‹ Antonio Perez et Philippe 2Chapitre 168 sur 191 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de grands acteurs, parmi lesquels je faisais mon personnage au lieu le plus éminent du théâtre. J'ai vu danser sur la corde, et j'y ai dansé moi-même. J'ai vu les danseurs tomber par terre tout brisés, et moi qui vous parle, je m'y suis rompu les reins... Or, comme rien n'ôte plus l'envie de lire la copie d'une lettre que d'en avoir vu l'original, de même je ne puis être tenté d'aller à ces comédies, qui ne sont que des copies, et le plus souvent tirées par de mauvais copistes. Les comédies originales pourraient bien se voir aussi d'une loge ; mais, pour y figurer une seconde fois comme acteur, il y a trop de danger, et j'en ai trop de crainte. Adieu 1 . »

Ces mépris de la fortune, exprimés avec un accent si convaincu et d'une manière si piquante, étaient au fond peu sincères : c'étaient, chez Perez, les réflexions de la disgrâce bien plus que les dégoûts de l'ambition . 11 souhaitait ardemment rentrer dans sa patrie. Il se trouvait mal a l'aise k la cour de France, où il était devenu inutile et suspect depuis la paix de Vervins. Il se plaignait sans cesse de ce que sa pension n'était pas exactement payée et de ce qu'on ne lui accordait pas les bénéfices ecclésiastiques qui lui avaient été promis par la convention de 1597, dont son ami le connétable s'était rendu garant*; il avait souvent recours k ce dernier, qu'il accablait de ses lettres, comblait de ses

* Cartas, à un seiior amigo, p. 639 et 640.

* Voir plus haut, p. 337 et 338.

flatteries 1 , et auquel il adressait même de petits présents qui tiraient tout leur prix de la grâce qu'il mettait a les offrir. C'est ainsi qu'il lui écrivait : « Je vois que Votre Excellence ne porte jamais de gants parfumés d'ambre, mais de très-légers gants de chevreau. Que Votre Excellence veuille bien essayer de ceux-ci, que j'ai fait arranger a mon ancienne mode; sauf vanité, je suis Espagnol, ils ont je ne sais quoi d'hidalgo, et, comme ils sont fins, ils conservent bien les mains. Or les mains qui s'emploient si noblement et si délicatement au bien public et a celui des personnes qui leur sont recommandées doivent être réputées précieuses et conservées pendant une longue vie. Ainsi soit-il 8 ! »

Ses doléances étaient incessantes comme ses besoins, qui se ressentaient un peu de son ancienne opulence. Il les exprimait avec une aigreur dont chaque jour il était moins le maître, et il chargeait le connétable d'appuyer ses griefs auprès du roi : « Rosny ne veut pas me payer, lui écrivait-il au commencement de 1601 , et il y a trois mois que je

* Comme l'attestent ses lettres. Voyez collection Béthune, vol. u-9141.

2 « Yo veo que nunea trae Vuestra Excelencia guantcs de ambar sino de los delgadillos de cabrito. Prueve Vuestra Excelencia le supplico essos que yo hago adereszar a mi modo antiguo, tuera vanidad que soy Espanol, que tienen no se que de hidalgo y con ser limpios conservan bien las manos. Y manos que se emplcan en el bien publico y en el de los que se le encomiendan con tanta entereça y limpieça deven ser eslimadas y conservadas por muchos annos de vida ; assy sea. Amen, amen. » (Lettre dePerez au connétable de Montmorency, du ... octobre 1599, Béthune. 9141, fol. 99.)

Page 1