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LE PREMIER PORTRAIT DE PHILIPPE II

L'exposition de la Toison d'or, ouverte à Bruges en 1907, et où se trouvaient réunis tant d'œuvres et d'objets destinés à illustrer l'époque de grande splendeur de l'ordre fondé par Philippele-Bon, mit en relief un portrait appartenant à la galerie royale d'Angleterre et tout spécialement intéressant pour notre sujet.

L'effigie représentait un jeune gentilhomme, dans le riche costume du xvie siècle, paré des insignes de la Toison d'or. Désigné par l'inscription du cadre comme l'archiduc Albert et non sans ressemblance, en effet, avec l'époux de l'infante Isabelle, il évoquait néanmoins une personnalité beaucoup plus considérable : l'infant d'Espagne, le futur Philippe II. Et l'œuvre avait les plus grandes chances du monde d'avoir vu le jour à Bruxelles et d'émaner de Moro.

Le fils de Charles Quint était d'ailleurs représenté fort jeune, facilement reconnaissable cependant pour quiconque se souvenait du buste de Leone Leoni au Musée du Prado, également de la remarquable étude peinte, appartenant au Musée de Budapest, et avec juste raison, pensons-nous, attribuée à Moro.

La découverte du mémoire de Conrad Schot ne permet point de douter que c'est bien sous cet aspect qu'avait posé, devant son maître, le jeune prince que venaient de recevoir avec tant

d'éclat ses futurs sujets et dont le « voyage eut le caractère d'une marche triomphale » (i).

Né à Valladolid en 1527, Philippe avait 22 ans. Il était, selon Brantôme, « de fort bonne grâce, agréable et blond et s'habilloit bien », toutes choses que confirme son portrait. Vêtu avec une suprême élégance, il nous apparaît comme un raffiné. Rien de plus riche que son costume et ses armes. Son pourpoint de velours d'un violet sombre, presque noir, aux manches de satin blanc, est richement soutaché d'or et de perles. La garde de son épée est l'œuvre merveilleuse de quelque orfèvre italien ; enfin, la chaîne à plusieurs tours qui supporte le mouton de la Toison d'or, fait songer presque immédiatement au passage .de la déclaration de Conrad Schot touchant les objets précieux qu'il eut en sa garde au palais de Bruxelles.

Beau garçon, la taille fine (2), Philippe est bien l'adroit jouteur qu'il se montra dans les tournois organisés en son honneur dans plusieurs de nos villes et où figurèrent les plus nobles entre les tenants. Sa figure peu éveillée n'a rien de particulièrement sympathique; elle respire plutôt la hauteur, ce qui, au surplus, n'était pas pour déplaire dans un prince.

D'ailleurs point dénué de grâce, en dépit d'une mâchoire prononcée suffisamment pour être un trait de famille, il ressemble fort à son père, comme le disaient les ambassadeurs. Mais, à tout prendre, l'infant se montrait sous les dehors les plus avantageux, on peut le croire, et Charles Quint dut être flatté dans son orgueil paternel à la vue d'un portrait où, en somme, apparaissait, le mieux qu'il fût possible, l'héritier qu'il avait tenu à présenter lui-même à ses sujets des Pays-Bas « pour qu'ils connussent son

(1) E. Plon : Leone Leoni, sculpteur de Charles Quint etc., 1887. « Demain au plus tard, écrit de Bruxelles le 3o mars 1549, à Ferrant de Gonzague, le fameux statuaire Italien, il (l'infant Philippe) entrera dans Bruxelles avec de grandes fêtes, trop grandes pour ce pays ».

(2) Son armure de joûte existe au Musée des Armes à Bruxelles.

fils et pussent apprécier la grande faveur que le ciel leur avait ménagé en leur réservant un tel prince pour son successeur et pour leur souverain » (i).

Et cependant, malgré l'impression favorable produite à l'exposition de Bruges par l'élégante image que nous rappelons, le récent travail du Dr. V. de Loga a mis en relief, dans la collection de lord Spencer, d'un autre exemplaire de la même peinture, celui-ci ayant de fortes chances d'être le prototype.

