‹ Antonio Perez et Philippe 2Chapitre 88 sur 191 · CHAPITRE V J · texte numérisé non relu

CHAPITRE V J

la première de ces juridictions, don Juan de Luna, baron de Purroy, et l'un des députés du royaume, s'y était aussi rendu avec cinquante arquebusiers pour les placer sous la protection de la seconde 1 . Aidé par le peuple de Calatayud, qui se souleva au nom de ses libertés, don Juan de Luna conduisit Perez et Mayorini dans la prison dite du Fuero, à Saragosse*. Philippe II porta alors une plainte en forme contre Perez, et l'accusa : \° d'avoir fait tuer Escovedo en se servant faussement de son nom ; 2° de l'avoir trahi lui-même en divulguant les secrets d'État et en altérant les dépêches ; 3° de s'être évadé 8 .

On connaît la constitution de l'Aragon et la forme singulièrement indépendante que la justice avait conservée dans ce royaume. Très libres sous leurs princes nationaux, les Aragonais avaient veillé avec une sollicitude encore plus attentive au maintien de leurs vieux privilèges, depuis que, vers les commencements de ce siècle, ils avaient été placés sous la domination des rois de Castille. Ceux-ci ne prenaient le titre de rois d'Aragon qu'après avoir solennellement juré d'observer les fueros de ce royaume. La violation des fueros, de la part du roi, autorisait la révolte des sujets, qui poussaient alors le cri de con-

1 « Y luego acudié a Calatayud don Juan de Luna... con cinquanta arcabuzeros. i> (Hcrrcra, Hietoria gênerai, lib. VIII, cap. xvi, fol. 278, col. 2.)

* Ibid. — Relacionee, p. 98.

8 Proceto, ms. — Hcrrcra, fol. 279, col. 1. — Relaciones, p. 99,100, Mémorial, p. 281 et 294.

ira fuero ! et ce cri, dit l'historien Herrera, soulevait jusqu'aux pierres en Aragon l . La déposition même du souverain pouvait en être la suite. Aussi les altières et célèbres paroles que le grand justicier d'Aragon adressait, au nom de ses compatriotes, au roi, après que celui-ci avait prêté serment, la tête nue : Nous qui valons autant que vous et qui pouvons pins que vous, nous vous faisons notre roi, à condition que vous respecterez nos privilèges, sinon, non, n'étaient pas une vaine formule.

Malgré toute leur puissance, Charles-Quint et Philippe II n'avaient pas osé enfreindre la constitution de ces fiers et courageux montagnards. Ils avaient été constamment obligés de choisir parmi les Aragonais le vice-roi auquel ils déléguaient leur faible autorité, ainsi que les autres agents de la couronne. Aucun soldat étranger ne pouvait mettre le pied sur le territoire de l' Aragon. Le pays se gardait, se gouvernait, s'imposait, s'administrait, se jugeait lui-même. Les cortès, divisées en quatre ordres, appelés brazos, comprenant le clergé mitré, la haute noblesse ou les ricos hombres, les députés de la noblesse secondaire, des cavalleros et hidalgos, et ceux des villes, étaient convoquées tous les deux ans par le roi, qui les présidait lui-même, ou désignait pour les présider un prince de sa famille. Elles réglaient l'impôt, prononçaient sur les diverses matières d'État, et décidaient de la paix et de la

1 « Voz que en Aragon comueve hasta las piedras. » (Herrera, fol. 278, col. 2.)

Page 1