Cela ne m'amuse pas beaucoup, j'aimerais mieux être auprès de toi; mais il a tant fait pour nous, qu(5 je -puis Ifien faire cela pour lui. Il me demanderait ma vie que je la lui donnerais.
— Et Gustave, ma mère, il doit bien s'ennuyer ici?...
— Point du tout; il monte à cheval avec le commandant et sa fille; ils vont faire des excursions et s'amusent un peu. C'est bien permis, puisqu'on est rassuré sur ton compte. Quand tu pourras te lever, bientôt, dans huit jours, tu vien-dras au salon* et tu joueras avec Dous. Il y a encore de beaux jours pour nous sur la terre, va, mon enfant.
— Ma pauvre mère !... dit Edmond en regardant attentivement madame de Péreux, chez qui le bonheur qu'elle ressentait depuis quelques jours n'avait pu effacer les traces de ce qu'elle avait souffert.
— Oui, fit-elle, je suis un peu changée; j'ai quelques cheveux gris que tu ne connaissais pas avant d'être malade. Mais ce n'est rien, cela, et j'ai dans le cœur une espérance et une jeunesse éternelles.
En disant cela, madame de Péreux embrassait de nouveau son fils, qui n'avait pu retenir quelques larmes qui se séchèrent entre les deux baisers.
Gustave avait tenu Nichette au courant des différentes phases de la maladie d'Edmond. Les jours Où la modiste recevait des lettres de Nice étaient ses jours de fête. Depuis le départ précipité du jeune homme, elle n'avait pas eu de grandes distractions, elle n'en avait pas même eu du tout. Pour plaire à Gustave, pour être plus à lui, elle avait renoncé à ses anciennes connaissances, et, lui parti, personne ne venait la voir.
Nichette avait commencé par bien pleurer; puis, ^lorsqu'elle avait appris qu'Edmond était hors de danger, elle en avait été doublement joyeuse, parce que d'abord un ami qu'elle aimait ne mourrait pas, ensuite parce qu'Edmond guéri, Gustave allait pouvoir revenir auprès d'elle. -
Elle écrivit' à Daumont une lettre où elle lui détail- , lait tous ses ennuis, et où elle lui disait tout le bonheur qu'elle aurait à le revoir.
Gustave reçut la lettre, h lut, la relut deux ou trois fois, et, la mettant dans sa poche, il dit avec une réelle émotion :
« Pauvre Nichetteî... »
Après quoi il lui répondit qu'Edmond était encore si faible, qu'il avait besoin de toutes ses amitiés autour de lui, et que dès que la convalescence serait définitivement en bonne voie, il retournerait à Paris.
Nous avons oublié, et du reste nous n'avions pas besoin de dire jusqu'à présent, que le moribond, en revenant à la vie et en trouvant Gustave à son chevet, entre sa mère et sa femme, avait remercié Dieu de cette troisième consolation qu'il lui envoyait.
Gomme nous l'avons vu au chapitre précédent, il n'y avait plus rien à craindre de la maladie d'Edmond ; restait le mal dont il. était atteint depuis son enfance et que M. Devaux voulait détruire.
Jl prévint donc le malade qu'il aurait au moins trois ou quatre mois à passer, sans en sortir, dans sa petite maison, et qu'il comptait sur ce temps pour le transformer entièrement:
Edmond se résigna. Qui ne se fût résigné à sa place, aimé comme il Tétait?
On chercha donc pour le malade toutes les distractiens qui pouvaient venir à lui, puisque momentanément il ne pouvait aller à elles.
Ces distractions furent pour lui les mêmes que pour tous les convalescents.
Tant qu'il ne put se lever, Antonine resta sans cesse auprès de lui, lisant, travaillant, causant, et s'intenrompant souvent dejce qu'elle faisait pour poser sa tête sur le lit d'Edmond, qui dénouait ses cheveux et les caressait pendant des heures entières.
— Sais-tu que je passerais volontiers ainsi le reste de ma vie! lui disait-il. Est-il un bonheur plus grand que le mien? Je te vois, je t'entends; le monde pour moi est dans ces deux mots. A quoi bon le reste de la ferre? Pourquoi d'autres horizons? A quoi sert d'aller cherchef d'autrps cieux et d'autres gens? Ai-je besoin d'autre chose que de ta main pressant doucement la mienne? Ma mère et |.oi, cette maison tranquille, cette vue bornée, cette promenade solitaire qui serpente à no$ pieds, de temps en temps les visites ou les lettres de Gustave, ne serait-ce pas le paradis sur la terre? Mais toi, te contenterais-tu de cette existence?
— Tout ne me serait-il pas doux avec toi, mon Edmond bien-aimé?
— Bien fous tous ceux qui demandent à la vie d'autres jouissances que celles du cœur et de la douce intimité! Et ton père qui me promet presque de longues années...
— Il te sauvera, et tes vilaines id,ées de mort s'évanouiront.
— Sais-tu ce que. nous ferons alors? Nous .achèterons, en Suisse ou en Italie, quelque blanche maison bien solitaire, bien inconnue, cachée comme un nid
dans un arbre ou se mirant .dans Teau d'un étang bleu, car ici nous aunons toujours sous les yeux le spectacle de la mort des antres. Nous nous enfermerons là, ma mère, toi et moi. De ce que diront et de ce que feront les autces hommes, nous ne nous en occuperons jamais. Nous cacherons notre bonheur à tous les yeux, nous passerons solitaires et sans que nul ait pu voir de nous que la joie qui fera rayonner nos fronts. Nos enfants, Dieu nous en enverra peut-être, grandiront entre leurs parents et la nature, ils croîtront pour le bien. La même tombe nous réunira, comrnele même amour nous aura unis. Nous dormirons tous les deux sur quelque hauteur aimée du soleil, et le pâtre qui passera près de notre pierre en conduisant son troupeau, jira : « Ce furent des heureux. ^ Toute autre ambition que celle-là est folie, vois-tu bien?
En écoutant son m^ri parler de la sorte, Antonine lui prenait les mains et lui souriait. Tout ce qu'il disait, 01^ eût pu croire qu'il venait de le lire dans le cœur de sa femme, car c'était la réalité du rêve qu'elle faisait incessamment. Ils le renouvelèrent tous les jours.
Enfin M. Devaux permit à son malade de se lever et de venir au salon, où il entra s'appuyant d'un côté sur Antonine et de Tautre sur sa mère.
Il était bien changé...
Il était d'une pâleur de marbre, ses joues s'étaient creusées, ses yeux, que la maigreur du visage faisait paraître plus grands encqre, brillaient de tous les nouveaux feux de la vie, ses longs cheveux blonds étaient rejetés avec soin en arrière, et le sourire qui éclairait
252 ANTONINB.
ce visage pâli était doux, charmant et sympathique comme Tâme dont il était le reflet.
En voyant entrer Edmond, les personnes qui étaient dans le salon se levèrent et vinrent au-devant de lui. Ces personnes étaient celles avec qui nous avons déjà fait Connaissance.
— Je sais, monsieur, dit Edmond au commandant, avec quelle bienveillante sollicitude vous. êtes venu chaque jour savoir de mes nouvelles, permettez-moi de vous en être reconnaissant et de vous tendre déjà la main comme à un ami.
Le commandant serra avec émotion la main que lui tendait le malade.
— Vous avez hien voulu, madame et mademoiselle» continua Edmond en s'adressant à madame de Mortonne et à sa fille, tenir compagnie à ma mère et la soutenir dans la douloureuse épreuve qu'elle vient de subir.
J*aspire au moment où je pourrai vous faire à mon tour des visites fréquentes. La société d'un malade n'est pas chose bien attrayante, cependant j'espère que pendant la réclusion à laquelle mon cher docteur me condamne encore, vous voudrez bien venir nous visiter de temps en temps.
— Votre bonne mère a ôlé bien inquiète, fit la. femme du commandant, et, malgré notre dévouement, nous étions bien insuffisantes, Laurence et moi, pour la distraire un peu de ses craintes.
— Tout cela est fini, heureusement, n'est-ce pas, doc- teur7 dit madame de Péreux à M. Devaux.
— Soyez sans inquiétude, reprit celui-ci, tout ira bien.
Edmond tendit les mains à Gustave et au père d'Antonine, et il s'assit dans un grand fauteuil dont sa mère venait de préparer les coussins.
. — Que je n'interrompe pas la conversation, dit Edmond. J'ai hâte de m'y mêler.
— Tu ne te sens pas fatigué? lui dit tout bas madame de Péreux.
— Pas encore, ma bonne mère, fit Edmond en souriant, je suis plus fort que tu ne crois. '
Et il laissa sa main dans la main de sa mère.
— Je racontais au docteur et à M. Daumont, répondit le commandant à Edmond, comment nous étions venus demeurer ici, et madame de Mortonne et moi, nous cherchions en vain les raisons de notre séjour dans ce désert. La petite maison que nous habitons nous a paru charmante, nous nous y sommes fixés. J'adore l'inattendu, moi. Mes changements fréquents de garnison m'ont fait contracter un besoin étemel de séjours nouveaux. Au bout de six mois que je suis dans un endroit, je m'y ennuie, et il faut que j'aille autre part.
Tout en écoutant le commandant, Edmond passait en revue les personnages avec lesquels il faisait connaissance, et que nous n'avons pas encore détaillés.
M. de Mortonne pouvait avoir cinquante-cinq ans. Il portait sur son visage tous les signes auxquels on distingue le militaire. 11 avait de grandes moustaches, les cheveux ras ; son œil était franc, ses joues étaient un
m ANTONINE.
peu colorées, ses dents belles, ce qui donnait de Tëclat à sa physionomie ; il était grand, était vêtu d'une longue redingote, à la boutonnière de laquelle jetait nouée une rosette d'officier de la Légion d'honneur. Bon homme dans toute Tacccption polie du mot, le icommapdant avait Tesprit de ne jamais parler de ses batailles, ni de ses blessures, et cependant il avait sur le front une cicatrice qui eût pu, pour un autre, être la source d'une longue histoire.
Madame de Mprtonne avait quarante-huit ans environ. Elle avait déjà les allures des toutes vieilles femmes. Elle poirtait des lunettes et tricotait. Elle était vêtue le plus souvent d'une robe feuille morte, et portait des bonnets comme les aimait madame Angélique, notre ancienne connaissance que nous avons perdue de vue d/eppis quelque temps, et qui, restée à Paris à la ^ête d,e la maison de M. Devaux, n'avait cessé fous les matins, jj'aller murmurer une prière à Saint-Thomas /]'4quin pour la guérison du mari d'Antqnine. Madame de Mortonne avait dû être jolie. EIIq avait con- $/3rvé de ce temps-là une peau fraîche et des mains d'.une écIat^Qte blancheur. Elle avait un embonpoint très-satisfaisant, et qui donnait la meilleure opinion de sa santé et de son régime hygiénique.
