‹ Antonius Arena, notice historique et littéraireChapitre 2 sur 2 · IG · texte numérisé non relu

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de huit cents auditeurs, Alciat, l'illustre précurseur de Cujas, commençait (1), bien jeune encore, son bel enseignement qu'il savait teindre des plus vives couleurs des lettres grecques et romair nés (2).

Pendant le cours des études d'Arena, en 1521 , une maladie pestilentielle passa du Languedoc et de la Provence (3) dans la ville d'Avignon (4), où les malades furent abandonnés sans secours , sous l'empire de la terreur générale. Chacun chercha son salut dans la fuite; Arena y fut entraîné, charriant partout ses livres et ses

bagages :

Ipse meos libres jam carregiare per orbem Feci, et cnmbovibus milleque mille vices (5)>

(1) Suivant Cadecombe,ce ne serait qu'en 1525 qu' Alciat aurait occupé sa chaire de droit à Avignon. Voy. Nova disquisitio legalis.... Caput XXIII, p. 123, Avenione, Offray, 1702, in-f.

D'un autre côté, Bayle cite des autorités desquelles il paraît résulter qu' Alciat professait à Avignon en 1519. voy. le Dict. hist. et critique, 5* édit., t. 1, p. 136 et 137,

On admet généralement qu'Alciat avait vingt-sept ans quand il obtint la chaire d'Avignon; Cadecomoe lui-même l'assure. Or, on s'accorde en général à fixer au 8 mai 1492 la date de la naissance d'Alciat à Milan ; c'est donc à 1519 et non à 1525 que l'âge de vingt-sept ans se rapporte. J'avoue pourtant que cette question laissera toujours des doutes.

(2) Gravina, ouv. cité, t. 3, p. 389, — Lerminier, Introduction générale à l'histoire du droit, p. 40 et 41.

(3) Honoré Bouche, Hist. de Provence, t. 2, p. 538. — Papon, Hist. de Provence, t. 4, p. 36.

(4J Fantoni Castrucci, t. 1, p. 354.

(5) Precatio instudiantium ad deum, dans le recueil Ad siios compagnvnes.

La médecine se voyait frappée d'impuissance et les hommes de l'art fuyaient, craignant à l'égal du diable , le mal qui précipitait dans la tombe tous les malheureux soumis à son atteinte.

Escapabant pauci frapati peste maligna.

Profitât ati paysum la medicina parnm.

Hoc fuglunt medici creg-nendo como diablum (1).

Il est probable que Barthélémy Rufii, Tun des aïeux d'Antoine , l'historien de Marseille , fut à Avignon le condisciple d'Arena qui avait à peu prèç le même âge. Ruffi prit le grade de docteur, devint à Marseille un jurisconsulte fort estimé , fut envoyé à Aix, en 1 537, pour y conférer avec les premiers avocats sur des affaires importantes concernant sa ville natale (2), obtint le chaperon d'assesseur en 1540 (3) et fut nommé juge de Saint- Louis en 1555 (4).

Antonius Arena, moins calme et moins studieux, prit d'abord une autre carrière. La profession des armes séduisit sa jeunesse.

(1) Subtilitas instudiantium, dans le môme ouvrage.

(2} Mandat du 28 août 1537, dans le bulletaire de 1526 à 1539, sans pagination chiffrée, in fine, aux archives de la ville de Marseille.

(3) Grosson , Almanach historique de Marseille, 1779 , p. 188.

(4) Registre 4 des délibérations du conseil municipal de Marseille, de 1354 à 1556. fol. 62, recto, aux archives de la ville.

La rivalité de François I" et de Charles-Quiut éclatait alors avec bruit, au grand dommage des peuples toujours victimes de l'ambition des souverains. Arena fit , en 4 527, sous les drapeaux français la guerre d'Italie, dont il écrivit en^ vers quelques épisodes à son point de vue et à sa manière toujours moqueuse et burlesque. A l'en croire, l'ijtùage de la mort le saisit de frayeur: ce qui veut seulement dire, si je ne me trompe, qu'en paraissant pour la première fois sur un champ de bataille, il paya à la nature, par ses émotions frémissantes, le tribut que les hommes les plus intrépides lui payent quelquefois, en pareille circonstance, à la vue de ces scènes de carnage et d'horreur que la sottise humaine transforme si souvent en théâtre de gloire. Arena eut au moins le mérite d'un aveu plein de franchise dans ces vers sans cesse cités :

De tali pruerra non escapare putabam .Et mihl de morte granda paora fuit.

Pou , pou , bombardœ de tota parte petabant....

In terram multos homines tumbare videbam , Testas et brassos atque vo-are pedes (1).

Peut-être aussi notre poète, en parlant comme un poltron, ne voulut-il que produire un effet plaisant, car la suite prouva qu'il avait du

(1) De fî^uerra romana.

patriotisme et du courage. Le G mai de la même année , il était dans les rangs des défenseuf s de Rome, lorsque le connétable Charles de Bourbon , assiégeant cette ville à la tète de ses bandes de barbares aventuriers, fut tué à Tassant, auprès du Janicule. La capitale du monde chrétien se vit abandonnée à toutes les horreurs d'une cité prise de vive force par des soldats ivres de pillage et de sang. Deux capitaines de l'armée française, Rence de Gère et de Langey, se retranchèrent dans le château Saint-Ange avec tout ce qu'ils purent ramasser do leurs hommes , auxquels Arena se joignit.

Qiiare ad castellum Sancti-Angi me retiravi , Fortunuiii vidi quandovenire malam.

Le pape Clément VII, suivi de treize cardinaux, s'y réfugia aussi, se vit bientôt contraint de capituler et fut retenu prisonnier. Rence de Cère et de Langey obtinrent une capitulation particulière avec tea honneurs de la guerre, et leur troupe se dispersa hientôt (1). La république de Gênes,

(1) Mémoires de Martin du Bellay, liv. 3. — Guichardin, Histoire des guerres d'Italie, liv. XVIII.— Giannone, Histoire civile du royaume de Naples, liv. XXXI, chap. 3. — De Sismondi, Histoire des républiques italiennes du moyen-àge , chap. CXIX.

entraînée par la défection de l'amiral André Doria, se tourna contre la France (I ).

