FUGUE
Van Mander assure que Philippe II, reprenant le chemin de l'Espagne, se faisait suivre de son peintre. Rien ne dément l'assertion; les éléments de preuve, toutefois, nous font défaut pour la confirmer. Il est, de même, fort difficile d'assigner une durée précise au nouveau séjour de l'artiste dans les milieux où, précédemment déjà, il avait pu faire éclater son mérite. Et ce n'est point chose aisée, non plus, d'arriver à établir avec la précision requise les œuvres auxquelles donna naissance un voyage dont assurément l'importance ne saurait faire question.
Comme tant d'autres artistes auprès des princes et tout particulièrement auprès de ceux de la maison d'Autriche, Moro avait, auprès du roi, un rôle nettement tracé. En dehors de certaines copies d'après le Titien, les auteurs espagnols ne portent à son actif, exception faite de certains portraits d'un caractère plutôt officiel, qu'un nombre très limité d'œuvres de pure imagination et ces ouvrages, par malheur, ne sont point parvenus jusqu'à nous.
Avouons le, au surplus, connaissant le peintre et son inexorable souci de la vérité, on se le figure à peine trouvant dans des
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sujets de fantaisie, l'occasion de succès qui pussent ajouter à son renom de portraitiste. Comment en douter, en présence de la toile religieuse analysée plus haut ?
Philippe II, tout le démontre, était grandement attaché à son peintre. Héritier des princes de sa race par son amour de l'art, il nous apparaît, aussi, comme un digne précurseur de Philippe IV, son petit-fils, dont les relations avec les deux grands peintres de son temps : Rubens et Velazquez, ont concouru avec éclat au prestige de son nom devant l'histoire.
Rubens, dans ses lettres d'Espagne, raconte que, reliées aux appartements royaux par un couloir secret, les pièces affectées à son usage dans l'immense palais de Madrid, recevaient journellement la visite du roi, venant le surprendre à son chevalet. Il n'en fut pas autrement de Moro, que Philippe, peintre lui-même, assurent ses biographes, et indiscutablement appréciateur éclairé des choses de l'art, se plaisait à visiter avec une familiarité charmante. Rien de plus naturel, au surplus, que la faveur témoignée par les souverains aux artistes choisis parmi les plus considérables de leur profession et dont les œuvres concouraient si puissamment à la glorification de leur règne. La légende ne veut-elle pas que Charles-Quint ait ramassé le pinceau du Titien ?
Philippe II avait, tout récemment, transféré de Tolède à Madrid la résidence royale et Moro fut des premiers, sinon le tout premier, à prendre possession de l'atelier attribué à ses peintres par le roi.
Entre les œuvres qu'il dut y produire, le nombre est malheureusement fort limité de celles encore existantes. L'on ne possède même, de son pinceau, aucun portrait de l'héritier de Charles-Quint pouvant être, avec certitude, rapporté à la date de ce séjour en Espagne. Une estampe de Suyderhoef, au bas de laquelle figure le nom de Moro, dans le recueil des portraits de souverains de la maison d'Autriche, édité par Soutman, doit peut-être son origine à un dessin fait d'après nature. La chose n'a rien de péremptoire et
l'intervention de Soutman, élève de Rubens, a dû grandement altérer l'esprit de ce dessin.
C'est, en somme, un fait étrange qu'entre les nombreux portraits existants de Philippe II, aucun ne semble pouvoir être, avec certitude, rattaché aux productions de Moro, à la réserve, naturellement, de celui créé à Bruxelles.
Peut-être trouve-t-on le souvenir d'une de ses peintures dans une grande toile appartenant au musée de l'Etat belge, œuvre de physionomie très officielle. Le roi y est debout, près d'une table drapée de rouge et sur laquelle reposent les insignes de la royauté, le sceptre et la couronne. Il est nu-tête et semble âgé de quarante ans, environ. Son vêtement est uniformément noir, légèrement rehaussé d'or. Le fond se compose d'une tenture rouge.
De l'auteur de cette peinture, de mérite secondaire, nous ne savons rien. La toile avait été rapportée d'Espagne par un ministre belge près la cour de Madrid, le comte van der Straten- Ponthoz ; elle devint, en 1882, la propriété du Gouvernement. Elle est sans attribution au catalogue. Remarquons, cependant, qu'il ne s'agit pas d'un morceau de fantaisie pure. Moro étant au service de Philippe II, au moment de la carrière du personnage accusé par son aspect, l'on ne s'aventure pas trop en supposant que le peintre put ainsi concevoir l'effigie mentionnée par van Mander comme ayant été créée durant sa nouvelle présence à Madrid.
Touchant un autre portrait de Philippe II, en armure celuici, appartenant à la même galerie et assigné à Coello, on ne peut y voir une production comtemporaine de la date de 1546, inscrite sur le panneau. Ceci, d'autant moins, que l'œuvre rappelle la fondation, par Philippe II, de l'Université de Douai, laquelle fondation se produisit en i562. Au surplus, on y relève aussi la date de la mort du roi.
Par un mandement royal, daté d'Anvers en i558 (1), Philippe
(1) Narciso Sentenach : La Pintura en Madrid, p. 43.