Mademoiselle Laurence de Mortonne était, comme l'avait dit madame de Péreux à son fils, une grande belljs fille de seize ans. Elle avait les cheveux noirs comme du jais et naturelleme'ot ondes, de grands yeux si foncés et si expressifs, que l'on ne savait au premier abord s'ils étaient noirs ou bleus, ils étaient bleu$ et
ANÎONINE. 255
avaient un côté étonné et saavage qui donnait un grand attrait à cette figure originale. Mademoiselle de Mortoane avait une peau de satin, une bouche peutêtre un peu grande, mais si gracieuse et ornée de dents si belles, qu^ ce défaut devenait presque une qualité.
Elle était mince, et sa taille, pleine de souplesse, eût été comparée volontiers par un poëte au roseau ou au palmier.
Je ne sais pas pourquoi, c/gla soit dit entre parenthèses, on compare souvent les tailles sçuples au palmier, qui est un des arbi^es Les moins souples de la création.
* Mademoiselle de Mof tonne portait une robe noire boutonnée jusqu'au cou.
Elle regardait Edmooicl a¥^ curiosité.
Sa nature vigoureuse semblait ne rien comprendre à cette nature faible et maladive.
— Eh liien ! conaroandant, il fa^t déroger à vos habitudes- et rester longtemps ici. Quand M. Pevaiux me permettra de sortir, nous ferons ensemble quelques bonnes excursions, reprit le iftalade.
— Ce pays me convient; il n'est pas très-gai, mais s'il ne déplaît pas à ^ladame de Mortonne et à Laurence, et que ma société puisse vous distraire un peu, qui empêche que nous y restions six mois de plus?
.— Bien, fit madame de Mortonne.
Laurence ne donna pas son avis
— Que diable as-tu donc, Gustave? dit tout bas Edmond en se penchant à Toreille de son ami, qui paraissait plong&dans la rêverie la plus profonde.
— Que veux-ta que j'aieî... répondit Gustave, j'écoute.
— Tu t'ennuies ici, loi, reprit Edmond, avoue-le.
— Moi! au contraire.
— A quoi penses-tu donc alors, si ce n*est à Paris, à Nichette?
— J'ai reçu une lettre d'elle ce matin.
— Que te dit-elle?
— Elle voudrait venir me rejoindre ici.
— Que ne vient-elle?
— Elle serait trop gênante.
— En quoi?
— Je serais trop à elle, et je ne serais pas assez à toi.
— Il y a une chose que je me demande, fit Edmond.
— Qu'est-ce?
— C'est pourquoi tu n'épouses pas Nichette.
— Jamais!
— Pourquoi jamais? Tu l'aimes, elle t'aime, elle se jetterait dans le feu pour toi. Tu sais l'estime, je dirai presque raffection, que ma mère a pour elle. Si tu l'épousais, si elle était ta femme, rien n'empêcherait plus qu'elle vînt avec nous. Vois comme nous serions heureux. Tu aurais fait le bonheur d'une bonne créature, et tu ne trouveras peut-être jamais, même dans les familles les plus honnêtes et les filles de la plus haute position, un cœur pareil à celui de Nichette. Je te donne ma parole d'honneur qu'à ta place je Tépou-
. serais.
— Tu es fou.
— Tu as donc encore des préjugés?
— Oui:
— Tu as tort. En tous cas, si tu lui écris, dis-lui que je Tembrasse bien fort.
Pendant ce temps, M. Devaux et M. de Mortonne avaient commencé leur piquet, et madame de Péreux s'était approchée de mademoiselle Laurence avec qui elle s'était mise à causer de toutes ces frivolités que les femmes ont toujours à leur service.
Gustave s'était levé à son tour et s'était aussi approché de Laurence. Seulement il était resté debout.
• — Monsieur votre père compte-t-il faire une promenade à cheval demain matin, mademoiselle? dit-il à la jeune fille.
— Sans aucun doute, s'il fait beau. Nous n'avons guère que cette distraction.
— Si monsieur votre père le permet, je vous accompagnerai.
— Cela lui fera plaisir. Avec vous, il peut causer et fumer, tanldis que ma société seule est bien uniforme pour un ancien militaire.
— Vous avez donc trouvé des chevaux ici, mon enfant? demanda madame de Péreux à Laurence.
— Oui, madame, et d'excellents même. H. Daumont en a un qui est une merveille. -
— Je Tai mis souvent à votre disposition, mademoiselle; si vous voulez le monter^ il. y est encore.
^- |1 est trop fougueux pour moi, il me fait peur.
. — C'est de la modestie, mademoiselle. Vous montez à cheval beaucoup mieux que moi.
— C'est son père qui lui a appris cet exercice, dit madame de Mortonne, et elle ne pouvait avoir un meilleur maître.
— Comment te sens-tu I disait Antoninè à Edmond
— Très-bien, amie, et je suis bien hëtireux. Vois combien celte vie serait agréable. Des soirées passées au milieu de gens que Ton aime : que souhaiter de plus?
— Pense toujours ainsi, c'est tout ce que je demande à Dieu.
Madame de Péreux laissa Gustave causet avec Laurence, à côté de laquelle il s'assit, et elle alla préparer elle-même la tisane que d'heure en heure devait boire son fils, et elle la lui apporta.
Les deux joueurs terminèrent leur partie de piquet/ le commandant prit son chapeau, et l'on se disposa à se séparer.
— Mon père, dît Laurence, M. Danmônt demande si nous monterons demain à cheval.
— Certainement.
— Eh bien, à huit heures, fit Daumont, j'irai vous prendre, commandant.
— Nous serons prêts.
Xes deux familles prirent congé l'une, de l'autre et l'on se quitta.
Gustave monta dans sa chambre, qui était au-dessus do celle d'Edmond, et il ouvrit sa fenêtre.
Il regarda s'éloigner M. dé Mortonne, sa femme et sa
fille qui marchait derrière eux, toute seule, comme cela lui arrivait souvent.
Il vit Laurence qui se retournait et qui regardait du côté de la maison de madame de Péreux.
Il ferma sa fenêtre.
c II faut que j'écrive à Nichette, » se dit-il.
Et, en effet, il s'assit devant une table, prit une plume et se disposa à écrire.
Mais avant qu'il eût tracé une lettre, il avait laissé tomber sa tête sur sa main gauche, et la plume resta inactive dans sa main droite.
Sans doute il pensait à ce qu'il allait écrire, quoique autrefois les mots vinssent tout seuls.
Peut-être aussi n'était-ce pas à cela qu'il pensait.
Après un quart d'heure de réflexion, il écrivit :
(( Ha bonne Nichette, j'ai reçd ta lettre ce matin, et... »
Il s'arrêta de nouveau, mais cette folà il se leta et alla rouvrir sa fenêtre, il regarda quelques instants la route, du côté par lequel M. de Mortonne rentrait chez lui.
La route était déserte.
Gustave revint s'asseoir, et relut la lettre de Nichette, comme s'il avait besoin de cela pour savoir ce qu'il devait lui dire. Ensuite il reprit sa plume et il continua :-
« Et j'y réponds ce soir, après une bonne soirée que nous venons de passer avec Edmond, qui s et>t levé au-
940 ANTONIME.
jourd'bui pour la première fois, sa mère, sa femme, un vieux monsieur et une vieille dame qui sont nos voisins et qui viennent tous les jours faire visite à notre malade. »
Était-ce par hasard ou volontairement que Gustave omettait de dire que ce vieux monsieur et cette vieille dame avaient une jolie fille?
C'était par hasard, sans doute; car, quelle raison de cacher cela à Nichette?
Quand Gustave eut écrit la phrase que nous venons de dire, on eût pu croire qu'il n'en écrirait pas davantage; car, au lieu de continuer, il s'amusa à faire des points avec sa plume sur le bois de la table où il écrivait ; et lui; qui ne pouvait arriver à poursuivre attentivement sa lettre, il paraissait mettre la plus grande attention à bien faire ces points à une distance égale les uns des autres.
Il passa tout à coup le doigt sur ces points, il les effaça et se remit à écrire :
f II fait toujours beau ici, et je suis sûr qu'à l'heure où je t'écris il pleut à Paris, tandis que nous avons un ciel criblé d'étoiles. »
Évidemment, la pensée de Gustave était ailleurs; car il avait écrit ces deux <lerniéres lignes presque sans regarder le papier, et parce qu'il sentait qu'il fallait écrire quelque chose. Mais en quoi cela pouvait-il intéresser Nichette, qu'il y eût des étoiles à Nice, tandis qu'il pleuvait probablement à Paris? Gustave comprit
cela sans doute, car il prit une autre feuille de papier et se disposa à écrire une autre lettre ; mais sur cette nouvelle feuille il ne mit qu'un mot, et ce mot était :
« Mademoiselle. »
Mais Comme il allait continuer, il s'arrêta, et, froissant cette feuille de papier dans sa main, il la jeta dans la cheminée, en disant :
« Allons, je suis fou! »
Et il reprit la lettre qu'il avait commencée pour Nicbette.
f Je ne regrette qu'une chose ici, continua-t-il après avoir relu ce qu'il avait écrit déjà, car il ne se le rappelait plus : c'est toi, ma bonne Nichette, toi à qui je pense sans cesse, et qui, je l'espère bien, penses un peu à moi. Dès qu'Edmond sera tout à fait hors de danger, je retournerai à Paris, et je n'ai pas besoin de te dire où je courrai tout de suite en arrivant. Tu dois bien t'ennuyer, ma pauvre enfant, l'hiver est si triste à Paris! Mais sois tranquille, cette séj)aration ne durera pas longtemps, et nous ne nous quitterons plus.
« Je ne t'en écris pas plus long, parce que Theure de la poste me presse ; mais ma prochaine lettre aura quatre pages. »
Gustave avait écrit cette dernière partie avec rapidité, résolument, pour ainsi dire, et comme s'il eût craint que quelque chose ne l'arrêtât encore en route,
249 ANTONÎr^E
Mais t)otil*quoi, puisqu'il écrivait à dix heures du soir, disait-il que Theure de la poste le pressait?