La misère obligea bientôt Arena de prendre le chemin de son pays natal.

Ad patriam toruare moam me fecit eg^esitas , Nam miser et pauper atque belistrus emm.

Cette misère fut des plus affreuses. Le poète {j;*uorrier, sans asile et sans pain, déguenillé et presque nu , couchant bien des fois à la belle étoile , se vit de plus exposé sur sa route aux actes de violence de tous les malfaiteurs dont les malheurs de la guerre et le défaut de police augmentaient le nombre; il mendia son pain en racontant ses aventures où il mêla souvent le mensonge à la vérité pour apitoyer davantage ses auditeurs.

EspodassatuR et quasi undus eram.

Prendere de casa nulliis de nocte volebat.

Per las carrerias sœpe oublie fuit....

Me destrossabaiit veniendo sœpe racafriii

Serrando corpus fortiter omne meum....

Parlabam bene melando mendacia veris,

Ut possem fructus ventris habere mei.

Il avait le don d'émouvoir la foule pressée autour de lui :

Et mihi populus totus pendebat ab ore Quaiido racontabam tristia factamihi.

(1) C'est le sujet de la pièce d'Arena, sous le titre De guerra genuensi, qui fait suite à la Guerra romana.'Le poète ne nous apprend rien de lui-môme dans la jruerre de Gc'nrs , où il n'y a rien qui le touche personnellement.

Au milieu de tant de souffrances et de périls, Arena jura de ne plus guerroyer s'il avait le bonheur de sauver sa vie :

Jnrabam semper, immquain me g-uerra tenebit, Escapare SQiuel si mea vita potest.

Mais rentré dans ses fovers, il oublia bientôt son serment; il ne résista pas aux offres séduisantes de quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes qui cherchaient, dans la vie licencieuse des camps, à satisfaire leur esprit de turbulence et d'aventure.

Me desbaucharuiit in sermoiiando la testam.

Arena s'enrôla sous les drapeaux de Lautrec, général de l'armée française, et fit, en 1528, dans la cavalerie pesamment armée qu'on appelait gendarmerie, la campagne de Naples si malheureuse pour nos armes. Des maladies contagieuses, hideux fruit d'un climat brûlant et d'une débauche effrénée, ravagèrent le camp français. Lautrec mourut le 10 août, et cette armée, naguère si brillante, fut accablée par le plus horrible désastre. Un chroniqueur français, qui prit une grande part aux événements militaires de cette époque, dit : « qu'eu moins de (( trente jours, de vingt-cinq mille hommes de « pied n'en demeura pas quatre mille qui pussent

(c mettre la luain aux armes , et de huit cens a hommes d'armes n'en demeura pas cent (1). »>

Par un rare bonheur, Arena partagea le sort de ces derniers. Revenu à Soliers, au sein de sa famille, il voulut jouir du repos, après tant d^ fatigues et de souffrances, jeter par-dessus les épaules le fardeau des douleurs humaines, chercher enfin à prolonger ses jours dans les plaisirs de la danse, dans le commerce des muses et dans l'indépendance d'une vie douce et tranquille.

Et quia passavi per g-uerras mille dolorcs , Aa {rayas dansas me retirare volo ,

Et rétro es palas omnos boutare dolorep.

Si possim, multum semper alegrus ero.

Mr donare volo posthac de tempore grasso; Vivere nos multum gaya vita facit (2).

Telles furent désormais la seule ambition et la seule philosophie d'Antouius Arena, du moins s'il faut l'en croire, car nous devons nous garder de prendre trop au sérieux les propos des poètes dont l'espèce est fort inconstante, et Ton sait que chez

eux il est bien difficile da fixer la limite qui sépare la fiction de la vérité.

Selon toutes les apparences , le cœur d' Arena

(1) Mémoires de Martin du Bellay, liv. 3. — Voyez aussi sur cette expédition de Naples, Guichardin, livre XIX. — Giannone, liv. XXXI, chap. 4. — De Sismondi , chap. CXIX.

(2) De gnerra genuensi.

fat sensible à l'amour, et en célébrant en vers passionnés Jeanne Rose, cette beauté qui semble l'avoir séduit (^) et qui nous est complètement inconnue, exprima-t-il des sentiments réels , ou fît-il seulement usage de ces formes d'emprunt et de ce langage de convention dont les poètes de tous les temps et de tous les pays fournissent de si nombreux exemples ? Faut-il l'assimiler à ces écrivains qu'on voit jouer de sang-froid Texaltation amoureuse , encenser sans mefeure l'objet de leur culte,

Lui prodiguer les noms de soleil et d'aurore ,

Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore (2) ?

Tant il y a qu'on ne peut connaître et juger Antonius Arena que d'après son portrait qu'il nous donne lui-même, et nous y voyons tant de choses vraies qu'il est difficile d'en «dmettre beaucoup de fausses.

Cet homme singulier, en avançant dans la vie éclairée par l'expérience, transforma peu à peu ses pensées et ses habitudes, sans rien perdre de cette gaîté qui lui fit toujours voir les hommes et les choses du côté de la plaisanterie et du ridicule. Des travaux sérieux devinrent une des

(1) Gaya epistola ad falotissimam garsam Janam Roseam.

(2) Boileau , Satire IX.

nécessités de sa position sociale, et comme la petite ville de Soliers était un théâtre trop étroit pour ses études et ses talents , il alla s'établir à Aix. Honoré Bouche assure qu'il vivait dans cette ville en 4536 (1) , lors(Jue 1* empereur Charles-Quint envahit la Provence. Arena vit tous les préparatifs de défense qu'on fit à Aix en toute hâte et les premiers travaux pour la démolition du beau clocher de l'église Saint-Jean. Il donne sur ce point, et comme un témoin oculaire/ les détails les plus précis ; il peint la fuite dès habitants glacés de terreur, car la guerre n'était alors qu'une série d'atroces brigandages et le sang coulait à grands flots:

Sunt guerrîB tantuin nune latrocinia vei%.... Currebat sangruis more fluentis aqu89 (2).

