CHAPITRE VIII
En refusant, sur le conseil des Cecil, ce secours à Henri IV, Elisabeth n'en était pas moins alarmée des succès de Philippe II en France. Le comte d'Essex, dans son humeur belliqueuse, et avec sa politique plus haute, aurait voulu décider sa souveraine a une coopération active et efficace. Ne l'ayant pas pu directement, il crut y parvenir d'une manière détournée : il se servit pour cela adroitement de Perez, qu'il avait fait le confident de ses pensées, et qui était son agent auprès de Henri IV. 11 lui écrivit donc : « Nous sommes inquiets sur les affaires de France, nous que vous savez en tous points si tranquilles. Si vous, vous, je dis, vous nous connaissiez en France, vous ne traiteriez pas les affaires comme vous faites ; si vous considériez un peu la nature humaine, vous ne nous enverriez point d'aussi inutiles ambassades. Qui dirige les hommes, sinon l'intérêt et la peur? Que d'autres donnent; nous, nous vendons : ils imitent Dieu; nous, les jusuriers. Nous refusons obstinément a ceux qui demandent humblement. Junon elle-même, après avoir plusieurs fois, et en vain, imploré assistance, a éclaté en disant : Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo, faisant allusion a ce Pluton d'Espagne, qui tire son nom de ses richesses. Mais tais-toi, ma plume, et taisezvous, Antonio, car il me semble que j'ai trop lu les poètes. Adieu 1 . »
1 a Sollicili enim de rébus Galliae sumus, et nos quos tu nosli tam in omnibus esse scgnes. Si vos, vos, inquam, in Gallia nos nosceretis, non ita ut facitis, negotia nobiscum Iractaretis. Imo si naluram buma-
Henri IV comprit cet ingénieux avertissement, que sa position toute seule lui donnait du reste. Il fit dire à Elisabeth, par son ambassadeur ordinaire auprès d'elle, M. de la Fontaine, qu'elle le forcerait, en l'abandonnant, à transiger avec ceux qui avaient conspiré leur ruine commune. Afin de la tirer de son indifférence en éveillant ses craintes, il lui envoya M. de Loménie, avec mission de lui annoncer que le pape avait député vers lui des cardinaux, principalement chargés de lui proposer la paix avec l'Espagne a des conditions honorables, paix qu'il serait contraint de ne pas repousser, si la reine d'Angleterre ne l'aidait pas h continuer la guerre 1 . Cette déclaration offensa et inquiéta Elisabeth, qui y vit un acte d'ingratitude de la part de Henri IV et un danger pour elle. Aussi écrivit-elle une dépêche qui devait lui être montrée, et dans laquelle, après avoir rappelé les anciens et constants services qu'elle lui avait rendus, elle justifiait son inaction actuelle sur le continent par la nécessité de pourvoir a sa propre sûreté en Angleterre, et disait qu'elle ne pouvait croire qu'il consentît a traiter sans elle,
nam consideraretis, non ita inanes ad nos mitteretis legationes. Quid enim hominesimpellunt, nisi appetilus et terror? Dent bénéficia libérales : apud nos sunt omnia venalia. llli Deum imitantur, nos fœneratores. Novimus humiliter petentibus constanler dcnegare. Juno aulem, quum sœpius frustra opem implorasset, tandem erupit : Fleclere si nequeo super os f Âcheronta movebo, ad Plulonem illum Hispaniac qui a divitiis nomen oblinet alludens. Sed tace, calame, et lace, Antoni, nimium pnim poetas legisse videor. Vale. » [Memoirs of que en Elizabeth, t. I, p. 297, et Mus. bril., ms. addit., n° 4115, p. 76.) 1 An hintorical view, p. 20.