G'ëtait lai première fois que Gustave faisait un mensonge à Nichette, et qui sait si celui-là était le seul qu'il y eût dans sa lettreY
La nî^tpre, prévoyante en tout, a permis que le malade qui entre en convalescence se contentât des plaisirs siipples qu'on peut lui offrir et qui ne peuvent entraver en rien la guérison complète. Il contracte facilement (}|3S habitudes que, lorsqu'il était en bonne santé, il trouvait ridicules chez les vieillards mêmes, et auxquelles il lui semblait que sa nature ne pourrait jamais $e prêter. Le grand fauteuil qui succède au lit, la visite de gens que, dans Tétat normal, on trouverait assofnm^nts, une causerie douce, sans cause et sans effet, un rayon de soleil glissant à midi par la fenêtre entrouverte, le repas de viandes blanches, un peu de lectîire, une partie de dames ou d'écarté, que celui avec qui il joue lui f§it gagner pour lui faire plaisir, tout
cela finit par donner un but«t une occupation presque attendue à la journée d'un convalescent. L*esprit, fatigué par Tépuisement du corps, ne souhaite rien de plus; et, comme chaque jour qui passe redonne à la personne malade une force nouvelle, il arrive un moment où le sujet, comme disent les médecins, se trouve rentrer, sans presque s'en apercevoir, dans sa vie passée, et se rappelle avec étonnement le temps où il mettait son ambition à aller, et où il allait à grand'peine, de son lit à sa table et de sa table à son lit.
La maladie est un avertissement que la Providence donne à Thomme, et dont Thomme profite peu, nous devons le dire; car rien ne s'oublie plus vite que le mal passé. On rencontre tous les jours des gens qui vous disent : Il y a deux ou trois ans, j'ai eu une maladie de six mois ; et rien, dans Tintonâtion de cette phrase, ne rappelle le mal qu'ils ont dû supporter pendant ce temps.
La maladie a cela d'heureux cependant, qu'elle régénère les impressions, et, pendant quelque temps, vous fait envisager la nature sous un aspect nouveau. Comme elle vous a plus ou moins rapproché dé la mort, c'est-à-dire de Dieu, elle vous donne une soif inaltérable de toutes les choses qui viennent de lui. Les arbres, les bois, les fleurs vous apparaissent comme des amis que l'on a craint de ne plus revoir, et que l'on retrouve toujours les mêmes, bons et affectueux.
Puis ce' temps passe, et ces douces émotions font place à ce qiï'on appelle les grandes préoccupations de la vie. Or je voudrais savoir, à ce propos, si l'être in-
telligent qui arrive à cinquante ans et qui regarde en arrière trouve dans son passé un souvenir plus agréable que celui du ti^mps qu'il a pu donner aux plaisirs faciles et aux joies sereines de la nature.
Pourquoi regretterait-on toujours l'enfance, si ce n'était pour Tindépendance d'esprit que l'on a étant enfant, et qui ne laisse Tâme accessible qu'aux chastes impressions de ce monde, auxquelles vient plus tard se joindre l'amour, cette fleur qui pousse pour tous les hommes au même endroit du chemin, qu'ils cueillent, qu'ils respirent, qu'ils souillent le plus souvent, qu'ils jettent, et qu'ils voudraient ramasser ensuite dans la fange où ils l'ont laissée tomber, et où son •essence divme Ta empêchée de se corrompre?
On comprend qu'avec le caractère que nous lui connaissons, Edmond se prêtât aisément aux exigences de sa maladie, laquelle avait eu sur lui l'influence de lui faire oublier les craintes de l'avenir. En effet, la sauté que M. Devaux lui avait miraculeusement rendue était comme une garantie de guérison.
ff Si j'avais dû mourir, se disait-it intérieurement, je serais mort. »
Néanmoins, il n'y avait en lui ni conviction ni espérance môme; il était heureux de revoir autour de lui tous les êtres qu'il aimait et auxquels il avait failli être ravi. Le médecin qui l'avait déjà sauvé une fois lui disait d'avoir confiance, et il se laissait aller sans arrièrepensée à cette sensation si douce de l'homme qui sent la vie rentrer en lui.
Le temps s'écoulait donc ainsi. Les jours d'Edmon J
se succédaient les uns aux autres, apportant le tribut de bien-être que la science ^eur lîcmandait.
Le traitopient auquel M. Devaux avait soumis son' gendre commençait à opérer. La toux qui avait succédé à la fluxion de poitrine s affaiblissait peu à peu. Le traitement, du reste, était bien simple, -quoique peu de médecins osassent en faire usage, car il n'était connu que depuis peu de temps. Il avait été trouvé par un cbirurgien anglais, M. Cooper, qiii en avait signalé les bon§ effets. 11 consistait tout simplement à faire rester le malade dans une température toujours la même, et à lui administrer une solution d'hydriodate de potasse dont la dose était graduellement augmenti^e.
Encore fallait-il connaître admirablement l'organisation et le tempérament du malade; car ce remède, bon pour les uiis, pouvait être funeste aux autres, et ne devait pas, par conséquent, être employé avec les premiers malades venus.
Il y avait deux mois que Gustave avait quitté Paris, et il ne songeait pas encore à y relourner, quoique les lettres de Nichette devinssent de plus en plus pressantes, quoique l'état satisfaisant d'Eti.mond lui permît de ^'éloigner, si quelque chose le rappelait; quoique malame de Péreux elle-même, qui connaissait la grande iffection du jeune homme pour la modiste, lui eût soufrent dit qu'elle lui rendait sa libortcet qu'elle ne vouait pa? lui faire pousser plus loin son dévouement à »on fils.
Malgré tout cela, Gustave était resté.
C'est qjie quelque chose &g nouveau se passait en lui,
«'est que, comme nous avons essayé de l'indiquer dans le chapitre précédent, un autre nom venait se placer à côté de celui de Nichette, et commençait à l'effacer.
Nous aurons quelque peine à décrire les différentes impressions auxquelles Gustave se trouvait livré depuis qu'il était auprès d'Edipond et qu'il avait fait la connaissance de la famille de Mortonne. Liii qui, jusqu'alors, n'avait envisagé l'amour, ainsi que nous l'avons dit, qu'au point de vue du plaisir, et qui, tout en aimant Nichette comme il l'aimait, c'est-à-dire comme une maîtresse agréable et comme une sœur dévouée, croyait avoir atteint aux dernières limites de son cœur, Gustave, disons-nous, était tout étonné du jour nouveau qui se faisait dans son âme et qui en éclairait certaines parties qui, jusqu'alors, lui étaient restées inconnues.
Il n'aimait pas encore Laurence de Mortonne autant qu'il aimait la modiste, mais il sentait que bientôt il l'aimerait davantage, et, en tout cas, il se rendait déjà compte de l'impossibilité où il se trouvait de se détacher brusquement des lieux qu'elle habitait.
D'un autre côté, l'amour réellement pur que Nichette avait ressenti pour lui, les bonnes journées qu'il lui devait, sa charmante figure, si bien faite pour le sourire, et qu'à travers les deux cents lieues qui le séparaient d'elle, il entrevoyait triste et baignée de larmes peut-être, le chagrin qu'une séparation éternelle allait faire à cette pauvre enfant, qui avait mis tout son bonheur en son amant, et que cette rupture laisserait sur une des plages les pluis désertes de la vie, tout cela
repassait le soir dans l'esprit de Gustave et faisait bien de temps en temps peser la' balance du côté de Nichette.
Mais cela ne durait pas assez longtemps pour enfanter une résolution, et lorsque le lendemain la belle Qt chaste figure de Laurence se montrait» la pauvre Nicbette, qu'il fallait faire deux cents lieues pour rejoindre, perdait de son influence et avait le dessous dans la comparaison.
Souvent, avant que. cela fût une chose probable, et alors même qu'il croyait que cela ne serait jamais, Gustave s'était dit, et nous avons communiqué cette réflexion aux lecteurs : a Si je me marie, j'assurerai le sort de Nichette, et tout sera dit. » Mais, à cette époquelà, nous le répétons, le mariage n'était pas dans les idées de Gustave, et aucune femme ne se présentait qui le lui fît désirer. On ne prépare souvent son cœur et son esprit à de certaines choses que parce que Ton est intérieurement convaincu qu'elles n'arriveront pas, et si le hasard les rend probables, possibles même, on s'aperçoit de la difficulté qu'il y a à tenir cette résolution qui paraissait si facile. Maintenant ses idées avaient changé, le mariage avait pris une forme, et voilà que ce qu'il acceptait si facilement autrefois, comme moyen de consoler Nichette, lui apparaissait insuffisant; car une voix secrète lui disait qu'il devait autre chose qu'un dédommagement d'argent à la pauvre fille que son abandon allait désespérer.
Alors il se rappelait le conseil d'Edmond, qui lui avait dit : « Épouse Nichette, » et il se disait : « Pour-
ANTONINB. 349
quoi pas? » Maïs les fibres de Tamour-propre résonnaient alors en lui, et il subissait ce raisonnement, qai, malheureusement, heureusement peut-être pour Nichette, est logiquement inhérent à la nature de Thomme :
c Nichette m'aime bi^sn, c'est une excellcuite fille, pleine de cœur, mais, après tout, ce n'est qu'une modiste, une grisette qu'il n'y a. aucune raison pour que j'épouse, puisque je suis son amant, et que si je veux continuer à vivre avec elle, je le puis aisément sans l'épouser. Puis, madame de Péreux la recevrait peutêtre, parce qu'elle est au-dessus des préjugés et qu'elle la connaît, mais le monde Taccepterait-il aussi facilement? et moi-même, si elle était ma femme, ne lui demanderais-je pas compte du passé et ne la rendrais-je pas malheureuse? Non; cela est décidément impossible. D'ailleurs,' puisque c'est mademoiselle de Mortonne qui m'a fait venir ces idées de mariage, quelle raison y aurait-il que j'épousasse Nichette? »
C'est que Gustave en était arrivé à cet état qui n'est déjà plus l'indécision. Il se trouvait placé entre deux femmes, l'une dont il était l'amant depuis deux ans, qui n'était qu'une grisette, qu'il aimait, mais de cette affection que l'on donne à sa maîtresse quand on commence à ressentir de l'amour pour une autre femme ; l'autre, jeune, belle, de bonne famille, pure comme un ange, à laquelle il avait révélé les premières émotions de l'âme (car Laurence commençait à s'apercevoir, qu'une portion de son âme suivait Gustave quand elle le quittait), dont le monde le féliciterait, et dont pas
^50 ANTOiHtNE.
im bpmme, jusqu'à cette heure, n'avait effleuréle bout du doigt.