Les ingénieurs de François I" ne tardèrent pas à reconnaître que la ville d'Aix ne pouvait opposer une résistance sérieuse à une forte armée et on abandonna cette capitale à l'ennemi (3).

Mais si les villes de Provence, à Texception de Marseille et d'Arles, ne pouvaient longtemps se défendre contre une invasion redoutable, les campagnes, levées en masse, montrèrent toutes les

(2) Meygra entrepriza.

(3) Voyez tous les historiens de Provence.

— So —

ressources d'une guerre de partisans faite avec autant de patriotisme que de courage. Antonlus Arena qui , dans ses deux expéditions d'Italie, avait acquis quelques connaissances militaires, sortit d'Aix, alla joindre une troupe d^ paysans armés et combattit à leur tête dans les bois et les montagnes (1). Il eut la douleur de voir prendre et saccager la ville de Soliers dont l'ennemi n'épargna pas même l'église, et sa maison paternelle fut livrée au pillage (2). L'empereur ne raaarquait sa marche que par des ravages ; mais bientôt, pressé par la famine, harcelé et battu de toutes parts, il se vit obligé de battre honteusement en retraite (3) , et Antonius Arena fut le chantre de cette guerre dans laquelle il joua un rôle glorieux*

Cependant son patriotisme n'était pas tout-à-fait désintéressé. Le poète guerrier sollicita le prix de ses services. Dans toutes ses poésies, il avait flatté François I" avec peu de mesure et conséquemment avec peu de goût. Il lui prodiguait l'éloge

(1) Scribatnm estando cum g'alhardis paysanis per boscos, montagnas. forestos de Provensa, etc., à la fin de Maygra entreprii'a.

(2) Omnia raiibaruut, villam post abotinando,

Et sacram gleysam , respiciente Deo ; Et mihi maysonem furnarunt , omne levando Mobile.../

(3) Les Impériaux passèrent le Var le 25 juillet 1536 et le repassère;it le 2» septembre de la même année.

le plus outré sur tous les tons et sous toutes les formes. Il le disait orné de toutes les vertus et lui reconnaissait même le don de guérir les écrouelles (1), à l'exemple de la plupart de ses compatriotes qui croyaient ou feignaient de croire à cette puissance miraculeuse attribuée par la faveur du ciel à tous les rois de France. On disait que ce privilège était d'autant plus remarquable que nos rois le conservaient même dans la captivité et que François I", prisonnier à Madrid, n'avait pas laissé de guérir plusieurs espagnols (2)'. L'histoire de l'homme n'est que celle de ses erreurs et de ses croyances superstitieuses.

' Si jamais la servilité peut avoir une excuse, Arena doit être excusé, car il était loin d'être riche et il avait probablement fait les deux campagnes d'Italie, comme tant de g^enlilshommes où fils de bonne maison, pour acquérir honneur , et sans solde, (3). Il avait donc besoin d'un emploi pour vivre. C'est le but de ses adulations incessantes et c'est par cette supplique qu'il termioe la Meygra entrepriza. Il y exprime d'autres voeux. Il voudrait qu'en lui donnant une bonne place, on l'affranchit de l 'obligation de payer les droits ordi-

(!) Voyez Deguerra genuensi.

(2) Lenglet du Fresnoy, ouv. cité, t. 2, p. 232 et 223.

(3) Martin du Bellay, loco cit.

naires de sceau. L'intrépide solliciteur va plu3 loin. Qu'il obtienne la main d'une jeune fille, sage, belle et surtout bien riche, alors au comble de ses vœux, il chantera sans cesse le Roi de France, son auguste bienfaiteur, lui souhaitant longue vie et gloire éternelle (I).

Antonius Arena avait à Aix des amis puissants qui s'intéressaient à lui ; il en avait partni les membres du parlement et de la sénéchaussée , et il a soin d'élever bien haut ces magistrats voués â des études profondes et persévérantes.

Qui gustaut libros in studiando nimis (2).

Au premier rang de ces illustres amis je dois ,pl3.cer Nicolas Fabri (3), oncle du célèbre Peyrçsc (4) et surtout Guillaume Garsonet, vicechancelier du comté de Provence et avocat-général au parlement (5), nommé premier président le 13

(i) Voyez les derniers vers de la Meygra entreprita , de laquelle sont aussi extraites quelques citations précëdeittes.

(â) Même poème.

(3) Et Nicolas Fabri , De nobis charus amicus (ibid.)»

(4) Viri illustris Nicolai-Claudii Fabricii de Peiresc , vita per Petrum Grassendum. Parisiis, 1641, p. 14.

(b) Voyez, dans la Meygra entrepriza^ réoitre dédicatoire d' Arena à Garsonet. Voyez aussi la pièce liminaire Ad eumdem dominum vice-cancellarium; voyez encore dans le corps du poème les vers à la louange de ce magistrat.

juin 1541 (i). Je ne dois pus oublier Guérin, lieutenant-général au siège de la sénéchaussée , qui sacrifiïùt à Bacchus, sa divinité la plus chère, et partageait avec ses amis les plaisirs de la table. « Quand je suis avec lui, dit Arena, il s'empresse « de remplir les coupes ; la mesure de l'eau eàt u petite, et c'est ce qui, me plaît beaucoup (2).

Le poète dit ailleurs avec une spirituelle gaîté : Qui ne serait pas éloquent en vidant des coupes bien pleines ?

Fecundi calices queiu non fecere disertum (3) ?

Il parle de Beaumont, lieutenant particulier, et de Tadée , procureur du Roi , plein de sévérité pour les coupables et de zèle pour les intérêts du souverain.

Arena cite aussi les principaux habitants de la ville d'Aix : Feraporte qui remplissait alors les

(1) Cabasse, Essais historiques sur le parlement de Provence, t. i, p. 66.

(2) Ille reportator Guerinus, noster amicus....

Ad banquetandum socios perpromptua habetur, Et bene tresque lubens fort bona vina bibit.

Guerin demandât de bon vin semper a boyro , Baccho sacriflcat, offlciando, deo.

Quando eg-o sum secum, tassas aussare bisogiiat; Ponit aquam paucam, quod mihi rite placet.

