Antonius Arena, notice historique et littéraire
Une entreprise utile et intéressante pour la littérature provençale, qui occupe une belle place dans l'histoire des lettres, est en cours d'exécution à Aix. C'est la réimpression successive de plusieurs ouvrages provençaux dont la rareté augmente tous les jours avec le nombre toujours, croissant des amateurs placés en observation pour saisir au passage et pour s'y disputer quelques volumes plus ou moins curieux qui ne sont le plus souvent que des bagatelles accréditées et des niaiseries coûteuses. Il y a des bibliophiles qui s'entourent de livres rares pour satisfaire aux besoins de leur esprit de critique et d'érudition. Ouvriers intellec* fuels , ils se montrent pleins de goût et d'habileté dans leurs investigations savantes , et les raretés bibliographiques ne sont pour eux que des instruments de travail. Les autres , dans leur monomanie incurable . n'amassent des livres que pour
se préparer des jouissances de vanité puérile; ils singent la science qui n'a rien à faire avec eux.
Quoiqu'il en soit, un libraire d'Aix, M. Makaire, s'est chargé de l'entreprise littéraire dont je viens de parler. Il a édité, en 1 859, la Bugado provençalo, ancien recueil de proverbes dans l'idiome de notre pays, et je me tais sur cette publication, bien que j'eusse beaucoup à en dire. J'ai seulement à parler de la Meygra entrepriza^ par Antoine d'Arène qui n'est connu que sous le nom à^Antonius Arena, Ce poème , célèbre à plus d'un titre, est beaucoup plus provençal par le sujet que par le dialecte qui est macaronique, comme chacun sait.
La nouvelle publication que l'on dit être couforme à l'édition originale de 1 537 (1 ), s'ouvre par une notice due à la plume élégante de M. Norbert Bonafous, professeur à la faculté des lettres à Aix, membre de l'académie de cette ville, et j'admets sans discussion tout ce que ce littérateur si habile et si honorable nous dit de l'étymologie de la langue macaronique, bien que je n'en sois point tout-à-fait convaincu.
M. Bonafous soupçonne les auteurs de ce genre de poésies d'avoir voulu, par l'exagération plai-
(4) L'édition de M. Makaire, qui ne pourrait avoir qu'un seul mérite, celui de la correction typographique, n'est pourtant pas exempte de fautes.
santé et préméditée d'un latin barbare accouplé à des mots patois, protester contre l'invasion de la latinité du moyen-âge pour l'intelligence de laquelle le savant du Cange a fait son glossaire. Pour moi, je ne puis croire que ces écrivains facétieux, à la tête desquels Arena brille comme le modèle le plus populaire et le plus parfait , aient eu des intentions si subtiles et qu'ils y aient mis tant de finesse. Au reste, M. Bonafous ne hasarde là qu'une conjecture et j'ai hâte de passer sur elle pour arriver à l'examen de choses moins incertaines et plus intéressantes.
Ou s'est peu occupé de la généalogie, de la famille et de la personne d'Antonius Arena qui a cela de commun avec tant d'autres écrivains dont les ouvrages sont très-connus, mais dont la vie l'est très-peu.
Du Verdier (1), consulté souvent avec fruit, passe notre auteur sous silence. Lenglet du Fresnoy se borne à le citer dans le catalogue , fort incomplet d'ailleurs, des historiens provençaux (2), et le peu qu'en disent Gabriel Naudé (3), La Croix
(1) Bibliothèque d'Antoine du Verdier, Lyon, 1585, in-fol.
(2) Méthode pour étudier Ihistoire, édition de 1735, t. 4, p. 188.