Gustave n'était doue plus retenu que paf les délicatesses de son cœur.
(( Comment avouer cela à cette pauvre Nichette?.., » S6 disait-il.
Ajoutez que la vanité de Thomme, qui le pousse toujpjirç à aller au delà du vraisemblable, triplait Timpression que ce mariage ferait à la -modiste, et qu*il en arrivait à se dire :
« Si elle allait se tuer en apprenant cela?
fi On ne se tue pas pour cela, reprenait-il; au contf^iT^y Kicbette m'oubliera... )^ Et voyez comment est f^itela nature de rhorame ; Tidëe que Nicbette l'oublierait faisait de la peine à Gustave, quand, au contraire, elle eût dû lui faire plaisir, puisque c'était pour lui une excuse aux projets qu'il avait.
ï^e cœur de Thomme est sen^blable au labyrinthe de Dédale : quel que fût le cbemin que l'on prît, on se retrouvait toujours en face du Minotaure. Quel que soit Je chemin que prenne Tbomme dans la vie, il se retrouve toujours en face de son dgoïsme, Minotaure qui tue les illusions, ces vierges de i'âme.
Comme on le pense bien, Gustave n'en était pas venu à penser à son mariage avec Laurence sans avoir acquis de graves garanties que ce mariage était poss?jle.
Laurence X^^iiï^^it [personne, il en était sûr, car rien n'est facile à surprendre comme les secrets d'une jeune fille, quand on a atteint avec elle un certain degré d'intimité. Il était sûr, en outre, que si elle ne se
sentait pas déjà pour lui une sympathie très-prononcée, au moins elle ne s'opposerait pas à devenir sa feminë ai M. et madame de Mortoane subordonnaient leur consentement au sien.
Plusieurs fois Gustave avait adroitement, ou plutôt avait cru adroitement questionner le commandant sur ses intentions à Tégard de sa fille, et il avait appris que le commandant serait tout disposé à la marier si elle trouvait un homme qui lui plût et qui fût dans des conditions de fortune et de position convenables.
Quant à madame de Mortonne, elle voulait ce que voulait son mari ; et si nous avons dit que Gustave avait cru questioifner adroitement le commandant, c'est que celui-ci, auquel il ne voulait pas faire conn&ître tout de suite ses intentions, les a«vait quelque peu devinées et s'en était souvent entretenu avec sa feoiime.
— M. Gustave Daumont serait, un excellent parti pour Laurence, avait dit madame de Mortonne, si j*eQ crois mes impressions sur lui. Du reste, je parlerai de lui à madame de Péreux, et je saurai à quoi m'en tenir sur son compte.
Les parents de Laurence s'étaient aperçus que Gustave faisait la cour à leur fille, ce dont Gustave ûe s'était pas aperçu lui-même.
Quand on commence à devenii* amoureux d'une femme, à défaut des paroles qu'on n'ose lui dire et qui seraient l'expression de l'amour que Ton ressent déjà et que l'on a besoin d'épancher d'une façon quelconque, on laisse son regard dire, et cela souvent malgré soi, tout ce que la bouche retient encore.
Ce sont ces regards que voient les parents, qui sont là pour tout voir et pour veiller sur leur enfant.
Or, tout en causant de la pluie et du beau tempsavec Laurence, Gustave la regardait comme regarde un homme qui pense à tout autre chose qu'à ce qu'il dit.
Un jour donc, madame de Mortbnne dit à madame de Péreux : '
— M. Gustave Daumont est.un ami de votre fils?
— Un camarade de collège, répondit madame de Péreux.
— D'une bonne famille?
— D'une famille excellente.
— Ses parents vivent encore?
— Non'; il est orphelin.
— Il a de la fortune?
— Vingt mille livres de rente environ , ce qui est fort beau pour un garçon.
— Quel caractère a-t-il? Je vous dirai tout à Theure pourquoi je vous demande tout cela.
— Il a le caractère que vous lui connaissez; il est bon, plein de cœur, je Taime presque autant que si c'était mon propre fils; c'est tout vous dire.
— Merci, ma chère madame de Péreux, je dirai tout cela à mon mari.
— Que se passe-t-il donc?
— Il se passe que M. Daumont fait un peu la cour à Laurence; qu'elle est en âge d'être mariée; qu'il ne lui déplaît pas, si j'en crois ce qu'elle m'a dit, et que je serais heureuse que ce mariago se fit, car il nous
ANTONÎNB. . 25r>
rittaeherait encore plus à vous, par l'amitié que H. Daumont porte à M. votre fils.
— Ah! il fait la cour à mademoiselle Laurence! dit madame de Péreux.
— Vous dites cela comme si vous voyiez quelque empêchement à ce mariage.
— Aucun, je vous assure, répliqua madame de Péreux; seulement, je suis étonnée de ne pas m'étre aperçue comme vous que Gustave aime Laurence.
— Oh ! c'est bien facile à voir. Hais vous n'êtes occupée que de M. Edmond, et il est tout naturel que ce qui se passe autour de vous et qui ne le regarde pas ne* vous frappe point.
-*- Vous avez raison. Eh bien, je parlerai de cela à Gustave; le voulez- vous?
— Bien volontiers. Sondez ses intentions, et si vous voyez que je ne me suis pa« trompée, dites-lui que M. de Hortonne et moi, nous sommes dans les meilleures dispositions pour lui. Si ces enfants doivent être heureux ensemble, autant que cela soit tout de suite.
— C'est juste. Dés aujourd'hui j'aurai causé de tout cela avec Gustave; il m'aime comme sa mère et il ne me cachera rien.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer ce qui avait causé l'étonnement de madame de Péreux. Le souvenir de Nichette s'était présenté à elle, et elle n'avait pu s'empêcher de plaindre la modiste.
Le soir même elle prit Gustave à part.
. — J'ai à vous parler, Gustave, lui dit-elle, et de choses sérieuses.
— Je vous écouté, madame.
— Vous aim^z inademoiselle de Hortonne, fit madame de Péreux, qui, avec la franchise qui la caracté-' risait, arrivait droit au but.
— Vous avez deviné cela, madame? dit Gustave en rougi3sant.
— Non^ ce* n'est pas moi qui Tai deviné, c^est madame de Hortonne qui Ta v^.
— Elle vous en a, parlé?
— Oui, tout h Theure.
— Que vous a-t-elle dit?
— Ce que, comme mère, elle devait me dire. Elb m*a c[ue^tionniée $ur votre compte ; et, comme je n'avais à dire de vous que d'excellentes choses, elle a ajouté que, dans le cas où vous demanderiez la main de sa fille, rien pe s'opposerait i vo^e mariage aveo elle.
— Que je vous remercie, madame \ dit Gustave eu prenant la main de madame de Péreux.
— Ainsi, continua celle-ci, si vous le voules, je pour< rai vous se^ir d/'iutermédiaire.
— De mère, vous voulez direl
— N'aimez-yous pas Edmond comme votre frère? .
— Que vous êtes bonne!
— Haiutenant, voulez-vous me permettra de vous donner un conseil ?
— Dites, dites^ madame, et quel qu'il «oit, je le suivrai.
— Eh, bien, à votre place, Gustave, î'mm à Varia avant dQ pie prononcer.
^ f irai, nipoudit DauiBoat, qui ne 96 trompait pas à TioteatioB de ce conseil, et qui baissa les ym%.
-^ Cela, reprit madame de Poreux, me donnerait lo temps de m'étudior et de me rendre compte de me$ yé^ ritables impressions. Peut-être, une fois à Paris, au sein du monde, au milieu d'autres jeunes filles^ près des gens qm vous aimiez autrefois, vous aperoevre;:;vous qun cet amour nouveau n'a pas de racines bien profondes dans votre emur, at que Fisolement seyl Ta fait naître. Mademoiselle de Hortonne est la seule jeune fille qu# vous voyiez iai, depuis deux mois que vous y êtes. Il est tout naturel que toutes vos imaginations se soient portées sur ellei mais il serait naturel aussi que vous vous aperçussiez un jour que vous ayeiç eu tort d'obéir à un premier mouvement. Le mariage est chose sërieusOf Yous ]ê voyez par celui d'Sdmond^ ivant d'en oontritcter un, assurez^vous que votre cgeur en a besoin pour être beureui, et qu'il a définitivament rompu avec co qui faisait son boobeur autrefois.
Madame de Péreuz: appuya sur (çette dernière phrase, dont le sens eacbé n'échappait pas a^^ jeup^ homme, et qui ne pouvait faire autrement que de lui en êtro reconnaissant.
«^ Puia, ajoum madame de Pér^u;^, il vous faut tous v^ papiers, qu# voys n'avez pas ici, afin que vou^ soyez en règle quand vous revi^drefc, et qne l^ mariage puisse se faire tout de suite.
«^ Gomme votre <^ur isaisit tout, madamel fit Gustave, et cnmmo je fom ^\ê gré 4» ^e qu^ vous vene;; de me dire '
— Allons, vous m'avez bien comprise, Gustave... Ne soyons jamais ingrats envers ceux que nous avons aimés. Si, malgré votre séjour à Paris, vous vous apercevez que votre bonheur dépend de mademoiselle de Hortonne, ce sera une dernière joie que vous aurez donnée à quelqu'un qui, j'en suis sûre, pense à vous à cette heure. Partez demain matin. Vous avez plus d'un mois devant vous. Quelques jours avant de quitter Paris, si vous revenez toutefois, écrivez-moi, et, quand vous arriverez, votre mariage sera chose conclue. Estce cela?
— Vous prévoyez tout. Qu'Edmond est heureux de vous avoir pour mère, et que je suis heureux, moi, que vous vouliez bien me guider un peu !
L'avis de madame de Péreux était sensé, et Gustave fut enchanté de l'avoir reçu. 11 conciliait tout, en effet, et pesait les choses dans une balance égale.
A Nice, Gustave ne se sentait pas le courage d'aller retrouver Nichette et de quitter Laurence; il s'agissait desavoir si, revenu à Paris, il aurait le courage de venir retrouver Laurence et de quitter Nichette. Lequel serait le plus fort, de Tamour ancien ou de Tamour nouveau?
Tout était là.
