CHAPITRE III
Madrid succomber peut-être sous le fardeau d'un gouvernement trop vaste et trop lourd, s'exposer, dans tous les cas, aux jalousies des Espagnols, ennemis des étrangers, aux intrigues des courtisans irrités de son élévation, et à la périlleuse amitié d'un prince ombrageux, irrésolu et changeant. Il consulta le pape. Grégoire XIII, comprenant qu'il était de l'intérêt du saint-siége d'avoir auprès de Philippe II un ministre aussi habile et aussi dévoué, dans le moment du plus grand conflit religieux entre le parti catholique et le parti protestant, lui conseilla d'accepter sans hésitation 1 .
Granvelle partit de Rome le 16 mai, avec l'intention d'éviter prudemment tous les écueils de la cour, de se tenir étranger, autant que possible, aux affaires intérieures de la monarchie espagnole, et de ne participer qu'à la conduite de sa politique extérieure. 11 s'embarqua a Civita-Vecchia, sur la flotte du prince Jean-André Doria, qui était venu le prendre avec vingt-trois galères 8 . Retenu longtemps par les vents contraires vers les embouchures du Rhône, il alla débarquer a Carthagène, d'où il se rendit à
1 Granvelle écrivait encore au prieur de Belle-Fontaine : « Le propre jour de Pâques, j'en parlai à Sa Sainteté, me trouvant bien empesché pour me resouldre en chose tant imprévue, et si soudainement; car je n'avoys ni opinion ni voulenté quelconque de sortir de Rome. Mais la lectre du roi, si expresse, et la voulenté du pape, à qui je ta montrai et me commanda d'y obéir, me feict resouldre. » (Lettre écrite, le 19 juin, de la galère du prince André Doria, qui était arrêtée à la tour de Bouc, en Provence, par le mauvais temps.)
* Lettre du même au même, écrite, le 15 mai, de Rome.
Madrid. Il y arriva le 28 juillet 1579 avec don Juan Idiaquez, que Perez avait soigneusement tenu éloigné de la secrétairerie d'État comme un rival à craindre, et qui, informé de la position chancelante du favori, s'était décidé, sur le conseil même de Granvelle, a venir à la cour et a se présenter devant le roi sans en avoir reçu l'autorisation 1 .
Le jour de leur arrivée fut choisi par Philippe II pour frapper Perez, auquel il avait donné jusque-là les plus affectueuses assurances et qu'il avait songé un moment à envoyer comme ambassadeur k Venise 9 . La princesse d'Eboli et Perez s'étaient d'abord refusés a toute réconciliation avecVasquez. La princesse d'Eboli avait répondu au frère Diego de Ghaves qu'une personne comme elle ne pouvait entendre a rien de semblable avec celui dont il s'agissait, et que l'offense dont elle se plaignait ne le permettait pas'. De son côté, Perez avait écrit au roi dans les termes d'un dépit mal déguisé « qu'il lui rendait la
* Ranke, Fttrsten und Vaîker von sud Europa, Berlin, 1857, t. I,
1 Le 25 juillet 1579, quatre jours avant l'arrestation de Perez et de la princesse d'Eboli, Quiroga, cardinal de Tolède, écrivait à la princesse : « Me dijô (Pazos) el nonbramiento denbaxador de Venecia en Antonio Perez ; sin duda devi6 de tener orden de Su Magestad para ello aunque me lo neg6 ; con esto le dixé no lo tratasse, porque entendia que Antonio Perez no la acetaria, ni liera rraçon ablar en ello, y asi me pareciô que quedô satisfecho que ni la acetaria Antonio Perez ni le conbenia en ninguna mariera... porque Su Magestad quiere présente à Antonio Perez y no ausenle. » (Ms. de la. Haye, fol. 47, 48.)
5 « Que no era su persona para andar en tratos de amistades con persona tal, ny la offensa que se tratava lo sufria. » (Relaciones, etc.; p. 27,)