(3) Naudé, dans son jugement de tout ce qui a été imprimé contre Mazarin depuis le 6 janvier jusqu'au 1" avril 1649, fait une digression sur la poésie macaro-
du Maine (I), Moreii (2), le P. Le Long (3) et son continuateur de Fontète (4), ne nous apprend rien. David Clément se borne à nous donner quelques détails bibliographiques sur plusieurs éditions d'Arena, mais il ne parle pas de sa personne (5). Quant aux historiens de Provence, ils ne nous fournissent aucune lumière. César Nostradamus , Gaufridi et Lou vet ne semblent pas même soupçonner l'existence d'Arena. Le petit Bouche est insuffisant; Papon et le biographe Achard sont, sur ce point comme sur bien d'autres, superficiels et désespérants par leurs inadvertances. L'article concernant Arena dans la Biographie universelle est écrit avec une légèreté incroyable. Écho fidèle de Papon et d' Achard, il répète leurs erreurs (6).
nique et dit qu' Arena s'est heureusement exercé en cette façon d'écrire. Seconde édition in-4'*, p. 276 et 277 ; cet ouvrage de Naudé est très-rare et je ne le cite que d'après Clément.
^1 ) La bibliothèque française, nouvelle édition revue et aug-mentée par Rigole}^ de Juvignj-, Paris, 1772, t. 1. p. 50.
(2) Le grand dictionnaire historique, Paris, 1759, t. 1, verbo Arena.
(3) Bibliothèque historique de la France, p. 787. n° 15270.
(4) Nouvelle édition de la bibliothèque historique di^ lu France, 1769, t. 2, n^» 17428.
(5) Bibliothèque curieuse, historique et critique, Gottingen, 1751. t. 2, p. 17 suiv.
(6) Papon, puis Achard, ensuite la Biograï)hie universelle, citent des vers d'Arena en les attribuant à la Meygra entrepriza, tandis qu'ils appartiennent à la Guerra romana qui n'a rien de commun avec le premier de ces poèmes, lequel a toujours forme» une publication s<'parée.
La statistique du département des Bouches-du- Rhône parle d'Arenaet de ses œuvres, sans en rien connaître et à tout hasard (3). Honoré Bouche, notre bon et vieux historien, est 1q seul qui nous satisfasse, dans une étroite mesure cependant , car il ne dit çà et là que quelques mots sur Arena, mais ces mots ont au moins le mérite d'une exactitude rigoureuse.
On voit donc que •tout est à faire encore pour la biographie d'Antonius Arena et pour l'appréciation littéraire de ses écrits.
M. Bonafous, aidé des notes fournies par M. de Berluc-Pérussis, croit avoir établi sa généalogie. M. de Berlue est un jeune avocat plein d'avenir, qui a le sens littéraire et le goût éclairé des choses historiques.
Comment se fait-il donc que deux hommes d'un mérite si bien rectmnu se soient si complètement trompés?
Leur esprit de recherche et de critique n'a rien aperçu au-delà de la combinaison du texte de Robert de Briançon, de celui de son critique Barcilon de Mauvanset du Recueil des arrêts de maintenue des titres nobiliaires, manuscrit de la bibliothèque d'Aix.
(3) Tome 3, p. 30'iet30a.
C'est donner à la vue un liorîson trop borné où ne se trouve point la vérité historique.
Tous les hommes sérieux savent que les généalogistes en général et ceux de Provence en particulier, ne doivent inspirer qu'une très-médiocre confiance (1) ; qu'ils se perdent souvent au milieu de détails innombrables, qui ne se concilient jamais entre eux, et que la vanité des familles corrompt toutes les sources où puisent à pleines mains ces auteurs trop faciles.
Cela dit, voici quelle serait, selon MM. Bonafous et de Berlue, la généalogie d'Antonius Arena.
Notre poète , disent-ils, appartenait à la noble famille des Arena qui vint du royaume de Naples se fixer en Provence, en 1428. Nicolas de Arena , juge-mage à Marseille, en serait la tige. Son fils Jean fut père d'un autre Nicolas deux fois consul de Marseille, lequel fut père d'Antoine, auteur des poésies macaroniques. Celui-ci aurait épousé Catherine de Valbelle. Il aurait commandé une troupe de trois cents hommes en 1565 et une compagnie de deux cents fantassins en 1569,
M) C"e8t la juste opinion de Vahhé de Sade qui ajoute : « Je ne marcne qu'en tremblant dans le labyrinthe des « généalogies de Provence, parce que je n'ai point de fil « qui m'empêche de m'égarer. » Mémoires sur la vie de Pétrarque , t. 3. p. 45. aux notes.