Gustave monta dans sa chambre faire ses préparatifs de départ, et, puisqu'il partait, il eut hâte de donner une joie à Nichette, et lui écrivit :
« Je pars presque en même temps que cette lettre. Une demi- journée après elle, je serai à Paris% »
Il alla faire une visite d*adidu à M. et à madame de Mortonne.
— Vous nous reviendrez? lui dit le commandant.
— Le plus tôt possible, répondit Gustave. Madame de Mortonne échangea un regard avec son
mari, qu'elle avait prévenu de la démarche qu'elle avait faite auprès de madame de Péreux. Laurence sentit son cœur battre violemment.
— Je vous retrouverai ici , commandant? demanda Gustave.
— Nous n'en bougerons pas, répondit H. de Mortonne.
Gustave prit aussi congé de Laurence.
Elle lui tendit une main qu^l pressa et qui répondit légèrement à cette pression.
— Pourquoi M. Daumont part-il? demanda-t-elle à sa mère quand Gustave se fut éloigné.
— Parce qu^il a l'intention de se marier, je crois, répondit madame de Mortonne, à qui madame de Péreux avait fait part d'une partie de sa conversation avec Gustave et du résultat qu'elle avait eu, et qu'il faut pour cela qu'il arrange ses affaires.
En disant cela, madame de Mortonne regardait confidentiellement sa fille.
— Ma bonne mère!... sV^ria celle-ci en se jetant dans ses bras.
— Tu l'aimes donc décidément?
— Oui, ma mère.
— Eh bien, dans quelques jours, tu pourras le lui avoutr.
Gustave partit, laissant la petite maison de la route de Nlcô livrée à ses tranquilles préoccupatiotts de chaque jour.
Ëdtudnd allait aussi bien qu'il pouvait aller datis fêtât où il était.
Quatre jours après soti départ, Gustave arrivait à Paris, (Courait à la tue Godot, et Nichette, qui Tattendait avec impatience, se jetait à son cou sans pouvoir retenir l6S larmes de joie que lui faisait Vôîser ce retour inattendu.
Huit jours auparavant, Gustave croyait ne pouvoir s'éloigner de Laurence. Pendant le premier baiser qu'il reçut de Nichette, il fut convaincu qu'il ne pourrait plus quitter Paris.
Que cenx qui expliquent le co&ur humain eipliquent cela. Moi, je raconte.
Rien notait changé ehez Nichette. Gustave sentit que la place où il la retrouvait était celle où depuis plus de deux mois elle Tavait attendu. Les murs prennent un caractère nouveau des habitudes nouvellement contractées. Toutes les choses que Gustave con* naissait chez Nichette s'offrirent si bien dans le même ordre à ses yeux, qu'il oublia un instant qu'il avait quitté Paris.
— Enfin, te voilà donc1.«. s'écria la jeune fllle en pressant les mains deDaumont et en le regardant. Que je suis contente ! Je craignais de ne plus te revoir, fitelle en riant; car, du moment qu'elle était sûreidu retour, elle pouvait rire en parlant de l'ahsence.
— Je ne pouvais pas quitter Edmond, chère enfant,
répondit Gustave... Si tu savais comme il a été malade!...
— Mais il est sauvé?
— On Tespére, du moins.
— J'ai bien pensé à lui, pauvre garçon !... Tous les soirs je priais pour vous deux.
— J'espère que je le retrouverai tout à fait hors de danger.
— Tu vas donc repartir? dit Nichette avec tristesse.
— J'ai promis à madame de Péreux et à Edmond de revenir auprès d'eux.
•— Ah ! fit Nichette d'aune voix résignée, où perçait rémotion que lui causait cette nouvelle.
— Qu'as-tu? lui demanda Gustave, qui savait bien ce que Nichette avait, mais qui avait voulu établi/ tout de suite la possibilité de son départ, dans le cas où Nichette serait insuffisante à lui faire oublier Laurence.
— 'Il y a dix minutes que tu es arrivé ; avant d'ôter ton manteau de voyage, tu me dis que tu vas repartir, et tu me demandes ce que j'ai ! . . .
-— Rassure^toi, nous avons quinze bons jours à passer ensemble.
«— Quinze jours seulement !
— Trois semaines peut-être.
— Tu aimes donc bien Edmond? fit Nichette en re* gardant Gustave d'un certain air.
— Tu le sais bien, et il ne m'a pas laissé partir sans peine. Hais je n'y tenais plus, et je voulais absolument te revoir.
— Est-oa bien vrai?
ANTONINB. 261
— Tai-je jamais menti?
— Je commençais à avoir peur, sais-ta bien? dit la jeune fille en jetant sor son lit le manteau et la casquette de voyage qu*elle venait d'ôter à Gustave.
-* Et de quoi avais-tu peur?
— Tavais peur que tu ne m'aimasses plus et que tu eusses donné ton cœur à une autre.
— Qui? bon Dieu ! s'écria Gustave en rougissant et en espérant cacber sa rougeur sous son exclamation.
— Qui? Une autre femme.
— Et maintenant tu es rassurée? demanda Gustave en prenant Nichette sur ses genoux.
— Ciomplétement, puisque te voilà, quoique...
— Quoique?... répéta Gustave avec une intonation qui réclamait la fin de la phrase.
— Quoique je craigne bien qu'il n'y ait autre chose qu'Edmond qui te rappelle là-bas.
— Serais-je venu, s'il en était ainsi?
— Tout de même. Tu te serais dit : c Cette pauvre fille est malheureuse à Paris, allons la voir un peu. . . n Peut-être pendant que l'autre est forcée de s'absenter aussi... Cela se pourrait bien.
On ne saurait nier les secrets pressentiments de la femme, qui lui font souvent, sans la moindre indication, entrevoir une partie de la vérité, pressentiments que l'on s'explique facilement quand la vérité est probaUe.
— Tus es folle, dit Gustave, qui aimait autant trancher cette conversation d'un seul coup.
— Alors déjeunons, répliqua Nichette en allant
chercher une chaise pour elle et en l'approchant d'une petite table toute servie qui attendait l'arrivée de Gustave ; car la jeune fille avait prévu qu'il arriverait tombant de fatigue et de faim.
— En tout cas, ajouta Nichette en a'asBeyant à côté de son convive aimé, &i elle Vaime, elle ne t'aime pas autant que moi !
Cette dernière phrase 6*éteignit souè tes lèvres de Gustave, qui, réintégré dans des habitudes de deux ans, ne voyait pas «ncore reparaître le souvenir de Laurence, d'autant plus qu'il trouvait un réel plaisir à reprendre ces habitudes, au moins pendant quelque temps. Puis Nichette était charmante en réalité. Pour recevoir son amant, elle avait mis en <BUvre toutes les ressources de sa spirituelle eoquetterie; nous disons spirituelle, parce que la coquetterie a des nuances variées, et quMl y a de l'esprit à rtttiliser dans certaines circonstances, sans que tfdhA qui en est Tobjet puisse s'en apercevoir. Ainsi, Nichette, dans son bonnet, dans sa coiiïure, dans la feçon de sa robe, avait quelque chose de nouveau qui en même temps rappelait le passé et qui séduisait Gustave» Bref, lî'était Niohette avec quelque chose de plus.
Ce quelque chose était pettt-êtns les deux mois que Gustave avait passés sans la voir, ehariue inexprimable pour rhomme qui revient.
Pendant le déjeuner, Gustave raconta à sa maîtresse tout ce qu'il n'avait pu lui écrire et même tout ce qu^il lui ^vait écrit. Il lui détailla l'emjploi de ses journées, en ayant bien soin d'oublier les moments coiisacrés à
AWTONINE. 265
Laurence et les parties de cheval faites avec elle et son père.
Nichette, de son côté, raconta comment la vie if était passée pour elle. Cela était bien simple... Elle avait d'abord beaucoup pleuré, elle était restée qdnze jour* sans sortir, puis elle avait rencontré une de ses amies qu'elle n^avait pas vue depuis longtemps, qu'elle avait connue dans le magasin où elle avait travaillé, qui venait de faire un petit héritage et qui allait âTétablir à Tours.
En attendant que cette amie partit, Nichette m avait fait sa société. Toutes deux étaient allées de temps en temps au spectacle, ensemble, se quittant ie m<»iiis possible, jusqu'au moment où mademoiselle Charkme Toussaint avait été forcée de quitter Paris, c'est-à-dire huit ou dix jours avant l'arrivée de Gustave, ee qu'die n'avait fait qu'après avoir en vain prié Nichette d6 tfwBisocier à elle, lui assurant qu'dle ferait fortune*
— Maintenant, dit Nichette à Gustave, quand il «ut fini de déjeuner, tu as passé quatre nuits en voiture, tu dois avoir besoin de sommeil, il faut dormir.
— Aussi vais-je rentrer chez moi, dit Gustave.
— Non, répliqua Nichette, tu vas te jeter sur mon lit, tu Vas dormir, et moi je travaillerai eu je lirai pendant ce temps-là.
Gustave obéît à Nichette; H se jeta sur son fit..* et une heure après il dormait comme dort un homme qui vient de faire deux cents lieues.
Nichette rarrangea ses cheveux devant la j^oe et s'assit au coin du feu comme pour lire ; mail elle re-
gardait bien plus souvent celui qui dormait que ie livre qui était ouvert sur ses genoux.
Quand Gustave se réveilla, à sept heures du soir, Nichette, le visage à demi éclairé par la lampe couverte de son abat-jour, travaillait auprès de la table, et ses petits pieds posés sur un tabouret rapproché du feu.
Gustave resta en contemplation pendant quelques minutes devant ce charmant tableau, auquel un peintre n*eût rien pu ajouter.
«Voilà mon passé, se dit-il ; faut-il que j'en fasse mon avenir? Cette enfant m'aime; au premier mouvement que je vais faire, tout son être va se tendre vers moi ; elle va venir m'embrasser et me jeter ses bras autour du cou. Mais où cela nous mènera-t-il, elle et moi? Elle vieillira, moi aussi je vieillirai ; nos goûts changeront. Nous suffirons-nous aux heures où nous chercherons autour de nous une famille que nous n'avons ni Tun ni Tautre? Nous aimerons-nous encore? On peut voir vieillir sa femme, on a peine à voir vieillir sa maîtresse : les sentiments qui vous unissent à celle-ci sont si différents de ceux qui vous unissent à
celle-là!»
Voilà ce que pensait Gustave, et huit jours après son arrivée il commençait à être convaincu qu'il repartirait et p];esqueà.regretter d'avoir promis à Nichette de rester trois semaines avec elle. .
