CHAPITRE V
Poursuites de Philippe II contre Perez devant la cour du justizia mayor du royaume d'Aragon . — Désistement forcé de Philippe II. — Accusation d'hérésie intentée contre Pcrez. — Sa translation dans la prison du saintofGce. — Insurrection du 24 mai 4591.— Réintégration de Perez dans la prison des Manifestados.
Dès que Perez Ait arrivé en Aragon, tout changea de face. Il n y eut plus un procès mystérieux entre deux complices, dont l'un opprimait l'autre au moyen même de la justice, qui obéissait a son pouvoir et a ses haines. Le roi ne devait pas être plus épargné que le sujet devant le libre et hardi tribunal de l'Aragon. Perez avait expié sa part du meurtre en Castille, par la perte de sa faveur, la ruine de sa fortune, la durée de sa captivité, les douleurs de sa torture ; Philippe II allait expier la sienne en Aragon par l'évidence de sa complicité, la découverte de ses perfidies, l'absolution de son adversaire. Le sujet avait été puni dans sa personne, le prince devait l'être dans sa renommée, châtiment réservé k ceux qui ne peuvent en subir d'autre.
Cependant Perez, en se voyant libre, fut loin de dépouiller son ancien respect envefs son maître et de montrer une sécurité téméraire. Il aurait voulu mettre un terme a cette lutte inégale, et a peine eut-il dépassé la frontière de Castille qu'il écrivit,
le 24 avril, de Calatayud, k Philippe 11, une lettre pleine de soumission et de prières 1 : « Sire, lui dit-il, voyant combien, après tant d'années, ma détention se prolongeait et quelle était la rigueur de certains de vos ministres ainsi que celle de ma disgrâce, sans que rien en moi ait mérité ce que j'ai, souffert, et sans- autre fin a mon procès et a mes misères que celle de ma vie et de tout le reste ; réduit par vos ministres a ne pouvoir plus répondre ni de moi, ni de l'honneur de mes pères et de mes enfants, ni même de mes devoirs d'homme et de chrétien, je me suis résolu k faire ce que j'ai fait et a venir dans ce royaume de Votre Majesté, qui y sera aussi souveraine maîtresse de moi que si j'étais chargé des fers et des chaînes les plus pesants, et où je serai aussi soumis k sa royale volonté que l'argile l'est aux mains du potier 8 . C'est ce que j'ai témoigné et prouvé suffisamment par mes longues souffrances, soutenu par l'espoir que j'ai toujours eu en Votre Majesté, et en ses vertus si chrétiennes, en sa miséricorde, et en ce secret de mon innocence qui est déposé par moi dans son sein. C'est sur ce seul fondement et en vertu de ces seuls titres que je renonce a invoquer mes faibles services et
1 a Carta de Anlonio Pcrez para Su Magestad, de San Pedro marlyr de Calatayud, à 24 abril 1590. » (Dans le Mémorial, primera parte, p. 263.)
* « Pues en el es, y sera Vuestra Magestad tan sefior de my todo como en medio de los grillos y cadenas mas fuertes, y yo tan obediente a su real volurilad, como el barro en la mano de su olloro. » [Ibid.)
ma fidélité, quoique, pour un autre que moi etun plus heureux que moi, ils eussent pu amener une autre récompense que celle qui m'est advenue ; et supplie très-humblement Votre Majesté, puisqu'elle possède une preuve si forte de la vérité de ce que je dis etde la passion d'un ou plusieurs ministres par leurs consultes ou leurs intrigues, d'accepter la remise et l'abandon absoluque je faisde moi-même, corps et âme, à sa discrétion et a sa volonté en toutes choses, et ne pas permettre que la haine de ceux dont je parle puisse passer outre, au mépris de sa piété si chrétienne et du bien de son service, et au détriment de ses fidèles sujets; je la supplie encore, pour l'amour de Dieu, de daigner s'occuper de cette pauvre femme et de ces enfants dont les pères et aïeux furent pour Votre Majesté des serviteurs éprouvés. Je vous conjure, sire, par tout ce que vous êtes, de nous laisser vivre dans un coin, celui que Votre Majesté trouvera bon, afin que, puisque nous ne pouvons plus servir a autre chose, nous y priions Dieu pour que Votre Majesté ait une vie longue, prospère, et aussi comblée en tout que la chrétienté en a besoin 1 . » Perez écrivit le même jour au con-
* « Tambien supplico â Vues Ira Magestad por su gran piedad mande mirar por essa muger y hijos, y nietos de padres y abuelos iieles y provados de Vucstra Magestad, y que, por quien Vuestra Mages ta d es, se sirva que vivamos en un rincon, el que Vuestra Magestad fuere servido, que sera rogando â Dios, quando para mas no valgamos, por la larga vida y prosperidad de Vuestra Magestad, â quien el la dé muy complida en todo como la christiandad lo ha menester. » {Mémorial, p. 264.)
fesseur Diego de Chaveset au cardinal de Tolède en leur donnant communication de Ta lettre qu'il adressait au roi, et en les suppliant d'implorer pour lui cette dernière faveur 1 .
Philippe II n'accepta pas ces humbles propositions de paix. La faite de Perez avait causé une satisfaction générale. Le fou même de Philippe II, nommé l'oncle Martin, qui, comme ses pareils, avait le privilège de parler librement de tout à son maître et de se montrer sensé en paraissant bouffon, lui dit en pleine cour, k propos de cette évasion : « Sire, quel est donc cet Antonio Perez que tout le monde se réjouit de voir échappé et délivré? Il fout qu'il ne soit pas coupable : alors réjouissez-vous comme les antres*. » Loin de suivre le bon conseil de son fou, Philippe II étendit la sévérité de ses poursuites a la famille innocente de Perez. Il fit arrêter et jeter dans la prison publique sa femme et tous ses enfants 8 . En racontant cet acte inique et cruel, Perez fait entendre des paroles remplies de l'ironie la plus amère et la plus douloureuse : « Les arrestations, dit-il, et rigueurs nouvelles qui signalèrent le lendemain de sa fuite, le
1 « Y dexar me bivir en un rincon con my muger y hijos, etc. » {Mémorial, p. 266.)
* * Pero si dire lo de un loco del rey, llamadô Tio Martin, ioco verdadero. . . riendo contentamiento de todos de averse escapado Antonio Perez, entré aquelk misma maiïana al rey, y le dix6 : Sefhr, quirn es este Antonio Perez, que todos se huelgan que se aya escapado y librado? ' No dévia tener culpa. Holgad vos tambim. » (Relaciones, p. 89.)
3 Md., p. 90 et 94.