Dans ce dernier, à part une différence dans les proportions, le personnage étant moins resserré dans son cadre, l'examen attentif décèle une copie plus directe et plus fidèle de la nature. L'oreille, par exemple, laquelle chez Moro trahit toujours une observation très rigoureuse du modèle, est d'un contour nullement semblable dans les deux exemplaires. L'hélix, très régulier, très élégant, dans le portrait de lord Spencer, se déforme d'une manière bizarre dans la peinture exposée à Bruges. Cette anomalie est absente encore dans la remarquable étude appartenant au Musée de Budapest (2).

Outre ce détail, il est évident que dans l'effigie de la galerie royale d'Angleterre le prognathisme semble atténué. Moro n'a sûrement pas dû avoir souci d'atténuer un trait caractéristique de la physionomie du prince Philippe autant que de celle de l'Empereur, son père. Chez l'infant la bouche est petite, mais la lèvre inférieure s'accuse en forte saillie.

L'étude du Musée de Budapest peut être envisagée comme révélant le système du peintre dans la production de ses portraits officiels. Demandant au modèle de plus brèves séances, il fera de la tête une transcription précise, se réservant, une fois l'esquisse

(1) J. Calvete Estrella : Le très heureux voyage, etc. T. I, p. 2.

(2) Nous avons autrefois accepté avec une certaine hésitation cette œuvre. Revue après un intervalle de plusieurs années, elle a triomphé de nos scrupules. Même par la photographie on constatera la manière franche et libre dont procède l'artiste dans son interprétation du modèle. On constatera encore qu'il n'y a point identité rigoureuse dans le costume. Le motif des broderies du pourpoint est, dans l'étude, trop précis pour être improvisé.

(Galerie de Lord Spencer, Altliorp.)

d'ensemble arrêtée, d'y recourir pour l'œuvre définitive, où se caractérisera le maintien du personnage, son allure habituelle, ou, plus justement, la conception que s'en fait l'artiste.

Pour le visage, une étude approfondie, assez vivante, cependant, pour ne point mettre à trop rude épreuve la patience du modèle. L'exécution finale, la mise au point, se fera avec la collaboration d'élèves bien stylés, comme successivement le furent, après Coello, Jean Maes, Conrad Schot et Joachim Beuckelaer, que nous savons avoir travaillé sous lui.

« Mor s'entendait, dit Justi, à conserver à ses personnages, sous l'abondante richesse et la rigidité des ajustements brodés, des collerettes, des manchettes, des croix de perles et de pierreries, la vie, la souplesse des mouvements et la grâce. Non seulement excellait-il à rendre la dignité assumée des hommes de cour, mais à traduire le tempérament, le caractère, l'individualité de chacun d'eux » (i).

Ajoutons que peu à peu son pinceau gagne en ampleur, aussi sa palette en clarté. Sur sa faveur près des grands le mémoire de Conrad Schot nous a éclairés à suffisance. L'élève accompagnait son maître dans les nobles demeures où il fréquentait et mentionne particulièrement, on l'a vu, celles de Berghes et de Molembaix. Par le récit de Calvete Estrella nous savons que le prince Philippe, durant son séjour aux Pays-Bas, se rendit exprès à Maestricht pour être présent au mariage du marquis de Berghes avec la comtesse Marie de Molembaix. Il est donc infini-

(i) « Mor verstand es, unter dem unermesslich reichen und schweren Auf bau der gestickten Kleider, Spitzenkragen, Arm und Halsbânder, Kreuze von Perlen und Edelsteinen die lebendige Gestalt, die Beweglichkeit der Glieder, und ihre natùrliche Grazie zu erhalten. Nicht nur Konventionnelle hofmâssige Anstand wuste er zu treffen, er malte auch Tempérament und Charakter und das eigene individuelle Leben der Zuge. « Spanische Miscellen » [Zeitschrift fur bildende Kunst, 1894), p. 34.

De son côté le catalogue de la « Galerie nationale » à Londres caractérise son style par les mots : « An unpretentious dignity characterizes his portraits equally removed from stiffness and from familiarity ».

ment probable qu'à la veille de cette union Moro avait été appelé à retracer l'image des futurs conjoints, œuvres restant à identifier.

La clientèle du portraitiste dut être considérable autant que distinguée et l'on s'étonne du nombre minime de ses productions restées dans les grandes familles des Pays-Bas, comme, en général, de celles rencontrées dans les galeries publiques, hors d'Espagne (i).