Nos lecteurs vont bien comprendre tout de suite pourquoi; et ils n'accuseront pas Gustave d'ingratitude, ils ne pourront s'en prendre qu'aux éternels besoins de notre nature humaine.
Nichette était charmante, Gustave s'était senti ému en la voyant; mais une fois les premiers transports passés, c'était toujours la m^mecho^e. C'était la femme qu'on a aimée pour sd beautés au\ vous a inspiré une fantaisie, qui s'est livrée sans efforts, que l'on a gardée parce qu'on a trouvé en elle des qualités que l'on ne soupçonnait pas devoir y être, qui a distrait votre esprit, flatté votre amour-propre, intéressé même votre cœur, que Ton ne songera pas à quitter tant qu^on ne verra pas d'autres femmes ou qu'on ne verra que des femmes inférieures à elle; mais, mise en parallèle avec une vierge innocente et naïve qui ne se donnera pas à celui qu'elle aimera si celui-là ne lui donne pas son nom, qui a grandi dans le respect des saintes choses et sous la protection de la famille, qui a été élevée dans les devoirs et les préceptes de la religion, qui aura, en outre, pour elle les'promesses et le charme de la chose inconnue et cet irrésistible attrait de la virginité de l'âme et du corps, la première femme devra céder le pas à la seconde, car le cœur de l'homme n'hésitera pas entre les deux, le jour où, comme Gustave, après avoir vécu deux ans avec l'une, il pourra avoir l'espérance de vivre éternellement avec l'autre.
Cela est triste pour la pauvre femme qu'on laisse; mais l'usage est là qui con^cre cette volonté du cœur à laquelle la plupart des hommes se. soumettent en avançant dans la vie, et Tusage a prouvé en même temps que ces pauvres abandonnées finissaient par se resigner, par se consoler et souvent par dire un jour : « Il vaut mieux que cela soit ainsi. »
266 ÂNTONINfi.
Cependant Tamour d'une maîtresse a par moment certaines réalités qui la font plus forte que toute autre, surtout quand, comme Michette, la maîtresse est jeune, belle et pleine d'expansions physiques. Malheureusement à ces réalités succède une fatigue de corps dont le cœur profite pour rouvrir sa porte à cet autre amour qui n'est encore qu'à l'état de rôve et de promesses. Placé entre les deux, l'homme donne alors la préférence à celui^ci^ car il n'a plus rien à demander au premier et a tout à espérer du second.
A qui n'est-il pas arrivé de tenir une femme dans sas bras et de penser à une autre? Le cœur est même en cela si exigeant, qu'il en devient égoïste et déloyal. Q y avait des moments, moments indescriptibles, où Gustave, lorsque Nichette se livrait avec lui à toutes les expansions de son âme, essayait de se convaincre que ce corps charmant qui tressaillait sous ses baiser^ était celui de Laurence, et la pauvre Nichette se disait dans 3a confiance ignorante : <( Il me semble que Gustave ne m'a jamais tant aimée que maintenant. »
Si elle avait su à quoi elle devait l'énergie de ces embrassements, la pauvre enfant eût bien pleuré.
Cependant, plus le moment approchait où Gustave allait pour toujours quitter Nichette, plus ses souvenirs de jeune homme révéb^i^t leurs doux sourires pour lui dire : « Reste avec nous, j»
Une fois, il vint ohaz la modiste pendant qu'elle était sortie. Il prit la clef et monta, et^ en attendant, il passa en revue tous les objets qui composaient la petit appartement de sa maîtresse* Il revit ainsi ious ceux qu'il
ANTONINB. . 267
lui avait donnés, et se rappela les circonstances où il lui avait fait ces cadeaux.
c La pauvre enfant, disait-il en examinant les statuettes et les petits tableaux dont il avait orné sa chambre, comme elle prend soin de tout ce qui lui vient de moi ! . . . Voici ses petits bijoux, les seuls qu'elle ait voulu accepter ; elle ne les porte que pour sortir avec moi. Voici mon portrait qu'elle a caché dans le fond de son lit, derrière les rideaux, pour ne pas me compromettre aux yeux des gens qui peuvent venir chez elle. Bonne- Nichette ! Un jour elle regardera en pleurant tous ces objets auxquels elle sourit maintenant, et qui lui rappelleront l'homme qui Taura délaissée et qui en aimera une autre. Ils la feront plus seule eûcore, car, par leur vue, ils lui interdiront presque la consolation de demander à un autre homme ce qu'elle n aura pas trouvé en moi. »
Et, quand il pensait ainsi ^ Gustave eût peut-être voulu trouver dans son cœur une raison assez forte pour le retenir ; mais toujours les promesses de bonheur que lui faisait Favenir, dans le seul nom de Laurence, le réportaient à partir, ce qui ne Tempêchaftpas de donner des larmes à Nichette, comme une mère qui aurait eu deux enfanta, et qui en aurait perdu un, donnerait des larmes à la mort de celui-ci, et sourirait en même temps aux baisers de celui-là, qui finira peutêtre par la consoler.
Gustave était donc là, au milieu de la chambre de Nichette, et les yeux humides, quand la jeune fille entra sans qu'il Tuntendit, et vint sur la pointe du pied
268 ANTONlNfi.
poser sa tète gracieuse sur Tépaule de son amant. Il se retourna vivement, et trouva un sourire et un baiser sur les lèvres de la modiste.
— Qu'as-tu T lui dit-elle; car il n*avait pu lui cacher son émotion.
— Je n'ai rien, ma bonne Nichette, répondit Gustave en la prenant dans ses bras ; je suis seulement un peu triste en songeant que je vais te quitter.
— Tu repars donc, décidément?
— Oui.
— Tu as reçu des nouvelles de Nice?
— J*ai reçu une lettre ce matin.
— Edmond va plus mal?
V — Non, mais il ne va pas mieux ; et le pauvre garçon tient à m'avoir auprès de lui : il ne faut rien refuser aux malades.
— Gustave?... fit Nichette d*un ton suppliant.
— Que veux-tu?
— Si tu m*aimais bien, tu ferais une chose.
— Dis.
— Mais tu ne voudras pas. * -
— Dis toujours, et, si cela est possible, je le ferai.
— Oh ! cela est plus que possible, c'est facile.
— Parle, alors.
— Emmène-moi.
— Quand tu m'as écrit pour me demander cela, ma chère enfant, je t'ai donné toutes les raisons qui m'empêchaient de te faire venir.
— Ainsi, tu ne veux pas? •
— Non» répondit doucement Gustave.
ANTONINE. sa»
— le n*aarais pas demeuré avec toi, reprit-elle, eomme si cette raison eût dû influencer son amant, qui ne répondit rien. Alors elle continua, croyant avoir gagné du terrain :
— Je louerais un petit appartement à Nice ; personne ne saurait qui je suis ni ce que j'y suis. Madame de Péreux, Edmond lui-même, Tignoreraient. Tu viendrais me voir de temps en temps, aux heures où il n*y a personne dans les rues, le soir, et je serais bien heureuse; car Paris est bien triste pour moi quand tu n'y es pas.
— Je reviendrai bientôt, ma petite Nichette, répliqua Gustave, et nous ne nous quitterons plus.
— Comme tu voudras. Tu es le maître, fit la jeune fille en essuyant ses yeux. Quand pars-tu?
— Dans cinq ou six jours.
— Veux-tu que je t'accompagne jusqu'à Châlon! je serai plus longtemps avec toi.
— Eh bien ! tu m'accompagneras jusque-là, répondit Daumont, heureux de pouvoir accorder quelque chose à la pauvre fille.
— Oh! que tu es bon! .. dit-elle en lui jetant ses bras autour du cou.
Et elle sauta de joie.
Gustave était pour Nichette, depuis quMl était de retour, ce qu*un père est pour son enfant qu'il va remettre au collège, et qui va s'y ennuyer. 11 lui donnait tous les plaisirs qu'il pouvait lui donner, en se disant : c Au moins, elle se sera^'un peu amusée, j»
Sur ces entrefaites, il reçut une lettre d'Edmond ; car, comme on le pense bien, la lettre qu» Gustave
avait dit avoir reçue de Nice n^était qu'un prétexte , pôfsonne tie lui avait écrit.
Voici ce que notre malade écrivait :
f Je suis encore bien faible, cher ami, mais je veux trouver la force de t'écrire quelques lignes. D'abord, pour en finir tout de suite avec moi, je vais un peu mieux, et ce mieux promet d'aller en augmentant.
d Ma mère m'a parlé de la conversation que tu as eue avec elle, et m'a fait connaître la véritable cause de ton départ. J*ai pensé tout de suite à notre pauvre Nichette, si bonne, si dévouée et à qui nous avons dû quelquefois de si bonnes journées. Puis j'ai réfléchi, et, comme le moment approche où tu dois revenir, si tu reviens,* j'ai voulu te donner un conseil. Tu sais que j'aime Nichette de tout mon cœur, mais tu sais aussi que je t'aime davantage, et cela est bien naturel. Je n'hésiterai donc pas à te donner le conseil qui, à mon avis, pourra te rendre heureux, quand même ce conseil devrait lui causer une peine... Ton bonheur avant tout... Eh bien, je crois, mon cher Gustave, que ton bonheur est entre les mains de mademoiselle de Mortonne. C'est à toi que je dois Ântonine, ce ne sera pas à moi que tu devras Laurence, mais au moins j'aurai fait mon devoir en combattant tes hésitations, si tu en as encore. Elle t'aime, d'abord, et beaucoup, car j'ai parlé souvent de toi avec elle, et l'iîitérét qu'elle te pûfte perçait à travers ses paroles... Le bonheur est donc là, parce qu'il y a amour... 'Son père et sa mère sokit excôllents et remplaceront les parents que tu as
perdus. Le bonheur est donc là, puisque! y a famille... Laurence est un ange d'innocence et de beauté, c'est une âme toute neuve à façonner, c'est un paradis vierge à conquérir. Le bonheur est donc là, puisquUl y a religion, innocence^ avenir.
tf Épouse mademoiselle de Hortonne.
