‹ Antonio Moro; son œuvre et son tempsChapitre 22 sur 48 · UN CHEVALIER DE SAINT-JACQUES · texte numérisé non relu

UN CHEVALIER DE SAINT-JACQUES

(Musée des Beaux-Arts, Budapest.)

le peintre dans sa vie privée. — sa famille. — son portrait (musée des offices, a Florence). — portrait de sa femme (galerie du prado, a madrid). — portraits de

jean lecocq [gallus] et de sa femme (galerie de cassel). philippe mor

van dashorst, chanoine d'utrecht par la grace du roi. la médaille de

moro. un mot sur (( etienne de hollande )) .

Moro, s'il fut à Bruxelles au cours des années i558-i55ç), n'y dut faire qu'un séjour peu prolongé. Utrecht restait non seulement le centre de ses affections, c'était aussi le siège de ses intérêts. On peut croire qu'après ses pérégrinations lointaines, il y venait chercher, au milieu des joies de la famille, un repos bien mérité, reprenant contact avec ses amis, comme avec son vieux maître.

De la famille du peintre, à vrai dire, nous savons peu de chose. Inutile de rappeler le dépit éprouvé par van Mander en voyant accueillir avec une mauvaise grâce insigne, par les enfants de l'artiste, ses demandes d'information. La femme au prénom inusité de « Metgen » , — prénom que notre savant ami le Dr. Muller, l'archiviste d' Utrecht, croit pouvoir dériver de « Machteld <> : Mathilde — l'accompagnait-elle quand il remit à la voile pour l'Espagne, au cours de i558? M. Muller le pense ; nous inclinons plutôt vers la négative.

Faire, au xvie siècle, le voyage de l'Espagne n'était pas une entreprise minime et, pour fréquemment que pût se réaliser la chose où il s'agissait des hommes de cour (i), des gens de robe,

(i) Lors de l'arrestation du comte d'Egmont, en i56j, Jean Hinckaert fit en vingt jours le voyage de Bruxelles à Madrid pour aller implorer le roi en faveur de son ami. Vicomte de Ghellinck-Vaernewyck : Un complot contre le duc d'Albe. Anvers, 1901, p. 17.

de ceux, enfin, que leur situation appelait à prendre directement les ordres du roi, à conférer avec ses ministres, il ne semble pas que les femmes suivissent leur époux en l'occurence.

Plein d'aménité pour son peintre, Philippe étendait volontiers sa bienveillance aux membres de sa famille, à ceux qui dépendaient de lui.

Un frère de Moro servait dans les hallebardiers de sa garde; un fils lui étant né à Bruxelles en iS5y, le roi voulut être personnellement le parrain de l'enfant (i). Nous le verrons, de même, s'intéresser, l'année suivante, au fils de son peintre encore étudiant de l'université de Louvain (2).

En relevant la date de i558 sur le portrait de Moro par lui-même, au musée des Offices, à Florence, l'on peut, croyonsnous, envisager cette splendide création comme ayant dû voir le jour dans le calme de la maison familiale. Nécessairement il s'agit d'une œuvre intime.

Représenté assis devant le chevalet, armé de la palette, l'artiste à qui sa haute stature permet de dominer le spectateur, porte sur nous un œil bienveillant. La dignité de son attitude s'accorde de tout point avec celle qu'il semble, comme d'instinct, donner à ses modèles. Pour avoir supérieurement rendu les traits de son visage, il n'a point jugé devoir, par sa contenance, s'annoncer par rien qui, dans le geste ou l'attitude, doive ajouter à la considération légitimement due à ses œuvres. Aussi bien un autre devait-il s'en charger pour lui : Dominique Lampsonius.

Ce savant antiquaire et humaniste, dont les informations procurèrent à Vasari ses principales données sur les maîtres des Pays-Bas, était, nous le savons, admirateur passionné de Moro.

Fort jeune — il naquit à Bruges en i532 — il avait suivi en Angleterre le cardinal-légat Pôle, et peut-être rencontré le peintre

(1) Nous devons ce renseignement précieux à M. le Dr S. Muller à Utrecht.