(Meygra entrepriza. )

(3) Admonitio ad dansantes, dans lu recueil Ad suos compagnones.

foûctioiis d'assesseur (I) ; les Seguiran , les Descalis, les Guiran qui avaient occupé les premières charges municipales (2) ; Pontevès, de Gonnis , Peyronet, La Rouvière, Colonia, Bacaris, Talamel, Silvi, Donaud, Vitalis, Genesi, Astier, Milon, Pignol, Blegier, Consolât, Audric, Remusat, Desideri, Brunel, Audifred, Joannis, Boeri et bien d'autres encore qui se distinguaient dans la noblesse, dans la magistrature, dans le barreau et dans la bourgeoisie (3).

Notre poète avait probablement étudié en droit avec quelques-uns de ces personnages à l'université d'Avignon. Grâce à leur influence, il obtint, à la fin de 1536 ou au commencement de 1537, la place de juge-royal à Saiut-Remi (4) où la maison seigneuriale de Soliers prétendait avoir des droits (5). Cette maison puissante était une des

(1) Cataloffiie des consuls et assesseurs de Ja ville d'Aix, 1699, a Aix, p. 23. — Pittou, Histoire d'Aix, p. 264.

(2) Catalogue des consuls et assesseurs d'Aix , Passim.

(3) Meygra entrepriza.

v4) Antonius Arena qui, selon l'expression de Bouche, vivait h Aix en i 536. à l'époque de l'expédition de Charles- Quint eu Provence, n'était pas encore juge à Saint-Remi. L'édition originale de la Meygra entrepriza^ publiée en 1537, contient des pièces liminaires qui donnent cette qualité au poète. Il faut en induire qu'il fut nommé juge bien peu de temps après le désastre de l'armée impériale.

(5) Honoré Bouche , Chorographie de Provence ,

branches de celle de Forbin (I), dont le crédit ne fut peut-être pas étranger h la nomination du poète.

Quoi qu'il en soit) la ville de Saint-Remi, le Glanum des Romains (2), conservait de beaux restes de sa splendeur antique. Les anciens comtes de Provence y avaient un hôtel dçs monnaies et une maison royale où se plaisait beaucoup Jeanne de Laval, seconde femme du roi René.

L'affouagement de 1 471 , qui existait encore eji 1664, donnait trente-sept feux (3) à la ville de Saint-Remi et elle avait le droit de se faire représenter à l'assemblée des Etats de Provence (4). Les fonctions de juge royal à Saint-Remi n'étaient pas une sinécure. Le prétoire d'Antonius Arena était fort bruyant et les affaires très-fastidieuses. Arena n hésite pas à en faire l'aveu à son protecte'ur Garsonet (5).

(1) Robert de Briançon, l'Etat de la Provence, t. 1,

f). 84 et suiv. — Barcilon de Mauvans, Critiqtie du nobiiaire, verbo Forbin. — De Ma.vnier, Histoire de la principale noblesse de Provence, i" partie, p. 130. — Artefeuil, Histoire héroïque et universelle de la noblesse de Provence, t. 1, p 400 et suiv. — Pithon-Curt, Histoire de la noblesse du comté Venaissin, t. 1, p. 44à et suiv.

(i) D'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 356.

(3) Sur la signification administrative et financière des feux en Provence, voirez l'abbé Coriolis, Traité d« l'aU» ministration du comté de Provence, t. t. p. 78 et suiv.

(4) Bouche, Chorographie, p. 324.

(5) Expletis Fastidiosis ncgotiis nostvrr clamoros»? curia* vin^r S. R. Epitre dédicatoire.

L'étude du droit fut la passion dominante du seizième siècle, même au milieu de ses agitations les plus violentes, et l'érudition juridique de notre poète était assez étendue {\ ). Par ses goûts perfeonnels, comme par ses devoirs de magistrat, les questions de jurisprudence Tintéressaient.

En-dehors de ses attributions judiciaires, le parlement de Provence avait encore un grand pouvoir, car il statuait par des arrêts de règlement sur les affaires d'administration et de police. Le droit d'annexé (2) pour les bulles pontificales , et celui d'enregistrement pour les édits royaux , lui donnaient dans bien des circonstances une puissance presque souveraine qu'il n'exerça pas toujours au profit des vrais principes d'un bon gouvernement et des libertés publiques, suivant en cela l'exemple des autres parlements du royaume. Antonius Arena sentit l'utilité de réunir dans un petit recueil quelques arrêts récemment rendus et quelques lettres royaulx sur des sujets

{\) L'épitre citée témoigne de cette érudition. Il en est ainsi, Î40US certains rapports , de l'épitre d'Arena à ses condisciples d'Avignon, parmi les pièces liminaires du recueil Àd suos compagnones.

(i) Recueil des titres et pièces touchant l'annexe, qui prouvent l'ancienneté de ce droit dont on a toujours usé en Provence. Aix , 1727, in-4».

L'auteur de cet ouvrage anonyme est Louis-Hyacinthe d'Hesmivi, baron de Moissac, "conseiller au parlement de Provence. En 1756, on en a fait une seconde édition ù Avignon, in-12, sans nom d'imprimeur.

concernant Tadministration de la justice en Provence et sur d'autres matières d*intérêt local. Vas Cavallis, libraire à Aix, fut l'éditeur de cet ouvrage pour Tirapression duquel le Roi accorda le privilège le 4 mars 1541. Cavallis le fit imprimer à Lyon Tannée suivante et Vexposa en vente à Aix dans la grande chambre du palais (1).

Tout me porte à croire qu'Antonius Arena eut l'initiative de cette entreprise et qu'il dirigea l'éditeur dans le choix et l'ordre des matières , si tant est qu'il ne fit pas tout lui-même. L'ouvrage commence par une louange, en vers macaroniques, adressée au président Jean Meynier d'Oppède, louange ignominieuse qui pèse sur la mémoire de son auteur comme une énorme flétrissure. C'est , en effet , une mauvaise action. Arena a le courage de plaisanter sur le.«i tortures et les supplices qu'un bourreau en robe de magistrat infligeait à de pauvres paysans dont l'église romaine avait condamné les croyances religieuses. Ce qui me fait croire qu'Antonius Arena est pour quelque chose dans la publication de ce recueil , c'est que,

(1) Articles de lestil et instructions nouvellement faictz par la souveraine court de parlement de Provence à la requeste de messieurs les gens du Ko.v , sur l'abréviation des procès et plavderies utils et 'nécessayres à tous officiers de justice, etc. On les vend à Ai*x, à la g-rand'salle du palavs. par Vas Cavallis.

