‹ Antonio Perez et Philippe 2Chapitre 2 sur 191 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Ce volume n'était d'abord qu'un extrait du Journal des Savants 1 et se composait des articles que j'avais insérés dans ce grave recueil sur Antonio Perez et Philippe H. En le publiant de nouveau avec d'utiles changements et quelques développements nécessaires, je me suis efforcé de le rendre tout à fait digne de l'accueil favorable qu'il a déjà reçu. On y trouvera expliquée d'une manière encore plus certaine l'histoire des longs et tragiques démêlés de Perez avec Philippe II.

L'existence aventureuse de Perez offre le tableau de vicissitudes qui sont, je crois, de nature à intéresser et à instruire. Ses premières années

1 Cahiers d'août et décembre 1844, et de janvier à juin 4845.

il ANTONIO PEREZ ET PHILIPPE II

ont vu le règne et la cour de Charles-Quint, dont Gonzalo Perez, son père, était secrétaire d'État. Lui-même est devenu, fort jeune encore, ministre de Philippe H, qui lui a accordé un moment toute sa faveur, et qu'il a servi dans sa politique jusqu'au point de le débarrasser, par un meurtre, du secrétaire et du confident de don Juan d'Autriche, son frère. Il s'est perdu ensuite auprès de son redoutable maître en osant être le rival de ses amours. Jeté dans une forteresse, traduit devant la justice secrète de la Castille, mis à la torture après une longue captivité, traversée de toutes sortes d'incidents ; soustrait, par une fuite heureuse, à la mort qui l'attendait; réfugié en Aragon, où le tribunal célèbre du justicia mayor le prit sous sa protection, et où le tribunal du saint-office s'empara de sa personne; délivré par le soulèvement du peuple de Saragosse, qui le sauva du supplice des hérétiques en perdant ses propres libertés; accueilli en France et en Angleterre, où il devint le pensionnaire de Henri IV, l'ami du comte d'Essex, et prit pari à toutes les négociations contre Philippe II jusqu'à la paix de Vervins et à la mort de ce prince, Perez termina ses jours à Paris, dans l'exil et l'abandon, après qu'eurent disparu

AVANT-PROPOS

de la scène les grands personnages à côté desquels il avait joué des rôles si divers pendant plus de quarante années. • *

Pour combler les lacunes et dissiper les obscurités que présentait encore cette histoire, j'ai eu à ma disposition des matériaux non moins précieux par leur nouveauté que par leur abondance. Je citerai d'abord un manuscrit appartenant au ministère des affaires étrangères, et qui contient la copie de toutes les pièces du procès que Ferez a subi en Castille, depuis son premier emprisonnement jusqu'à sa torture et à son évasion. Dans ce manuscrit, des témoignages nombreux et positifs mettent hors de doute les amours de Perez avec la princesse d'Eboli, ainsi que les véritables causes du meurtre d'Escovedo. Sa lecture m'a suggéré la première pensée de ce travail. On y trouve aussi les principales pièces du procès qui fut intenté à Perez en Aragon.

Mais, pour raconter les événements tout à fait historiques qui, après sa fuite, se sont succédé dans ce pays et y ont amené une véritable révolution, j'ai eu recours à une collection manuscrite de la plus haute importance : c'est la collection en dix-sept volumes, que Llorente a cédée à la Bibliothèque royale, sur les actes de

iv ANTONIO PEREZ ET PHILIPPE II

l'inquisition d'Espagne. Cinq de ces volumes, d'une dimension considérable, contiennent, en douze tomes, toutes les pièces originales, interrogatoires, dépositions, mandats, pamphlets, lettres, récits, sentences, qui font connaître, avec la plus minutieuse exactitude et un intérêt extrême, le conflit de juridiction entre le tribunal du saint- office et la cour suprême du justicia mayor dans l'affaire de Perez, les deux soulèvements du peuple de Saragosse, le 24 mai et le 24 septembre 1591 , la délivrance de Perez, la défaite des Aragonais par les Castillans, et la ruine de leurs privilèges nationaux. C'est surtout 1 avec ces documents que j'ai pu exposer, dans leur saisissante réalité, les derniers actes d'indépendance de ce noble royaume d'Aragon, qui, depuis l'insurrection de Saragosse, subit un assujettissement analogue à celui qu'avait éprouvé le royaume de Castille après l'insurrection des communeros.