« Mais fais pour Nichette tout ce que tu dois faire. Â ta place, je ne lui cacherais rien. Je lui dirais tout moimême, au lieu de lui écrire comme tu as sans doute rintention de le faire. Elle a du bon sens; elle sait bien, datis le fond de son cœur, que votre liaison ne peut être éternelle, et je crois qu'elle te saura gré de la confiance que tu auras eue en son amour, si tu raisonnes la position avec elle. Assute-lui son avenir, cela je n'ai pas besoin de te le recommander, mais assurer le-lui de façoti qu6 cet avenir lui-même soit une distraction pour elle. Achète-lui un petit magasin ; dépose* lui, outre cela, ôhez un notaire, une somme qui sera toujoUfs à sa disposition, si sa petite entreprise tie réussit pas. Tu sais qu'un malade a le droit de parler comme un vieillard ; j'ai donc à peu près fait confidence de tout cela à Laurence, qui s'étonnait d'une absence si longue. En effet, pour prendre des papiers, 11 ne faut pas un mois, et il y a bien près d'un mois que tu es parti. Je lui ai dit que tu prolongeais sans doute ton séjour à Pans pour arranger tout cela comme je viens de te lô dire. Elle m^a répondu que tu avais raison d'agir ainsi, et que c'était le fait d'un noble cœur et d'un honnête homme. Tu comprends bien que je ne lui al lait cette confidence que parce que j'étais sur de la ré^*
S7S ANTONlflE.
ponse de mademoiselle de Mortonne. Mais hâte-toi de revenir, car, si elle admet que tu restes à Paris pour assurer l'avenir de Nichette, elle n'admettrait pas que tu y restasses par amour pour notre pauvre amie, ce qu'elle pourrait bien finir par supposer si tu ne nous reviens pas promptement. On ne saurait croire combien les jeunes filles comprennent facilement certaines délicatesses de cœur qu'elles n'acceptent souvent plus quand elles sont mariées. >
Cette lettre fit tomber les dernières indécisions de Gustave, mais il ne put se résoudre à faire à Nichette Taveu de son mariage. Il voulut reculer autant que possible ce moment, et cela par affection pour la modiste et pour ne pas empoisonner la joie qu'elle se promettait à raccompagner.
ff Non, se dit-il, je veux qu'elle n'apprenne cela que lorsque je serai loin. Je ne veux pas qu'en se rappelant le tenips qu'elle aura passé avec moi, elle y retrouve une douleur pour elle. Je veux qu'elle me sache gré de la crainte que j'aurai eue de lui faire de la peine, et qu'elle voie là-dedans une dernière preuve d'amour. Il est toujours temps d'annoncer une mauvaise nouvelle; puis, qui sait si ses larmes ne me retiendraient pas?... et, Edmond a raison, mon bonheur est décidément là-bas, car je sens que mon cœur y est déjà. » .
Il y a des choses qu'on ne peut malheureusement pas dire à une femme que l'on quitte pour une autre^ parce que la passion n'admet pas de terme moyen, et eependant il arrive un iour où le plus souvent ces
ANTONIIIB. S75
choses 86 réalisent; c'est lorsque le temps a changé les impressions et que oeox qui se sont aimés peuvent passer à côté Tun de Taatre sans éveiller dans leur cœur antre chose que le souvenir, cette cendre chaude des sensations éteintes. Si^ après avoir longtemps questionné son âme, on s'aperçoit définitivement qu'on n^a plus d'amour pour la femme qui vous en avait inspiré, et que l'on en éprouve pour un autre ; si l'on pouvait franchement faire l'aveu de ce qu'on ressent à celle que l'on va quitter; si l'on pouvait la faire arriver immédiatement à la température d'affection où • Ton est vis-à-vis d'elle, et changer en amitié loyale et dévouée l'amour qu'elle éprouve encore, le cœur humain aurait fait un grand pas. Malheureusement cela ne peut avoir lieu qu'avec des esprits d'élite, auxquels Tamour-propre dans le premier moment et la raison ensuite donnent la force de cacher leur douleur et de souffler sur le passé.
Ceci était impossible avec Nichette, qui eût éclaté en sanglots et qui se fût traînée aux genoux de Gustave.
Il fallait en finir cependant.
Gustave écrivit à madame de Péreux que, le lendemain du jour où elle recevrait sa lettre, il serait auprès d'elle. C'était, comme on se le rappelle, lui écrire : a Je demande la main de mademoiselle de « Mortonne. ».
Le soir même il partait avec Nichette pour Chtlon. .
La modiste était dans l'enchantement. Elle n'avait
jamais voyagé. Tout Tamusait, La pauvre petite ne se doutait pas du but de ce voyage, qu'elle commençait si gaiement.
Elle arrive à GbMon avec Gustave, à sii^ heures du matin.
Le bateau à vapeur partait à midi pour Lyon.
Nichette, qui tout le long de la route avait fait ré^ péter à Gustave que cette séparation ne serait p^ de longue durée, fut asses gaie jusqu'au moment où Ton porta les bagages sur le bateau, où elle resta tout le temps que pouvaient rester ceux qui accompagnaient les voyageurs.
Enfin on donna le signal du départ*
Nichette regagna le bord, après avoir embrassé Gufr« tave, qui resta sur le poBt pour la voir plus longtemps. Le bateau s'éloigna. Nicbette, qui ne voulait pas altrith ter son amant, lui cria en souriant :
-—A bientôt! n'est-ce pas?
Gustave répondit par un signe de tête, car il sentait que, s'il ouvrait la bouche, les larmes couvriraient sa voix.
Tant qu'elle put être vue, le jeune fille agita son mouchoir, puis elle continua k voir le bateau ; mais Gustave ne ia voyait déjà plus, elle se confondait pour iui avec les autres gens et les autres objets qui étaient sur la rive.
c Voyons! ae dit Nichette en essuyant des larmes involontaires, il reviendra bientôt. »
fit elle prit la résolution de ne plus pleura*
La rivière tournait, le bateau disparut.
Celui qui 4erit ce livre n*a pas d*amre but, en Fë* erivant, que de peindre et peut-être d'exeuser les transformations morales que Tâge et la société apportent chez rhomme, et qui détruisent presque toujours quelques-unes de ses théories premières et des espérances qu'il avait fait concevoir sur lui. Gustave était dans une de ces transfigurations naturelles. Lui qui avait cru que la vie pouvait se continuer comme il l'avait commencée, il avait fini par ressentir l'influence des différentes sensations qui attendent le cœur au relais de la vie, et qui remportent vers des horizons nouveaux. La vue du bonheur d'Edmond avait ouvert son éme à de nouvelles idées. Tout en se disant : « Edmond mourra peut-être jeune, » il* avait été forcé de
s'avouer qu'avant de mourir son ami aurait goûté des joies que lui il ignorait encore, et qu'il pressentait être les plus douces de ce monde, parce qu'elles en senties plus chastes. C'était pendant le temps qu'il avait passé à Paris qu'Edmond était parti pour Nice, qu'il avait ainsi pensé, et les détails que le mari d'Antonine lui donnait de son bonheur dans les lettres qu'il lui écrivait n'avaient fait que l'enhardir dans des désirs vagues encore, mais auxquels le hasard devait bientôt donner un but. Laurence s'était trouvée là providentiellement, et Gustave avait vu en elle un avenir nouveau pour lui.
Quelquefois les transformations que l'homme subit n'ont pas un aussi hecreux résultat pour tous que pour Gustave. Cela dépend de la façon dont on a vécu ses premières années dans le monde. C'est pour cela qu'on voit des débauchés devenir d'excellents maris et de bons pères de famille, et, d'un autre coté, des hommes dont les principes et les croyances semblaient une garantie, changer brusquement, et donner leur cœur en pâture aux vices et aux passions de toutes sortes.
Nous avons essayé <]e faire comprendre, non pas les hésitations, mais les délicatesses de Gustave ; car son cœur n'hésitait plus entre Nichette et Laurence. Seulement il se demandait s'il avait bien le droit de faire ce qu'il faisait. Parfois, le mauvais côté de sa nature (car tout homme a en lui un mauvais instinct qui reparait dans les grandes occasions de la vie, dont il peut triompher à la longue, mais qui, appuyé sur le matéria-
lisme du fait, c($nserve longtemps encore son autorité), le mauvais côté de sa nature, disons-nous, lui soufflait bien de temps en temps à Toreille qu^aprés tout il n'y avait pas à se gêner avec Nichette ; que d'autres, avant lui, n'avaient pas mis tant de précautions à la quitter ; qu'elle était une de ces fiUes toujours trop heureuses de ce que Ton fait pour elles, et qu'ealui assurant une position il faisait plus encore qu'if ne devait faire. Gustave chassait bien ces raisonnements, dont il avait hoDte lui-même; mais ils revenaient incessamment. Ils étaient pour lui ce qu'est un faux poids qu'on a toujours sous la main : on finit par comprendre de quelle ressource il peut être, et, un jour, on est tout étonné de l'avoir mis dans une balance et d'en avoir profité. Si généreux que Ton soit, on a bien de la peine à faire oublier à son cœur tout ce qu*il a intérêt à se rappeler.
Cependant il devait tant de moments de joie réelle à Nichette, que Gustave eût été un ingrat s'il n'eût pas au moins chenthé autour de lui des excuses au chagrin qu'il allait lui faire. H prenait plaisir alors à se souvenir de ses amis qui «'étaient trouvés, ou à peu prés, dans la même position que lui et de ce qu'ils avaient fait. Il trouvait toujours, et cela l'enhardissait de plus en plus, qu'ils n'avaient pas fait les choses aussi bien qu'il allait Jes faire, vt que cependant on ne disait rien d'eux.
Ce fut à tout cela qu'il songea de Châlon à Nice, et, lorsqu'il arriva devant la maison d'Edmond, où il comptait bien trouver Laurence, son cœur battait, d'es-
pérance bien entendu, car les regrets avaient déjà congé.
Il trouva tout le monde réuni dans le salon, comme la veille de son départ. Il fut accueilli comine il Tétait toujours.
Il se jeta dans les bras d'Edmond, qui commençait à marcher. Il baisa }a main d*Ântonine et serra la main de madame de Péreux. Mademoiselle de Mortonne rou^gît et baissa les yeux en le voyant entrer. Le commandant; sa femme et N. Devau:iL lui souriaient.
— Allons, mon cher monsieur Çustave, fit M. de Mortonne en poussant le jeune bomme vers I^aurence, embrasse?} votre femme.
I/aurenpQ fendit son front h Gustave, qui pressa ses main$,
— Vous ne pensez plus à Paris? lui dit-elle touf ba3»
-r Pauvez-vous le demaiider?
— Vous le jurez?
^ h le jure,
.— Et vous êtes heureux?
— Si heureux, que je ne trouve p^s de mots pour 1^ dire.