Nouvellement imprimés à Lyon, chez Leprince , près Nostre-Dame de Confort,, le xviii d'apvril lS4â.

sur. huit pièces qui le composent ^ sans eonapter les liminaires, on en voit deux concernant la ville de SQliers(l). Arena seul, toujours animé d^'emom: pour sa ville natale, de cet amour bien i]^t^fel, mais souvent puéril, qui grandit de petites choses , pouvait ainsi donner de Timpor-r tance à ce qui nUntéressait que lui. . Il mourutàSaint-Remi,en 4544, dans Texercice de ses .fonctions judiciaires et dans toute la force de rage. Tous nos monuments historiques mer^ tipauent cette date, etTauteur de l'article concert* naiit Antouius Arena dans la Biographie univer*sellfin% eu qu'à ouvrir les yeux pour la voir, car ejle est inscrite partout. C'est donc à tort que , M..BQaafous l'accuse d'erreur sur ce point. Honoj^é Bojxche, qui s'est beaucoup occupé d' Arena et qui saisit toutes les occasions de le citer avec éloge, qui parait même connaître les particularités de sa vie, place sa mort en 1544(2). L'éditeur du recueil Adsuoscompagnones, de 1758 (3), n'hésite pas

(i^ Àrrest de grande conséquence extraiet des registres du parlement pour la ville de Solliés et toutes autres villes et cuasteaulx , contenant que en toutes cours et jurisdictions y aura juges et greffiers.

Appointement difSiiltif donné au campo judiciario ^ par le lieutenant du siège d'Aiz contre le prieur de la ville de Solliôs, de |)ourveoir à ses despens d'ung prèscheur souffisant à l'église parroissiale de la dicte ville.

(2) Chorograjxhie de Provence, p. 339,

(3) Cette édition (}ui marque le. lieu d'impression h Londres , a été imprimée à Paris, si je ne me trompe.

dans la désignation de cette date qu'adoptent également tous les historiens de Provence et tous les biographes (1), de sorte qu'on y reconnaît aujourd'hui une de ces vérités acquises à l'histoire et planant au-dessus de toute controverse.

Arena, un peu oublié en nos jours de satiété littéraire, eut le bonheur de voir ses œuvres accueillies par la faveur de ses contemporains et le succès couronna son nom longtemps encore après sa mort. La popularité de ses poésies est attestée par le nombre de leurs éditions, car si la Meygra entrepriza n'en a que trois , sans comprendre celle de M. Makaire , les pièces de l'autre recueil en ont beaucoup plus. Brunet en cite quatorze et il y en a davantage ('2). Une étude bibliographique sur ce sujet,, serait, sans contredit, fort curieuse et fort utile ; mais je laisse à de plus habiles que moi le soin de l'entreprendre, car les moyens me manquent pour la faire d'une manière approfondie et complète. Arena, pendant sa vie, remaniait sans cesse ses œu-

(i) Bigroley de Juvigny, dans l'édition citée de la Croix du Maine, 1. 1, p. 40, — Moreri, édition citée, 1. 1, p. 285. — Papon, loco cit., t. 4, p. 725. — Le petit Bouche. Essai sur l'histoire de Provence, t. 2, p. 290. — Achard . Dictionnaire des hommes illustres de la Provence, 1. 1* p. 33.

(2) Manuel du libraire et de l'amateur de livres, 1842.

vres (1 ). Il faudrait donc avoir toutes les anciennes éditions sous les yeux , les comparer entre elles , en marquer les changements et les différences. Quelques-unes de ces éditions sont aujourd'hui fort rares, pour ne pas dire introuvables ; les amateurs, du moins ceux qui sont à ma portée, ne les possèdent pas ; je ne parle pas des bibliothèques publiques qui ont toujours eu le tort &e se laisser enlever par de riches bibliophiles les livres précieux qu'elles auraient pu acquérir elles-mêmes. Je n'en accuse pas les conservateurs de ces établissements trop souvent encombrés d'inutilités fastidieuses. Le tort en est à nos règles administratives qui, voulant empêcher le mal, empêchent aussi le bien, car le bien, pour se produire, a souvent besoin de l'esprit d'initiative et de la liberté d'action.

Précurseur de Quiqueran de Beaujeu et de Jules Raimond de Soliers, Areua, que nos aïeux aimèrent tant (2), ouvrit la marche de tous ces travailleurs provençaux qui, d'une main plus ou moins heureuse, défrichèrent le champ depuis longtemps inculte de la littérature et de l'histoire.

(1) Je ne parle ici que des poésies comprises dans le recueil Ad suos compagnones^ les éditions de la Meyara entrepriza postérieures à celle de 1537 n'ayant été faites qu'après la mort de l'auteur.

(2) H. Bouche l'appelle no^re gentil poêle provençal^ partout où il parle de lui , t. 1 , p. 3i5 et 339 et t. 2, p. 557.

La Meygra entrepriza est, à peu de chose près , la relation de la malheureuse campagne de Charles-Quint, et l'on comprend que ce poème, destiné à un grand succès, devait surtout réussir en Provence où il remua la fibre du patriotisme contre lequel vint se briser la puissance orgueilleuse du vainqueur de Pavie. On a reproché à l'auteur quelques erreurs historiques (1) ; mais, à tout prendre, il est exact dans les parties essentielles. L'œuvre a de grands défauts au point de vue de l'art. Cette longue composition, d'à peu près deux mille quatre cents vers, ne manque pas d'intérêt sans doute; mais elle n'a, dans son ensemble, ni charmes, ni éclat, et l'on n'en lit avec plaisir que quelques passages. Sans division, sans épisodes, sans ces fleurs d'imagination qui donnent à la poésie sa couleur et son parfum ; la forme est trop prosaïque, bien qu'on y aperçoive des réminiscences classiques et que la lecture des bons poètes latins laisse des traces évidentes dans le souvenir de l'auteur. Et puis, il faut bien le dire, Arena ne sait faire usage que de la poésie élégiaque et ses dystiques ont un bien triste effet dans un ouvrage de longue haleine. Ici, je suis de l'avis de M. Bonafous : la cadence prolongée des vers

(0 Pitton. Hist. d'Aix. p. 264. — Achard , ouv. cite, t. 1,'p. 3i.

coupés de deux en deux produit une monotonie fatigante.