Appartenait-il à l'entourage de Philippe, ce personnage de haute mine dont le portrait, daté de i55o, compte parmi les plus belles créations flamandes de la galerie de l'Ermitage, où brillent les fameuses effigies de Sir Thomas et de Lady Gresham ?

Selon le catalogue, nous serions en présence d'un premier portrait du grand financier britannique, et, nous en convenons, le type du personnage n'est pas sans suggérer le rapprochement. Diverses causes, en revanche, tendent à infirmer la supposition.

L'homme paraît de haute stature, ce que n'était point Gresham, à en juger par le plus authentique de ses portraits, œuvre également de Moro reproduite en tête du bel ouvrage consacré au « merchant royal » par John William Burgon (2).

D'autre part, Sir Thomas étant né en i5ig, avait, en i55o, 3i ans à peine. Le personnage de la peinture de Saint-Pétersbourg semble plus avancé en âge, et de beaucoup. Le morceau, admirable dans sa simplicité, est, de la part de Waagen, l'objet d'un grand éloge, en dépit de la sécheresse qu'y signale le fameux critique.

Vu entièrement de face, le modèle appuie les deux mains sur une table drapée d'un tapis d'Orient. Coiffé d'une barrette plate, il porte entière sa barbe grisonnante. Son pourpoint blanc s'ouvre sur une veste jaune. A l'index de la main droite se remarque une bague chevalière avec chaton gravé.

M. Somow, directeur de la galerie impériale de Saint-

(1) Le Dr. Bredius, croit avoir trouvé au musée de Lisbonne un portrait masculin, médiocrement conservé, pouvant émaner de notre peintre.

(2) The Life and Times of Sir Thomas Gresham. London, i83g.

Pétersbourg, a bien voulu faire faire pour nous un calque de ce chaton. On y trouve, à défaut d'armoiries, ce qui paraît être une tête de mort avec les fragments d'une devise semblant devoir être : Nosce te ipsum.

Nous ne nous défendons point de voir dans cette peinture un personnage anglais. Procédant de l'ancienne collection de Strawberry Hill, elle a, de plus, en Angleterre, une réplique intégrale dans la galerie de Sir Henry Grey, Bart., à Enville Hall (i). De même que sur l'exemplaire de l'Ermitage, on y relève la date de i55o.

Qu'il s'agisse d'une œuvre de Moro, rien ne le prouve, alors que, par Schot, nous savons que lui-même et Jean Maes, reprenant en quelque sorte en sous-œuvre le rôle du maître, peignirent, à cette époque, de nombreux portraits à Anvers. Peut-être faudrait-il chercher dans ce personnage, d'un « britannisme » accentué, l'ambassadeur dont, « pendant des mois », selon Schot, son maître et lui fréquentèrent l'habitation à Anvers. Et peut-être alors aurionsnous une image de Sir Thomas Chamberlain, titulaire du poste, de 1547 à i553. Pure hypothèse, d'ailleurs. Chose certaine, en revanche, un portrait d'Edouard VI fut peint par les deux artistes d'après des sources que dut nécessairement leur procurer le représentant du jeune roi. Nous avons émis plus haut la supposition qu'il s'agirait, en l'espèce, de la toile appartenant aujourd'hui au musée du Louvre, adjugée à la vente Secrétan comme l'œuvre personnelle de Moro. Evidemment celui-ci n'a pu exécuter, d'après nature surtout, le portrait du jeune héritier d'Henri VIII, mort au mois de juillet i553. A cette date le peintre n'avait eu, pensonsnous, aucun rapport avec la Cour d'Angleterre.

(i) Renseignement dû à l'obligeance de M. Lionel Cust, directeur de la National Portrait Gallery, à Londres.

DÉPART DE L'EMPEREUR ET DE L'iNFANT PHILIPPE. MORO A ROME (AVRIL l55o). LE

PEINTRE « LORENZO )) . — COPIE DE LA (( DANAÉ )) DU TITIEN. — MISSION EN PORTUGAL ; PRODUCTIONS AUXQUELLES ELLE DONNE NAISSANCE. — ALONZO SANCHEZ COELLO ET CHRISTOPHE DE HOLLANDE. — SÉJOUR A MADRID. — PORTRAITS DE MAXIMILIEN DE

BOHÊME ET DES INFANTES. RETOUR A ROME (l552). LE PORTRAIT DE JEUNE

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