Nommé plus tard commissaire de la marine , il aurait été, en 1583, appelé, comme son père, au premier consulat de Marseille. Il laissa quatre fils,
MM. Bonafous et de Berlue expriment pourtant quelques doutes sur ces derniers faits. Ils disent que le titre de commissaire de la marine ne paraît guère convenir aux habitudes et à la position de notre poète qui d'ailleurs eut été bien vieux en 1 583, et ils arrivent à cette conclusion : Antonius Arena est né pour le plus tôt en 1 508, date du mariage de son père et il vivait encore en 1563, époque où son père testa en sa faveur.
Je dois remarquer, en passant, qu'il n'y a jamais eu de juge-mage à Marseille (1) et que cette haute dignité judiciaire n'exista, dans le moyen-àge , qu'à Aix , capitale du comté de Provence, où se trouvaient la haute administration et les compagnies souveraines. Le jurisconsulte Nicolas de Arena fut, à Marseille, en 1 447, si je ne me trompe , juge du palais que nos chartes appellent quelquefois judex-major, juge principal,
(l) Pas plus qu'il n'y a eu de juge de paix à Soliors eu 1536. Qui ne sait que cette modeste magistrature a été instituée en France par les lois de la première assemblée constituante ? Comment donc la notice sur Arena , dans l'édition Makaire, peut-elle dire que ce poète était juge de paix à Soliers et qu'il prit la fuite devant l'invasion de Charles-Quint? La distraction est vraiment trop forte.
parce qu il était d'institution royale et qu'il avait le pas sur les deux autres juges nommés annuellement par la commune et connus un peu plus tard, Tun sous le titre de Saint-Louis, Tautre sous celui de Saint-Lazare (1). Mais il y avait loin du jug« du palais à Marseille au juge-mage k Aix , et cette confusion est une grave erreur historique.
Antoine d'Arène, de Marseille, fils de Nicolas II, n'est pas le poète macaronique ; il n'en est que riiomonyme.
Antoine d'Arène, premier consul de Marseille, fut assassiné à Aix, le 1" juin 1586, dans l'hôtellerie de la Tète-Noire, par l'un des gardes du grand-prieur Henri d' Angoulême , gouverneur de Provence, blessé lui-même à mort par Philippe Altoviti , lequel ne fit que se défendre contre ce prince qui , en fait d'assassinat , n'en était pas à son coup d'essai. C'est là un des épisodes les plus connus et les plus émouvants des annales de Provence. Comment a-t-on pu confondre le consul avec le poète? Les temps, les lieux, les circonstances, les notions et les faits, tout est différent.
Il y a toujours eu en Provence un grand nombre de personnes du nom d'Arène. Le poète était né à
(1) Le juge du palais devait être étranger à Marseille. Nos règlements municipaux exigeaient au contraire que les deux autres juges fussent Marseillais.
Soliers où sa famille résidait évidemment. Il le dit avec plaisir, il le rappelle sans cesse avec une sorte d'affectation qui prend sa source dans Tamour du pays natal : Soleriensis, provençalis de BragarcUssima villa de Soleriis.
Soliers ! c'est sa passion ardente, c'est l'objet de son culte patriotique. La terre qui porta son berceau est le paradis des délices :
Est paràdisus deliciarum patria nostra (1).
Il ne trouve rien de mieux à dire de la capitale du royaume. Soliers et Paris, égaux à ses yeux, sont compris dans la môme formule de louange.
Parisius grandis est certe lo paràdisus Presentis mundi [i)
Nulle part il n'y a chez notre poète un seul mot qui puisse indiquer une origine marseillaise.