Il n'en est pas ainsi, quand il s'agit de poèmes moins longs. Par cette cause, et plus encore par d'autres, les diverses pièces du livre d'Arena Ad suos compagnones ont un agrément soutenu ; elles abondent en traits piquîints, en situations attachantes, en portraits peints d'après nature. Bien des auteurs modernes prétendent faire de la couleur locale et le plus souvent ils ne la broient que dans les caprices de leur imagination aventureuse. Mais il y a dans Arena des révélations innattendues et lumineuses sur l'esprit, les mœurs et les coutumes des Provençaux à cette époque. C'est une mine inépuisable, mais fort négligée , car je ne sache pas qu'on en ait su mettre les trésors à profit.

Dans la Guerra Romana, Antonius Arena produit sa personnalité d'une manière curieuse, et il est impossible de raconter en termes plus divertissants et plus pittoresques des choses si sérieuses et en même temps si lamentables.

Et ailleurs, que d'utiles renseignements ! que de détails dignes de mémoire ! Oui , nous la prenons sur le fait la nature de ces étudiants d'Avignon dont le portrait , après tout , ressemble beaucoup à celui des étudiants des autres pays , beaucoup aussi au portrait des étudiants de notre

époque, car si le temps amène dans la société des difféi-ences caractéristiques, il est dans les mœurs de l'homme un fond que le cours des siècles ne change que bien peu. Les formes et les apparences se modifient ; les aspérités disparaissent à la surface. Allez , allez au fond, et vous verrez que les lois morales de l'espèce humaine sont toujours et partout à peu près les mêmes.

Les voilà , ces étudiants indisciplinés qui connaissent assez peu le prix de la vie pour le dépenser follement, faisant épanouir à la chaleur des plaisirs dont ils abusent, cette fleur du jeune âge qui se flétrit sitôt ; basochiens aux goûts capricieux , aux émotions changeantes, bavards, tapageurs, prodigues, vendant leurs livres quand leur bourse était vide, engageant à des juifs jusqu'à leurs vêtements; réglant, au gré de leur inexpérience présomptueuse, les plus graves intérêts publics ; animés de la passion des intrigues amoureuses, s'introduisant par les toits lorsque les portes sont fermées; du reste, peu difficiles sur le choix du théâtre de leurs plaisirs :

Si non sit lectus, terra cubile facit (1) ;

Et cependant, défenseurs intrépides de la vertu des dames honnêtes; susceptibles à l'excès sur

(1) De grentillesiis instudiantium.

les questions d'honneur et toujours prorapts à venger les injures.

Ces jeunes gens remplissaient de désordre la ville d'Avignon ; ils en tourmentaient la police et causaient au légat des ennuis incessants. Les étudiants des diverses provinces se disputaient, le jour de Saint-Sébastien , la nomination de Tabbé de la jeunesse, et c'était là pour eux une affaire de la plus grande importance. On en venait quelquefois aux armes ; ceux qui se battaient le mieux l'emportaient , et les Provençaux en avaient presque toujours la gloire :

Inter nationes est tune la maxima gruerra ;

Abbatem semper natio quaeque petit.

Quando créant illum tune est totum jus in armis :

Qui melius frappât ille reportât eum.

Et petit abbatem semper provincia nostra :

Los provensales genta brigata manent.

Provensalus adest abbatus hic quasi semper (1).

Au demeurant, tous ces étudiants sont, aux yeux d'Arena, les meilleurs enfants du monde.

Totus home studians est bonus atque bonus (2).

Il est plein d'indulgence sympathique pour ces écervelés aux passions si ardentes, mais à l'àme si généreuse.

Qui faciunt garsas tambourinare bene (3).

(1) De gentillessiis instudiantium.

h) Ibid.

(3; Ibid.

Leurs habitudes de turbulence et de dissipation; pour ne pas dire de débauche , ne sont que des gentillesses f et c'est sous ce nom qu'il célèbre les actes de leur vie avec la naïveté charmante d'un condisciple , lequel ne pense pas à mal en parlant de choses qui lui semblent fort naturelles. Qui ne s'intéresserait pas à ces jeunes hommes? Le culte qu'ils professent pour la science du droit les éloigne de leur pays natal qu'ils ne quittent qu'après avoir reçu la bénédiction paternelle avec les caresses de leurs mères chéries et de tous leurs parents éplorés.Ils courent bien des périls, souffrent de la rigueur du froid , se voient accablés d'autres maux , et il en est parmi eux qu'un destin cruiil condamne à ne plus voir leurs foyers domestiques. Ârena dit , avec une gracieuse expression , qu'il faut pardonner bien des choses à ces étudiants , âeurs de la société , embellies par l'amour de Dieu qui les anime :

Simt flores mundi, semper amando deum (1).

Il félicite les jurisconsultes de concilier l'étude et les plaisirs , la pratique du droit et celle de la danse :

Vivat amer, clamant, vivant pulchrœque puellae, Et dansas semper tympana nostra sonent (2).

M) De gentillessiis instudiantlum.

(2) Exsultatio instudiantlum.

Arena suppose que les plus grands iuterprètes des lois ont été en même temps des danseurs remarquables. Il passe en revue plusieurs recteurs au primiciers de l'université d'Avignon , Pierre Alberti, Theuleri, Meruli , Rici , Rolland ; et quelques jurisconsultes ou professeurs, Bartole, Balde, Paul de Castro y Jason Mainus , Decius , Cinus , Ripa, Alciat, auxquels la palme du triomphe appartient dans Tart de la danse :

Quos de dansando vincere nemo potest (I).

Au reste, Arena déclare que la connaissance de cet art est mille fois plus utile que celle des lois.

Dansœ plus poterunt quam leges mille juvare (2).