(2) Voir page 106.

durant son séjour à Londres, en i554. L'année même où celui-ci créait l'admirable image que nous avons sous les yeux, Lampsonius, revenu dans les Pays-Bas, traçait sur la toile, encore vierge, posée devant le peintre, un dithyrambe, en douze vers grecs.

En disant qu'il traçait, nous nous souvenons d'une lettre écrite par Lambert Lombard à Vasari, le 26 avril i565, et où il est dit que nul n'égale Lampsonius en l'art de former de beaux caractères en français, en latin, en italien, même en grec (1). Moro a tracé en trompe-l'œil une feuille de papier, fixée par une épingle à la toile, et portant les vers élogieux de Lampsonius.

Ces vers ont été traduits en latin, en italien, en hollandais. Leur sens n'a pas été, que nous sachions, rendu en français. Les voici donc. Pour faire usage de la langue d'Anacréon, Lampsonius ne dépouille pas sa qualité de Flamand du xvie siècle. Ce qu'il dit du peintre se répète à satiété dans les rimes hyperboliques gravées au bas des images des célébrités contemporaines par les poètes du temps.

« O ciel ! de qui cette image ? Du plus fameux des peintres ; de celui qui stirpassant A pelle, les anciens, les modernes, de sa main même s'est représenté se regardant dans îm miroir de métal. O le noble artiste! Moro est ici figuré; attends, il te parlera ! Lampsonius. »

Digne à tous égards de figurer parmi les plus admirables productions du maître par la forme, par le coloris, par le modelé, ce noble échantillon de son art nous le montre dans la force de

(1) Gave : Carteggio, t. III, p. 173. Ce même ouvrage contient une lettre de Lampsonius au Titien. Pinchart : Archives, t. I. publie un poème latin du jeune Brugeois écrit en l'honneur de Vasari, sur les pages d'un exemplaire de la première édition des Vite, ayant appartenu à Lampsonius lui-même ; ce volume est à la Bibliothèque royale.

l'âge et en possession des plus complètes ressources du genre auquel il doit son renom.

Mais Moro, aussi, est l'homme du xvie siècle. Il ignore les grands effets de clair-obscur pour se vouer avec passion à ce que l'on pourrait qualifier la copie intégrale du modèle. Sa prédilection pour les aspects de trois quarts semble évidente. Elle lui procure le moyen d'opposer les reliefs aux méplats, de caractériser avec une précision plus rigoureuse ses personnages. Sous son pinceau, les détails rendus avec une inflexible conscience jamais n'aspirent à affaiblir l'effet d'ensemble. Merveilleuses en leur précision, les diverses parties du visage, les oreilles, sont individualisées comme le sont aussi les mains dans leur forme générique et le geste semble appartenir en propre au modèle. Le thème pourra varier, particulièrement où il s'agira des personnages de haut rang. D'une manière générale, toutefois, le peintre y revient, même en dépit des exigences d'une commande. Et même alors, en plus d'une de ses œuvres, les attitudes favorites se montrent.

En créant pour la postérité sa propre image, Moro aura voulu aussi, ayant perpétué son souvenir, le compléter de celui de la compagne de sa vie, de cette « Metgen » qu'il dut épouser de bonne heure et veuve.

Dans sa remarquable étude sur le peintre, M. de Loga identifie l'épouse du maître avec la « Dame au petit chien », N° 1490 du musée du Prado (1). La remarque est d'un observateur sagace. A la concordance du format, au parallélisme des lignes, se joignent, pour nous persuader, le type et le costume bien néerlandais de la personne. Il est clair que cette dame, coiffée de la cornette des Flamandes ou des Hollandaises, au type tudesque, aux mains puissantes n'appartient pas aux sphères élevées où le peintre trouve ses modèles les plus fréquents.

Alfr. Michiels entendait nous faire voir ici Elisabeth d'An-

(1) Antonis Mor als Hofmaler etc. p. 112, fig. 10.

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