— Pis* donc, madame de Mortonne, dit le commandant avec un soupir, voilà comme ton père nous a jetés dans les bras l'un de l'autre, il y a vingt-deji:^ ans.
— Puissent-ils endireauîant dans vingt-deux ans!., répondit madame de Mortonne en regardant les deu^ fiancés avec attendrissement
AWTONINE. 279
— Je suis contente de vous, Gustave, fit madame de Përetix en l'éprenant la snalti de Datimont.
— Tu as bien fait, lui dit Edmond tout bas. Chose étrange! Gustave eut, âû milieu de sa joie,
comme tiû éerrement de cœur en voyant que ni madame de Pévênt tA Edmond n' avaient Taif de se souvônir de Ntchette, qui, à l'heUf e où cette scène se passait, écrivait à Gustave combien elle s'ennuyait depuis son dépatt et combien elle avait déjà hâte qu'il revînt.
Pauvre Nichette!...
— Vous voyô2, tnott chef Gustave, reprit madame de Péreut, je vous ai tenu parole.
— Et quand se fera le mariage? demanda Laurence, qui se jeta dans les bras de sa mère en disant cela.
— Quand Ëdmoùd, mon témoin, pourra sortir pour venir à Téglise.
— Dans huit jours alors, fit M. Devaux, et il faut que ce soit pour cela, car il a deUx mois encore à ne pas quitter cette maison.
-^ Ëspéfei-vôus? dit tout bas Gustave au docteur.
— Tout Va bien, répondit celui-ci.
— Maintenant, Gustave , allez reposer un peu, dit madame de PérêUX à DaUmont. Doux est le sommeil qui succédé âlajote.
Quelques instants après , Gustave montait dans sa chambre en &e disant, comme pour couper court aux demietà souvenirs qui traversaient son esprit :
I Maintenant il n'y a plus à y revenir. Tout est
fini. »
280 ANTONINB.
Il se. coucha et s'endormit comme il avait fait chez Nichette en revenant à Paris.
Oh ! nature humaine I
Quand il se réveilla, il faisait grand jour. Il entr'ouvrit le rideau de sa fenêtre et vit Laurence, qui se promenait avec Àntonine dans le petit jardin de la maison.
La jeune fille faisait sans doute des confidences à la jeune femme. Il resta un quart d'heure environ à les regarder sans qu'elles pussent le voir.
ff Gomme elle est belle!... » se dit-il.
Et un tressaillement d'amour parcourut tout son être.
En ouvrant son sac de nuit pour en tirer ses ef- 'fets, Gustave retrouva le reste des provisions dont la prévoyante Nichette avait fait emplette pour lui et qu'elle Favait forcé de prendre. La vue de ces oranges et de ces biscuits brisés l'arrêta pendant quelques instants.
En ce moment quatre heures sonnaient.
Gustave passa la main sur son front.
« J'ai encore deux heures devant moi, pensa-t-il* J'ai le temps d'écrire à Nichette, terminons-en aujourd'hui. »
Il se mit à sa table et il écrivit, après avoir cherché comment il commencerait cette lettre difficile :
« Ma bonne Nichette, j'étais allé à Paris pour te dire une chose que je n'ai pas eu le courage de t'avouer en te voyant si heureuse, et je demande à la distance qui nous sépare la force dont j'ai besoin. Nous ne devons plus nous revoir, ma chère enfant. La vie a des exi'
geiices que tu comprendras. Pour moi, pour toi-même, il fallait tôt ou tard une rupture entre nous. Peut-être ton excellent cœur avâit-il espéré une éternité qui n'est malheureusement pas dans les réalités humaines.
ff J'aurais pu te tromper, ma chère Nichette, et te dire que je quittais la France ; mais j'aime ijiieux être franc avec toi, car ton cœur est digne de cette franchise... Je me marie !... Cela devait arriver un jour. 11 me faut une famille, et qui sait s*il ne vaut pas mieux que nous nous quittions maintenant que d'attendre une époque où nous nous serions quittés sans regrets... Tu te rappelles que souvent tu m'as parlé de mon mariage prohahle, et tu me disais alors que tu te résignerais à celte nécessité de ma position. He pardonnerastu d'avoir donné raison à tes pressentiments? »
Gustave trouvait difficilement les mots nécessaires pour excuser sa conduite; car il comprenait que, quoi qu'il pût dire, il aurait tort aux yeui;; de la pauvre fille qui allait recevoir cette lettre. Aussi passa-t-il brusquement de la dernière ligne que l'on vient de lire aux précautions qu'il avait prises pour assurer l'avenir de Nicbette ; puis, il lui semblait qu'en ayant l'air de ne pas donner beaucoup d'importance à cette séparation, la modiste l'envisagerait moins douloureusement. Il continua donc :
« Hais je veux que tu sois heureuse, et j'ai fait mes dispositions pour cela. Tu es jeune, tu es jolie, tu as tout l'avenir devant toi. Tu trouveras sans aucun doute un honnête homme qui reconnaîtra les qualités de ton oœur et qui ne te demandera pas la confidence du
passe. Pour cela, il faut que tu sties une position indépendante, et voici ce que j'ai Nkit. J'ai donné ordre à knon notaire de te porter une inscription de rentes de deux mille Cinq cents francs, qui te mettront toujours à Tabri du besoin, et une somme de dix mille francs que je te conseille d'employer à t'associer avec ton atnie, mademoiselle Ghsirlotte Toussaint. Si, malgré mes prévisions, ce que je fais pour toi était insuffisant Un jour, je ne veux pas que tu t'adresses à un autre qUe moi. Dans le premier moment de cette nouvelle, )é sais, ma bonne Nichette, que tu auras un grand Chagrin, parce que tu m'aimes réellement; mais je suis convaincu qu'il peut encore y avoir des jours heureux poUt toi, si tu veux avoir un peu de courage.
c îii m'écriras une ligne, n'est-ce pas? pour me dire que tu me pardonnes et que tu veux bien accepter ce que je t^offre en souvenir de notre bonne affection. Peut-étrô un jour serai-je malheureux; si cela arrivait, ce serait à toi que j'irais demander ma première consolation.
« Adieu, clière enfent, je t'embrasse avec toute la tehdresse d'un ami éternellement dévoué, qui t'aime et (jyii t^esliïne comme un noble cœur que tu es. '
i GOSTAVE DaUMONT. »
Gustave avait senti plusieurs fois les larmes lui venir aux yeux en écrivant cette lettre, mais il n'avait pas voulu y ïnettre-tout ce que son émotion lui eût diclé. On comprend aisément pourquoi. Il fallait que cette lètlfô eût un c6té de gravité» de froideur môme,
AïfTONINE. 283
qui portât un coup violent et qui pût donner tout de suite du courage & celle à qui elle était adressée.
Gustave écrivit en même temps à son notaire pour kl rappeler qu'au reçu de sa première lettre de Nice, il devait se rendre chez Nichette et lui pof ter les inscriptions et la somme convenues. Il ne voulait pas que Nichette eût à se déranger pour recevoir ce don. Elle Feût îeftisé â'il lui eût fallu aller le chercher comme une aumône.
Tfois jours après qu'il avait mis cette lettre à la poste, Gustave r^çut celle que Nichette lui avait écrite le jour où il était arrivé à Nice. La pauvre petite était bien loin de se douter, en Técrivant, qu'avant d'avoir reçu une réponse, tout serait rompu entre elle et son amant. Cette lettre était pleine de projets et d'espérancesî...
Les préparatifs du mariage se taisaient. Les bans étaient publiés. Le jour où la cérémonie devait avoir lieu, Gustave reçut la réponse de Nichette. Un moment il eut envie de ne pas la décacheter, et d'en remettre la lecture à quelques jours; mais il ne put résister au désir de savoii^ ce qU^ellé contenait, et il Couvrit.
Elle était bien simple. Voici ce qu'elle disait :
t Je u^ai pas voulu Vous répondre, Gustave, sous la première impression que m'a causée votre lettre. D'abord, je croyais être devenue folle, et je craignais de mêler des reproches aux dernières paroles que vous me donniez le droit de vous adresser. Je regardais avec étoimement toutes les choses qui m'entouraient^ au
284 * ÂNTONlIffi.
miliea desquelles tous étiez quelques jours auparavant, et qui semblaient donner un démenti à votre lettre Mais votre lettre était bien réelle. J'ai beaucoup pleuré, Gustave... ; aujourd'hui je suis un peu plus calme, et j'en profite pour vous écrire.
ff Je ne vous fais donc pas de reproche; d'ailleurs je n'ai pas à vous en faire. Je ne vous ennuierai pas de mes regrets, ce serait inutile. Ce que vous faites, j'avais souvent pensé que vous le feriez, seulement je ne croyais pas que cela aurait lieu si tôt.
c Je vous aimais bien.
c Soyez heureux, ami, c'est le souhait le plus ardent de mon cœur, et il ne se passera pas de jour que je ne prie Dieu pour vous.
( Vos désirs seront exécutés. Tirai à Tours avec Charlotte. Vous avez raison, elle me distraira ; mais je souffrirai bien à quitter mon petit appartement où j*ai passé deux si bonnes années.
« Enfin , que votre volonté soit faite, Gustave, et que votre femme vous aime autant que je vous aimais, c'est tout ce que je demande au ciel.
c Je vous envoie dans cette lettre quelques feuilles du dernier rosier que j'ai acheté et qui conservait la tradition de celui auquel j'ai dû de vous connaître. C'est un dernier souvenir.
<c Peut-être serai-je heureuse encore. En tout cas, n'ayez pas de regret de œ que vous avez fait.
« Votre notaire sort de chez moi. Merci.
n Adieu, Gustave, je vous serre la main comme à un bon ami. « Nichëttb. »
fl Comme elle a dû' souffrir avant d'écrire cette simple lettre!» murmura Gustave.
En effet, Nichette avait bien souffert.
Gustave, lui-même, n'était pas maître de son émotion. Il voulut d-abord déchirer la lettre qu'il venait de recevoir^ dans la crainte qu'elle ne fût trouvée ; mais, par une superstition bien naturelle, il la garda, et, après les avoir portées à ses lèvres, il mit dans le livre de messe de sa femme les feuilles de rose de Nichette.
1)eux heures après, mademoiselle de Mortonne s'appelait madame Daumont.
 peu près à la môme heure, une femme voilée el les yeux rouges de larmes, montait, à Paris, <ian8 la diligence de Tours.
Celte femme, c'était Nichette.