Il ne voit rien au dessus des plaisirs de la danse qui lui font passer de si doux moments .

Semper in banqnetis dan^iando cum dominabus Passo liber tempus dulciter ipse meum (3).

Il donne toutes les règles de Tart , et c'est dans ce poème didactique , bien conçu et bien divisé , qu'il montre la plus grande verve et l'originalité la plus piquante.

(1) De congedio.

(2) Consilium pro dansatoribus.

(3) Introductcrium ad bassas dansas.

Le sujet était bien choisi , car la Provence n'avait pas de rivale dans l'art de danser.

De dansando tamen Provincia nostra triumphat : Palmam dansandi semper habere solet (!)•

Un danseur habile y était réputé un homme aimable. Il y avait des prix pour exciter Témulation , et le goût de la danse était si général que les vieillards s'y laissaient entraîner.

Ad bene dansandum joyas seu prœmia donat :

Qui melius dansât, ille reportât eum ; Atque senes homines recte dansare videres (S).

Les prêtres eux-mêmes cédaient à Terapire d'un charme irrésistible. La danse s'était présentée à Tesprit des premiers chrétiens comme un moyen d'embellir leurs cérémonies et de rendre leur cnlte plus imposant (3). L'influence de ces coutumes ne cessa d'exister dans quelques églises et , le jour de Pâques j les chanoines et les enfants de chœur se prenaient par la main et dansaient en chantant des hymnes de réjouissance (4). Robert Dufour , érèque de Sisteron , défendit aux ecclésiastiques

(1) Admonitio ad dansantes.

(2) Ibid.

(3) La danse ancienne et moderne, par de Cahusac^ 1754, t. 1, chap. X.

(4) Le P. Ménétrier, préface du Traité des ballets, édit. de 1682.

de son diocèse de quitter le service divin pour courir avec des femmes , ou danser avec elles dans les rues ; mais ses règlements n^ont que des paroles d'indulgence pour Tusage où sont les prêtres de danser dans Téglise le jour de leur première messe (^).

L'art de la danse , placé au premier rang de la gymnastique , était aussi pour la noblesse la marque d'une éducation distinguée.

Comités dominique barones

Utuntur dansis et choreare sciunt (2).

Oassendi nous apprend que Peiresc, gentilhomme de naissance ^ apprit à danser à Tàge de quinze ans (3).

Ainsi les trois ordres du pays de Provence , le clergé , la noblesse et le tiers-état, si peu semblables entr^eux , montraient pour la danse le même goût.

Tout poussait à ce plaisir : la puissance des coutumes traditionnelles, Tardeur de Pimagination et des sens , les charmes d'un ciel azuré, les dé-

fi) Sancta synodus in approbatione hujusmodi statuti retinuit quod Bit dictis personis licitum....... in missis

novis choreare. — Statuts synodaux du 6 octobre 1423 cités par M. Ëd. de la Plane, dans son Histoire de Sisteron . tirée de ses archives, 1843, 1. 1, p. 230 et 231 .

(2) GoDsilium pro dansatoribas.

(3) Vita Fabricii de Peyresc , édition citée , p. 21.

lices d'une nature riante. Diane, patronne de l'ancienne république de Marseille , aimait à danser sur les rives de FEurotas et sur le mont Cynthien. La danse décrite par Homère sur le bouclier d'Achille fut , chez nous, toujours populaire (1). C'est la Farandole qui se déploie, s'enlace, se débrouille , au son du tambourin, d'une façon si pétulante et si originale.

Les anciens Marseillais en furent idolâtres. Qui ne connaît le branle de Saint-Elme ? La veille de Saint Lazare, des jeunes gens des deux sexes, richement vêtus, parcouraient la ville en dansant ; les uns représentaient les dieux mythologiques ; les autres, les diverses nations du monde (2). Le conseil municipal de ^Marseille, aumoyen-àge, fit quelquefois entrer la danse dans le programme des plus grandes fêtes publiques (3) ; les trois derniers jours du carnaval, la commune entretenait des ménétriers qui faisaient danser le peuple devant l'Hôtel-de-Ville au son des tambourins , des hautbois et des timbales, et le soir il y avait

(1) Guys, Voyage littéraire de la Grèce, 1783, 1. 1, p. 174.

(2) Ruffi, Histoire de Marseille, t. â, p. 400.

(3) Voyez, entre autres, la séance du 18 janvier 1319, dans le registre des délibérations du conseil municipal de Marseille, de 1319 et 1320, et celle du 6 juin 1469. à 1483, second cahier, fol. xii verso, aux arcmves de la

ville.

dans la grande salle un bal où se rendaient les dames des premières familles (1 ).

Je dois mentionner , parmi les danses provençales , celle des Olivettes, qui est, dit-on, d'une origine sarrasine (2) ; la Moresque que le roi René aimait tant à voir (3) et que des chevaliers espagnols, officiers sur les galères de Malte, dansèrent à Marseille, en i 564, devant le roi Charles IX qui leur donna des chaînes d'or (4) ; la Raoussète et la Ravergade dont nous parle Tallemant des Réaux (5) ; la Martigale mise en vogue par les habitants des Martigues (6) ; la Volt3 surtout , espèce de valse qui fit l'objet des censures de Tévêque de Marseille, le 16 mars 4541, parce que les lois de la décence n'y étaient pas observées (7). On ne la dansa pas moins à Marseille, en 1570, à l'arrivée du comte de Sommerive, fils du gouverneur de Provence. « Il se trouva en son a logis grand nombre de dames et damoyselles ,

(!) RuflS, CUV. cité, t. i, p. 401.

(2) Statistique du département du Var , par Noyon , 1846, p. Î97.

(3) Histoire de René d'Anjou, par le vicomte Villeneuve Bargemont, t. 3, p. 85.

(4) RuflS, ouv. cité, t. 4. p. 345.

(5) Les Historiettes, seconde édition, 1. 1, p. 206.

(6) Honoré Bouche, Chorographie, p. 13',

(7) Répertoire des travaux de la Société de statisque de Marseille, t. ii, p. 148 et 149.