Des indications précises et concordantes prouvent au contraire que la famille Arena de Soliers n'avait rien de commun avec celle de Marseille ; que l'une, tout au plus, était une branche distincte et séparée de l'autre , supposition toute gratuite que rien , je l'avoue , n'autorise. Nous voyons à Soliers trois contemporains d'Antonius Arena,
(1) Admonitio ad dansantes dans le recueil de poésies d'Antonius Arena i4d suos compagnones .
(i) Meygra entrepriza.
Pierre, Mathieu et Barthélémy, qui portent son nom patronimique , et qui , selon toutes les vraisemblances, étaient ses parents (I). Il avait à Auch un oncle nommé Antoine Vial , docteur en médecine (2) ; il avait des amis dans le Languedoc : les docteurs en droit Pierre Cassaing, Arnaud Coutadis et Pierre Catel, référendaire et conseiller en la sénéchaussée de Toulouse (3) ; il entretint des relations affectueuses ave^. Bellaud, de Grasse, et Jean Blanc, médecin à Lisle, dans le Comtat (4). On va voir qu'il cultiva aussi à Aix de nobles amitiés; mais rien n'annonce qu'il ait eu des parents et des amis à Marseille , et il est facile de se convaincre que cette ville lui fut toujours étrangère.
Avec le secours de quelques notions historiques et surtout à l'aide des œuvres d'Antonms Arenà lui-même qui aime singulièrement à se mettre en
(1) Voyez dans le recueil Ad suos compagnones, la pièce de Louis Raynier des Martigues : Ludovicus Raynerius
insulee martici studentibus suisque intimiB amicis
Potro et Mattheo ac.Bartholomeo Areuœ, 8oleriensibus , epigramma.
(2) Voyez dans le même ouvrage, la pièce liminaire, Aiitonius de Arena magniflco avunculo suo domino Antonio Viallo, doctori medicinœ , etc.
(3) Voyez à la fln de l'ouvrage Ad suos compagnones , les pièces d'Antonius Arena à l'adresse de ces piM'soniiagcs.
{^) Pièces liminaires do la Mtygra entrepriza.
scène , jfe puis connaître son caractère , ses habitudes et ses liaisons ; je le suis presque pas à pas dans sa brillante et bien courte carrière.
Rien ne m'indique la date précise de sa naissance , mais je ne crois pas me tromper en la plaçant tout-à-fait à la fin du quinzième siècle ou au commencement du siècle suivant.
Alors l'étude du droit faisait en France , comme autrefois à Rome, la base essentielle dç l'éducation publique et privée. Antonius A rena fut destiné par sa famille au barreau qui pouvait conduire à toutes les faveurs, à toutes les distinctions sociales, et comme l'université d'Aix était tout-à-fait déchue (1 ) , ce fut à celle d'Avignon que le jeune Arena se fit inscrire. Il y étudiait en 1519 (2). Pierre Alberti était alors primicier de cette université brillante (3) qui perdit la même année le professeur italien Joseph Mainus(4). Au milieu
(1) Pitton, histoire d'Aix, p. 591. — Honoré Bouche, Histoire de Provence, t. 2, p. 84 1 . — Le petit Bouche , Essai sur l'histoire de Provence , t. 2, p. 163. — Notice d'Henricy sur l'université d'Aix. — Notice de M. Giraud sur la vie de Fabrot , p. 15 et suiv.
(2) La Croix du Maine et Moreri, Locis cit. — Papon , Hist. de Provence, t. 4, p. 724.— Achard, Dict. des hommes illustres de la Provence, t. 1, p. 32.
(3) Fantoni Castrucci , Istoria dellà citta d'Avignone. t. 1, p. 35.
(4; Gravina, Esprit des lois romaines, 1766. t. 3, p. 442 et suiv. — Terrasson. Hist. de la jurisprudence romaine, p. 409.