Ces manuscrits ne sont pas les seuls dont j'aie fait usage. Les correspondances des ambassa-

• Je me suis également servi du récit qu'a laissé Lupercio Leonardo de Argensola, historiographe du royaume d'Aragon, qui, ayant assiste aux événements de Saragosse, composa ce récit en 1604, sur l'invitation même des députés du royaume. Cet ouvraire n'a été publié qu'en 1808, à Madrid,

AVANT - PROPOS

deurs espagnols, anglais et français, qui se trouvent parmi les papiers de Simancas, au Musée britannique et au State paper Office, à la Bibliothèque royale ; les lettres inédites et les manuscrits de Perez, conservés dans ce dernier dépôt, m'ont permis de m'étendre sur son séjour en Angleterre et en France, de faire connaître ses vindicatives menées et sa triste fin.

Depuis la première édition de cet ouvrage, des matériaux importants ont été mis encore h ma disposition.

M. Gachard, archiviste général de Belgique, a eu l'extrême bonté, dont je ne saurais me montrer trop reconnaissant, de me transmettre la copie d'un manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Haye, et qui contient les lettres particulières et secrètes de don Juan d'Autriche et d'Escovedo à Perez et à Philippe II sur leurs véritables projets, et celles de Perez et de Philippe II sur la conduite de don Juan en Flandre, et le meurtre d'Escovedo à Madrid. Les révélations curieuses qui résultent de ces pièces ont été complétées par des dépêches tirées des archives de Simancas, et relatives, soit au séjour de don Juan en Flandre, soit à la situation de Perez et

de la princesse d'Eboli après leur emprisonne-

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ment. Les premières sont extraites de la correspondance du frère même de Philippe II; les secondes, des rapports d'Antonio Pazos, président du conseil de Castille, à ce prince. Je les dois aux soins de M. Tiran et à l'obligeance de don Manuel Garcia Gonzalez, sous la garde duquel est placé ce riche dépôt de papiers d'État, et qui m'a accoutumé depuis longtemps à ses gracieuses communications.

La correspondance de don Juan d'Autriche, d'Escovedo, de Perez et de Philippe II, qui se trouve h la Haye, n'est pas originale; mais elle est parfaitement authentique. Les passages les plus significatifs et les plus propres à justifier les assertions de Perez y sont soulignés à l'encre rouge. Les observations et les réponses de Philippe II y sont écrites à la marge avec la minutieuse prolixité qui était habituelle à ce prince. C'est sans aucun doute une copie des lettres que Perez avait su soustraire à Philippe H, qu'il avait présentées au tribunal du justicia mayor d'Aragon, et dont il s'est servi pour écrire ses Relaciones et son Mémorial. Elles laissent voir, dans tout son jour, le caractère des divers personnages qui les ont écrites; elles sont toutes remplies des faits les plus curieux, des mouve-

AVANT-PROPOS

ments les plus naturels, des épanchemenls les plus intimes, et contiennent des secrets qu'il est impossible d'inventer. On y retrouve don Juan avec son âme ardente, son imagination inquiète, ses projets aventureux, ses sentiments magnanimes et naïfs; Escovcdo avec sa rudesse, ses emportements, ses désespoirs, ses instances; Philippe II avec ses désolantes lenteurs, ses indécisions perpétuelles, ses faciles défiances, ses dangereuses promesses, ses profondes dissimulations ; enfin, Perez avec sa légèreté, son esprit, son adresse, sa perfidie, ses justes embarras et ses éloquentes angoisses.

A l'aide de ces dépêches et de celles que j'ai reçues de Simancas, j'ai exposé la situation des Pays-Bas au moment où don Juan y fut envoyé comme gouverneur, et j'ai montré quelle avait été à leur égard la politique de Philippe II. J'ai cru même devoir, sans trop m'écarter de mon sujet, retracer sommairement l'histoire de leur insurrection. Ce récit, qui sert à expliquer la conduite et les desseins de don Juan, manquait dans la première édition ; je l'ai cru d'autant plus utile, que les affaires de Flandre ont été le prétexte du meurtre d'Escovedo et la cause première des longues infortunes de Perez.

Je dois également mentionner ici l'ouvrage de don Salvador Bermudez de Castro, publié en 1841 à Madrid sous le titre de : Antonio Perez, secretario de Estado del rey Felipe //, et dont j'ai tiré quelques pièces, auparavant inédites. Il est à regretter que Fauteur n'ait point indiqué dans son récit les sources historiques auxquelles il a puisé, et que son ouvrage, attrayant par la forme, écrit avec élégance, composé souvent d'après des documents certains, renferme aussi des détails de pure invention, qui lui font perdre de son mérite et de son autorité. Quant à moi, j'ai beaucoup cité, d'abord pour donner des textes non encore connus, ensuite pour appuyer de leur témoignage des faits qu'on aurait pu, sans cela, croire imaginés ou arrangés, tant ils semblent romanesques. J'espère que ce volume ne paraîtra ni dénué d'intérêt ni inutile a l'histoire.

Paris, 5 mai i84«.

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