« tant des champs que de la ville, qui ne s'y « espargnèrent pas (1). » Dans le XVP siècle, il existait en France une chanson sur la Volte provençale et Pair en fut adapté à une chanson nouvelle faite en 1594, à l'occasion de la paix entre les royalistes et les ligueurs (2).

Au commencement du même siècle, une autre danse eut en Provence une grande vogue. On l'appelait T Antigailla-gaya , et elle était trèsfatigante. On courait, au risque de se casser les jambes, et quelques danseurs se laissaient cheoir en tournant avec rapidité.

Tombare in terram sœpe dansando videntur, Cum faciunt corpus sic virolare suum (3).

L'homme dansait d'un côté, la femme dansait de l'autre, et tous lés deux faisaient des gestes désavoués par la pudeur, dans des postures grotesques qui excitaient l'hilarité et donnaient cours à cent folies (4).

(1) Mémoires sur Vieilleville, par Vincent Carloix, liv. x, chap. xvii, dans le Choix des chroniques et mémoires sur l'Histoire de France par Buchon, p. 820, édit. du Panthéon littéraire.

(2) Chanson sur la paix, chanson nouvelle, laquelle se chante sur le chant ae la Volte de Provence , dans le recueil des chants historiques français, depuis le xii* siècle jusqu'au xvm* siècle, par Le Roux deLincy, 2* série, p. 563.

(3) Antonius Arena. Admonitio ad dansantes.

(4) Je ne parle ici que des danses provençales. Sur celles qui étaient usitées en France dans le seizième siècle, voyez l'Histoire des Français des divers états, par Mouteil, 3" édit. t. 3, p. 457 et suiv.

Les danses se divisaient en hautes et basses. Les premières, comprenant les tours de force, étaient, comme nos danses de théâtre, particulières aux baladins. Les basses étaient usitées par tout le monde, et la plus grande partie d'entre elles n étaient que des rondes dont les noms se formaient des premiers mots de la chanson chantée en dansant (i), Arena ne s'occupe que des danses basses.

11 y avait en Provence des maîtres à danser (jui, comme de raison, se faisaient payer un salaire ; mais bien des gens voulaient connaître Tart sans bourse délier ; bien peu aussi dansaient parfaitement.

Debonrsa argentum si vis apprendere dansas :

Nuncsine denariis non docet iillus homo.

Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo , Perfecte paucos sic choreare vides (2)

Le poète provençal Louis de la Bellaudière formait une rare exception, car il dansait mignardément, cela lui estant naturel sans aucun acquis ne artifice (3), et il voyait aussi avec un plaisir infini danser les autres.

(1) Voyez à la suite des œuvres de Rabelais, édit. du Panthéon littéraire, la table des matières et le glossaire, p. 431 et 481.

(2) Admonitio ad dansantes.

(3) Obros et rimos prouvenssalos de Loys de la Bellaudiero, p. 4,

Ah î qu'you ay de plezer, dessout'uno treillado,

Vesent fou femiellan émé lou masculin

Rire, dansar, sautar aou son d'aou tambourin (1).

Arena énonce toutes les lois de Pétiquette en matière de danse. Elles exigeaient que les danseurs portassent leurs plus beaux habits , qu'ils eussent la tête bien peignée et qu'ils employassent un fer chaud à l'arrangement de leurs cheveux. L'usage des gants était proscrit dans la danse , comme une inconvenance, et les danseurs des deux sexes se tenaient éloignés d'un homme ganté.

Et manibus nudis teneas dansando puellam ; Si teneas gantos, tu bene solus eris (2).

On devait soigner la chaussure , rejeter à l'égal d'une chose honteuse les bottes éperonnées et les souliers aux longues pointes qui furent si longtemps à la mode (3).

(1) Obros et rimes, p. 79.

(i) Modus de choreando bene.

(3) Les souliers dits à la poulaine furent à la mode à la cour de France au commencement du xir siècle ( de Sismondi, Histoire des Français, 1823, t. 5, p. 43 et 44). Cette mode s'introduisit en Provence. En 1235. un statut de Benoît d'Alignano, évoque de Marseille, défendit aux chanoines de porter de pareils souliers ( Histoire des évêques de -Marseille, t. :?, p. 148). La mode n'en continua pas mois d'exister à peu près partout. On l'exagéra au Puy-en-Velay où les nommes portèrent des souliers dont la pointe recourbée eut jusqu'à deux pieds de long (Arnaud, Histoire du Velay, 1816, t. 1, p. 3il).

Arena recommande surtout aux danseurs de ne pas se moucher avec les doigts :

Et nasum digitis de non mocare recorda (\).

C'est qu'en effet , en Provence comme partout , le menu peuple ne se mouchait que de cette manière ; la manche était à Tusage de la petite bourgeoisie ; quant au mouchoir , c'était un objet de luxe à la portée des riches seuls (2) qui ne se mouchaienjt pas avec la manche.

Antonius Arena prescrit d'autres règles et donne aux danseurs d'autres conseils. Je n'en poursuivrai pas l'analyse.

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.

Comment tout dire d'ailleurs ? Il est des idées et des images qu'il faut abandonner à Tidiôme qui les exprime , surtout au temps qui les voit se produire. Les langues sont chastes de nos jours, sans que les cœurs le soient beaucoup. Un fard ingénieux et brillant couvre nos misères morales. Mais n'oublions pas qu'Arena écrivait dans un siècle qui n'avait rien encore de la politesse de nos mœurs élégantes et de notre langue pudique. Ses écrivains , généralement pleins de sève et de crudité,

(1) Admonitio ad dansantes.

(2) Monteil, Histoire des Français des divers Etats, t. 5, p. soi et 302.

disaient tout, montraient tout sans feuille de vigne. Partout se produisait un cynisme naïf. La poésie ne se gênait en rien dans ses tableaux , mais le goût ne ranimait pas. Le goût, consistant à déterminer la juste mesure de noblesse et de liberté qui convient au langage littéraire, n*existait pas encore, et notre poète macaronique , aux allures si franches , au style si flexible et si abondant, apparaîtra toujours comme une des physio^ nomies les plus originales et les plus expressives de cette époque dramatique à laquelle Témancipation de l'esprit humain doit le commencement de son triomphe.

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